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La gangue

Chapter 10: IX
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About This Book

A traveling narrator stopping at a faded spa town becomes fixated on a severely disfigured man whose ravaged face contrasts with luminous, expressive eyes and delicate hands. The account follows the narrator's shifting reactions—initial shock, growing curiosity, and pity—while documenting the townspeople's horror, gossip, and calls to exclude or hide the unfortunate figure. Through repeated encounters and close observation, the narrative examines social rejection, the gulf between outward appearance and inner dignity, the suffering of an isolated individual, and the ethical failures of a community that measures worth by beauty rather than by humanity.

IX

Les premiers jours, ce furent, autour de moi, des larmes, des sanglots, du désespoir et le défilé de toutes nos connaissances qui mêlaient leurs lamentations à celles de ma famille.

Noémie, nuit et jour, était à mon chevet… Oh ! le doux visage de bonté et d’amour qui se penchait vers moi, qui m’aidait à souffrir ! Il y avait, dans ses yeux tristes, de la charité, du dévouement et du remords… Car elle s’accusait. A l’entendre, c’était sa faute, elle était responsable de ce malheur : elle n’aurait pas dû, disait-elle, me quitter ni me conduire là… Et moi qui ne pouvais parler, qui ne pouvais la défendre !…

Il avait été question, un moment, de la renvoyer. Elle avait supplié pour rester, pour se constituer ma garde-malade, pour me sauver la vie, offrant même de renoncer à ses gages… Et il y avait quinze ans qu’elle était dans la maison ! Ah ! Pauvre Noémie !

Quelquefois, elle me tenait dans ses bras, elle me berçait comme un enfant qu’on console et qu’on endort. Sa voix douce psalmodiait une chanson de son pays, toujours la même, monotone et vague, tandis que son visage baigné de larmes souriait à l’affreuse plaie qui couvrait toute ma figure et sur laquelle ses lèvres ne trouvaient plus de place pour se poser. Alors, c’était mes mains qu’elle embrassait en pleurant. « Tu as de jolies mains, me disait-elle, des mains de petite fille… Et tu auras toujours tes beaux yeux. »

Rien ne lassait sa pitié. C’était une vieille fille : je me dorlotais dans toute la maternité que la nature avait mise en elle et dont la destinée lui avait refusé les douleurs et les joies. Elle fut plus de huit jours à me veiller, sans vouloir prendre le moindre repos. Non, elle n’était pas fatiguée, elle n’avait pas sommeil. Pourtant, elle était vieille, et je n’étais pas un malade commode, car la souffrance m’arrachait des plaintes continuelles.

On m’avait cru perdu. Je devais vivre et rester défiguré !

Ah ! je n’y pensais pas encore à l’avenir qui me guettait, à ce malheur effroyable d’une âme créée pour l’amour et cachée sous une gangue horrible. Je souffrais trop et j’étais trop petit. Peut-être aussi y avait-il inconsciemment au fond de moi, de mon ignorance, cette illusion naïve qu’il suffisait, pour être aimé, de sentir noblement… Une seule question, pour l’instant me préoccupait : Que pensait Lucette de mon héroïque déclaration d’amour ? Le lui avait-on dit seulement et connaissait-elle mon état ?

J’interrogeai un jour Noémie à ce sujet. « Mais oui, mais oui, répondit-elle, Lucette t’aime bien aussi… et, si elle ne sait pas, c’est moi qui lui dirai. » Alors, il me sembla que j’avais plus de courage pour souffrir.

Cependant, depuis quelques jours, j’observais qu’il y avait quelque chose de changé dans l’attitude de ma famille autour de moi. Les paroles étaient les mêmes, on continuait à m’appeler « mon amour, mon chéri », mais les regards étaient différents et disaient, ou plutôt dissimulaient autre chose.

Un soir, j’étais assoupi, les yeux fermés. Noémie avait enfin consenti à aller se reposer. J’entendis mes parents qui causaient dans la pièce voisine. C’était de moi qu’il était question ; et mon attention se tendit pour écouter.

— Il dort, disait ma mère.

— Tu es sûre ?

— Oui… Ah ! le pauvre enfant ! Quel malheur.

— Quelle épouvantable fatalité !

— Il était si beau, notre René !

— Hélas !

— Enfin, dit ma mère, ce qui console un peu, c’est de se sentir entouré de tant de sympathies. Les Glavaux et le sous-préfet lui-même ont envoyé prendre des nouvelles.

— Ah ! le sous-préfet ?

— Oui, le sous-préfet.

— Que c’est aimable !

— Oui, ce sont des choses qui touchent.

— Les Delbray sont partis hier, annonça mon père.

— Ah !… Et pour où ?

— Je ne sais pas.

— Tant mieux, dit ma mère, et qu’ils ne reviennent plus ! Ce malheur qui nous arrive, c’est leur faute… Ils ont eu l’audace de tenter une réconciliation. Oui, ils se sont présentés trois fois… J’ai refusé de les recevoir.

— Tu as bien fait ; nous n’avions plus rien à attendre de ces gens-là.

Il y eut un silence.

— Il dort toujours ? demanda mon père.

— Oui… Oh ! il va beaucoup mieux. Le médecin m’a encore répété, ce matin, qu’il était sauvé.

— Le malheur n’en est pas moins grand, répondit mon père… Tiens, veux-tu que je te dise : moi, j’aurais préféré le voir mort.

— Oh ! mon ami !

— Mais oui, reprit mon père, cela eût mieux valu, car que veux-tu qu’il devienne, s’il doit rester horrible comme il est ?

— Peut-être, avec le temps…

— Jamais !

— Il aura toujours pour lui l’intelligence, l’instruction, dit ma mère. Avec cela, un homme se sauve toujours.

— Non, il faut voir les choses comme elles sont, répliqua mon père. Ce sera un monstre qui nous fera honte devant tout le monde, et nous n’oserons plus le montrer. N’oublions pas que nous avons deux filles à marier… Tu comprends, nous ne pourrions plus recevoir personne… Le mieux serait de l’éloigner.

— Où ?

— C’est à quoi je songe… Ma foi, on pourrait le mettre interne dans un lycée, un peu loin, si toutefois on veut l’accepter. Ainsi, nous ne l’aurions que pendant les vacances, les grandes vacances… Qu’en penses-tu ?

— Au moins faut-il attendre qu’il soit complètement rétabli.

— Naturellement.

Un nouveau silence régna.

— Va voir à côté, dit mon père.

Ma mère entra dans ma chambre. J’avais les yeux grands ouverts et fixes.

— Tiens, tu ne dors plus, dit-elle… Comme tu me regardes ! Qu’as-tu donc ?… Nous t’avons peut-être réveillé en causant. Est-ce que tu as entendu ?

Je baissai les paupières, sans répondre.

— C’est cela, rendors-toi, mon amour, dit-elle. Demain, on te lèvera, le médecin l’a permis.

Ce fut une nuit d’insomnie cruelle. Je réfléchissais à ce que j’avais entendu, et, à la souffrance physique, s’ajoutait une angoisse morale, l’angoisse du naufragé qui sent autour de lui l’abandon universel, la solitude des espaces infinis. Ce sentiment s’accrut encore, se compliqua d’une épouvante, lorsque, pour la première fois, je vis dans une glace le masque affreux que j’étais condamné à porter toute la vie. Ma propre image me fit horreur. Il me sembla qu’une de ces fées mauvaises qui interviennent dans les contes d’enfants m’avait appliqué sa main rageuse et sinistre sur la face, pour me vouer éternellement au malheur. Je fondis en larmes.

Noémie, m’ayant habillé, me prit par la main et m’entraîna à la cuisine.

Ce jour-là, mes parents avaient du monde à déjeuner. Mon couvert à table n’était pas mis.

Ma mère vint dire à Noémie :

— René, pour aujourd’hui, déjeunera avec vous, à la cuisine.

Dès lors, chaque fois qu’il y eut des invités à la maison, je mangeai avec les domestiques. Je ne m’en plaignais pas, car ma bonne Noémie, ces jours-là, me gâtait plus encore, m’entourait de soins, d’attentions, de prévenances. Elle faisait, pour moi seul, de petits plats, flattait ma gourmandise.

