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La garçonne

Chapter 19: I
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About This Book

A young woman of comfortable means embraces the era's sexual and social emancipation, moving into a Parisian milieu of nightlife and moral degradation; the narrative traces her choices, pleasures, and the personal cost of unprepared freedom. The author deliberately depicts sordid scenes to expose hypocrisy, contrast privileged vulnerability with the steadiness of working women, and provoke debate about gendered double standards. The work argues for legal and social equality for women while treating emancipation as a perilous but inevitable stage in broader social transformation.

—Bon voyage!

Boisselot la taquina:

—Pourtant, le gros… l'hippopotame, comme vous dites! Il paraît rudement pincé.

—Pauvre homme!…

Elle conta, en deux mots, la passion malheureuse de Plombino, et comment, au prix de sa clientèle, elle en avait fait un des bienfaiteurs les plus importants du comité Nansen:

—C'est un philanthrope que le baron! conclut-elle, ironique. Ne le blaguez pas!

—Baron? s'écria Boisselot avec un étonnement feint… Baron? Qu'est-ce que c'est que ça?…

En fait de barons, il ne connaissait, pour en avoir mangé un jour, que le baron d'agneau… Le baron de plombino lui semblait moins comestible…

Elle rit. Comme lui elle trouvait absurdes ces titres de pseudo-noblesse, qui ne correspondaient plus à rien, qu'à la vanité la plus sotte. Attrape-gogos dont des malins, spéculant sur la bêtise endémique, s'étaient fait des titres de rentes…

—Et dire, railla Boisselot, qu'il y a eu la nuit du 4 août! Révolution, où es-tu?

Ils s'aperçurent, soudain, que le café s'était vidé. Les garçons commençaient à empiler les chaises sur les tables.

—Une heure, dit Monique, en regardant la pendule. Déjà!…

—C'est vrai, constata Boisselot. Comme le temps a passé!

Sur le trottoir, au coin de l'Opéra, il s'apprêtait gauchement à prendre congé. Elle allait héler un taxi, quand il lui demanda:

—Où habitez-vous? C'est important, à cause du quartier…

—Rue de la Boëtie, voyons!

Il grommela:

—Vous pourriez ne pas avoir votre appartement au même endroit que vos magasins!

Elle sourit en songeant,—pourquoi?—à sa garçonnière de Montmartre, et répondit:

—Mais si. J'habite à l'entresol au-dessus. Et j'espère que vous me ferez un de ces jours le plaisir de venir déjeuner, avec notre ami Vignabos…

Il restait coi, flatté. Pas banale, et simple, malgré sa renommée!… En somme, oui, il la reverrait volontiers. Il prit et serra, amicalement, la main qu'elle lui tendait. Elle lui jeta, comme il refermait la portière:

—Entendu, n'est-ce pas?… Ah! votre adresse?

—27, rue de Vaugirard.

—Au revoir. Je vous enverrai un mot…

Comme le taxi démarrait, elle se pencha, regarda la silhouette trapue qui s'éloignait, à pas lents:

—Gentil, ce Boisselot…

Troisième partie

I

Ils n'avaient eu besoin que de se revoir trois ou quatre fois, depuis leur soirée au Napolitain… L'aube trouble du désir entre eux se leva, vite incendiée en brusque aurore.

D'abord le déjeuner avec M. Vignabos dans le ravissant entresol de la rue de la Boëtie. Aux yeux de Boisselot, Monique, à travers la sobre élégance de ce décor, où éclatait à tous les riens son goût si personnel, était apparue nouvelle. Sorte de fée moderne, dans le palais de sa fantaisie!

