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La fille de Dosia

Chapter 23: XX
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About This Book

The narrative opens in a cavalry camp near a city, where young officers celebrate at the mess and one reveler, Pierre Mourief, amuses comrades by boasting of seasonal families and his flirtations among numerous cousins; amid festive detail such as champagne, punch, and tents, the tale shifts into a convivial anecdote that culminates in Pierre confessing to having carried off one young woman. Through lively scenes of camaraderie, gastronomy, and courtship, the work observes youthful vanity, military sociability, and the mingling of private relationships with public leisure, sketching characters by gesture and speech while unfolding an episode that prompts both laughter and serious attention.



XX

Une après-midi, Platon arriva tout soucieux chez sa soeur et la pria de passer avec lui dans son cabinet de travail, pièce sérieuse et sombre où Dosia ne pénétrait jamais.

--Qu'as-tu? lui dit Sophie inquiète; est-il arrivé quelque malheur?

--Rien qui nous concerne directement, répondit Sourof, mais si la nouvelle est vraie, elle aura pour résultat de changer nos habitudes...

--N'est-ce que cela? fit Sophie en respirant plus librement.

--Quand je dis nos habitudes... il y a des habitudes de coeur qui sont difficiles à rompre... Au fait, voici ce que c'est. D'après un bruit qui m'est arrivé ce matin, Mourief aurait joué, avec un personnage peu scrupuleux, dans une maison... une vilaine maison..., et il aurait perdu, sur parole, une somme énorme.

Sophie pâlit et s'assit dans un fauteuil; elle prit son mouchoir, le passa deux fois sur ses lèvres, puis croisa ses mains sur ses genoux et réfléchit.

Platon ne s'attendait pas à tant d'émotion; surpris, il s'approcha de sa soeur et lui prit la main. Il allait faire une question que la délicatesse retenait encore sur ses lèvres, lorsqu'elle le prévint.

--Je l'aime! dit-elle simplement en levant ses yeux honnêtes sur le visage ému de son frère.

--Je te demande pardon, ma soeur, répondit Platon, vivement touché de cette franche parole è ce moment difficile. J'aurais dû garder cela pour moi et m'informer...

--Qui te la dit?

--Le colonel. Il n'aurait pas parlé si la chose eût été douteuse. Il m'a envoyé chercher ce matin et m'a prié, en ma qualité d'ami de Mourief, de faire de mon mieux pour éviter le scandale. La somme est telle, que Pierre ne pourra pas la payer sur-le-champ; il faudrait obtenir du temps. D'un autre côté, le gagnant a été prévenu d'avoir à aller gagner ailleurs... Nous ne pouvons admettre, au régiment, qu'une dette sur parole souffre de difficultés; sans sa bonne conduite, Mourief serait déjè cassé.

--Quand ce malheur est-il arrivé? fit la princesse toute songeuse.

--Il y a déjà quatre ou cinq jours; c'était mercredi, je crois.

--Mercredi? Il a passé la soirée ici, ce serait donc en nous quittant, après minuit... Sais-tu, Platon, je suis persuadée qu'il y a erreur... C'est impossible!

--J'ai commencé par dire comme toi; mais quand j'ai vu la reconnaissance de la dette, signée de sa main...

Sophie laissa retomber la tête sur le dossier du fauteuil et ferma les yeux avec l'expression pénible de quelqu'un qui voudrait échapper à un rêve douloureux.

--Combien? fit-elle après un silence.

--Quarante-deux mille roubles d'argent.

La princesse se leva et se mit à marcher de long en large. Après deux ou trois tours elle prit le bras de son frère, et ils marchèrent ainsi longtemps, cherchant des idées et ne trouvant rien. A bout de ressources, Sophie s'arrêta.

--Vois-tu, dit-elle à son frère, je ne peux pas croire à toute cette histoire; Pierre n'est pas joueur,--il n'aurait pas joué ce qu'il ne peut pas payer; il n'est pas hypocrite,--il avait hier et avant-hier sa figure des jours précédents.

--Hier il était préoccupé.

--J'en conviens, mais sa préoccupation n'était pas celle d'un homme qui a perdu le quart de sa fortune et qui doit le réaliser dans les vingt-quatre heures... Envoie-le-moi.

--A toi! Que vas-tu faire?

--Savoir la vérité d'abord. Faire ce qu'on pourra ou ce qu'on devra ensuite.

Platon regardait sa soeur d'un air de doute.

--Tu m'as parfois appelée Sagesse, continua-t-elle avec un triste sourire; fie-toi à moi une fois de plus. Je ne ferai que ce que je dois.

Platon embrassa se soeur et sortit.

Il ne put trouver Mourief sur-le-champ. A ce que lui dit le brosseur du jeune officier, Pierre était toujours en courses depuis la matinée de la veille. Il l'aperçut enfin dans la grande Mosrskaïa, filant au trot allongé de son meilleur trotteur. Il l'arrête et le fit descendre.

--Ma soeur veut te voir, lui dit-il sans ménagement.

Mourief pâlit et se troubla visiblement.

--Ce n'est pas mon affaire. Vas-y sur-le-champ. Quand tu auras fini avec elle, passe chez moi; j'ai à te parler de la part du colonel...

Pierre fit un effort et se redressa; son visage n'exprimait plus qu'une résolution inébranlable.

--J'aime mieux cela, dit-il. D'ailleurs, j'avais déjà pensé à causer avec toi.

