WeRead Powered by ReaderPub
La fille de Dosia cover

La fille de Dosia

Chapter 9: VI
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

The narrative opens in a cavalry camp near a city, where young officers celebrate at the mess and one reveler, Pierre Mourief, amuses comrades by boasting of seasonal families and his flirtations among numerous cousins; amid festive detail such as champagne, punch, and tents, the tale shifts into a convivial anecdote that culminates in Pierre confessing to having carried off one young woman. Through lively scenes of camaraderie, gastronomy, and courtship, the work observes youthful vanity, military sociability, and the mingling of private relationships with public leisure, sketching characters by gesture and speech while unfolding an episode that prompts both laughter and serious attention.



V

Pierre Mourief s'interrompit et promena son regard sur le mess. Deux ou trois officiers vaincus par le nombre des flacons vidés, sommeillaient placidement; le reste de l'assemblée attendait avec curiosité la fin de son récit.

Le comte Sourof devenu fort grave, regardait Pierre dans le blanc des yeux.

--Je vous ennuie? fit celui-ci d'un air innocent.

--Non, non, continue, dit Sourof de sa voix calme.

--Ah! je t'y prends. Vous êtes témoins, messieurs et amis, que c'est Sourof qui m'a dit de continuer; je l'avais prédit! Vous en prenez note?

--Oui! oui! lui répondit-on de tous côtés.

Le jeune comte sourit.

--Eh bien! je te le dis une fois de plus, continue! dit-il de bonne grâce.

Pierre lui fit le salut militaire et reprit son récit après avoir mis sa chaise à l'envers pour s'asseoir à califourchon.

--Je tournai le coin du jardin, suivant qu'il m'avait été ordonné, et je fis arrêter mon équipage. Personne! Un instant je crus que cette proposition d'enlèvement n'avait été qu'une aimable mystification de ma charmante cousine, et je ne saurais dire qu'à cette idée mon coeur éprouvât une douleur bien vive; mais je faisais injure à Clémentine. Je la vis accourir dans l'allée, un petit paquet à la main: elle ouvrit la porte palissadée qui donnait sur la route, et, d'un saut, bondit dans la calèche. Je sautai auprès elle.

--Touche! dis-je à mon postillon, Finnois flegmatique qui s'était endormi sur son siège pendant cette pause.

Quand vous aurez une femme à enlever, mes amis, je vous recommande de prendre un cocher finnois; ces gens-là dorment toujours, ne tournent pas seulement la tête et ne se rappellent jamais rien. Au fait, vous savez cela aussi bien que moi, et ma recommandation était inutile.

Mon postillon se secoua, secoua aussi les rênes sur le dos de ses bêtes, fit entendre un sifflement mélancolique, et nous voilà partis.

Dès que je fus remis "d'une alarme si chaude", je me tournai vers ma fiancée. Elle me mit dans les mains son petit paquet.

--Tiens, dit-elle, pose ça quelque part.

--Qu'est-ce que c'est? lui demandai-je en palpant des objets ronds; l'enveloppe était un fin bouchoir de batiste noué aux quatre coins.

--Ce sont des provisions de bouche pour la route, me répondit-elle.

Je dénouai le mouchoir, curieux de savoir ce que Clémentine appelait des provisions de bouche. Je trouvai une longue tranche de pain noir, coupée en deux et repliée sur elle-même, avec du sel gris au milieu,--et deux oranges.

La situation était si grave, que cette découverte me laissa sérieux.

--J'ai volé les oranges à la femme de charge, dit-elle, et le pain noir à la cuisine. Je voulais prendre aussi des confitures, mais je n'ai pas trouvé dans quoi les mettre.

--Ça n'aurait pas été bien commode, lui fis-je observer, et puis nous n'avons pas de pain blanc.

--Oh! fit Clémentine, les confitures, ça se mange sans pain!

Il n'y avait rien à répondre. Aussi je gardai le silence.

Nous roulions,--pas très-vite; les chevaux qui nous traînaient avaient évidemment couru au moins une poste le jour même. Singulier enlèvement! Une jeune fille qui emporte pour tout bagage un mouchoir de batiste,--et des chevaux qui ne peuvent pas courir!

--Va donc plus vite! dis-je en tapant dans le dos de mon Finnois pour le réveiller.

--Ça ne se peut pas, Votre Honneur! répondit-il d'un air ensommeillé, en se tournant à demi vers nous. Le cheval de gauche a perdu un fer, et la jument de brancard boîte depuis deux ans. Mauvais chevaux, Votre Honneur, il n'y a rien à faire!

Puisqu'il n'y avait rien à faire, je me rassis dépité. Clémentine riait:

--C'est très-amusant! disait-elle. Comme c'est amusant!

Notez qu'il faisait encore très-clair, et que nous croisions à tout moment des paysans qui revenaient du travail. Ils ôtaient leur chapeau et restaient bouche béante è nous regarder sur le bord de la route. Clémentine leur faisait de petits signes de tête fort bienveillants.

--Mais, ma chère, lui dis-je, tu veux donc qu'on coure après nous?

--Oh! il n'y a pas de danger! fit-elle en secouant le tête. Pourquoi veux-tu que ces gens aillent raconter chez nous que je me promène avec toi sur la route! Et puis, quand ils le diraient, on croirait que c'est une de mes folies.

C'était vrai pourtant! mon excellente tante était si loin de me soupçonner, que, lui eût-on dit que je fuyais avec sa fille sur la route de Pétersbourg, elle n'eût pas daigné y attacher d'importance.

Cette pensée m'avait amoindri à mes propres yeux. Nous traversions une forêt peu éloignée de la maison de ma tante; il n'y avait plus de paysans sur la route, le soleil était couché, les rossignols chantaient à plein gosier dans le taillis, mon Finnois dormait comme un loir;--je me sentis plein d'audace, et je résolus de profiter des avantages que me donnait ma situation.

--Cher ange... dis-je à Clémentine en me rapprochant, non sans une infinité de précautions.

Clémentine fouillait dans sa poche avec une inquiétude évidente.

--Qu'y a-t-il? lui demandai-je en interrompant mon bel exorde.

--J'ai oublié mon porte-monnaie! fit-elle avec désespoir.

--C'est un détail. Combien y avait-il dans ton porte monnaie?

--Soixante-quinze kopecks, répondit-elle en tournant vers moi ses grands yeux pleins de trouble.

--Ce n'est pas une fortune; ma mère te donnera un autre porte-monnaie, lui dis-je par manière de consolation.

--C'est ma tante Mourief qui va être étonnée! s'écria Clémentine en frappant des mains. Quelle surprise. J'adore les surprises.

