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La filleule de Lagardère; I / La saltimbanque cover

La filleule de Lagardère; I / La saltimbanque

Chapter 10: V ASSAUT DE POINTE
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About This Book

The narrative opens with a grisly discovery at a railway bridge: a mutilated body found at dawn prompts a police and judicial inquiry described in sensational press style. Reporting, forensic detail, and official procedure introduce a mystery that unfolds across urban settings and theatrical circles. The plot alternates scenes of investigation, public curiosity, and encounters with itinerant performers, gradually revealing surprising links between the crime, social spectacle, and private lives. Themes include the appetite for sensational news, the collision of public order and entertainment, and how appearances conceal motives; suspense builds through procedural uncovering rather than singular protagonist-driven action.

THÉATRE DES DISLOCATIONS-AMUSANTES
SOUS LA DIRECTION DES FRÈRES SNAIL
ACROPEDESTRIANS DE LA COUR DE LONDRES

———

AUJOURD'HUI ET JOURS SUIVANTS
LES DÉBUTS DE MLLE FINE-LAME

DITE

LA FILLEULE DE LAGARDÈRE

PROFESSEUR DE POINTE, CONTRE-POINTE
BOXE ANGLAISE, ADRESSE FRANÇAISE, CANNE, CHAUSSON, BRIQUET
ET AUTRES ARTS D'AGRÉMENT ET DIVERTISSEMENTS DE SOCIÉTÉ
BREVETÉ DE S. T. G. M. LA REINE VICTORIA,
DE S. A. R. LE PRINCE DE GALLES ET DE PLUSIEURS MAITRES
ET PRÉVOTS DE LA GARNISON DE PARIS.

Sur la galerie extérieure de cet établissement, une demi-douzaine de lampions fumeux éclairaient:

Trois hommes,—en collant de coton couleur chair et en caleçon de velours usé,—soufflant, le premier dans une trompe de chasse, le second dans un cornet à bouquin et le troisième dans un trombone;

Un paillasse qui battait du tambour;

Une grosse femme qui frappait à tour de bras sur une plaque de tôle agencée pour remplir l'office de tam-tam;

Et une jeune fille qui avait l'air de rêver.

Le paillasse était franchement laid.

Il avait des rides sous son fard et des cheveux gris sous sa perruque.

C'était un ancien second prix de tragédie au Conservatoire. Sa fidélité au culte de l'alexandrin classique l'avait perdu. S'il se fût seulement décidé, avec sa figure macaronique, à jouer les queues-rouges de la farce, il eût certainement partagé les triomphes des Alcide Tousez et des Grassot...

Maintenant, sous le costume traditionnel de Jocrisse,—la veste écarlate, la culotte jaune serin, les bas chinés, la tignasse d'étoupes à la queue en trompette et le tricorne surmonté de papillons de papier se balançant au bout de deux fils de laiton,—il avait charge d'entretenir la gaieté française par des coqs-à-l'âne d'un crétinisme désespérant.

On le rétribuait, en outre, d'une façon insuffisante, pour recevoir des coups de pied toujours adressés au même endroit.

La grosse femme avait un dolman de hussard, une jupe de tarlatane enguirlandée de roses, des bottes à l'écuyère et un schapska de lancier de l'ex-garde.

Par intervalles, elle abandonnait sa plaque de tôle pour emboucher un porte-voix et jeter le cri sacramentel:

—Le monde!... Le monde!... Suivez le monde!

Mais le monde se faisait prier.

Le monde va aux établissements qui payent de mine.

Devant le théâtre des Dislocations-Amusantes, il n'y avait guère qu'une douzaine de paysans des environs, une demi-douzaine de pioupious du camp voisin et deux cavaliers du régiment de chasseurs en garnison à Saint-Germain.

Il y avait aussi Sergine Gravier et son compagnon.

Toutefois, ce n'était pas sans peine que l'actrice avait consenti à faire halte devant ce bouiboui délabré.

—Comment! s'était-elle écriée, c'est là-dedans que nous allons entrer?... Eh bien! mon bon, c'est à mon tour de dire que vous n'êtes pas difficile... Ou il faut que vous en teniez plus que de raison pour cette filleule de Lagardère...

—Pour sa personne, pas le moins du monde, répondit Marignan avec sérénité. Pour ses talents, c'est différent. Je suis un friand de la lame. Depuis des années, je pratique toutes les salles d'armes de Paris, et je ne serais pas fâché de m'assurer comment se comporte, l'épée à la main, un des représentants de ce sexe dont j'ai en vous l'un des plus séduisants échantillons...

—Mais pourtant...

Le regard et le ton du jeune homme devinrent froids et impérieux:

—Ma chère Sergine, prononça-t-il nettement, voilà une conjonction et un adverbe, ce mais et ce pourtant, qui font terriblement grimacer la bouche d'une jolie femme...

Je vous engage à vous y reprendre à deux fois avant de les introduire dans la conversation...

Il me plaît d'assister à la représentation que vont donner ces braves gens, et j'y assisterai avec vous ou sans vous. Nous ne sommes pas liés, que je sache, par l'écharpe de M. le maire. Partant, chacun pour soi,—et le diable pour tous!...

Ne me contraignez pas à vous remémorer que Trouville—séjour enchanteur—n'est pas à beaucoup plus d'un louis de Paris, et que, toute capitonnée que la prétendent des langues évidemment trempées dans le suc du mancenilier, Félicité Dragon ne me semble point démériter des attentions d'un galant homme.

IV

SUIVEZ LE MONDE!

La fillette qui formait l'objet de ce débat se tenait, entre le paillasse et la princesse polonaise, sur la galerie du théâtre des Dislocations.

La Filleule de Lagardère avait dix-sept ou dix-huit ans.

Ses traits, sculptés avec vigueur,—et pourtant délicats et doux,—parlaient de vaillance hautaine par les courbes de leur contour aquilin.

Son front, coiffé d'une merveilleuse chevelure châtain foncé, eût porté sans faiblir une couronne royale.

Il y avait des rayons soudains et profonds dans ses grands yeux d'un bleu obscur, qu'ombrageait l'arc délié de ses sourcils, plus noirs que le jais.

Lacée dans son gilet d'armes de peau de chamois, qui lui faisait comme une cuirasse, sa taille robuste et découplée rappelait celle que les Circassiennes obtiennent en s'emprisonnant, dès un âge tendre, dans une ceinture que le développement de leur corps seul doit briser.

Et, sous le maillot poudré de paillettes, ses jambes réunissaient le triple caractère de force, d'élégance et de souplesse des formes de l'éphèbe, pantalonné de rouge, qui casse sur son genou la baguette symbolique, dans le tableau de Raphaël, le Mariage de la Vierge.

Etrangère à ce qui l'entourait, elle laissait glisser un regard indifférent et vague sur les curiosités qui convergeaient vers elle.

L'une de ses mains jouait machinalement avec une rose sauvage qu'elle avait cueillie, le matin, dans la forêt; l'autre s'apprêtait à tirer le cordon qui devait mettre en branle la cloche destinée à fournir sa note dans le charivari à piper les badauds: des mains qu'eût signées Pradier, le dernier des Grecs.

Pour le moment, le charivari se taisait.

Le paillasse tournait le compliment.

Tourner le compliment, c'est prononcer le discours préliminaire qui invite les populations à se précipiter dans la baraque.

L'ancien second prix du Conservatoire avait commencé par annoncer les exercices de la Femme-Canon.

