XIX
J’ai vécu des années dans cette attente. La récompense me vint tard de ma longue fidélité à l’espérance… Il y avait, au fond de ce cœur de femme, une charité sublime qui sommeillait dans le calme du bonheur, et qu’il appartenait au malheur seul de réveiller. Car, si le bonheur endort les grandes passions vers le bien et vers le mal, s’il a une bonté molle, s’il nivelle l’âme, le malheur, au contraire, n’est jamais médiocre, et c’est son privilège de faire surgir des profondeurs de la nature humaine tout ce qu’elle contient à la fois de meilleur et de pire…
Vous souvient-il de notre première rencontre dans cette ville d’eaux désolée par les souffles de l’automne ?
— Oui, dis-je.
— Vous souvient-il de cette jeune femme charmante qui jouait dans le parc, avec un bébé, tandis que, près de là, assis sur un banc, un homme, jeune aussi, suivait des yeux avec tendresse la mère et l’enfant ?… Et vous rappelez-vous enfin de leur effroi, quand ils m’aperçurent ?… Vous étiez là, n’est-ce pas ?
— Oui, répondis-je, ayant encore très présente à la mémoire cette scène émouvante que j’ai contée aux premières pages de ce livre. Et je revis le geste de la jeune femme, repoussant une vision d’épouvante, et l’homme qui s’avançait avec colère vers ce malheureux, pour le chasser.
— Cette jeune femme, reprit-il, était madame Derive… C’était Lucette.
Ainsi, la première fois que je lui apparus avec mon masque de hideur, preuve héroïque de mon amour — par quelle atroce ironie ! — cette créature de bonté me fit verser d’affreuses larmes !
Les Derive avaient quitté Paris, le lendemain du jour où je les avais rencontrés au Théâtre-Français, et je les avais retrouvés dans cette ville d’eaux, où l’on se lie facilement. C’est pour elle que j’étais venu là, pensant y découvrir plus aisément qu’ailleurs l’occasion de lui parler — et, le soir même — vous le savez puisque nous fîmes le voyage ensemble — je m’en retournais à Paris !
Un an après seulement, dans un jardin public, le hasard me mit, de nouveau, en sa présence… Elle était là encore avec son enfant et son mari. Celui-ci vint sur moi, menaçant, et m’intima l’ordre de disparaître. Je ne bougeai pas. N’avais-je pas le droit d’être là, comme tout le monde ?
— Monsieur a raison, dit-elle, ce jardin est public, c’est à nous de partir.
Des larmes me brûlaient les yeux. Je savourais ces humiliations, cette torture, sans rien dire. Je ne parvenais même pas à me faire reconnaître d’elle !
Et des années encore s’écoulèrent… Je ne saurais vous raconter toute ma vie ; une existence humaine enferme trop de choses, de drames inachevés, d’efforts avortés, d’événements de toutes sortes, et il est, du reste, des périodes entières qui ne laissent aucune trace dans la mémoire. Tout se confond, s’efface, s’évanouit comme ces vapeurs flottantes que la brise soulève. L’esprit cherche en vain à ressaisir l’enchaînement des faits dont se compose le passé ; et, selon le mot de La Bruyère, on a seulement, comme ceux qui s’éveillent, la sensation d’avoir longtemps dormi.
Ai-je été si malheureux, durant ces années ? Non, grâce au rêve, où je me suis constamment réfugié. Je n’habitais pas dans ma laideur, elle m’était en quelque sorte étrangère. Ma pensée s’envolait vers des espaces radieux ; j’étais dans les étoiles.
J’ai vécu dans une inaction ardente et féconde, où plus de choses me furent révélées, où mon cerveau et mon cœur s’enrichirent davantage que dans les travaux d’une profession quelconque. Car il n’en est pas qui, forcément, ne limite l’horizon de l’homme, ne l’enferme dans l’étroitesse d’une spécialité. Exclu de toute carrière, frappé d’un ostracisme impitoyable, je n’étais tenu à rien, qu’à penser sans cesse, à prêter assez d’intérêt et d’attention au spectacle de la vie pour y trouver ma raison d’être… J’aurais pu, comme tant d’autres, faire des livres. Mais les plus beaux sont ceux qu’on n’écrit pas. N’avoir rien à dire, c’est quelquefois avoir trop à dire.
J’avais aussi des heures mauvaises, ces heures où l’on constate la dérisoire disproportion des rêves avec les réalités, des heures où me reprenait la tristesse des ardeurs réprimées, des passions inassouvies, de toute mon existence d’anachorète, et qui n’avait jamais eu le soutien de la foi religieuse, où le sacrifice même, le renoncement volontaire à l’amour, trouve sa volupté.
Je ne sais pourquoi, cependant l’espérance poussait en moi de profondes racines. Rien ne me faisait prévoir un repentir de la fortune, et il me semblait que j’allais être moins misérable. Je n’apercevais pas l’îlot de félicité ignoré du destin, vers lequel me portaient les vagues, et je me sentais effleuré par le souffle divin qui me venait du rivage.