II
Je ne me trompais pas, c’était lui… Plusieurs mois s’étaient écoulés depuis notre première rencontre, et je ne l’avais plus revu… Oui, c’était bien lui. D’instant à autre, sa laideur formidable m’apparaissait violemment dans l’éclat traître d’un réverbère… Il allait et venait, d’un air agité, avec des mouvements fiévreux, un frémissement de tout l’être, quelque chose d’impatient, d’impérieux, de douloureux, comme l’exaltation suprême d’une volonté, d’une exigence qui s’exaspère, d’une passion torturante et inassouvie.
Il devait être dix heures du soir. C’était une nuit sans lune, une nuit ardente et sombre de juillet, où traînaient des senteurs fortes, des souffles tièdes et délicieux, comme une haleine de femme désirée. Le soleil, toute la journée, avait brûlé la terre. Maintenant, il faisait bon de vivre, de respirer la paix qui descendait des étoiles. Des promeneurs passaient, d’une allure quiète, engourdie par la béatitude universelle de ce soir d’été.
Il y avait là un square encore ouvert. Sur les bancs des allées, des couples enlacés causaient à voix très basses, cependant qu’à l’entour, le long du boulevard, des ombres quêteuses rampaient vers le passant solitaire.
Il était toujours là… Que voulait-il, que cherchait-il, qui l’agitait ainsi ? Peut-être un besoin de tendresse, une passion trop longtemps contenue… et pourquoi pas une de celles-là, puisque les autres se refusaient à lui ?… N’était-il pas un homme, après tout ? Et n’étaient-elles pas des femmes aussi, peut-être moins injustes, plus pitoyables que bien d’autres, ces naufragées de l’amour et de la vie ?… Celles-là, peut-être, ne le repousseraient pas.
Pourtant, il me semblait qu’il hésitait. Son ombre tragique s’attachait à ces ombres. De la terrasse d’un café, où je m’étais assis, j’observais son irrésolution, je le sentais oppressé d’une angoisse, paralysé tout à coup par une appréhension, une timidité douloureuse, frissonnante, invincible… Immobile, raidi, la poitrine haletante, il regardait avec une fixité étrange ces ombres fascinantes qui s’allongeaient vers lui, qui l’attiraient et qui le troublaient… Parfois, il avançait… Un rire insultant le repoussait dans un coin de ténèbres. Il y demeurait un moment, puis, de nouveau, s’approchait, craintif, avec un tremblement. Autour de lui, les ombres s’amassaient, brusquement réduites, recroquevillées en un tas d’images informes. Un grand silence tombait… Soudain, un murmure s’éleva, des voix glapirent, aigres, sinistres, épouvantées et colères :
— Malheur ! le v’là encore !… As-tu fini de rôder ?… Dis, qu’est-ce que tu veux ?… Allons, parle…
D’autres, des rues avoisinantes, accouraient au bruit. Les fusées de rire éclataient parmi les injures :
— Oh ! ce monstre !… Qu’est-ce qu’il vient faire ici ?… Va donc ! eh ! feignant ! Va-t’en, horreur ! Faudrait être bien fauchée pour vouloir de toi… Va-t’en, ou je vas appeler au secours !
Il s’éloigna, sans répondre, éperdu sous cette tempête d’outrages, pourchassé par le coup de gosier ignoble de ces filles. Il allait, d’un pas rapide, longeant les murs, évitant l’éclat des réverbères, cherchant la nuit, pour y cacher sa honte, sa laideur humiliée, haïe et bafouée. Enfin, sa silhouette s’effaça, au tournant d’une ruelle.
Je songeai un moment à cette destinée noire, assez commune cependant, puisque les difformités et les laideurs abondent sur la terre, et que tant d’êtres humains auraient sans doute un lamentable calvaire sentimental à nous conter, si l’amour-propre n’interdisait certains aveux, ne condamnait au silence les exclus de l’amour… Il y a plus de malheur encore qu’on ne suppose dans l’humanité, car nous ne reconnaissons que les maux qui se dévoilent et qui nous touchent de près.
J’avais donc, de nouveau, oublié mon personnage, lorsqu’une autre rencontre que le hasard fit, quelques années après, au printemps, dans un coin des environs de Paris, me causa une profonde surprise et fut longtemps pour moi l’objet d’une énigme.
C’était sur la jolie route qui va de Robinson à Fontenay-aux-Roses. Il était accompagné d’une femme, qui s’appuyait sur son bras. Tous deux allaient lentement, penchés l’un vers l’autre, comme fatigués par une promenade déjà longue. Je marchais derrière eux, gardant une distance discrète.
A un moment, la femme se retourna, comme pour mesurer du regard le chemin parcouru.
Elle n’était plus jeune, elle paraissait avancer vers la quarantaine, mais d’une beauté encore récente, finissant à peine, atteinte moins par l’âge que par la vie, et d’où sa physionomie prenait un charme attirant, qui n’était plus la beauté, n’en avait plus l’éclat, mais qui en gardait le reflet, une douceur de crépuscule, la mélancolie des choses qui s’effacent…
Une parente, sans doute, une sœur, peut-être une amie.
D’ailleurs, je n’étais pas bien sûr que ce fût lui… Pourtant, c’était son allure, sa démarche, et c’étaient ses yeux, ces yeux splendides, inoubliables, — car il s’était aussi retourné deux ou trois fois — et, ces yeux, j’avais pu les voir, en reconnaître le regard intense et troublant.