Il achevait de bonimenter ainsi les mérites de la Filleule de Lagardère:

—Honneur au sexe! Respect aux maîtres! La jeune personne ci-incluse a été diplômée prévôte par la plupart des têtes couronnées de l'Europe. On n'a jamais rien vu d'analogue sur la terre depuis la fameuse botte de Nevers jouée plus de trois cents fois de suite par m'sieu Mélingue à la Porte-Saint-Martin! Jamais! Jamais!! Jamais!!!

C'est la dernière, l'unique, l'irrévocable représentation de la soirée!...

S'il y avait, dans l'estimable société, des amateurs pour faire assaut, qu'ils se présentent sans affront!...

A la latte, à l'espadon, au bancal, au bâton, mademoiselle Fine-Lame—que voici—se charge de les démolir en moins de temps qu'il n'en faudrait pour souffler une chandelle des six!...

Par la réciproque, à celui qui serait assez mariolle pour la toucher, on offrirait cinquante mille francs—au choix—ou un lapin...

Un lapin!... UN LAPIN!... UN LAPIN!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Tout héroïsme obtient sa récompense.

Quand l'orateur s'arrêta, épuisé,—car il débita encore nombre d'autres choses pleines d'éloquence,—Sergine Gravier et Marignan montaient l'escalier qui conduisait au «bureau» du théâtre.

Les deux cavaliers du régiment de chasseurs les suivirent avec résolution.

Les cinq ou six soldats de la ligne se consultèrent incontinent. Partout où va la cavalerie, l'infanterie doit aller sans peur. Ils emboîtèrent le pas aux chasseurs.

La musique éclata. Les trois hercules enflaient leurs joues, comme des Tritons, dans leurs instruments de cuivre. Le paillasse tapait sur sa caisse des roulements frénétiques. La Polonaise poussait des rauquements de tigresse dans son porte-voix:

—Le monde!... Le monde!... Suivez le monde!

Et, de tous les côtés, les moutons de Panurge accouraient.

En moins de cinq minutes, la baraque fut remplie.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

La représentation marchait à souhait.

Les frères Snail,—directeurs-propriétaires de l'établissement,—avaient donné les premiers:

Tom avait porté entre ses dents une grappe de poids de fort calibre, jonglé avec des obus et fait tenir une roue de fardier en équilibre sur son menton; Bob s'était «désossé» au point d'entrer dans un baril qui n'était guère plus gros que celui d'une cantinière; Jack, enfin, n'était pas tombé une seule fois du trapèze sur lequel il «voltigeait» lourdement.

Mademoiselle Fine-Lame occupait le milieu du spectacle, qui se terminait par les exercices de la Femme-Canon.

La jeune fille s'avança donc sur le bord de «la scène», dont le parcimonieux éclairage la frappa d'aplomb.

Elle avait piqué dans ses cheveux la rose avec laquelle elle badinait un instant auparavant.

Son visage disparaissait sous le treillage de son masque de salle. Sa main droite se perdait dans un gant d'armes à parement de cuir. A la lueur des rares quinquets qui servaient de rampe et de lustre au théâtre des Dislocations-Amusantes, son corps se détachait en sveltesse et en vigueur comme une statue de la Force et de la Jeunesse.

Le paillasse la suivait, chargé d'une brassée de fleurets.

Il tira sa révérence au public et déclama d'un ton goguenard:

—A toi, à moi la paille de fer! Voilà les outils. Qui en veut? Qui brûle de pousser sa pointe avec ce phénomène vivant? Allons, messieurs les militaires, ne parlez pas tous à la fois!


Nous avons indiqué que, parmi «messieurs les militaires», il y avait deux cavaliers de l'un des régiments de chasseurs en garnison à Saint-Germain.

Entrés des premiers, derrière Sergine et Marignan, ils se trouvaient—naturellement—au premier rang à côté de l'actrice et de son compagnon.

C'étaient deux simples soldats: l'un, déjà vieux; l'autre, encore tout blanc-bec.

Celui-ci faisait évidemment son apprentissage du métier.

Celui-là avait sur sa manche les trois chevrons qui constituent une quinzaine d'années de service.

Le conscrit appartenait, sans aucun doute, à la classe de ces fils de famille qui ont fourni à feu Bayard le sujet d'une si amusante comédie.

On le reconnaissait à la délicatesse de ses extrémités et à l'élégance de sa tenue, dans certaines parties de laquelle la fantaisie, en dépit du règlement, se substituait à l'ordonnance: à la coupe de son dolman et de son pantalon, à la finesse de ses gants et de ses bottes, au col de chemise qui émergeait de sa cravate d'uniforme, ainsi qu'au mouchoir de batiste dont le coin sortait de sa poche, brodé d'un chiffre et d'armoiries.

Ce n'était pourtant pas un de ces gommeux de l'armée qui apportent sous les drapeaux, dans leur année de volontariat, l'air ennuyé, outrecuidant, abêti ou poseur qu'ils ont traîné dans tous les cabarets du boulevard.

Il y avait en lui quelque chose de très décidé, de très mâle et de très ferme.

Sous ses cheveux, taillés en brosse, qui dessinaient leurs pointes sur son front, ses traits réguliers reflétaient le courage et la loyauté.

Sous les poils blonds de sa moustache follette, son sourire respirait une franchise sans bornes et une gaieté sans nuages,—la franchise et la gaieté que dégageait pareillement la prunelle gris clair de ses yeux, absorbés, pour l'instant, dans la contemplation de la Filleule de Lagardère.

Son camarade confinait à l'âge de la retraite.

Sec, solide, basané,—un petit œil éveillé papillotant à l'ombre d'un sourcil farouche,—le nez, couleur de guigne, trahissant éloquemment les coups de soleil de l'Afrique et du trois-six, et, sous ce nez, deux touffes de crins, hérissés, enveloppant la bouche et rejoignant une barbiche qui commençait à s'argenter, il rappelait les troupiers de Charlet et de Raffet; et la balafre, dont se zébrait une de ses joues, attestait que ce n'était point derrière le poêle de la cantine qu'il avait gagné les médailles qui lui décoraient la poitrine.

Quand le paillasse eut fini de débiter son pallas, le jeune homme poussa du coude le grognard:

—Népomuc? dit-il à voix basse.

—Présent. Qu'ès aco, mon fils?

—Veux-tu me rendre un service et me causer un plaisir?

—Un service? Un plaisir? Dix, vingt, trente, de services, et autant de plaisirs! Toutes fois et quantes si c'est que j'en ai l'omnipotence invétérée, impromptue et incombustible.

A l'escadron, Népomucène Briquet (Népomuc par abréviation) passait pour manier la parole avec une facilité à nulle autre seconde.

Il est certain que sa façon d'amalgamer dans les phrases toutes les expressions qui lui venaient à l'esprit n'était point le privilège du commun des mortels.

Son compagnon se pencha et lui murmura quelques mots à l'oreille.

Le vieux soudard fit un soubresaut.

—M'aligner avec cette amazone! s'écria-t-il joyeusement. Nom d'un cœur! j'y pensais, subrepticement parlant!...

—En vérité?

—A preuve que je me roucoulais, dans mes fortifications intérieures: «Est-ce qu'ici, tant que nous sommes, il ne se trouvera pas un quidam pour lui river son clou, à cette péronnelle, et pour l'empêcher de mécaniser le sexe noble, en lui administrant une brûlée instantanée, subsidiaire et péremptoire?» Mais, du moment, fanfan, que c'est aussi ton idée...

Il se leva, et interpellant le paillasse:

—Holà! hé, mal peigné! un masque, un gant et un fleuret! On va se dérouiller les charnières. Et ta particulière n'a qu'à bien se tenir...