Elle n'y exerçait pas seulement cet empire d'élégance, et d'attrait charnel, auquel l'écrivain renfrogné restait sensible, et d'autant plus qu'il le voulait moins paraître. De petite origine, et gardant de ses débuts pénibles, longtemps traînés dans la bohème de Montmartre et les ateliers de Montparnasse, un arriéré d'appétits sous sa moue dédaigneuse, Monique l'avait impressionné, par tout ce que son luxe comportait, en nouveauté, d'appréciables agréments. Mais elle avait, en même temps, achevé de le séduire par sa finesse d'intelligence et, aussi, par l'étendue de culture qu'elle avait révélée, aux tournants de la conversation…

Bien que Régis Boisselot jugeât l'esprit d'une femme suffisant, si, belle, elle était capable de volupté, et qu'il eût même une prévention secrète contre celles qui se piquaient d'autres soucis, il avait trouvé, à l'individualité de Monique, un charme de plus… Le fait qu'elle pratiquait un métier, différent du sien, et y avait réussi, avait même donné dès l'abord à leur camaraderie un plain-pied propice à l'entente. Décoratrice, elle l'amusait, autant sans doute que, romancière, elle l'eût agacé…

Ainsi, respectant en elle une équivalente, et sur un plan où leur développement réciproque ne se contrariait pas, Boisselot, aussitôt agréé, était bientôt devenu Régis, ami quotidien. Elle avait devant lui ouvert, vidé son cœur. Bientôt il avait tout su d'elle, et la tendresse en lui était née, de la pitié.

Ils n'étaient pas sortis ensemble une semaine, qu'un soir—où, ayant dîné avenue Frochot chez le peintre Rignac, il la reconduisait à pied, comme d'ordinaire,—l'inévitable s'accomplit.

Il n'avait pas eu besoin de lui dire qu'elle lui plaisait,—et comment! Son silence et ses rougeurs parlaient si cru que Monique,—elle-même touchée par cette sympathie imprévue, si vite grandie,—avait été attirée vers ce qu'elle devinait de plus en plus, sous la rude enveloppe: une âme neuve, et un cœur tendre… Elle l'appelait gentiment: «Mon ours!» Elle se disait: «C'est un enfant!» Et elle souriait en songeant, sans déplaisir, à sa robuste musculature…

Ce soir-là, comme ils passaient, rue Pigalle, devant les fenêtres aux volets clos de sa garçonnière, Monique instinctivement avait ralenti le pas. Il savait qu'elle possédait, dans ces environs, un petit logis personnel, réservé à son vice: la fumerie…. Aux yeux de Boisselot c'était la seule tare de Monique, celle qui dégrade, parce qu'elle abrutit. Le reste: sa liberté de mœurs, il ne s'en préoccupait pas… C'était son affaire! Même, commençant à en escompter quelque bénéfice pour lui-même, il l'eût plutôt approuvée…

Il avait immédiatement deviné, ayant surpris le coup d'œil qu'elle avait jeté sur le rez-de-chaussée… Et ricanant:

—Ah! ah! c'est là?…

L'envie de s'arrêter l'avait tenaillé, et celle aussi de fuir. L'opium, et tout ce qui s'ensuit: son excitation artificielle, sa débauche à froid, lui répugnaient comme une chose pauvre, un divertissement d'impuissants, à côté de la beauté, de la santé du rut. En même temps l'image de Monique dévêtue, abandonnée, surgissait. Il avait hésité, immobile. Ses semelles étaient de plomb.

Ils n'échangèrent pas un mot. Ils se regardaient, complices. Et brusquement il la suivit, comme un toutou. Mais, à pénétrer dans la grande pièce où le lustre voilé ne donnait qu'un jour de cave, à respirer l'âcre relent de la drogue, Boisselot, maussade, avait senti ses obscurs griefs l'emporter sur son désir.

—On dirait un catafalque, grommela-t-il en désignant les tentures noires aux entrelacs d'or, et le divan semblable à un immense drap mortuaire, avec son plateau d'accessoires votifs.

