A cet instant, un bruit de pas lointain se fit entendre.
—Vite! vite! fit Pierre; prends par la rue Sainte-Catherine et la rue
Saint-Laurent.
—N'oubliez pas, dit la jeune fille, de faire disparaître de la chambre tout ce qui indiquerait sa récente occupation.
—Bien; marche et que Dieu vous protège!
X
Celui qui se réveille, à la suite d'une violente maladie et se trouve transporté dans un appartement qu'il n'a jamais vu, en tête-à-tête avec une jeune fille inconnue, mais ravissante; étrangère, mais empressée, mais attentive comme une soeur, celui-là s'imagine être le jouet d'un rêve et longtemps refuse de croire à la réalité. Puis, insensiblement, à mesure que ses sens s'ouvrent à la lumière, il repasse ses souvenirs, compare son passé avec son présent, et s'il est jeune, s'il est libre, il supplie l'Être suprême de prolonger l'état de souffrance qui lui vaut un pareil bonheur. Ce n'est que lorsqu'il est endolori et affaibli par des peines physiques ou morales, que l'homme apprécie la femme à sa juste valeur. Tant qu'il est valide et heureux, il considère assez généralement l'autre partie du genre humain comme inférieure à lui. Mais, viennent la maladie, les tribulations, l'homme préfère la société de la femme à celle de l'homme, parce que la femme a toujours à sa disposition des trésors de tendresse, des délicatesses de prévoyance que les hommes ne possèdent pas. De son côté, la femme, auprès d'un valétudinaire, semble abandonner la faiblesse ordinaire à ses semblables, pour grandir en raison de la défaillance de l'homme. Elle est fière de la supériorité que, temporairement, elle exerce sur lui. Elle se figure presque, en ramenant un homme dans le sentier de l'espérance ou de la vie, faire de lui un personnage nouveau dont elle est la créatrice. Ne soyons donc pas étonné si un amour réciproque finit fréquemment par embraser celui qui reçoit les soins et celle qui les donne. Chez tous deux cet amour est le fruit de l'égoïsme:—Égoïsme de la reconnaissance chez le premier, égoïsme de l'artiste chez l'autre.
XI
Angèle manégeait parfaitement un cheval. Façonnée sa main, la Grise emportait son léger véhicule avec une rapidité aérienne, et, en quelques minutes, les dernières maisons de Montréal disparurent dans les brumes de la nuit.
La chaleur avait été intense pendant toute la journée précédente, et un orage, chassé par le vent à l'heure du crépuscule, rassemblait alors ses nuées vers l'orient. Nulle brise ne faisait frissonner les feuilles des arbres, nul oiseau matinal ne saluait de son ramage l'approche de l'aurore; mais, du Saint-Laurent s'élevaient des vapeurs blanchâtres, et de fréquents éclairs lacéraient les limites de l'horizon.
Plongé dans une sorte d'abattement fiévreux, Alphonse Maigret restait insensible aux menaces de la nature. Il se pensait le héros d'un des contes d'Hoffmann. Angèle, agitée par mille émotions diverses, restait muette. L'un et l'autre néanmoins se sentaient nager sur un océan de félicité, que troublait à peine l'imminence des périls dont ils étaient environnés. Le jeune homme jouissait du présent, sans définir la béatitude qui l'inondait; la jeune fille jouissait de l'avenir, sans en distinguer les couleurs.
Elle naissait à la vie, en naissant à l'amour.
Être aime de lui, tel était désormais l'unique désir d'Angèle.
Et lui, l'aimait, Angèle le savait; les regards d'Alphonse, le tremblement de sa main dans la sienne, ne lui avaient-ils pas prouvé qu'elle était payée de retour!
Quand on aime sincèrement pour la première fois, on se demande comment l'on a pu exister auparavant, sans amour; puis, l'on s'abandonne à la joie, et le vide du coeur fait place à une suave ivresse, dont la mort seule peut éteindre le souvenir.
XII
La calèche brûlait la route en soulevant des flots de poussière; les deux jeunes gens n'avaient pas encore échangé une parole, lorsque tout à coup le ciel s'illumina d'une lueur fulgurante, accompagnée d'un épouvantable coup de tonnerre!
Effrayée par l'éclair et par l'explosion de la foudre, la Grise fit un violent écart.
Angèle essaya de la maîtriser; mais, surprise au moment ou elle s'y attendait le moins, au lieu de rendre les rênes, elle les tira à elle, et l'animal continua de reculer vers le fossé qui bordait le chemin.
—Lâchez les guides! lâchez les guides! lui dit Alphonse.
Il n'était plus temps!
La voiture roula dans le fossé!
Par bonheur, un gros peuplier l'arrêta dans sa chute et l'empêcha de se renverser sur le côté.
Angèle alors sauta à terre, saisit le cheval par la figure, et le ramena sur la route.
—Mon Dieu! dit-elle, en se rasseyant à côté d'Alphonse, vous n'êtes pas blessé, j'espère!
—Non, répondit le charpentier, mais vous?
—Oh! moi, reprit-elle en souriant, j'en suis quitte pour la peur. Maudite étourdie, je ne sais vraiment à quoi je songeais…—Qu'est-ce donc encore? voici la Grise qui refuse d'avancer. Ah! miséricorde divine, qui sont ces hommes?
XIII
La calèche avait atteint la lisière du bois. Trois individus, de mauvaise mine, se tenaient debout derrière un arbre abattu qui barrait le passage.
—Stop, cria l'un d'eux avec un brogue[25] très-prononcé.
[Note 25: Patois irlandais.]
L'injonction était inutile, car la Grise s'était arrêtée court devant l'obstacle, en reniflant bruyamment l'air et en frappant du pied.
—Sainte-Vierge! murmura Angèle, serait-ce des brigands?
—Que voulez-vous? demanda Alphonse en élevant la voix autant qu'il put.
—Chut! taisez-vous, reprit la jeune fille, posant ses doigts sur les lèvres de son compagnon; si c'étaient des gens envoyés à votre poursuite?
—La bourse ou la vie! répondait en même temps l'homme qui les avait apostrophés.
—Ce sont des voleurs, rassurez-vous dit Maigret à sa libératrice.
Les trois hommes avaient franchi la barrière qui les séparait des voyageurs, et deux d'entre eux s'étaient approchés de la voiture, tandis que le troisième maintenait le cheval par la bride.
—Pas de cri, dit le premier interlocuteur en armant un pistolet; si vous appelez, vous êtes morts!
—Nous ne possédons rien, mademoiselle et moi, répondit Alphonse en anglais.
—C'est ce que nous verrons. Mais hors de la voiture.
—Ce monsieur est malade! dit Angèle dont l'amour exaltait le courage jusqu'à l'héroïsme.
—Est-ce que nous nous serions trompés? marmotta le bandit. John, passe-moi la lanterne.
Le personnage apostrophé tira de dessous sa souquenille une lanterne sourde, et la remit à son camarade.
Celui-ci la porta à la hauteur du visage d'Alphonse, et recula d'un pas.
—By Jesus-Christ! vois-je ou ne vois-je pas clair? s'écria-t-il.
—Mike! dit Alphonse avec non moins d'étonnement.
—Mon compagnon de prison!
—Vous êtes aussi échappé!