Puis, débouclant son sabre, le déposant sur le banc et s'adressant à son jeune camarade:

—L'épée est à ceux qui ont du poil sous le piton. Les dames ont reçu le don de l'amour et du ménage. Nous allons ôter à celle-ci l'envie de tricoter—de l'aiguille—autre chose que des chaussettes.

V

ASSAUT DE POINTE

Le conscrit lui posa la main sur le bras:

—Mon bon Népomuc, reprit-il, ce n'est pas cela que je désire...

—Comment?...

—C'est, justement, tout le contraire.

Le troupier le considéra avec stupéfaction:

—Mon petit Roger, explique-toi... Je ne saisis pas... Tu m'interloques...

Le «petit Roger» prononça de nouveau quelques paroles sur le même ton étouffé et mystérieux.

Briquet fit un brusque mouvement:

—Ah çà! se récria-t-il, est-ce que tu bats la breloque?

—Rien n'est plus sérieux, au contraire.

—Me laisser boutonner!... Moi!... Par cette sauteuse!

Le jeune homme répliqua avec un accent d'enfant gâté:

—Je le veux.

Le grognard haussa les épaules:

—Le roi dit: Nous voulons, fiston! A-t-on jamais vu, sarpédiable! Comme ils vous parlent aux anciens, ces moutards auxquels on tordrait le bout du nez, qu'il en sortirait encore des gouttes du lait de leur nourrice!...

—Eh bien! je t'en supplie, mon vieux!...

—Allons donc!... Tu plaisantes!... C'est impossible!...

L'adolescent insista:

—Si tu me refuses...

—Après?...

—Nous cesserons d'être amis...

—Hein?...

—Je demande à changer de peloton,—d'escadron,—de régiment...

—Oh!...

—Et, quand j'aurai quitté le service, il n'y aura plus rien de commun entre nous...

—Mille tonnerres!...

Ce colloque avait eu lieu très rapidement et à la sourdine.

Nonobstant, le public commençait à s'impatienter.

Les uns criaient:

—Il ira!

—Il n'ira pas! répondaient les autres.

Bijou-des-Dames et «sa société» faisaient partie des spectateurs.

Le voyou se tourna vers le Rouquin et vers les deux demoiselles, dépourvues de préjugés, qui leur tenaient compagnie:

—Je parie une tournée, dit-il, que ce cocardier à trois brisques n'est qu'un compère payé par l'administration.

Sergine Gravier lorgnait le jeune soldat avec indulgence:

—Il est vraiment des plus corrects, cet apprenti maréchal de France, s'avouait-elle mezza voce.

Marignan, de son côté, ne quittait pas des yeux la Filleule de Lagardère, qui, le fleuret au poing, battait de son pied mignon des appels sur le plancher de la scène,—et il pensait, non sans un certain frémissement:

—Cette fille est belle!... Bien belle!...

Le paillasse éleva la voix:

—Militaire, est-ce oui ou non? Décidez-vous. On vous attend.

—C'est bon, vilain merle: on y va.

Et, tendant la main à son camarade, Népomucène Briquet ajouta:

—Rassure-toi, cadet. On la ménagera, ta princesse. On lui permettra même de se défendre avec avantage, gloriole, concupiscence et circonspection. Mais quoi! les égards dus à la catégorie où nous puisons nos mères, nos sœurs et nos payses ne sont point incompatibles, définitifs et sublunaires avec une leçon allongée en douceur.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Les deux tireurs étaient en garde: mademoiselle Fine-Lame, avec une nonchalance un peu hautaine; notre troupier, avec une menaçante correction.

Ce dernier ne s'amusa pas à tâter le fer.

Il attaqua vivement par une série de coups droits, alternant avec des feintes très simples et telles qu'on peut les risquer sur le terrain.

La jeune fille para.

Elle para avec aisance, rapidité et précision.

Persuadé qu'il n'avait en face de lui qu'un adversaire pour rire, Népomucène s'était dit en souriant dans sa barbiche:

—Ce sera mou, pigeon, dindon... La nature, c'est la nature... On ne joue pas de la flamberge comme on joue du piano.

Il ne lui fallut qu'une minute pour revenir de son erreur.

La Filleule de Lagardère n'avait pas volé son surnom.

Cette peau veloutée recouvrait des muscles d'acier.

Ce poignet, énergique, vif et franc, triomphait de toutes les difficultés de l'art.

La fillette avait saisi les principes et aussi les finesses de l'escrime avec un bonheur extraordinaire: c'était, dans toute la force du terme, une virtuose de l'épée, et, dans une salle d'armes parisienne, elle eût rencontré peu de maîtres susceptibles de lui rendre des points.

Briquet serra son jeu:

Ses attaques se précipitèrent,—foudroyantes...

Mais elles se brisèrent, comme sur une cuirasse, sur les parades de son adversaire...

Dépité, mordant sa moustache, il essaya successivement de trouver jour en quarte, en tierce, par des dégagés et des coupés...

Il multiplia ses combinaisons...

Il déplaça la ligne d'assaut...

Toujours il se heurta au fer inflexible...

La jeune fille ne bougeait pas: son poignet seul voltait, rejetant l'épée à droite, à gauche, en dessus, en dessous, machinalement, naturellement, sans hésitation comme sans lassitude.

Le grognard était furieux: d'autant plus furieux que l'adversaire ne ripostait point.

En outre, il s'essoufflait,—et il le sentait.

Cependant, pour rien au monde il n'eût sollicité un temps d'arrêt.

Au contraire, usant d'un stratagème adroit et mettant sa propre fatigue sur le dos de sa partenaire:

—Pour finir, dit-il, mon enfant; je ne veux pas vous harasser.

—Pour finir, répéta Fine-Lame, laquelle ne semblait pas plus lasse, en vérité, que si elle s'occupait à broder un ouvrage de tapisserie.

—Bien! fit Népomucène qui se fendit à fond comme s'il tirait le mur.

Ce mot si court sonnait encore dans sa bouche, quand la jeune fille, venant à la riposte avec la rapidité de l'éclair, trompa le contre de quarte qu'on lui opposait et brisa son fleuret au beau milieu du plastron du vétéran.

Il y eut quelque chose de comique et de touchant à la fois à déchiffrer les impressions diverses qui se combattirent sur la rude physionomie de ce dernier.

L'étonnement, le dépit et l'admiration s'y peignirent en même temps avec une égale violence.

—Vingt-cinq tringlos! gronda-t-il, touché en plein! Et pas marchandé! Par une demoiselle! Népomucène Briquet, dit la Pointe-au-Corps!

Les spectateurs battaient des mains et criaient bis!

La Filleule de Lagardère avait jeté son tronçon de fleuret.

Elle enleva son masque pour respirer à l'aise.

Ce masque, retiré, découvrit son visage enflammé par l'exercice, mais triomphant et souriant,—souriant aux bravos de ce public de campagnards, de troupiers et de prolétaires ainsi qu'elle fût inclinée devant les compliments des plus illustres maîtres de l'épée.

Népomucène Briquet avait, à son tour, dépouillé le harnais d'assaut. Il essuya d'un revers de manche son front humide de sueur. Ses traits étaient devenus sérieux et son attitude respectueuse:

—Mademoiselle, déclara-t-il, vous êtes forte; aussi forte que moi; plus forte!... Impérativement, et sans vous commander, obtempérez-moi la faveur de vous presser les phalanges... C'est ainsi qu'on s'embrasse entre hommes.

La fillette lui offrit sa main.

Il la secoua cordialement.