Elle avait voulu lui démontrer la vertu du philtre imaginaire: «Une petite pipe! Rien qu'une!…» Mais il refusait le kimono dont elle l'invitait à se revêtir, tandis qu'elle-même, derrière le haut paravent de laque, se mettait à l'aise. Pourtant il flaira le vêtement léger qui gisait, comme une dépouille, sur le dossier d'un fauteuil bas… A combien de partenaires, hommes ou femmes, avait-il déjà servi? Il ne sut pas si l'idée l'écœurait, ou l'excitait; finalement il se décida pour le dégoût, et rageur alla s'étendre, attendant Monique.

Elle vint, drapée d'une robe prune, où des ibis blancs becquetaient des roses. Mais il ne voyait sous l'étoffe molle que le jeu souple de son corps. Silencieux, il suivait les gestes méthodiques, accomplis avec une gravité qui l'irritait. Il détesta Monique, son air absent, la distante impassibilité qu'avait pris son visage d'idole, en aspirant, longuement, la première pipe.

Elle s'était aussitôt renversée avec une si étrange expression d'extase, qu'il avait cru voir passer, dans ses yeux enivrés, le cortège lubrique de toutes ses jouissances passées. Une haine sourde l'avait alors soulevé, qui éclata lorsque, obligeamment, elle voulut cuire, pour qu'il y goutât, une seconde boulette.

Il lui arracha brutalement l'aiguille, la jeta sur le plateau, qu'il bouscula d'un poing colère, en l'envoyant promener au milieu de la pièce. Les pipes roulèrent, la lampe s'éteignit.

Elle n'eut que le temps de murmurer: «Qu'est-ce que vous faites!»

Il était sur elle, l'injuriait, à mots hachés: «Espèce de folle! Vous n'avez pas honte! Est-ce que vous me prenez pour un de vos chiens lèche-c…?» Mais, insensible à l'outrage, et presque heureuse de l'outrance, où elle lisait plus de jalousie et de convoitise que d'indignation, elle s'élait bornée à lui poser une main sur la bouche.

Surpris, il s'était tu, et avait baisé machinalement les doigts odorants… Il sentit que de l'autre main elle l'attirait, vit sous la robe qui s'entrouvrait les seins blancs se gonfler… Alors, comme un fauve, il s'était abattu.

Secondes de vertige, où ils ne faisaient plus, lèvres jointes, qu'un seul être, emporté d'une même frénésie, au découplement, à l'accouplement de l'instinct…

La secousse et la révélation voluptueuse, pour l'un comme pour l'autre, avaient été trop fortes. La passion s'en trouva déchaînée. Imprévue, chez tous deux, et d'autant moins raisonneuse, surtout en Monique:

Elle n'eut pas besoin que Régis lui reparlât, le lendemain de quoi que ce soit, pour se résoudre à balayer, résolument, tous les mauvais souvenirs…

—Si on louait la maison de Rignac, à Rozeuil, au bord de l'Oise? On irait y passer une quinzaine… Claire n'a pas besoin de moi pour tout diriger à ma place, et tu serais bien tranquille pour corriger les épreuves de ton prochain bouquin?

—Ça va!

Sitôt dit, sitôt fait. Monique avait enlevé «son ours», après de longues recommandations faites en secret à Mlle Tcherbalief. Surtout, avait-elle spécifié: «Qu'il ne se doute de rien!»

Son ours! Depuis la veille elle donnait à l'appellation un sens multiplié, à la fois possessif et reconnaissant. Elle se sentait presque une personne nouvelle. La soudaineté de l'attaque avait porté un tel coup à l'ancienne Monique, dispersée et morne, que celle-ci, vaincue, avait touché terre.

L'indifférente aimait. Elle aimait quelqu'un de sain, de digne, de fier. Elle aimait moralement autant que physiquement. Elle avait du coup repris pied, sur le sol ferme. L'amour, seul champ fécond de l'existence!