—Eh! grâce à vous, monsieur, j'ai dit adieu à la jug [26]. Une coquine de balle m'avait caressé le pouce, quand nous chevauchions sur le mur, vous vous rappelez,—ce qui m'avait fait faire un saut de carpe et retomber sur le préau. On m'empoigna et me mit à l'infirmerie. C'était mon affaire; car, le lendemain, je pris honnêtement congé de notre geôlier par la porte de sa cassine.
[Note 26: Littéralement cruche; en argot anglais, prison.]
—Et maintenant?
—Maintenant, je cherche à gagner ma pauvre vie. Si vous avez besoin de moi, je suis tout à votre disposition. Oh! je sais obliger qui m'a obligé!
—Je voudrais passer; je suis très-pressé.
—Les chiens de policemen seraient-ils encore sur votre piste?
—Oui.
—Allons, les anciens, cria Michael à ses complices qui ne soufflaient mot, allons, nous avons commis une erreur. Respect à ce bourgeois! Débarrassons la route.
S'étant mis à l'oeuvre, ils écartèrent l'arbre. Puis, l'Irlandais revint vers la voiture, se hissa sur le marchepied, et dit à Maigret:
—Jurez-moi, sur le salut de votre âme, que jamais vous ne parlerez de notre rencontre ici.
—Je le jure, répliqua Alphonse.
—Puis-je aussi compter sur la parole de cette demoiselle!
—Oh! oui, s'écria vivement Angèle.
—C'est bien, dit Mike; allez!
Aussitôt, la calèche s'éloigna à fond de train. Mais, elle n'avait pas fait un mille, que deux coups de feu ébranlèrent tous les échos de la montagne.
—Ciel! entendez-vous? balbutia la jeune fille.
Soit qu'il fût entièrement brisé par la diversité de ces secousses successives, soit qu'il fût absorbé par ses réflexions, le charpentier n'entendit ni les détonations lointaines, ni l'apostrophe de son amie.
XIV
Profitons de la distance qui sépare encore notre fugitif de la Côte-des-Neiges, pour entrer chez M. Jobinet (où il doit trouver un asile) et faire connaissance avec ce personnage.
M. Jobinet est Français d'origine; il réside au Canada depuis une quarantaine d'années, y a fait une belle fortune dans le commerce des chevaux, et jouit en ce moment, de douze lustres bien sonnés. Nul symptôme de caducité n'accompagne sa vieillesse, riche de verdeur, de force et d'élasticité.
M. Jobinet, dans ses rapports de maquignonnage avec les Yankees, s'est pénétré de l'excellence des institutions libérales; aussi le cite-t-on, à dix milles à la ronde, comme un homme de progrès; mais, M. Jobinet possède de bons lots de terre au soleil, trois maisons à la ville, une à la campagne, des louis d'or, «en veux-tu, en v'là,» et personne ne s'avise de contrecarrer M. Jobinet. «Quand on est gréé comme lui, disent les habitants, on a ben l'droit d'prendre le vent qu'on veut.»
M. Jobinet avait été le fournisseur de Pierre Morlaix. Carillon, la Brune, ces incomparables bêtes, dont le souvenir arrachait encore des larmes aux yeux du charretier, étaient sorties du haras de M. Jobinet. Pas besoin d'ajouter, après cela, que Pierre avait pour le susdit M. Jobinet une estime mêlée de vénération et de respect. Les deux célibataires,—car M. Jobinet était demeuré fidèle à saint Nicolas en dépit de toutes les séductions,—vidaient quelques flacons de vieux vins français, chaque fois que des affaires appelaient Pierre Morlaix à la Côte-des-Neiges. Leur attachement réciproque avait crû en raison de la somme d'expansion que leur avait procuré la bouteille.
Un jour, M. Jobinet s'aperçut qu'il était trop seul. Il pria son ami Pierre de vouloir bien lui confier Angèle, jeune fille que le charretier avait adoptée. Mais, celui-ci secoua la tête:
—Voyez-vous, m'sieur, dit-il, n'était que moi je consentirais, mais
Angèle refusera. L'enfant est fière, ah! dame!
—Amène-la moi, je la déciderai.
Morlaix amena Angèle le lendemain. L'ex-maquignon lui soumit ses propositions:
—Demeurez avec moi, mademoiselle; je vous traiterai comme j'aurais traité ma pauvre fille, si j'en avais eu une; me voici vieux; hé! hé! la mort approche, je suis sans héritier direct, etc.
Ses tentatives furent infructueuses. Angèle ne voulait rien devoir à personne: elle rejeta poliment les offres brillantes de M. Jobinet. Tout ce qu'il put obtenir d'elle, c'est qu'elle viendrait chaque dimanche «s'ennuyer» (ce fut son expression) auprès de lui.
Angèle tint parole, et au lieu de s'ennuyer avec l'ancien marchand de chevaux, elle trouva tant de charmes dans sa conversation, qu'elle lui renouvela scrupuleusement ses visites, chaque semaine.
M. Jobinet avait reçu une éducation passable dans sa jeunesse.
Plus tard «il avait roulé sa bosse» sur trois parties du monde.
A défaut d'érudition, il était doué d'une mémoire heureuse, d'un jugement sain, et avait largement profité de ses voyages pour étudier les hommes et les choses. Quelques grains de sel, dont il savait, à propos, assaisonner ses récits, en relevaient la saveur et soutenaient l'attention de ses auditeurs.
La fréquentation du bon vieillard profita beaucoup à Angèle; et M. Jobinet ne tarda guère à concevoir, pour l'adorable jeune fille, cette tendresse idolâtre que les gens âgés conçoivent habituellement pour les derniers fruits de leur sénilité, ou pour ceux qui parviennent à ranimer la flamme agonisante de leur sensibilité.
Alors, il supplia notre amie de renoncer à ses travaux manuels, et de prendre part aux richesses qu'il avait amassées. Il essaya de faire jouer en elle les ressorts de la coquetterie, de la vanité,—les deux mobiles principaux des femmes;—tout fut inutile.
Il dut s'incliner devant l'obstination de la jeune fille.
Mais, désireux de lui épargner de la peine quoi qu'il lui en coûtât, au moyen d'un tiers, M. Jobinet commanda à Angèle divers ouvrages de couture qu'il lui paya fort cher et revendit ensuite à vil prix.
Cette délicate supercherie eut l'effet qu'il en attendait. Au lieu de végéter, comme la plupart de ses compagnes qui gagnent difficilement assez pour subvenir aux frais de leur entretien, Angèle vivait dans une abondance presque luxueuse.
XV
Maintenant que nous avons esquissé les relations de quelques-uns de nos personnages avec M. Jobinet, retournons à la calèche qui arrive au village de la Côte-des-Neiges.
L'aurore se levait derrière un rideau de lourds nuages noirs, et quelques grosses gouttes de pluie commençaient à tomber.
Angèle dirigea la Grise dans une étroite allée encaissée entre des haies d'aubépines, et, bientôt, longea une clôture formée par d'épais buissons artistement taillés.
Derrière la clôture, on apercevait un vaste jardin potager borné au sud par une charmante maison de campagne.
—Attendez une minute, dit la jeune fille en arrêtant près de la porte de la clôture.
Elle sauta à terre, ouvrit la porte simplement fermée par un lien d'osier, et s'avança vers une fenêtre de l'habitation. Au moment où elle atteignait cette fenêtre elle s'ouvrit, et un homme montra sa tête.
—Comment! est-ce possible? vous, mon enfant!