On applaudit derechef. Marignan des premiers. La figure de son voisin, le jeune chasseur, rayonnait. Seule, Sergine Gravier protesta en ricanant:

—C'est attendrissant, messeigneurs. L'apothéose de la Biche au bois. Il ne manque que des flammes de Bengale.

Les trois Snail avaient entonné le God save the king sur leurs cuivres.

La Femme-Canon leur imposa silence du geste, et donnant une poussée au paillasse:

—Allons, voyons, fainéant, profite de ce que le public est de bonne humeur pour faire la manche (la quête) avec la petite.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

A cette injonction, mademoiselle Fine-Lame devint pourpre.

Cet acte de mendicité était ce qui l'humiliait, ce qui la révoltait le plus au monde.

A travailler devant le commun des spectateurs, elle n'éprouvait aucune honte. Elle y ressentait même un certain plaisir. C'était son métier, après tout. Elle l'avait appris dès l'enfance, et elle l'exerçait depuis qu'elle se connaissait.

Mais tendre la main à des gens qui la rabrouaient brutalement, ou qui—chose plus fréquente, et plus pénible, et plus affreuse,—en échange de la menue pièce de monnaie qu'ils déposaient dans sa sébile, se croyaient en droit de la salir de leurs plaisanteries cyniques, de leurs propositions infâmes et parfois, de leurs attouchements hardis...

Voilà, oh! voilà qui la blessait, qui la poignait, qui la déchirait dans tous ses instincts d'honnêteté, dans toute la virginité de son esprit, dans toute la fierté de son cœur!

Cependant, quand la grosse femme avait parlé, il ne s'agissait plus que d'obéir.

La jeune fille prit donc avec résignation l'extrémité des doigts que le paillasse lui offrait avec force lazzis.

Tous deux, ils descendirent de la «scène» dans la «salle» et la manche commença.

VI

LE ROMAN DE LA ROSE

Dès l'abord, le couple quêteur s'arrêta devant Marignan.

La fillette lui présenta, en s'efforçant de sourire, le gobelet d'étain qui lui servait à recueillir les offrandes, tandis que l'ancien second prix du Conservatoire déclamait, à grand renfort de pantalonnades, la rengaine sempiternelle:

—Ceci est pour avoir l'honneur d'informer la société que, cette demoiselle et moi, nous nous passons au cou, la semaine prochaine, le nœud coulant de l'hyménée. Elle n'a rien de rien et je n'ai pas le sou. Ainsi, du courage à la poche! Fournissez-nous le moyen de nous mettre en ménage et d'avoir de nombreux enfants. On reçoit les billets de banque, les napoléons et les pièces de cent sous. Ceux qui donneront le plus seront mariés dans l'année, et, s'ils le sont déjà,—mariés,—le bon Dieu leur fera la grâce d'hériter de leur belle-mère...

Le cavalier de la comédienne jeta une pièce blanche dans le gobelet.

Puis, comme la quêteuse s'inclinait pour le remercier, il effleura de l'index la rose qu'elle avait placée dans ses cheveux:

—Ma charmante, dit-il, un louis pour cette fleur!

Mademoiselle Fine-Lame se redressa vivement:

—Monsieur, répondit-elle, cette fleur n'est pas à vendre.

Marignan allongea gaillardement la main:

—Alors, fit-il, elle est à prendre.

—Pardon! rectifia une voix, vous voulez dire qu'elle est à rendre.

Cette voix était celle du jeune chasseur que nous avons entendu nommer Roger par son camarade Briquet.

En effet, dans le brusque mouvement de retraite de la fillette, la rose s'était détachée...

Elle avait glissé jusqu'à terre...

Et, se baissant avec promptitude, notre soldat,—qui, on le sait, se trouvait à côté du compagnon de l'actrice,—l'avait lestement ramassée et la tendait à sa propriétaire.

Les grands yeux de celle-ci enveloppèrent le jeune homme d'un jet rapide.

Il y avait, dans ce regard, tout un monde de sentiments que l'on eût été heureux d'éveiller.

Roger en fut comme ébloui.

Il reprit, en essayant de dissimuler son embarras sous une légèreté cavalière:

—C'est votre bien. Personne n'a droit d'en disposer. Souffrez que je vous le restitue.

Sa voix tremblait comme s'il se fût adressé à une noble héritière ayant laissé échapper de sa main gantée son bouquet dans un bal du faubourg Saint-Germain.

Mademoiselle Fine-Lame était elle-même toute troublée.

Son cœur battait violemment.

Les cils recourbés de sa paupière voilaient maintenant la flamme de sa prunelle.

Il y eut une minute de silence.

Puis la Filleule de Lagardère sourit,—franchement cette fois,—sans effort,—de plaisir,—montrant les perles qui brillaient derrière ses lèvres vermeilles...

Et dans ce sourire elle murmura:

—Ce qui tombe au fossé appartient au soldat.

Puis encore, confuse de ce qu'elle venait d'oser, rouge comme une cerise, preste comme un oiseau, elle entraîna le paillasse sans relever les yeux,—et la quête continua.

Pendant cette petite scène, Marignan avait pâli de colère.

Lorsque la jeune fille et le pitre se furent éloignés:

—Ah çà! s'exclama-t-il en marchant sur l'adolescent, ah çà! de quoi vous mêlez-vous, mon cher?

Il y avait dans son mouvement, dans son accent, une telle provocation et une telle menace, que Népomucène Briquet,—qui, comme on dit, «sentait le coude» à son camarade,—fit un pas pour s'interposer.

Mais Roger l'écarta doucement du geste et demanda avec calme:

—Est-ce à moi que vous vous adressez, monsieur?

Le compagnon de l'actrice s'était campé, la tête haute, le buste en arrière, le poing sur la hanche, dans l'attitude d'un raffiné qui cherche une affaire.

—Savez-vous, continua-t-il, que je ne permets à personne d'avoir l'air de me donner une leçon?

—Vous vous êtes mépris sur mes intentions, repartit le soldat d'un ton ferme, mais exempt de fanfaronnade; je n'ai pas plus la prétention de donner des leçons que l'habitude d'en recevoir.

Il ajouta en désignant Sergine qui écoutait avec un beau sang-froid:

—Je vous ferai seulement observer qu'il me paraît au moins inopportun de poursuivre cette conversation devant madame...

—Oh! oh! ricana Marignan, vous rompez les chiens, ce me semble...

Une étincelle s'alluma dans les yeux de Roger...

Il allait répliquer...

Népomucène ne lui en laissa pas le temps...

Il se planta devant le cavalier de la comédienne, et, le regardant de travers:

—D'abord, déclara-t-il, nous ne rompons rien du tout, entendez-vous, être incivil,—quoique civil,—ambigu et comminatoire? Est-ce que, par hasard, vous vous fourreriez dans le coco qu'un militaire français renâcle devant l'histoire de s'expliquer d'une façon pacifique ou différente, au choix? C'est ça qui serait une erreur de vos sens abusés par les lubies d'une imagination intempestive!

Il se tourna vers son camarade:

—Offre ton numéro matricule à ce bourgeois, mon fils. S'il tient tant à te retrouver, il prendra la peine de se transvaser au quartier, où, en cas d'empêchement imprévu, réglementaire et métaphysique de ta part, il est sûr de me rencontrer tous les jours, à la cantine de la maman Chaufour, entre le pansage et la soupe.

—Hé! l'ami, riposta Marignan, ce n'est pas à vous que je parle.

—Eh bien! c'est moi qui m'attribue la jouissance de vous parler, et je vous dis: primo, que ne suis pas votre ami, n'ayant jamais monté de garde d'écurie, bouchonné le poulet d'Inde ni passé la jambe à Jules en votre collaboration...