Les quinze jours qu'ils avaient passés à Rozeuil, n'avaient été qu'un ravissement. La petite maison basse, enfouie, dans le pré, sous les hauts peupliers… le jardin paysan, mais secret derrière ses épaisses haies… la berge propice aux après-midi de siestes amoureuses… l'Oise herbue, bordant la terrasse aux bateaux… les promenades en yole dans les bras des petites îles, leur enlacement de fraîcheur verte au matin, de tiédeur bleue la nuit,—la nuit où plus encore que le jour ils savouraient le délice de leur solitude… Et, sur ce divin séjour, hors du monde,—comme un enveloppement magique, du crépuscule à l'aube,—la lumière amie de la lune… Une lune énorme et dorée… Une lune de miel.

L'ours, à force d'être léché, baigné, caressé, était devenu mouton. Monique, bergère, retrouvait l'âme de son enfance, une extase innocente, au contact de la campagne, au creuset de la nature. Les déjeuners à l'auberge et les dînettes «chez nous»,—les pêches miraculeuses où, pour toute friture, il avait hameçonné un vieux soulier, elle une racine aquatique,—les jeux laissés par Rignac, croquet et badmington—tout les émerveillait, comme autant de découvertes. Chaque heure, un peu plus, les dévoilait à eux-mêmes.

Enfin, au retour, elle s'était amusée comme une gosse de la grande surprise ménagée, avec l'aide de Claire, à la mauvaise humeur de Régis que la rentrée à Paris, et sa séparation forcée, empoisonnaient: il habitait, avec sa mère, un petit appartement. Où se revoir?

La banalité des chambres d'hôtel lui répugnait, et plus encore le rez-de-chaussée-fumerie, témoin d'un passé auquel,—épris bien plus qu'il ne se l'avouait,—il ne songeait pas sans une rancune haineuse. La garçonnière-catafalque, non, merci!

Quant à l'entresol de la rue de la Boëtie, où, hardiment, elle lui proposait de vivre désormais avec elle, l'affichage lui avait paru gênant. Pauvre, il n'entendait pas vivre chez sa maîtresse.

Aussi n'avait-ce pas été sans grognements qu'elle était parvenue, le soir même de leur retour, à le déterminer à revenir, une fois encore, rue Pigalle. Ensuite on chercherait, on verrait… Il s'était laissé convaincre, lâche devant son plaisir, devenu besoin. Monique jouissait d'avance de l'effet de sa surprise.

Quand ils avaient pénétré, du petit vestibule entièrement transformé, dans la grande pièce où de l'ancien décor de Chine nocturne aucune trace ne restait, il n'avait pu retenir une exclamation.

—Ça, c'est épatant! Tu as trouvé quelque chose d'autre à louer? Il y avait donc un second rez-de-chaussée dans la maison?

—Non, c'est le même. Seulement Claire a, sur mes indications, tout modifié. Ça te plaît?…

Il avait contemplé, flatté, cette transformation que d'un coup de baguette la fée avait réalisée, pour lui. Table rase des suggestions anciennes. Silence imposé au chuchotement des vilaines heures auxquelles, malgré lui, son investigation rétrospective n'avait que trop de tendances à prêter attention… Il voyait, dans le geste délicat de Monique, une soumission préventive, une volonté aussi d'effacement, spontanée et complète… Elle chassait le spectre.

«Qu'il n'en soit plus question!» semblaient dire les murs retendus d'une toile ocre couleur des voiles marines, où des Rignac et des Marquet suspendaient, tranchant sur le fond orangé, leurs ciels méditerranéens.—«Ici l'on aime, et l'on oublie», ajoutaient le divan étroit pour deux et les profonds sièges couverts de velours bleu, les tables basses chargées des livres préférés, les étagères fleuries. Du maryland, dans un pot de Delft, attendait les doigts du maître. Et de courtes pipes amoncelaient dans une coupe d'onyx leur collection, au choix…

Si ours qu'il fut, et qu'au fond il restât, il avait été touché, jusqu'au fond du cœur. Après tout, de quoi se mêlerait-il, en s'érigeant reprocheur d'actes qui ne concernaient qu'elle? Il n'avait pas à juger le passé de Monique. Savoir jouir du présent, c'est à cela que l'intelligence commandait de se limiter…

