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La fille du pirate

Chapter 40: V
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About This Book

A small merchant brig endures a violent storm, with the crew sacrificing masts and making emergency repairs to prevent foundering while a handful of passengers wait in uncertainty. Shortly afterward a black corsair arrives, fires upon the crippled vessel, and forces it toward capture, provoking fear and resignation among those aboard. The assault is overseen by a severe, bearded commander whose presence directs the boarding. The account interweaves dramatic survival at sea with the sudden menace of piracy and the ensuing trials of courage, resourcefulness, and exposed vulnerability.

Les jeunes gens dansaient, et notre ami Pierre, assis sur la table, les jambes croisées, faisait l'orchestre à lui tout seul.

Vaillant orchestre, sur ma parole, quoiqu'il ne se composât que d'un instrument—le violon de maître Pierre.

—Et en avant deux! criait notre ménétrier, en se trémoussant à droite, à gauche, avec la frénésie d'un artiste consommé.

Et les couples s'avançaient, souriant, babillant rougissant, sautillant, se coudoyant, se poussant, se heurtant; et il y avait plus de gaîté, plus d'entrain, dans ce petit quadrille, exécuté au son d'une musique criarde, discordante, impitoyable, que dans les grands bals où l'on marche, le corps droit comme un I, les bras pendants le long des hanches, les jambes raides, compassées, aux accords d'une musique aride, difficile, savante. Et c'étaient de joyeuses exclamations, de vives interpellations, de bruyants propos, de frais éclats de rire, et, dominant le tout, la voix de Pierre reprenait:

—En avant les deux autres!

Puis, venaient la gigue, les rills, les cotillons, et tout cela sur quelques-uns de ces bons vieux airs de la vieille France,—airs, à notre goût, cent fois préférables à la plupart de ces compositions modernes, qui n'ont d'autre mérite que de faire ressortir le travail de l'exécutant et de désespérer le danseur.

IX

Pendant que les jeunesses s'ébattaient, les commères causaient, groupées dans un coin.

—Tout d'même que c'est z-honteux, pas vrai? dit la vieille madame
Morlaix, en piquant son aiguille à tricoter dans ses cheveux.

—Oui, en effette, répliqua madame Raviot.

C'est pas pour dire, mais la fille au père Sauvageot, porter des bracelets en or vrai, ça sent… hein!

—Moi, d'abord, j'vas défendre à not'Marie de voir c'te coureuse, ajouta une troisième.

—Et que vous aurez raison, ma'ame Roger; c'est pas pour dire, mais ces créatures-là… hein! car enfin, quand on porte des bracelets en or vrai… D'abord elle n'était pas à la messe c'te dernier dimanche.

—P't'êt'ben qu'elle était malade, dit une âme plus charitable.

—Malade! ah! ouiche! j't'en moque, mère Cadet. A preuve qu'elle n'était pas malade, c'est que j'l'ai vue farauder tantôt dans la rue St-Jacques.

—Et moi aussite.

—Y avait un original qui la suivait par darrière, c'est pas pour dire… mais y n'avait pas bonne façon, c'mirliflor-là.

—J'cré ben, pisque l'ai vu itou qui y parlait.

—Si j'avions une gourgandine comme c'telle-là, moi et mon homme, Jésus, Sauveur! j'saurions la remettre dans la bonne voie, comme dit m'sieur le curé.

—C'est pas pour dire, mais elle n'est pas indifférente, la Victorine.
Avec un petit brin de conduite, elle vous aurait trouvé un bon parti.

—Y a des parents ben malheureux-t-avec leux enfants. L'père Roger qu'est-z-un si honnête homme!

—Et sa femme; la meilleure femme d'la ville, une travailleuse s'i y en a une.

—La coquine, déshonorer de si braves gens! Ah! l'monde d'aujourd'hui n'est pas l'monde d'not'temps, dites donc, ma'ame Morlaix. Aurait fallu qu'nous afficotions comme les créatures d'à c't'heure.

—Ah! ben oui, bonne Sainte-Anne, j'aurions pas été d'la noce.

—C'est pas pour dire, mais si toutes les filles se conduisaient comme c'te chère Angèle!

—Pour le certain, ma'ame Roger, qu'Angèle est un'fille modèle. C'est sage… sage comme une image!

—Pauv'p'tite, ça n'a pourtant ni père ni mère.

—Et d'puis qu'elle peut gagner sa vie, elle n'est à charge à personne, dit la mère Morlaix. Elle est fière, dame! Not'Pierre l'a priée de rester cheux nous, mais n'y a pas eu moyen.

—Arr'gardez-m'là, un peu, danser! Queue gentille tournure! et d'l'inducation, c'est pas pour dire, mais vous l'avez joliment bien élevée, ma'ame Morlaix.

—Pour le sûr, j'n'avons pas liardé, c'est qu'aussite, elle apprenait comme un ange.

—Bon, v'là, le gros Jacques qui y parle à l'oreille; j'parie qu'y voudrait lui en conter!

X

La jeune fille, sur qui venait de tomber la conversation des bonnes dames, répondait en ce moment à une question de son cavalier:

—Non, monsieur Jacques; je ne puis consentir.

—Mais, Angèle?

—Une autre que moi regarderait votre prière comme une insulte. Je veux bien vous excuser; mais de grâce, cessez.

—Méchante! vous ne m'aimez pas.

—Non, en vérité, pas ce soir. Fi, monsieur, vous devriez rougir de vos propositions!

—Mais quel mal?

—La pastourelle! A vous!

Jacques, rongeant sa mauvaise humeur, fit quelques pas en avant, et retourna prendre sa partenaire, pour la conduire à son vis-à-vis.

—Décidément, vous refusez! lui dit-il.

—Décidément, je refuse et vous défends de renouveler vos tentatives, répliqua-t-elle d'un ton sec.

—Vous ne m'aimez pas.

—Soit.

La contredanse était achevée et minuit sonnait.

—Allons, enfants, il est tard, dit une maman. Il se fait temps de partir.

—Encore une ronde! répondit en écho Pierre Morlaix, raclant sur son crin-crin le motif de la ronde.

Déjà une gracieuse chaîne, aux anneaux féminins et masculins, s'était bouclée autour de la salle, et douze gosiers, sonores et mélodieux, disaient:

             Avant que de nous quitter,
             Il faut chacun contenter,
             Contentez, la chose est belle!
             Entrez-y, mademoiselle,
                 Faites un tour,
                 A l'entour,
             Embrassez vos amours.

La versification n'était pas riche, mais ce refrain est si doux, si avenant! Et puis, nos veilleurs se moquaient pas mal de la prosodie!

Jacques, à la onzième reprise, pénétra dans le cercle qui, tout aussitôt, tourbillonna vivement autour de lui:

             Avant de nous quitter,
             Il faut chacun contenter.
             Contentez, etc.

Le couplet fini, Jacques hésita une seconde; ses regards parcouraient l'écrin de beautés qui attendaient qu'il fixât son choix. Son dépit le poussait à piquer la jalousie de son amante, mais son coeur fut meilleur conseiller, et le jeune homme s'approcha délibérément d'Angèle, à laquelle il dit en la baisant au front:

—Me pardonnez-vous?

—Vous ne le méritez guère.

XI

La veillée était terminée, on se sépara cordialement, le sourire aux lèvres, comme on s'était abordé. Les cavaliers reconduisirent leurs belles, et Jacques accompagna son amie jusqu'à la rue du Loup.

Là, ils se quittèrent.

Angèle s'enfonça dans une allée sombre qui menait à son domicile; et, comme l'obscurité lui causait un certain effroi, elle rentra dans sa chambre en fredonnant:

             A la claire fontaine,
             M'en allant promener,
             J'ai trouvé l'eau si belle
             Que je me suis baigné.
             Il y a si longtemps
             Que….