Ensuite, je réponds du petiot...

C'est fluet, c'est neuf, c'est folâtre; c'est encore bleu sous le ventre (expression dont les vieux troupiers se servent pour désigner les recrues) et ça n'a guère de poil sous le nez; mais c'est franc comme l'or, brave comme son sabre, et ça ne reculera pas plus devant un fier-à-bras, sur le terrain, que devant l'ennemi, sur le champ de bataille...

C'est moi qui vous en contre-signe mon billet...

Et celui-là qui me ferait l'affront de douter de ma pataraphe filerait un fichu coton, foi de Lorrain, né natif de Lunéville,—Meurthe-et-Moselle,—quinze ans de service, vingt-huit campagnes, et pas une heure de punition!...

—Népomuc!...

C'était Roger qui essayait de l'arrêter.

Le grognard le rembarra brusquement;

—Assez causé! Silence dans les rangs! Voici l'instant et le moment de réintégrer la chambrée. Nous n'avons pas la permission de minuit; l'adjudant n'aurait qu'à faire le contre-appel; ne nous trouvant pas dans nos draps, il nous collerait au bloc en rentrant, et je ne me soucie que tout juste d'étrenner la planche de l'ours (salle de police) pour la première fois de ma vie.

Le jeune homme avait tiré une carte de son portefeuille.

Il la remit à Marignan en se contentant de lui dire:

—Le quartier de Luxembourg est rue de Paris, à Saint-Germain.

Briquet appuya:

—Ne pas confusionner avec celui de Grammont qui se superpose vis-en-face.

Puis, prenant le bras de son camarade:

—En retraite par échelons! Rendons la main et faisons sentir la botte! A gauche par quatre! Au trot!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Les deux soldats quittèrent la baraque.

Marignan les suivit d'un mauvais regard.

—Pardieu! maugréa-t-il, vous me le payerez, mes drôles.

Ensuite, ramenant curieusement les yeux sur la carte qu'il avait à la main, il lut;

Roger de Saint-Pons, volontaire au 11e régiment de chasseurs.

Une vive surprise se peignit sur sa figure, et il répéta en se parlant à lui-même:

—Roger de Saint-Pons... Le fils du marquis sans doute... Sur mon âme, voilà qui est bizarre!

Il mit la carte dans sa poche:

—Ceci est bon à conserver.

Puis, s'adressant à sa compagne:

—Allons, ma chère, sortons d'ici et regagnons votre voiture. Aussi bien, je ne pense pas que vous ayez la patience d'attendre la fin du spectacle pour me gratifier de la scène de jalousie à laquelle j'avoue du reste m'être acquis des titres incontestables par ma conduite ridicule...

Sergine accepta le bras qu'il lui offrait:

—Il est certain, mon bon, dit-elle, que vous ne manquez pas de toupet... Faire la cour en ma présence à cette avaleuse de sabres!... Heureusement, elle vous a reçu comme un bœuf dans un magasin de porcelaines...

Ensuite, changeant de ton:

—Ah ça! est-ce que vous songez réellement à vous battre avec ce jeune homme?

—Quel jeune homme?

—Le militaire de tout à l'heure... Un vrai petit lion... Il vous a tenu tête avec une crânerie!...

—Ah! vous avez trouvé?...

—Je l'ai trouvé gentil,—très gentil...

Marignan fit claquer sa langue contre son palais avec une expression ironique:

—Alors il faut que cela soit, car vous êtes une femme de goût...

Il ajouta en riant railleusement:

—Dans ce cas-là, mes enfants, vous auriez tort de vous gêner...

—Hein?...

—Oui, moi je suis bon prince... L'ange de l'abnégation... L'homme de tous les sacrifices...

L'actrice le dévisagea:

—Comment! c'est toi qui me conseilles...

Il l'interrompit d'un ton qui redevenait sérieux et sec:

—Je ne te conseille rien, ma fille. Je te rappelle seulement que tu es libre. Ainsi que je prétends l'être moi-même... Et puis, je n'ai pas peur: une fois ce caprice satisfait,—comme les autres,—je sais que tu me reviendras. Il y a entre nous plus que de l'affection: il y a l'habitude, il y a le mépris,—mon Dieu oui! le mépris, comme tu disais, ce soir... Va, nous ne sommes pas des amants ordinaires, et le contrat qui nous lie est de ceux dont le parchemin résiste aux coups de canif...

Ils étaient arrivés à l'endroit où les attendait la voiture.

Marignan s'effaça pour laisser passer la jeune femme.

—Est-ce que tu ne montes pas avec moi? lui demanda celle-ci étonnée.

—Non: j'ai encore besoin de rester quelques minutes par ici.

Sergine fronça le sourcil:

—Je comprends, tu vas courir après ta baladine...

—Tu ne comprends rien du tout. Les affaires sont les affaires. D'ailleurs, je te le répète: confiance et indépendance réciproques. C'est la devise des amours durables.

Il regarda en l'air et poursuivit:

—Je crois qu'il va pleuvoir. Rentre vite à Saint-Germain. Je t'y rejoindrai avant une heure.

Puis, après une nouvelle pause:

—Puisque tu t'intéresses à lui, je consens à ne pas corriger ce petit monsieur...

Puis encore, à voix basse et avec un singulier sourire:

—Après-demain, du reste, je me serai vengé de lui,—dans la fortune de M. son père.

VII

GRANDEUR ET DÉCADENCE D'UN BRELAN DE SALTIMBANQUES

Les frères Snail avaient tenu longtemps le haut du pavé dans les foires, et le théâtre des Dislocations-Amusantes avait été, pendant des années, l'un des plus courus de nos kermesses et de nos ducasses.

Puis, tout à coup, nos trois Anglais étaient repartis pour leur pays.

On affirmait, parmi leurs concurrents, qu'ils avaient découvert un truc facile à exploiter à Londres.

On ne se trompait point.

Ce truc avait nom Florette.

C'était une enfant que les Snail s'étaient procurée d'une façon qui sera indiquée plus tard.

Florette,—ou miss Flora, dès l'abord, sur l'affiche,—ne batifolait point sur la corde, avec ou sans balancier; elle ne se livrait à aucun exercice d'adresse ou de force sur le trapèze ou le tremplin; elle ne montait pas à cheval; elle ne faisait voltiger aucune espèce d'anneaux, de boules et de poignards; elle ne se démantibulait pas davantage pour se fourrer dans une boîte, exécuter le saut périlleux, marcher les pieds en l'air ou sauteler, comme une grenouille, la tête entre les jambes.

L'Angleterre est blasée sur ce genre de spectacles.

C'est la terre classique des gymnastes, des contorsionnistes, des horsewomen et des acropedestrians.

Elle en fournit le reste du monde. Les Snail ne l'ignoraient point. Ils s'étaient dit:

—Il faut inventer autre chose.

Autre chose de neuf, d'inédit, d'original!

Quelque chose qui étonnât, qui remuât, qui révolutionnât l'Old England, avec quoi l'on battît monnaie dans les cités des Trois-Royaumes, et que l'on rapportât ensuite en France, entouré du prestige d'une réputation d'outre-mer.

Et ils avaient trouvé ceci:

Florette était un merveilleux enfant sous le triple rapport de l'intelligence, de la souplesse et de la beauté...

Ils lui avaient mis un fleuret à la main.

Où ces clowns avaient-ils appris cet art noble de l'escrime, qui semble être le privilège du gentleman et du soldat?

Nous ne saurions le préciser.