—Monsieur Jobinet, j'ai un service à vous demander.
—Entrez, alors.
—Non.
Et la jeune fille se hâta de raconter les aventures de son protégé.
—C'est grave, dit M. Jobinet; mais, il n'y a pas à hésiter. Les domestiques ne sont pas encore debout. Nous le déposerons provisoirement dans la chambre Bleue. Elle donne sur le jardin. On le passera par la croisée. Dans la journée, j'aviserai… Bien; allons le chercher.
M. Jobinet sortit immédiatement.
Au bout de cinq minutes, Alphonse Maigret fut établi, dans la chambre
Bleue, sur un lit de camp qu'Angèle s'était empressée de lui dresser.
—A présent, dit le vieillard à la jeune fille, je vais vous reconduire, afin de détruire les soupçons que pourrait faire naître votre venue ici, et donner des ordres pour que M. Maigret ne soit pas troublé durant mon absence.
Ils montèrent en voiture, et reprirent le chemin de Montréal. Comme ils touchaient à la lisière du bois, près de Mile End, la Grise fit un faux pas, et l'animal s'affaissa sur les jarrets.
M. Jobinet descendit pour aider le cheval à se relever.
Mais, en se baissant, il remarqua que le sol était violemment foulé et couvert de traces rouges, qui partaient d'une mare de sang dans laquelle la Grise avait glissé, et s'étendaient jusqu'au fourré.
—Que signifie cela? s'écria-t-il.
—Qu'est-ce! s'enquit Angèle en se penchant sur le rebord de la calèche.
—Oh! fit-elle avec un geste d'horreur, du sang! Ces coups de pistolet…
—Que dites-vous!
—Ah! je ne vous ai pas encore appris!
—Une carte! interrompit M. Jobinet; mais elle est déchirée.
Et il tenait à la main un morceau de carton glacé sur lequel on lisait la moitié d'un nom.
—Montrez! dit Angèle.
—Voici, mon enfant, dit le vieillard en lui présentant l'objet tout maculé de boue et de sang.
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| Mme et M. Bourg
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—Un crime! balbutia la jeune fille.
SIXIÈME PARTIE
UNE HISTOIRE SANGLANTE
I
Il est dix heures du soir environ. La pluie tombe à torrents; des éclairs blafards déchirent le manteau des astres; les roulements du tonnerre remplissent l'espace de sons sourds et caverneux, et le Saint-Laurent, mêlant sa voix à celle de la tempête, déferle bruyamment ses lames moutonneuses contre les jetées du rivage.
Les quais de Montréal sont déserts, les nombreuses tavernes de la rue des Commissaires et de la rue de la Commune, closes, pour la plupart.
Seuls quelques rares fanaux, élevés sur la grève, guident la marche des navires attardés.
La nuit est plus noire que l'aile du corbeau, plus affreuse qu'une légende allemande.
Vous entendez le craquement des vaisseaux, qui s'entre-choquent, le grincement de leurs chaînes, le sifflement des rafales dans leurs agrès, et, par-dessus tout, le grondement rauque et formidable des éléments en furie.
Batelier, prends garde à ton esquif; passant, prends garde à ta bourse: amis, hâtez-vous de rentrer au logis; car la ruine, la désolation, la mort, planent de toute leur envergure sur la ville de Montréal.
Voyez, de l'ouragan c'est le cours furieux,
Terrible, il prend son vol, et dans des flots de poudre,
Part, conduisant la nuit, la tempête et la foudre.
II
Silence! Écoutons:
O'er the glad waters of the dark blue sea,
Our thoughts as boundless, and our souls as free,
Far as the breeze can bear, the billows foam,
Survey our empire, and behold our home!
These are our realms, no limits to their sway,
Our flag the sceptre all who meet obey,
Ours the wild life in tumult still to range
From toil to rest, and joy in every change…
Des applaudissements frénétiques accueillent ces paroles lancées comme un défi à la fureur de la nature.
Qui ose porter cet insolent cartel?
Paix! le chant continue:
Oh! who can tell? not thou luxurious slave!
Whose soul would sicken over the heaving wave;
Not thou, vain lord of wantonness and case!
Whom slumber soothes not pleasure cannot please.
Oh! who can tell? save he whose heart hath tried,
And danced in triumph o'er the waters wide.
The exulting sense the pulse's maddening play,
That thrills the wanderer of that trackless way?[27]
[Note 27: Voici la traduction aussi littérale que possible de ce morceau:
«Sur Fonde joyeuse de la mer azurée, sans bornes comme notre esprit et nos âmes, aussi loin que peut souffler la brise, et que la vague écumante peut mugir, contemplez notre empire, voyez notre demeure! C'est là qu'est notre royaume; sa domination n'a pas de limites. Notre sceptre est le drapeau auquel tous doivent obéir. Notre vie errante est de toujours passer du travail au repos que la joie accompagne à chaque changement. Oh! qui peut le dire! Ce n'est pas toi esclave de la luxure! toi dont l'âme tremble à l'aspect de la vague qui s'élance, ni toi, seigneur vaniteux, adonné au libertinage et à la paresse! toi que le sommeil ne calme pas. Oh! qui peut le dire! si ce n'est celui qui l'a essayé, qui a été bercé en triomphe sur l'immense sein des mers, qui a senti cette émotion enivrante, cette pulsation accélérée qui fait battre le coeur du voyageur qui sillonne les eaux sans laisser de traces.»]
Les applaudissements redoublent, et la nuit est toujours aussi noire que l'aile d'un corbeau, plus affreuse qu'une légende allemande.
Vous entendez le craquement des vaisseaux qui s'entre-choquent, le grincement de leurs chaînes le sifflement des rafales dans leurs agrès, et, par-dessus tout, le grondement rauque et formidable des éléments en furie.
III
Pénétrons dans une taverne, située à l'extrémité ouest de la rue de la Commune. C'est de là qu'est parti le chant dont nous venons de reproduire quelques vers.
La bar est inoccupée pour le moment, mais dans une petite salle attenante, nous trouverons trois individus en train de boire, fumer, causer, chanter.
Ces trois individus sont ivres. On s'en aperçoit à leur contenance, à leurs cris, à leur conversation, et surtout à deux bouteilles de whiskey, vides à côté d'eux.
L'un répond au nom de Mike ou Michaël indifféremment: nous le connaissons.
C'est un homme de haute taille, sec comme un échalas; il a le teint lie de vin, les yeux vifs, clignotant sous des sourcils roux, épais; le nez crochu comme le bec d'un oiseau de proie; la bouche démesurément fendue; les bras longs, les doigts osseux, cuirassés d'un enduit de poussière et de crasse, lequel, pour être enlevé, exigerait l'excoriation de l'épiderme, et, enfin il porte l'accoutrement le plus multipièce, le plus misérable qu'il soit possible d'imaginer.
Ses compagnons ne lui cèdent pas un point, en laideur et en malpropreté physiques. Hâtons-nous cependant d'ajouter, pour l'acquit de notre conscience, que Mike est leur maître en laideur et en malpropreté morales.
Mais, comme disait l'Irlandais, chacun a ses défauts et ses qualités. N'est pas honnête homme qui veut bien, et, mourir pour mourir, autant vaut se pâmer au bout d'une corde que de râler sa dernière heure sur un lit de plume.
