XII
Mais je suis las de ressasser ces souffrances, et le souvenir même m’en est pénible. Les malheurs de l’enfance se répercutent sur la vie entière et laissent au cœur de l’homme une source intarissable de mélancolie. Que de fois j’ai souhaité ne plus être ! Mais la vie a, malgré tout, de puissantes attaches. Une force mystérieuse m’a toujours retenu au bord du néant. Quand il semble qu’on n’ait plus rien à espérer, c’est alors qu’on croit au miracle ; et le miracle quelquefois se réalise, l’imprévu se produit, qui nous sauve tout à coup d’une situation inextricable, comme il déjoue les intrigues les plus patientes, les combinaisons et les calculs les plus savants. Et rien n’est consolant comme cette parole de Byron, dont il faudrait toujours se souvenir : « Nul ne connaît l’avenir, que nul ne désespère. » Je ne crois pas à une providence qui veille sur nous, mais je crois au hasard, notre souverain maître, et j’ai foi surtout en l’humanité, dont j’ai tant souffert, mais qui recèle des trésors inépuisables… A tout prendre, la vie vaut d’être vécue ; ne faisons jamais rien contre elle d’irréparable ; sachons attendre. L’histoire est lente à se faire.
Je vous passe des années, des années d’une existence monotone et calfeutrée, au lycée de Nantes. Je ne sortais plus de l’internat, même pendant les grandes vacances. J’appris, un jour, par lettre, le mariage de ma sœur Henriette, puis, trois ans après, celui de ma sœur Suzanne.
A la longue, cependant, ma vie s’était faite plus supportable. On avait cessé de me persécuter. J’étais le premier de ma classe, et, par là, j’inspirais quelque respect à mes condisciples. Peut-être aussi finissait-on par s’habituer à ma figure, bien que ma disgrâce physique parût empirer avec le temps, car la cicatrice de la brûlure tirait les chairs de la face, en ratatinait et en dévorait tous les traits, à mesure que je grandissais. Et je me vis bientôt dans la nécessité de porter un masque. Il m’était pénible, en été surtout, à cause de la chaleur ; et, plus tard, une fois libre, je ne le gardai plus que quand les circonstances me l’imposèrent absolument. Moi aussi, je me suis habitué à la répulsion dont l’inique fatalité m’a rendu l’objet.
J’arrivai à la fin de mes études, je passai mon baccalauréat, j’obtins des accessits au concours général. Mon père me rappela à Brive. J’y fus mieux accueilli que je ne m’y attendais, car rien n’est tel encore que de réussir pour retrouver sa famille. Mon père était de bonne humeur ; il avait pu donner cent mille francs à chacune de ses filles, en les mariant, et les affaires continuaient à prospérer. Seul, le vicomte, le mari d’Henriette, était un point noir à l’horizon. En peu de temps, il avait dissipé la dot de sa femme, et il en était maintenant aux emprunts.
J’avais alors dix-huit ans, je rêvais de m’affranchir. Ce foyer d’hypocrisie bourgeoise me comprimait ; je m’y sentais gêné, amoindri, dévoyé, et le souvenir de tant de souffrances subies, le martyre de mon enfance, avait détruit en moi le sentiment de la famille. Je n’aimais plus mon père ni ma mère. Je ne les haïssais pas non plus ; ils m’étaient indifférents, et j’avais hâte d’aller vivre ailleurs, loin d’eux, de m’élancer selon ma sève. Le malheur, l’expérience précoce des hommes n’avaient pas tué mes rêves. J’avais les illusions et les innocences de mon âge. Mes parents aussi, bien que mieux disposés à mon égard, auraient préféré me voir loin. Un jour, je déclarai à mon père mon désir d’aller faire mes études de droit à Paris.
— Tu es libre, dit-il, je ne suis pas de ces pères qui contrarient la vocation de leurs enfants. Choisis la carrière qui t’attire. D’ailleurs, tu es presque un homme, maintenant. Il faut que tu sois bientôt en état de gagner ta vie, pour ne plus être à charge à ta famille. Tu sais les sacrifices que je me suis imposés pour toi. Te voilà aujourd’hui instruit, bachelier, raisonnable. Du reste, c’est une justice à te rendre, tu es intelligent et travailleur… Je suis disposé à te soutenir encore quelques années, jusqu’au jour où tu te seras fait une situation. Mais il est bon que, dès à présent, tu commences à apprendre la vie. C’est une science qu’on n’acquiert qu’à ses dépens. Va donc à Paris, amuse-toi, tout en travaillant, car il faut que jeunesse se passe. Moi, à ton âge, j’étais un boute-en-train, je faisais la cour à toutes les filles, ce qui ne m’empêchait pas d’être sérieux, économe, et de songer à l’avenir…
Mon père, lancé, parla encore longtemps, tandis que ma mère l’approuvait par de lents signes de tête. Il me donna encore de bons conseils, me fit un cours de morale sur les devoirs de l’homme envers la société, envers la patrie et envers Dieu. Puis, il m’embrassa.
— Adieu, mon enfant. Souviens-toi que tu portes un nom respecté, un nom sans tache et auquel tu te dois de faire honneur.
Ma mère m’embrassa aussi. On me remit quelques billets de banque, en me recommandant l’économie, et je partis pour Paris.