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La fille de Dosia

Chapter 22: XIX
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About This Book

The narrative opens in a cavalry camp near a city, where young officers celebrate at the mess and one reveler, Pierre Mourief, amuses comrades by boasting of seasonal families and his flirtations among numerous cousins; amid festive detail such as champagne, punch, and tents, the tale shifts into a convivial anecdote that culminates in Pierre confessing to having carried off one young woman. Through lively scenes of camaraderie, gastronomy, and courtship, the work observes youthful vanity, military sociability, and the mingling of private relationships with public leisure, sketching characters by gesture and speech while unfolding an episode that prompts both laughter and serious attention.



XV

L'automne était venu; malgré les efforts des jardiniers, les feuilles mortes, éparpillées par les vents d'octobre, couvraient le lac de taches jaunes et rousses; Tsarkoé-Sélo était presque désert; les fonctionnaires attachés à la cour continuaient seuls è loger dans les maisons de bois, si riantes en été avec leurs péristyle de verdure, si tristes, quand vient l'hiver, avec leur mobilier de perse dont les fleurs bigarrées semblent grelotter sous la bise qui se glisse par les portes mal jointes.

A son retour, la princesse fixa ses pénates à Pétersbourg. Platon trouva un moment pour aller la voir, mais Mourief n'osa pas accompagner son ami. La liberté, le désoeuvrement de la vie d'été avaient pu autoriser de fréquentes entrevues; mais, en ville, la princesse, absorbée par ses relations, ses devoirs mondains, verrait-elle du même oeil les visites du jeune officier?...

S'examinant à la loupe, Pierre se trouvait laid, gauche, bête, ignorant, et se demandait comment une personne aussi distinguée que la princesse Sophie avait pu supporter sa conversation.

Le régiment reprit enfin ses casernements d'hiver, et Pierre, revenu au sein de sa famille après avoir hésité pendant quarante-huit heures franchit pourtant le Rubicon et se rendit chez la princesse Sophie, par une après-midi pluvieuse, afin de la trouver plus sûrement chez elle.

Quatre heures venaient de sonner. Un piano, vigoureusement attaqué, jetait des bouffées de musique dans l'escalier. Pierre se présenta, un peu pâle, le coeur battant très-fort. La princesse recevait,--il entra.

Au fond du grand salon, presque entièrement sombre, car on approchait des jours les plus courts de l'année, deux dames jouaient à quatre mains.

Le piano s'arrêta, la princesse se leva et vint au-devant de son visiteur. Celui-ci, plus troublé qu'il ne convient à un officier de cavalerie,--dans la garde encore!--s'inclina sur la belle main qu'il baisa avec une ardeur comprimée, et se trouva assis auprès de son hôtesse devant une petite table ovale. On apporta une lampe dont l'épais abat-jour rabattait la lumière en cercle étroit sur la table.

La dame restée au piano n'avait pas bougé. Sa présence embarrassait le jeune homme; il ne savait pas ce qu'il pouvait ou ne pouvait pas dire; trop d'idées confuses se heurtaient en lui; le besoin de sauver les apparences était ce qui surnageait le mieux dans l'océan de perplexités qui l'envahissait. Il parla, à tort et è travers, de l'Opéra italien, du théâtre Michel, de mademoiselle Delaporte et de madame Pasca, se proclama amoureux d'une étoile de septième grandeur apparue depuis huit jours au ciel du ballet, et que, par parenthèse il n'avait pas vue.

La princesse, souriant un peu, les mains placidement croisées sur ses genoux, la tête légèrement inclinée en avant, l'écoutait avec bonté, lui tendant la perche lorsqu'elle le voyait prêt à sombrer, et, ô mortification! n'ayant pas l'air de croire un mot de ce qu'il lui disait.

Un silence se fit. Pierre était à bout de ressources. La dame au piano derrière lui, qui n'avait pas bougé, semblait la personnification du reproche.

--Est-ce que tu ne vas pas bientôt t'en aller? lui disait cette présence impitoyable.

Le malheureux jeune homme ramena ses éperons sous sa chaise, prêt à partir;--il n'y avait pas six minutes et demie qu'il était entré, il avait dit au moins vingt bêtises, et il le sentait d'une façon abominablement claire...

Une aiguë du piano grinça tout à coup bruyamment, sous un coup sec du doigt de la dame muette, donnant un la fantastique è la troupe de farfadets qui persécutait Mourief.

Le jeune homme sursaute, saisit sa casquette blanche et fit le mouvement de se lever... La princesse, son mouchoir sur la bouche, était prise d'un accès de fou rire: jamais Pierre ne l'avait vue ainsi;--Il s'arrêta à moitié fou, halluciné, se demandant si c'était lui ou Sophie qui perdait la tête.

La dame du piano se leva lentement, émergea de derrière le jeune officier, et vint se planter en face de lui sous la lumière de la lampe. La princesse riait toujours, et deux larmes provoquées par un rire irrésistible coulaient sur ses joues.

--Dosia?... s'écria Mourief absolument terrifié. C'est un rêve!

--Dites un songe, mon cousin!

"Je l'évite partout, partout il me poursuit."

--En français, continua-t-elle, ça s'appelle même un cauchemar; mais pas dans les tragédies parce que le mot n'est pas assez noble. C'est un mot mal vu, un mot plébéien, vous comprenez?

Pierre ahuri, fit un signe de tête affirmatif.