Décidément Mike était un philosophe de l'école des optimistes, et certes, il ne manquait qu'un peu d'érudition pour composer son épitaphe comme feu Villon, ou pour disserter sur l'excellence de ce monde comme le brave docteur Pangloss.
IV
—Ohé! bar-keeper[28], une bouteille! cria tout à coup l'un des trois hommes.
[Note 28: Garçon.]
—Bast! il est sourd, dit un autre. Va chercher la bouteille, nous nous servirons nous-mêmes.
—J'approuve, appuya Mike. Mais, mille sabords, changeons de système. Je veux du punch; faisons du punch. C'est moi qui paie, allons!
—Chante-nous quelque chose, reprit le premier interlocuteur, en déposant sur la table les objets nécessaires pour préparer le punch.
—Oui, chante-nous le chant du Corsaire, dit le second.
Et l'Irlandais d'union puissant, quoique éraillé, entonna l'hymne dont nous avons cité des fragments plus haut.
Ses convives ne l'interrompaient que pour pousser des hourrahs furibonds ou porter le verre à leurs lèvres.
—C'est superbe!
—Magnifique!
—A la santé de Mike!
—A la vôtre!
—Ou as-tu appris cela, chum?[29]
—Ça! Ah! vous voulez savoir où j'ai appris ça, mes pigeons?
—Dis-le nous…
—Mille millions d'écubiers, où j'ai appris ça? eh! où apprend-t-on de pareilles chansons?—
[Note 29: Camarade.]
En mer, et pas sur le plancher des vaches! Hé! hé! c'est que j'ai été matelot, moi; pas marinier d'eau douce comme vous autres, gens de cages,[30] bons, tout au plus à manoeuvrer des perches ou des guenilles de toiles, grandes comme l'aile d'un goëland.
[Note 30: Trains de bois flotté.]
—Fais pas tant tes embarras!
—Mes embarras! Qui est-ce qui prétend que je fais mes embarras! Est-ce que je n'ai pas servi à bord du Corbeau, moi!
—Le Corbeau!
—Oui, le Corbeau, une corvette de plus de vingt canons, rien que ça, et des mâts, fallait voir! et des voiles, larges comme la place d'Armes, ni plus ni moins; parlez-moi d'un bijou de navire comme celui-là. Ça vous filait ses seize milles à l'heure, et quand ça se mettait en colère….
—Eh bien?
—Ah! ah! quand le Corbeau se mettait en colère, mes agneaux, répondit Mike, en se pinçant le nez d'un air narquois; quand le Corbeau se mettait en colère, ah! dame, malheur à qui se trouvait à portée de sa griffe; le capitaine Larençon n'y allait pas de main morte.
—Le capitaine Larençon?
—Oui, le commandant du Corbeau, que j'ai, par parenthèse, dépêché vers le diable. Fier homme autrefois, mais…
—Mais? Il m'avait joué des tours, et, ma foi, j'ai dû éviter une peine au bourreau. Buvons!
V
—Donc, dit l'Irlandais, à qui l'ivresse déliait la langue, donc, le capitaine Larençon était un dur à cuire, dans son temps. Un jour il me condamna à un mois de fer, pour une bagatelle, et, ma foi, je n'avais jamais bien digéré ce boulet-là. Voilà que nous venions de capturer un brick, chargé de Jamaïque. Je me trouve de quart. Il faisait noir comme dans la gueule d'un four, et froid…. c'était sur les côtes de Saint-Jean, c'est tout dire. Voilà que je me dis: Mike, tu dois avoir soif; et voilà des barriques qui ne demanderaient pas mieux que de t'aider à passer ton quart. Mais le capitaine qui a défendu de se rafraîchir avant demain—le capitaine, bast! il n'y verra que du feu, le capitaine. Sur ce, je m'approche galamment d'une barrique, fais sauter doucement la bonde, coupe un morceau, de la jambe de mon pantalon et plonge ledit morceau dans le liquide embaumé… vous comprenez, je m'en suis repassé à gogo… Par malheur, j'oubliai de refermer la barrique, pour faire un somme à côté… Le lendemain, nom d'une écoutille! je m'éveille dans la cale, en tête-à-tête avec une populeuse colonie de rats!
—Drôle, dit un des buveurs.
—Oui, très-drôle, ajouta l'autre.
—Donc, poursuivit Mike, donc je me suis mis en tête de faire des miennes ou plutôt d'en faire à notre capitaine Larençon, j'avais sa cale sur la conscience! Je fis ma punition. C'était dur, mais j'avais mangé de la racine de patience. Ça m'est souvent arrivé… de manger de ce végétal. Mille écoutilles! on n'est pas matelot pour sucer des pruneaux du soir au matin, ou réciproquement, vice versa, comme disait le capitaine; à votre aise! Or voilà-t-il pas que notre commandant m'avait pris en affection, oh! mais une affection, comme on en voit peu, une affection… enfin, il ne m'appelait plus que son très-cher Mike, le vieux caïman! histoire de m'amorcer, vous comprenez. Donc nous étions au mieux: Mon bon Mike par ci, mon excellent Mike par là, et moi qui vous lui en gardais une…. soignée? j'ai toujours eu l'estomac rebelle à certains mets. Mais, ma foi, je m'étais laissé séduire; oui, tel que vous me voyez, j'étais comme le chien couchant du capitaine Larençon, brigand de capitaine, va! Il l'a payé cher… hé! hé!—Verse-moi un verre du punch, John!
L'individu apostrophé s'empressa d'obéir.
—Allons, à la santé de là Camarde! dit l'Irlandais, en élevant son verre, plein jusqu'au bord.
—La Camarde, qu'est-ce que cela?
—La Camarde, oh! rien… une vieille histoire… une femme la Camarde, il y a une quarantaine d'années… on le disait du moins de mon temps.
—Qu'est-elle devenue? demanda John en suant sang et eau pour allumer sa pipe qu'il avait oublié de bourrer.
—La Camarde, fit le dernier membre du trio, fermant à demi les yeux et se renversant sur le dossier de sa chaise, comme un homme qui veut retrouver la mémoire en isolant son attention des objets extérieurs!
—Oui, la Camarde! eh! tu l'as connue, l'Cageux, reprit Mike. Combien y a-t-il de temps que tu habites le pays?
—Le pays, répéta le personnage interpellé sous le nom de l'Cageux; le pays? hum! bien vingt ans pour le moins.
—Vingt ans! vingt ans! murmura Michaël, dont l'ivresse commençait à embarrasser l'esprit vingt ans! Bateau, vingt ans! ça s'est vu! vingt ans! dis-tu pas qu'il y a vingt ans que tu broutes les prairies coloniales, hein! l'Cageux?
—Vingt ans, répéta celui-ci flegmatiquement. Oui, à présent, j'en suis bien sûr, ça me paraît clair comme de l'eau de roche; il y a vingt ans que je suis venu au Canada, sur le Saint-Laurent. C'était en 18…
—Dix et dix font vingt, ton raisonnement me semble juste, répondit l'Irlandais.
—Très-juste, appuya l'Cageux. Oui; c'est bien ça, dix et dix font vingt, je suis venu au Canada au 18… Mais qu'a donc John, avec son brûle-gueule?
—Mon brûle-gueule! il ne veut pas fumer, le brigand! croiriez vous ça?
—Eh! par l'ancre de miséricorde, emplis-le de tabac et ne t'échiné pas à aspirer de l'air échauffé.
—Mais….
