XIV
Seul, voilà le mot qui résume toute ma jeunesse. A l’aube du cœur qui s’éveille, j’ai passé ces années qui, pour tant d’autres, sont les plus belles de la vie, à poursuivre l’amour comme un fantôme insaisissable. Je ne me résignais pas à vivre sans aimer, sans être aimé, car, pour moi, il n’était pas de pire misère, de plus grand châtiment… N’avais-je pas aussi droit au bonheur, comme tout ce qui respire ?
J’ai vagabondé, des jours et des nuits, à travers Paris, rêvant de trouver quelque être malheureux comme moi, une femme méprisée elle-même, quelque désespérée, quelque naufragée de la vie, n’ayant plus rien à attendre du destin ni des hommes. Celle-là, je l’aurais aimée, consolée, et, de l’union de nos deux misères, il serait sorti de la joie !… Il devait en exister dans ce grand Paris, refuge de toutes les détresses.
Oui, je caressais ce rêve, je souhaitais que le hasard fît cette rencontre ; je ne faisais plus attention aux femmes belles, à toutes celles en qui je pressentais une joie de vivre, une espérance. Celles-là n’étaient pas pour moi. Je ne m’arrêtais qu’aux laides, aux disgraciées, aux visages chargés d’anxiété, à celles qui n’avaient jamais dû être aimées.
Hélas ! ces dernières aussi, les humbles, les sacrifiées, les infirmes même me repoussaient. Aucune misère ne voulait s’accoupler à la mienne. J’effarouchais les femmes. La plupart me fuyaient ; les plus hardies m’insultaient au passage ou éclataient de rire. Moi-même, je n’osais plus les approcher, timide, paralysé de gaucherie, conscient de mon état. A leur vue seule, un tremblement m’agitait, et mes yeux qui voulaient implorer, s’emplissaient d’angoisse.
J’ai vécu ainsi des années, seul, toujours seul, dévoré d’une passion grandissante, sans qu’une femme ait consenti à calmer ma souffrance d’un regard de pitié.
Parfois, des révoltes me soulevaient… Sur la façade d’une église, en face de l’hôtel où je logeais, un Christ s’affaissait sur sa croix, comme accablé du malheur universel.
Et moi, je considérais ce crucifié d’un œil défiant, soupçonneux et jaloux… Parce qu’il avait été aimé aussi, celui-là ! Parce que consolateur de toutes les misères, il n’avait oublié que la mienne, la pire, la plus incurable, la plus injuste, la laideur ! Parce qu’enfin, il avait été beau, de cette beauté chlorotique et fade qui faisait choir des vierges à ses pieds et confondit depuis dans la prière des siècles d’adoratrices !
Je faisais le désert autour de moi. Dans les jardins publics, les enfants, les chéris aux yeux d’ange, se sauvaient à mon approche… Qu’avais-je fait à ces enfants ? Pourquoi cette universelle et muette hostilité, à mon égard ?… Je marchais vite, dans la hâte d’échapper aux regards humains, aux maisons, aux pierres, à toute la cruauté instinctive des êtres et des choses.
Un après-midi de juillet, je sortis, résolu, cette fois, à vaincre mon appréhension, à tenter une aventure. J’avais mis un bandage, une sorte de masque qui me cachait la plus grande partie de la face. J’allai, d’abord, devant moi, comme d’habitude, sans but précis, au hasard, seul. Un soleil de plomb incendiait le pavé, me coulait sur la nuque, me mettait un brasier dans les veines.
C’était un dimanche et l’heure de la promenade. Paris avait la lourdeur des jours de fête, le recueillement des villes de province. Le long des boulevards, des bourgeois allaient et venaient, d’une allure molle et quiète. Tous semblaient heureux d’être, trouver un surcroît de béatitude dans l’universelle torpeur de ce jour d’été. Une même banalité sculptait tous ces visages d’une ressemblance professionnelle. Dans un grand square, que je traversai, des couples s’enlaçaient, le long des allées, dont les arbres mêmes se rapprochaient comme des êtres qui auraient voulu se parler ; toute la nature s’emplissait d’un confus murmure. Une odeur troublante traînait dans l’air, s’attachait à moi, m’assaillait par bouffées tièdes que j’aspirais avec ivresse.