Ma mère aussi adorait les surprises, mais je n'étais pas sûr que celle que nous lui préparions fût de son goût.

Pour chasser ce doute importun, je me rapprochai encore un peu de ma jolie fiancée, et je glissai tout doucement un bras derrière elle. Comme elle se tenait droite, elle ne s'en aperçût pas. J'en profitai pour m'emparer de sa main gauche: elle me laissa faire, parce que je regardais attentivement ses bagues.

--Ma chère petite femme, lui dis-je, comme nous serons heureux.

--Oh, oui, répondit-elle; tu feras venir Bayard et Pluton, n'est-ce pas? Maman ne te les refusera pas.

Certes non, ma tante ne les refuserait pas, et c'est précisément ce qui me chagrinait, car ces deux animaux trop bien dressés m'opposeraient sans aucun doute une rivalité redoutable dans le coeur de ma fiancée. Enfin, je passai outre.

--Nous vivrons toujours ensemble, nous ne nous quitterons plus... Est-ce que tu m'aimes, Clémentine?

--Mais oui, fit-elle avec une sorte de pitié. Voilà déjà deux fois que tu me le demandes. Combien de fois faudra-t-il te le dire?

Evidemment, ma cousine et moi, nous n'avions de commun, en ce moment, que les coussins de notre équipage; nous vivions dans deux mondes complètement étrangers l'un à l'autre.

Je me hasardai à brûler mes vaisseaux. J'enlaçai Clémentine de mon bras droit, je l'attirai à moi et j'appliqué un baiser bien senti sur ses cheveux... Mais, au moment où mes lèvres touchaient son visage, sa main droite, restée libre malheureusement, s'aplatissait sur le mien avec un bruit si retentissant, que le Finnois, réveillé en sursaut, se hâta de faire claquer ses rênes sur les dos de son attelage.

--Clémentine, fis-je irrité, c'est le second.

--Et ce sera comme ça toutes les fois que tu seras impertinent! me répondit-elle avec la vaillantise d'un jeune coq déjà expert dans les combats.

--Mais que diable! fis-je, fort mécontent, ce n'est pas pour autre chose qu'on se marie. Quand on ne veut pas se laisser embrasser, on ne se fait pas enlever.

Clémentine devint ponceau,--honte ou colère, je n'en sais rien. J'étais extraordinairement monté, et je la regardais d'un air furieux.

--Ah, on ne se fait pas enlever. Ah, c'est pour m'embrasser que tu m'enlèves. Eh bien, attends, ce ne sera pas long.

Elle avait détaché le tablier du tarantass et se préparait à sauter à terre, au risque de se casser quelque chose: je la retins, non sans peine, et mes mains, nouées autour de sa taille,--non par tendresse, je vous le jure, mais pour la protéger,--reçurent plus d'une égratignure dans la bagarre. Elle se défendait comme un lionceau en bas âge, mais avec une vigueur surprenante.

A la fin, vaincue, elle se laissa tomber sur le coussin.

--Je n'ai que ce que je mérite, fit-elle d'un air sombre. Mais c'est une indignité. Un galant homme ne se conduit pas ainsi.

J'avais tiré mon mouchoir et J'étanchais les gouttelettes de sang qui venaient à la surface de mes égratignures.

Je lui montrai la batiste marbrée de petites taches roses.

--Est-ce que tu crois, dis-je qu'une demoiselle bien élevée se conduit ainsi?

--C'est bien fait, répliqua-t-elle, et je recommencerai tous les jours.

--Tous les jours?

--Toutes les fois que tu seras grossier.

--Alors, ma chère, lui dis-je, ce n'est pas la peine de nous marier. Nous pouvons nous quereller sans cela.

--Bien entendu. Adieu, je m'en vais. Bon voyage.

Elle allait sauter... Je la calmai d'un mot.

--Retourne à la maison, j'ai oublié quelque chose, dis-je à mon Finnois, que tout ce tapage n'avait réveillé qu'à demi.

Il grogna bien un peu, mais la promesse d'un rouble de pourboire donna des ailes à la jument boiteuse, et nous roulâmes bientôt vers la maison de ma tante, tous deux fort bourrus, et chacun dans notre coin.

L'angle du jardin apparut bientôt. J'allais déposer Clémentine où je l'avais prise, elle fit un geste négatif.

--Eh bien, dit-elle, que penserait-on de moi? Il faut que tu me ramènes au perron.

--Mais on me demandera des explications.

--Dis ce que tu voudras: la vérité, si tu veux.

Elle se rencogna, maussade. Chose très-singulière, nous n'étions plus fiancés, et nous n'avions pas cessé de nous tutoyer. A vrai dire, c'était une habitude de nos jeunes années, que nous avions eu beaucoup de peine à perdre: on n'est pas cousins pour rien.

La tarantas s'arrêta devant le perron, à l'ébahissement général de toute la maisonnée, accourue au bruit des roues. Ma tante dominait toute la famille de sa haute stature, exhaussée de sa maigreur phénoménale.

--Mon Dieu, Pierre, qu'est-ce qu'il y a? s'écria la digne femme bouleversée.

--Ma cousine m'avait fait un bout de conduite, je vous la ramène.

Clémentine descendit prestement et s'enfuit dans sa chambre pour éviter les reproches de sa mère sur son manque de convenance.

--Elle t'a dérangé de ta route, Pierre, me dit mon excellente tante; pardonne-lui, c'est une enfant mal élevée.

--Je n'ai rien à lui pardonner, ma tante, répondis-je de mon mieux: mais il est bien vrai que c'est une enfant.

Je repartis aussitôt, plus léger qu'une plume, je m'endormis et n'ouvris plus les yeux jusqu'à Pétersbourg. Vous me demandiez ce que j'avais fait de ma cousine après l'avoir enlevée? Voilà ce que j'en ai fait, et si Platon y trouve à redire, je suis prêt à accepter ses reproches.

Platon était le comte Sourof, qu'on plaisantait souvent de ce prénom, si bien d'accord avec sa sagesse et sa philosophie souriante.

--Platon n'y voit rien à redire, répliqua celui-ci, mais ton histoire est excellente, et tu nous as bien amusés. Je te vote une plume d'honneur.

--Assez bavardé. Des cartes, cria un de ceux qui avaient dormi.

On apporta des cartes et des rafraîchissements. Le reste de la soirée s'écoula comme toutes les soirées de ce genre.



VI

Le lendemain était un dimanche, Pierre goûtait encore les douceurs d'un lit peu moelleux, quand le comte Platon entra dans sa cabane et vint s'asseoir auprès de son oreiller.

Le jeune officier bâilla deux ou trois fois, s'étira de toutes ses forces et tendit la main à son ami.

--J'ai la tête un peu lourde lui dit-il, j'aurai trop dormi.