--Et vous êtes ici? dit-il en essayant de reprendre un peu d'aplomb.

--Mais, comme vous pouvez vous en apercevoir, mon cher cousin.

La princesse avait repris un peu de sang-froid, mais cette réponse la rejeta au fond de son canapé, riant aux larmes et n'essayant plus de se retenir.

--Pour longtemps?

--Tout l'hiver, mon cousin, pour vous servir! répondit gravement Dosia en ébauchant une révérence à la paysanne.

--Je... je vous en félicite; j'en suis charmé, balbutia Pierre en s'inclinant.

--Ça n'est pas vrai, fit Dosia en secouant sentencieusement la tête et l'index de sa main droite; mais c'est toujours bon à dire. J'excuse votre mensonge en faveur de la politesse de votre intention.

Et elle s'assit en face de lui.

--Rasseyez-vous, monsieur Mourief, dit la princesse qui avait enfin recouvré la parole. Il ne faut pas que cette petite fille puisse se vanter de vous avoir mis en déroute.

En effet, Pierre battait en retraite; sur l'invitation de la princesse il se rassit et recommença à dire des bêtises, mais, cette fois, absolument sans conviction. Au bout de vingt paroles, il s'arrêta net, piteux et effaré.

--Vous pataugez, mon cousin, c'est incontestable, dit Dosia d'un ton modeste; j'attribue cet événement à la joie délirante que vous cause ma présence inattendue, et je me retire.

Elle s'était levée.

--Vous voudrez bien remarquer, ajouta-t-elle, que je parle un français extrêmement classique, que tout adjectif est accompagné de son substantif, et réciproquement. C'est à la princesse Sophie qu'est dû cet heureux changement. Puisse cette fée bienfaisante, en vous touchant de sa baguette, remettre un peu d'ordre dans vos idées grammaticales--et autres,--qui me paraissent en avoir singulièrement besoin!

Elle sortit, non en courant, mais en glissant sur le parquet avec la rapidité silencieuse d'un sylphe. Pierre la suivit des yeux, s'assura que la porte était refermée sur elle et poussa un soupir.

--Chagrin? lui dit doucement la princesse, avec un peu de malice.

--Soulagement! répondit le jeune homme avec élan. Elle me produit un effet très singulier! tant qu'elle est là, il me semble être une cible et avoir en face de moi la compagnie prête à tirer.

--C'est bien un peu cela, repartit la princesse en souriant. Mais pourquoi la taquinez-vous?

--Ah! cette fois, princesse, je vous prends à témoin que ce n'est pas moi...

Sophie sourit d'un air si plein de bonté, de tendresse maternelle, que Pierre, ébloui, la regarda plus longtemps qu'il ne convenait. Elle n'en paru pas choquée.

--Causons maintenant, reprit-elle. Tout ce que vous m'avez dit jusqu'ici ne compte pas. Supposons que vous ne faites que d'entrer. Avez-vous vu mes livres?

Pierre resta encore une demi-heure chez la princesse, et trouva moyen de faire oublier toute les bêtises qu'il avait débitées.

Il eut du mérite car ce n'était pas facile.

Le lendemain, en rencontrant son ami Sourof, Pierre Mourief l'arrêta au passage.

--Traître à l'amitié! lui dit-il, moitié sérieux, moitié plaisant, pourquoi m'as-tu caché que Dosia était chez ta soeur?

--Nous voulions te réserver le plaisir de la surprise.

Pierre secoua doucement la tête.

--Cela ne t'a pas fait plaisir? fit Platon d'un air innocent.

--Tu sais que nous ne pouvons pas nous souffrir!

--Je voudrais bien en être sûr, grommela le jeune sage.

Mourief le regardait, les yeux ronds d'étonnement.

--C'est donc une vérité d'Evangile? reprit Platon en s'efforçant de sourire.

--Absolument! répondit Pierre avec feu.

--Allons tant mieux! vous n'êtes pas faits l'un pour l'autre.

--Oh! non!... soupira Mourief d'un ton apaisé, et j'en bénis le ciel à tous les instants de ma vie.



XVI

Mourief, absolument séduit, voyait la princesse presque tous les jours. Dosia ne le gênait plus. Du reste, le plus souvent il était accompagné par Platon dans ses visites du soir, et la jeune fille n'accordait plus à son cousit que des malices passagères, bien que d'lancées d'une main sûre.

Dosia faisait le thé et ne renversait plus rien. Dans les commencements, il y eut bien quelques petits accidents; mais au bout de quinze jours elle accomplissait ses fonctions en maîtresse de maison émérite. Les tartines de beurre causèrent quelques entailles dans ses jolis doigts, puis elle devint aussi habile è cet exercice que la femme de charge elle-même.

Platon faisait beaucoup causer la rebelle devenue soumise. Il la grondait, et elle recevait ses admonestations avec la douceur d'une colombe.

Un soir, seul avec elle dans la salle à manger, il la chapitrait d'importance avec une sorte d'irritation secrète qui lui venait parfois lorsque Dosia, muette et soumise, écoutais ses reproches avec un recueillement tranquille, avec une sorte de joie apaisée; il avait alors envie de la blesser, de la secouer comme un gamin irrévérencieux. Que pouvait-il reprendre à sa conduite, pourtant? La tenue de la délinquante était irréprochable! Mû par une colère sourde à la vue de ce visage rose, presque souriant:

--Ce n'est pas pour vous faire plaisir que je dis cela! fit-il un peu rudement.