Toujours est-il qu'ils y étaient passés maîtres comme dans tous les exercices qui exigent des nerfs, du calcul et de l'agilité.

Dès que l'enfant put comprendre, ils lui donnèrent donc leçon, et, comme c'était un marmot solide, avec des articulations et des attaches d'acier fin, ils la développèrent d'une si prodigieuse manière qu'à dix ans, elle paraissait en avoir quinze, et qu'elle tenait admirablement sa partie avec ses professeurs et avec les meilleurs tireurs des villes qu'elle traversait.

Ce fut alors que les Snail l'emmenèrent à Londres.

En Angleterre, où la boxe entre dans l'éducation des lords, le poing est plus en honneur et plus en usage que l'épée.

Le jeu de celle-ci est, par conséquent, une chose à peu près inconnue de la masse.

Et puis John Bull a, de tout temps, raffolé de toutes les excentricités.

Or, c'en était une véritable que cette fillette, provocante, malgré son jeune âge, dans ses chausses de soie tricotées, qui dessinaient l'harmonieuse pureté de ses formes, et dans son corsage de maroquin noir, qui pinçait, en craquant, les richesses naissantes de sa taille.

C'était une attraction étrange—pour parler la langue d'outre-Manche—que cette Clorinde en herbe, cette Bradamante en bris de coque, qui boutonnait les vieux prévôts rompus à toutes les «bottes secrètes,» et flanquait ce qu'on appelle, en termes de salle, de superbes capotes à des grenadiers écossais et à des horse-guards hauts de six pieds.

Elle avait débuté dans un Alhambra quelconque, et bientôt il n'avait plus été question que d'elle dans les tavernes de la Cité, dans les clubs les plus élégants, au Parlement et à la cour.

Et, de fait, par la pratique, devenue beaucoup plus forte que ses maîtres, elle avait des coups irrésistibles, de ces coups qui ne s'enseignent pas plus que le coup d'archet ou le démanché du violon.

Jamais on n'avait admiré garde plus sûre, mouvements plus prestes, méthode plus correcte et plus savante, combinaisons plus ingénieuses et plus gracieusement, plus rapidement exécutées.

Ses dégagements auraient tenu dans un anneau de mariée; ses contre, habilement resserrés, lui dérangeaient à peine le poignet de la ligne; ses parades de quinte, entre autres, et ses ripostes du tac au tac partaient comme l'éclair et arrivaient comme la foudre.

Le prince de Galles voulut la voir.

En ce temps-là, Lagardère,—le héros du roman de Paul Féval et du drame d'Anicet Bourgeois,—était particulièrement à la mode chez nos voisins.

Sous ce titre: J'y suis! ou la Devise de Nevers, tous les théâtres de Londres jouaient avec succès une traduction ou «adaptation» du Bossu.

Le prince-héritier s'inspira avec à-propos de cette «actualité» pour déclarer, en applaudissant la fillette:

—C'est la filleule de Lagardère.


Le surnom resta à Florette.


Il n'en fallait pas davantage pour que la gentry l'adoptât.

Il est certain que, s'il lui avait plu d'ouvrir une salle, elle aurait eu pour élèves tous les membres de l'aristocratie et de la fashion.

Mais elle n'était pas encore assez sérieuse pour démontrer.

Ensuite, bien qu'elle ne fût précoce que de corps, les Snail ne se souciaient qu'à demi de la laisser approcher des papillons flirteurs.

Partant, ils veillaient au grain, n'ayant pas envie que leur poule aux œufs d'or leur fût enlevée par un amant ou un mari.


Après Londres, on visita successivement Liverpool, Manchester, Edimbourg, Glascow et Dublin.

Partout, la petite Française fut fêtée, acclamée, choyée et couronnée!

Le Pactole ruisselait dans la caisse des trois frères.

Malheureusement, ceux-ci ressemblaient à Panurge lequel, s'il n'avait qu'un moyen pour gagner de l'argent, en possédait trente-six pour le dépenser.

Tom adorait le jeu sous toutes les espèces,—à la Bourse, sur le turf, dans les tripots...

Bob était ivrogne comme Falstaff...

Quant à Jack, l'aspect et le contact d'un jupon l'induisaient en toutes folies.

D'où il résulte que ce qui abondait par la porte s'éparpillait par la fenêtre, et qu'après avoir soutiré à la curiosité de leur mère-patrie jusqu'à son dernier penny, nos Anglais étaient revenus sur le continent plus pauvres qu'ils en étaient partis.


La déveine les y suivit, encore qu'ils y produisissent un nouveau sujet, de l'exhibition duquel ils se promettaient monts et merveilles: une Femme-Canon racolée par l'un d'eux dans un Music-Hall borgne de Leicester-Square.

Cette virago, qui portait sur l'épaule, sans gêne apparente, un petit pierrier tout chargé auquel on mettait le feu et dont la détonation n'ébranlait point d'un zeste ses formidables appas; cette virago, disons-nous, était, tout simplement, une Parisienne dépaysée—et rousse—qui répondait au nom d'Héloïse Chamoiseau.

Après une série d'aventures dont le détail serait trop long, elle avait embrassé—à Londres—la profession d'Alcide femelle, quand Jack Snail s'en était éperdûment épris et lui avait offert une association acceptée sans ambages.

Nous inclinons à croire qu'elle le trompait avec Bob et avec Tom.

Quoi qu'il en soit, la Femme-Canon réussit peu ou prou en France.

Il en fut de même de la Filleule de Lagardère.

La foule n'a plus, chez nous, le goût ni le sentiment de ce maniement de l'épée, qui fut la passion et la gloire de nos pères.

Il eût fallu aux Snail du temps, de la patience et de l'argent pour ramener, à force de réclames, l'attention sur la «spécialité» professée par leur élève.

Il leur eût fallu beaucoup de tenue, d'intrigues et d'influences dans un certain monde pour produire la fillette devant des amateurs capables d'apprécier son talent.

Or, tout cela faisait absolument défaut aux trois frères.

Ils se virent donc contraints de se remettre à besogner et à courir les foires.

Mais leur séjour de plusieurs années dans la bombance, de l'autre côté de la Manche, les avait rendus mous, lourds et paresseux.

Leurs vices seuls avaient grandi.

De grossiers, ils étaient devenus abjects, ignobles et crapuleux.

Tom ne filoutait pas un sou à ses frères et associés, qu'il n'allât le hasarder, sur des cartes crasseuses, dans quelque bouge enfumé, plein de moite chaleur et bourré d'asphyxies. Bob était ivre du matin au soir, et, en dehors de son ménage morganatique, Jack subventionnait des demoiselles.

Par suite, Héloïse Chamoiseau s'était improvisée directrice de cette troupe de six personnes, qui, en dehors des trois Anglais, de Florette et de la Femme-Canon, ne comptait guère que le pître—ou paillasse—engagé pour allumer le chaland (attirer le monde à la parade) et pour égayer par ses cascades les intervalles des exercices.

Hélas! ainsi que le disait ce second prix du Conservatoire, le chaland ne se laissait pas plus allumer que s'il avait été soufré, enduit de phosphore à la pointe, fourni et timbré par la régie!...

Et le théâtre des Dislocations-Amusantes végétait, poursuivi par un discrédit croissant.

VIII

CHEZ LAPIE

Lapie est un marchand de vin-restaurateur dont la cuisine jouit d'une bonne réputation aux environs de la gare de Sceaux et de la place où se dresse le «Lion de Belfort».

La grande salle du premier étage y est flanquée—dans les coins—de réduits où l'on se trouve aussi à l'aise, pour causer, que dans un cabinet particulier ou dans un local réservé.

