III
A deux ans de là environ, me trouvant en visite dans un salon, où j’allais d’ailleurs rarement, mon attention se fixa sur une personne que je ne connaissais pas, que je croyais voir pour la première fois, et dont le visage cependant éveillait en moi une sympathie soudaine, cette attirance qu’on ne saurait expliquer, parce que les causes en sont peut-être dans les profondeurs inconscientes de notre être, dans une association d’idées ou d’images dont nous ne nous rendons pas compte, ou que nous ne parvenons pas à saisir.
Elle avait un maintien réservé, mais une aisance naturelle, une distinction sans artifice qui annonçaient une femme du monde ou qui plutôt avait renoncé à l’être, car sa physionomie me frappait par cette intensité de caractère qui reflète une âme obsédée d’un sentiment exclusif et qui ne veut pas en être distraite.
Son âge ? Qu’importait… Elle était de ces femmes dont la vraie jeunesse commence à la maturité, au plein épanouissement de leur nature, et qui inspirent alors les plus grandes passions. Sa beauté, toute de vie, toute d’expression, semblait indépendante des traits, et les rides mêmes ne la déparaient point.
Elle ne prenait part à la conversation que par de légers hochements de tête ; mais le pli de ses lèvres, où il y avait à la fois de l’amertume, de la sensualité, de la souffrance, de la révolte, disait plus qu’elle n’aurait voulu dire ; et cette bouche avait un silence plus émouvant que tous les cris de la voix humaine.
Non, ce visage ne m’était pas étranger ; il soulevait au fond de mon être une émotion, il me rappelait quelque chose de vague, de lointain, comme ces rêves dont il ne reste plus, au réveil, qu’une impression fugitive.
Je fus, un moment, songeur, fouillant le passé, cherchant à fixer un souvenir… Où donc avais-je vu cette femme ? En quel temps, en quelle circonstance ? A quel événement heureux ou agréable de mon existence son image s’associait-elle ?… Une confusion de crépuscule s’abattait en ma pensée. Je ne me rappelais rien.
Je prolongeais ma visite, pour l’observer plus attentivement. Sans doute ne se souvenait-elle pas non plus, car elle n’avait manifesté aucune surprise, quand je lui avais été présenté. Elle se nommait madame Derive. Ce nom ne m’apprenait rien non plus.
La conversation s’attardait aux banalités courantes, aux insignifiances voulues.
— Et vous, chère amie, dit enfin la maîtresse de la maison, madame Gallian, en se tournant à demi vers madame Derive — que devenez-vous ? On ne vous voit pas souvent… Êtes-vous moins souffrante ?
— Oui, depuis quelque temps, répondit-elle, mais, cet hiver, j’ai gardé la chambre deux mois, et je ne cesse de redouter une nouvelle crise.
— Vous avez, je crois, une maladie de cœur.
— Les médecins le disent.
— Et que vous conseillent-ils ?
— D’éviter les secousses, les fatigues, les émotions.
— Cela heureusement vous est facile, dans votre situation… Mais quelles sont vos distractions ? Cette solitude ne vous pèse-t-elle pas un peu ?
— Non, mon mal m’occupe. Et j’ai des livres, j’adore la lecture.
— Vous êtes une sage, je vous admire… Qui donc me parlait de vous, ces jours-ci ?… Ah ! oui, on me disait que vous aviez vendu votre jolie villa de Fontenay-aux-Roses.
Ce fut comme un éclair qui dissipa le néant où sombraient mes souvenirs… Tout à coup, je revis la scène dont j’avais été témoin, deux ans auparavant, sur la route de Robinson à Fontenay… Je revis ce couple stupéfiant, ce monstre au bras de cette femme, belle encore, et qui, maintenant, était là, devant moi… J’entendis cette plainte, confuse et douce, s’élevant, comme un bruit lointain, dans la nuit noire tombée sur la campagne ; et l’énigme impénétrable, déconcertante, s’imposa, de nouveau, à mon esprit.