Le visage de la jeune fille se tourna vers lui, doux et lumineux:

--J'aime quand vous me grondez... dit-elle d'une vois extraordinairement harmonieuse.

--C'est pour cela que vous faites tant de...

Platon s'arrêta; il sentait qu'il allait trop loin, que rien ne justifiait son agression.

--Non... c'est que vos gronderies sont la preuve que vous vous intéressez è moi, reprit Dosia avec une candeur qui désarma le censeur farouche; depuis que j'ai perdu mon père, personne ne m'aime assez pour me gronder... La princesse et vous, seuls, avez ce courage... Je sens ce que vous faites; oh! oui, je le sens... et je vous en remercie.

Elle fondit en larmes et n'acheva pas sa phrase. Un mouvement dans l'air qui l'environnait, un frôlement de soie et le frémissement du rideau qui retombait sur la porte indiquèrent à Platon qu'elle avait disparu.

Le jeune capitaine resta troublé. Certes, il s'intéressait à elle! Oui, il l'aimait assez pour la vouloir parfaite, pour la corriger... il l'aimait asses pour la vouloir aimée et respectée de tous!

L'ombre de Pierre Mourief parut dans la porte;--elle était déjà dans la pense de son ami.

La princesse entrait avec lui pour le thé.

Dosia reparut presque aussitôt, et prit sa place devant le plateau chargé de tasses. Ses yeux brillaient d'un feu adouci; une légère teinte de rose plus accentuée sur les pommettes indiquait son émotion récente.

Elle combla la princesse de prévenances et de câlineries pendant le cours de la soirée, évitant même de regarder du côté de Platon. Mais celui-ci sentit jusqu'au fond de son âme ces caresse et ces expressions de tendresse reconnaissante qui s'épuraient en passant par sa soeur avant d'arriver jusqu'à lui... Et ce soir-là il fut presque maussade avec Mourief.

--Qu'est-ce que je t'ai fait? lui demanda celui-ci en le quittant dans la rue.

--Tu m'ennuies avec tes questions, répondit Platon. Est-ce qu'on n'a plus le droit d'être de mauvaise humeur?...

Se repentant aussitôt de sa boutade, il tendit la main au jeune homme.

--Excuse-moi, dit-il; c'est une de mes lunes. Tu sais que je suis quinteux....

--Bon! bon! répondit l'excellent garçon, j'avais peur de t'avoir blessé sans m'en douter...

--Non, sois tranquille; si j'avais quelque chose à te reprocher...

--Le fait est que tu t'y entends! Cette pauvre Dosia... tu n'y vas pas de main morte à la chapitrer!

Platon lui tourna le dos et partit à grands pas.

Mourief pensa que son ami devenait de plus en plus quinteux; mais puis qu'il était comme cela, il n'y avait rien à faire.

Et il alla se coucher.



XVII

--Nous organisons une fête superbe au Patinage anglais, dit un soir Mourief à la princesse: la famille impériale doit s'y rendre, il paraît que ce sera très-brillant; n'y viendrez vous pas?

La princesse sourit.

--J'ai renoncé aux pompes de Satan, dit-elle...

--Mais moi, fit Dosia dans le canapé, tut contre sa bonne amie, en se pelotonnant avec une grâce de jeune chat, je n'ai renoncé à rien du tout!

--Au contraire, murmura son cousin.

Elle le menaça du doigt sans mot dire. Il s'inclina en forme d'excuse muette; elle reprit:

--Donc n'ayant renoncé à rien, je puis aspirer à toue, n'est-il pas vrai?

On souriait autour d'elle: c'était encourageant, elle continue.

--Et je voudrais bien y assister à votre fête, messieurs les membres du patinage. Que faut-il faire pour cela?

Pierre tira lentement de sa poche une enveloppe carrée et la passa devant le nez mignon de sa cousine.

--Donne, donne, s'écria Dosia.

Mais Pierre avait trop bien cultivé l'habitude de la taquiner pour lui céder sans conteste: élevant l'enveloppe bien haut, au-dessus de sa tête, il la croyait è l'abri des mains agiles qui la convoitaient... Dosia bondit sur une chaise, lui arracha le papier et redescendit à terre avant que la princesse ou même Platon, toujours censeur sévère, eussent eu le temps de se récrier.

--Mademoiselle Dosia Zaptine, lut-elle. Que c'est joli sur une enveloppe! J'aime à recevoir des lettres, c'est amusant! Je voudrais en recevoir tous les jours.

--Que faudrait-il vous écrire? dit Pierre d'un ton railleur.

--Tout ce que vous voudrez, rien du toue. C'est pour le plaisir de lire mon nom sur l'enveloppe.

--Je te conseille, dit la princesse, de t'adresser des billets à toi-même avec une feuille de papier blanc pliée en quatre...

--Oh non! fit Dosia, ce ne serait as l'imprévu; et c'est l'imprévu que j'aime, alors même qu'il n'a pas de conséquences.

--Vous aimez beaucoup, je le vois, les choses sans conséquences, grommela Platon dans sa moustache.

Dosia se tourna lentement vers lui d'un air étonné, puis soudain, devenue grave, elle posa l'enveloppe sur la table sans l'ouvrir.

--Eh bien! cette curiosité, qu'en faisons-nous? lui dit la princesse avec bonté, voulant pallier ce que les paroles de son frère avaient eu de blessant.