Or, la surveille du jour où commence ce récit,—c'est-à-dire le vendredi qui précédait la fête des Loges,—deux convives achevaient de déjeuner dans l'un de ces buen-retiros.

Le premier de ces convives n'était autre que le cavalier servant de Sergine Gravier, le beau Marignan en personne, lequel, du fond du fiacre qui l'avait amené, pour se glisser à l'intérieur de l'établissement, n'avait point pris moins de précautions que s'il s'agissait de quelque galant et mystérieux rendez-vous.

Ce n'était pourtant pas une dame qui lui tenait compagnie à table.

Non: c'était un quidam d'un âge mûr,—porteur d'un habit, d'un gilet et d'un pantalon de casimir noir, d'une chemise à jabot tuyauté et d'une cravate d'une entière blancheur.

Cet uniforme fleurait le Palais, le bureau, l'étude, ou, si mieux vous aimez, la basoche, la chicane, le contentieux,—ce mot inventé tout exprès pour fournir des moyens d'existence à des milliers de Normands qui ne sont pas tous de Falaise, de Vire, d'Avranches ou de Domfront.

Me Bouginier (Albéric pour ces demoiselles) était, en effet, un ancien avoué de province qui avait eu des peines de cœur en justice.

Au physique, sa perruque frisée à l'enfant; ses joues pleines, rondes, appétissantes, qui gardaient la fraîcheur luisante et légèrement couperosée de l'homme de cinquante ans, conservé avec soin; son ventre florissant et ses lunettes d'or lui tenaient lieu des plus sérieuses références, éloignaient la défiance et commandaient le respect.

A un moment, il se renversa sur sa chaise et, posant sa fourchette:

—Vous disiez donc, fit-il, cher monsieur Marignan...

L'autre l'interrompit brusquement:

—Pas de bêtise, hein, papa? Appelez-moi Isidore. Je tiens à conserver le plus strict incognito.

L'ancien avoué approuva de la tête:

—C'est juste. Excusez ce lapsus. Il est constant que, si quelque habitué de Tortoni ou du Lyon d'Or apprenait que vous êtes venu vous restaurer à l'ancienne barrière du Maine, il se demanderait à bon droit quel si puissant motif pouvait vous entraîner ainsi aux antipodes du boulevard des Italiens...

—Mon maître, reprit Marignan, j'ai furieusement besoin de gagner quelque argent...

—On a toujours besoin de gagner de l'argent, opina l'ex-officier ministériel: Lovelace et don Juan comme tout le monde...

—A force d'intriguer, je me suis fait recevoir au cercle de la rue de la Paix... Un cercle trié sur le volet... Les plus beaux noms, les plus belles fortunes, les plus honnêtes gens de Paris...

—Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille? fredonna Me Bouginier.

—Bref, j'ai joué et j'ai perdu...

—Vous avez perdu?... Vous?... Pas possible!

—Je perds toujours la première fois que je joue quelque part, repartit l'autre froidement.

L'ex-avoué se frappa le front:

—Où avais-je l'esprit?... Vous avez raison... Semer pour récolter, parbleu!

—Seulement, je ne vous cacherai pas que cette avance de fonds n'a pas été sans déranger un tantinet l'équilibre de mes finances: à une époque surtout où, pour jeter de la poudre d'or aux yeux de ceux qui auraient l'idée de regarder de trop près dans ma vie, il faut impérieusement que j'affiche un certain train de maison...

C'est pourquoi je vous ai écrit, à vous qui êtes un collectionneur d'opérations lucratives...

Voyons, n'avez-vous pas quelque chose à me signaler?

—Dans quel chiffre?

—Dans le chiffre de dix à quinze mille.

—Valeurs?

—Non: numéraire. On perd du temps et de l'argent à négocier. Ensuite, les espèces seules ne se reconnaissent pas.

Me Bouginier parut chercher.

Puis, après quelques minutes de réflexion:

—Je crois, reprit-il, que j'ai ce que vous me demandez...

—Bravo!...

—Par exemple, il faudra peut-être pincer d'un instrument...

—A cordes?

—Non, tranchant.

—Eh bien, on en pincera, répondit Marignan avec résolution. Seulement, on mettra des gants. Histoire de ne pas se tacher les doigts.

L'ancien avoué piqua ses deux coudes sur la table et se pencha vers son interlocuteur:

—Connaissez-vous M. de Saint-Pons? s'informa-t-il.

—M. de Saint-Pons?... Attendez donc!... Si je ne me trompe, un agronome distingué...

—Oui, et l'un de nos plus riches propriétaires terriens... M. de Saint-Pons possède, entre autres biens, un magnifique château à Carrières-sous-Bois, au bout de la terrasse de Saint-Germain. Ce château fait face à la Seine. Le parc, qui est immense, confine à la forêt, à l'endroit dit: le Rond-Point-du-Roi ou le pavillon de la Faisanderie,—pavillon habité par le garde général chargé de la surveillance du domaine...

Une notable partie de ce côté de la forêt appartient au marquis, qui y pratique, chaque année, des coupes dont il vend le produit aux marchands de bois des environs...

Cette vente a lieu à la mi-août. Elle a eu lieu, la semaine passée, comme d'habitude. Les sommes qu'elle représente sont parfois considérables. Elles sont versées par les acheteurs entre les mains du garde-chef dont je vous parlais tout à l'heure...

Celui-ci, en qui son maître a toute confiance, les conserve par devers lui jusqu'au retour de ce dernier au château...

Or, M. de Saint-Pons et son régisseur,—l'excellent papa Tourangeau,—ne reviennent à Carrières que pour l'ouverture de la chasse...

Or, la chasse ouvrira la semaine prochaine...

Donc le garde a dû battre le rappel de la monnaie; les acheteurs ont dû délier les cordons de leur bourse; les fonds, qu'ils ont expectorés, doivent être centralisés au pavillon de la Faisanderie...

S'ils n'y sont pas encore, ils y seront sous peu. On s'en assurera facilement. Il n'y a qu'à s'informer avec adresse dans le pays...

Le pavillon de la Faisanderie est entièrement isolé de toute habitation...

Par derrière, le parc le sépare du château et du village: un parc de plusieurs kilomètres, dont les ombrages touffus interceptent tout bruit...

Au village, on a l'habitude de se coucher avec les poules. Au château, il n'y a que le concierge. Le nombreux domestique du marquis ne s'y installera qu'avec lui...

Par devant s'étend la forêt, dont la solitude n'est troublée, la nuit, que par ses hôtes: les lapins, les furets, les renards qui se promènent hors de leurs terriers; les sangliers qui foncent à travers les halliers; les chevreuils, les cerfs et les daims qui bondissent dans les clairières...

—Bon! murmura Marignan, ceux-là ne gênent personne: ce ne sont point des témoins bavards.

Me Bouginier poursuivit:

—Un assez mauvais gars de Saint-Germain,—moitié grinche et moitié escarpe,—qui avait observé toutes ces particularités, caressait depuis longtemps le projet que voici:

S'immiscer en catimini dans ce local des Hespérides et effaroucher les pommes d'or pendant le sommeil du gardien...

Quitte à buter (tuer) celui-ci, s'il se réveillait, par hasard...

Il n'attendait même qu'une chose pour exécuter son dessein: c'est que la récolte des susdites pommes fût faite...

Par malheur pour le pauvre diable, on l'a coffré, il y a huit jours, pour une histoire de vol commis précédemment...

Il est dans les prisons de Versailles. La cour d'assises le réclame. Escalade, effraction, tentative de meurtre, toutes les herbes de la Saint-Jean sont réunies dans son cas. Total: vingt ans de travaux forcés...