--Non, fit Platon en souriant, tu as trop bu.

--Moi. Oh, peut-on calomnier ainsi un pauvre officier, innocent comme notre mère Eve.

--Après le péché?

--Avant.

--Soit, mettons que tu n'as pas trop bu... tu as trop parlé.

--Hein? fit Pierre en se mettant sur son séant. J'ai trop parlé? Qu'est-ce que j'ai dit? J'ai dit des bêtises?

--Pas précisément. Tu as raconté une certaine histoire d'enlèvement qui, si elle est vraie...

--Ah, s'écria Pierre, j'ai parlé de ma cousine Dosia.

--Tu as parlé d'une cousine Clémentine, tu as eu l'habileté de ne pas trahir son vrai nom; mais, mon pauvre ami, tu as fait de cette jeune fille un portrait si original et si ressemblant, que le moins habile la reconnaîtrait.

Pierre, désolé se balançait tristement, le visage caché dans ses deux mains.

--Animal, s'écria-t-il, triple sot... Et... qu'est-ce que j'ai bien pu dire.

Platon lui esquissa en quelque mots le récit de la veille.

--Ah, soupira Pierre satisfait, je n'ai pas brodé au moins. Je n'ai dit que l'exacte vérité... In vino veritas... Et tu m'as laissé aller, toi, la Sagesse?

--Comment veux-tu arrêter un homme un peu gris qui s'amuse à amuser les autres? Tu as eu un succès fou avec ton histoire...

Le front de Pierre s'éclaircit: on n'est jamais fâché d'apprendre qu'on a eu un succès fou, lors même qu'on ne s'en souvient pas, et lors même qu'on a dû ce succès à des moyens légèrement répréhensibles.

--Il faut tâcher de réparer cette étourderie, continua Platon en voyant le bon effet de son discours.

--Oui, mais comment?

Etant d'accord sur la fin, les deux jeunes gens débattirent les moyens et se séparèrent au bout d'un quart d'heure.

Le soir même, après dîner, au moment où les plus pressés allaient déserter le mess, Platon fit un signe, et on apporta un grand bol de punch flambant,--de format beaucoup plus modeste pourtant que celui de la veille.

--Qu'est-ce que cela veut dire? s'écrièrent les officiers.

Quelques-uns, prêts à partir, subissant l'attraction, revinrent sur leurs pas.

--Cela veut dire, messieurs, fit Platon d'un air confus, que j'ai perdu mon pari et que je m'exécute.

--Quel pari?

--Mourief avait parié qu'il inventerait de toutes pièces un petit roman, aussi bien qu'un littérateur à tous crins. J'avais soutenu le contraire. Il nous a amusés et séduits hier soir avec son histoire d'enlèvement. J'ai perdu. Je m'exécute.

--Oh, séduits, séduits, s'écria un des jeunes gens en se rapprochant. Tu n'as pas tant perdu ton pari que tu veux bien le dire, car, pour moi, je n'ai pas cru un mot de cette aventure.

--Ni moi! dit un second.

--Ni moi! proféra un troisième. C'était trop joli pour être vrai!

Cette dernière réflexion mit du baume sur l'amour-propre de Mourief, qui commençait à s'endolorir.

--Et puis, conclut un quatrième, quel est l'homme assez modeste pour raconter une histoire où il joue un rôle si peu brillant? On est plus chatouilleux quand il s'agit de soi-même!

Pierre échangea un sourire avec son ami.

La conversation, une fois détournée de la véritable piste, s'égara de plus en plus, et le punch disparut au milieu de la gaieté générale.

L'heure venue, les deux jeunes gens reprirent ensemble le chemin de leurs baraques. L'air était chargé d'une senteur aromatique particulière, celle des bourgeons de peuplier nouvellement éclos. Cette belle nuit de juin, presque sans ombres, ne provoquait sans doute pas aux confidences, car ils marchèrent silencieux jusqu'au moment de se séparer.

--Ta cousine Dosia est-elle vraiment si mal élevée? dit tout è coup Platon au moment d'entrer dans sa baraque.

--Ah! mon cher, je ne sais pas au juste ce que j'ai dit, mais tout cela est fort au-dessous de la vérité; il m'aurait fallu parler vingt-quatre heures sans désemparer pour te donner une idée à peu près exacte de cette fantasque demoiselle.

--Fantasque, soit! dit Platon en souriant; mais fort originale, et très-vertueuse, à coup sûr, malgré son escapade.

--Originale, certes; vertueuse, encore plus! J'ai de bonnes raisons pour m'en souvenir, répondit Pierre en passant légèrement la main sur sa joue. Tu parles d'or, la Sagesse!

--Bonsoir fit Platon en lui tendant la main.

--Bonsoir! répondit Pierre, qui s'en alla d'un pas agile et souple.

Platon le regarda s'éloigner, réfléchit un moment, puis rentra dans sa petite isba et s'endormit sans perdre une minute à de plus longues réflexions.



VII

Le comte Platon Sourof avait une soeur, la princesse Sophie Koutsky, aussi raisonnable, aussi sensée que lui-même. De toute sa vie, elle n'avait fait qu'une folie, commis qu'une imprudence, celle d'épouser à dix-sept ans un mari malade, qu'elle aimait tendrement, qu'elle avait soigné avec tout le dévouement possible, et qui l'avait laissée veuve au bout de dix-huit mois.

--Vous ne faites jamais de bêtises, ma chère, lui avait dit à ce sujet la grande-duchesse N... dont elle était la filleule; mais il paraît que vous avez l'intention de régler d'un seul coup tout votre passé et tout votre avenir, en fait de folies.

Sophie s'était contentée de sourire et de baiser respectueusement la main de son auguste marraine. Huit jours après le prince Koutsky un rayon de bonheur sur son visage émacié par les fièvres, conduisait à l'église celle qui voulait bien partager sa triste vie pour le peu de temps qu'elle devait encore durer.

--Si Koutsky était riche, passe encore, disait un gros général d'artillerie aussi intelligent que ses boulets de canon. Mais il n'a pas le sou! Que peut-elle aimer dans ce fiévreux?

--Le sacrifice! lui jeta bien en face une belle enthousiaste de vingt ans.

Le général s'inclina d'un air aimable et balbutia un compliment; mais il n'avait pas compris, et il n'était pas le seul.

Sophie Koutsky soigna en effet son mari jusqu'au dernier moment, le mit des ses mains dans le cercueil, prit le deuil de veuve et continua à vivre aussi calme aussi raisonnable que jamais.

