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La gangue

Chapter 18: XVII
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About This Book

A traveling narrator stopping at a faded spa town becomes fixated on a severely disfigured man whose ravaged face contrasts with luminous, expressive eyes and delicate hands. The account follows the narrator's shifting reactions—initial shock, growing curiosity, and pity—while documenting the townspeople's horror, gossip, and calls to exclude or hide the unfortunate figure. Through repeated encounters and close observation, the narrative examines social rejection, the gulf between outward appearance and inner dignity, the suffering of an isolated individual, and the ethical failures of a community that measures worth by beauty rather than by humanity.

XVII

Pour la seconde fois, mon narrateur s’interrompit. Il regarda l’heure : minuit était passé. Je compris qu’il désirait que je me retirasse. Pourtant, il dit encore :

— Je vous ai conté ma jeunesse. Je ne rougis pas d’avoir été ce qu’on nomme aujourd’hui, en y attachant une nuance de ridicule, un sentimental. Malgré mon état, j’ai toujours recherché les joies les plus hautes de l’amour. Si je n’avais été qu’un sensuel, mon malheur eût été moins grand. Riche, j’aurais pu satisfaire des désirs vulgaires, m’infliger à ces filles que la misère oblige à subir toutes les promiscuités, à boire jusqu’à la lie la coupe des rancœurs. Car, si tyrannique s’affirme, dans notre société, le besoin d’argent, qu’il n’est pas de bourgeois obèse et difforme, de vieillard chassieux, de monstre à qui l’abominable souveraineté de l’or ne confère le pouvoir de souiller la beauté. Avec une âme basse et de la fortune, l’existence, en dépit de ma disgrâce, m’eût été souriante et féconde en ressources. Mais j’ai trop le respect de la femme pour avilir sa pauvreté. J’étais né avec un cœur d’amant, j’ai voulu l’amour qui ne s’achète pas, et c’est en cela qu’est le drame de ma vie.

Après un silence, il ajouta :

— Je ne pense pas comme ce sage antique qui nous conseille de cacher notre vie. Je voudrais, au contraire, arracher tous ces masques qui nous pèsent ; je voudrais que la sincérité devînt la vertu première, la loi suprême de l’homme véritablement civilisé. C’est l’hypocrisie qui empoisonne nos existences, c’est la contrainte où nous sommes d’adopter une grimace, de farder nos douleurs et nos joies.

Pour moi, je ne vous ai rien caché, je me suis révélé à vous dans toute la vérité de ma nature, et mon histoire, quand vous la connaîtrez tout entière, vous apparaîtra consolante, car elle enseigne qu’il ne faut jamais désespérer du cœur de la femme ni de l’amour. Si, moi, je fus aimé, qui donc peut se dire qu’il ne le sera pas, un jour ?

Il me demanda de revenir un soir prochain, et nous nous séparâmes.

Ses dernières paroles m’avaient frappé : il avait été aimé, c’était vrai. Sans qu’il m’en eût fait encore la confidence, je savais qu’il avait été l’amant de madame Derive. Là était l’énigme. Il me tardait d’en connaître le mot.

Deux fois, dans la semaine suivante, je l’aperçus qui sortait du cimetière Montmartre, et la curiosité me prit de visiter la tombe de madame Derive. Elle était couverte de roses rouges fraîchement épanouies.

Il y avait maintenant trois mois que nous étions amis, et sa laideur ne me choquait plus. Horrible, épouvantante à première vue, elle disparaissait à la longue, ou plutôt elle cessait d’être une laideur, une fois devenue familière ; il en ressortait un caractère étrange, n’ayant rien de commun avec l’expression d’un visage humain, une sorte de grandeur sinistre, comme celle qui se dégage du théâtre d’un cataclysme. Cette laideur n’avait rien de bas, de grotesque ni de répugnant, comme la plupart des difformités humaines ; elle était tout un drame. Elle effrayait d’abord, elle attirait ensuite, elle soulevait de l’émotion et de la sympathie.

Il avait été beau, étant enfant… Des choses qui furent belles, il reste toujours un reflet. Même mutilées, leur splendeur ne s’efface jamais complètement. Ce visage dévasté gardait encore le rayonnement de sa beauté première ; elle demeurait dans la qualité du regard ; et la voix était si douce, la main si fine, et il dressait avec tant de grâce le frêle décor de ses rêves déçus, qu’il s’exhalait à la fin, de cette laideur, je ne sais quel charme troublant, quelle poésie de ruines où s’éveille toute la mélancolie des choses disparues. Qu’une femme eût aimé cet homme d’un amour sincère et profond, cela maintenant cessait de me surprendre, cela ne me semblait plus invraisemblable, mais supposait seulement une âme d’élite, une femme extraordinaire, clairvoyante jusqu’à découvrir le trésor caché sous la gangue. Et peut-être y avait-il eu autre chose et plus que de la pitié dans cet amour ; peut-être l’avait-elle aimé à force de pénétration et d’admiration…

Le jeudi suivant, j’allai le revoir, et, sur mes instances, il reprit son histoire.