Il l'avait attirée contre lui, avait baisé longuement ses paupières bombées comme des pétales, sur les yeux clos. Tout le visage souriait, joyeux, dans cette offrande de la chair qui s'abandonne. Il l'avait regardée, triomphalement. Les pétales roses se rouvraient, les prunelles élançaient vers l'amant leurs feux d'appel. Une prière, un espoir!… Prière ardente, espoir infini. Monique, de tout son être, se haussait vers le renouveau…

Don définitif d'elle-même, croyait-elle à cette minute où tout symbolisait une existence ressuscitée, chantait l'hymne de la métamorphose. Don solennisé par tout ce que l'un et l'autre sentaient, et ne disaient pas, dans leur fièvre grandissante, l'irrésistible aimantation qui les poussait, les plaquait, corps à corps.

Déshabillés d'un même mouvement, ils s'étaient repris, tombaient enlacés, sur le divan nuptial.

Boisselot, penché sur Monique, la regardait dormir après l'épuisante nuit. Dans cette chair qu'il savait sienne jusque dans l'isolante reprise du sommeil, il eût voulu pouvoir lire, percer l'énigme, au fond mystérieux de l'être.

Les bras croisés derrière la nuque, elle respirait d'un souffle égal, toute rose dans la touffe cuivrée de ses cheveux. Elle s'éveilla lentement sous le fluide qui l'enveloppait, aperçut au-dessus d'elle le visage méditatif, et sourit.

Ils étaient couchés à côté l'un de l'autre, nus sous le drap qu'au matin elle avait ramené, d'un geste frileux. Le grand jour filtrait à travers les rideaux fermés, nuançait, d'un bleu plus tendre, le sombre bleu du rideau de velours. Un rais de soleil y cousait sa broderie d'or.

—Il fait beau! murmura-t-elle, et enlaçant de son bras frais le cou trapu, elle attira jusqu'à sa bouche les chères lèvres.

Puis, le repoussant avec mollesse, elle murmura:

—Tu m'épiais, misérable?

—Je t'admirais.

Il avait eu une spontanéité si sincère, un tel accent de ferveur, qu'elle sentit sur sa peau les mots courir, comme une caresse. Alors, d'un geste câlin, elle l'enserra, blottit contre la poitrine velue sa tête bouclée.

Ils savourèrent, en silence, l'heure douce. Elle sans penser à rien, qu'au reposant abandon, et à ces fleurs de nénuphar, dont hier à Rozeuil leurs rames frôlaient encore, sur l'Oise, les larges feuilles flottantes… Monique se laissait bercer, comme elles, au courant ensoleillé…

Lui respirait les cheveux d'or sombre, avec enivrement. Elle leva les yeux, quêta la réponse à sa question muette: «Tu m'aimes?» Mais il se borna à déclarer:

—Si tu laissais repousser tes cheveux sans les teindre? Leur vraie nuance, à la racine, est ravissante.

—Je le ferai, si tu le préfères.

Il se tint pour satisfait de la promesse. S'il eût dit toute sa pensée, il eût insisté pour qu'en renonçant au henné, elle modifiât sa coiffure de jeune page. Une femme devait porter les cheveux longs…

Bourgeois sous ses apparences de sauvage, il était ainsi choqué par de menus détails. Symboles de l'indépendance d'allure à propos de laquelle il se plaisait, souvent, à taquiner Monique, sans vouloir s'avouer le sentiment dont ces reproches détournés étaient l'indice.

Jaloux, pourquoi? Ce serait trop bête! Qu'avaient-ils associé, sinon la sympathie de leur caprice et le plaisir de leurs sens?… Loyalement,—avant d'être à lui, et lorsqu'ils se découvraient seulement amis,—ne lui avait-elle pas avoué, comme à un confident fraternel, toutes ses aventures?