Mais à ce chant succéda tout à coup un cri d'épouvante, le pied de la jeune fille avait rencontré un obstacle, et elle était tombée tout de son long sur un corps humide!

XII

La peur est le fruit de la surprise soulevée à son plus haut degré. Nul au monde n'est exempt de ce mouvement de l'âme qui stupéfie les sens et désespère la raison. La peur se produit à chaque instant. Les philosophes stoïciens, qui s'exerçaient à l'insensibilité complète, eux qui étaient parvenus à glacer le rire, à dessécher la source des larmes, n'ont pu triompher de la peur.

La peur est un des éléments de notre existence, puisque cette existence est un éternel composé d'espoir et de déception.

Mais il y a deux sortes de peur, la peur subite, immédiate, instantanée, celle qui grossit les objets, leur donne une puissance ou des formes surnaturelles, anéantit spontanément les fonctions de notre intellect et parfois même les fonctions de notre organisme physique, et la peur qui se glisse dans les actes les plus ordinaires de la vie, quand on désire la réussite ou l'insuccès d'une entreprise.

Celle-ci est purement mentale; toutefois, son prolongement peut aussi affecter plus ou moins l'économie animale.

Celle-là est plutôt une sensation qu'un sentiment, car elle agit avec une violence extrême sur le corps: les défaillances, la syncope, l'apoplexie, la folie, la mort en sont souvent les suites funestes.

Fait étrange! les choses ou les êtres les plus communs, peuvent provoquer la peur chez les plus grands génies: on en a vu s'évanouir à l'aspect d'une araignée, d'une grenouille, d'une souris, etc. Mais ce qui est plus propre à susciter cette passion, comme l'appelle Lafontaine, c'est l'apparition soudaine d'un cadavre; il est peu de personnes qui, entrant par hasard dans une chambre, et se trouvant face à face avec un individu mort, ne reculeront d'épouvante. Cette impression est plus vive encore, lorsque l'obscurité nous environne, car la simple obscurité suffit pour engendrer la frayeur; aussi, chère lectrice, je vous laisse à penser, après vous avoir demandé pardon de la précédente digression, je vous laisse à imaginer si mademoiselle Angèle se sentit terrifiée en tombant, au milieu d'épaisses ténèbres, sur un corps humide.

XIII

Mais, mademoiselle Angèle était fière, comme nous l'a appris la vieille madame Morlaix, par conséquent elle était brave. La première émotion calmée, elle se relève, et, quoique toute tremblante, elle court à une petite table où elle a coutume de déposer une boîte phosphorique. Elle allume sa lampe, et revient près du corps.

—Sainte-Marie, mère de Dieu, priez pour nous! s'écria-t-elle en apercevant le sang qui inondait la face d'Alphonse; cet homme a été assassiné! Au secours!

Mais Angèle n'a pas de voisin, son cri ne trouve pas d'écho.

Alors, maîtrisant ses craintes, elle prend son pot-à-l'eau, une serviette, et, s'agenouillant à côté du blessé, commence de lui laver le visage.

Les traits de l'inconnu sont pâles comme ceux d'un mort, ses yeux fermés, ses lèvres décolorées, mais son pouls bat faiblement. La jeune fille conçoit une espérance. Avec un peu de charpie, appliquée sur la plaie, elle arrête l'effusion du sang, puis saisissant le flacon d'eau de Cologne qui sert à ses ablutions, elle en humecte les lèvres du patient et lui en frotte le front et les narines.

Longtemps ses efforts sont inutiles, mais le pouls monte insensiblement, la chaleur ramène le coloris sur les joues de l'évadé, Angèle redouble ses lotions et ses frictions, et enfin Alphonse ouvre à demi les paupières, en murmurant:

—Où suis-je?

XIV

Le croira-t-on? ces trois mots épouvantèrent plus mademoiselle Angèle, que sa chute à son entrée chez elle.

Elle recula, timide, palpitante, incapable d'articuler une réponse. Tant qu'elle avait eu affaire à un être inanimé, sa pitié naturelle, cet instinct qui invite toutes les femmes à secourir la faiblesse, avait étouffé ses appréhensions pour guider son coeur et sa main. Mais quand le blessé renaquit à la vie, la position changea. Mille pensées, mille craintes envahirent le cerveau de la jeune fille. «Quel était cet homme? d'où venait-il? Comment s'était-il introduit dans son domicile! Si c'était un voleur, un meurtrier, un incendiaire!»

Cependant, Alphonse fit un mouvement:

—J'ai soif, dit-il, en essayant de se mettre sur son séant.

La frayeur d'Angèle augmenta; car elle s'aperçut alors seulement du désordre qui régnait dans la toilette de l'étranger, dont les vêtements déchirés étaient maculés de fange et de sang.

—J'ai soif, répéta Alphonse, qui était parvenu à fixer perpendiculairement son coude au plancher et à placer sa tête dans le creux de sa main; donnez-moi à boire.

Sa voix avait des inflexions si suppliantes, si douloureuses, qu'Angèle, se reprochant la pusillanimité qu'elle venait de manifester, s'empressa de lui offrir un verre d'eau. Un regard plein de gratitude la remercia de ce service.

Le malade prit le verre, mais ses doigts affaiblis ne purent en supporter le poids, et la gentille infirmière fut obligée de se baisser pour l'aider à porter le vase à ses lèvres.

IV

L'imagination d'un artiste aurait peine à inventer un tableau plus émouvant que celui-là dont le hasard s'était chargé de poser les personnages et de broyer les couleurs.

Pour encadrement une chambre à demi plongée dans l'ombre; au premier plan, éclairée par la clarté douteuse d'une lampe, une gracieuse figure d'enfant, resplendissante de fraîcheur et de jeunesse, accroupie devant un homme étendu,—la moitié de la face ensevelie dans le clair-obscur, l'autre moitié, blanche, livide, marbrée de taches sanguinolentes, les cheveux luisants, plaqués contre les tempes,—lui présente un verre d'eau, en soutenant la tête de l'objet de ses soins, avec son bras passé, doux oreiller, autour de son cou; au second plan, apparaît confusément la forme d'un lit caché par des rideaux d'indienne.

Il y a, dans le profil de l'homme, quelque-chose qui rappelle le visage du Christ dans la Descente de Croix de Rubens. La jeune fille se montre à nous comme la Charité.

Le tout a un caractère lugubre et doux à la fois.

Si la tête et la posture de l'homme évoquent à l'esprit des idées sinistres, si le frisson court par tous les membres, en contemplant cette masse inerte, de laquelle le souffle semble près d'expirer, l'attitude de la femme, la compassion pleine d'anxiété rayonnant sur sa physionomie, font souvenir de ces anges que Dieu nous envoie dans nos rêves, pour soulager nos misères humaines par la promesse d'une vie meilleure.

XVI

Alphonse but lentement, puis il attira à lui là main de sa bienfaitrice, et la baisa.

—Comment vous trouvez-vous maintenant? hasarda Angèle n'osant retirer son bras.

L'évadé l'examinait d'un air étonné et reconnaissant.

—Souffrez-vous toujours, dit la jeune fille en inclinant ses longues paupières.

—Je ne sais! je ne sais!

—Voulez-vous que j'aille chercher un médecin?

—Un médecin! non, non! oh! je vous en conjure… Tenez, pardon, mademoiselle… pardon… je suis mieux… bien! je vais m'éloigner…

Alphonse tenta en effet de se soulever; mais ses forces lui firent défaut, et sans l'appui d'Angèle, sa tête serait tombée lourdement sur le plancher.

—Attendez, un moment, dit-elle, je cours mander le docteur.

—De grâce, mademoiselle, qui que vous soyez ayez pitié d'un malheureux; ne me livrez pas à mes bourreaux!

Angèle tressaillit.

—A vos bourreaux?

—Ce soir, je me suis échappé de la prison.

—De la prison, juste ciel!