Dosia, les yeux toujours baissés, reprit l'enveloppe, rompit le cachet et sortit du pli une jolie petite carte d'invitation, au nom de mademoiselle Dosia Zaptine.

On s'attendait à une explosion de joie, et la princesse ramenait déjà autour d'elle la dentelle de sa robe, pour la soustraire à l'expansion tempétueuse de sa jeune amie... Il n'en fut rien. La jeune fille lut jusqu'au bout, retourna la carte pour s'assurer qu'il n'y avait rien derrière, et sans témoigner d'autre émotion la remit dans son enveloppe.

La princesse jeta à son frère un regard qui voulait dire: tu lui as gâté son plaisir. Platon sentit le reproche mérité.

--Savez-vous patiner, mademoiselle Dosia? dit-il d'une voix grave et moelleuse que ni Pierre ni même sa soeur ne lui avaient connue jusque-là.

La jeune fille leva sur lui ses yeux attristés.

Pierre lui coupa la parole.

--Elle patine, dit-il comme un patin anglais, première marque. On la dirait née pour cela.

--D'abord vous, riposta prestement Dosia, nous n'en savez rien.

--Je vous demande humblement pardon, ma cousine, je vous ai vu patiner, il y a de cela une dizaine d'années....

--Oh! fit Dosia avec sa petite moue, c'était sur l'étang, avec mes premiers patins, quant j'avais sept ans, cela ne compte pas. Je suis bien plus habile maintenant!

--Alors, fit Pierre avec une grimace, je me demande ce que cela peut bien être! Patinez-vous toujours sur les pieds, ou bien, pour perfectionnement, avez-vous adopté l'habitude américaine de patiner sur le sommet de la tête?

Dosia elle-même ne put y tenir, Platon riait, la princesse voyant l'harmonie prête à se rétablir, demanda aussi une carte d'invitation, qui sortit toute prête et sous pli de la poche de Mourief.

--Je n'avais osé, dit-il, m'exposer à un refus...

--Quelle prudence! dit tranquillement Platon; tu deviens méconnaissable, mon ami; ne serais-tu pas malade?

Il fut convenu que les quatre amis se rendraient à la fête de nuit, et les dames se firent faire des costumes pareils en velours violet, afin de tenir dignement leur rang dans cette solennité.



XVIII

Le jour fixé,--c'était en plein janvier,--bien des paires de jolis yeux interrogèrent le thermomètre depuis le midi jusqu'au soir. Ce méchant thermomètre ne voulait pas remonter; il marquait impitoyablement quatorze degrés Réaumur, et, pour une fête en plein air, c'était une température tant soit peu rigoureuse. Les mamans avaient passé la journée à déclarer "qu'on n'irait pas, qu'il y avait folie à risquer d'attraper une angine ou une fluxion de poitrine pour s'amuser deux heures"; plus d'un général d'âge mur, un peu chauve, père de jolis enfants mis à la dernière mode, avait intimé à sa jeune femme l'ordre formel de rester à la maison "Quand on est mère de famille on en doit pas s'exposer au péril sans nécessité."

Cependant, vers neuf heures du soir, le thermomètre ayant encore baissé de deux degrés, une procession de voitures et de traîneaux déposa sur le quai Anglais une foule épaisse de jeunes filles et de jeunes femmes accompagnées par les mamans revêches et les généraux d'âge mur; et,--ô prodige!--ni les mamans ni les généraux n'avaient l'air de céder à la force: les visages étaient souriants, les mines agréables.

C'est que la famille impériale devait assister à cette fête; dès lors, il ne faisait plus froid; un peu plus, chacun eut regretté tout haut que la gelée ne fût pas plus intense.

Comme la princesse et Dosia n'avaient ni mamans ni généraux pour leur ordonner de rester au logis, rien n'avait troublé leur sérénité. Après avoir quitté leur voiture sur le quai Anglais, elles descendirent l'escalier de glace taillée, qu'on avait semé de sable fin, et se trouvèrent sur la Néva, gelée alors à un mètre d'épaisseur.

L'espace réservé pour la glissoire était un rectangle long de cent cinquante mètres environ sur soixante-quinze de largeur. Une muraille de blocs de glace hauts de trois pieds, entre lesquels on avait planté des sapins, servait de clôture de trois côtés; le quatrième était formé par une vaste galerie de bois découpé à la manière des isbas russes, élevée de quelques marches. Là étaient le vestiaire et le buffet doucement chauffés par des calorifères. Un boudoir spécial était réservé aux dames; rien n'y manquait: une table de toilette, chargée de menus ustensiles, dans un cabinet attenant, des glaces de tous côtés, des fleurs et des arbustes dans les angles, des tentures de drap rouge, des sièges moelleux, tout, y compris la tiède atmosphère, y donnait l'illusion d'un salon ordinaire. Une pièce semblable avait été décorée spécialement pour la famille impériale, car plusieurs des grandes duchesses avaient promis d'accompagner leurs frères ou leurs époux ce jour-là.

Un pavillon de bois élégamment orné de sapin verts, opposé è la porte d'entrée, et par conséquent à la rive gauche du fleuve, contenait l'orchestre; un cordon pressé de globes laiteux formait des festons rattachés à des candélabres chargés de globes semblables, et entourait l'enceinte entière; une triple rangée de verres de couleurs l'accompagnait partout, s'accrochant aux découpures de bois, aux angles des constructions, au fronton des portiques: et deux tours rondes de cinq à six mètres de hauteur, formées de blocs de glace taillés et superposés, servaient de lanternes gigantesques où des soldats préposés à cet office allumaient alternativement des feux de Bengales rouges et verts.