— Il est vrai, dit-elle, j’ai vendu ma villa, et j’ai aussi déménagé. J’habite aujourd’hui rue Condorcet.
— Alors, vous voilà voisine de notre bon docteur, remarqua madame Gallian en me désignant ; et je m’autorise à vous le recommander, au cas où vous auriez besoin de soins immédiats.
— Je souhaite, madame, que cela n’arrive jamais, répliquai-je.
— Dites : n’arrive plus, monsieur, répondit madame Derive, car cela s’est déjà produit plusieurs fois dans la nuit. Et le médecin qui me soigne habituellement ne loge plus près de chez moi. C’est, d’ailleurs, un vieillard, et je n’oserais pas le faire appeler à une heure aussi tardive.
— S’il en est ainsi, madame, je suis votre serviteur, déclarai-je.
— Je vous remercie, dit-elle.
Sa voix même était émouvante ; elle me rappelait ce trait, que conte Michelet, d’un homme que des familiers peu délicats plaisantaient sur la laideur de sa maîtresse, s’étonnant qu’il pût aimer une personne si disgraciée. « L’avez-vous jamais entendue parler ? » leur répondit-il. Et il n’évoquait que le timbre de la voix, dont le charme, l’harmonie délicieuse avaient suffi à conquérir son cœur… C’est que la voix est comme le son de l’âme ; elle nous aide à comprendre des sentiments qui valent mieux que les paroles, celles-ci étant incapables, le plus souvent, de traduire ce qu’il y a en nous d’intime, de profond, de meilleur, tant de choses imprécises, irréelles, qui demeurent à jamais ignorées, silencieuses en nous-mêmes et font de chacun un pauvre être muré dans un éternel isolement.
Un nouveau visiteur entra ; je me retirai, très intrigué, avec un désir, une impatience plus aiguë de pénétrer cette énigme… Je me souvenais qu’elle lui avait embrassé les mains… Pourquoi ? Qu’était-elle à cet homme ? Tout ce que j’avais vu, tout ce que je savais d’elle me paraissait inexplicable.
J’attendis quelques instants, un peu à l’écart, les yeux fixés sur la porte, d’où elle ne pouvait tarder à sortir. Elle parut bientôt, en effet, promena autour d’elle un long regard, puis s’engagea dans la rue de Douai. C’était mon chemin, car nous habitions le même quartier, la même rue. J’ignorais seulement le numéro de sa maison, qu’elle avait, volontairement peut-être, négligé d’indiquer.
Il faisait une chaleur lourde de juin ; l’atmosphère frémissait sous le ciel limpide… Elle allait d’un pas lent, un peu las, qui révélait de la faiblesse, non de la défaillance. Visiblement, au contraire, elle mettait à se redresser une énergie qui ajoutait à sa grâce naturelle de la hauteur et de la fierté. Elle avait cette allure hautaine qui impose, commande le respect, décourage les plus audacieux. Auprès d’elle, la cohue parisienne m’apparaissait comme une foule de pantins agités, disloqués, fébriles, tourbillonnant dans le vide. Elle passait au travers, droite, tranquille, avec la majesté dédaigneuse d’une statue qu’on eût promenée par la ville. Son maintien contrastait singulièrement avec l’exaltation, la violence de sentiments que j’avais pressenties en elle et que trahissait seule sa bouche, si extraordinaire d’expression. Était-ce cette exaltation même qui, à force de retenue, lui donnait cet air glacial, intimidant, presque méprisant ? Peut-être…
« Mais une telle nature, pensais-je, ne peut être qu’aux extrémités du bien ou du mal ; rien de médiocre, de banal, de vulgaire n’est en elle. Quelle aberration criminelle tourmente cette âme ou quelle passion sublime l’embrase ? »
Tout, en sa personne, me semblait étrange, jusqu’au sourire qui s’arrêtait parfois sur ses lèvres, jusqu’à sa voix, jusqu’à sa démarche.