—Soyez sans inquiétude, mademoiselle; je ne suis ni un fripon, ni un faussaire; mais j'avais été incarcéré pour délit politique, et cette nuit, je suis parvenu à briser mes fers. On m'a poursuivi. Traqué par les soldats, blessé, ne sachant où j'allais, ce que je faisais, je me suis jeté dans cette maison… et… tenez, mademoiselle… entendez-vous?… oh! entendez-vous?… ils sont dans la rue… là… ils me cherchent… ils vont entrer ici!… Oh! je suis perdu… Par grâce, pour l'amour de votre mère, mademoiselle, cachez-moi… défendez-moi… Ils viennent, ne les laissez point entrer…

Alphonse ne se trompait pas: les fantassins, partis à sa piste, rôdaient autour de la demeure d'Angèle, en poussant des vociférations et d'horribles blasphèmes, et, déjà, quelques-uns d'entr'eux, avaient mis le pied dans l'allée qui précédait la chambre de la jeune fille.

XVII

Angèle se leva, courut à la porte, et la ferma au verrou. Puis revenant vers Alphonse:

—Essayez de vous traîner, dit-elle.

Le jeune homme parvint à se mettre debout, et s'appuyant sur l'épaule de sa protectrice, entra dans un petit cabinet attenant à la chambre.

—Restez ici et ne bougez pas, lui souffla Angèle, qui, aussitôt, retourna dans la pièce principale.

On frappait à la porte. Angèle éteignit la lampe et se jeta tout habillée sur son lit. Les coups redoublèrent contre le frêle panneau de pin, et la jeune fille, tremblante, allait essayer de répondre, lorsque l'audition du dialogue suivant l'engagea à rester muette.

—Que faites-vous là, vous autres?

—Mais, sergent, on a aperçu le prisonnier de ce côté.

—Est-ce une raison pour troubler l'ordre public? Allons, décampez!
D'ailleurs, on l'a vu il n'y a qu'un instant filer le long du quai.

—Dick prétend qu'il s'est introduit dans cette allée.

—Oui, by God, j'en suis sûr. Tenez, regardez, voici des empreintes humides sur le plancher.

—Bast! c'est un soulier de femme!

—Hors d'ici! cria le premier interlocuteur. Au quai. En avant! marche!

Ce commandement reçut aussitôt son exécution. Le bruit des voix, le son des pas s'éteignirent peu à peu dans le lointain, et l'on n'entendit plus que les sifflements du vent et le clapotis de la pluie qui tombait sur un sol fangeux.

XVIII

Le départ des soldats détourna le poids qui oppressait la poitrine d'Angèle. Le premier mouvement de son coeur fut un mouvement de reconnaissance au maître de nos destinées. Ensuite elle sauta à bas de son lit, ralluma la lampe et courut au cabinet. Mais avant de tourner la clef dans la serrure, Angèle s'arrêta. Sa timidité, bannie par l'imminence d'un péril renaissait escortée de craintes sans objet, de palpitations, d'irrésolutions. Toutefois, après quelques pourparlers avec sa raison, la jeune fille se décida à ouvrir. Alphonse s'était assis sur un coffre qui renfermait la plus grande partie des effets de notre héroïne.

—Ils sont partis; vous pouvez être tranquille, lui dit-elle d'un air presque embarrassé.

—Partis! répliqua-t-il; oh! comment pourrai-je jamais m'acquitter envers vous, mademoiselle!

Angèle balbutia une phrase inintelligible, et l'évadé reprit:

—Partis! ils sont partis! il faut partir aussi moi!

En disant ces mots, il se dressa et se soutint à la cloison de la pièce; mais voulant ensuite avancer, ses genoux flageolèrent sous lui, il trébucha, et sans le secours d'Angèle, serait encore tombé à terre.

—Vous êtes trop faible pour marcher.—insinua-t-elle, avec cette douceur persuasive qui rend la voix des femmes si éloquente quand elles désirent une chose.—Restez ici, je ferai un lit dans ce cabinet et demain matin…

Alphonse ne demandait pas mieux que d'obéir. Bientôt Angèle, avec son propre matelas et quelques couvertures, eut confectionné un lit, et prenant goût au métier de garde-malade, elle pansa la blessure de l'échappé, lui fit boire du bouillon chaud, et dit, en le quittant:

—Maintenant, monsieur, couchez-vous. Le repos vous fera du bien. Si, par hasard, vous aviez besoin de quelque chose, n'oubliez pas de frapper.

Ému jusqu'aux larmes par les témoignages de cette adorable bienveillance, et ne trouvant pas d'expression pour manifester sa gratitude, Alphonse prit la main de la jeune fille et la porta doucement à ses lèvres:

—Oh! merci! merci! murmura-t-il. La vertu n'est donc pas un vain mot, une affaire d'hypocrisie et d'ostentation! Oh! merci! merci, mademoiselle! Mais, je vous en conjure, dites-moi votre nom, afin que ce nom je le révère comme on révère le nom de sa mère, jusqu'au dernier soupir.

—Angèle, répondit la jeune fille.

—Angèle! Dieu inspira votre marraine. …………………………………………………………..

Une demi-heure après, Alphonse dormait d'un sommeil agité, mais Angèle était en proie à une fiévreuse insomnie.

XIX

Qu'est-ce que l'amour? Qui pourra me dire ce que c'est que l'amour? Depuis l'origine des choses, on s'est efforcé de définir ce sentiment qui embrase deux êtres de sexes différents d'une flamme souvent inextinguible: L'amour, s'écrient les philosophes cosmogoniques, est le principe de tout: l'amour, affirment les réformateurs, sera la base des sociétés futures; l'amour, chante le poète, c'est le bleu de l'éther; l'amour, prononce l'artiste, c'est l'idéal du beau; l'amour, écrit le psychologiste, c'est de l'égoïsme à deux. Voilà bien des solutions! Laquelle est la vraie, laquelle est la meilleure? Vous hésitez! Hélas! vous avez raison, car lorsque vous avez interrogé philosophe cosmogonique, réformateur, poète, artiste, psychologiste, vous ressemblez à l'Astrologue de Lafontaine. En voulant étudier les astres, vous vous êtes jeté dans un puits. L'amour est donc un phénomène indéfinissable. Nous l'appelons phénomène, parce que les étrangetés les plus incroyables, les accouplements les plus disparates, les contrastes les plus choquants, les anomalies les plus révoltantes, naissent de l'amour beaucoup plus souvent que le simple, le naturel et le vraisemblable. C'est surtout en amour que l'observation de Napoléon est juste: On devrait rayer le mot—impossible—du dictionnaire. Pas un de nous qui ne marche en ce monde guidé par le phare de l'amour. Le Szaffle d'Eugène Sue est un monstre. L'homme, engendré par l'amour, vit par et pour l'attraction qui lui donna l'être. C'est là le signe de sa faiblesse, son péché originel. A la nourrice ses premières affections, à la famille son attachement, ensuite à la femme sa tendresse, aux enfants plus tard ses caprices. Fiers, intraitables, cuirassés de dédain, de morgue, d'indépendance pour les indifférents, nous sommes doux, flexibles, timides, esclaves pour ceux que nous aimons. Hercule et Omphale, David et Bethzabée, Samson et Dalila, Holopherne et Judith:—les exemples abondent dans l'histoire ancienne; ils fourmillent dans l'histoire contemporaine. Et qu'on n'imagine pas que cette servitude soit volontaire; non, l'homme fort répugne à s'humilier même devant ceux qu'il aime; mais ses intérêts commandent cette soumission, et il plie respectueusement. Ses intérêts, disons-nous, car, abstraction faite des passions, l'homme sent la nécessité de ménager ceux qu'il aime, et il les ménage, moins à cause des qualités qu'il reconnaît en eux, qu'à cause du profit qu'il tirera de ces qualités.—L'amour égalise les rangs; c'est le grand niveleur chargé de transformer insensiblement la société, et d'entretenir cette sève de perfectibilité dont Dieu a déposé quelques gouttes au fond de notre âme, desséchée par le souffle de l'infortune. L'amour, proprement dit, celui qui enflamme à la fois un homme et une femme, cet amour est le plus énergique de tous. Son contrôle sur nous est omnipotent; et nos efforts pour le repousser, quand il nous enchaîne, ces efforts n'ont, la plupart du temps, d'autre résultat que de river plus solidement les fers dont nous voudrions nous débarrasser. Fruit d'un regard, d'une parole, d'un frôlement de robe, du récit d'une aventure, d'un son, d'un rien, l'amour tombe le plus souvent à l'improviste sur le coeur. Parfois l'explosion est soudaine, parfois elle se fait attendre; mais dans ce cas le feu couve, brûle sourdement et finit par éclater avec une violence d'autant plus grande qu'il est resté davantage invisible. Alors, comme auparavant, il fait aliment et combustible de tout ce qui devrait l'étouffer. Les obstacles, les déceptions, les rebuffades, les mépris l'attisent, l'espérance le nourrit, l'idéal le grandit, la réalité l'étouffe. On a répété à satiété que le mariage était l'éteignoir de l'amour, ajoutons—ce que plus d'un penseur a dit ou écrit avant nous—que la possession de l'objet aimé est le cénotaphe de l'amour; et nous pourrons—à l'instar de maints confrères—nous vanter d'avoir commis bon nombre de lignes sans utilité pour la science, quoique non sans utilité pour les marchands de papier, ce qui prouve qu'en métaphysique comme en physique, il n'y a rien d'inutile ici-bas; Amen!