Rien ne peut rendre l'effet magique de ces flammes vues par transparence à travers l'épaisseur de la glace; celle-ci jetait sur la glissoire des irradiations fantastiques; suivant le caprice du vent, la flamme des torches plantées de distance en distance lançait une longue traînée de fumée ou d'étincelles, et, par-dessus tut cela, au moment où la famille impériale s'arrêtait en haut du quai, la lumière électrique projeta son éblouissant éclat sur les toilettes somptueuses et les uniformes chamarrés d'or.

L'orchestre entamais une valse; se tenant par la main, des couples audacieux se mirent à tournoyer avec grâce, décrivant des cercles plus vastes que ceux de la valse de salon, mais aussi précis. La valse n'était qu'un passe-temps préparatoire; l'événement de la soirée devait être un quadruple quadrille des lanciers, pour lequel des nombreuses répétitions avaient été faites les jours précédents.

Les dames s'étaient arrangées enter elles pour obtenir une harmonie entière dans leurs toilettes; un quadrille était vêtu de velours blanc, garni d'astrakan d'une blancheur immaculée; un second avait choisi le velours bleu clair orné de martre zibeline; le troisième portait un uniforme grenat avec le chinchilla pour fourrure; le quatrième enfin arborait le velours gros bleu bordé de cygne.

Les danseurs tous montés sur leurs patins, accomplissaient leurs évolutions moins vite que sur un parquet, mais avec non moins d'exactitude; les mouvements de la musique avaient été calculés pour cela; et chaque accord final ramenait les danseurs à leur place. Dosia, qui ne faisait pas partie des quadrilles, regardait ce spectacle avec des yeux ravis.

--Es-tu contente? lui demanda la princesse qui ne patinait pas.

--Je crois bien! s'écria la jeune fille, c'est inouï! Je n'ai jamais rien rêvé de pareil... Cela ne ressemble à rien de ce que j'ai vu.

--On ne peut trouver cela que chez nous, dit Platon qui s'approchait; seuls parmi les peuples de l'Europe nous possédons une Néva pour y bâtir une telle glissoire, assez d'argent pour payer cette dépense, et le grain de folie nécessaire pour en concevoir l'idée.

Dosia sourit gentiment.

--A votre avis, dit-elle, nos sommes donc un peu fous?

--Moi aussi, répliqua le sage Sourof en s'inclinant avec gravité. Voyons, mademoiselle Dosia, ne faut-il pas être tant soit peu hors de son bon sens pour aller danser la mazurka sur cette glissoire où l'on peut se casser un membre ou même la tête, au moindre faux pas?...

--Quand on peut si bien, interrompit Dosia, se casser la jambe ou même la tête sur un beau parquet ciré, en dansant la même mazurka aux sons du même orchestre!

Le frère et la soeur se mirent à rire.

--La danse est une oeuvre de perdition, continua Dosia, avec une gravité imperturbable, nous en voyons la preuve tous les jours. C'est pourquoi le comte Platon ne danse pas et ne patine pas non plus...

On ne sait ce que Platon eût trouvé è répondre, car Pierre vint se jeter au travers de la conversation, ce qui ramena une expression pensive sur le visage de son ami.

--Vous n'avez pas froid, mesdames? demanda-t-il.

On lui répond bien vite que non.

--C'est que le thermomètre baisse. Nous avons déjà dix-huit degrés; et très-probablement, nous en aurons vingt à minuit.

--Nous serons parties avant ce moment-là, dit la princesse.

On leur servait en ce moment du thé brûlant et parfumé qui fut le bienvenu.

Quelques amis s'approchèrent; le quadrille était fini, la foule bigarrée se dispersait, pendant qu'une autre escouade de musiciens remplaçait les premiers et jouait des morceaux d'un caractère plus sérieux.

Les patineurs portaient tous à la boutonnière une petite lanterne ronde, grande comme un écu de cinq francs; et c'était plaisir de voir ces lumières semblables à des lucioles parcourir en tous sens la glace polie. Profitant de ce moment d'accalmie, on arrosa d'eau chaude la surface de la glissoire: une légère buée s'éleva, disparut, et la glace plus unie que jamais présenta un miroir sans rayures.

--Il fait bon aujourd'hui, dit un aide de camp, en s'approchant de la princesse pour lui présenter ses hommages; aussi cette fête est beaucoup plus brillante que la dernière.

--A quoi l'attribuez-vous? demanda Sophie sans penser à mal.

--A votre présence, certainement, princesse, répondit le galant cavalier.

Dosia pinça légèrement le bras de son amie et se détourna pour rire. Le visage de Mourief exprimait une hilarité mal comprimée, et leurs regards s'étant rencontrés, ils eurent quelque peine à ne pas éclater ensemble.

--Sans vouloir décrier les mérites de ma soeur, dit Platon, toujours secourable dans ces moments dangereux, je crois que la température y était pour quelque chose. Quel temps faisait-il alors?

--Pas un souffle de vent, mon cher comte, et seulement vingt-quatre degrés.

--Réaumur? hasarda Mourief.

--Certainement, Réaumur! Je ne sais trop pourquoi nous n'avions guère de dames,--on peut dire que ce fut une fête triste!

