XVIII
Je rentrai à Paris, ce grand désert humain… Un soir d’ennui et de pluie, je pris place à la Comédie-Française. On jouait — on le jouait encore, en ce temps-là — Le Roi s’amuse… Au second acte, mon attention se fixa obstinément sur une jeune femme étincelante de beauté et de parure, assise au premier rang d’une loge de balcon… En même temps, j’entendis ces vers, ces vers éternels où passe un si grand frisson d’humanité :
Pourquoi, tandis que ces vers résonnaient en mon cœur comme un chant lointain d’espérance, avais-je remarqué cette femme, entre toutes ? Peut-être existe-t-il dans l’ordre moral, comme dans l’harmonie universelle, une loi d’attraction obscure, encore mal définie. Ce ne fut qu’après quelques minutes d’observation attentive, que ce visage cessa de me paraître étranger et qu’il ressuscita soudain, au plus profond de moi-même, des émotions anciennes, ces impressions d’enfance dont la fraîcheur embaume toute la vie.
Elle n’écoutait pas la pièce, elle semblait distraite, et, de temps à autre, répondait d’une inclination de tête aux saluts qui lui venaient de divers points de la salle. Je ne voyais que son profil, et c’était bien le profil, mais plus grave et plus fier, de ma petite amie d’autrefois, de Lucette Delbray ; et c’était bien aussi et encore, malgré les années écoulées, la couleur de ses cheveux, et ces allures naturelles, comme innées de grande dame, qu’elle avait déjà, à l’âge de douze ans… Et, maintenant, mes souvenirs se précisaient, s’évoquaient, s’enchaînaient, doux, innocents, mélancoliques ; je revivais toute mon enfance sentimentale et choyée, avec un attendrissement qui me mettait le cœur sur les lèvres… jusqu’au jour fatal où, dans un vertige de folie héroïque, je m’étais jeté dans les flammes, pour la sauver !
Dans le coin où je me tenais effacé, elle ne pouvait m’apercevoir. D’ailleurs, ce soir-là, j’avais un masque… Puis, n’étais-je pas méconnaissable !…
Oui, la dernière fois que nous nous étions vus — c’était dans cette demeure des Delbray, où planaient la ruine et le malheur — elle avait rougi, quand je lui avais avoué la cause de mes larmes… Que c’était loin, toutes ces choses !
Ni monsieur ni madame Delbray n’étaient dans la loge. Il n’y avait auprès d’elle qu’un homme, jeune encore, son mari peut-être, qui, au lieu de suivre le spectacle, se penchait vers elle et la contemplait avec le sourire ravi d’un amant récent.
Sans doute avait-elle trouvé réunies, dans sa corbeille de mariage, la richesse et l’amour. Elle rayonnait de beauté et de joie sereine… Et dire que nous avions joué ensemble, si souvent ! qu’elle aimait, autrefois, à caresser mes cheveux, et que sa caresse m’était si douce, si étrangement délicieuse, que je sentais vaguement, dans mon innocence, qu’il y avait là quelque chose de défendu… Comme tout changeait ! Il me semblait que nous avions été, toute la vie, elle et moi, chacun dans un plateau de la balance que tient la justice inique du destin. Mais l’équilibre s’était vite détruit. La fortune, par son jeu de bascule, en m’abaissant dans le gouffre, l’avait élevée dans la splendeur. Maintenant, la distance, entre nous, m’apparaissait incommensurable : elle était l’étoile, j’étais le ver de terre dont parle le poète !
Le rideau tomba. C’était le second entr’acte.
Au foyer, elle passa non loin de moi, au bras de son mari. Un autre couple les aborda, et je surpris ces mots :
— Madame, je vous présente mes respects… Monsieur Derive, que pensez-vous de cette soirée ?
Il se nommait Derive ; elle était donc, aujourd’hui, madame Derive…
— Bien sombre, répondit-il, oui, c’est un drame vraiment trop sombre. J’avoue que je préfère un bon petit vaudeville bien joué. Moi, je vais au théâtre pour rire, non pour pleurer… Nous allons partir.
En effet, ils se retirèrent. Je sortis, derrière eux. Une audace m’était venue, cette audace à la fois timide et brusque de la passion qui tremble jusqu’en ses témérités… Je saurai, pensai-je, où ils habitent, je pourrai la voir encore, peut-être lui parler… Oh ! les peut-être qui ont été les points de suspension de tous mes désirs, de tous mes rêves…!
Ils prirent un fiacre, je montai dans un autre, en ordonnant au cocher de les suivre, à quelque distance, et de s’arrêter, lorsqu’ils s’arrêteraient.
Leur voiture, au grand trot, roula pendant un quart d’heure, précipitant sa course dans la nuit, à travers les rues, les places, les boulevards. Je courais, éperdu, après elle, comme après un fantôme d’espérance, en jetant, de fois à autres, un regard par la portière, pour m’assurer que ce fantôme me précédait toujours, ne s’était pas brusquement évanoui. Où allait-il, où m’entraînait-il ?… Autour de moi, à mesure que je m’éloignais du centre de la ville, la nuit s’épaississait.
Enfin, mon fiacre s’arrêta ; je descendis, je cherchai des yeux… Soudain, le couple se dessina dans le coup de lumière d’un réverbère. Ils sonnèrent à une porte qui s’ouvrit aussitôt, puis se referma sur eux… Où étais-je ? Je ne connaissais pas ce quartier. Je pris l’adresse : 12, avenue de l’Alma. Au second étage de la maison, une fenêtre s’éclaira. Je restai perdu dans la contemplation de cette clarté, comme si le fantôme d’espérance s’était subitement transformé en une apparition lumineuse…
Quelle espérance ? Je ne savais pas… Une consolation plutôt, la pensée que, si jamais je la revoyais, si je pouvais me faire reconnaître, elle ne me repousserait pas, qu’elle se souviendrait de notre enfance et qu’émue d’un malheur si prodigieux, elle deviendrait mon amie.