Ce qu'elle avait recherché dans le mariage était, en effet cette soif du martyre qui tourmente les grandes âmes. Elle avait aimé Koutsky parce qu'il était malade et condamné à mourir bientôt; elle avait vu une bonne oeuvre à faire en donnant à ce mourant les joies du foyer domestique, d'un intérieur harmonieux, d'une tendresse infatigable et dévouée.

Si son mari n'eût pas pris les fièvres au Turkestan en servant son pays, elle eût peut-être été moins généreuse; mais dans de telles circonstances il lui semblait payer sa dette à l'humanité et à son pays tout ensemble.

Quand elle quitta le noir pour le lilas, on lui demanda ce qu'elle comptait faire.

--Vivre un peu pour mon plaisir, répondit-elle.

En effet, depuis trois ou quatre ans qu'elle était veuve, on la voyait à peu près partout où une honnête femme peut se montrer seule. Grâce à cette dignité simple, à cette aisance tranquille et calmante, pour ainsi dire, qui lui servait d'égide, sa grande jeunesse n'avait pas été un obstacle à sa liberté.

La famille avait d'abord parlé de la nécessité d'un chaperon, mais la princesse, sans s'en offusquer d'ailleurs avait repoussé cette idée.

--Mon chaperon serait ou une vieille femme véritablement digne de respect,--et en ce cas il me faudrait la ménager et ls soigner, ce qui me couperait les ailes--ou une demoiselle de compagnie nullement vénérable, que je pourrais traîner partout à ma suite, mais dont la protection ne serait pas sérieuse. Alors, à quoi bon? Laissez-moi comme je suis, et si je fais quelque sottise, nous en reparlerons.

Cette façon sommaire de régler les questions de convenance avait d'abord un peu ému la famille; puis "Sophie était si sage" que les bonnes gens avaient cessé de s'occuper de ses petites fantaisies innocentes.

Le prince Koutsky n'avait pas laissé grand'chose à sa veuve; mais Sophie était riche de son chef, et sa fortune bien ordonnée lui permettait de vivre grandement. Son principal plaisir, en été consistait à surprendre de temps en temps quelques bonnes amies en venant passer une journée avec elles, dans les environs, et parfois il lui arrivait de venir jusqu'au camp rendre visite à son frère, qu'elle aimait beaucoup et qui la comprenait mieux que pas un être au monde.

Deux ou trois jours après l'indiscrétion de Pierre Mourief, la belle princesse Sophie vint voir le comte Sourof. Ses chevaux seuls pouvaient se plaindre de son humeur errante, car elle leur imposait de longues courses; mais c'étaient de vaillantes bêtes, à la fois belles et solides, et la course de Tsarkoé-Sélo, où elle habitait pendant l'été, jusqu'au camp de Krasnoé, n'était pas assez longue pour les mettre sur les dents.

La princesse passa la journée avec son frère, assista aux exercices, dîna avec lui dans son isba, et, vers le soir, la calèche à quatre places dont elle se servait dans ces sortes d'occasions s'avança devant la petite maisonnette en bois.

Mourief passait en ce moment. Ses occupations l'avaient tenu écarté de cette partie du camp pendant la journée; et, ne connaissant pas la princesse, il ignorait à qui appartenait ce bel équipage. Une curiosité provoquée peut-être moins par l'attelage de choix que par la propriétaire de ces biens, lui fit ralentir le pas.

Sourof, reconduisant sa soeur, sortit de l'isba.

La beauté et l'expression charmantes du visage de la princesse, sa grande tournure, sa distinction exquise frappèrent le jeune lieutenant.

Sophie venait de s'asseoir dans la calèche; son frère, appuyé sur la portière, causait avec elle; il aperçut le visage légèrement étonné de Pierre, qui se retournait pour voir encore cette belle personne, et, souriant, il lui fit un signe d'appel.

Mourief rebroussa chemin et vint se ranger auprès de son ami.

--Ma chère Sophie, dit le comte, tu es la plus sage des femmes: tu seras peut-être bien aise de faire la connaissance du plus fou de nos jeunes braves... Le lieutenant Pierre Mourief, mon ami; la princesse Koutsky, ma soeur.

Pierre s'inclina profondément. La princesse regarda un instant son frère et le néophyte.

--Venez me faire un bout de conduite, messieurs; vous ne devez pas être gens à redouter deux ou trois verste de chemin à pied.

Les deux jeunes gens obéirent, et l'attelage partit d'un trot égal et parfait.



VIII

--S'il n'y a pas d'indiscrétion, monsieur, fit la princesse après les premières banalités inévitables, dites-moi pourquoi mon frère vous octroie une telle supériorité dur vos camarades de régiment?

Pierre se mit à rire.

--Demandez-le-lui, madame, répondit-il. S'il veut vous le dire, je ratifie son jugement.

--On peut tout dire à ma soeur, fit Platon d'un air moitié fier, moitié railleur; ce n'est pas pour rien qu'on l'a baptisée Sophie. On aurait aussi bien pu la baptiser Muette, car elle ne répète jamais rien.

Pierre s'inclina respectueusement, sans cesser de sourire.

--Fais ce qu'il te plaira, dit-il à son ami; toi aussi, tu es si sage, si sage... Vraiment, madame, ajouta-t-il en se tournant vers la princesse, assise en face de lui, je ne mérite pas de me trouver en si parfaite société; je ne reconnais pas digne...

--Raconte-moi ce qu'il a fait. Platon, dit la princesse à son frère. Tout cela, ce sont des faux-fuyants pour éviter une confession terrible, je le soupçonne. Vous avez tort, monsieur, reprit-elle en s'adressant à Mourief, la confession purifie d'autant mieux que parfois elle suggère un moyen de réparer une erreur.

--Ah! madame, je n'oserai jamais...

--Je vais donc parler à ta place, fit Platon, qui avait son idée. Imagine-toi, ma chère soeur, que l'autre jour, pour célébrer dignement le vingt-troisième anniversaire de sa naissance, le lieutenant Mourief, ici présent, s'est grisé...

--Oh! grisé! protesta Pierre. Egayé, tout au plus!

--...En notre compagnie, continua Sourof. Tu peux bien te douter que si j'y assistais, le mal n'était pas grave. Mais il était si gai, qu'il nous a raconté tout au long les fantaisies d'une jeune fille fort mal élevée et que, pour ma part, sans la connaître, je trouve charmante.

Pierre fit une moue significative.

--Voyons, dit Platon, est-elle charmante, ou non?

--Charmante, charmante... En théorie, oui... mais...

--Elle est fort mal élevée? demanda la princesse.

--Horriblement.

--Jolie et de bonne famille?

--Oui, princesse, l'un et l'autre sont incontestables.

--C'est Dosia Zaptine! dit la princesse après une seconde de réflexion.