Le reste du visage se dissimulait sous un cache-nez, une sorte de bandage, qui ne laissait à découvert que le front.
Cela encore me faisait douter que ce fût lui, car pourquoi, maintenant, cette pudeur tardive, et là, sur cette route presque déserte, où il ne risquait d’être aperçu que de rares passants, alors qu’autrefois, il ne craignait point d’étaler en public, et jusqu’à une table d’hôte, sa tragique laideur ? Voulait-il, à cette heure, épargner l’amour-propre de la généreuse femme qui s’affichait avec lui ? Était-ce une coquetterie, si l’on peut nommer ainsi ce désir de ne point déplaire qui nous fait cacher nos plaies, nos souffrances, désir si naturel aux malheureux qui ont encore du courage dans leur découragement même, et qui parfois met un sourire héroïque aux lèvres du désespéré ?
Je m’étonnais plus encore de la façon dont elle se penchait vers lui, de l’attention pieuse qu’elle semblait prêter à sa voix, dont le murmure arrivait, par instants, jusqu’à mon oreille, ainsi qu’un rêve parlé.
La curiosité qui me poussait à les suivre m’avait un peu détourné de mon chemin… Quel mystère était là ? Je voulais savoir. J’avais alors, comme aujourd’hui, bien que la mode littéraire, dit-on, en soit passée, l’inquiétude des problèmes psychologiques. Et je me trouvais là en présence d’un cas vraiment extraordinaire, prodigieux.
Que cette femme, séduisante malgré son âge, et belle de cette beauté éprouvée, plus touchante que le rayonnement de la jeunesse, qu’impriment parfois la maturité et les rigueurs de la vie, fût la maîtresse de cet homme, cela paraissait inconcevable, cela confondait l’esprit ou laissait croire qu’il existe dans le cœur humain, comme dans l’univers, ce que Spencer appelle « le domaine de l’inconnaissable ».
Quiconque, en effet, sait la vie ne croit pas à l’amour inspiré par la seule grandeur morale ou la supériorité de l’intelligence. L’amour n’est ni le fils ni le frère de la vertu, « il est le premier né des Dieux, dit Anatole France, il est né bien avant la justice et bien avant la charité. »
Alors, je ne comprenais pas, j’étais déconcerté : comment cette femme pouvait-elle aimer ce monstre, mettre un baiser d’amante sur ce visage affreux ? Quel lien, quelle illusion inouïe, quelle force ignorée dans l’immense sphère des passions et des aberrations humaines, unissait ces deux êtres ? Quelle héroïque et sublime pitié, ou quel inimaginable démon de perversité ?
Non, cela ne se pouvait, ce n’était pas lui, ou elle était une sœur qui le consolait, une sœur admirable, dont le dévouement, pour ce frère malheureux, se soulevait au spectacle de tout ce malheur, de toute cette injustice, de tout le désespoir qui s’encavait dans cette pauvre âme humaine, sous le masque infâme qui la calomniait.
Ils avaient quitté la route et semblaient errer à la recherche de quelque coin solitaire, d’un abri de bonheur, ignoré du destin.
Ils errèrent longtemps… Le soleil descendait sur les cimes des grands arbres, estompant l’horizon d’une teinte violette. Tous les bruits de la nature, jusqu’aux meuglements des bœufs, regagnant leur étable, s’harmonisaient, plus vagues, plus lointains, comme ouatés par les vapeurs du soir.
Ils s’assirent au bord d’un étang, où nageaient des cygnes… Je les voyais encore, malgré le crépuscule… Il avait enlevé le bandage qui lui cachait la face… Oui, c’était lui… et c’était aussi une flamme amoureuse qui illuminait ses prunelles comme une clarté céleste, comme un rayon du ciel tombé dans l’enfer de cette vie. Il en était transfiguré au point que sa laideur ne m’apparaissait plus.
Ils avaient cessé de causer ; leurs regards seuls se parlaient, mais ses regards, à elle, étaient tout autres. En vérité, jamais des yeux humains ne m’avaient semblé exprimer tant de sentiments à la fois : de la pitié, du sacrifice, de la tristesse, et quelque chose de plus encore, quelque chose comme une reconnaissance infinie, éternelle, que le langage impuissant renonçait à traduire.
Ils furent, un moment, sans voix, en face l’un de l’autre. Je demeurais rêveur, sans comprendre. La nuit s’avançait lentement. C’était l’heure bénie où tout s’apaise, où les violences mêmes se changent en quiétude. Pas une feuille ne bougeait. Dans les champs voisins, des paysans rassemblaient leurs instruments de culture. Le crépuscule avait un parfum d’héliotrope…
Elle lui avait pris les mains et les pressait sur ses lèvres, éperdument.
Je croyais rêver, être ailleurs que sur la terre, dans l’irréel, un conte de fées…
Qu’avait donc accompli cet homme pour mériter un tel transport de gratitude ? Pourquoi lui baisait-elle les mains ?…
J’étais ému, mon imagination s’égarait, battait le champ des hypothèses, s’élançait dans des conjectures bizarres, romanesques, sans rencontrer le vraisemblable.
Les ténèbres envahissaient la campagne, apportant avec elles le silence et le mystère.
Peu à peu, tout s’effaça, tout s’éteignit, et, bientôt, dans la nuit tout à fait tombée, je ne distinguai plus qu’une lamentation intermittente et confuse, comme un bruit lointain apporté par la brise.