«Parmi les privilégiées qui ont le don d'être le point de mire des lorgnettes et de l'attention de tous, à côté de madame de X..., en bleu céleste, de madame de Y..., en maïs clair, et de madame de Z..., en rose thé, citons miss Flore-Eva Murphy, la nièce de l'opulent Américain dont nous avons été le premier à annoncer la présence dans nos murs, et dont la fortune absurde, impossible, écrasante, atteint un chiffre qui ne s'écrit pas.
»Cette héritière, qui se prodigue beaucoup dans le monde depuis quelque temps, à la grande admiration de ces messieurs et à la plus grande jalousie de ces dames, était fort remarquée par nombre de raisons.
»D'abord, parce qu'elle était seule,—ce qui pouvait paraître assez extraordinaire à ceux qui ignorent la liberté dont jouissent les jeunes filles en Angleterre et aux Etats-Unis, et qui ne savent point que l'honorable sir Samuel, oncle et tuteur de cette charmante personne, est retenu au logis par son état de santé depuis son arrivée parmi nous.
»Ensuite parce qu'elle se montrait plus en beauté que jamais.
»Enfin, à cause de sa toilette, qui éclipsait toutes les autres.
»Robe de faille lilas tendre, le corsage taillé en frac, à boutons d'acier, se croisant sur un grand gilet Louis XV en satin grenat, se relevant en basques par derrière avec parements et retroussis en pareil; première jupe, de même nuance que le corsage, retroussée sur une seconde de même étoffe que le gilet; tricorne en feutre gris garni d'une plume blanche; ombrelle-canne pompadour assortie, avec nœuds et rubans grenats.
»Avons-nous besoin d'ajouter que ce costume sortait des ateliers de Wurtz, l'inimitable, le sans rival, le fameux des fameux?
»Fournisseur des cours étrangères. Rue Royale, au coin du faubourg Saint-Honoré. Envoyer le contour du corps pris sous les bras, la longueur du dos, la largeur de la poitrine et la mesure des hanches au plus fort.»
Dans la matinée de ce dimanche, le faux Yankee était entré chez notre héroïne.
—Ma chère Eva, lui avait-il dit, vous n'avez pas oublié que, selon votre désir et selon ma promesse, c'est demain soir que nous partons... Eh bien! s'il vous plaît de faire vos adieux à cette société parisienne que nous allons quitter pour longtemps sans doute...
—Oh! oui, avait interrompu Florette; oh! oui, pour longtemps, n'est-ce pas?...
—Pour toujours, si telle est votre volonté, mon enfant... S'il vous plaît de voir encore une fois ce monde que, assure-t-on, l'on ne retrouve nulle part, allez aujourd'hui à Longchamps. Les journaux annoncent que la réunion y sera fort brillante. J'aurais été moi-même heureux de vous servir de cavalier, mais les soins à donner aux préparatifs de notre voyage...
Il ressortait du plan du pseudo-Samuel de tenir ce langage à la Filleule de Lagardère.
Il n'eût point parlé ainsi, du reste, que celle-ci se fût rendue tout aussi bien aux courses.
Elle aussi, elle avait appris par les journaux que «tout-Paris assisterait à cette solennité hippique», et l'instinct—qui n'est pas seulement la qualité des policiers, mais pareillement le privilège des amoureux—lui avait soufflé que dans ce «tout-Paris» elle rencontrerait Roger...
Roger et cette femme!...
Or, elle voulait se trouver une dernière fois face à face avec le jeune homme...
Elle voulait braver sa rivale...
Et, pour y réussir, elle voulait être belle...
De là cette toilette excentrique, que le couturier en renom lui avait apportée la veille et qui ne pouvait manquer d'attirer les regards.
En s'habillant, la pauvre enfant avait la mort dans l'âme...
Elle l'avait sur le visage quand elle était sortie de l'hôtel dans cette voiture qui avait failli écraser Jacques Perrin...
Oui, mais en arrivant à Longchamps, redevenue maîtresse d'elle-même par un effort surhumain, elle avait imposé un masque d'indifférence hautaine au mal affreux qui lui rongeait le cœur.
Et le reporter Max de Furetière avait eu raison de l'écrire: jamais elle ne s'était montrée plus en beauté.
Marignan, qui la guettait du haut de l'escalier des tribunes, fut positivement ébloui.
Il attendit que la curiosité universelle, dont tout d'abord Florette avait été l'objet, se fût reportée sur la première course qui commençait; puis, caressant sa moustache d'une main, tandis que de l'autre il jouait avec sa badine-cravache, il se dirigea vers la mignonne.
Depuis leur entrevue nocturne au pavillon d'Armenonville, il n'avait pas adressé la parole à celle-ci.
On avait, il est vrai, remarqué son insistance à se présenter partout où elle se produisait; mais il se contentait de la saluer, sans l'aborder, et cette discrétion affectée n'avait pas peu contribué à faire siffler aux langues subtiles «qu'ils cachaient leur jeu, tous les deux.»
Cette fois, il s'approcha résolument de la jeune fille, et s'inclinant avec respect:
—Miss Eva, interrogea-t-il, m'accordera-t-elle la faveur de quelques minutes d'entretien?
De la voiture où elle trônait, la Filleule de Lagardère laissa tomber sur lui un regard étonné, et, d'un ton qui n'était rien moins qu'engageant:
—Un entretien?... Avec moi?... Ici?
—Ici, et veuillez croire que les circonstances qui me commandent de vous exprimer ce désir vous ordonnent de l'accueillir dans votre intérêt immédiat...
Notre héroïne répéta avec un sourire amer:
—Mon intérêt?... Ah! oui, je comprends... Vous avez donc quelque nouvelle trahison à m'annoncer?
L'autre prit un air pénétré:
—Vous me reprochez cruellement ce que je considère comme un devoir accompli, comme un service rendu... Cependant j'irai jusqu'au bout... Il faut que vous soyez prévenue de la plaisanterie de mauvais goût dont vous allez être victime...
—Comment?...
—M. de Saint-Pons...
Florette l'interrompit brusquement:
—Que m'importe M. de Saint-Pons?... Cet homme est mort pour moi... Je défends qu'on en parle...
—J'obéis... Et, puisque ma présence semble éveiller un souvenir pénible, je m'éloigne, mademoiselle... Mais, auparavant, permettez à un ami dévoué, quoique méconnu, de vous donner un conseil—dicté par le soin de votre dignité...
—Lequel?...
—Retournez à l'hôtel...
—Hein?...
—Quittez cette pelouse... N'attendez pas un instant de plus... Je vous en prie...
—Et pourquoi cela, s'il vous plaît?...
—Parce que...
Puis, s'interrompant à son tour:
—Ah! mon Dieu, il est trop tard!...
—Qu'est-ce donc?...
—Ne regardez pas de ce côté!... C'est odieux!... Le ciel m'est témoin que je brûlais de vous épargner cet affront!...
Il se produisait, en effet, un certain brouhaha dans la foule...
Un murmure de surprise courait le long des tribunes, et une sorte de houle faisait osciller les promeneurs, dont le front s'ouvrait comme devant une proue...
Et, dans l'espace vide, Sergine Gravier s'avançait au bras de Roger...
Sergine Gravier, habillée exactement de la même façon que mademoiselle Fine-Lame: même étoffe, même couleur, même coupe, mêmes garnitures de robe, même coiffure originale, mêmes gants et mêmes bijoux, même ombrelle-canne enrubannée...
Les yeux allaient de l'une à l'autre des deux jeunes femmes...
Les commentaires se déchaînaient de toutes parts...
On ricanait...
En se sentant l'objectif de toute cette rumeur, en reconnaissant M. de Saint-Pons et en devinant sa rivale sous ce costume identique au sien jusque dans les moindres détails, Florette—qui s'était levée dans sa calèche pour mieux voir—éprouva quelque chose d'inexprimable et d'inouï: on eût dit que les doigts brutaux d'un tortionnaire élargissaient la blessure de son pauvre cœur déjà si brisé et si meurtri, pour y enfoncer une pointe de fer rougie au feu.
Sous ce martyre atroce, toute vaillance et toute force l'abandonnèrent et elle se laissa aller en arrière, en battant des paupières pour ne plus apercevoir la foule, Roger, la comédienne, et en murmurant dans un spasme de honte et d'indignation:
—Oh! cette fille! cette fille!...
—Ne l'accusez pas, repartit Marignan rapidement. Elle n'a fait que se prêter à ce qu'a exigé son amant...
—Oh!...
—C'est cet amant qu'il faut haïr; c'est cet amant qu'il faut punir...
Il ajouta avec un geste significatif:
—Je me charge de ce soin...
—Vous!...
—Oui, moi, moi qui vous aime!...
Notre héroïne n'entendit pas ces derniers mots...
De ce que venait de lui dire son interlocuteur, elle n'avait saisi que ceci: c'est qu'il parlait de «punir» Roger...
Et comme il semblait se préparer à la quitter:
—Où allez-vous? balbutia-t-elle.
Le jeune homme retroussa sa moustache:
—Je vais, répondit-il d'un ton bref, demander raison à ce jeune monsieur de l'offense qu'il vous a faite.
—Et de quel droit?...
L'autre eut un beau mouvement chevaleresque:
—Du droit que tout galant homme a de protéger une femme contre ce qui lui paraît un outrage...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Vous avez compris que toute cette scène avait été élaborée de longue main par les intéressés pour achever de détacher mademoiselle Fine-Lame de M. de Saint-Pons et pour amener entre celui-ci et le spadassin une rencontre qui ne pourrait manquer d'être fatale au fils du marquis.
Le couturier pour dames, dûment récompensé, avait fourni à ce complot l'appui de ses ciseaux sans pareils.
De là cette similitude de toilettes qui blesserait la mignonne comme une suprême injure, et à propos de laquelle Marignan—improvisé cavalier servant et vengeur de la jeune fille—exigerait de Roger des explications qu'il saurait bien faire dégénérer en querelle.
Le spadassin serait hautain et agressif; notre jeune amoureux s'emballerait; il provoquerait sans doute le redresseur de torts...
Celui-ci mettrait, de cette façon, l'opinion de son côté, et personne ne plaindrait le jeune fou d'avoir payé de sa vie les légèretés de sa conduite...
Mais ce que n'avaient prévu ni l'ami Dick, ni Bouginier, ni Marignan, c'était l'intervention de mademoiselle Juliette.
La femme de chambre avait trouvé M. de Saint-Pons chez Doyen, l'avait fait appeler dans un cabinet voisin de celui où il déjeunait avec le duc de Montaran et le vaudevilliste Verdier, et là, à brûle-pourpoint:
—J'ai un secret à vendre. Voulez-vous me l'acheter?
—Combien?
—Ce que vous jugerez qu'il vaut. Ecoutez-moi de vos deux oreilles. Ce sera comme dans les baraques de la foire au pain d'épice: vous payerez en sortant si vous êtes content.
Et elle lui avait conté la trame qui les avait enveloppés, mademoiselle Fine-Lame et lui, dans ses plis tissés avec une simplicité si habile,—tout, depuis les lettres anonymes qu'ils avaient reçues en même temps, depuis le piège où on les avait attirés tous les deux au pavillon d'Armenonville et depuis ce qui s'était passé, ce soir-là, entre notre héroïne et Marignan, dans le bosquet, en face de la fenêtre éclairée qui encadrait la comédie jouée par Sergine, jusqu'à l'entretien que l'actrice avait eu, le matin même, avec son ancien amant et jusqu'à l'affaire que ce dernier devait chercher au jeune homme, aux courses!
Lorsqu'elle eut terminé:
—Ah! les misérables! les misérables! s'écria Roger, livide. Pauvre Florette et pauvre moi!...
Puis, avec colère, à la camériste:
—Pourquoi ne m'as-tu pas averti, dès le premier jour, de cette exécrable machination?...
—Ah! dame! c'est que le premier jour vous ne m'auriez donné guère plus d'une douzaine de louis, tandis qu'à présent, vous ne me refuserez pas les trois mille francs dont j'ai besoin pour m'établir.
Le jeune homme lui jeta son portefeuille.
Il rentra ensuite dans le cabinet où l'attendaient ses deux compagnons, et s'adressant à M. de Montaran:
—Duc, deux mots, je vous prie... Vous permettez, mon cher Verdier?...
—Comment donc! fit le vaudevilliste en prenant un journal. Je m'enfonce dans les papiers publics. Echangez vos confidences.
M. de Saint-Pons tira Montaran à l'écart:
—J'ai, reprit-il, un service à réclamer de vous. Je me battrai probablement demain matin...
—Un duel?... Demain matin?... Et vous ne nous en aviez pas parlé?
—Je viens d'apprendre tout à l'heure seulement que cette rencontre est inévitable. Voulez-vous me servir de témoin? Je compte prier le général de Kéraval de se joindre à vous pour m'assister...
—Mais le motif de cette affaire?...
—Je vous l'expliquerai ce soir ainsi qu'au général...
—Le nom, au moins, de votre adversaire?...
—Un certain M. Marignan...
—Cet aventurier qu'on prétend un peu escroc et légèrement rufian? Que diable! on ne se bat pas avec de pareils drôles!...
—On se bat avec ceux que l'on hait et je me battrai avec cet homme.
—C'est votre volonté?
—Inébranlable.
M. de Montaran redevint sérieux.
—Alors, poursuivit-il, je dois vous prévenir que ce gentilhomme de sac et de corde passe pour être également redoutable à l'épée et au pistolet, et qu'il a fait du tir et de l'escrime un art, presque un métier...
—On me l'a dit, et c'est ce que nous verrons demain.
La voix était nette, le regard calme, le visage tranquille. Le duc n'insista plus. Il tendit la main à Roger:
—C'est bien. Je suis tout à vous. Disposez de moi: que faut-il faire?
—Eh! nous rendre aux courses, d'abord, comme nous l'avions projeté.
—Soit. Partons. Venez-vous, Verdier?
Le vaudevilliste posa son journal sur la table et se leva:
—A vos ordres, messeigneurs... Et, cependant, j'étais en train de lire un article joliment intéressant... Un article dans lequel un monsieur, qui n'est pas encore à Charenton, affirme que notre charmante Sergine Gravier est une grande comédienne...
—Ce monsieur a raison, déclara M. de Saint-Pons avec une gravité amère. La personne dont il s'agit est, en effet, une très grande comédienne. J'en suis convaincu par expérience. Le malheur est, mon cher Arsène, qu'elle ne joue pas que vos pièces.
XX
PROVOCATION
On se rappelle que M. de Saint-Pons avait donné rendez-vous à l'actrice à Longchamps, dans l'enceinte du pesage.
Il l'y retrouva, formant le centre du bouquet de la fleur des pois de la haute gomme, qui s'épuisait à lui débiter toutes sortes de madrigaux, de concetti et de fadeurs auxquels elle ripostait avec l'insolence de sa verve faubourienne. Roger fendit le cercle brusquement:
—J'ai à vous parler, venez, dit-il tout bas à l'oreille de l'actrice, mais d'un ton impératif et résolu.
—Est-ce donc si pressé? questionna-t-elle.
—Très pressé.
—De quoi s'agit-il?
—De moi, de vous et de deux autres personnes.
—Qui sont?
—Je vous l'apprendrai tout à l'heure.
La jeune femme leva les yeux sur le jeune homme et remarquant le froncement de ses sourcils, le feu sombre de ses prunelles et la colère qu'il s'efforçait de maîtriser:
—Oh! oh! fit-elle, sur quelle note et de quel air me chantez-vous cette romance? Je ne vous ai jamais vu ainsi. Ah çà! il y a donc du nouveau?
Le fils du marquis réitéra:
—Venez.
La comédienne lui prit le bras et demanda:
—Où allons-nous?
—Au-devant de votre complice.
—Mon complice?
—N'est-ce pas ainsi qu'il faut nommer celui qui a joué avec vous l'infâme comédie du pavillon d'Armenonville?...
—On vous a dit...
—On m'a dit, poursuivit Roger dont la voix, quoique contenue, vibrait avec des éclats de menace étouffée, on m'a dit qu'après vous être associée à ce misérable pour me voler mon bonheur, vous étiez encore de moitié avec lui pour essayer de me prendre ma vie... On m'a dit cela, et, si j'étais de la race de ce faux gentilhomme, vous auriez tout à redouter de l'explosion des sentiments que vous m'inspirez... Mais, Dieu merci! si je me sens désarmé devant une femme, quelque vile et quelque criminelle qu'elle soit, je vais pouvoir trouver, du moins, à portée de ma main, une face et une poitrine d'homme...
Sergine le considérait avec plus de curiosité que de frayeur.
Elle poussa un soupir de soulagement.
—De sorte, fit-elle, que vous avez découvert le pot aux roses?... Eh bien, je n'en suis pas fâchée: ça finissait par me peser comme du foie gras sur l'estomac... Par exemple, vous attesterez que ce n'est pas moi qui ai vendu la mèche...
Elle ajouta avec volubilité:
—Pour ce qui est de mon ancien amant, faites-en des copeaux, des boulettes, des miettes, je m'en soucie comme d'une vieille robe. C'est pour vous que je brûlerai un cierge. La colère vous va comme un gant. Vous me trépigneriez un brin que je crierais que c'est pain bénit et que je n'ai que ce que je mérite!...
—Je vous répète, reprit M. de Saint-Pons, que je n'ai affaire qu'à cet homme. Vous devez savoir où il m'attend. Allons, conduisez-moi vers lui. Je suis aussi impatient de le tenir sous mon mépris qu'il a hâte sans doute de me sentir au bout de son épée de spadassin.
Ils avaient marché. On chuchotait autour d'eux. L'actrice s'arrêta:
—Inutile d'aller plus loin.
Roger, qui s'était penché vers l'actrice pour lui parler de plus près, leva la tête vivement...
Il aperçut Marignan...
Celui-ci venait de quitter Florette...
Il s'avançait en fouettant l'air de sa badine...
A sa vue, le jeune homme sembla comme cinglé en plein visage par un coup de cravache...
Ses yeux s'injectèrent; une sorte de congestion monta à son front...
La violence du courroux qu'il s'épuisait à dominer, pour ne pas exciter l'attention de la galerie, était telle qu'il n'entrevit qu'à travers un voile notre héroïne pâle et presque pâmée dans sa voiture. Il dégagea son bras de celui de Sergine.
—Je n'ai plus besoin de vous, dit-il. Allez, et que le ciel vous pardonne!...
La comédienne ne le retint point...
—C'est un petit lion!... Quel dommage!... S'il m'avait seulement giflée, je crois que je lui aurais sauté au cou devant tout le monde!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
On venait de «donner le départ» de la deuxième course.
Les chevaux filaient sur la piste.
La foule ne s'occupait plus que d'eux. Elle était bien loin de l'incident qui l'avait passionnée quelques minutes auparavant, et la curiosité générale galopait en croupe des jockeys aux casaques jaunes, blanches, rouges ou bleues.
Marignan et M. de Saint-Pons s'étaient abordés.
Ce fut le dernier qui prit l'offensive.
—C'est moi que vous cherchez, n'est-ce pas? demanda-t-il avec hauteur.
L'autre fit un signe affirmatif.
Roger continua:
—Soyez satisfait. Me voici. Je vous apporte le moyen de gagner plus vite votre argent...
—Mon argent?...
—Ne vous a-t-on pas payé pour me tuer demain?
Le spadassin ne s'attendait point à cette attaque. Il blêmit et se mordit les lèvres:
—Ah! ricana-t-il, vous savez...
—Je sais tout.
Il ajouta:
—Et celle que, si je ne m'abuse, vous aviez, il n'y a qu'un moment, l'impudence de salir de votre contact, celle-là apprendra tout à l'heure comment elle a été lâchement et indignement trompée.
Ces paroles de M. de Saint-Pons touchèrent Marignan en plein cœur.
Quelque chose de terrible passa sur sa physionomie blafarde.
Il fit un pas en avant, de manière à toucher presque son interlocuteur, et, d'une voix assourdie par une rage froide:
—Puisque vous savez tout, gronda-t-il, vous devez savoir aussi que je ne suis pas un adversaire à dédaigner.
—A dédaigner sur le terrain, non; mais à mépriser toujours et partout, repartit Roger d'un ton glacial.
A cette sanglante insulte, les doigts de Marignan se crispèrent sur sa badine...
Il eut l'idée de s'élancer sur le fils du marquis...
Celui-ci se croisa les bras et brava le choc,—impassible...
MM. de Kéraval et de Montaran avaient suivi M. de Saint-Pons et ne perdaient, à quelques pas, aucune des phrases de l'explication...
Ils intervinrent à propos...
—Monsieur, dit brusquement le général au spadassin, je vous conseille de vous modérer, autrement je serais obligé de requérir les gardiens de la paix...
—Et puisque notre ami, poursuivit Montaran, consent, s'obstine, si vous voulez, à se rencontrer avec vous, voici nos cartes: nous attendrons ce soir, chez moi, les personnes que vous aurez chargées de vous représenter.
L'aventurier saisit les cartes d'une main tremblante.
Puis, d'un air de défi:
—A demain, messieurs, à demain donc!
Il s'éloigna, grinçant des dents sous sa moustache.
Roger se retourna vers ses compagnons:
—Mes chers amis, le reste vous regarde. Agissez comme vous l'entendrez. Ce que vous ferez sera bien fait.
Il cherchait quelqu'un des yeux...
Ce quelqu'un, c'était Florette...
Il était impatient de courir à elle; de lui crier avec toute son âme combien on les avait trompés, combien il avait souffert, et de lui demander pardon,—pardon à deux genoux...
La jeune fille avait disparu...
Et sa voiture demeurait vide!...
XXI
OU L'ON RETROUVE NÉPOMUCÈNE
La Filleule de Lagardère n'avait pas eu la force d'assister à ce qui allait se passer entre les deux hommes.
Ignorant encore ce que M. de Saint-Pons avait appris de la bouche de la camériste; cruellement blessée de l'exhibition de la cabotine dans cette effrontée copie d'elle-même dont elle devait croire Roger l'instigateur ou le complice,—et, malgré ce grief nouveau, malgré tous, malgré tout, reconnaissant à son courroux, à sa douleur, à son effroi qu'elle n'avait jamais cessé d'aimer le jeune homme; craignant, enfin, devant le danger qui s'abattait sur ce dernier, que le secret de son cœur lui échappât publiquement à travers sa fierté vaincue, elle s'était jetée hors de la calèche et s'était perdue dans la foule.
Où allait-elle?
Qu'allait-elle faire?
Elle ne savait.
La pensée que Marignan et le fils du marquis étaient en ce moment en présence, qu'elle était la cause de ce conflit, et que ce conflit coûterait peut-être la vie à celui à qui elle songeait tout bas,—toujours,—cette pensée glaçait le sang dans ses veines et lui mettait la cervelle en feu.
Comment empêcher ce duel?
Elle cherchait.
Ce qu'elle cherchait aussi, c'était un endroit où elle pût donner un libre cours aux sanglots qui l'étouffaient.
Et elle marchait, farouche, égarée, chancelante, à travers la cohue des gens insouciants et gais.
On la regardait et elle ne s'en apercevait pas.
Elle se répétait qu'elle était lâche, bien lâche, d'avoir souci de ce qui adviendrait le lendemain, et, en même temps, elle s'avouait qu'elle offrirait le restant de ses jours à qui sauverait ceux de Roger.
Tout à coup une grosse voix tonna:
—Nom d'un pétard! je ne me blouse pas... C'est vous, mademoiselle Florette, indubitablement parlant...
La jeune fille leva les yeux...
Népomucène Briquet était devant elle, sa franche et martiale figure pâlie et amaigrie et une sorte d'appareil posé sur la brosse de ses cheveux gris.
A l'exclamation de surprise poussée par notre héroïne, le brave soldat répondit en cambrant sa haute taille et en frisant sa longue moustache:
—Moi-même, en personne naturelle. Un peu décati, c'est possible, et la bombe du casque légèrement ébréchée. Nonobstant, solide au poste et disposé à vous servir, si j'en étais requis, imperméable et susceptible...
La mignonne lui tendit la main:
—Ah! murmura-t-elle, c'est le ciel qui vous envoie...
—Par l'omnibus de Courbevoie, qui défile en face de Beaujon...
—Laissez-moi, d'abord, m'appuyer sur votre bras. Et puis, emmenez-moi d'ici. Tout ce monde me fait horreur...
—A vos ordres. Voici le bras. Où faut-il que je vous conduise?...
—Partout où je pourrai pleurer...
—Hein?...
—Mon pauvre Briquet, si vous saviez!... Je suis bien malheureuse!... Oh! comme je voudrais mourir!...
—Mourir!... En voilà une idée lunatique, fastidieuse et rédhibitoire!... Avec ça, d'ailleurs, que c'est si facile!... Tenez, moi qui ai été défunt pendant un certain laps...
—Vous!...
—A l'hôpital où j'ai tiré une fière bordée, privé du mouvement, de la parole et de la jugeotte, cadavériquement parlant, quoi!—par rapport à ce que ces chenapans m'avaient fait coiffer d'un moellon, à cette fin de m'empêcher de dévoiler leurs turpitudes...
Je n'ai pas voulu en souffler mot aux gens de la justice qui m'ont interrogé, avant d'avoir causé avec mon petit Roger...
Mais c'est égal: de rudes chenapans. M. votre oncle, d'abord, un pas grand'chose. Ensuite, son associé: celui qui s'appelle Bouginier, un serpent à lunettes. Enfin, l'Anglais, le Tom Snail...
—Tom Snail!...
—Celui-là a été puni par où il avait péché. Il s'est défoncé la calotte. Respect à sa mémoire funèbre, désagréable et criminelle!...
Mais suis-je assez conscrit! Vous ne pouvez rien savoir, puisque je suis sorti seulement ce matin, à midi, de Beaujon...
Et j'y songe, ce chagrin, ces larmes, vos paroles de tout à l'heure...
Gageons que vous êtes brouillés ensemble, mon ancien copain et vous, depuis cette satanée histoire du pavillon d'Armenonville où l'on vous a fourrés dedans tous les deusse simultanément parlant!...
—Hélas!...
—Par bonheur, me voici, moi, Népomucène Briquet: quinze ans de services, dix-huit campagnes et pas une heure de punition...
Et je m'en vais tirer au clair cet embrouillamini du diable, allumer un réverbère sur le pont dans lequel vous avez coupé, et vous rabibocher, enfin, d'une façon instantanée, indissoluble et immanquable...
Car, je vous en signe mon billet, vous idolâtrez mon jeune maître, comme il n'a jamais cessé, lui-même, de vous adorer de toute son âme...
—Oh! mon Dieu! balbutia la mignonne, oh! mon Dieu!... Que dites-vous là?... Si je pouvais croire...
—Vous le pouvez, mille milliasses de tonnerres! Vous le pouvez à tous égards!... Et, quand je vous aurai expliqué...
—Parlez, de grâce, je vous en prie!
Ils avaient quitté le champ de courses et s'étaient enfoncés dans une allée écartée du Bois...
L'ancien troupier parlait...
Il parlait,—triplant et quadruplant les épithètes à la queue de ses mots pour rendre son récit plus lucide...
Il racontait à mademoiselle Fine-Lame à peu près ce que la soubrette de la comédienne avait narré, chez Doyen, à M. de Saint-Pons: le billet anonyme adressé à ce dernier; la stupeur, la colère, la douleur du fils du marquis, et comment le jeune homme avait suivi la jeune fille de Murphy-House au pavillon d'Armenonville, comment il l'avait vue aborder Marignan et comment, se jugeant trahi, il s'était laissé entraîner par Sergine...
Il racontait comment il s'était, lui, Népomucène, glissé sur la piste de Samuel et de Bouginier, allant juger de visu du succès de leur stratagème; comment, caché derrière un arbre, dans le fourré où l'Anglais Snail les avait rejoints, il les avait entendus dévoiler, développer leur trame infernale; comment, après leur départ, il avait failli se colleter avec l'ex-saltimbanque, et comment,—celui-ci «s'étant fêlé le coco soi seul» par un hasard providentiel, inattendu et fulminant, il avait été «subséquemment» assommé par une pierre et une main également inconnues...
Il racontait comment on l'avait transporté à l'hospice; comment il y était resté entre la vie et la mort, abêti, muet, inconscient; comment on lui avait rafistolé la coloquinte; comment, après une enquête au cours de laquelle il n'avait rien voulu confier au magistrat instructeur de ce qu'il avait surpris dans le Bois, on lui avait délivré son exeat; comment, sorti le matin même, il s'était empressé de courir chez M. de Saint-Pons, ne l'avait pas trouvé, avait appris que le jeune homme devait se rendre à Longchamps, et était venu l'y chercher...
Notre héroïne l'écoutait, au paroxysme de l'émotion,—silencieuse, oppressée, haletante...
Quand il eut terminé, elle l'informa à son tour de ce qui avait eu lieu aux courses...
Puis, avec explosion:
—Oh! mais, maintenant, Roger ne se battra pas!...
Le vieux soldat secoua le front:
—Je connais mon maître, fit-il. Il est entêté comme personne. Si l'on a échangé une provocation, on s'alignera quand même,—invariablement parlant,—lorsqu'il tomberait des hallebardes...
—Cependant, quand vous lui aurez démasqué le misérable...
—Raison de plus pour qu'il s'obstine à se venger et à le punir.
Florette se tordait les bras:
—C'est affreux!... Quoi! on me le tuerait!... Je ne l'aurais retrouvé que pour le perdre!...
Briquet essaya de la rassurer:
—Tout n'est pas désespéré, sacrebleu! M. de Saint-Pons est mon élève; il tire l'épée comme un prévôt. Sur le terrain, on ne sait ni qui vit ni qui meurt. Ce ne serait pas la première fois que l'on aurait vu une mazette embrocher un maître en fait d'armes...
Mais elle, sanglotant:
—Je vous dis que cet homme le tuera!... Encore une fois, cette rencontre est impossible!... Le ciel ne la permettra pas!...
—Dame! à moins que vous n'imaginiez un moyen de l'empêcher...
—Un moyen?...
—Oui, un moyen paisible, coërcitif et inéluctable.
La jeune fille réfléchissait.
Son attitude sombre, ses yeux fixes, le pli qui se creusait entre ses deux sourcils et l'impatience avec laquelle elle martelait le sol du pied témoignaient assez combien elle s'appliquait au pourchas de l'idée rebelle.
Parfois, elle se pressait la tête dans ses mains comme pour activer le travail de son cerveau endolori.
L'ex-chasseur à cheval la considérait avec une respectueuse compassion.
Il cherchait, lui aussi, sans trouver davantage.
Soudain, se frappant le front:
—J'y suis!... Oui, c'est cela!... Victoire!...
—Comment?...
—J'ai découvert une rubrique!...
—Oh!...
—Nous retournons à Longchamps; je repince l'adversaire de mon maître ou j'apprends où le rencontrer; j'y vais, je le traite comme il le mérite, je lui casse les reins au besoin; nous nous alignons illico,—et je lui crève la paillasse!... De cette façon, du diable si M. de Saint-Pons s'astiquera demain avec lui!...
—Vous exposeriez...
—Ma peau pour garantir celle de mon ancien camarade de lit? Oui, certes, et avec volupté, indifférence et précision! A preuve, c'est que...
Ensuite s'arrêtant, changeant de ton et passant de l'enthousiasme au découragement:
—Eh bien! non. Je me berce d'illusions décevantes et chimériques. Va te promener! C'est impossible!
—Impossible; et pourquoi?
—Je vous récidive que je connais mon Roger. C'est une barre de fer en matière de point d'honneur. Il ne me pardonnerait jamais d'être allé sur le terrain à sa place...
La mignonne murmura:
—C'est vrai.
Népomucène continua en se fourrageant la moustache avec rage:
—Pas plan d'en sortir!... Un guignon superlatif, incontinent et vexatoire!... Allons, il faudra que le marquis se coupe la gorge avec cet abominable coquin...
—Vous vous trompez, déclara notre héroïne.
—Hein?...
—A mon tour, je vous répète que Roger ne se battra pas...
—Bah!...
Le visage de la fillette s'était détendu subitement.
Elle ajouta tout bas, avec un élan de joie contenue, et comme si elle se parlait à elle-même:
—Ce sera ainsi... Etais-je folle de n'avoir pas eu cette idée!... Merci, merci, mon Dieu qui m'avez inspirée!...
Elle semblait être redevenue la mademoiselle Fine-Lame, étrange et superbe, d'autrefois, et elle avait repris son masque de fierté, sa voix vibrante, son regard clair et résolu.
—Me promettez-vous de me seconder? demanda-t-elle à l'ex-troupier.
—Parbleu!... La belle question! Je suis à vous de l'éperon de mes bottes au plumet de mon shako!...
Elle appuya:
—Il ne s'agit pas de m'aider; il s'agit de m'obéir. De m'obéir, songez-y bien, sans une velléité d'opposition ni de résistance, sans observation ni remontrances, sans m'interroger, ni essayer de vous jeter à la traverse de mon projet. Vous n'y réussiriez pas, du reste. Moi aussi, j'ai une volonté de fer. Promettez donc. Sinon, je tâcherai de me passer de vous. Jurez même, car j'exige plus qu'une promesse,—un serment.
Briquet étendit le bras:
—Sur mes médailles, mes trois brisques, l'uniforme que j'ai porté, je jure tout ce que vous voudrez...
Elle lui serra la main avec effusion:
—C'est bien. Ecoutez-moi. Votre maître et le mien ne court plus aucun danger.
XXII
LA CHASSE A L'HOMME
En quittant l'avenue du Bois-de-Boulogne, le coupé du pseudo-Murphy avait, par les Ternes, gagné les boulevards de Courcelles et des Batignolles et, ensuite, la place Moncey. Puis il avait tourné à gauche, avait remonté l'avenue de Clichy jusqu'au point dit la Fourche,—où elle se bifurque,—avait enfilé le jambage de droite de cet Y, lequel incline vers Saint-Denis,—et, après avoir franchi les fortifications, s'était arrêté près de la grille de l'octroi, à la porte de Saint-Ouen.
Là, l'ami Dick avait sauté sur la chaussée, et on eût pu l'entendre adresser en anglais cette recommandation à Jim:
—Retournez sur vos pas et allez prendre position aux environs de la gare du chemin de fer de ceinture. Vous y serez moins remarqué et vous y attendrez que je revienne.
Avons-nous besoin d'ajouter que la voiture du faux Yankee avait été suivie—à une distance mesurée pour ne pas éveiller l'attention—par le fiacre dont l'intérieur recélait Jacques Perrin aux aguets et plus intrigué que jamais?
L'ex-brigadier avait les yeux collés à la vitre de la guimbarde.
Les deux «canassons» qui traînaient celle-ci payaient mieux, par bonheur, du jarret que de la mine.
Quant au cocher qui les fouaillait à tour de bras, il paraissait désormais tout acquis à Patte-de-Fer.
Ce prolétaire également dépourvu de morgue, de tenue et de sobriété, était dans la joie de son cœur de pouvoir aider la justice à paumer un «bourgeois» qui avait un équipage, un cheval de race et un domestique en livrée.
Lorsque le coupé eut fait halte, il demanda au policier:
—L'ordre et la marche du Bœuf-Gras, mon commissaire? L'autre voiture met en panne. Faut-il l'imiter?
—Un homme va en descendre sans doute: continue à le filer sans qu'il puisse s'en apercevoir.
—Compris. On vous le talonnera qu'il n'y verra que du feu. En avant, Guillaume et Bismarck!
Le fiacre repartit derrière Richard Vautier.
Celui-ci descendait la large voie, bordée de cabarets, de fabriques et de jardins, qui s'allonge à travers la plaine.
Il allait d'un pas égal et posé, au milieu des flâneurs endimanchés qui se dirigeaient du côté de la campagne.
Il ne lui était point possible de soupçonner le pourchas et la surveillance dont il était l'objet: nombre de véhicules du genre de celui qu'habitait Patte-de-Fer cheminaient, en effet, d'une allure douce, sur la même ligne, et, en vertu du proverbe: Hâte-toi lentement, inventé, comme on sait, par les voitures à l'heure, emportaient, sans se presser, des couples ou des familles de promeneurs cossus,—joies de l'œil ou fêtes de l'estomac,—vers la basilique de Saint-Denis ou vers les guinguettes de Saint-Ouen.
Constatons toutefois que si le prétendu captain paraissait parfaitement tranquille, il n'en était pas ainsi depuis quelques moments de l'automédon de Guillaume et de Bismarck.
Depuis que l'ami Dick voyageait devant lui, ce dernier ne cessait de témoigner d'une agitation peu ordinaire.
Il se trémoussait sur son siège, plaçait sa main en manière de télescope pour mieux regarder l'Américain supposé, se grattait l'oreille avec embarras et se tapait la cuisse avec rage en murmurant des bouts de phrases qui alternaient du doute à l'affirmation.
—Non... Si... En voilà une cocasse!... Je n'ai pas la cocotte pourtant...
Cette pantomime et ce monologue finirent par impatienter le détective.
Il baissa la glace du devant du fiacre, tira le cocher par le pan de son paletot, et d'un ton irrité:
—Quand cesserez-vous ce manège?... Ah çà! vous avez donc envie de donner l'éveil à notre homme?
L'interpellé se retourna à demi vers l'interpellant:
—Votre homme, répondit-il, je le connais, notre homme...
—Vous?...
—Eh oui! et, si c'est pour voir clair dans ce qu'il est que nous lui emboîtons les rotules, pas besoin d'essouffler mes bêtes. La boutique aux renseignements est ouverte. Demandez, faites-vous servir...
—Vous connaissez Samuel Murphy?...
—Je le connais sans le connaître... A preuve que je ne sais pas son nom... Je le connais pour l'avoir chargé, une nuit, au coin de la rue de Rome et de la place de l'Europe...
—Au coin de la rue de Rome et de la place de l'Europe?... Une nuit?... Vous en êtes certain?...
—A preuve qu'il faisait un temps à ne pas mettre un huissier à la porte!... Un orage!... Des éclairs!... La pluie!... Le tonnerre!...
—Quelle heure pouvait-il être environ?
—Hum! entre deux et trois heures du matin... Je venais de conduire à la gare Montparnasse un quidam qui devait prendre un des premiers trains... Et je remontais me coucher à Batignolles...
—Et où avez-vous déposé ce client,—l'homme du coin de la rue de Rome,—cet étranger?...
—Je l'ai déposé sur le boulevard... Presque en face du Grand-Hôtel... Mais ce n'était pas un étranger...
—Ah!...
—Il parlait français comme vous et moi... Seulement, il m'a payé avec une pièce anglaise... Même que j'ai perdu vingt-cinq centimes pour le change...
—Et vous êtes bien sûr que cette rencontre a eu lieu le jour que vous indiquez?...
—Si j'en suis sûr?... A preuve que, le lendemain, j'ai quitté Paris pour aller faire mes vingt-huit jours... A Landerneau, au fin fond de la Bretagne, d'où je ne suis revenu qu'avant-z'hier...
Ce dernier détail expliquait au détective, comment ce garçon n'avait pas entendu parler du Mystère de la place de l'Europe.
Il reprit au bout d'un instant:
—Etes-vous prêt à répéter devant qui de droit les faits que vous venez de me communiquer?
Son interlocuteur se frotta le nez, au risque d'en déflorer les rubis.
—Dame! fit-il, s'il ne m'arrive aucun aria...
—Vous n'avez rien à craindre, si vous êtes sincère.
—Alors, disposez de moi: voici mon numéro.
—C'est bien: vous serez appelé dès demain chez le juge d'instruction.
L'automédon eut un geste de légitime orgueil:
—Et je paraîtrai en cour d'assises! s'exclama-t-il épanoui. Et l'on imprimera mon nom dans les journaux! Et l'on parlera de moi dans les cafés, chez le marchand de vin et dans les loges des concierges! Cré coquin! c'est ça qui va crânement me poser! J'ai envie de me porter candidat à la Chambre ou au conseil municipal!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Pendant toute cette conversation, Patte-de-Fer n'avait pas perdu de vue les agissements de l'ami Dick.
Celui-ci arpentait paisiblement l'avenue de Saint-Ouen.
Après avoir dépassé la route de la Révolte, il s'arrêta, s'orienta et, ayant paru découvrir ce qu'il cherchait, il promena rapidement un coup d'œil inquisiteur autour de lui pour s'assurer qu'il n'y avait rien de suspect sous le vent.
Ensuite il se jeta sur le côté et s'engagea dans les terrains vagues qui drapent le versant septentrional de la butte Montmartre.
Jacques tira son portefeuille, écrivit à la hâte quelques lignes au crayon sur un feuillet qu'il arracha, renferma ce feuillet sous une enveloppe, traça un signe particulier sur l'un des coins de celle-ci, et, tendant le tout au cocher:
—Retournez à Paris en toute diligence; ce message de suite à la Préfecture; vous insisterez près des agents de service pour la remettre en mains propres au chef de la sûreté; en son absence, à l'un des secrétaires du préfet; au besoin, au préfet lui-même.
L'automédon prit une attitude pénétrée de l'honneur insigne:
—Soyez tranquille, prononça-t-il, la commission sera faite aux pommes. C'est bibi qui est fier d'enquiller (entrer) à la Préfecture—autrement que dans une tenaille de sergots (sergents) et soûl comme la bourrique à défunt Robespierre.
L'ex-brigadier s'était glissé hors du sapin.
Tandis que ce dernier reprenait la route de la barrière, il se lança résolument sur la piste de Richard Vautier.
Le faux Américain avait allongé le pas.
En marchant, il se retournait fréquemment, à présent, afin de se convaincre que personne d'équivoque ne naviguait dans son sillage.
Certes, si l'on eût été en semaine et à la tombée de la nuit, il n'eût point manqué d'éventer la poursuite de Patte-de-Fer.
En semaine, et sitôt que le soleil se couche, cette zone des halliers suburbains,—d'une laideur désolée à laquelle rien ne se peut comparer,—devient plus sauvage que les solitudes de la Sonora, et je suis persuadé que, s'il ne s'y commet pas une foison de crimes, c'est uniquement parce qu'aucun être ne s'y hasarde qui vaille la peine d'être assommé.
Mais c'était un dimanche, et, le dimanche, Paris descendrait à la cave plutôt que de ne pas sortir de chez lui.
Il faisait jour. Il faisait beau. On voyait là de pauvres honnêtes familles si peu habituées au vert qu'elles prenaient pour de l'herbe les souillures du sol.
On y voyait des enfants qui jouaient, des troupiers qui se baladaient, des mendiants qui cherchaient fortune dans cette misère, et quelques couples prodigieux: Desgrieux, de retour de Poissy, et Manon Lescaut, échappée de Saint-Lazare.
Des gobe-mouches et des ivrognes brochaient sur le tout: les uns, vaguant, le nez en l'air, et contemplant avec une religion muette les nuages du bon Dieu et les cerfs-volants des gamins; les autres, zigzaguant, la tête basse, et tenant des discours éloquents aux cailloux.
Jacques Perrin pouvait être rangé dans la première de ces deux classes.
L'ami Dick ne le remarqua point.
Il se dirigeait vers un îlot de cahutes qui faisait tache dans la plaine et que l'on appelait Pantin-la-Guenille ou le Camp-des-Chiffonniers.
Dans un précédent récit, nous avons décrit ce campement original et pittoresque des Pawnies de la hotte et des Sioux du crochet.
Tout y dort dans la journée: rentrés à l'aube dans leurs taudis, chiffonnières et chiffonniers cuvent, jusqu'à ce que les réverbères s'allument, la fatigue du travail nocturne et aussi la pesante ivresse du casse-poitrine ou du petit-bleu.
Le «Tortoni de Pantin-la-Guenille» était une bâtisse de planches qui avait bien plutôt l'air d'un hangar à chiffons que d'un établissement public.
Richard Vautier marcha droit à celui-ci.
Mais avant d'en franchir le seuil, il se retourna une dernière fois et scruta d'un regard circulaire le chemin qu'il venait de parcourir et les abords du cabaret.
Abords et chemins étaient déserts.
L'ex-brigadier, en effet, prévoyant ce mouvement, s'était vivement jeté dans la cour de l'une des masures qui bordaient la ruelle et se dissimulait derrière un mur en torchis.
Rassuré par cette apparente solitude, le pseudo-captain fit un geste de satisfaction.