Les deux jeunes gens se mirent à rire. Pierre s'inclina.

--Madame, dit-il je rends hommage à votre sagesse vraiment supérieure. Près de vous, Zadig n'est qu'un écolier.

--Comment as-tu deviné? Je ne savais pas qu'une telle personne existât sous la lune.

--Il n'y a qu'une Dosia au monde, répondit sentencieusement la princesse, et il était réservé à M. Mourief d'être son prophète. Maintenant, messieurs, si vous voulez revenir chez vous avant la retraite, je vous conseille de ne pas perdre de temps, car vos jambes ne valent pas celles de mes trotteurs.

Deux minutes après, la calèche de la princesse disparaissait dans un nuage de poussière, et les jeunes reprenaient le chemin du camp.

--Oh! répondit son camarade par manière de consolation, quand on l'a vue une fois, on ne l'oublie plus!... Platon, pourquoi ne m'avais-tu jamais parlé de ta soeur?

--Est-ce qu'on parle de la perfection? répondit Sourof de ce ton moitié railleur, moitié sérieux, qui lui était habituel. Elle apparaît, et l'on est ébloui, voilà!

--C'est vrai! répondit Pierre très-sérieux.

Et ils causèrent chevaux jusqu'au moment de se quitter.



IX

Sous ses dehors de gravité, Platon avait été saisi d'un soudain désir de prendre de plus amples informations sur le compte de Dosia Zaptine, et ce désir devint si vif, qu'il profita du premier jour de liberté pour aller rendre à sa soeur sa visite amicale.

Il trouva la princesse assise sur une simple chaise de Vienne en bois tourné, vêtue de clair, mais habillée dès le matin, lisant assidûment un gros livre dont elle coupait les feuillets à mesure.

--Sois le bienvenu, dit-elle en apercevant son frère dans l'encadrement de la porte; je pensais à toi.

Platon s'approcha, baisa la belle main blanche qui lui était tendue, et échangea un bon baiser avec sa soeur; la princesse ne mettait aucune espèce de poudre de riz et son frère pouvait l'embrasser sans crainte;--puis il s'assit auprès d'elle.

Le petit salon, tendu de perse chatoyante, fond vert d'eau, était meublé de quelques chaises cannelées; une table d'acajou, assez rococo, en encombrait le milieu; deux fauteuils pour les paresseux, un petit canapé, une grande glace un peu verdâtre,--comme c'est l'ordinaire dans les maisons de campagne de Tsarkoé-Sélo,--tel était le mobilier de cette retraite modeste; et pourtant tout y respirait une sérénité, une ampleur qui ne venaient certes pas de l'ameublement. Peut-être les massifs d'arbustes en fleur, disposés partout où il s'était trouvé de la place, y apportaient-ils de la sérénité,--et peut-être étai-ce la grâce tranquille de la princesse qui y mettait l'ampleur.

--Prends un fauteuil, dit Sophie à son frère.

--Et toi?

--Moi, j'abhorre les fauteuils; c'est bon pour les paresseux ou pour les voyageurs qui viennent du camp visiter leur soeur chérie. Je n'habite jamais que des chaises.

Platon s'allongea moelleusement dans le fauteuil vert d'eau.

--Les fauteuils ont pourtant du bon, dit-il, surtout quand on a fait à cheval une vingtaine de verstes. Qu'est-ce que tu lisais?

--L'Intelligence, de Taine.

--Et deux volumes in-octavo! fit Platon. O Sophie! tu m'éblouis par ta raison. Quand tu auras fini, tu me les passeras.

--Tiens! fit tranquillement la princesse en poussant le premier volume à travers la table.

Et elle se remit à couper les pages avec son petit couteau d'ivoire.

--Pourquoi te dépêches-tu tant à ce travail maussade? dit le jeune homme. Rien n'est plus déplaisant que ce grincement de papier.

--C'est pour avoir fini, mon grand frère, répondit Sophie en riant.

Elle coupa rapidement les dernières pages, puis reposa le volume sur la table.

--Enfin! dit-elle avec satisfaction. As-tu déjeuné?

--Non.

--Veux-tu quelque-chose?

--Quand tu déjeuneras, je t'aiderai vaillamment, pais je puis attendre.

La princesse sonna, donna quelques ordres, puis, prenant une tapisserie, revient à sa place. Platon la suivait des yeux.

--Il y a longtemps que je te connais, dit-il en souriant, et tu m'étonnes toujours. Quand est-ce que tu ne fais rien?

--Quand je dors, répondit la princesse en riant. Et encore il m'arrive parfois de rêver... Et toi, dis-moi un peu pourquoi tu t'es si fort pressé de me rendre ma visite?

--Parce que j'avais envie de te voir, fit Platon en jouant avec le gland du fauteuil.

--Et puis?

Le jeune homme leva les yeux et vit passer une ombre de raillerie dans ceux de sa soeur.

--Tu es sorcière, Sophie! dit-il en se levant.

--Qu'ai-je deviné, cette fois?

--C'est toi qui le diras. Si tu allais te tromper, ce serait bien amusant; je n'ai garde de perdre cette chance.

--Tu es venu prendre des renseignements sur Dosia Zaptine, fit tranquillement la princesse. D'ailleurs, j'ai prévenu ta demande, et je me suis informée. Tu peux me demander ce que tu voudras, mes réponses sont prêtes.

Platon, qui se promenait à travers le salon, s'arrêta devant elle et se croisa les mains derrière le dos.

--Sais-tu que tu es dangereuse avec ta perspicacité? lui dit-il d'un ton moitié sérieux, moitié enjoué.

--Dangereuse? Pas pour toi, mon sage frère! répondit-elle du même ton.

--Eh bien! que vas-tu me dire? fit-il en reprenant son fauteuil et sa gaieté.

--Pose les questions, je répondrai.

--Soit! D'abord qui est Dosia Zaptine?

--Fédocia Savichna Zaptine est la fille d'un général-major en retraite, mort depuis cinq ans. Elle a un nombre considérable de soeurs, je ne sais plus au juste combien...

--Pierre Mourief en sait mieux le compte, interrompit Platon.

--Vraiment? Ça fait le plus grand honneur à ce jeune homme! Je ne croyais pas trouver en lui l'étoffe d'un calculateur.

--Oh! fit Platon avec bonhomie, il sait compter jusqu'à six; et encore quand il s'agit de cotillons.

--Tu me rassures, répondit la princesse avec son calme habituel. Eh bien! mettons que Dosia ait cinq ou six soeurs. Sa mère est née Morlof;--bonne noblesse;--la famille n'est pas dépourvue de fortune et il n'y a pas d'héritier mâle. Est-ce là ce qu'il te fallait en fait de renseignement?