Nous étions vraiment de bons amis. Il m’arrivait même d’être gai auprès d’elle, et ma gaîté la rendait joyeuse. Sa pauvre figure de vieille rayonnait de toute la maternité sacrifiée qui remontait confusément du fond de sa nature.

Elle me disait souvent que je n’avais pas changé. Sans doute voulait-elle dire que j’étais toujours le même à ses yeux. Plus l’affection de mes parents se détachait de moi, plus la sienne grandissait, se faisait douce, tendre et délicate. Même une fois, elle m’embrassa… Depuis combien de temps n’avais-je plus été embrassé !

Les jours de visites, on m’éloignait. Je n’allais jamais au salon, quand il y avait des étrangers. Maman disait maintenant que ce n’était pas la place des enfants. Pourtant on y attirait mes sœurs, surtout quand les Glavaux se trouvaient là. L’aîné des fils Glavaux avait de doux yeux pour Henriette, qui venait d’avoir seize ans. Je crois que mes parents rêvaient de ce mariage : on en causait à demi-mots ; et il arrivait à ma mère de sommeiller, quand le fils Glavaux contait fleurette à ma sœur. Ce jeune homme, riche, en plein rapport, bien apparenté, destiné à prendre la succession de son père, qui dirigeait la plus grosse maison de commerce de la région, une maison fondée en 1840, était considéré comme un garçon de grand avenir et le plus beau parti de Brive. Son seul défaut, qu’on attribuait à une timidité de bon goût, consistait en une incurable nullité. « Il finira par se dégourdir, » affirmait mon père.

En attendant, on amassait la dot d’Henriette, on redoublait d’économies, on rognait sur l’ordinaire, on diminua même les gages d’un domestique.

Je me sentais un obstacle aux projets de ma famille. Oui, j’étais de trop dans la maison, ma présence gênait, causait un malaise. A table, personne ne m’adressait la parole ; c’était comme si je n’avais pas existé. Maintenant, on ne me reprochait plus d’être tout le temps fourré à la cuisine ; au contraire, on m’y renvoyait, j’y passais des journées entières, et je finis par y prendre tous mes repas. Les caresses, les sollicitudes, toutes les espérances se reportaient sur mes sœurs. On ne parlait plus de mon avenir. Même notre chien Tom était l’objet de plus de tendresse. Il est vrai qu’il me la rendait bien, cette tendresse ; il me léchait les mains, et c’était avec lui que je jouais, c’était lui qui me tenait compagnie, quand ma bonne Noémie était occupée à son ouvrage. Et ses bons yeux de bête qui se fixaient sur moi, pitoyables et tristes, avaient plus d’humanité que ceux des hommes.

Pourtant, j’étais plus affectueux qu’autrefois, je me faisais doux, obéissant, je m’ingéniais à rendre de petits services, je m’appliquais davantage à mes devoirs. Mes parents paraissaient ne pas s’en apercevoir. Même, il semblait que mes gentillesses, mes efforts pour mériter des éloges aggravaient leur indifférence. Je rentrai un jour de promenade avec un bouquet de fleurs cueillies dans les champs, et je l’offris à ma mère… Le soir, je dînai encore à la cuisine.

On négligeait même de me vêtir convenablement ; on prétendait que j’usais beaucoup. « René a besoin de souliers, réclamait Noémie. — Oh ! il peut attendre, répondait ma mère. »

Je sortais toujours avec ma bonne, qui, des heures entières, pour me distraire, me contait des histoires de son pays. Cependant, une après-midi — on s’était enfin décidé à remplacer mes pauvres vêtements, et j’avais un petit complet neuf — j’allai me promener avec mon père et ma mère. Ils se donnaient le bras et recueillaient tout le long du chemin force saluts. Je marchais à côté d’eux. Des regards extraordinaires me dévisageaient, où il me semblait deviner de l’étonnement, de l’effroi, de la répugnance, parfois de la pitié. La plupart des passants, après m’avoir aperçu, détournaient vite la tête. J’avais la sensation d’être une gêne. Mon père paraissait nerveux, contrarié et, d’instant à autre, réprimait un mouvement d’impatience. Il se pencha vers ma mère et murmura quelques mots que je n’entendis pas, puis, brusquement, se tournant vers moi :

— Tiens, va-t’en, me dit-il, va où tu voudras, je ne veux plus te voir.