--Vraiment, répéta Pierre toujours sérieux, je ne sais trop pourquoi!

Dosia, qui avait ôté ses patins pour s'asseoir, le tira brusquement par la manche, se leva et s'enfuit. Etonné, son cousin la suivie et la retrouva dans le coin de la galerie où elle riait aux larmes.

--Pourquoi, lui dit-elle entre deux éclats de rire, pourquoi me fais-tu rire comme ça? la princesse va encore dire que je suis très-inconvenante, et, vrai, ça n'est pas ma faute.

--C'est qu'il m'amuse avec sa fête triste ce brave homme.

--Allons, dit Dosia, mets moi mes patins, je n'ose pas retourner là-bas, je crains de lui pouffer au nez.

Pierre, à genoux devant sa jolie cousine, eut bientôt fait d'attacher les courroies; il fut prêt presque en même temps, et tous deux se tenant par la main, s'élancèrent en longues courbes sur la glace.

--Où donc est Dosia? demanda la princesse.

--La voici qui patine avec M. Mourief, répondit l'aimable aide de camp. Ils sont charmants, ajouta-t-il son pince-nez d'un air connaisseur. Ils ont l'air fait l'un pour l'autre. N'y a-t-il pas anguille sous roche? fit le maladroit d'un air fin.

Platon devenu pâle soudainement, se mordit les lèvres pour retenir une réponse trop vive; la princesse, qui connaissait son monde, se garda bien de nier d'une façon positive; ces négations énergiques ne fort ordinairement que transformer de simples suppositions en convictions arrêtées.

--Je ne crois pas, dit-elle, cette idée n'est encore venue à personne, que je sache...

Le gros aide de camp se leva pour aller porter ailleurs ses lourdes galanteries et prit congé de la princesse, laissant derrière lui la blessure empoisonnée d'un doute cruel.

Que de fois Platon s'était dit que ces deux jeunes gens devaient s'aimer,--peut-être sans le savoir eux-mêmes;--que de fois il avait pensé que ce serait fort heureux, qu'ainsi l'étourderie de Dosia se trouverait réparés!... Et l'idée de cette réparation le rendait malheureux, cruel avec lui-même, intolérant avec les autres... Fallait-il que sa vie fût désormais gâtée par les fantaisies de cette petite fille?

Et pendant qu'il faisait ces tristes réflexions, les deux cousins passaient et repassaient devant lue, comme deux oiseaux qui volent de concert.

--Platon, je suis fatiguée, lui dit Sophie, qui comprenait sa pensée et désirait y mettre un terme.

Il se leva sans mot dire et fit prévenir leur cocher, puis revient vers sa soeur.

--Dosia! dit doucement celle-ci en se penchant sur la balustrade, eu moment où les patineurs passaient près d'elle.

La jeune fille tourna vers la princesse son visage coloré par le froid, l'exercice et le plaisir. Quelle vivante image de la gaîté insouciante! Et Platon qui souffrait à côté d'elle!

Sans répliquer, Dosia tourna sur elle-même, s'assit sur le banc de bois qui longeait la galerie et tendit à Pierre son petit pied, afin qu'il la débarrassât des patins.

--Merci, dit-elle, quand il eut fini. La bonne soirée! Je me suis bien amusée!

Sophie et son frère les avaient rejoints; Dosia remarqua l'expression sérieuse de leurs visages.

--Vous paraissez souffrants, dit-elle avec cet intérêt spontané qui la rendait si sympathique.

--Qu'importe! gronda Platon, pourvu que vous vous amusiez!...

--Nous ne faisions pas de mouvement, nous, ajouta la princesse avec douceur nous avons eu froid.

--Je vous demande pardon, murmura Dosia repentante, je suis une égoïste...

Les grandes duchesses se retiraient, et la foule leur faisait cortège, avec des torches, jusqu'à leurs voitures. Nos amis durent attendre quelques minutes. La glissoire presque déserte semblait plus sombre, par contraste avec les flammes de Bengale qui brûlaient en ce moment sur le quai; Dosia fit un retour mélancolique sur son plaisir si soudainement interrompu.

--Aucune joie ne dure, se dit-elle. Comment se fait-il que je ne fasse de mal à personne et que, pourtant, je mécontente tout le monde?

Elle revint au logis sans avoir rompu le silence. Le lendemain elle s'excusa auprès de la princesse de son étourderie, de son manque de souci pour ceux qui étaient si bons envers elle... C'est avec des larmes brûlantes qu'elle s'accusa d'égoïsme.

La princesse la consola de son mieux et profita de l'occasion pour lui faire une petite semonce.

--Sois plus réservée avec ton cousin, lui dit-elle; tout le monde n'est pas obligé de savoir que vous êtes camarades d'enfance; on m'a demandé hier si vous n'étiez pas fiancés...

Le visage de Dosia, devenu pourpre, prit une expression de colère.

--Moi qui le déteste, et lui qui ne peut me souffrir! faut-il être bête!...

--Tout le monde n'est pas non plus obligé de savoir que vous vous détestez, répartit la princesse en réprimant un sourire. Votre haine mutuelle ne va pas jusqu'à ne pouvoir patiner ensemble.

--On! ma bonne amie..., commençait Dosia confuse.

--Ne le déteste pas, mon enfant, et comporte-toi envers lui comme envers les autres; cela suffira.