--A peu près. Seconde question: le portrait que Pierre à tracé d'elle est-il exact?

--Je te ferai préalablement observer que je ne sais pas quel portrait a tracé M. Pierre,--mais il doit être exact, puisque sur une simple indication j'ai reconnu l'original.

--Alors, fit-il après un court silence, elle est très-mal élevée?

--Absolument! Elle tire pas mal le pistolet; c'est son père qui lui a appris ce noble amusement en la faisant tirer pendant un été entier dans une vieille casquette d'uniforme qui leur servait de cible; Dosia pouvait avoir une dizaine d'années. Son professeur est mort, mais la casquette est restée, avec le goût de pistolet. Je me rappelle avoir vu, un certain printemps Dosia arroser des poids de senteur,--qu'elle avait plantés dans une assiette à soupe,--au moyen de cette casquette-cible, tellement criblée de trous, qu'elle pouvait servir d'arrosoir.

Ici Platon ne put conserver son sérieux, et la princesse lui tint compagnie,.

--Et le reste? fit-il quand il eut recouvré la parole.

--Et le reste? Il y a à prendre et à laisser. J'ai dans l'idée qu'elle sait imparfaitement la géographie: elle m'a adressé sur Baden Baden des questions qui m'ont fait soupçonner qu'elle croyait cette ville située sur les bords du Niagara. Maintenant je ne suis pas sûre qu'elle mette le Niagara en Amérique. Blondin lui a singulièrement brouillé les idées avec ses pérégrinations; Blondin était son héros à l'époque où la casquette lui servait d'arrosoir. Elle rêvait de se promener à cheval sur une corde tendue en travers du Ladoga... elle m'a même demandé si ce serait très-difficile. Je lui ai répondu que le difficile ne serait pas de se promener, mais de décider le cheval.

--Le cheval qui rue?

--Ah! tu le connais? Oui, le cheval qui rue, ou même un autre.

--En effet, dit Platon, ce ne serait pas facile. Elle a donc renoncé à son projet?

--Après quelques essais infructueux sur un ligne tracée par terre, elle a dû renoncer à son rêve, non sans un grand crève-coeur,--elle a dévoré un tas énorme de gros volumes dans la bibliothèque de son père; mais ces lectures n'ont pas modifié ses idées sur la géographie. Elle écrit très correctement les quatre langues, russe, allemande, française, anglaise;--elle joue du piano très-bien, quand elle veut, mais elle ne veut pas toujours; elle dessine la caricature avec un talent rare et ignore absolument les premiers principes de l'arithmétique.

--C'est complet! dit le jeune homme avec un soupir. Mais quelle espèce de personne est donc sa mère?

--La femme la plus posée, la plus méthodique, la plus sérieuse qui se puisse voir: maigre, maladive, un peu mélancolique, ignorante comme une carpe et pleine de foi dans la perfection des gouvernantes étrangères,--ce qui explique un peu l'éducation bizarre de Dosia.

--Et les autres soeurs?

--Ce sont de sages personnes, très rangées, pédantes même... Explique qui pourra ces anomalies. Un farfadet a dû se glisser dans le berceau de Dosia le jour qu'elle est née; en le cherchant bien, on le trouverait peut-être dans ses tresses ou dans les plis de sa robe.

--Et le moral? fit Platon redevenu soucieux.

Le moral est excellent, il rachète le reste.

Les yeux du jeune officier exprimèrent une série d'interrogation si éloquentes que la princesse se mit à rire.

--Je crois, dit-elle, que M. Pierre a calomnié sa charmante cousine; s'ils se sont querellés, il est certain qu'il n'a pas eu le dessus, car Dosia a un caquet de premier ordre. Mais de moral, je le répète, n'en est pas moins excellent. Cette petite fille a très-bon coeur,--non pas ce bon coeur qui consiste à donner è tort et à travers ce qu'on possède; mais elle a le coeur généreux et paye de sa personne à l'occasion. Je l'ai vue, en temps de fièvre, porter des secours à ses paysans, comme une vaillante qu'elle est. Je l'ai vue se jeter à l'eau pour repêcher un petit marmouset de quatre à cinq ans qui s'était avancé trop loin en prenant un ban, et que le courant emportait: elle nage comme un poisson, par parenthèse; mais tout habillée, ce n'est pas réjouissant. Elle est bonne, très-bonne... aussi bonne qu'insupportable, ajouta la princesse en riant.

--Je te crois sans peine, dit Platon. Ces natures toutes de contrastes violents sont également susceptibles du mal et de bien... Mais la morale, qu'en faisons-nous dans tout cela?

--Dosia est l'honneur même, répondit la princesse. C'est la vraie fille de son père.

Platon avait repris sa marche dans le salon. Sa physionomie s'était assombrie. Il garda le silence.

--Tu sais sur son compte quelque chose de plus que moi, dit affirmativement la princesse en le regardant.

--Oui!... Et cela me chagrine, car cette enfant, avec ses défauts, semble fort intéressante...

Et Platon confia à sa soeur les confidences caractéristiques de Pierre Mourief.

--C'est fâcheux, dit la princesse quand son frère eut fini. Mais je ne vois là qu'un enfantillage...

--Sans doute, reprit Platon, cependant, pour celui qui l'épousera, cet enfantillage n'est pas sans conséquence.

La princesse ne répondit rien. La chose envisagée sous ce jour était en effet sérieuse.

Heureusement, on annonça le déjeuner, et la conversation prit un autre cours.

La journée s'écoula. Le soir venu, au moment où Platon se préparait à monter en selle, sa soeur l'arrête.

--Es-tu curieux de voir Dosia? lui dit-elle.

Platon réfléchit un moment.

--Certainement, répondit-il. Elle me fait l'effet d'un écureuil charmant et un peu farouche.

--Bien! nous aurons des régates dans six semaines, je l'inviterai,--sans sa mère,--et tu la verras dans tout son beau.

Platon prit congé de sa soeur et galopa bientôt vers le camp.

--C'est dommage! se dit-il tout pensif en secouant la tête.

--C'est dommage! répéta-t-il une seconde fois au bout d'un quart d'heure.

Surpris lui-même de cette persistance d'une même idée, il s'interrogea et s'aperçut qu'il pensait à Dosia Zaptine.



X

--Y a-t-il longtemps que tu n'as vu ta soeur? demanda Pierre Mourief à son ami, deux ou trois jours après cette visite.

--Non. Pourquoi?

Pierre hésita un moment.

--Tu as dû lui donner une idée bien étrange et peu flatteuse de mon individu; les quelques mots que tu lui as dits au sujet de ma cousine Dosia n'ont pas pu lui faire augurer beaucoup de mon intelligence...

Pluton se mit à rire.