XX

L'aurore se montra souriante, radieuse; bientôt un rayon de soleil, aux teintes molles et rosées, vint se tamiser à travers les persiennes de la fenêtre de mademoiselle Angèle et s'ébattre sur le plancher de sa chambre.

La jeune fille se leva et s'approcha du cabinet. Elle frappa timidement, mais sans recevoir de réponse. Après avoir attendu une minute ou deux, Angèle se détermina à entrer.

Alphonse était couché; son corps frissonnait, ses dents s'entre-choquaient, il avait le visage inondé de sueur, et ses grands yeux ouverts, immobiles, annonçaient l'égarement.

Angèle s'approcha et lui prit le bras:

—Êtes-vous plus malade?

Il resta silencieux sans changer de posture. Son haleine était chaude et bruyante.

—Il a la fièvre! une fièvre cérébrale! murmura la jeune fille! Mon Dieu! quelle affreuse situation pour tous deux! Que faire? Appeler un médecin. Il n'y faut pas songer! Le garder ici, près de moi? On s'apercevra de sa présence! Et les soins qui lui manqueront… mon Dieu! mon Dieu! qui pourra me tirer d'embarras?… Mais… oh! oui, c'est ça! oui! mon bon ami Pierre! oh! il ne me refusera pas! j'en suis certaine. Allons, je cours chez lui, avant qu'il ne soit parti.

En achevant ces mots, mademoiselle Angèle jeta une mante sur ses épaules; et, après avoir enfermé son protégé à double tour, se rendit précipitamment à la rue des Voltigeurs.

XXI

Il était cinq heures à peine.

Debout sur le seuil de sa porte, Pierre Morlaix fumait une pipe, tandis que sa mère préparait le café.

—Ah! ah! c'est toi, fillette, dit le charretier, en voyant Angèle; mais quoi, si matinale! viens-tu déjeuner avec nous?

—J'aurais à vous parler, répondit-elle à mi-voix.

—A me parler, à moi! parle, fillette, parle! je suis tout oreilles.

—Pas ici… On pourrait nous entendre.

—Oh! oh! c'est donc sérieux! mais comme te v'là faite! Seigneur Dieu! est-ce que tu serais malade?

—Non, non. Entrons dans la salle.

—Comme il te plaira! dit le charretier, en frappant sa pipe sur le revers de sa main, pour en faire tomber les cendres; comme il te plaira! fillette. Mais puisque te v'là, tu prendras bien une tasse de café avec nous; ça n'empêchera pas de déboutonner ton petit coeur.

—Du tout. Ce que j'ai à vous dire est très-pressé. Il n'y a pas un moment à perdre.

—Pour lors, j'écoute.

Ils étaient dans la chambre. Angèle narra brièvement au charretier ce qui lui était arrivé depuis son retour chez elle. On s'imagine aisément la surprise du brave Pierre en entendant un pareil récit. Il poussait des exclamations, lançait force «Bateau!», «Tonnerre!» et épuisait toutes les interjections que lui fournissait son vocabulaire admiratif.

—Eh bien! dit Angèle, en terminant; il faut aviser!

—Diable! oui, il faut aviser! répondit le charretier, se grattant le front suivant son habitude, lorsqu'il était contrarié.

—Nous ne pouvons songer à rendre ce pauvre jeune homme aux gens de police.

—Aux gens de police! le rendre aux gens de police! Que non, que non! rendre un Canadien à ces brigands d'policemen! j'aimerais mieux être pendu en haut du clocher de l'English Church.

—Oui, dit en souriant Angèle, je sais que vous n'aimez pas énormément les hommes de police; mais cela…

—Bon, bon; j'y suis. Attends, je vas dire un mot à la mère, puis atteler mes chevaux à la calèche couverte, et si ce particulier est ce qu'il prétend être, nous le garderons caché ici… où il ne manquera de rien.

—Excellent ami! Oh! que je vous embrasse, s'écria Angèle, dans un élan de reconnaissance qui prouvait que son coeur…

(Mesdames nos lectrices, veuillez nous excuser: une médisance, peut-être bien une calomnie allait glisser de notre plume, quand heureusement, nous nous sommes aperçu qu'il était temps de finir ce chapitre).

XXII

Et Pierre courut à l'écurie, atteler ses meilleurs chevaux—les rejetons de Carillon et la Brune, deux maîtresses bêtes dans leur temps, mais, hélas! descendues de vie à trépas, depuis une dizaine d'années—à sa calèche[3] couverte tandis que la vieille madame Morlaix disait à à Angèle:

[Note 3: Les canadiens appellent calèche une voiture à un seul cheval, montée sur des roues fort élevées.]

—Mais qu'est-ce qu'y a donc, mon enfant; Jésus Seigneur! comme tu sembles tout ahurie! et not'Pierre qu'est sens devant darrière itou, d'pis qu'test-entrée?

La jeune fille s'empressa de conter à la veuve ce qui lui était survenu.

—C'pauvre cher garçon, s'écria la mère Morlaix, est-y ben sévèrement blessé?

—J'espère que ce ne sera rien; quelques jours de repos…

—Crés-tu?

—Dame!

—Mais, encore, queu tournure a-t-y? T'paraît-t-y ben comme y faut? C'est terrible! mon divin Sauveur! un'aventure comme c't'elle-là. Qu'est-ce qui aurait jamais imaginé, mon enfant? tout d'même que l'monde d'aujourd'hui est un drôle de monde! Mais est-y jeune, est-y vieux, car enfin! c'est ben curieux que c't'histoère-là? Comment qu'tu l'appelles?

—J'ignore son nom, répondit Angèle, trop occupée par le tourbillon d'idées qui roulaient dans son cerveau, pour accorder une constante attention à la loquacité de la bonne vieille.

XXIII

En ce moment, un individu entra dans la salle en s'écriant familièrement:

—Bonjour, ma'am Morlaix et la compagnie!

C'était Jacques, le «cavalier» qui, la veille, avait reconduit Angèle à sa demeure.

Celle-ci frémit involontairement.

—Bonjour, mademoiselle, ajouta-t-il ensuite, en s'inclinant devant la jeune fille. Vous êtes aussi matinale que l'aurore, et je suis enchanté de voir que notre veillée n'a pas flétri les roses de votre teint.