—Mais, imbécile, ne t'aperçois-tu pas que le fourneau de ta pipe est, en ce moment, aussi vide que ta poche!
—Tiens, c'est ma foi vrai, dit John après s'être assuré du fait.
—Or ça, continua Mike, dont le jugement était complètement englouti sous les nombreuses libations alcooliques qu'il avait offertes à son gosier, or ça, je m'en vais, chums, vous conter une histoire.
—Une histoire, répliqua l'Cageux, bah! ça endort, les histoires; moi j'aimerais mieux des chansons; la Marseillaise, par exemple.
—Tu dis? s'écria John qui était parvenu à allumer sa pipe.
—De par tous les sabords du Corbeau, il parle de la Marseillaise, répartit Michael; la Marseillaise! Ah! oui; une fière chanson. Faut entendre le Français la chanter. Là-bas, en mer… c'était en la chantant, la Marseillaise, qu'ils vous couraient à l'abordage… la Marseillaise, ah! mais je la sais, je me la rappelle, moi! Attendez un peu:
Allons, enfants de la patrie,
Le jour de gloire est arrivé!
—Comprends pas, dit John.
Contre nous de la tyrannie,
L'étendard sanglant est levé!
—Quand je te dis que je comprends pas.
—Pas moins certain que c'est joliment joli, dit le l'Cageux. Celui qui vous a fabriqué cet air-là n'était pas manchot.
—Ça ne vaut pas mon histoire, reprit Mike; voulez-vous que je vous la conte, mon histoire? ça nous fera passer le temps.
—Marche.
—Auparavant, rinçons-nous l'entrepont, dit Mike en se versant une rasade.
—L'entrepont! dit John avec surprise; l'entrepont; qu'est-ce que c'est que ça, l'entrepont?
—Imbécile, proféra l'Cageux, riant à gorge déployée.
—By God! s'écria John saisissant une bouteille par le goulot, d'un air courroucé.
—V'lan! dit le Canadien qui saisit une autre bouteille et la lança à la face de son compagnon.
—Attrape! riposta aussitôt l'autre avec un mouvement semblable.
Les deux projectiles lâchés simultanément dans des directions diamétralement opposées, se rencontrèrent au milieu de leur parcours, et brisés par la violence du choc, s'éparpillèrent en morceaux sur la table.
—C'est bête ça, dit l'Irlandais, remarquant que quelques éclats de verre étaient tombés dans le vase qui contenait le punch au rhum.
—Bête! qu'est-ce qui dit que c'est bête? hurla John.
—Moi, répondit l'Irlandais, sans perdre son sang-froid. Oui, je dis que c'est bête. L'Cageux et toi, vous n'avez pas le sens commun. Voilà, pour le moins, une bouteille de punch perdue! si c'est pas…..
—Au diable! interrompit John, emporté par une sorte de délire et empoignant, en même temps, une autre bouteille.
—Eh! eh! ça va se gâter, dit imperturbablement l'Irlandais.
—S'il a le malheur de bouger, commença l'Cageux.
—Il s'en gardera bien, reprît Mike.
—Et il sortit de sa poche un long couteau-poignard, dont il s'amusa à brunir la lame sur le revers de sa main.
—Lâches, râla John, d'une voix étranglée par la rage.
—Possible, possible, dit l'Irlandais, examinant la pointe affilée de son arme aux rayons douteux de la chandelle qui éclairait cette scène.
—Lâches! oui, vous êtes des lâches, réitéra John; deux contre un… lâches!
—Laisse, Mike, dit l'Cageux, je me charge de lui refroidir le sang à moi tout seul. Ah! il s'imagine….
En disant ces mots, notre homme s'était levé et se préparait sans doute à fondre sur son adversaire; mais avant qu'il eût eu le loisir d'exécuter son dessein et même d'achever sa phrase, la bouteille que John serrait entre ses doigts crispés, dardée avec violence, venait l'atteindre au front.
VI
Heureusement pour lui, l'Cageux avait la fêle couverte d'une épaisse chevelure, dont les mèches drues et plantureuses tombaient jusque sur ses yeux; aussi le coup, affaibli par cette sorte de casque capillaire, ne lui causa d'autre mal qu'un étourdissement passager.
Cependant la scène menaçait de devenir sérieusement dramatique, lorsqu'un quatrième personnage entra dans le cabinet où se tenait Mike et ses deux compagnons.
—Ah ça! s'écria le nouveau venu avec un air de mauvaise humeur prononcée, j'espère que vous allez me cesser ce tapage-là, ou je vous envoie tous vous rafraîchir au Saint-Laurent. Voudriez-vous pas que la police….
—Chut! dit Mike, voilà un mot qui a le privilège de me déchirer les oreilles en quarante-cinq parties inégales, bateau!
—Bas les couteaux! bas les couteaux! enjoignit le bar-keeper, remarquant en ce moment John et l'Cageux, qui, armés chacun d'un poignard, se disposaient à s'écharper pour la plus grande gloire de leur ébriété respective.
—Laisse donc ces enfants se divertir un brin, Stephen, dit l'Irlandais, en s'adressant au cabaretier.
—Attends, tu vas voir, répondit celui-ci sortant de sa poche une paire de pistolets et se jetant entre les deux adversaires qui la chevelure ébouriffée, les prunelles ardentes, les narines frémissantes, le corps demi-tendu semblaient mesurer l'intervalle qui les séparait.
—Si l'un de vous fait un mouvement, dit Stephen, je lui fais sauter la cervelle comme à un chien.
—Bateau, j'aimerais à être témoin du fait, dit Mike, qui était flegmatiquement resté assis et continuait de polir la lame de son couteau.
—Arrière! dit tout à coup l'Cageux, essayant d'écarter Stephen pour se précipiter sur John.
—Arrière toi-même! répondit le cabaretier; arrière ou je fais feu!
Durant ce colloque, John avait pris le bon parti; il s'était prudemment esquivé.
—Affreux gredin! dit soudain l'Irlandais, s'apercevant le premier de cette brusque retraite; il a décampé. En place; repos!
—Oh! il me le paiera! mâchonna l'Cageux entre ses dents.
—Bateau, dit Mike, il l'a échappé belle! Sans toi, Stephen, je crois que ce brave Cageux…..
—Est-ce terminé? interrompit le bar-keeper.
—Ça m'en a l'air.
—Non, non, non, maugréait l'Cageux en déchiquetant la table avec son couteau; non, ce n'est pas terminé, non, je le retrouverai…..
—Admis, fit Mike. Mais, pour le quart-d'heure, revenons à ma proposition et lavons-nous l'entrepont; qu'en penses-tu, Stephen?
—Je pense, dit le cabaretier, d'un ton maussade, que vos dépenses s'élèvent déjà à plus de deux dollars et que vous ne m'avez pas encore montré la couleur de vos piastres.
—Peuh! siffla l'Irlandais du bout des lèvres.
—Soldez-moi.
—Vieux ladre, va! tu ne sais donc pas que je porte une cargaison de louis, que je suis lesté d'or? Tiens, regarde! brûle-toi les écubiers aux rayons de ce métal; mais défense à tes vilaines pattes d'y toucher! sinon…..
Disant ces mots, Mike déployait complaisamment sur la table, un chiffon sale et crasseux qui renfermait une centaine de souverains en or.
VII
—Oh! exclama l'Cageux, dont la colère à l'aspect de ce trésor, tomba comme par enchantement, oh! est-il bien possible qu'il y ait tant de richesses que ça sur la terre!
—Par le Corbeau! dit Mike, j'en ai eu bien d'autres en ma possession.
Cédant à une cupidité habituelle, le bar-keeper, glissait ses doigts velus et crochus entre les bouteilles pour happer quelques-uns des jaunets tentateurs, mais l'Irlandais avait l'oeil sur lui.
—Stop, s'écria-t-il en lui appliquant avec le manche de son poignard un coup sur les ongles.
Stephen retira vivement sa main, en grondant quelques jurons inintelligibles.
—Tiens, dit Mike, je ne suis pas avare moi, quand les provisions abondent dans la cale; voici une guinée, apporte-nous à boire et garde le reste pour toi.
Et il fit rouler une pièce d'or vers le cabaretier, qui empocha avidement cette aubaine inattendue.
L'Cageux contemplait toujours le monceau d'or avec plus d'émerveillement que de convoitise.
—Toi aussi, mon pauvre vieux, tu veux ta part, reprit l'Irlandais, en veine de prodigalité. Puise dans le tas, ça ne me coûte pas cher.
Soit qu'il n'eût pas entendu cette offre magnanime, soit qu'il ne crût pas à un tel accès de générosité, l'Cageux ne s'empressa aucunement d'obéir.
—Bast! est-il bête! s'écria Michaël, riant et haussant les épaules; approche ta casquette, nigaud! Ne crains rien, quand il n'y en a plus, il y en a encore, comme dit l'autre.
—Que d'argent! que d'argent! murmurait l'Cageux.
—Oh! l'animal, qui prend ça pour de l'argent! mais c'est de l'or, du vrai or, tout ce qu'il y a de plus or, touche donc, pèse donc, bête brute!
Et, ramassant une poignée de louis, il les déposa dans la main de son camarade.
VIII
Stephen rentrait à cet instant, muni de deux bouteilles aux goulots ornés d'une couronne de plomb.
Le visage de l'hôtelier était soucieux, quoique éclairé par un sourire de jubilation.
Évidemment il ruminait quelque tour de passe-passe pour dépouiller Mike.
Mais l'Irlandais avait trop fêté l'extrait d'orge et de canne à sucre pour soupçonner les intentions rapaces de Stephen.
Du reste, les eût-il pressenties, qu'il s'en serait moqué, car, en fait de ruse et de vigueur, Mike ne connaissait pas son maître dans tout le district de Montréal.
Il se contenta de rassembler les quatre coins de la guenille qui lui servait de bourse, de les lier ensemble et d'enfoncer le tout dans les profondeurs de son capot.
—C'est bien le cas de répéter que la fortune est aveugle, dit-il, d'un ton burlesque. Quand je me souviens qu'autrefois nous jouions aux palets avec des lingots d'or….. Oui, c'était sur le pont du Corbeau,. Mille millions de tonnerres! en a-t-il vu, en a-t-il vu, en a-t-il senti de cet or! Quand je vous dirai qu'un jour, étant à court de munitions, nous avons mitraillé une frégate à coups de biscayens d'or… plus que ça de genre, hein! Fallait voir comme l'ennemi était étonné! Et le capitaine Larençon, comme il était joyeux! jamais je ne le vis plus gai. Au moins celle-là pourra se vanter que nous ne lésinons pas, disait-il au chef de timonerie, en lui montrant la frégate! Dieu de Dieu! nous achetons cher ses faveurs… Diable de capitaine, va, il avait toujours le mot pour rire! Quand je songe… ça me reproche… enfin! Ohé! buvons. Qu'est-ce que tu manipules-là, Stephen?
—Du Champagne, du Champagne, répondit le cabaretier, élevant triomphalement les deux bouteilles au-dessus de sa tête.
—Du Champagne! dit l'Cageux, au comble de la stupéfaction.
IX
—Du Champagne! dit Mike, débouche. Stephen, débouche, mon brave. J'en ai diantrement lampé dans mon temps, nom d'une garcette!
—Comme ça saute, s'écria l'Cageux, surpris de l'explosion qui suivit la rupture des fils de fer.
—C'est qu'il est fameux, répartit le cabaretier, remplissant les verres du liquide pétillant.
—A la nôtre!
—A la nôtre!
—C'est fichtrement bon, dit l'Cageux après avoir ingurgité une rasade.
Où ça se fabrique-t-il, ce vin-là?
—En Champagne, niais, répliqua Stephen, d'un ton capable.
—Et ousque c'est ça, la Champagne?
—Eh! eh! est-il bête, l'Cageux! la Champagne! pardi! c'est en
Champagne.
—En effet, la Champagne…
—Est en Champagne, intervint l'Irlandais? vous êtes forts sur la géographie comme des marsouins sur le calcul. Mais savez-vous dans quelle partie du monde se loge la Champagne?
—Dans les Grandes-Indes, répondit glorieusement Stephen.
—Psit!
—Tu m'en montreras peut-être, toi, monsieur le savant!
—Un peu, dit Mike, allumant sa pipe; j'ai voyagé, moi! On ne fait pas le tour du monde sans connaître sa carte.
—C'est vrai, appuya l'Cageux, Mike a eu des aventures. Il a été marin, lui!
—Oui, troun de l'air, comme disait le capitaine Larençon, un commandant huppé, mais…
—Mais?
—Dame, il avait ses défauts, puis…
—Puis?
—Nous avions fini par ne plus nous entendre du tout.
—Ah! ah! fit l'hôtelier qui s'ingéniait à augmenter l'ivresse de ses pratiques; conte-nous ça.
—Oh! c'est une longue histoire!
—N'importe, ça nous aidera à vider quelques bouteilles.
—Est-ce que la cave contient encore beaucoup de flacons comme celui-ci?
—Plus que tu en boirais en une semaine.
—C'est que, vois-tu, j'ai une soif d'enfer! tout comme si j'avais mangé une demi-livre de poudre.
—Allons, renouvelons la dose, et tu dévideras ton écheveau, n'est-ce pas?
—Ça va, s'écria Michael. Ah! j'en ai vu et j'en ai fait dans ma vie, moi qui vous parle! Bateau! quelle kyrielle de péchés il me faudra bredouiller au jour du grand jugement!
Les verres furent remplis et sablés trois fois successives; puis l'Irlandais, d'une voix avinée, commença le récit suivant, souvent entrecoupé de blasphèmes et de hoquets.
X
«Il y a soixante ans et plus, je naquis dans un village quelconque de l'Irlande. Le nom de mon père et de ma mère n'ont jamais, que je sache, figuré sur les registres de l'église ou de la mairie. Je ne me suis jamais, non plus, donné la peine de chercher à pénétrer ce mystère.
»En souvenir unique de mon enfance, je me rappelle les coups de poings de celui-ci, les coups de pieds de celui-là.
»Sans doute, j'étais venu au monde sous une mauvaise étoile. Mais, comme disent les mahométans, Allah est grand, nul ne peut échapper à sa destinée.
»A dix ans, je servais en qualité de mousse à bord d'un caboteur.
»Là aussi poings et pieds ne me ménageaient guère. Par bonheur, les auteurs inconnus de ma personne m'avaient doué d'une enveloppe solide et d'un coeur de bronze.
