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La gangue

Chapter 11: X
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About This Book

A traveling narrator stopping at a faded spa town becomes fixated on a severely disfigured man whose ravaged face contrasts with luminous, expressive eyes and delicate hands. The account follows the narrator's shifting reactions—initial shock, growing curiosity, and pity—while documenting the townspeople's horror, gossip, and calls to exclude or hide the unfortunate figure. Through repeated encounters and close observation, the narrative examines social rejection, the gulf between outward appearance and inner dignity, the suffering of an isolated individual, and the ethical failures of a community that measures worth by beauty rather than by humanity.

X

— Voilà ce malheureux enfant, qui a été victime d’un déplorable accident, dit mon père en me présentant au proviseur du lycée de Nantes.

Celui-ci, un vieillard décoré, leva les yeux sur moi, m’examina un instant avec un air d’inquiétude et de malaise, puis se tournant vers mon père :

— Oui, j’étais déjà prévenu par votre lettre, qui explique le cas… En effet, c’est un déplorable accident, mais après tout, je ne vois pas pourquoi nous n’accepterions pas cet enfant… Quel âge a-t-il ?

— Onze ans, monsieur le proviseur ; et il est assez avancé, il a fait un peu de latin ; il pourrait entrer en cinquième. C’est un enfant docile, laborieux et bien doué, je crois… Et il est plein de bonnes dispositions… N’est-ce pas, René ?

Je fis un signe de tête affirmatif.

— Vous le mettez interne ? demanda le proviseur.

— Nous y sommes obligés, déclara mon père.

Le proviseur parut hésiter, réfléchir un moment, et son front se barra d’un pli soucieux.

— Enfin, dit-il, on veillera à ce que les élèves ne le tourmentent pas. D’ailleurs, ils sont très gentils, pour la plupart ; nous n’avons que des jeunes gens de bonne famille… Mais, vous savez, à cet âge, on s’amuse de tout, et, quelquefois, les nouveaux, comme dans tous les lycées, sont l’objet de petites taquineries.

— Qui n’a pas connu cela ? dit mon père.

— Enfin, espérons que tout se passera très bien, conclut le proviseur.

— Mais oui, affirma mon père… Allons, René, mon enfant, ajouta-t-il en me baisant au front, je te quitte… Fais en sorte que ta mère et moi n’ayons qu’à nous féliciter de ton travail et de ta conduite. Donne-nous quelques satisfactions, en échange des sacrifices que nous nous imposons pour ton éducation… Va, tu es heureux ! On regrette plus tard cette vie de collège, et l’on se dit : « Oui, c’était le bon temps, je n’avais alors aucun souci, j’ignorais la lutte pour l’existence… » N’est-ce pas, monsieur le proviseur ?… Allons, je vous le recommande encore… Adieu René ; adieu, mon enfant… Aux prochaines grandes vacances… Un an, c’est bien vite passé !

Mon père, après ce discours haché, entrecoupé de soupirs, se retira, et je restai en face du proviseur.

— Suivez-moi, me dit celui-ci, je vais vous conduire au censeur.

Le censeur, au moment où nous l’abordâmes, arpentait un long corridor sombre, où régnait un silence de monastère.

— C’est un nouveau, dit sèchement le proviseur comme impatient de se décharger d’une corvée ennuyeuse… Il se nomme : René Grandon — et il entre en cinquième. Occupez-vous-en.

Les deux hommes causèrent quelques secondes à l’écart. Je n’entendais pas ce qu’ils disaient, mais je devinais qu’il s’agissait de moi. L’un d’eux eut un geste qui semblait signifier : Après tout, tant pis, nous verrons bien.

Le proviseur s’étant éloigné, le censeur, à son tour, m’examina et me dit :

— Pourquoi ne portez-vous pas un masque ? Cela vaudrait peut-être mieux… Enfin, vous ferez comme vous voudrez, ça vous regarde.

Il ouvrit une porte et me poussa devant lui… C’était l’étude du soir. A notre apparition, les élèves se levèrent, puis se rassirent, sur un signe du censeur ; et celui-ci s’étant approché du maître d’étude, il y eut entre eux un court colloque à voix basse. Tous les élèves me regardaient comme une bête curieuse ; les bouches se fendaient d’un rire qui n’osait éclater, retenu sans doute par la présence du censeur. Mais dès que ce dernier eut disparu, ce fut une explosion d’hilarité.

— Silence ! proféra le pion d’une voix furieuse. — Vous, le nouveau, allez vous asseoir là-bas, sur le dernier banc.

Tout confus, j’allai prendre la place qu’on m’assignait. Des rires mal étouffés fusaient encore, çà et là. On murmurait : Oh ! cette gueule ! Oh ! ce monstre ! — Quelques pensums distribués, au hasard, par le maître, rétablirent enfin le calme.

J’avais ouvert un livre que je ne lisais pas, cherchant à me donner une contenance, à me faire oublier, et je restai immobile, les yeux baissés, la poitrine oppressée de sanglots, la figure cachée dans mes mains. J’aurais voulu disparaître, fuir bien loin, hors des regards des hommes, ou même n’avoir plus la sensation que j’existais. Je me faisais petit, menu, je me blottissais pour occuper le moins de place possible.

— Pousse-toi, me dit mon voisin en m’enfonçant son coude dans les côtes. Ce n’est pas drôle de t’avoir à côté de soi. Je demanderai à changer de place.

Mon autre voisin me repoussait aussi. J’avais beau me réduire, me recroqueviller, je recevais des coups de poing dans les flancs et des coups de pied dans les jambes.

— Je ne vous ai rien fait, laissez-moi tranquille, suppliai-je.

— Tu n’avais qu’à ne pas venir ici.

— On m’y a mis… Et ce n’est pas ma faute, si je suis ainsi… Si vous saviez, si vous saviez !…

— Alors, on reste chez soi, quand on a une bobine à dégoûter tout le monde.

— Mes parents n’ont pas voulu me garder… Si vous saviez…

— Silence ! cria le pion… Le nouveau, vous saurez qu’on ne parle pas pendant l’étude, et, pour que vous vous en souveniez, vous me ferez une demi-heure de piquet.

— Bien fait ! fit mon voisin de droite en m’allongeant une nouvelle ruade qui me fit renfoncer un cri de douleur.

Un roulement de tambour annonça la fin de l’étude. On se mit sur les rangs pour descendre au réfectoire. Là encore, personne ne voulait être à côté de moi. Il y eut des protestations, et le surveillant se décida à me faire dîner seul, à l’écart, au coin d’une table inoccupée. Les garçons eux-mêmes manifestaient une répugnance à me servir. Je ne touchai à aucun plat. L’émotion, le chagrin, la honte me composaient une nourriture dont j’étais plus que rassasié. Je me sentais écrasé sous une fatalité, sans défense contre la force cruelle du nombre, l’hostilité instinctive, irraisonnée, ce besoin de haïr et de faire souffrir qui est dans l’âme des hommes. Les pions aussi me prenaient en grippe, puisque j’avais été déjà puni injustement. Alors, que faire ? Une voix intérieure me répondait qu’il n’y avait qu’à pleurer.

Après le dîner, on monta au dortoir… Oh ! ma première nuit au lycée de Nantes ! Que de larmes je versai !… N’être qu’un enfant, n’avoir fait encore de tort à personne, et déjà se sentir détesté ! Détesté, quand on a le cœur gonflé de tendresse ! Je ne comprenais pas, j’étouffais mes sanglots dans mes draps ; je pensais à Noémie et à Tom, mes deux seuls amis, qui étaient si loin maintenant et que je ne devais plus revoir de si longtemps ! Je revoyais mon pauvre Tom courant après le train qui m’emportait vers ce lieu de malheur, et je revoyais ma bonne vieille Noémie, qui peut-être pleurait aussi, à cette heure, en songeant à moi… Cela me consolait un peu ; mes larmes devenaient moins amères et plus abondantes, presque douces… Tom, Noémie ! ces deux êtres se confondaient dans mon amour, s’élevaient dans la bonté au-dessus de l’humanité tout entière.

Ma première année au lycée de Nantes fut vraiment atroce. Ma disgrâce physique me désignait comme devant être et rester, au profit même des autres nouveaux, le petit martyr nécessaire à la vie de mes compagnons d’internat. Le lendemain de mon arrivée, à la première récréation, dès que les rangs furent rompus, toutes ces petites brutes se ruèrent sur moi, avec la fureur des bêtes de basse-cour qui pourchassent à coups de bec la pauvre poule blessée. Je fus assailli, battu, terrassé. Quand on me releva, il fallut me transporter à l’infirmerie. J’y demeurai huit jours… Je reparus ; les persécutions recommencèrent.

Tout nouveau, au lycée de Nantes, était soumis à des épreuves, dont la durée et la rigueur variaient selon le caractère du patient. Il y avait eu, avant moi, un souffre-douleur, dont j’avais pris la place et qui, maintenant, se joignait aux autres pour me torturer, et il y mettait plus d’acharnement et d’ingéniosité que personne, comme pour se venger sur moi des tourments qu’il avait endurés.

Je me souviens d’un ruisseau boueux qui traversait la cour en roulant des immondices. Un jour, un élève y ramassa un pain qui y nageait depuis la veille, et me le lança en plein visage, dans les yeux, au moment où je me retournais vers lui. Je fus aveuglé, et je passai trois jours encore à l’infirmerie.

En classe, en étude, au réfectoire, pendant les récréations surtout, c’était un supplice sans répit. Vous ne sauriez croire de quelles inventions cruelles sont capables les enfants. Et mon maître d’études n’était guère meilleur ; il ne s’interposait pas, il laissait faire ; même, il m’accablait de pensums.

Personne ne voulait de mon voisinage. Je dégoûtais tout le monde. Des parents intervenaient pour demander qu’on préservât leurs enfants de mon contact. On finit par me reléguer dans un coin solitaire, au dernier banc de la classe. Au dortoir, mon lit fut également placé à l’écart.

Ma sensibilité maladive ne résistait pas à cette oppression. Ils étaient tous plus grands et plus forts que moi, ces lâches ! Mes regards imploraient en vain leur pitié. Dès que sonnait l’heure redoutée de la récréation, je me réfugiais au fond de la cour, pour échapper à mes bourreaux… Comme elles me semblaient longues, ces récréations, même lorsqu’on s’était fatigué de me tyranniser. Plongé dans un affaissement douloureux, las d’avoir trop sangloté, je promenais à l’entour de longs regards de détresse. On était à la fin d’octobre. Les premiers froids sévissaient. Les quatre murs tout lézardés de la cour ne laissaient plus apercevoir qu’un triste soleil, dont les rayons pâlissaient dans un ciel brumeux. Les platanes chevrotaient dans leurs branches, perdant leurs dernières feuilles, que le vent balayait au hasard. Je passais ma récréation à contempler ces arbres, mes grands frères immobiles et malheureux aussi, emprisonnés dans leur circonférence de fer. Quelquefois, tout frissonnant d’être resté debout, à la même place, je me risquais, au moment où personne ne semblait prendre garde à moi, à faire quelques pas pour me réchauffer un peu. Mais ce n’était vraiment que le soir, au dortoir, après le coucher, et quand le surveillant lui-même avait éteint sa lampe, que j’éprouvais un soulagement. Je ne m’endormais pas tout de suite. Souvent même, mes rêveries me tenaient éveillé, au milieu des ronflements, jusqu’à minuit, dont les douze coups, sonnant à la grande horloge du lycée, retentissaient longuement, à intervalles égaux, dans le silence écrasant du dortoir. Alors, je baissais les paupières, je m’endormais avec le désir de ne plus voir se lever l’aurore, le nouveau jour plein de souffrances qui m’attendait !

Le dimanche, jour de sortie, je suivais des yeux les élèves que leurs parents ou leur correspondant venaient chercher. Moi aussi, j’avais un correspondant, mais il ne paraissait jamais. J’entendais appeler, un à un, tous mes condisciples, en espérant toujours qu’on m’appellerait aussi. Peu à peu, l’étude se vidait, et je finissais par rester seul, sous le regard mécontent du pion, que je privais, malgré moi, de sa liberté et qui m’en gardait une sourde rancune.

Un dimanche cependant, mon nom fut prononcé ; j’allai au parloir, j’y trouvai mon correspondant… Quelle joie ! Un jour de congé, un jour de liberté, un jour entier sans torture ! Ah ! ce n’était pas trop tôt ! Déjà, par la fenêtre ouverte du parloir, je revivais à revoir du soleil, des maisons, du monde dans la rue, à respirer un autre air, et j’embrassais la main de mon correspondant, dans un transport de reconnaissance. — Je ne viens pas te faire sortir, je viens seulement savoir comment tu vas, me dit-il. »

Je passai au lycée mes vacances de Noël et de Pâques. Nous n’étions plus que cinq ou six, cinq ou six petits malheureux, comme perdus dans cette immense caserne d’où la vie s’était un moment retirée et que le vide agrandissait encore. Un silence glacial s’abattait dans les vastes salles désertes, au dortoir, au réfectoire, partout, continuellement, et jusqu’aux heures de récréation, dans la cour, où l’ennui, un ennui dense et sévère, suintait aux quatre murs.

Les lettres de ma famille s’espaçaient de plus en plus et répétaient toujours le même refrain : on se privait pour moi, on s’imposait des sacrifices pour mon éducation, et l’on m’exhortait au travail. « Aie pitié de ton père qui s’escrime pour toi, me disait-on. » Je ne me rappelle plus sous quel prétexte on en vint à me supprimer ma semaine, les dix sous que je recevais chaque dimanche. Et l’on m’accusait de vouloir tirer la carotte, parce qu’une fois j’avais demandé dix francs pour acheter des chaussures ; celles que je portais crachaient la boue, depuis longtemps, et j’avais les pieds dans l’eau, les jours de pluie… La carotte, non, ça ne prenait pas auprès de ma famille !

Pourtant ces lettres, je les dévorais, je les relisais jusqu’à les savoir par cœur ; elles m’apportaient un peu l’air du pays ; elles étaient mon unique consolation. Avec quelle impatience je les attendais !… Elles étaient courtes, elles n’avaient jamais plus de trois pages. Moi, j’adressais d’interminables épîtres à ma mère et à ma bonne Noémie, qui ne pouvait me répondre, ne sachant pas écrire.

Deux mois s’écoulèrent, sans que me parvînt une nouvelle de Brive.

Cependant, les élèves continuaient à me persécuter. Et c’était moi, au dire des maîtres, qui avais mauvais caractère puisque mes camarades ne pouvaient me supporter.

Enfin, les grandes vacances arrivèrent. Le proviseur me fit appeler ; il avait reçu une dépêche de ma famille, qui me réclamait à Brive.