Sa femme est venue me trouver...

Ayant hérité de l'idée de son mari, elle me l'a cédée, moyennant une récompense honnête...

Moi, j'avais presque envie de l'exploiter, cette idée, à cette fin d'arrondir la dot de ma fille aînée, qui va sortir prochainement des Oiseaux...

Mais les clients avant tout, saperlotte!...

Et, s'il vous plaît de soumissionner l'entreprise, je me dépouille pour vous l'adjuger,—me réservant mes droits de courtage, bien entendu: vingt-cinq pour cent, payables après réussite, comme toujours.

—C'est convenu! s'exclama Marignan. L'affaire me paraît sortable; elle me convient; je la prends. Signons-nous un bout de traité? Ou désirez-vous des arrhes, des garanties, une petite prime?

—Allons donc!... Vous badinez!... Entre gens qui s'estiment, la parole suffit.

Les deux convives échangèrent une étreinte cordiale.

L'ancien avoué ajouta:

—Seulement, je vous demanderai—en guise d'épingles—un piano pour ma cadette qui a des dispositions étonnantes pour la musique...

—Entendu. Erard ou Pleyel, à son choix. Enchanté d'avoir pu contribuer à former le talent de cette virtuose de l'avenir.

Il y eut une seconde poignée de main.

Après une nouvelle effusion, Marignan fit mine de se lever.

Mais Bouginier, le retenant:

—Un instant! un instant, que diable!...

IX

COURTIER D'AFFAIRES

Courtier d'affaires: ces mots, gravés en lettres noires, se lisaient sur la plaque de cuivre qui décorait la porte de l'appartement occupé par l'ex-officier ministériel au troisième étage d'une maison de la rue du Pélican.

Courtier, soit; mais de quelles affaires?

D'aucunes ont été définies par Dumas:

«Les affaires, c'est l'argent des autres.»

Cette définition pouvait à bon droit s'appliquer à celles dont le sieur Bouginier se faisait l'intermédiaire.

Quelques signatures tronquées au bas de certains actes judiciaires l'avaient envoyé et retenu au sein d'une fabrique de chaussons de lisière instituée—à Clairvaux—par les soins du gouvernement.

Il est vrai, ainsi qu'il l'affirmait lui-même, qu'il en était sorti emportant l'estime de ses chefs et la confiance de ses camarades.

La confiance de ces derniers avait été telle qu'ils s'étaient empressés de mettre l'ancien avoué en rapport avec leurs «collègues de la capitale».

Les fastes du Palais et la chronique des tribunaux établissent, d'une façon irréfutable, que tout malfaiteur de profession vit à cheval sur plusieurs affaires.

Si l'une rate, les autres lui restent.

Si celle-là le place sous la main de la justice, il se réserve de terminer celles-ci à l'expiration de sa peine; à moins—ce qui arrive fréquemment—qu'il ne les céde à des confrères non serrés (encore libres) ou à des tiers qui lui en achètent l'idée, le plan, les préparatifs et les instruments.

En argot, cet acte de comploter un chopin (coup) s'appelle nourrir le poupard.

Me Bouginier prenait les poupards en sevrage.

Il en avait un répertoire des mieux fournis, comme les agents matrimoniaux ont un catalogue d'héritières. Il les élevait, les soignait, les mijotait—et les passait au plus offrant, en prélevant une commission qui lui permît de subvenir avec avantage aux besoins de sa famille et de tenir état dans le monde.

Il n'ignorait pas, cependant, que la loi—chapitre des Complices—assimile aux auteurs d'un crime ou d'un délit ceux qui ont fourni des instructions pour commettre ce crime ou ce délit, et qu'elle les punit de la même peine.

Aussi n'agissait-il qu'avec la plus grande circonspection.

La Préfecture avait l'œil sur lui: il le savait et s'était mis en règle.

Se mettre en règle, c'est acheter par certaines complaisances les bonnes grâces de la police.

L'ex-avoué rendait des services. Il devenait, en certains cas, un indicateur précieux. Ses clients lui étaient sacrés; mais il sacrifiait sans pitié quiconque opérait en dehors de «sa maison.»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

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—Comme vous y allez, mon cher! appuya Bouginier. Nous n'avons pas pris le café...—Garçon! le café!...—Et puis, vous ressemblez à Guzman, qui ne connaissait pas d'obstacles...

—Eh bien?...

—Eh bien, il y en a—et beaucoup...

—Des obstacles?

—Hélas!

—Touchant l'affaire?

—Touchant l'affaire. D'abord, il y a le pavillon: le pavillon dans lequel on ne pénètre pas aussi facilement que dans le boudoir de mademoiselle Sergine Gravier; le pavillon,—j'ai vérifié la chose de visu en menant ma famille dîner sur l'herbe dans la forêt,—qui a de solides barreaux à ses fenêtres, et, à sa porte, une vraie ferrure de cachot,—une porte en plein chêne, qu'un boulet de canon aurait de la peine à entamer...

—Pardieu! quand je devrais éventrer la muraille...

—Vous rencontreriez sur la brèche le garde général du marquis: un gaillard vigilant, robuste, courageux...

—Après?... Un homme en vaut un autre!

L'ancien officier ministériel tira de sa poche une tabatière en vermeil, l'ouvrit et y puisa une pincée de tabac:

—Pas celui-là, prononça-t-il.

Marignan développa son torse, raidit ses bras, fit craquer ses muscles:

—Bah! répliqua-t-il, on ne manque ni de résolution, ni de biceps, ni de pectoraux... Et puis, au besoin, on aura des acolytes: le Bijou-des-Dames et le Rouquin...

Me Bouginier, qui massait sa prise entre le pouce et l'index, hocha la tête avec dédain:

—Le Bijou-des-Dames et le Rouquin?... Peuh!... Mauvaise marchandise!... Bonne tout au plus à étrangler une vieille femme dans son lit ou à administrer un coup de couteau à quelque pochard attardé!...

Nonobstant, on pourra les utiliser pour faire le guet ou pour fournir des renseignements...

Mais il faut des lurons d'une tout autre encolure pour s'attaquer à Patte-de-Fer...

—Patte-de-Fer?

—Vous n'en avez jamais entendu parler?...

—Ma foi non: vous n'ignorez pas que j'ai été absent de Paris pendant plusieurs années...

—Je sais, je sais... Vous avez voyagé... Pour votre santé... L'air de la Méditerranée est exquis pour les poitrines faibles...

L'ex-avoué huma sa prise avec bonhomie.

Il continua ensuite:

—Patte-de-Fer a été l'un des plus fins limiers de la brigade de sûreté. Le bras droit de défunt Claude. Un ancien soldat: intrépide, infatigable, incorruptible...

Son surnom vous explique assez qu'il n'y allait pas de main morte avec les infortunés qui lui tombaient sous la coupe...

Avec cela, un débrouillard fini. C'est lui qui a mené l'affaire Troppmann avec feu son camarade Souvras et qui a aidé celui-ci à retrouver le cadavre de Kinck père dans le ravin de Hœrenflüsch...

—Et ce modèle des policiers a quitté l'administration?

—Quand le papa Claude a pris sa retraite, Jacques Périn—c'est le nom de notre homme—a donné sa démission. Le marquis de Saint-Pons lui a offert alors le poste de surveillant-chef de sa propriété et de ses bois de Carrières. C'est donc lui le dragon qui garde les pommes d'or à la conquête desquelles vous brûlez de vous élancer.

La physionomie de Marignan se rembrunit énergiquement: