IV
Pendant ce court trajet de mon domicile à celui de madame Derive, j’interrogeai la servante qui était venue me prévenir.
A ses réponses, je compris que le cas était grave, peut-être désespéré.
J’étais saisi d’une émotion que je n’avais jamais ressentie en pareille circonstance, car le médecin ne voit et ne doit voir dans un malade qu’un sujet… J’allai là avec l’appréhension d’un malheur, d’une catastrophe qui aurait menacé un être dont la vie eût été intimement liée à la mienne… C’était même un sentiment à la fois plus vague et plus profond, difficile à définir, quelque chose comme la crainte de voir disparaître, s’éteindre en moi tout à coup une espérance, une illusion bienfaisante, la grande douceur que j’éprouvais, chaque nuit, à contempler cette clarté charitable qui veillait pieusement sur la rue endormie, faisait lever mes rêves et qui désormais peut-être ne brillerait plus.
Précédé de la servante, je pénétrai, presque en tremblant, dans la chambre de madame Derive.
Couchée dans un grand lit, à demi soulevée sur son oreiller, elle tourna faiblement la tête vers la porte, et eut la force de sourire en me voyant paraître.
C’est une chose touchante que ce souci de la bienséance qui demeure chez la grande dame, en dépit de tout, et qui résiste à la douleur jusqu’à parer d’un sourire aimable le masque même de l’agonie.
Ma première impression, cependant, fut mauvaise : la respiration de la malade était forte et pénible ; de légères gouttes de sueur perlaient sur les tempes creuses, et, dans les yeux cernés d’une auréole bleuâtre, un presque surnaturel éclat contrastait avec la pâleur cireuse du visage. La bouche surtout, entr’ouverte et crispée, et dont les lèvres sans couleur ne dessinaient plus qu’une barre d’ombre, avait une indicible expression de souffrance.
Je prononçai quelques paroles, auxquelles elle ne répondit pas. Ses regards seuls me parlaient, m’imploraient, me disaient qu’elle voulait vivre encore.
Je m’approchai, je tâtai le pouls : la fièvre était brûlante. J’auscultai le cœur, ce cœur plein d’une humanité impénétrable, trop grande peut-être pour qu’il pût la contenir toute, sans en mourir : il battait violemment, comme si l’âme qu’il enfermait avait fait des bonds pour se dégager… J’acquis la conviction qu’elle était perdue.
Le devoir, pour un médecin, étant d’espérer contre l’espérance même, de lutter jusqu’au dernier instant, je rédigeai à la hâte une ordonnance, et j’envoyai la servante chez le pharmacien le plus proche.
Je restai seul auprès de la malade. Je questionnai :
— Avez-vous de la famille, des parents, quelqu’un que vous désireriez faire prévenir ?
Elle eut un lent signe de tête qui signifiait : non. D’un autre geste, elle me fit entendre qu’elle étouffait, qu’elle voulait de l’air. J’écartai les doubles rideaux de la fenêtre et j’ouvris les persiennes. En même temps, je plongeai un regard dans la rue… Quoi, il était encore là, ce mystérieux personnage qui, chaque nuit, pénétrait dans cette maison ! Même, attiré par la clarté, il s’avança jusque sous la croisée et demeura là, immobile, comme quelqu’un qui attend, qui écoute, qui s’inquiète. L’obscurité qui l’enveloppait m’empêchait de distinguer son visage. D’ailleurs, selon son habitude, et bien que la nuit fût chaude, il enfonçait la tête dans le col relevé de son manteau. Cependant, il me sembla apercevoir dans les ténèbres ses yeux chargés d’angoisse… Enfin, que voulait-il ?
Déjà, plusieurs fois, un soupçon m’avait effleuré. Maintenant, une certitude se faisait en moi… Non, il n’était plus possible d’en douter : c’était madame Derive qu’il venait voir ainsi, chaque nuit ; elle était la maîtresse de cet homme, et c’était pour elle qu’il restait là, frémissant, les yeux obstinément fixés sur cette fenêtre… Il m’avait vu ; que devait-il croire ou supposer ? Quelles pensées enfiévraient son cerveau ? Pressentait-il un malheur, et, sachant qu’elle n’était pas seule, n’osait-il monter, par crainte de la compromettre ? Son anxiété devait être horrible… Quel drame inouï était là ?
Et nul doute aussi que cet homme ne fût celui au bras de qui je l’avais vue, elle, cette femme aux allures de grande dame et rayonnante encore de beauté, sur la route de Robinson à Fontenay-aux-Roses… Elle était donc l’amante de cet être misérable, si effroyablement défiguré, qui faisait fuir d’horreur les vendeuses d’amour mêmes !
Cela seul demeurait incompréhensible, trop beau, trop grand pour être cru. La pitié elle-même, cette pitié sublime dont la pente douce glisse quelquefois jusqu’à l’amour, pouvait-elle avoir fait ce miracle ?
Mais tout le reste, à cette heure, devenait évident : cette fenêtre éclairée, toutes les nuits, c’était le signe dont ils étaient convenus, le signe qui lui disait : je suis seule, viens, je te désire !
Et je m’expliquais aussi, maintenant, cette témérité, en apparence aussi folle qu’inutile. Il ne pouvait, en effet, la rejoindre que la nuit. La pudeur, le souci d’épargner, de ne pas soumettre à une trop cruelle épreuve l’amour-propre de la femme qui se donnait à lui, lui interdisaient d’afficher, auprès d’elle, pendant le jour, son épouvantante laideur.
Et, cette nuit, il était venu, et, pour la première fois, il avait trouvé les volets clos… Pourquoi ? Que se passait-il ?… Il était toujours là, transi dans les ténèbres et les affres du doute.
La malade avait baissé les paupières ; une pâleur plus grande s’épandait sur son visage.
Allait-elle mourir, sans qu’il la vît une dernière fois ? Allait-elle emporter dans la tombe le secret de son cœur ? Et, s’il était vrai que son amour fût né d’une pitié sublime, serait-elle alors à jamais perdue, cette haute leçon de charité qu’elle donnait à l’amour, à l’injustice des passions humaines qui ne pardonnent pas à la laideur ni à l’infirmité ? Enfin, cette espérance qu’elle eût laissée à tous ceux et à toutes celles qui ne furent jamais aimés, serait-elle aussi enfouie dans la terre ?
Mais cet homme lui-même, qu’avait-il en lui, au fond de l’âme, pour avoir conquis le cœur de cette femme ? Quelle splendeur se cachait sous cette laideur tragique, comme le diamant sous la gangue ?
Je me rapprochai de la fenêtre. Ma surprise fut extrême de constater qu’il avait disparu. J’interrogeai la rue aussi loin que mes regards pouvaient porter dans la nuit… Non, il n’était plus là. Où était-il ? Son angoisse régnait encore à l’entour ; il me semblait qu’il ne pouvait être loin…
Soudain, trois coups heurtèrent la porte… La malade rouvrit les yeux, se redressa avec effort sur sa couche, et je vis ses prunelles s’emplir tout à coup de grosses larmes.
Un grand silence tomba ; trois nouveaux coups se firent entendre.
— Faut-il ouvrir ? demandai-je.
Elle parut, un instant, en proie à une indécision douloureuse, puis recouvra la voix pour dire :
— Non, n’ouvrez pas… C’est sans doute un voisin qui vient prendre de mes nouvelles… Je ne veux recevoir personne.
Sa tête retomba mollement sur l’oreiller. Un moment après, la bonne entra, rapportant l’ordonnance.