--Ce sera bien difficile, dit la jeune fille avec un soupir. Et... M. Platon n'est pas fâché contre moi?

La princesse interdite à son tour, chercha un instant sa réponse.

--Il ne peut en aucun cas être fâché contre toi; mais il a peut-être été choqué...

--Je ne le ferai plus, sanglota Dosia, comme un enfant mis en pénitence; je ne le ferai plus, jamais; seulement dis-lui qu'il ne soit pas fâché contre moi!

Platon, informé de ce voeu naïf, n'eut pas le courage de tenir rigueur. Quelques paroles affectueuses ramenèrent le jour même le sourire aux lèvres de Dosia et la malice dans ses yeux reconnaissants.



XIX

L'hiver s'avançait; déjà la série de mariages qui suit toujours les fêtes de Noël était presque close; le carême était proche, et Dosia, devenue sage, portait des robes à queue.

Cet événement, attendu par elle comme devant être de beaucoup le plus important de sa vie, l'avait laissée relativement indifférente. Elle s'était bien prise une dizaine de fois à regarder derrière elle les flots de sa robe noire faire un remous soyeux sur le tapis, mais elle n'avait pas ressenti ce triomphe, cet orgueil dont elle s'était fait fête si longtemps d'avance.

Bref, la première robe longue de Dosia avait été un désenchantement.

D'autres pensées avaient noyé celle-ci.

--C'est égal, elle était plus amusante auparavant, soupirait un jour Mourief, assis chez la princesse dans un petit fauteuil si bas que la poignée de son sabre lui caressait le menton.

--C'était le bon temps, alors, n'est-ce pas? lui dit la princesse d'un air moqueur.

Malgré les dénégations passionnées du jeune homme, Sophie continua, avec une certaine insistance dans l'accent de sa voix:

--Regretteriez-vous de ne pas l'avoir épousée?

--Ah! princesse! fit Mourief d'un ton de reproche plus sérieux que la question ne semblait le comporter.

Sophie ne se laissa pas fléchir.

--Il en serait peut-être encore temps, continua-t-elle sans regarder Pierre.

Celui-ci garda le silence: il jouait avec la dragonne de son sabre, et le gland d'or tissé battait è coups inégaux le métal du fourreau.

Le silence se prolongeait; la princesse, devenue soudain nerveuse, froissa légèrement le journal déplié sur la table.

--Eh bien! fit-elle, voyant que Mourief ne parlerait pas.

--Je croyais, dit celui-ci à voix basse, que c'était bon pour Dosia de taquiner méchamment les pauvres mortels...

Il toussa pour s'éclaircir le gosier, mais sans y réussir. La princesse baissa la tête. Pierre continua de la même voix enrouée:

--Je ne sais pas pourquoi vous parlez ainsi, je ne l'ai pas mérité. Il me semble que je n'ai pu faire croire à personne que j'aime Dosia...

--Pour cela, non!... dit la princesse en éclatant de rire.

Son rire, nerveux et forcé, s'éteignit soudain. Pierre avait gardé son sérieux, le gland d'or tintait toujours sur le fourreau d'acier.

--Je ne me marierai pas, continua-t-il, parce que je considère un mariage sans amour comme la faute la plus grave que puisse commettre un homme envers lui-même...

--Vous êtes sévère, essaya de dire la princesse.

Mais elle ne sentit pas le courage de plaisanter et se tue.

--La plus grave et la plus sotte, puisque le châtiment la suit aussitôt et à coup sûr.

--Mais, reprit Sophie en rougissant, vous vous croyez donc pour la vie à l'abri des traits du petit dieu malin.

Pierre se leva.

--La femme que j'aime, dit-il est de celles que je ne puis prétendre à épouser; pourtant, son image me préservera à jamais d'une erreur ou d'une faute. J'aime mieux vivre seul que de profaner ailleurs le coeur que le lui ai donné sans réserve... et sans espoir.

Pierre s'inclina très bas devant la princesse interdite, ses éperons sonnèrent, et il fit un pas vers la porte.

Sophie hésita un instant, puis se leva. D'un geste royal, elle tendit la main au jeune homme.

--Celui qui pense ainsi, dit-elle, peut se méprendre sur la profondeur, sur l'éternité du sentiment qui l'occupe...

Pierre fit un mouvement; elle continua sans se troubler:

--Mais s'il ne se trompe pas, s'il a vraiment donné son âme sans réserve et sans espoir, il n'est pas de femme au monde que ne doive être fière et reconnaissante d'un si beau dévouement.

Mourief la regardait, stupéfait, ébloui...

--Vous êtes bien jeune pour parler d'éternité, dit-elle avec un demi-sourire qui éclaira comme un rayon de soleil son beau visage sérieux. Mais si les épreuves de la vie ne vous rebutent pas, si vous êtes vraiment ce que vous paraissez être, vous pouvez aspirer à toutes les femmes.

Elle avait retiré sa main; elle lui fit une inclination de la tête et passa dans son appartement.

Pierre se trouva sur le quai de la cour sans savoir comment il était sorti; il marchait devant lui, refusant de comprendre, ne voulant pas croire son souvenir.

C'est impossible, se disait-il... elle n'est pas coquette... et pourtant! Mais alors, elle me permettrait!...

Le lendemain soir, Mourief courut chez Sophie. Pourrait-il lui parler en particulier? Obtiendrait-il une réponse plus nette, un espoir plus positif?