Maître Jacques débita ce madrigal comme un perroquet qui puise ses inspirations dans sa mémoire, et qui est enchanté de saisir l'occasion de produire ses connaissances. Un coup d'oeil à notre héroïne et une seconde de réflexion, l'eussent convaincu qu'il fallait changer la gamme de sa formule complimenteuse.

—Vous êtes bien aimable, monsieur Jacques, murmura Angèle, maudissant dans le fond de son coeur l'arrivée de l'intrus.

—L'amabilité, mademoiselle, est le fruit de votre présence.

—Et la flatterie, monsieur, le fruit de vos lèvres, répliqua la jeune fille, en ébauchant un sourire contraint.

—Ah! ben, ous'que tu t'en vas donc comme ça, mon gars! intervint madame
Morlaix, pour couper court à ce dialogue.

—A la Pointe-aux-Trembles.

—Pourquoè faire?

—Oh! rien de ben particulier: je suis riche, vous savez, et n'ai pas besoin de me fouler la rate.

—C'est vrai, ça; t'es riche, toè, Jacques. Ton père a de beaux biens!

—Eh! eh! oui, tout de même! dit le jeune homme, en se rengorgeant dans sa cravate. Celle qui voudra «me marier» sera joliment heureuse, hein, ma'ame Morlaix?

—Pour le sûr, elle ne manquera pas de butin; seigneur Dieu! y en a t'y du butin cheux vous!

—Vous l'avez dit, ma'ame Morlaix, et quand mam'zelle Angèle voudra…

—Au revoir, monsieur Jacques! dit cette dernière en se dirigeant vers la porte.

—Est-ce que ma proposition?…

—Je vais à mon magasin.

—A votre magasin! déjà! mais il n'est pas même six heures!

—Oh! j'ai de l'ouvrage très-pressé.

—Permettez-moi de vous accompagner.

—Non, non, merci de votre obligeance, au revoir!

Et la jeune fille sortit aussitôt, laissant son amoureux tout stupéfait de cette brusque retraite.

XXIV

Jacques Bourgeot était un gros garçon de vingt-quatre ans, joufflu, imberbe et fortement enclin à l'embonpoint. Il avait les cheveux d'un blond ardent, le front bas, inexpressif, les yeux petits, d'un gris terne, le nez gros, le visage rond, le col épais, les épaules larges, les membres courts et charnus. Rien, dans sa physionomie, n'indiquait l'intelligence; tout, au contraire, annonçait un esprit lourd, comme la carapace qui l'enveloppait et dont les fonctions devaient se borner à des actes corporels. A la vue de cet homme, un disciple de Swedenborg n'aurait pas manqué de dire; «Voilà une création humaine incomplète! jamais l'être intérieur n'a réussi et ne réussira à triompher de l'être extérieur. L'ange qui est en nous ne saurait vivre derrière cette forteresse d'animalité. Toutes les énergies de l'individu doivent être employées au jeu des sens externes, au lieu de sustenter les fluides intellectuels, et le dualisme, principe de notre infinie perfectibilité, doit être paralysé par la matérialisation de toutes les essences spirituelles.»

Un partisan de Gall eût trouvé, sur son crâne, la bosse de la secrétivité, et un apôtre de Lavater eût distingué sur son visage des signes non équivoques d'égoïsme.

Disons-le à l'honneur de la science, physiognomoniste, phrénologiste et spiritualiste ne se seraient pas trompés.

Jacques Bourgeot possédait malheureusement, à un haut degré, toutes les imperfections diagnostiquées par son aspect physique. Incapable d'une pensée originale, dissimulé, vaniteux, ne recevant d'impression que par l'épiderme, il était complétement étranger aux jouissances des nobles sentiments.

Son beau-père, ancien commerçant, retiré des affaires depuis quelques années, avait essayé de lui donner une instruction en rapport avec sa fortune; mais Jacques résista à toutes les tentatives des professeurs pour lui enseigner les premiers éléments des langues française, anglaise et latine. Il sortit du collège, comme il y était entré, sachant lire et écrire.

Cependant il avait complété son «cours d'étude,» sa famille n'en demandait pas davantage. L'orgueil maternel se trouva pleinement satisfait, quand le jeune crétin demanda la permission de voyager en Europe, pour «achever de se former.» Cette demande fut considérée comme une preuve d'esprit si extraordinaire, que l'ex-négociant, quoiqu'il fût avare et aimât peu le fils de sa femme, accorda à celui-ci un crédit chez un banquier de Londres, et Jacques partit immédiatement.

Après une absence de dix-huit mois, et après avoir gaspillé douze cents louis, notre touriste revint, rapportant de ses pérégrinations, une plantureuse cargaison de suffisance, des pantalons à la dernière mode de Paris, des gilets et des faux-cols suivant le plus mauvais goût de Hyde-Park, mais pas une bribe de connaissance. A ceux qui l'interrogèrent sur la Grande-Bretagne, il répondit que c'était un «pays ennuyeux.» Par contre, la France lui avait semblé «fort amusante,» et, à une personne qui lui vantait les monuments de Rome, il répliqua: «Oui, c'est bien beau, quand on sait l'italien.»

Néanmoins, les toilettes de Jacques obtinrent quelques succès. Lancé dans le monde sous le patronage de grandes espérances pécuniaires, notre jeune homme se vit courtisé par les mamans qui avaient des filles à marier. Mais à mesure qu'on découvrit l'inanité de son cerveau, le cercle qui s'était arrondi autour de l'opulent Bourgeot se rétrécit, et, un jour, il se trouva aussi isolé que le plus chétif étudiant en droit de sa ville natale.

C'est alors qu'il lia connaissance avec Angèle. Un incident assez vulgaire amena cette liaison. Certain soir d'hiver, la jeune fille, revenant de l'atelier de couture où elle était employée, fut attaquée au coin de la rue Montcalm par un soldat ivre. La nuit était noire; le quartier silencieux. Le militaire crut que l'heure et le lieu étaient propices pour accomplir un détestable projet, mais la victime se débattit vigoureusement en appelant au secours.

Jacques, qui rôdait aux environs, accourut à ses cris, et l'agresseur, en apercevant un témoin de sa brutalité, prit sur-le-champ la fuite. Le résultat de cette délivrance est facile à comprendre. Jacques sollicita et obtint la faveur d'escorter jusqu'à domicile sa belle protégée. En la quittant, il sollicita et obtint encore la faveur de rendre quelques visites, et, à peine un mois s'était-il écoulé depuis cet événement, qu'il jurait à Angèle de l'aimer toute sa vie.

La jeune fille avait prévu la déclaration, car une femme n'ignore jamais les sentiments qu'elle inspire. Mais, quoique la fortune de Jacques eût pu la séduire, elle ne lui fit aucune promesse. Toutefois, imprudente, comme on l'est à son âge, et s'imaginant que la gratitude lui imposait des obligations envers l'homme qui l'avait arrachée aux violences d'un ivrogne, Angèle se plut à attiser la flamme qu'elle avait allumée. Aussi, timide à son origine, l'amour de Bourgeot, s'irritant de la retenue de celle qui en était l'objet, et s'alimentant des lueurs d'espérance que parfois elle lui laissait entrevoir, devint-il promptement une passion impérieuse et tyrannique. Certes, cette passion n'avait pas le caractère pur et sacré des grandes affections, c'était un instinct ardent, irrésistible, capable d'opérer des prodiges pour être payé de retour, et capable, en même temps, des plus noirs forfaits pour arriver à la possession de ce qu'il convoitait. Angèle ne se doutait guère des dangers de sa position, dont elle aggravait sans cesse les périls. En sa présence, Jacques se montrait souple, respectueux, humble, plein d'égards et d'obséquiosités, et l'imprévoyante enfant jouait avec lui, comme une colombe sur les filets de l'oiseleur. Mais si elle eût observé son amant, lorsque, par hasard, elle adressait la parole à un autre homme, si elle l'eût suivi dans sa chambre, après une de ces bouderies qui lui étaient familières, Angèle aurait été épouvantée de l'exaspération dans laquelle entrait, tout à coup, le cavalier qui lui paraissait si doux et si «bonasse,» comme elle le qualifiait.