--En quittant ma soeur, viens me trouver; je t'attends chez moi.

--Bien! dit Pierre. A tantôt.

Il toucha sa casquette et partit. Platon le regarda aller, haussa les épaules, puis rentra chez lui et se mit à lire le journal.

Mourief gravit tout d'une haleine l'escalier de la princesse. Il était de ceux qui abordent franchement les situations périlleuses.

Il fut introduit dans le cabinet de travail, où il n'était jamais entré. Le jour baissait; une seule lampe éclairait la haute pièce tapissée d'un vert foncé, presque noir à la lumière. La pâleur de la princesse l'émut douloureusement; Il n'avait pas supposé qu'elle serait instruite de cette affaire. Mais il n'était plus temps de reculer.

--Asseyes-vous, monsieur, dit la princesse sans lui tendre la main.

Il obéit.

--J'irai droit au fait, dit-elle. On m'a appris que vous avez perdu au jeu une somme considérable.

Mourief fit un geste d'acquiescement.

--Et que vous ne pouvez pas la payer?

--Permettez, princesse... j'espère d'ici à demain avoir trouvé les fonds nécessaire, dit Pierre d'une voix parfaitement nette.

--En êtes-vous sûr?

--On n'est jamais sûr de rien, fit le jeune homme en regardant le tapis.

--Savez-vous que vous serez cassé si vous échouez?

--C'est probable, dit Mourief avec une insouciance qui choque la princesse.

--Cette perspective semble ne vous offrir rien de désagréable, répliqua-t-elle avec hauteur.

Le jeune homme fit un geste vague qui pouvait signifier aussi bien: N'ayez pas peur! que: je m'en moque!

Sophie le regarda attentivement.

--Monsieur Mourief, lui dit-elle avec douceur, vous m'avez fait beaucoup de chagrin.

Pierre s'inclina très-bas et baisa respectueusement un pli de sa robe.

--J'avais de vous une si haute idée, reprit la jeune femme, je vous estimais si fort au-dessus du commun! Et vous, notre ami, vous vous êtes compromis dans une aventure vulgaire, on vous a vu dans une maison...

Elle n'osa trouver d'épithète;--d'ailleurs elle n'en eut pas le temps. Pierre avait bondi sur ses pieds.

--Qui a dit cela? s'écria-t-il. On en a menti!

Sophie respira cette fois avec effort, puis, plus blanche que son col de batiste, elle se laissa aller dans le fauteuil. Elle avait perdu connaissance.

Pierre lui prit les mains et les réchauffa sous ses lèvres, mais il n'eut pas l'idée d'appeler: même pour porter secours, un tiers eût été de trop. Au bout de quelques secondes, Sophie revint à elle.

--On a menti, répéta-t-il en voyant s'ouvrir les yeux de la princesse. Je n'ai pas eu l'infamie de fréquenter une telle société... après ce que vous savez... ce que je vous ai dit à vous-même... Non, je n'ai pas donné à un homme au monde le droit de m'appeler menteur et hypocrite.

Sophie fit un geste de la mais; Pierre saisit cette main au vol.

--Vous n'avez pas joué? dit-elle avidement en se penchant vers lui.

Il passa la main sur son front.

--Ne m'interrogez pas, dit-il avec désespoir. Croyez-moi sur parole! je ne puis pas répondre.

--Je veux que vous répondiez, fit-elle d'une voix suppliante. Voue n'avez pas joué?

Pierre se couvrit le visage de ses deux mains, afin d'empêcher ses regards de répondre pour lui. Elle écarta ses mains et le força à la regarder.

--Ce n'est pas vous qui avez joué? fit-elle, transportée, illuminée d'une clarté subite. C'est un autres? dites? Ce n'est pas vous?

Pierre ne put mentir.

--Non, dit-il comme malgré lui, ce n'est pas moi.

--Ah! fit Sophie éperdue, en lui tendant les deux mains, j'en étais sûre.

Pendant un moment ils oublièrent tout danger. Les mains nouées, les regards croisés, ils vécurent ainsi la plus belle minute de leur existence.

--Racontez-moi cela, dit Sophie, qui s'assit sur le canapé et fit une place près d'elle pour son ami.

--Je ne puis, fit celui-ci de l'air le plus suppliant. Epargnez-moi! J'ai promis de ne pas dire...

--Mais à moi! Vous n'avez pas promis de ne pas me le dire, è moi! je vous jure de ne le répéter à personne!

--Pas même à Platon?

--Oh! Platon est un autre moi-même!

--J'ai promis, insista le jeune homme.

--Soit! répondit Sophie. Je ne dirai rien, mais il est intelligent; s'il devine, ce ne sera pas ma faute. Que s'est-il passé?

--Avant hier soir, commença Pierre, je revenais de chez-vous, lorsqu'on m'annonça un jeune officier tout nouvellement entré au régiment. Il a seize ans et demi, il arrive d'un corps militaire de province;--Pétersbourg lui a tourné la tête,--ce n'est pas bien surprenant! Donc, mercredi, il a été dans cette maison, dont on vous a parlé; il s'est fait plumer jusqu'aux os et il a perdu plus qu'il ne peut payer en dix ans. Je m'intéressais à lui;--il est si jeune, et quand on n'a pas de famille pour vous tenir la bride serrée, on est si bête à cet âge-là! Il venait m'apporter une lettre qu'il me priait de faire passer à sa mère... il n'a plus qu'elle. Sa démarche à cette heure indue me parut bien singulière; j'avais entendu dire au régiment qu'un officier--on ne savait lequel--avait perdu une somme absurde... Bref, j'appris que, dans l'impossibilité de payer sa dette, il allait se brûler la cervelle en rentrant chez lui. Il avait trouvé cela tout seul. Quel génie! Voyons, princesse, vous qui avez du bon sens, qu'auriez-vous fait à ma place!