Puis il poussa la porte de la taverne et entra.
XXIII
LE TORTONI DE PANTIN-LA-GUENILLE
L'intérieur du bouge avait un aspect sinistre et inquiétant.
Me Bouginier, qui en était le propriétaire, y avait installé Héloïse Chamoiseau, digne en tous points de ce poste «de confiance» et rappelée ad hoc de l'étranger où elle avait suivi Tom Snail après l'insuccès de l'expédition du pavillon de la Faisanderie.
Revenu en France à son tour, l'Anglais s'était tenu caché dans ce cabaret jusqu'au moment où on lui avait distribué un rôle dans la comédie du pavillon d'Armenonville.
Le soir de cette comédie, Héloïse Chamoiseau avait accompagné l'ancien saltimbanque au bois de Boulogne,—et c'était à elle que Népomucène Briquet était redevable du formidable «renfoncement» qui l'avait mis à deux doigts du trépas.
Non point que cette Femme-Canon émérite eût un désir immodéré de venger la mort accidentelle—et providentielle—de Tom... Mais elle avait deviné dans l'ex-chasseur à cheval un ennemi de l'ex-avoué et un ami de la Filleule de Lagardère.
Et cela seul avait suffi pour qu'elle frappât le brave garçon d'un coup qui n'était point asséné de main morte!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le Tortoni de Pantin-la-Guenille avait une clientèle habituelle de rôdeurs de barrières, d'écumeurs d'asphalte, de camelots et de souteneurs.
Toute cette société choisie en était absente, par exemple, au moment où le faux Murphy y effectuait son entrée.
Le dimanche est un jour de foule; partant, un jour de travail. Les pratiques de l'ancienne Femme-Canon étaient dehors, cherchant leur vie dans la poche de leur prochain.
Il n'y avait dans l'établissement que deux consommateurs qui avaient fini de consommer et qui auraient bien voulu recommencer.
Ils n'avaient point bonne tournure.
Assis en face l'un de l'autre à une table sur laquelle il y avait une bouteille vide, ils se regardaient d'un air de mauvaise humeur, et le premier disait avec mélancolie:
—S'il aboulait seulement quelqu'un de trois francs!...
Le second haussait les épaules sans répondre à la hardiesse de cette hypothèse.
Dans son comptoir, Héloïse Chamoiseau faisait une réussite.
—Roi de carreau, murmura-t-elle en tirant une carte du jeu, c'est-à-dire un homme de campagne qui viendra m'apporter de l'argent...
Richard Vautier entra.
Les trois personnes levèrent la tête.
Et leur étonnement fut tel que les deux hommes oublièrent qu'ils avaient soif et que la virago resta une paire de minutes avant d'adresser au survenant la question sacramentelle:
—Qu'est-ce que je vais servir à monsieur?
—Un verre d'eau, si vous avez un verre propre et de l'eau fraîche.
La tavernière se redressa de toute sa hauteur:
—Ma maison n'est pas une fontaine Wallace...
—Sans contredit, ma chère demoiselle Héloïse; cependant...
L'androgyne l'interrompit, stupéfaite:
—Vous savez mon nom?
Puis, après l'avoir examiné avec attention:
—Hé! oui, fit-elle, je vous remets. Vous êtes l'Américain du bois de Boulogne, le millionnaire de Murphy-House, l'oncle et tuteur de cette veinarde de Florette...
Les deux hommes, qui l'écoutaient de leur table, se penchèrent l'un vers l'autre:
—Un millionnaire!...
—Ça doit-être cousu d'or!...
Ils n'eurent pas le temps d'en échanger davantage...
La porte s'ouvrit de nouveau,—brusquement,—d'une poussée...
Et Jacques Périn manqua de piquer une tête à l'intérieur du cabaret...
Quelques minutes avaient suffit au détective pour modifier profondément, sinon pour changer tout à fait l'ensemble de sa physionomie:
Son chapeau qu'il avait défoncé d'un coup de poing; ses habits qu'il avait fripés, salis et éraillés en se frottant contre un mur; son gilet déboutonné, sa cravate dénouée, sa chemise débraillée, son œil atone, sa lèvre pendante, ses jambes qui flageolaient sous lui, sa voix enrouée et pâteuse, scandant les phrases de hoquets, tout en lui avait l'aspect et les allures de l'un de ces «sublimes» ouvriers qui commencent à faire le lundi le dimanche.
Il se raccrocha, pour ne pas tomber, au chambranle de la porte, et s'efforçant de ressaisir son équilibre:
—Ohé! salut, la coterie!... Vous êtes du bâtiment, pas vrai? Moi aussi, j'suis du bâtiment. Nous sommes tous du bâtiment... N'empêche que le Bourguignon (le soleil) tape dur et que j'ai crânement envie de me rincer le bec...
Il essaya d'avancer avec des mouvements de roulis et de tangage prononcés.
Héloïse lui barra le chemin:
—Vous vous l'êtes trop rincé, le bec. Allons, tournez-moi les talons. La loi défend de donner à boire aux poivrots.
Patte-de-Fer eut un rire idiot:
—La loi, j'm'en contrefiche. Est-ce que je suis de sa famille? Pour ce qui est de boire, qui est-ce qui vous parle de donner? On vous parle de vendre, la grosse mère, et on a de quoi financer...
Il tira de sa poche une pièce de cinq francs qu'il jeta sur le comptoir...
La pièce roula à terre et s'en fut s'arrêter près de la table des deux consommateurs à la bouteille vide...
L'un de ceux-ci mit le pied dessus...
L'ivrogne ne parut point s'apercevoir de cet incident...
Il frappa sur le gousset de son gilet:
—On est à la hauteur, ma biche... Quand y en a plus, y en a encore... Faut que ma quinzaine y passe avant demain... Demain j'pioncerai toute la journée, et, mardi, on se r'mettra à turbiner...
En discourant de cette façon décousue, mais avec l'obstination particulière aux ivrognes, Patte-de-Fer écarta la tavernière du geste et s'en fut, d'un pas chancelant, s'installer à une table voisine de celle qu'occupait le faux Américain; puis s'affalant sur le banc placé devant cette table:
—Voyons, hein, la maman, ne soyons pas crispante! Une chopine de marc dans deux verres...
—Deux verres?... Vous êtes donc avec quelqu'un?...
—Jamais des jamais! C'est histoire de ne pas avoir l'air de boire seul, et de trinquer d'un verre avec l'autre en me tenant conversation.
La cabaretière se décida à le servir.
En passant devant l'ami Dick, elle lui dit rapidement:
—Ce pochard n'est pas dangereux.
Ensuite, elle apporta l'eau-de-vie demandée et tendit la main.
On payait d'avance.
Le policier lui remit une seconde pièce de cinq francs sans en demander la monnaie, ce qui acheva de rassurer la virago.
Après quoi, il versa le liquide dans les deux verres et, choquant celui-ci contre celui-là:
—A ta santé, Alfred!...—Merci, Langlumé...—Alfred, c'est mon prénom; Langlumé, c'est mon nom; vous avez saisi l'apologue.
Après quoi encore, il ingurgita coup sur coup le contenu des deux verres, se renversa en arrière, le dos contre le mur, et ferma les yeux.
Héloïse s'en vint se rasseoir auprès de Richard Vautier.
—Le voilà parti, déclara-t-elle. Pas de défiance. On peut causer.
Le gentleman interrogea:
—Vous avez habité Londres, m'a affirmé Bouginier. Comprenez-vous et parlez-vous l'anglais?
—Yes, sir.