»Certain soir, un corsaire jeta sur nous le grappin d'abordage. Le patron et les quatre hommes qui montaient le caboteur fournirent ce soir-là copieux régal aux requins. Et, probablement, j'aurais partagé le sort de mes maîtres, sans un jeune garçon qui supplia le capitaine du corsaire de me laisser la vie sauve.
»Le navire qui nous avait capturés s'appelait le Corbeau.
»C'était bien le plus fin voilier qui jamais eût sillonné les mers.
»Là, encore tempête de coups de poings et ouragan de coups de pieds m'assaillirent plus fréquemment que je ne l'aurais voulu.
»Mais on m'avait appris que la souffrance est notre lot ici-bas; je me résignai.
»Du reste, si le service était rude à bord du Corbeau, nous avions parfois du bon temps.
»Grâce à mon protecteur, pour qui notre commandant avait une affection toute particulière, j'étais—à quelques horions près—moins molesté que les autres mousses, mes collègues.
»Les rations de rhum et d'eau-de-vie, les bouteilles de vin des Iles mêmes ne m'étaient point épargnées.
»Bref, je jouissais comme le poisson dans l'eau.
Ȃa m'allait cette existence, que voulez-vous?
»Aujourd'hui une tourmente, demain un combat; aujourd'hui l'abondance, demain la disette; aujourd'hui des larmes, des prières; demain du sang, du feu, d'effroyables orgies!
»Ma foi, j'aimais déjà les émotions: toutes ces vicissitudes,—le fouet, la bastonnade compris,—me charmaient plus que je ne saurais dire.
»Dix années s'écoulèrent; j'étais devenu matelot.
»Dans une rencontre avec une corvette de guerre, notre capitaine fut tué.
»Mon protecteur, Louis Larençon, prit aussitôt le commandement du Corbeau.
XI
»Quel homme c'était que le capitaine Larençon, mille sabords! dur, implacable, mais habile, mais courageux!
»Un jour il y eut une révolte à bord.
»Il arrive sur le pont, sans armes.
»—A mort! à mort! crient tous les marina on se ruant sur lui.
»Sa vie était en danger, je me précipitai entre lui et les assaillants.
»—Retire-toi, Mike, me dit-il, je veux donner une leçon à cette bande d'imbéciles.
»—Non, répondis-je, ils vous tueront.
»Mais il me repousse vigoureusement, et, se dirigeant vers le couronnement où se tenaient les conjurés:
»—Tas de lâches, leur dit-il, que désirez-vous?
»—A mort! à mort! hurlait-on de toutes parts.
»A mort! répéta-t-il; y en a-t-il quatre parmi vous qui oseraient lutter avec moi sans armes comme je le suis?
»Et, en prononçant ces mots, il saisit par le milieu du corps un matelot qui se trouvait près de lui et le lança à la mer, comme il aurait fait d'un boulet de huit, quoi!
»Les mutins continuent leurs vociférations; un autre matelot va rejoindre le premier; ensuite un troisième, un quatrième; enfin, tout l'équipage y aurait passé, ah! je vous le jure, si les corsaires intimidés n'eussent demandé merci.
»Quel homme que c'était que le capitaine Larençon!
»Son nom et celui du Corbeau donnaient la chair de poule aux plus vieux loups de mer.
»Il n'y avait pas un port de la Méditerranée à l'Atlantique et de l'Atlantique au Pacifique où nous ne fussions redoutés comme la peste.
»Mais c'était sur les côtes du Saint-Laurent surtout qu'on avait peur du Corbeau. Depuis Montréal jusqu'à Gaspé, il était l'épouvantail des habitants et des navigateurs.
»Nos têtes avaient été mises à prix: on offrait jusqu'à vingt mille piastres pour celle du capitaine.
»Oui, par le diable! mais il était plus facile d'achalander que de prendre la tête du capitaine Larençon ou de l'un de ses hardis compagnons.
»Moi qui vous parle, j'ai senti deux fois la corde sur ma nuque, et deux fois j'ai fait la nique au bourreau.
»Regardez!»
En même temps, l'Irlandais dénoua l'écharpe graisseuse qu'il portait en guise de cravate, et montra à ses auditeurs une raie bleuâtre dont il avait le col entouré.
XII
—Où tonnerre, as-tu attrapé ça? dit l'Cageux en palpant la meurtrissure du bout de ses doigts.
—Ça, mon neveu, c'est un aimable souvenir de Québec.
—Un souvenir de Québec?
—Ou du bourreau de cette ville, si tu aimes mieux, vilaine tête carrée.
—Du bourreau! répéta l'Cageux, trop honnête homme dans le fond pour avoir jamais rien eu à démêler avec dame justice.
—Du bourreau, un imbécile de ta sorte, qui ne savait pas son métier ou le savait trop, au choix. Car, figurez-vous que j'ai été pendu, pendu en chair et en os, moi Michael, surnommé Mike.
—Blague! fit Stephen, d'un air incrédule.
—Blague! s'écria l'Irlandais; qui est-ce qui prétend que je blague!
—Bast! reprit le cabaretier, ne voudrais-tu pas nous faire accroire qu'un pendu revient aussi facilement à la vie qu'un ver qu'on a coupé en tronçons?
—C'est pourtant comme ça, excepté qu'au lieu de me couper le cou, on me l'avait rendu aussi mince qu'un anspect. Ah! tonnerre, fallait voir mon physique après l'exécution! J'étais grandi de six pouces au moins, et je tirais une langue longue comme la grand'vergue de misaine, et mes yeux, que le diable m'emporte! s'ils ne ressemblaient pas aux sabords du Corbeau.
—Mais enfin, ce n'est pas fort aisé à comprendre.
—Je pense bien, puisque je n'y comprends rien du tout moi-même.
—Alors…
—Alors, voilà l'affaire en deux mots. Essayez d'être plus malins que moi, et je vous paie double ration de Champagne, mille morts!
—Nous t'écoutons, dit le bar-keeper.
XIII
«—Pour lors, nous avions relâché à Québec. Un soir,—ce soir-là je me disputais avec les pavés,—j'entre dans une auberge de la rue Champlain; on dansait. La danse m'a toujours séduit, et dans mon temps je sautais sur le plancher des vaches, comme un marsouin qui veut attraper des moucherons. Donc, j'entre dans l'auberge. Il y avait là un joueur de cornemuse qui travaillait son instrument comme un enragé, un nègre qui l'accompagnait sur le tambourin, cinq ou six matelots, et une demi-douzaine de pécores plus sales et plus laides les unes que les autres. Voilà que je bois un verre de grog, car j'avais une soif de damné, puis que je tourne le cap sur une gigue.
»—Bon, que me dit un des matelots, si tu continues de courir des bordées comme ça, je vas te mettre à l'ancre, moi.
»—Arrive, lui répondis-je.
»Mon homme me tombe sur les épaules.
»Pif, paf, pouf! Nous nous bûchons d'emblée, et, tout à coup, il roule sur le plancher, en beuglant:
»—Je suis mort!
»-Il avait dit vrai.
»On m'arrête, on me mène en prison, on me condamne au collier de chanvre, et huit jours après je me disposais à aller, le lendemain, présenter mes respects à mylord Satan, quand un individu entra dans mon cachot.
»C'était le chirurgien du bord.—du Corbeau, s'entend!