Par moments, j’étais tenté de m’approcher d’elle et de lui murmurer tout bas à l’oreille, en passant, ces trois mots magiques, qui peut-être feraient frémir d’épouvante bien des humains, surprendre sur des faces tout à coup blêmies le crime ou le remords que chacun porte en soi — ces trois mots inattendus et terribles :
— Je sais tout.
Peut-être aussi l’énigme n’existait-elle que dans mon imagination et n’y avait-il là qu’une histoire toute simple, toute naturelle, la chose que j’avais d’abord supposée, une affection très pitoyable et très touchante de frère et de sœur aînée.
A vrai dire, c’était moins la curiosité qui me possédait qu’une espérance, l’espérance de découvrir une âme supérieure, presque divine à force d’être humaine, répandant de la bonté et de la charité à profusion sur les misères de ce monde, et consolant un peu de cette humanité si impitoyable pour elle-même et qui, sans cesse, de ses propres mains, se déchire, se meurtrit, entretient ses plaies saignantes.
Nous arrivâmes rue Condorcet. Je la vis rentrer chez elle… J’habitais presque en face.
A Paris, la vie de quartier, qui fait à la fois le charme et le désagrément des villes de province, n’existe pas. Les voisins s’ignorent ou affectent de s’ignorer. C’est le désert d’hommes dont parlait Jean-Jacques, à une époque où la capitale ne comptait encore que six cent mille âmes.
Pendant un mois, je cherchai vainement une occasion, un prétexte pour entrer en relations avec Madame Derive. Sans doute sortait-elle rarement, car je ne la rencontrai qu’une fois. Je la saluai ; elle me rendit mon salut, en inclinant légèrement la tête. Les renseignements que je recueillis sur elle étaient vagues. On ne lui connaissait pas de famille ; elle vivait avec une vieille servante qui demeurait impénétrable.
Son passé n’était pas moins ignoré. Était-elle veuve, divorcée, vieille fille ? Personne ne le savait : elle était nouvelle dans le quartier et semblait mettre un grand soin à cacher sa vie. D’ailleurs, sauf moi, nul ne paraissait s’inquiéter d’elle. Puis je n’osais pas questionner ; je ne sais quelle voix intérieure me disait qu’il fallait respecter le mystère dont s’enveloppait cette existence, ou attendre qu’un hasard me le révélât.
Des semaines encore s’écoulèrent. Son appartement occupait un troisième étage. Quelquefois, dans ces nuits étouffantes du mois d’août, je m’attardais, sur mon balcon, à contempler sa fenêtre éclairée, où passait, par instants, une ombre indécise et discrète. Cette fenêtre s’éteignait souvent à une heure avancée. Même, il m’arriva de la voir pâlir avec les premières lueurs de l’aurore. Sa clarté paisible et douce faisait lever mes rêves. Il me semblait qu’elle veillait sur le sommeil des choses, sur toute la rue silencieuse et déserte, comme une conscience pieuse, dans la vaste obscurité des maisons environnantes, dont les façades sévères avaient, avec les volets clos, toutes les portes barricadées, je ne sais quel air de méfiance et d’hostilité.
Cela est étrange que tant de pensées et tant d’humanité nous viennent de cette petite lueur qui, la nuit, dore la vitre d’une fenêtre, quand notre attention s’y arrête. L’imagination prend un vol éperdu ; on voudrait savoir ce qui se passe derrière cette vitre, quel cerveau y fermente dans les tourments de l’insomnie, quelle angoisse y veille, quel drame de la vie, de l’amour ou de la mort peut-être s’y consomme. Tandis qu’à l’entour, tout repose, on sent que, là, s’agitent une âme, des passions, quelque chose qui ne saurait être banal comme les habitudes du jour, les occupations quotidiennes dont se compose l’uniformité de notre existence, et il suffit alors de cette petite lueur aux vitres d’une croisée, dans l’inconnu troublant des ténèbres, pour réveiller en nous ce sentiment de fraternité universelle qui fait tressaillir au spectacle ou au pressentiment d’un drame, d’une souffrance.