Je marchais pour apaiser, par la lassitude physique, mon rêve d’amour, qui s’exaspérait jusqu’à la torture.
La nuit vint, une nuit sans lune, ardente et calme. Je me trouvais au faubourg du Temple, un quartier que j’ignorais. Il m’était agréable d’errer dans des quartiers qui m’étaient inconnus, de voir d’autres figures, d’autres maisons, une physionomie nouvelle des choses, de respirer une atmosphère qui n’était pas encore imprégnée de ma souffrance. J’avais alors comme la sensation d’un recommencement de vie, d’une renaissance morale. Il me semblait que les gens autour de moi étaient meilleurs, parce qu’ils ne m’avaient encore pas fait de mal et que je n’avais à leur égard aucune raison de méfiance.
Je m’attardai là jusqu’à minuit, en flânant. Il y avait encore, çà et là, au coin des rues et le long du boulevard, quelques ombres quêteuses qui surgissaient tout à coup des ténèbres et rampaient prudemment vers le passant solitaire. L’une d’elles attira ma curiosité par ses allures étranges. Elle ne ressemblait pas aux autres, elle n’avait pas l’air d’une fille. Visiblement, elle manquait d’assurance, elle n’osait pas ou ne savait pas. Pourtant, c’était la plus âgée : une femme de trente-cinq à quarante ans… oui, au moins… Et rien, dans ses manières, sa tenue, son visage grave et pâle, de cette pâleur qui reflète les crises violentes de l’âme, la tension suprême de l’énergie, n’indiquait la professionnelle cynique, rompue aux expédients de la prostitution. Ses regards erraient, chargés d’angoisse et de détresse ; par instants, elle tressaillait d’un frisson, sous la lueur tremblotante d’un réverbère.
Je fus plus d’un quart d’heure à l’observer, à suivre ses mouvements, ses allées et venues inquiètes et timorées. La nuit se faisait plus pesante ; il commençait à pleuvoir un peu. Quelques silhouettes hâtives défilaient, comme pourchassées d’une crainte, tandis qu’aux alentours, détonnaient des voix grasses d’ivrognes.
Maintenant, elle s’était arrêtée, elle ne bougeait plus. Son ombre tragique envahissait le trottoir… Peut-être aussi attendait-elle quelqu’un qui tardait à venir… Non, pourtant, car elle me regardait avec une insistance fascinante, comme pour m’attirer. J’étais éloigné de quelques pas et presque effacé dans l’encoignure d’une porte cochère… Oui, c’était bien moi qu’elle regardait, moi l’horreur, l’épouvante, le banni !… Même je la vis sourire, mais de quel sourire !… Depuis la disparition de ma vieille Noémie — il y avait douze ans de cela ! — aucune femme, aucun visage ne m’avait souri !
Un désir, une émotion, une espérance s’éveillèrent en moi. J’abordai cette femme ; elle ne me repoussa pas ; même, elle n’eut aucun geste d’effroi ou de dégoût, lorsque je fus près d’elle… Je dis simplement :
— Bonsoir.
Elle répondit :
— Bonsoir, monsieur.
— Attendez-vous quelqu’un ?
— Non, monsieur.
Sa voix chevrotait. Il y eut, entre nous, un silence chargé de gêne. L’émotion m’étranglait… Ce fut elle qui reprit :
— J’allais rentrer chez moi… Il doit être très tard… Je n’ai pas l’habitude d’être dehors, le soir… C’est la première fois, monsieur…
Elle n’acheva pas sa phrase. Sa pâleur était extraordinaire. Je demandai :
— Habitez-vous loin d’ici ?
— Près de la Bastille, monsieur, répondit-elle… Non, ce n’est pas loin ; il faut un quart d’heure à pied, d’où nous sommes.
Je baissai la voix pour dire :
— Voulez-vous que je vous accompagne ?
Un court colloque s’engagea entre nous. De la tête, elle fit un signe d’assentiment. Je lui avais offert le bras ; nous avancions, sans nous voir, tant la nuit était dense ; et nous causions, maintenant, d’autre chose… Je ne me souviens plus de quoi. Je me rappelle seulement qu’elle tremblait au point que je craignais de la voir défaillir. Elle me disait vous, elle continuait à m’appeler monsieur. Moi aussi, bien qu’elle eût accepté, je ne pouvais m’empêcher de lui parler avec respect. Il m’eût été impossible de la tutoyer, comme une fille. C’était plus fort que moi, je subissais une sorte d’ascendant étrange, que je ne m’expliquais pas… Je sentis tout à coup qu’elle faiblissait.
— Ce n’est rien, dit-elle, j’irai bien jusqu’au bout… Nous sommes presque arrivés.
Mais, de nouveau, elle chancela. Je l’interrogeai encore.
— C’est sans doute la fatigue, murmura-t-elle… Puis, j’ai faim !
— Voulez-vous que nous entrions là ? dis-je en indiquant un café qui flambait encore au coin du boulevard.
C’était un restaurant de nuit. De la porte entr’ouverte, s’exhalait une atmosphère chaude, mêlée à d’âpres odeurs de cuisine. On entendait le son d’un piano, des bruits de vaisselle, des voix criardes de filles, des rires incongrus.
— Non, pas là, dit-elle, il y a trop de monde… J’aurais honte.
— C’est bien, attendez-moi ici, je reviens tout de suite.
Je rapportai quelque nourriture.
— Tenez, n’ayez pas de honte avec moi, mangez… Allez, je connais la vie, je comprends… oui, je comprends.
Elle eut vers moi un long regard de reconnaissance, et ses lèvres essayèrent un sourire… Oh ! vraiment, je n’avais plus de désir, je ne songeais plus à l’amour. Ce sourire exprimait trop de misère, trop de déchéance et de désespoir !… Ou plutôt si, c’était bien de l’amour que j’éprouvais, en cet instant, mais un amour tout autre, dégagé de toute impulsion sensuelle, un sentiment de profonde pitié qui me fendait l’âme, un besoin de consoler, de soulager, de crier justice, une révolte contre la société entière, quelque chose enfin comme un amour éperdu de l’humanité.
— Alors, c’est vrai, vous ne me méprisez pas ? dit-elle.
— Non, je ne vous méprise pas, répondis-je, je vous respecte, je m’incline devant vous, comme devant la souffrance humaine… C’est la société que je méprise, l’état social où de telles choses sont possibles, où une honnête femme peut être réduite à votre sort.
Nous nous étions assis sur un banc, l’un près de l’autre. Elle mangeait, elle sanglotait, elle bégayait :
— C’est la première fois, monsieur, je vous le jure, c’est la première fois !… J’aurais préféré mourir que d’en venir là, mais je ne suis pas seule, je n’ai pas le droit de mourir… Vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir… Je ne puis pas vous dire…
— Je vous crois, je vous crois, répétai-je… Je vois bien que vous êtes une honnête femme ; et une honnête femme, dans votre malheur, est plus que respectable, elle devient sacrée, elle s’élève au rang des martyres et des saintes devant qui on se prosterne, en se sentant coupable.
— Oh ! que me dites-vous là ! murmura-t-elle… Comme vous me parlez ! Qui êtes-vous donc ?
— Rien, répondis-je, je suis simplement un homme qui a beaucoup souffert.
— Il n’y a donc que ceux-là, dit-elle, qui comprennent et qui excusent !