Les principaux traits de Jacques Bourgeot, sont, ce nous semble, suffisamment accentués à présent, pour que nous le ramenions sur le théâtre de l'action.

XXV

—Mademoiselle Angèle est bien pressée, ce matin, dit Jacques, tandis que la mère Morlaix achevait de parer le déjeuner sur la table.

—Dame, mon garçon, quand on a de l'ouvrage! Angèle n'a pas l'loésir de faire la paresseuse, c't'e chère p'tit'fille du bon Dieu!

—Il ne tiendrait qu'à elle pourtant, si elle voulait, reprit le jeune homme.

—Ah! ben oui; crés-tu?

—Tiens, voilà bien Pierre qui s'en va aussi! s'écria Jacques, en distinguant par la fenêtre le charretier qui passait avec sa calèche.

—Oui, on l'a engagé hier soir, à la place Jacques Cartier.

—A la place Jacques Cartier! mais il prend le chemin de la barrière.

—P't'êt'ben son bourgeois l'aura envoyé de ce côté, répondit la vieille un peu déconcertée.

—Sa voiture est vide!

—Que veux-tu que j'te dise! Mais d'quoi est-ce que tu t'inquiètes, mon garçon?

—Vous avez raison, reprit Jacques; mais je pensais que Pierre pourrait me conduire à la Pointe-aux-Trembles. C'est pourquoi j'étais venu.

—Ah! c'est y pas de valeur! lui qu'est retenu pour toute la journée.

—Ça me contrarie, dit. Jacques, en ouvrant la porte, je vais être obligé de faire la route à pied.

Et il sortit aussitôt. Mais, au lieu de suivre la rue Sainte-Marie, il tourna à gauche, et machinalement se dirigea vers la maison qu'habitait Angèle.

Une voiture stationnait devant l'allée. Bourgeot reconnut le cheval de Pierre Morlaix. Cette découverte si naturelle en apparence, fit jaillir un soupçon dans son coeur. Se postant derrière une pile de bois de construction, de façon à voir sans être vu, l'amant d'Angèle se mit à observer.

Il n'attendit pas longtemps.

Pierre déboucha de l'allée portant sur ses épaules un paquet enveloppé dans une couverture. Angèle le suivait par-derrière. Elle monta dans la calèche, aida le charretier à déposer le fardeau sur les coussins; ensuite, Pierre s'élança sur son siège et l'équipage partit au grand trot.

Les soupçons de Jacques Bourgeot grandirent, il courut à la poursuite de la calèche, et la rejoignit à l'instant ou elle disparaissait sous un hangar attenant à la demeure de Pierre Morlaix.

—Que signifie cela? pensa l'amant d'Angèle. Se moquerait-on de moi? Ah! bien, je saurai dévoiler ce mystère!

TROISIÈME PARTIE

ANGÈLE ET ALPHONSE

I

Alphonse Maigret naquit à Québec, dans une honnête famille d'artisans. De bonne heure il manifesta un goût prononcé pour l'étude et une rectitude d'esprit qui faisait l'admiration de ceux qui le connaissaient. Alphonse avait à peine atteint sa sixième année, quand il trouva par hasard, un portefeuille contenant des valeurs en effets de banque, pour une somme considérable. Le nom du propriétaire était gravé sur la couverture. Sans rentrer à la maison paternelle et sans consulter personne, le jeune enfant se rendit au domicile de celui qui avait perdu le précieux objet, et le lui remit entre les mains. C'était M. Huot, un des principaux, notaires de la ville.

—Cher petit, dit-il à Alphonse en l'embrassant, tu me sauves la vie. Ce portefeuille renferme des papiers de la plus haute importance; je le dois une reconnaissance éternelle; demande-moi ce que tu voudras et tu l'obtiendras.

—Merci, monsieur, répondit-il simplement; j'ai fait mon devoir, je ne mérite rien.

Surpris de cette réplique, qui annonçait à la fois une intelligence précoce et une probité rare, le notaire questionna l'enfant sur ses parents, et le congédia après une heure de conversation en lui promettant de s'occuper de son sort.

II

M. Huot était un homme bon et vertueux, il aimait à obliger ses semblables; aussi tint-il parole. S'étant assuré que le père d'Alphonse jouissait de l'estime publique, il prit ce dernier à sa charge et l'envoya au collège. L'adolescent réalisa toutes les espérances qu'avait fait concevoir l'enfant. Ses progrès furent rapides, et chaque année il enleva une moisson de lauriers. Mais à l'inverse de la plupart des écoliers que les succès bouffissent d'un sot orgueil, Alphonse ne se laissa point enivrer par les louanges dont chacun se plaisait à l'accabler. La solidité de son jugement, la droiture de son imagination ne se démentirent jamais. Pour ses condisciples, il fut toujours un compagnon aimable, serviable, généreux; pour ses maîtres, il fut un élève laborieux, perspicace doux et docile; pour son protecteur, il fut un garçon plein de nobles qualités, et pour ses parents un fils excellent d'une humeur égale et d'une exquise délicatesse de caractère.

Grâce à ses dispositions naturelles, Alphonse s'était donc concilié l'amour de tout le monde lorsque le notaire vint à décéder.

A cette époque le jeune homme avait dix-huit ans. Il travaillait à se faire recevoir avocat. La mort soudaine de celui qui l'avait poussé dans la carrière de la science, l'affecta douloureusement; cette mort lui arrachait un guide sûr et un ami éclairé; cependant, quoique sans ressources pécuniaires, il poursuivit vaillamment ses études. Afin de subvenir à ses besoins, il fit des traductions pour les marchands, copia des dossiers pour les jurisconsultes et, donna des leçons de français et d'anglais, car il possédait également ces deux langues. Mais un nouveau malheur ne tarda pas à l'assaillir. Son père, charpentier de profession, se tua en tombant d'un échafaud. Alphonse restait seul pour soutenir une vieille mère infirme et plusieurs frères et soeurs en bas âge.

III

Aussitôt, la vocation du digne jeune homme fut changée. Il fallait du pain à sa famille: il résolut de lui en donner, dût cette détermination briser à jamais le magnifique avenir auquel lui donnaient droit de prétendre ses talents et ses brillantes qualités. Dans son enfance, aux heures de récréation, il avait appris en jouant, à manier la cognée et la bésaiguë; il n'hésita point à se consacrer à un métier qui procurerait la subsistance à sa pauvre mère. Un ancien ami de M. Maigret lui enseigna le tour du métier, et, au bout d'un mois d'apprentissage, Alphonse, employé, sur le port de Québec, à la construction des navires, gagnait six schelings par jour. Le premier et le dernier à l'ouvrage, notre charpentier trouvait encore, pendant la nuit, le temps d'approfondir Ferrière, Cujas, Pothier, etc., et de s'initier à l'art de la mécanique.

IV

Souvent, Alphonse Maigret avait gémi sur la révoltante inégalité des classes. La vue de la richesse crevant d'apoplexie à côté de la misère s'étiolant dans le marasme et la phthisie, navrait son coeur d'une indicible tristesse. Il était trop grand pour envelopper l'humanité dans une orgueilleuse malédiction, mais trop courageux aussi pour ne pas chercher un remède aux maux dont l'aspect affligeait son âme. La politique coloniale anglaise, cauteleuse et oppressive alors, lui parut détestable; tous les efforts d'Alphonse tendirent à combattre son influence. Mais à mesure qu'il avança dans ses recherches sur le droit naturel des gens et sur les rapports des membres d'une communauté entre eux, Alphonse comprit l'immense action des formes gouvernementales et se créa un système organisateur que n'auraient pas désapprouvé les réformateurs modernes. Ce système peut être résumé par quelques aphorismes:

La terre est le principe de toutes choses; tous les hommes doivent avoir part à ses bienfaits; donc la terre ne doit point être le partage exclusif de quelques-uns, donc la terre doit être affranchie, donc, enfin, la tenure seigneuriale doit être abolie[4].