--Détrompe-toi, mon cher! ma soeur ne condamne pas les gens pour si peu; je ne crois pas qu'elle ait pris mauvaise opinion de toi... D'ailleurs, rien n'est plus facile que de t'en assurer.

--Comment cela? fit Pierre, dont le visage se couvrit d'une rougeur joyeuse.

--En m'accompagnant dimanche. Je dois déjeuner avec elle; nous partirons de bonne heure; avant la chaleur, et tu pourras t'expliquer en long et en large sur le chapitre de tes errements.

Pierre, enchanté, remercia son ami, demanda si la princesse excuserait la poussière du voyage, si ce n'était pas très-impoli, et sur tous ces points se laissa rassurer le plus facilement du monde, car il ne demandait que cela.

Le comte Sourof était très-réservé dans les présentations qu'il faisait à sa soeur. Jusque-là bien peu de ses camarades avaient été admis à l'honneur d'aborder la belle princesse Koutsky. Cette réserve venait d'un sentiment naturel des convenances; il ne sied pas que la maison d'une veuve soit pleine de jeunes gens. En invitant Mourief à l'accompagner, le comte Platon s'était donc départi de ses habitudes; si on l'eût interrogé, ce sage eût peut-être perdu une parcelle de sa sérénité; il est à craindre qu'il n'eût témoigné une ombre d'humeur à l'intrus qui se mêlait de questions si délicates. Au fond, le comte Platon avait engagé Pierre Mourief à déjeuner chez sa soeur parce qu'il s'en remettait à la pénétration de celle-ci pour tirer du jeune officier tous les éclaircissements désirables au sujet de son escapade avec Dosia Zaptine.

Dosia était devenue insensiblement le sujet de toutes ses rêveries inconscientes. Les cheveux ébouriffés, les bottines mordorées et les yeux rieurs de cette capricieuse flottaient devant ses yeux comme s'il l'eût connue. Il pensait à elle avec regret, comme à un jeune animal élevé avec soin, avec tendresse, et volé au moment où il commençait à faire honneur à son éducation. Il n'avait jamais vu cette petite fille intraitable, et il la plaignait comme s'il l'eût aimée enfant; il la plaignait d'avoir, si jeune, un souvenir qu'elle voudrait plus tard pouvoir effacer de sa vie au prix de tous les sacrifices...

Le dimanche venu, les jeunes gens prirent la route de Tsarkoé-Sélo, en calèche, pour éviter la poussière. Platon se taisait. Pierre avait peine à l'imiter et se contenait pourtant, de peur de paraître indiscret. Au fond il grillait d'adresser à son ami les questions les plus diverses sur ce qui concernait la princesse Sophie. Enfin, il n'y put tenir.

--Est-ce que ta soeur est bel esprit? demanda-t-il à Platon. Je suis si ignorant!

--Si tu es ignorant, mon don, répondit tranquillement le jeune officier, fit-toi à ma soeur pour combler les lacunes de ton éducation. Elle te prêtera des livres, ne t'adressera pas une question et te renverra penaud, pénétré du désir de t'instruire,--avec un gros bouquin sous le bras. C'est l'usage de la maison. J'y passe comme les autres.

Et soulevant le pan de son grand manteau d'ordonnance, Platon laissa entrevoir le volume de l'Intelligence, bien et dûment recouvert d'un journal français.

--Elle t'a prêté cela fit avidement Mourief; montre-le moi!

--Oh! tu peux le feuilleter et même le lire à discrétion: tu n'y comprendras rien.

Pierre ouvrit en effet le livre à deux ou trois endroits différents et le rendit à son ami avec un visage piteux et défait qui amène un sourire sur les lèvres de Platon.

--Mais alors dit le pauvre garçon, la princesse va me trouver horriblement bête?

--Oh! que non! répondit son ami. Elle ne pense pas que, pour n'être pas une bête, on doive comprendre d'emblée les livres qui exigent des études préparatoires Vous vous entendrez très-bien. Elle n'est pas bas bleu le moins du monde; tu verras!

La calèche s'arrête devant le petit perron, et deux minutes plus tard, Pierre se trouvait assis en face de son ami, dans le second fauteuil vert d'eau comme s'il la connaissait depuis dix ans. Les gros volumes avaient disparu avec le couteau à papier, et quelques romans modernes rôdaient seuls sur la table d'acajou rococo.

On déjeuna gaiement; la belle argenterie, le fin cristal mousseline, les radis roses, la nappe étincelante, les bouquets de fleurs qui se cachaient dans tous les coins, les yeux de velours et la robe blanche de la princesse Sophie formaient un ensemble harmonieux, bine pondéré, où les couleurs éclatantes et douces se faisaient une opposition savante et, en apparence, naturelle. La princesse était passée maîtresse dans l'art de composer un tableau d'intérieur avec les objets qui l'environnaient. C'était peut-être ce qui donnait à son logis un charme indicible qu'on ne retrouvait nulle part ailleurs.

Après une conversation décousue et enjouée sut les mille sujets qui circulent dans un même monde, la chaleur du soleil ayant diminué, vers quatre heures, la princesse proposa une promenade dans le parc.

Ils entrèrent par la porte monumentale en fonte, édifiée par Alexandre Ier, sur laquelle on lit, d'un côté, une inscription russe en lettres d'or, et de l'autre, en français: A mes chers compagnons d'armes. Aussitôt, la fraîcheur de la verdure et l'ombre des beaux tilleuls séculaires les environnèrent doucement, leur donnant l'impression d'une vie nouvelle.

Laissant à leur droite le palais et les parterres, ils s'enfoncèrent dans les grandes allées dont le vert foncé change avec les heures du jour. Le lac, par échappées, brillait comme un bon rempli de vif argent. La coupole dorée du bain turc, qui s'avance en promontoire, apparut un instant, rutilante et baignée de soleil. Puis l'ombre les environna de nouveau, et ils avancèrent lentement dans les allées sinueuses si bien sablées qu'elles ont l'air d'un joujou anglais, et protégées par une verdure si épaisse qu'on dirait une forêt inviolée.

Ils trouvèrent un banc et s'assirent dans une sorte de rond-point environné d'une balustrade de pierre, où sans doute L'ancienne cour se réunissait, sous Catherine pour diviser ou pour goûter,--mais de nos jours désert et presque négligé.

Ce lieu avait une certaine grandeur mélancolique: les arbres autour paraissaient plus vieux et plus vénérables qu'ailleurs, et, du reste, les vieilles pierres quelque part que ce soit, semblent toujours avoir quelque chose à vous conter.