O douleur! ô désappointement! Il trouva chez la princesse une société joyeuse et très-variée.

En même temps que lui entrait un "tapeur" aveugle, conduit par un valet de pied.

Platon vint à lui dans l'antichambre.

--Qu'est-ce que cela veut dire? fit Mourief peu satisfait.

--C'est l'anniversaire de la naissance de ta cousine, répondit Sourof; je croyais que tu venais lui faire tes compliments.

--Mais pas du tout! s'écria Pierre. Je n'y pensais pas... Ce n'est pas pour cela que je venais...

--Et pourquoi venais-tu donc? demanda Platon d'un air amusé qui fit rougir le lieutenant.

--Je venais... je venais faire une visite. Vous allez danser?

--Mais oui, ne t'en déplaise!

--Eh bien! je vais chercher un bouquet... je ne peux pas arriver les mains vides.

La tête fine de Dosia parut entre les deux battants de la porte, et ses yeux brillants de malice se fixèrent sur le visage déconfit de Mourief, qui remettait son manteau.

--Mon cousin a oublié mon anniversaire, dit-elle, et il va me chercher des bonbons. Apportez-moi plutôt des marrons glacés; je les préfère.

Elle disparut avec son petit rire. Platon souriait.

--Te voilà prévenu, fit-il.

--Des marrons glacés? Elle le fait exprès! je suis sûr qu'il n'y en auras plus... à neuf heures du soir! Il va falloir les commander, je ne les aurai pas avant minuit!

L'infortuné disparut. Au bout de vingt minutes il entra triomphalement, portant des marrons glacés et un gros bouquet destiné à lui faire pardonner son inconcevable négligence.

--Merci, mon cousin, lui dit Dosia en recevant son offrande avec beaucoup de grâce. Vous me gâtez. Mais tout le monde me gâte ici; on a trouvé que ça me rend meilleurs, tout le contraire des autres, n'est-ce pas?

Pierre, surpris de sa douceur, ne savait que répondre.

--Vous m'avez oubliée, hein? Vous avez la tête... et... l'esprit ailleurs, ajouta la fine mouche. Je me suis aperçue que vous étiez fort préoccupé depuis quelque temps.

--Vous avez fait cette remarque? grommela Pierre, qui eut bonne envie de la battre.

--Oui... mais je l'ai gardée pour moi, soyez tranquille. Et même j'ai promis à ma chère Sophie que je ne vous taquinerais plus.

--Je ne saurais assez reconnaître cette générosité, dit Pierre en s'inclinant.

--Oh! fit la malicieuse en hochant la tête, ce n'est pas pour vous... Elle ne m'en a rien dit; mais j'ai remarqué que lorsque je vous taquine, cela lui fait de la peine.

Pierre reçut en plein visage le regard à la fois malicieux, triomphant et amical, des yeux de Dosia,--ces yeux uniques, qui disaient toujours cent chose à la fois. Mais il n'eut pas le temps de la remercier, elle était déjà loin.

On dansait, comme on ne danse qu'è Pétersbourg, avec un entrain, un acharnement qui fait oublier le reste du monde. La politique et l'équilibre européen sont bien peu de chose quand on vingt ans et un bon tapeur.

Vers minuit, la princesse fit servir à souper: c'était la première fois qu'on dansait chez elle,--et probablement la dernière, disait-elle en souriant; mais Dosia méritait bien une petite sauterie spéciale en l'honneur de ses dix-huit ans.

--Oui, mesdames et messieurs, dit Dosia assise au milieu de la table du souper, j'ai dix-huit ans! Il n'y paraît guère j'en conviens, mais enfin j'ai dix-huit ans tout de même, et je suis devenue si sage que la princesse Sophie a pensé un instant è me mettre sous verre dans un cadre doré, au milieu du salon, comme un modèle permanent destiné à apprendre aux jeunes filles incorrigibles qu'il ne faut jamais désespérer de rien. Je deviens une personne sérieuse, et j'ai pris la résolution de me consacrer désormais au bien...

Des applaudissement discrets, de bonne compagnie, acclamèrent cette péroraison, et Dosia envoya un clin d'oeil éloquent à son cousin, qui la regardait ébahi.

--Au bien général, reprit-elle,--et particulier,--en attendant. Jusqu'ici j'ai été papillon, je deviens désormais ver à soie, toujours au rebours du sens commun,--mais on ne saurait changer son naturel. A ma métamorphose!

Au milieu des rires et des protestations, Dosia éleva sa coupe de cristal rose et but quelques gouttes de vin de Champagne, puis elle se tourna vers Platon et son visage prit aussitôt une expression de retenue, presque de timidité. D'un regard, elle sembla lui demander si elle n'avait aps dépassé les bornes. Un sourire du jeune homme la rassura; elle reprit son expression joyeuse et se dirigea vers le salon, où l'on recommença à danser.

Mourief obtint un quadrille de la princesse;--mais comment causer dans ce dédale de chassés-croisés et de jupes à traîne! La question qui l'agitait n'était pas de celles qu'on traite au pied levé. Il se contenta donc d'admirer la taille svelte et élégante, le noble visage de celle qui peut-être serait sa femme... A cette idée, le coeur lui battait, il avait peine à continuer avec elle les lieux communs d'une conversation de quadrille... Et pourtant la main de la princesse, en se posant dans la sienne, ne lui donnait aucun frisson: sa joie et ses tendresses étaient fort au-dessus de ces émotions terrestres.