[Note 4: Le système féodal n'a été aboli au Canada qu'en 1855.]

Tous les hommes sont égaux devant la nature, donc ils doivent être égaux devant la loi. Le peuple est souverain; il dispose de tout, parce qu'il peut tout; donc il a le droit de nommer et de révoquer ses législateurs, donc la Noblesse héréditaire doit être supprimée.

Toutes les fractions d'un état social quelconque doivent travailler à équilibrer l'entier, et tous les états sociaux à équilibrer l'humanité; donc chacun de nous doit travailler, dans sa sphère, à l'égalité des conditions, au nivellement des castes.

Pour instrument de ce travail, nous avons le progrès.

Le progrès, c'est la manne donnée aux peuples.

Le désir du progrès révèle un esprit magnanime, car le progrès est le fils aîné de la vertu.

Le progrès, c'est l'acheminement vers la perfection.

La perfection, c'est Dieu.

Le progrès, c'est la réflection de la lumière spirituelle sur tous les actes physiques ou moraux.

Vouloir le progrès, c'est vouloir la radiation du mot ÉGOÏSME, puisque c'est vouloir une commune participation aux bénéfices de l'intelligence.

Vouloir le progrès, c'est vouloir la radiation du vieux PRIMO MIHI, puisque c'est vouloir une commune participation aux bénéfices de la vie matérielle.

Le progrès, c'est l'égalité, la fraternité.

C'est la mise en pratique de la plus belle des vertus théologales.

Point de progrès, si les masses ne prennent part à ce sacrement qu'on nomme science, ici, dans ce palais; nourriture animale, là-bas, dans cette mansarde.

Le progrès appartient à tout le monde, c'est un lot commun, chacun a donc le droit de venir s'asseoir à sa sainte table.

A cette table, il n'y a pas d'Amphitryon, pas de parasite, mais il y a des frères commensaux.

Le progrès compose l'air hygiénique que nous respirons; il nous pénètre par tous les pores, dans une atmosphère vraiment démocratique.

Le simoun de l'absolutisme dessèche son fluide prophylactique et vivificateur.

Le progrès fleurit au sein de la démocratie, il s'étiole et s'alanguit sous le souffle pestilentiel de la tyrannie.

L'homme doit sans cesse aspirer à la liberté complète, ou au pouvoir d'exercer à son gré toutes ses facultés avec les droits d'autrui pour bornes et sa conscience pour règle.

La LIBERTÉ COMPLÈTE c'est:

  La liberté religieuse;
  La liberté d'enseignement
  La liberté de conscience;
  La liberté de la parole;
  La liberté de la presse;
  La liberté d'industrie;
  La liberté individuelle.

Il viendra un temps où l'homme ne relèvera que de l'opinion de ses semblables.

Alors, il n'y aura plus de lois prohibitives.

C'est ainsi que j'interprète la parole de Jésus:

«Mon royaume n'est pas de ce monde.»

V

Ses idées philosophiques étaient au niveau de ses théories politiques. Par exemple, comme un de nos plus profonds penseurs, il disait, en parlant des destinées de l'humanité:

«L'homme est né pour être libre, intelligent et bon.

»Par son intelligence, l'homme marche à la vérité.

»Par sa liberté, l'homme aspire au bonheur.

»Par sa bonté, l'homme veut la justice.

»Vérité, bonheur, justice, voilà les éléments de la destinée humaine.

»La vérité et la justice sont la route; le bonheur est le but.

»Mais pourquoi faut de souffrances, d'injustices et d'erreurs dans le monde, si l'homme veut la vérité, la justice, le bonheur?

»C'est que primitivement l'ignorance était la condition de l'homme et de la société, et c'est de cette ignorance que sont sortis les fléaux qui nous accablent:

»L'égoïsme,

»La misère,

»Les fausses doctrines,

»Les lois injustes, etc., etc.

»Et ce sont ces fléaux qui ont perverti l'homme et l'ont condamné à d'horribles souffrances!…

»Mais une espérance immortelle le soutient!… La souffrance même force l'humanité à développer les ressources de sa nature. Sous l'aiguillon de la nécessité, le travail féconde la terre, crée l'industrie et les richesses; l'étude mûrit la raison de l'homme, anéantit successivement toute superstition, tout préjugé, toute erreur. Sur les ruines des sociétés subversives s'élèvent des sociétés moins injustes. L'humanité prend possession de sa puissance et déchire le voile qui lui cachait sa véritable destinée.»

VI

Paver de politique jusqu'aux pages d'une nouvelle, c'est dépasser les bornes des respect? qu'on vous doit, n'est-ce pas, mesdames? Oh! les feuilletonistes ont d'abominables lubies, j'en conviens. Tout aussi bien que les publicistes, il faudrait les accrocher à la lanterne! mais, que voulez-vous? chacun a ses petits défauts, nous comme vous chères lectrices. Gracieux chez votre sexe, ces défauts sont grossiers chez le nôtre! Qui est coupable? pas vous assurément; imaginez-vous que nous le soyons davantage! Cependant il existe un criminel! Si nous le cherchions, ce méchant, cet esprit du mal qui agace nos muscles, irrite nos nerfs, aigrit notre voix, exaspère nos doigts, met du feu sous nos pieds, de la lave dans notre corps, des épingles sur le coussin de notre fauteuil, des tisons ardents dans notre cerveau; Ah! oui, si nous le cherchions! Voyons:—où est-il? qu'on nous le montre? où se cache-t-il! qu'on nous l'apporte cet assassin, ce meurtrier, cet iconoclaste, ce déchireur de gazettes, ce rongeur de livres, ce…—Mesdames, placez-vous la main sur le coeur et vous le sentirez palpiter. Messieurs, tâtez-vous le pouls et vous compterez ses pulsations! il est dans notre sang, il est dans notre économie, il s'appelle la nature organisée.

A moi, cette découverte prouve que nul ne peut échapper à son caractère; à vous, elle ne prouve rien sinon, peut-être que je vous ennuie, mais elle prouve, en même temps, qu'Alphonse Maigret étant libéral, je suis bien obligé de le peindre avec ses qualités et ses imperfections.

VII

Or, Alphonse Maigret mis, par sa nouvelle position, en rapport quotidien avec les ouvriers, vit ses chaleureuses convictions s'épurer au creuset de l'infortune. Parmi ses compagnons d'atelier, il rencontra des gens actifs et intelligents; il se plut à leur inculquer une partie des connaissances qu'il avait acquises. Sa charité, son aménité lui firent de nombreux amis. Et ce qui est rare ses égaux, tout en le chérissant, gardèrent toujours vis-à-vis de lui une déférence entière. Il ne tutoyait personne, nul ne s'avisa de le tutoyer ou même de trouver mauvais qu'il ne se livrât pas à la familiarité ordinaire dans les chantiers. Un trait de courage, accompli on présence de tous ses camarades, acheva de lui gagner la considération de ceux qui, d'abord, l'avaient traité de «demoiselle.»

Certaine après-midi, qu'Alphonse était occupé à radouber un brick à la
Pointe Lévi, une tempête effroyable éclata tout à coup.