J’allai devant moi, sans but, au hasard. Je marchai longtemps, sur une grande route déserte, poussiéreuse, qui s’enfonçait toute droite dans la campagne et se perdait à l’horizon… Que faire ? Je ne voulais plus rentrer chez mes parents. Si j’avais été homme, j’aurais cherché du travail, mais je n’avais pas onze ans, et pas un sou en poche !

La nuit vint. Il faisait froid, un grand vent soufflait. J’étais rompu de fatigue. Une tentation me prit de me coucher là, au bord de la route, de m’endormir, pour ne plus me réveiller… Pourtant, je me décidai à revenir sur mes pas.

Il était onze heures du soir, quand j’arrivai devant la porte de la maison. Ce fut ma mère qui m’ouvrit.

— Tiens, c’est toi, dit-elle, d’où viens-tu ?

Je ne répondis pas.

— Faites dîner René, ordonna-t-elle à Noémie.

— Merci, je n’ai pas faim, je ne mange pas, déclarai-je.

Et j’allai me coucher, sans avoir rien pris.

Le lendemain et les jours suivants, on me questionna. Je refusai de rien dire ; je m’enfermai, en présence de mes parents, dans un silence tragique.

— Voyons, qu’est-ce que tu as ? Parle, dis quelque chose… Tu as donc perdu ta langue ?

Je persistais à me taire. Tous les efforts pour m’arracher une syllabe furent vains. On essaya, pour me dérider, de toutes les plaisanteries. On s’adressait au chien :

— Tom, dis-nous ce que René a fait de sa langue… Tu dois savoir ça, puisque c’est à toi maintenant qu’il fait toutes ses confidences.

Je ne riais pas ; aucun pli de ma figure ne bougeait.

— Laissez-le donc, puisqu’il veut faire l’entêté, dit mon père.

— Eh bien, oui, boude tant que tu voudras, ajouta ma mère ; c’est toi qui t’en fatigueras le premier.

— Il n’y a qu’à ne plus faire attention à lui, dit ma sœur Henriette.

— C’est ça, faisons comme s’il n’existait plus, approuva Suzanne.

Mais les regards continuèrent invinciblement à se tourner vers moi. On ne s’habituait pas à ce silence écrasant ; il troublait les consciences, il pesait comme un remords sur la famille.

— A la fin, c’est exaspérant ! s’écria mon père. Nous n’allons pas nous laisser embêter par ce gamin têtu. Je vais user de mon autorité paternelle. Mettons-le au pain sec jusqu’à ce qu’il se décide à desserrer les dents. Nous verrons bien qui cédera le premier.

On me mit au pain sec. Le silence persévéra.

— Allons, je vais le fourrer interne dans un lycée, dit mon père ; il n’y a que cela à faire.

— Ce sera un bon débarras ! soupira Henriette.

On opta pour le lycée de Nantes, qui est la ville de France la plus éloignée de Brive : douze heures d’express. Et il fut décidé que je partirais, dès le lendemain, avec mon père, qui reviendrait aussitôt, ne pouvant, disait-il, s’absenter plus de vingt-quatre heures, à cause des affaires.

Noémie prépara ma malle. La nuit qui précéda le jour de mon départ, je l’entendis qui pleurait. Le lendemain, elle apparut, les yeux rouges, le visage grave. Elle regardait mon père et ma mère d’un air sévère. Tom aussi avait des regards étranges. Jamais il ne m’avait autant léché, et il me suivait partout en gémissant.

— Il est l’heure, partons, dit mon père.

Je subis les baisers glacés de ma mère et de mes sœurs. Noémie et Tom m’accompagnèrent jusqu’à la gare.

Quand le train s’ébranla, j’étais à la portière du wagon ; Noémie me faisait des signes avec son mouchoir. Sa silhouette s’éloignait et s’effaçait sous mes yeux brouillés de larmes… Adieu, adieu ! C’était l’adieu définitif, car je ne devais plus la revoir !… Et mon pauvre Tom qui suivait le train en courant de toute la force de ses vieilles jambes !

— Allons, assieds-toi et ne bouge plus, me dit mon père.