C’est ce sentiment-là peut-être qui refleurit surtout chez ceux qui n’ont plus de famille, oui, c’est cela qui me retenait si longtemps anxieux et songeur, et pourtant pénétré d’une émotion très douce, devant cette fenêtre éclairée.
Que faisait-elle ?… Je pensais qu’elle était malade et que, ne pouvant dormir, elle laissait brûler sa lampe jusqu’à l’aube, cherchant dans des lectures un soulagement à ses longues insomnies.
Une nuit, je vis entrer quelqu’un dans la maison qu’habitait madame Derive.
Il était environ une heure du matin.
Une coïncidence singulière me frappa : presque aussitôt après, le temps de gravir trois étages, la clarté de la fenêtre s’éteignit.
Trois jours après, puis toutes les nuits suivantes, vers la même heure, le même homme entra.
Chaque fois, l’étrange coïncidence se renouvelait.
Cette partie de la rue Condorcet est mal éclairée… Était-ce bien le même individu ? Du moins, je le croyais, car il ne m’était possible de le reconnaître qu’à sa démarche, à la façon furtive dont il se glissait dans l’ombre, le long des murs, la tête enfoncée dans le collet relevé de son pardessus. Ses pas s’entendaient à peine, comme étouffés, dans le silence de cette rue tranquille, toujours déserte à ces heures tardives… Même, je n’aurais su dire si c’était un jeune homme ou un vieillard.
Parfois, la porte tardait à s’ouvrir. Je devinais alors son impatience frémissante, son anxiété, à des mouvements réflexes, aux regards inquiets qu’il semblait promener à l’entour, au tressaillement de tout son être, quand, par hasard, résonnait le pas d’un passant. Visiblement, il hésitait à sonner de nouveau, et ne s’y décidait qu’après une attente fiévreuse d’une minute ou deux, longue comme des heures.
Il ressortait toujours avant l’aube qui, en cette saison, commençait à blanchir le ciel vers quatre heures du matin.
Ce n’était donc pas un locataire… Un malfaiteur ? Non plus ; il ne fût pas revenu toutes les nuits… Évidemment, c’était quelqu’un qui voulait ne pas être reconnu, qui craignait de compromettre une femme, sa maîtresse sans doute.
Pourtant, quelle imprudence ! Il suffisait que le concierge de la maison se réveillât, le surprît au passage et lui demandât son nom. Et pourquoi courir ce risque, alors qu’à Paris tant de refuges sûrs s’offrent aux baisers défendus ? Je ne m’expliquais pas l’inutile témérité de cet homme, à moins qu’il ne cédât à cet attrait du danger qui ravive la passion, ou à quelqu’un de ces mobiles mystérieux que la raison ne saisit pas, parce qu’ils naissent, comme le dit Pascal, de cette autre raison bien autrement profonde, qui est celle du cœur.
Depuis cinq semaines, chaque nuit, à la même heure, il entrait ainsi dans cette maison et en sortait avant le lever du jour.
Une nuit, il s’arrêta devant la porte et ne sonna pas.
La fenêtre de madame Derive avait les volets clos ; aucune lumière ne filtrait à travers.
L’homme s’écarta, leva la tête, regarda longuement.
La nuit se faisait grave, une nuit sombre où la plainte du vent, par instants, s’élevait comme l’écho de détresses invisibles.
Je le vis s’éloigner lentement, avec hésitation, en se retournant presque à chaque pas, puis revenir, et, de nouveau, contempler cette croisée qui s’effaçait dans les ténèbres.
Il semblait qu’il ne pouvait s’arracher de là. Vingt minutes au moins s’écoulèrent. La rue vide s’allongeait, éclairée, à de longues distances, par trois réverbères dont les reflets tremblaient sur le pavé humide.
Plusieurs fois, il parut se décider à partir, puis revint, comme ramené par une force irrésistible. Enfin, son ombre en détresse s’échoua au coin d’une impasse voisine.
Soudain, un coup de timbre, chez moi, retentit… J’allai ouvrir. Une voix chevrotante de femme me jeta ces mots :
— Docteur, venez vite… madame Derive est très mal.