Le Saint-Laurent grossit avec une rapidité prodigieuse, ses grandes lames se déferlèrent sur la plage en mugissant; et les nombreux navires mouillés dans la baie dérapant sur leurs ancres, s'entre-choquèrent tumultueusement les uns contre les autres. Au fort de l'ouragan, une barque, partie de Québec, luttait contre la violence des flots pour atteindre le rivage; mais, quoique montée par trois hommes robustes, elle ne pouvait aborder et menaçait à chaque instant de chavirer. Les charpentiers, répandus sur la grève, cherchaient par leurs clameurs à encourager les malheureux bateliers: ces clameurs s'égaraient au milieu des éléments en furie! Soudain une vague énorme, bondissante, arrive. Ne la voyant pas venir, l'homme assis à la barre tourne le cap vers elle, et la montagne liquide s'abat comme une avalanche sur la frêle embarcation.

Un cri déchirant retentit! et pendant une minute, l'on n'entend plus que les mugissements de l'onde courroucée, le sifflement de la bise qui se lamente dans les agrès des paquebots.

—Une corde! attachez-moi une corde autour des reins! dit Alphonse.

On lui obéit.

Le jeune homme est dans le fleuve. Tantôt il nage, tantôt il plonge, et toujours il avance vers le lieu où les trois naufragés ont enfoncé.

Après dix minutes d'efforts inouïs; et après être resté longtemps sous les eaux, il reparaît tout à coup, tenant un homme par le bras.

Au moyen de sa corde, on l'aide à regagner la rive. Il dépose son fardeau, et, sans vouloir écouter les conseils des assistants, qui l'engagent à se reposa, il se jette dans le fleuve et en ramène bientôt une seconde victime. Mais alors ses facultés physiques épuisées ne lui permirent pas une troisième tentative, et le Saint-Laurent conserva sa dernière proie.

Je l'ai dit, cet acte d'intrépidité et de vigueur lui concilia, à jamais, les égards de quelques ouvriers qui, par jalousie, étaient disposés à le dénigrer.

VIII

Devenu promptement un habile charpentier et un mécanicien distingué, Alphonse Maigret gagna assez d'argent pour procurer une honnête aisance à sa famille. Il aurait pu vivre heureux et même monter les degrés de la fortune, en sacrifiant ses opinions politiques à ses intérêts personnels. Mais il était doué d'une âme trop noble, trop enthousiaste pour ne pas viser à la réalisation de pareilles doctrines. Non content de faire une propagande virulente contre le gouvernement anglais, il se mêlait à toutes les agitations, soulevées à cette époque, dans la population franco-canadienne, par des vexations que des agents de la Grande-Bretagne prodiguaient à ses compatriotes. Ayant appris qu'un mouvement populaire se préparait à Montréal, il y courut aussitôt. Mais l'insurrection fut étouffée à son éclosion, et notre démocrate, saisi avec plusieurs des conjurés, fut plongé dans un cachot.

Dans ce cachot, il rencontra un Irlandais du nom de Michael,—plus généralement connu sous celui de Mike, détenu pour délit criminel.

Mike était un homme résolu et entreprenant, Alphonse ne l'était pas moins. Les deux prisonniers conçurent un projet d'évasion. On sait comment ils l'exécutèrent: l'un fut repris, l'autre s'échappa, vint tomber chez mademoiselle Angèle, qui le fit transporter à la maison de Pierre Morlaix, où nous allons le retrouver en tête-à-tête avec la gracieuse enfant.

IX

Il était minuit.

Dans une petite chambre, coquette, riante, sur un lit tendu de rideaux blancs, bien propres, un jeune homme dormait.

Assise à son chevet, dans un antique fauteuil en joncs, une jeune fille reposait aussi.

Le sommeil l'avait gagnée, tandis qu'elle veillait son compagnon; sa tête alanguie s'était peu à peu affaissée sur son épaule, puis doucement, très-doucement, était allée se creuser un nid sur l'oreiller voisin. Dans ce combat entre sa volonté et la nature qui réclamait ses droits, les cheveux de la jeune fille avaient, peu à peu, rompu leur digue d'écaille, et maintenant ils inondaient le lit de leurs ondes parfumées.

A la lueur d'une veilleuse, on distinguait une scène charmante, scène comme les aime un poëte.

Placée sur une petite table, en arrière des deux personnages, la veilleuse, de sa clarté limpide, en lutte avec l'ombre, les enveloppait comme sous une gaze diaphane, à travers laquelle, les formes, les angles, se noyaient harmonieusement.

Il eût fallu le pinceau de Paul Véronèse pour peindre la mélodie de ces deux têtes, se détachant sur la blancheur immaculée du lit, au milieu d'un crépuscule, vaporeux.

Rien de heurté dans les contours, rien de brusque dans les teintes—c'était cette dégradation, ce fondu de toutes les couleurs, ce moelleux de linéaments qui font l'honneur et le désespoir des artistes.

Les deux jeunes gens, nous n'avons pas besoin de le dire au lecteur, avaient nom Angèle et Alphonse.

X

Seul le bourdonnement de quelques moustiques et le frémissement d'une phalène, voltigeant autour de la lampe, troublaient le calme de la nuit.

A ces sons imperceptibles se mêlait le murmure de la respiration régulière des deux dormeurs.

Bruits argentins comme une symphonie lointaine.

Tout à coup, le jeune homme fit un mouvement.—La jeune fille ne bougea point. Son haleine continua de moduler ses aspirations et expirations alternatives.

Le premier mouvement d'Alphonse fut suivi d'un deuxième. Ensuite, il ouvrit les yeux. Mais il les ferma presque aussitôt, ne pouvant supporter le faible éclat de la lumière.

Plusieurs minutes s'écoulèrent sans qu'il songeât à dessiller les paupières. Il rappelait ses souvenirs, les coordonnait dans son cerveau. Après avoir ainsi revisité Québec, sa ville natale;—sa pauvre vieille mère, ses frères et soeurs, ses compagnons d'atelier que la nouvelle de son arrestation avait navrés de douleur; après avoir repassé les diverses péripéties de la conspiration dont il était victime; après avoir aperçu sa prison, assisté à sa propre évasion; après être entré dans la chambre d'Angèle l'ange qui l'avait sauvé; après avoir senti son coeur battre d'une douce émotion, à la réminiscence de ce que sa protectrice avait fait pour lui, Alphonse voulut revoir le tableau dont il pressentait plutôt qu'il n'avait vu les charmes.

Le délicieux visage d'Angèle, soutenu dans sa main gauche, était tourné vers le sien, si près que celui du malade se baignait dans les effluves d'un souffle embaumé, si près que les boucles soyeuses de la belle jeune fille se mariaient à la brune chevelure du jeune homme.

Longtemps, longtemps, Alphonse la regarda, dans une muette extase, oubliant les âpres élancements de la blessure qu'il avait à l'épaule oubliant sa situation, comprimant les pulsations de son sein, retenant son haleine, de peur de l'éveiller.

Par hasard, le bras du jeune homme étendu sous le cou de la jeune fille, lui tenait lieu de coussin.

Qui pourrait dire ce qu'éprouva alors le charpentier encore sous le coup des violentes commotions cérébrales qu'il avait éprouvées?

Angèle rêvait, car un chaste sourire voguait sur ses lèvres vermeilles comme le bouton de la rose de mai.

Lui aussi, il crut qu'il rêvait, ou que son âme avait quitté son enveloppe d'argile pour s'élever dans des sphères inconnues.

Son esprit vierge, enclin à la contemplation, n'avait jamais imaginé que la vie pût présenter des sensations tellement enivrantes, qu'on désirât la mort pour les emporter avec soi dans la tombe.

Et, cependant, toutes les pensées d'Alphonse étaient pures et saintes.

Il était heureux d'un bonheur étrange, dont l'affaiblissement de son cerveau, par une fièvre violente, exaltait les jouissances jusqu'à l'infini.

XI

Soudain la sonnerie d'une vieille horloge, appendue à la muraille, fit entendre ce ron-ron enrhumé qui précède le choc du marteau sur le timbre, et Angèle s'éveilla en sursaut.

Mu d'un sentiment exquis, dont les femmes sauront apprécier toute la délicatesse, Alphonse feignit aussitôt de dormir.