Depuis le matin, les trois promeneurs avaient pensé plus d'une fois à la fantasque Dosia,--en ce moment même peut-être occupée à s'aveugler consciencieusement, les yeux fixés sur le lac Ladoga,--peut-être aussi préparant quelque mystification inénarrable à n'importe quel personnage,--le plus sérieux étant le meilleur en pareil cas. Mais personne n'avait prononcé son nom.

--Je voudrais bien avoir du lait, dit tout à coup la princesse. Y a-t-il loin d'ici à la maison du garde?

--Dix minutes, répondit le comte.

--Eh bien! mon ami, fais-nous apporter du lait. Je meurs de soir.

Mourief se leva, empressé.

--Permettez princesse, fit-il, j'irai.

Elle le retint du geste.

--Non, monsieur, vous êtes mon hôte, dit-elle avec la grâce qui lui était particulière. Mon frère prendra cette peine.

Platon s'éloigna aussitôt à grandes enjambées. Il avait compris que, seule avec le jeune homme, sa soeur amènerait bien plus facilement les confidences, et qu'à son retour il trouverait Pierre disposé à se confesser sans réserve.

En effet, on apercevait encore sa casquette parmi les troncs d'arbres, lorsque la princesse, souriant à demi, dit brusquement au jeune officier:

--Que vous a donc fait votre cousine Dosia, pour que vous ayez si piètre opinion de ses mérites?

--Ce qu'elle m'a fait, princesse?... s'écria l'infortuné.

Il s'arrêta net, puis reprit après une demi-seconde de réflexion:

--Elle a failli me faire faire une sottise dont je me serais repenti toute ma vie.

--J'adore les sottises! répondit Sophie avec son sourire engageant. Racontez-moi cela!

En quelques mots Pierre lui raconta l'escapade et le retour de sa cousine sous le toit maternel. La princesse l'écoutait toujours avec un demi-sourire.

--Voyons, monsieur Pierre, lui dit-elle quand il reprit haleine,--car dans sa colère il s'était animé,--si elle n'avait pas voulu revenir à la maison, qu'auriez-vous fait?

--Je l'aurais amenée à ma mère, comme je lui avais dit. Et quel savon j'aurais reçu! Encore dois-je des remerciement à cette tête folle pour m'avoir épargné cet orage-là.

--Votre famille n'eût pas été satisfaite de ce choix?

--Certes non! Mais vous princesse, vous qui la connaissez, à ce que je vois, aimeriez vous à la voir des vôtres?

--Oh! moi, dit Sophie, je n'ai pas qualité pour juger ces choses-là! D'abord je trouve Dosia délicieuse avec tous ses défauts,--et pour je la mettrais bien vite à la raison si je l'avais seulement un an avec moi; et enfin je ne l'épouserai pas, ajouta-t-elle en riant, ce qui change la position du tout.

--Je ne l'épouserai pas non plus, Dieu merci! s'écria Pierre en levant les yeux au ciel, dans le transport de sa reconnaissance.

--Mais dites-moi, monsieur, si votre famille avait refusé son consentement? Il me semble que Dosia est votre cousine à un degré assez proche pour que le mariage vous soit interdit par l'Eglise?

--J'avais pensé à cela, en effet, répondit le jeune homme. Eh bien! j'aurais donné ma démission, et nous nous serions mariés à l'étranger. Il est avec le ciel des accommodements.

--Vous auriez encouru le risque d'une disgrâce?

--Mon Dieu, il l'aurait bien fallu! Une fois que je l'avais enlevée!

--Vous l'auriez épousée malgré tout?

Pierre regarda la princesse avec quelque surprise.

--Puisque je l'avais enlevée! répéta-t-il lentement.

La princesse baissa les yeux, savoura un moment la joie très-délicate et suprême de rencontrer une âme absolument droite et honnête. Elle voulut approfondir encore cette jouissance.

--Et vous ne l'aimiez pas follement?

--Franchement, non. Je ne l'aimais pas du tout, je le vois maintenant. Je sens qu'il faut autre chose que la beauté et l'esprit pour inspirer un véritable amour.

--Ah! vous avez fait cette découverte? dit en souriant la princesse.

Pierre garda le silence et rougit. Heureusement Sophie n'eut pas l'idée de lui demander depuis quand, car il eût été bien honteux d'avouer que cette conviction datait de l'instant même.

--Vous auriez épousé Dosia sans l'aimer, sachant qu'elle ne pourrait pas vous procurer le vrai bonheur?

--Mais, princesse, puisque je l'avais enlevée! répéta Pierre pour la troisième fois.

Sophie tendit la main au jeune officier.

--Allons, monsieur Pierre, dit-elle, vous êtes un preux! mais, ajouta-t-elle en retirant sa main, bénissez le ciel de n'avoir pas poussé l'épreuve jusqu'au bout. Il est heureux pour elle et pour vous que l'affaire se soit terminée si brusquement, car si elle n'est pas la femme de vos rêves, vous n'êtes pas non plus le mari qui lui convient.

--A quel infortuné, à quel condamné à perpétuité destineriez-vous cette fantasque jeune personne?

--Ah! voilà! fit la princesse avec son sourire énigmatique; je n'en sais rien, mais pour guider cette barque indocile, il faudrait un pilote plus sage que vous.

Platon arrivait, suivi d'un paysan qui portait dans un panier du lait et des verres. On se rafraîchit, et le paysan s'en retourna.

Ou moment où la princesse se levait pour continuer sa promenade:

--Vous êtes bien sûr, dit-elle à Pierre, que le retour de Dosia chez sa mère ne vous a pas laissé de regrets?

--Le plus inexprimable soulagement, princesse, la joie la plus intime et la plus profonde! Je n'ai jamais si bien dormi que cette nuit-là.

--Heureuse prérogative d'une bonne conscience, dit la princesse en s'adressant à son frère. Tu vois devant toi, Platon, l'homme qui n'a jamais connu le remords! Admire-le!...

--Ah! princesse, soupira Pierre, si vous saviez quel bien-être c'était de penser que je l'avais échappé de si près! Grand Dieu! je frémis quand je pense au danger que j'ai couru.

Ils reprirent en plaisantant le chemin du logis, contents tous les trois, pour des motifs très-différents. Le contentement le plus sérieux était celui de Sophie. La princesse, en effet, passait sa vie à chercher de belles âmes, et, quand elle en trouvait, ce qui ne lui arrivait pas souvent, il se chantait dans son coeur un concert à ravir les anges du paradis. Ce jour-là, le concert fut particulièrement brillant.

On ne sait quelles paroles mystérieuses échangèrent Sophie et son frère dans un aparté, mais tout le long de la route, en revenant au camp, Platon ne fit que fredonner des airs d'opéra. Pierre Mourief ne dit pas un mot et fuma huit cigarettes.