»Quel homme que ce chirurgien! En a-t-il raccommodé des bras, des jambes, des caboches! Il est trépassé, Dieu veuille avoir son âme! je lui en dois des chandelles. A propos, pendant que j'ai de l'or, il faudra que je lui fasse dire une douzaine de messes. Si ça ne lui fait pas de bien, ça ne lui fera pas de mal.
»—Eh bien! mon garçon, tu t'es donc laissé pincer? me dit-il.
»—Pincé! vous avez dit le mot, major. Dans douze heures, le déménagement final.
»—Tu es philosophe, Mike!
»—C'est le cas de l'être ou jamais.
»—Toujours sans souci! Le capitaine te remercie de n'avoir pas révélé à quel navire tu appartenais.
»—Dame, major, ça ne m'aurait fait ni chaud ni froid, et une trahison aurait empoisonné mon dernier soupir, je suis délicat, voyez-vous.
»—Brave Mike!
»—Il n'y a pas de quoi.
»—Je suis venu pour te sauver.
»—Sans plaisanterie, au moins?
»—Sans plaisanterie.
»—Merci, major, mais que faut-il faire.
»—Te laisser pendre.
»—Hein?
»—Oui, te laisser pendre.
»—Singulière façon de me sauver; mais, en définitive, pendu pour pendu, j'aime autant m'exécuter de bonne grâce. D'ailleurs, j'étais déjà décidé. C'est là tout ce que vous avez à me dire?
»—Tu n'as pas confiance en moi?
»—Moi, comment donc, major! j'ai toute confiance en vous, potence de sort! je suis sûr d'être pendu demain, à six heures du matin…
»—Et d'être ressuscité?
»—Ça, c'est une autre question. Le temps des miracles est joliment loin, eh! eh!
»—Ce qui n'empêchera pas d'en faire un en ta faveur, si tu y consens.
»—Pas d'objection, pas d'objection; faites, major.
»Il me baragouina alors un tas de phrases dans lesquelles je ne voyais que du feu, et, bref, finit par me percer un petit trou au milieu de la gorge, y introduisit une sorte de tube en argent, et me demanda si ça me faisait souffrir.
»En tous cas, ça ne me procure pas des jouissances excessives, répliquai-je.
»—Mais tu pourras néanmoins marcher jusqu'au lieu du supplice.
»—Cette bêtise.
»—Bon. Maintenant tu peux être certain de vivre aussi longtemps que
Mathusalem.
»—Je ne le souhaite pas, major.
»Là-dessus, il me quitte, après quelques recommandations.
»L'opération avait duré jusqu'à deux heures du matin.
»A vrai dire, je ne comptais pas prodigieusement sur le cheneau que le major m'avait placé au beau milieu des oeuvres-vives.
»Cependant, quand le bourreau vint me chercher, il m'adressa un signe d'intelligence qui me parut de bon augure.
»—Je voudrais bien un verre de quelque chose, avant d'appareiller pour l'autre monde, lui dis-je.
»—Je ne vous le conseille pas, reprît-il en portant la main à son cou.
»C'était significatif.
»—En route, nom d'une bombe!
»—Ne haussez pas la voix, et même abstenez-vous de parler, me souffla-t-il à l'oreille.
»—Pourquoi ça?
»—Pourquoi! ça pourrait déranger l'appareil.
»—Brigand d'appareil! mais s'il ne réussit pas, je monterai là-haut sans être lesté; car crever sans avoir…
»—Marchons.
»Parole d'honneur! je me sentais le coeur gros de partir pour l'enfer, l'estomac vide.
»Néanmoins j'obéis.
»On m'a raconté que vingt minutes après cet entretien, je me balançais au bout d'une vergue, comme un drapeau au bout de sa drisse, et que les oiseaux de proie s'apprêtaient, en chantant mes funérailles, à banqueter sur ma carcasse.
»Quoi qu'il en soit, je me réveillai sur le pont du Corbeau, et voilà!»
—Mais, dit l'Cageux, on ne t'avait pas pendu.
—Pas pendu! que si! Pendu, tout ce qu'il y a de plus pendu. Seulement, lorsque le scherif eut dressé mon procès-verbal constatant mon décès, on me dépendit à la hâte et on me transféra à bord de notre navire, où, grâce aux soins du major, je fus radoubé, ragréé et capable de remettre à la voile dans l'espace d'une semaine. Trouvez-moi aujourd'hui des chirurgiens comme notre major Dupré![31]
[Note 31: Cette cure n'a rien d'invraisemblable. Les annales de la médecine offrent plusieurs traits du même genre. On se rappelle encore qu'en 1727, lors des troubles qui eurent lieu on Espagne, un individu, appartenant au parti libéral, fut pondu à Barcelone et sauvé par un chirurgien qui, antérieurement à la strangulation, lui avait pratiqué, près de l'os hyoïde, une incision dans laquelle il avait glissé une petite sonde pour entretenir un courant d'air entre les poumons du condamné et le monde ambiant.]
—Buvons à sa santé, dit Stephen.
—Ah! il a dignement mérité un toast, ajouta Mike. Ce qui m'étonne, c'est qu'il s'est laissé sombrer, lui qui a tant arraché de chrétiens à la Camarde.
—A sa santé! cria l'Cageux. Cependant je ne m'explique pas parfaitement…
—Qu'à cela ne tienne! interrompit brusquement le cabaretier; vide ton verre, cela vaudra mieux que de nous assommer avec tes réflexions aussi saugrenues que ta personne.
XIV
Ce dialogue fut suivi d'un intermède, durant lequel le choc des verres succéda au cliquetis des paroles.
Mais bientôt le bar-keeper fit remarquer que les bouteilles étaient vides.
—Va en chercher d'autres, ivrogne, lui répliqua Mike. Du reste, apporte ta cave ici, je veux la boire, ta cave, moi, et toi par-dessus le marché.
—Farceur! ricana Stephen en s'éloignant.
—Du même, encor du même, toujours et toujours du même! lui cria l'Irlandais. Le Champagne était ma liqueur favorite autrefois; je ne sais pas comment j'ai pu changer de goût. Ah! si ma bourse n'avait pas varié? mais tout est fragile en ce monde. Vanité des vanités, tout n'est que vanité… hormis le gin, le whiskey et le Champagne! le reste, psit! je m'en soucie comme d'une chaloupe défoncée, et toi, l'Cageux? tu ne dis rien, tu te tiens là comme une tanche pâmée sur une botte de paille! Je gage que tu es déjà pochard! blanc-bec, va! Deux verres de vin, ça leur tourne la boule à ces mariniers d'eau douce. Regarde-moi et imite-moi, je suis solide à un coup de liquide comme l'était le Corbeau à un coup de mer. On n'a pas été corsaire pour rien, qu'en dis-tu, mon bonhomme?.. Ohé! qu'est-ce qui me passe donc devant les yeux! ça ressemble pas mal à un nuage… Bon, voilà que tout vire autour de moi… Eh! l'Cageux, pourquoi, diable, t'amuses-tu à danser comme ça sans ma permission, ce n'est pas joli de danser sans les camarades… La table et les chaises qui s'en mêlent… Allez! allez! je ferai l'orchestre… pas de raison pour que ça finisse! Quelle tempête! notre cabine roule de tribord à bâbord, comme si Lucifer la secouait dans ses bras… ohé! arrêtez, je m'oppose… Jette la dernière ancre, l'Cageux… Bravo! voilà Stephen… verse-moi à boire, l'ancien… je sue toutes les larmes de mon corps…