—Tant mieux. Nous nous servirons, s'il vous plaît, de cette langue. Ecoutez-moi et soyons brefs, car je n'ai pas de temps à perdre... J'ai besoin de deux hommes solides pour une besogne importante... Pouvez-vous me les procurer?...
—Dame! c'est selon la besogne et aussi selon le prix que vous y mettrez...
—Je ne regarderai pas au prix si l'on ne regarde pas à la besogne...
—Alors j'ai votre affaire: ces deux particuliers qui tirent la langue, ici, devant une fiole à sec...
—Vraiment!...
—L'Ecureuil et le Rempailleur: deux bons, qui ne veulent plus travailler que dans le grand, afin de risquer Cayenne, au lieu de la Centrale...
Ça sort de prison hier, ça a déjà fini de fricasser sa pauvre masse, et ça cherche un ouvrage quelconque...
Des gars qui, pour un petit écu, chourineraient le Père Eternel au milieu de son paradis, de ses chérubins et de ses archanges!...
—A merveille: vous vous chargerez de les embaucher... Je vous laisse carte blanche pour la somme. Il s'agit de supprimer deux personnes qui me gênent. Vous les connaissez également. L'un est ce drôle qui se fait appeler Marignan...
—Celui qui m'a empêchée autrefois de débarbouiller la Florette avec une potée de vitriol. Un dur-à-cuire. Il y aura du tirage.
L'autre prononça sèchement:
—Je ne paye pas les gens pour se croiser les bras.
—Ça tombe sous le sens, parbleu!... On en viendra à bout tout de même, de ce faraud... Et la seconde personne, c'est?...
—Celle qui m'a dépêché vers vous.
—Lui-même.
Héloïse éclata de rire:
—Mon propriétaire!.... C'est cocasse!... Bien sûr qu'il est à cent lieues de se douter...
Le pseudo-Yankee questionna:
—Auriez-vous quelques scrupules à cet égard?
—Pas ce qui tiendrait sous la patte d'un cloporte... Le vieux singe est encore un de ceux qui s'opposent à ce qu'on touche à la Filleule de Lagardère... Or, quand il n'y aura plus un chat pour la protéger, cette chancarde!...
—Ma mie, releva l'ami Dick, apprenez que miss Eva Murphy aura toujours à ses côtés quelqu'un prêt à la protéger, à la soutenir et à la défendre...
—Bah...
—Et ce protecteur, ce soutien, ce défenseur avec lequel je ne conseille à nul être en ce monde d'oser entrer en lutte...
—Eh bien?...
—C'est moi.
—Vous?
—Moi qui ne suis, encore aujourd'hui que son parent et que son tuteur,—mais qui serai, avant peu, son maître et son époux devant Dieu et devant les hommes!
Il y avait une chose que le prétendu Samuel était hors d'état de soupçonner:
C'est que l'ex-brigadier comprenait et parlait même assez couramment la langue de nos voisins d'outre-Manche,—s'étant familiarisé avec celle-ci, en Crimée, au contact des soldats anglais qui faisaient campagne avec les nôtres.
Il n'avait donc pas perdu, grâce à son ouïe fine et exercée, une seule syllabe des phrases qui s'échangeaient à quelques pas de lui.
Mais, tout entier à son rôle, il s'était abstenu de bouger jusqu'au moment où les dernières paroles de l'interlocuteur de la Femme-Canon étaient venues lui arracher un tressaillement involontaire.
La commotion était si violente et si inattendue que les paupières du faux dormeur s'ouvrirent toutes grandes malgré lui et qu'il en jaillit un éclair qui alla chercher sur le visage de son adversaire la confirmation d'une déclaration formulée avec cet accent d'implacable résolution.
Cet éclair se heurta au regard froid de l'ami Dick.
Celui-ci tressaillit à son tour.
—Toute réflexion faite, reprit-il, je vais causer moi-même à nos braves garçons...
Il se dirigea vers la table qu'occupaient l'Ecureuil et le Rempailleur et s'assit près d'eux sans façon:
—La belle, poursuivit-il, apportez de quoi boire. Ce que vous aurez de meilleur. Il n'y a rien de trop bon pour les gens que j'emploie.
Héloïse obéit.
Au bout d'un instant, tous quatre parurent être en parfaite intelligence.
Puis le gentleman se leva et s'en fut s'adosser à la porte du bouge...
Il avait un revolver au poing...
Les trois autres s'étaient levés pareillement...
Les deux bandits se glissèrent sans bruit vers l'ex-brigadier qui avait refermé les yeux...
L'un se posta à sa droite et l'autre à sa gauche...
Un couteau brillait dans la main de l'Ecureuil...
Le Rempailleur tenait une corde terminée par un nœud coulant...
Jacques avait repris toute son immobilité:
Il ronflait avec une sonorité paisible,—les épaules et la nuque appuyées à la muraille, la figure en pleine lumière, les bras ballants le long du corps, les jambes étendues sous la table...
Héloïse se plaça de l'autre côté de celle-ci, bien en face du dormeur et de manière à pouvoir lire à livre ouvert sur la physionomie de ce dernier...
Ensuite elle dit à l'Ecureuil:
—Va, ma vieille, et tâche de mettre dans le mille.
Le coquin se pencha sur le policier.
De la pointe de son couteau, il lui chercha sur la poitrine l'endroit où battait le cœur.
Jacques ne bougea pas.
Il ne rouvrit point ses paupières.
Seulement, ses lèvres s'agitèrent et bégayèrent dans un sourire et un hoquet:
—Finissez donc!... Vous m'chatouillez!... C'est bête, ça, la particulière!...
L'Ecureuil interrogeait Héloïse de l'œil...
—Y es-tu? demanda l'androgyne.
—J'y suis.
—Eh bien, enfonce sans te presser.
En donnant cet ordre féroce, l'ancienne Femme-Canon étudiait, avec une attention soutenue, soupçonneuse et farouche, celui qui en allait devenir la victime.
Celui-là ne semblait point avoir la moindre conscience du danger qui le menaçait.
Devant cette perspective d'une mort inévitable, reçue avec un pareil raffinement de cruauté, pas un muscle de son visage ni de son corps n'accusa la plus légère contraction...
Pas une ombre ne passa sur son front...
Son masque d'abrutissement placide lui resta; ses ronflements ne perdirent rien de leur égalité bruyante,—et le sourire ébauché ne quitta point ses lèvres...
Déjà l'Ecureuil prenait son temps pour peser des deux mains sur le manche de son arme...
Héloïse lui toucha l'épaule du doigt:
—Minute, cadet! fit-elle. Modère ton ardeur. S'agit pas de commettre un impair.
Elle se retourna et marcha vers Richard Vautier, lequel gardait toujours la porte.
—Qui vous arrête? interrogea le gentleman avec impatience. Pourquoi attendre? Qu'y a-t-il?
—Il y a que cet homme dort pour tout de bon, qu'il est réellement dans les vignes, et que ce serait une peine inutile que de...
L'autre interrompit brusquement:
—Et moi, je vous répète que cet homme nous trompe; que son ivresse et son sommeil sont pareillement simulés; que c'est un ennemi, un espion, un mouchard!...
Héloïse réfléchit un instant.
Ensuite, avec humeur:
—Hé! s'il était seulement nuit close, la chose ne pèserait pas une once!... Mais pour l'instant, foi d'honnête femme, non, ce ne serait pas prudent... Quelqu'un n'aurait qu'à arriver: un passant, un voisin, n'importe qui... C'est l'heure où les chiffonniers, qui vont commencer leur journée, viennent boire la goutte de l'étrier...