--Continuez dit la princesse en souriant.

--Je lui présentai premièrement toute l'insanité de sa conduite; il en convint et m'annonça qu'il allait s'en punir par le moyen le plus radical. Je lui parlai alors de sa mère... J'avais trouvé la corde sensible.

Il est fils unique, adoré, gâté! Jugez-en: sa mère possède un revenu de sept mille roubles, elle lui en envoie six milles et vit avec le reste! On devrait mettre en prison des mères pareilles pour les empêcher de gâter leurs enfants. Enfin, il pleura comme une jeune génisse... Vous riez? Je ne riais pas, moi! et, malgré mon peu d'éloquence, il faut croire que la Providence m'a envoyé une inspiration toute particulière, car j'étais presque aussi ému que lui. Je lui proposai alors de faire des billets... Il n'est pas majeur, l'imbécile! on a refusé son papier, comme de juste. Il est allé voir un usurier, qui l'a envoyé promener. Alors...

--Alors, c'est vous qui avez signé? dit la princesse, les yeux noyés de larmes heureuses.

--Mon Dieu, fit Mourief en cherchant à s'excuser,--il le fallait bien... je suis majeur, moi!

--Et si vous ne trouvez pas l'argent nécessaire... pour demain, m'avez-vous dit?

--Oui, demain... eh bien! je... je ne sais pas ce que je ferai. Le pis qui puisse arriver serait que mon jeune homme fût cassé... Il a repris goût à la vie, il ne se brûlera pas la cervelle. Je donnerai tout ce que j'ai trouvé, et le créancier sera bien obligé de se contenter de ma signature à longue échéance pour le reste.

--Vingt-sept mille roubles, et pas sans peine!

--Allons, mon ami, cherchez le reste! fit la princesse en se levant. Bon courage!

--Vous me renvoyez? dit piteusement Pierre qui n'avait pas envie de s'en aller.

--Ne vous souvient-il plus que mon frère vous attend pour vous sermonner?

--Ah mon Dieu! je l'avais oublié! s'écria Mourief en cherchant sa casquette qu'il tenait à la main. J'y cours! Si vous saviez, princesse, comme il est facile de porter le poids d'une faute qu'on n'a pas commise!... Bien sûr, je ne changerais pas avec mon petit cornette!

Son beau sourire se refléta sur le visage de la princesse.

--Alors, dit-il en lui prenant la main, vous ne m'en voulez pas de vous avoir fait souffrir?

--Non, dit-elle en le regardant sans fausse honte. Vous êtes sorti de page, monsieur Mourief, désormais vous avez prouvé que vous êtes un homme: vous pouvez tout tenter, et tout espérer.

--Tout? demanda Pierre qui retenait sa main.

--Tout! répéta-t-elle le visage couvert de rougeur.

--Eh bien! quand je serai hors de ce pétrin, je vous demanderai quelque chose.

--Demandez le tout de suite; j'aimerais mieux vous l'accorder pendant qu'aux yeux du monde vous n'êtes pas encore innocent.

Pierre l'attira dans ses bras et lui murmura quelques paroles d'une voix si basse que personne n'a jamais su ce que c'était.

--Oui, dit-elle fermement, et j'en serai fière!

Il la serra sur son coeur et se rendit chez Platon pour essuyer par procuration la semonce du colonel.



XXI

Mourief entra chez son ami, la tête haute et le regard vainqueur, ainsi qu'il sied à un homme heureux. La physionomie de Sourof le ramena au sentiment de la véritable situation.

Les jambes croisées, le visage sévère, Platon représentait dignement l'autorité.

--Tu as joué! fit-il d'un air grave.

Pierre hocha affirmativement la tête. Mentir n'est pas chose si facile pour ceux qui n'en ont pas l'habitude.

--Tu as perdu?

Cette répétition exacte de l'interrogatoire qu'il venait de subir produisit chez Mourief une violente envie de rire aussitôt réprimée. Il réitéra son signe de tête affirmatif.

--Plus que tu ne peux payer? continua Sourof impitoyable.

--Ce dernier point n'est pas encore prouvé, fit Mourief d'un air de bonne humeur. Je tâcherai de faire honneur à ma signature. Peux-tu me prêter quelques milliers de roubles?

Platon abasourdi se leva.

--Moi?

--Oui, toi! je te les rendrai, tu peux en être sûr. Si tu ne les as pas, mettons que je n'ai rien dit.

--Comment! s'écria Platon scandalisé, tu fréquentes des endroits impossibles où tu compromets notre uniforme; tu y perds en une nuit une somme... ridicule! Toi, mon ami, notre ami, que j'ai présenté dans ma famille, que j'ai traité comme un... comme un...

--Comme un frère, acheva Mourief, voyant qu'il restait court,--et je te les rends bien!

Absolument démonté par ce sang-froid, Platon prit le parti de se mettre en colère.

--Je te conseille de railler! et pour combler la mesure, après une aventure comme celle-là, c'est à moi que tu viens demander de te prêter l'argent que tu as si indignement perdu!

--Que veux-tu! dit Mourief du ton d'un philosophe convaincu, ce n'est pas à mes ennemis, si j'en avais,--ce dont, grâce au ciel je doute!--que j'irais emprunter des fonds!

Pierre avait dans les yeux une étincelle de joie si fantastique, sa physionomie exprimait si peu de repentir,--malgré toute la peine qu'il se donnait pour avoir un air contrit,--que Sourof éclata en reproches amers.

Le colonel, l'honneur du régiment, la démission obligatoire, l'exil volontaire en province qui pouvait seul réparer ce scandale, la nécessité de payer à quelque prix que de fût--tout cela roula dans un flot d'éloquence et tomba en douche implacable sur la tête de Mourief qui écoutait sans sourciller, d'un air attentif, hochant la tête aux endroits pathétique.

Quand Sourof s'arrêta pour reprendre haleine,--peut-être aussi parce qu'il n'avait plus rien à dire,--Pierre se leva, le visage rayonnant de sentiments.

--Tu es un ami unique au monde, s'écria-t-il; tu m'as parlé comme la voix de ma conscience; je t'en saurai gré toute ma vie.

--Eh bien! à quoi te décides-tu? demanda Platon, adouci par cette expansion amicale.

--Je vais chercher de l'argent partout où il y en a, puisque tu ne veux pas m'en prêter! répondit le délinquant d'un air radieux.

La main que Platon tendait généreusement à son camarade déchu retomba à son côté. C'était là le résultat de sa semonce!

Pierre rattachait son sabre.

--Que dois-je dire au colonel? dit Sourof d'un air glacial.

--Tout ce que tu voudras, mon cher, tout ce qui te passera par la tête. Demain, ce sera une affaire arrangée.

--Que dit ma soeur? reprit-il après une longue pause; comment apprécies-t-elle al façon originale dont tu prends les choses?

--Ah! mon ami, s'écria-t-il soudain, je suis le plus heureux des hommes! Il faut que je t'embrasse!

Il donna une véhémente accolade à Sourof ébahi et disparut, accompagné d'un grand cliquetis de sabres et d'éperons sur les marches de pierre de l'escalier.

Platon rentra chez lui fort perplexe, et au bout de cinq minutes il prit le parti d'aller voir la princesse.

Celle-ci le reçut au salon. Elle avait le visage rosé; ses yeux brillaient d'une joie profonde; elle offrait, en un mot, l'image de la félicité.

Dosia, assise au piano, tapait à tour de bras un galop d'Offenbach.

--Quelle gaieté! fit Platon, qui resta pétrifié au milieu du salon.

--C'est l'air de la maison, monsieur Platon! s'écria Dosia sans s'arrêter; nous sommes gaies ici, très gaies!

Le piano couvrit sa voix et ses rires. Platon alla s'asseoir près de sa soeur, le plus loin possible du redoutable instrument.

--Tu as vu Mourief? dit-il.

--Oui, mon ami.

--Eh bien! qu'y a-t-il de vrai?

La princesse regarda son frère avec une expression de triomphe et d'orgueil.

--Rien! dit-elle

--Comment, rien?

--Si, au fait, il y a quelque chose. Peux-tu me prêter quelque milliers de roubles?

Platon bondit et se mit à marcher è travers le salon.

--C'est une gageure? s'écria-t-il.

Au même moment, Dosia quittait le piano; en se retournant, Sourof la trouva en face de lui. L'air railleur et satisfait de la jeune fille acheva de lui faire perdre la tête.

--Voyons, s'écria-t-il du ton le moins encourageant, de qui se moque-t-on? Si c'est de moi, je trouve la plaisanterie trop prolongée.

--Qui est-ce qui s'est moqué de vous, monsieur? fit Dosia en ouvrant de grands yeux et en se penchant un peu la tête de côté, comme elle le faisait d'habitude quand elles cherchait à s'instruire.

--Vous! s'écria Sourof exaspéré.

La princesse prit le bras de son frère.

Platon, lui dit-elle, Mourief est un héros!

--Pour avoir mené cette vie de polichinelle?

--C'est un héros! répéta la princesse sans se laisser décontenancer.

--Il t'a conté quelque bourde, grommela Platon, et tu l'as cru.

La princesse pâlit et retira le bras qu'elle avait passé sous celui de son frère.

--Pierre ne ment jamais, s'écria Dosia qui vint è la rescousse. Je ne puis le souffrir, c'est vrai!! mais il ne ment jamais.

Platon, de moins en moins satisfait, regardait alternativement les deux femmes et tourmentait sa moustache.

--J'ai promis de ne rien dire, reprit la princesse d'un air plus sérieux, mais il faut trouver de l'argent. Il faut que cette dette soit intégralement payée demain matin.

--C'est toi qui veux que cette dette-là soit payée? fit Sourof d'un air sombre.

--J'ai compté sur toi: de combien d'argent peux-tu disposer en ma faveur?

--A toi? tu veux prêter de l'argent à Mourief? S'il l'accepte, il prouvera bien qu'il est le dernier des misérables!

--Que non! on peut tout accepter de sa femme!

--Sa femme!

Sourof, complètement anéanti, se laissa tomber dans un fauteuil. Dosia, la tête toujours un peu de côté, le contemplait avec une certaine inquiétude. Voyant qu'il en réchapperait sans les secours de l'art, elle lui rit au nez, mais si gentiment, que cet acte irrévérencieux put passer pour un sourire.

--Oui! sa femme! dit la princesse en levant la tête. Il n'est pas de coeur plus noble, plus généreux, plus...

--Il n'est pas d'âme plus absurde qu'une belle âme! s'écria Platon en se levant. Cela vous fait rire, vous? dit-il à Dosia qui l'examinait curieusement. C'est drôle, n'est-ce pas, de voir une femme d'esprit faire une irrémédiable sottise.

--Ce n'est pas ça que je trouve drôle, riposta vertement Dosia.

Le vieil homme n'était pas tout à fait mort en elle.

--Et quoi donc?

--Vous.

Platon regimba.

--Moi? Et pourquoi, s'il vous plaît?

--Parce que vous vous fâchez sans savoir pourquoi, répliqua la jeune rebelle; il n'y a rien de drôle comme de voir un homme d'esprit se battre contre un moulin è vent. Mais je ne suis qu'une petite fille, ajouta-t-elle en lui faisant la révérence.--Si tu ne peux pas te mettre d'accord avec lui, dit-elle à la princesse, appelle-moi, je t'apporterai du renfort.

Elle sortit majestueusement, laissant Platon plus bourru que jamais.

--Tu peux confier à Dosia un secret que tu me caches? dit-il à sa soeur d'un ton de reproche.

--Je ne lui ai pas confié, mais tu sais quelle fine mouche est cette ingénue. Elle a deviné sur-le-champ.

--Que son cousin ne pouvait pas avoir fait cette abominable folie.

--Qui donc l'a faite, si ce n'est lui?

--Il ne te l'a pas dit?

--Tu vois bien que non. Depuis une heure, lui, elle et toi, vous me promenez dans un amphigouri.

--Eh bien, mon ami, tâche de déployer autant de perspicacité que Dosia, car j'ai promis de ne rien dire.

Au bout d'une heure, Platon parfaitement d'accord avec sa soeur, sortait de chez elle, emportant tout ce qu'elle possédait de valeurs. Il passa chez lui, dépouilla son secrétaire et se rendit sur-le-champ au logis de Mourief.

Celui-ci, très fatigué, attristé par l'insuccès de ses dernières démarches, venait de rentrer chez lui. Couché tout de son long sur le canapé, il méditait sur la sottise des humains en général et des jeunes cornettes en particulier. L'annonce de la visite de son ami ne lui causa qu'un médiocre plaisir, car il s'attendait à une seconde édition de la semonce.

--Je suis venu voir si je pouvais t'être utile, dit Sourof en franchissant le seuil.

--Je te remercie, dit Mourief un peu embarrassé.

--Je suis fâché d'avoir été si injuste. Tu ne m'en veux pas? dit Platon en tendant les deux mains à son camarade.

--Ah! s'écria celui-ci, elle a parlé.

--Non, mon cher, mais j'ai deviné... Il n'est rien qu'on ne fasse pour son frère, continua-t-il; voici mon portefeuille, je crois que tu y trouveras de quoi terminer cette ennuyeuse affaire.

Pierre sauta au cou de son ami, qui, cette fois lui rendit son accolade.

--Quelle femme que ta soeur, lui dit-il quand il put parler.

--Je t'avais bien dit, fit Platon avec orgueil, qu'il n'y en avait qu'une au monde.

--Je ne suis pas digne d'elle, murmura Pierre en secouant la tête; je ne sais pas comment elle a pu consentir...

--Il en est quelques-uns de plus mauvais que toi, répondit Sourof; d'ailleurs je suis enchanté de t'avoir pour beau-frère. Mais occupons nous d'affaires sérieuses.

Les deux amis réglèrent les comptes, et, quand tout fut arrangé, Platon se leva.

--Je vais chez le colonel, dit-il; je crois que le digne homme sera bien aise de me voir.

--Que vas-tu lui dire? fit Pierre effrayé.

--Je vais lui dire que ta dette sera payée parbleu.



XXII

--Que peux-tu bien avoir dit à Minkof? demanda un soir la princesse à Dosia qui la regardait se déshabiller en revenant du théâtre.

--Ah! voilà! Que lui ai-je dit? fit la jeune fille d'un air distrait. Et lui, qu'est-ce qu'il t'a dit? reprit-elle avec plus de vivacité.

--Il m'a dit qu'il n'avait rien compris à ce que tu lui avais dit, répliqua la princesse en riant. Si tu trouves que ce n'est pas assez net, ne t'en prends qu'à toi-même.

Le visage de Dosia s'éclaira; ses dents blanches brillèrent un instant, puis elle redevint sérieuse, ou plutôt distraite.

--Je lui ai dit que je ne comprends pas comment on peut être assez malheureux pour avoir envie de m'épouser, fit Dosia après un silence.

--Alors, c'était une vraie demande en mariage? demanda la princesse en s'efforçant de ne pas rire.

--Oui, répondit Dosia; s'il l'a pris pour une impertinence, cela veut dire que j'ai compris sa proposition; et s'il l'a pris pour une boutade, c'est que je ne l'ai pas tout à fait comprise. N'est-ce pas clair?

--Pas trop, fit la princesse riant toujours.

--C'est toujours aussi clair que son discours à lui! "Mademoiselle, les liens du mariage sont aussi sacrés qu'insolubles. Heureux celui qui trouve dans ce désert du grand monde l'épouse qui doit couronner son foyer et embaumer sa vie! Si je pouvais être celui-là, je m'estimerais è jamais heureux."

--Voyons, Dosia, il ne t'a pas dit cela! s'écria la princesse.

--A peu près! Si je me trompe, ce n'est pas de beaucoup. Tu vois qu'à une demande aussi amphigourique je ne pouvais pas faire d'autre réponse.

--Mais il m'a demandé si ta mère accueillerait sa demande; donc, c'est sérieux. Veux-tu que j'écrive à ta mère?

--Non, non! s'écria Dosia. Ne réveillons pas le chat...

--Chut! fit la princesse en mettant son doigt sur ses lèvres d'un air de reproche.

--Soit, je n'achèverai pas! fit Dosia. Je suis bien sage, à présent, tu vois! Je laisse mes phrases à moitié. Je voulais dire qu'il y a six mois que maman ne m'a grondée, et que cette habitude m'a été très-douce à perdre... Donc, quand je voudrai me marier, avec l'aide de la sage Sophie, mon mentor, je n'aurai pas besoin de maman pour me décider.

--Minkof est riche, il est jeune, bien apparenté, il a une belle place.

--Il est bête comme une oie! murmura Dosia, les yeux levés au plafond.

--Pas comme une oie, corrigea la princesse.

--Come un oison en bas âge, rétorqua Dosia; mais je crois qu'il n'est peut-être pas pire que les autres...

--Celui qu'on aime, dit la princesse, ne ressemble pas aux autres...

--C'est vrai! murmura Dosia, mais ce ne sera pas lui.

Sophie le regarda non sans quelque surprise. La jeune fille rougit et se mit à jouer avec les flacons de la toilette.

--Que décides tu à propos de Minkof? demanda la princesse qui avait achevé de natter ses cheveux.

--Je ne sais pas, je demanderai è ton frère ce qu'il en pense, dit Dosia, qui devint toute rouge: il est de bon conseil.

Elle embrassa la princesse et disparut.

Le lendemain, Platon fumait paisiblement une cigarette, lorsqu'il vit apparaître Dosia dans l'écartement des rideaux de la salle à manger. La princesse s'habillait pour sortir; l'heure était bien choisie.

--Mon Dieu! dit Platon en souriant, que vous êtes donc sérieuse, ma cousine.

Depuis les fiançailles de Pierre avec Sophie, il traitait moins cérémonieusement la jeune fille et l'appelait souvent ma cousine, en plaisantant.

--C'est qu'il s'agit de chose sérieuses répondit Dosia.

Elle s'assit en face de lui. La table les séparait. Un rayon doré de soleil d'avril glissait à travers la triple armure des rideaux et caressait la jeune fille, s'arrêtant sur une boucle de cheveux, sur un pli de la jupe lilas tendre... Elle était elle-même avril tout entier,--pluie te soleil, caprices, promesses, grâce mutine et parfois rebelle... avril qui s'ignore et se laisse mener par le baromètre.

Le baromètre allait être Platon.

--Voyons! dit-il en reposant son verre vide sur la soucoupe.

Plus d'une fois le jeune homme avait été appelé à décider de graves questions de toilette ou de convenances. Il s'attendait à quelque ouverture de ce genre.

--Me conseillez-vous de me marier? dit Dosia toute rose et les yeux baissés.

La surprise était forte. Tout aguerri qu'il fût aux fantaisies de mademoiselle Zaptine, Platon n'avait pas songé à celle-là. Et pourquoi pas? N'était-elle pas en âge de se marier?

Il repris son sang-froid, et sans autre signe d'émotion qu'un peu de rougeur à ses joues ordinairement pâles:

--Cela dépend, répondit-il.

--De quoi? fit Dosia.

--De bien des choses. A qui avez-vous l'intention de vous marier, s'il n'y a pas d'indiscrétion?

--Je n'ai pas l'intention de me marier, riposta Dosia en frappant un petit coup sec sur la table avec la cuiller à thé.

Platon se mordit la lèvre inférieure.

--En ce cas, pourquoi m'avez-vous fait cette question sérieuse? dit-il après un court silence.

--Parce que je pourrais avoir l'intention de me marier, répondit Dosia en cassant méthodiquement un petit morceau de sucre avec le manche d'un couteau.

--Quand vous aurez cette intention, je crois que le moment sera venu de débattre l'opportunité de votre résolution.

Dosia coupa court à l'extermination de son morceau de sucre, et regardant Platon du coin de l'oeil:

--Vous m'avez enseigné vous-même, dit-elle, la nécessité de ne rien résoudre avant d'avoir réfléchi longtemps à l'avance et hors de la pression des circonstances extérieures.

Platon s'inclina sans rien dire, possédé soudain de l'idée assez peu raisonné de tirer l'oreille à cette excellente écolière qui répétait si bien sa leçon.

--Je suis à vos ordres, dit-il enfin; veuilles vous expliquer.

Dosia se remit à casser du sucre.

--M. Minkof a demandé ma main, dit-elle; ferais-je bien de l'épouser?

Platon s'absorba dans la contemplation de la nappe, et toute sa colère se tourna contre le prétendant.

--Cet imbécile? proféra-t-il sans ménagement aucun.

--Oui, répondit Dosia d'un ton plein d'innocence.

Le sucre grinçait sous le couteau.

--Pour l'amour de Dieu, s'écria Platon, cessez d'écraser ce sucre; vous me faites mal aux nerfs!

--Je ne suis pas nerveuse, répondit Dosia d'un air plein de commisération pour les gens nerveux.

Elle se leva pourtant, de peur de tentation, et recula sa chaise, abandonnant le sucre à une mouche, précoce éclose entre les rideaux.

Mais en quittant sa place, elle perdit la parure de son rayon de soleil, et l'appartement sembla devenir sombre.

--En général, reprit Dosia, se décidant enfin à s'expliquer, croyez-vous que je doive me marier, que je sois assez raisonnable pour entrer en ménage?

Platon ne put s'empêcher de rire.

--Assez raisonnable? dit-il Cela dépend. Quand vous n'écrasez pas de sucre, vous êtes fort acceptable.

Un sourire furtif glissa sur les lèvres de la malicieuse. Elle trempa l'extrémité de ses doigts sucrés dans le bol à rincer les tasses, puis les essuya à son petit mouchoir, et... garda le silence.

Platon se vit obligé de continuer:

--Le mariage, dit-il est certainement une chose fort sérieuse; chacun y met du sien... Si le mari est très-raisonnable, la femme l'étant moins... il peut s'établir néanmoins une sorte d'équilibre qui...

Il vit sur le visage de Dosia quelque chose,--je ne sais quoi,--qui l'arrêta court. Elle leva sur lui ses grands yeux innocents.

--Alors, il me faut un mari très-sage? fit-elle en toute candeur.

Platon, agacé, ne répondit pas.

--A cette condition, continua-t-elle, je puis me marier?

Soudain la vision du mess, du camp, le bol de punch, le récit de Pierre, tout cet ensemble de souvenirs odieux se dressa devant Platon et rompit le charme qui l'enlaçait.

Cela dépend, répondit-il rudement. Chacun se connaît. Faites ce que votre conscience vous conseillera.

Là-dessus, il quitta la salle à manger.

Le rayon d'avril avait disparu, une giboulée battait furieusement les vitres. Dosia resta immobile. La grande pièce était presque obscure; les rideaux interceptaient le peu de lumière que laissaient filtrer les gros nuages noirs poussés par un vent violent. Une larme roula sur la jeune fille, puis une autre; les gouttes brillantes se suivaient de près, dessinant un filet sombre sur le corsage lilas...

Le nuage s'envolé, portant ailleurs la grêle et la dévastation; un pâle rayon jaune se glissa obliquement dans la salle à manger, puis le ciel, redevenu bleu, apparut en haut de la fenêtre; le soleil d'or mit une paillette à chaque plat d'argent du dressoir, à chaque clou doré de la haute chaise de maroquin ou Dosia siégeait en cassant du sucre... la mouche revint se poser sur la nappe... la jeune fille n'avait pas remué.

--Eh bien! où donc es-tu Dosia? fit la voix de la princesse; il ne pleut plus, nous sortons.

La jeune fille disparut par une porte au moment où Sophie entrait par l'autre. Une minute après, elle reparut, coiffée, gantée, voilée... et personne ne sut qu'elle avait pleuré.

Le printemps s'avançait. Madame Zaptine réclamais sa fille; Sophie promit de la lui conduire avant la Pentecôte, c'est-à-dire avant son mariage, car les nouveaux époux se promettaient de voyager pendant la lune de miel. Madame Zaptine invita les trois amis à passer huit jours chez elle avant la noce. Pressée par les instances de Dosia, la princesse y consentit.

--Que veux-tu que je devienne quant tu ne seras plus là? disait tristement la jeune fille.

--Tu reviendras l'hiver prochain, répondait la princesse.

Dosia secouait tristement la tête. Quand on a dix-huit ans, l'hiver prochain est synonyme des calendes grecques.

Depuis les bourrasques d'avril, elle était devenue toute différente d'elle-même. Si la princesse n'avait pas été absorbée par les préparatifs de son mariage, elle eût certainement remarqué cette métamorphose si rapide et si importante; mais elle n'y songeait guère. Pierre ne songeait qu'à lui-même, et pendant qu'il bataillait avec sa conscience te sa philosophie, la cause de ses soucis dépérissait étrangement. Le soir de leur arrivée chez madame Zaptine, ils furent tous à la fois frappés de cette vérité, jusque-là méconnue.

Le cri de la mère leur ouvrit les yeux.

--Mon Dieu! s'écria madame Zaptine, il faut que tu sois bien malade, Dosia, pour avoir maigri comme cela!

Les dix paires d'yeux qui se trouvaient dans la pièce se tournèrent aussitôt vers la jeune fille qui rougit. L'incarnat de la confusion lui rendit un éclat passager.

--C'est la sagesse, maman! dit-elle d'une voix qui voulait être joyeuse, mais qui s'éteignit dans un sanglot.

Elle s'enfuit dans le jardin.

Elle regrette beaucoup de vous quitter, à ce que je vois, dit la bonne madame Zaptine, cherchant à atténuer ce que sa première remarque pouvait avoir de désobligent pour l'hospitalité de la princesse.

--Oui, répondit celle-ci lentement et en réfléchissant; je ne croyais pas que ce regret fût si vif... Je voudrais bien leu lui épargner, et pourtant je ne vois guère...

--Bah! dit une soeur aînée, il faut bien qu'elle s'accoutume à rester à la maison. Nous n'en sommes par sorties, nous autres et cela ne nous empêche pas de nous porter à merveille.

Platon regarda d'une façon peu sympathique celle qui parlait et lui tourna le dos.

--Pauvre petit oiseau! pensa-t-il, la cage va se refermer et lui meurtrir les ailes!

Le lendemain, dès l'aube, Dosia descendit au jardin. Comme tout lui parut changé! C'était pourtant le même jardin; la planche flexible où elle avait séduit son cousin était un peu plus déteinte que l'année précédente, mais les chenilles tombaient avec la même profusion. Dosia évita la balançoire et prit à gauche, dans les taillis de lilas en fleur.

De son côté, Platon n'avait guère dormi: il avait passé la nuit à se demander si c'était bien le changement d'air et la vie mondaine qui avaient amaigri et pâli les joues de mademoiselle Zaptine.

Un secret désir de connaître la topographie du jardin, de s'assurer que Pierre, matériellement au moins, n'avait pas altéré la vérité, poussa Sourof à sortir de sa chambre.

Pierre n'avait pas menti: le tableau de sa folle équipée était fidèle,--en ce qui concernait le cadre; la balançoire, l'escalier périlleux, la pelouse où l'on jouait aux gorelki, toue était bien à sa place. La grosse tête noire du chien de Dosia s'était montrée à l'entrée d'une niche dans la cour... Platon s'enfonça au hasard dans le jardin pour boire jusqu'au bout la coupe d'amertume et trouver le pavillon en ruine où Dosia avait demandé à son cousin de l'enlever.

Il marcha quelques minutes à l'aventure. A travers le jeune feuillage, les paillettes étincelantes de la rivière lui indiquaient de temps en temps le chemin; au bout d'une longue allée de tilleuls il vit apparaître le toit bleu de ciel du petit kiosque et se dirigea vers son but à travers les méandres peu compliqués d'un labyrinthe classique.

Mourief avait décrit exactement jusqu'aux colonnes dépouillées de plâtre où la brique apparaissait comme la rougeur d'une plaie. Sourof entra sous la coupole; les bancs de pierre rongés par la mousse étaient à la place indiquée; une grosse grenouille douairière regarda fixement Platon, puis sauta de tout son poids dans l'herbe qui envahissait les degrés de ce baroque lieu de repos.

Le jeune homme s'assit sur un des bancs humides et réfléchit.

Tout était donc vrai! Pourquoi Mourief n'avait-il pas eu la charité de se taire? Au moins le supplice du doute et la torture de la méfiance eussent été épargnés à son ami.

--Je devais l'aimer! se dit Platon avec cette sorte de fatalisme qui est une des originalités du caractère russe. Puisque je devais l'aimer, que n'ai-je pu l'aimer aveuglément.

Dans l'affaissement complet du désespoir, il laissa aller sa tête sur sa poitrine et resta péniblement absorbé... Un bruit léger attira son attention: de l'autre côté du pavillon, encadrée dans un bosquet de lilas, Dosia le regardait douloureusement, les mains jointes et abandonnées sur sa robe. Comme il levait les yeux, elle lui fit un signe de tête sérieux, presque solennel, et glissa entre les deux murailles de feuillage.

Platon n'essaya pas de la rejoindre et resta tristement préoccupé jusqu'au moment où la cloche l'appela pour le déjeuner.

La maison Zaptine était le temple du brouhaha. Si ce dieu a jamais eu des autels, l'encens qu'on brûlait pour lui dans cette demeure devait lui être particulièrement agréable, car il y séjournait de préférence.

Pendant deux grandes heures le déjeuner rassembla tour à tour les membres de la famille et les visiteurs. Par une de ces faveurs spéciales que la Providence met en réserve pour les gens indécis, ceux qui avaient quelque chose à se dire ne parvenaient pas à se rencontrer, les uns entrant, les autres sortant toujours mal à propos. On finit pourtant par se réunir au complet, ou à peu près.

--Qu'allez-vous faire aujourd'hui? dit madame Zaptine. Il faudrait aller vous promener.

Une partie de plaisir fut vite organisée. On devait prendre le thé dans la forêt, puis revenir le long de la rivière, alors haute et superbe, qui baignait des prairies magnifiques. Un fourgon partit en avant avec le cuisinier, le ménagère, le buffetier et toute les friandises imaginables.

Vers quatre heures, la compagnie se mit en route: les uns en calèche, les autres en drochki de campagne,--longue machine roulante où l'on ne peut guère tenir en équilibre qu'à condition d'être très-tassé, en vertu sans doute de l'attraction moléculaire. Dosia avait voulu monter son cher Bayard, qui, en l'absence de sa jeune maîtresse s'était encore perfectionné dans l'art de défoncer le tonneau. L'inspection des remises ayant prouvé l'impossibilité absolue de se servir des selles d'hommes, mises hors d'usage par un trop long abandon, force fut aux jeunes gens de monter dans les équipages.

Dosia, vêtue d'une longue amazone en drap bleu foncé, coiffée d'un large feutre Henri IV orné du classique panache blanc, maniait sa monture avec une aisance parfaite. Pendant cinq minutes elle trotta paisiblement à côté de la calèche où sa mère faisait à ses hôtes les honneurs du domaine, mais cette sagesse forcée l'ennuya bientôt; elle cingla d'un coup de cravache Bayard qui fit feu des quatre pieds, s'enleva, rua, couvrit la calèche de poussière et partit comme une flèche dans la direction de la forêt. On ne vit bientôt plus qu'un tourbillon confus sur la route poudreuse.

--Elle va se casser le cou! s'écria la princesse.

--Non! soupira mélancoliquement madame Zaptine; c'est toujours comme ça, et il ne lui arrive jamais rien!