Je l’interrogeai. Alors, d’une voix déchirante, elle me conta son histoire :
— Monsieur, je ne vous mens pas : L’an passé, à pareille époque, j’avais dix mille francs à moi, dix mille francs bien gagnés, amassés sou par sou, au jour le jour, en douze ans de travail, par des prodiges d’économie… Et j’étais caissière dans une maison de commerce… Avec cet argent et cette situation, nous pouvions vivre heureuses, ma fille et moi, notre avenir semblait assuré. Et il avait fallu du mérite, je vous le jure, pour en arriver là, car mon mari m’avait laissée veuve à vingt-cinq ans, avec des dettes et un enfant en bas âge sur les bras… Allez, j’en ai eu, du courage, de l’énergie ; je ne méritais pas ce qui m’est arrivé… C’est mon trop de confiance qui m’a perdue. J’ai été dépouillée de ma petite fortune par une abominable escroquerie… Ah ! je ne puis y penser sans que le sang me tourne… C’est mon patron qui m’a volée, en me persuadant que mon argent ne me rapportait pas assez, qu’il fallait le placer ailleurs, dans une affaire sûre, qui donnerait le dix pour cent… Que voulez-vous ? quand on a confiance en quelqu’un, quand on est ignorante… Enfin, j’ai tout donné et j’ai tout perdu, non seulement mon avoir, mais ma situation, car mon patron, après avoir fait ce beau coup et d’autres dupes, abandonna sa maison et passa la frontière… On ne l’a plus revu… Et, du jour au lendemain, je me trouvai ruinée, sans place et malade, une maladie qui m’a tenue trois mois dans mon lit… Tous les malheurs en même temps ! Les voisins, les connaissances, à la fin, se sont lassés de nous secourir ; ça se comprend. Et la misère est venue ; le Mont-de-Piété nous a tout pris, le propriétaire nous a donné congé… Et, maintenant, je suis là, oui, je suis là !… Mon Dieu ! mon Dieu !
Sa voix navrante d’agonie s’étouffa dans un sanglot. Deux coups résonnèrent longuement à une horloge voisine. Autour de nous, toutes les maisons éteintes, les magasins boulonnés avaient des apparences de forteresses, inviolables abris de l’égoïsme bourgeois, bien confortables aussi, protégés par toute la formidable organisation des forces sociales, sourds aux cris de détresse qui montaient des ténèbres.
— Que faites-vous, dit-elle… Je vous en prie, relevez-vous.
J’étais tombé à ses pieds.
— Je me prosterne devant vous, répétai-je, parce que vous êtes la souffrance humaine, et parce que je me sens coupable. Une femme mourant de faim, à l’époque où nous sommes et quand la terre est assez fertile pour nourrir une humanité dix fois plus nombreuse, c’est un crime social, dont chacun a sa part de responsabilité. Mais quand le poids devient trop lourd, le support s’effondre ; le jour n’est pas loin où notre vieux monde croulera sous le fardeau de ses iniquités.
— Et vous ? demanda-t-elle… Vous me disiez que, vous aussi, vous aviez souffert.
— Il est vrai, répondis-je, je suis un bien grand malheureux, mais ne parlons pas de moi. Toute ma misère s’efface devant la vôtre.
— Non, dites, je veux savoir.
— Eh bien, voyez !
Et j’enlevai mon masque.
Elle eut comme une hésitation ; puis, d’une voix très douce :
— Oui je comprends, vous avez dû bien souffrir… Voulez-vous me permettre de vous embrasser ?
— Je ne vous cause donc point de répugnance ? balbutiai-je en tremblant.
— Non, dit-elle.
Et elle m’embrassa… Elle m’embrassa plusieurs fois. Ses lèvres blêmes buvaient mes larmes, et je sentais, sur ma face, sa maigre haleine, émouvante comme l’ivresse du malheur.
— J’ai peut-être vingt ans de plus que vous, ajouta-t-elle, vous pourriez être mon fils, je puis bien vous donner cette marque d’amitié.
C’est ainsi que je reçus le premier baiser d’une femme.
Je voulus l’accompagner jusqu’à sa porte. Avant de la quitter, je la priai d’accepter ma bourse, qui contenait une trentaine de francs, en l’assurant que cela ne me privait pas… Alors, elle me prit la main, la pressa sur ses lèvres, en la mouillant de larmes.
Je n’ai plus revu cette femme. Qu’est-elle devenue ? Je ne sais, mais je lui garde, au fond de l’âme, une reconnaissance éternelle, car c’est par son baiser que je me sentis, ce jour-là, relié à l’humanité.