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La gangue

Chapter 6: V
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About This Book

A traveling narrator stopping at a faded spa town becomes fixated on a severely disfigured man whose ravaged face contrasts with luminous, expressive eyes and delicate hands. The account follows the narrator's shifting reactions—initial shock, growing curiosity, and pity—while documenting the townspeople's horror, gossip, and calls to exclude or hide the unfortunate figure. Through repeated encounters and close observation, the narrative examines social rejection, the gulf between outward appearance and inner dignity, the suffering of an isolated individual, and the ethical failures of a community that measures worth by beauty rather than by humanity.

V

Maintenant, il faisait grand jour.

Madame Derive avait atteint à la sérénité définitive. Son visage apaisé et grave, avec les ombres denses qui s’amassaient sous les arcades sourcilières, exprimait cette impassible beauté des choses qui ont cessé d’être, mais qui vivent encore par tout ce qu’elles évoquent.

Dans le calme absolu que la mort avait fait autour d’elle, j’éprouvais, en songeant au mystère de cette existence, un peu de cet étonnement et de cette tristesse qui nous saisissent devant les ruines silencieuses de quelque antique cité, où se ruèrent les passions humaines. L’âme n’est-elle pas aussi une cité où s’agitent des foules, des passions, toute une époque, et qui laisse des ruines mélancoliques, sur lesquelles s’accroupit l’inexorable et l’éternel oubli ?

Quelques personnes, des voisines et des connaissances, prévenues de l’événement, arrivèrent.

J’allais me retirer, quand mon attention fut frappée par une photographie encadrée et placée en évidence sur un petit meuble du salon : c’était une très belle figure de jeune garçon, où rayonnaient des yeux admirables, dont l’expression ne m’était pas étrangère. Ces yeux, je les connaissais, je les avais vus ; déjà, leur regard m’avait pénétré jusqu’à l’âme.

Une bizarre association d’images se fit en moi, tout à coup : je me rappelais l’impression que m’avait causée ce monstre que j’avais rencontré, la première fois, à une table d’hôte, dans une ville d’eaux — tandis qu’en même temps, me revenait à la mémoire une étrange aventure, dont j’avais été témoin, autrefois, et qui, en apparence, n’avait aucun rapport avec ces choses.

J’étais alors étudiant ; j’habitais le quartier Latin. Un jour, je retrouvai un ancien camarade que j’avais perdu de vue, depuis des années. Le changement qui s’était fait en lui me stupéfia… Quoi, c’était ce Jacques Varnier, jadis si gai, si robuste, ce gars au geste brutal, aux allures grossières, qui emplissait les brasseries de son rire gras, de son exubérance méridionale, de sa verve sonore ! Je n’en revenais pas. C’était, maintenant, un pâle jeune homme, dont le corps aminci avait pris une élégance ; les manières, une certaine grâce ; la voix, de la discrétion et de la douceur.

— Sais-tu, me dit-il, que j’ai été bien malheureux ?

Je le poussai aux confidences. Alors, il me conta son histoire : la trahison d’une femme qu’il aimait… Presque tous les hommes ont éprouvé cela. Il en est qui s’en consolent ; lui ne s’était pas consolé. Et, depuis deux ans qu’elle l’avait quitté, parce qu’il était pauvre et parce qu’elle était belle, depuis deux ans, sans relâche, il la cherchait à travers Paris, il allait à sa découverte, fouillant les cafés et les restaurants de nuit, les lieux de débauche, avec, à toute heure, la vision torturante des souillures qu’elle devait subir, de la bave que les colimaçons laissaient sur la rose dont il adorait le parfum évaporé, et qu’il avait cueillie, lui, toute fraîche, à peine éclose, baignée de rosée, un matin de printemps… Elle avait alors tout juste dix-sept ans.

Elle était plus nécessaire à sa vie que l’air, la lumière et le pain quotidien. La nuit précédente encore, il l’avait cherchée jusqu’à l’aube, toujours en vain ; et ses yeux, ses pauvres yeux, qui n’avaient plus de larmes, disaient la détresse de son âme et cette lâcheté de l’amour qui n’est peut-être que l’héroïsme de la fidélité.

Le voyant si las, je l’invitai à s’asseoir dans un coin du café.

Il y avait quelques minutes que nous étions là, quand, soudain, je m’aperçus qu’il pâlissait.

Une fille, assez jolie, venait d’entrer, au milieu d’un groupe d’étudiants en goguette.

— C’est celle-là, n’est-ce pas, fis-je avec une nuance de conviction.

Je vis qu’il hésitait à la reconnaître ; son front se plissait douloureusement, tandis que des frémissements lui couraient sur les joues.

— Oh ! murmura-t-il enfin, c’est une ressemblance extraordinaire… Oui, je crois que c’est elle… Pourtant, je n’en suis pas sûr, et je m’étonne qu’elle soit tombée si bas.

Il l’observa un instant, puis répéta :

— La ressemblance est prodigieuse… Ce sont ses gestes, c’est sa voix, c’est son rire, et c’est surtout sa physionomie… Du reste, tu vas pouvoir en juger par toi-même, j’ai sa photographie.

Ses mains fiévreuses fouillèrent ses poches.

— Ah ! dit-il, je l’ai laissée chez moi, mais j’habite à deux pas, je vais la chercher ; il faut que tu compares.

Il se retira, puis, un moment après, reparut, tremblant d’émotion.

— Excuse-moi, je te quitte, me dit-il… La première personne que j’ai rencontrée, en sortant d’ici, c’est elle, elle-même, ma maîtresse… nous avons causé… Elle est en bas, elle m’attend… Adieu.

— Eh bien, et l’autre ? questionnai-je en désignant la fille en qui, l’instant d’avant, il avait cru reconnaître l’infidèle.

Il la regarda, de nouveau, avec attention, et un étonnement profond se peignit sur sa figure.

— C’est étrange, fit-il… Je m’étais trompé… Non, elle ne lui ressemble pas du tout… Je ne m’explique pas cette singulière méprise.

Et, m’ayant serré la main, il alla rejoindre l’autre, la vraie, la chère infidèle enfin retrouvée et reconquise.


C’était là, simplement, sans doute, un phénomène d’obsession. A force de porter en nous, continuellement, la même image, il arrive que nous la retrouvons partout et jusque dans l’objet le plus différent, car le monde extérieur n’est, selon le mot de Schopenhauer, qu’un phénomène cérébral, ou un état d’âme, comme disent les psychologues de nos jours.

Alors, revenant sur moi-même, je me demandai si je n’étais pas dupe d’une obsession semblable, en contemplant le portrait de ce jeune garçon si beau et dans les yeux de qui il me semblait voir revivre et rayonner, plus jeune et plus heureuse, toute l’âme de ce monstre qui portait l’auréole d’un amour mystérieux.

En même temps, j’imaginais que cet homme avait été autrefois ce jeune garçon si beau, qu’un accident l’avait défiguré, et qu’elle l’avait connu, qu’elle l’avait aimé, avant cette catastrophe, et si profondément que son amour en avait gardé un idéal indestructible, plus fort que le malheur, plus lumineux que l’évidence. Et peut-être, prise de la même obsession, avait-elle continué à voir cet homme tel qu’il avait été, à retrouver jusqu’en sa laideur effrayante la définitive image qu’un premier amour, grandi depuis par la pitié, avait gravé dans son cœur.