Ils s'étaient pris en connaissance de cause, librement, allègrement… Jaloux aujourd'hui? de quel droit? Il n'était pas une brute, voyons!… Jamais, avant d'avoir rencontré Monique, il n'avait connu l'ivresse d'un durable amour partagé. Franc à l'excès, et jusqu'à la violence, il n'avait pu retenir longtemps celles qu'eût pu fixer peut-être son talent généreux,—et surtout sa vigueur de mâle,—s'il ne les avait une à une éloignées, par une tyrannie maladroite…

Aucune, il est vrai, ne l'avait conquis plus rapidement et plus complètement que «cette sacrée fille» dont la possession l'émerveillait, trois mois après, comme au premier jour.

Elle releva le front, secoua ses boucles drues. Elle avait tant de cheveux que, bien qu'ils ne dépassassent pas la nuque, elle eût pu, si elle l'eût voulu, les masser en chignon.

—Au fond, dit-elle, c'est ma coiffure que tu n'aimes pas? Sois franc.

—Elle te va très bien.

—Mais…

Il avoua:

—Eh bien! oui, cela te donne un air masculin, que tout le reste dément.

—Ça te choque?

—Non… oui… ça me choque comme un manque d'harmonie, voilà tout.

Elle sourit, sans répondre.

—Pourquoi souris-tu?

—Pour rien.

Il observa, en se mettant sur son séant:

—Qu'est-ce que tu te figures? Je ne suis tout de même pas assez borné pour trouver mauvais que Monique Lerbier ait un genre, même masculin, si ce genre lui plaît.

Elle le taquina:

—Si. Tu es un homme des cavernes. La preuve!

Elle caressa le torse aux poils roux. Il concéda:

—Je ne suis pas un gigolo à la margarine, évidemment.

—Tyran, qu'est-ce que cela peut te faire que je me coiffe d'une manière ou d'une autre, si celle-ci me va bien?

—Elle allait mieux à la Monique d'hier.

Elle pâlit. Il eut voulu, soudain anxieux, rattraper le mot. Pierre jetée à pic, dans un puits: déjà elle y avait remué, sous le rejaillissement de l'eau pure, le fond de vase…

Monique à son tour s'était soulevée. Elle eut une sensation de gêne à se sentir nue devant ce regard qu'assombrissait, involontairement, l'évocation brutale… Elle allongea le bras, saisit un saut-de-lit, dont machinalement elle se couvrit.

Il voulut se faire pardonner sa maladresse, attesta:

—Crois-tu que je me soucierais des moindres choses qui te touchent, tiens… et jusqu'à ce qu'on peut penser de toi, si je ne t'aimais pas tout entière?

—Il n'y a pour moi qu'une chose qui compte: ce que tu penses, toi… Et de la Monique d'aujourd'hui. C'est la seule qui existe.

Il hocha la tête:

—Une femme ne peut se couper en deux, comme un fruit. D'un côté passé, de l'autre présent… Vois-tu, quand on aime, et dès qu'on aime, l'être désiré forme un tout, inséparable. Ce qu'il est ne se détache pas, par une section nette, de ce qu'il a été. Tous les moments d'une existence s'enchaînent… C'est parce que je t'aime uniquement, et uniquement parce que je t'aime, que je ne peux m'empêcher de songer à celle que tu as été, avant d'être à moi. Celle-là je la hais.

—Si tu m'aimais autant que tu le dis, tu ne la haïrais pas, tu me plaindrais…

Elle était debout; il l'imita, gêné à son tour par sa nudité, et le sentiment qu'ils venaient de redevenir deux pauvres êtres tourmentés par le besoin de se voiler, corps et âme, l'un vis-à-vis de l'autre…

Fallait-il donc, le désir tombé, qu'ils se retrouvassent ainsi que deux adversaires, après la trêve?… La franchise lui brûlait les lèvres. Il eut l'adresse de se maîtriser… Lui faire de la peine? Non, ce serait muflerie pure… De là à la plaindre!

Il sentit gronder en lui une irritation, la jalouse souffrance que jusque dans cette pièce pimpante, où venait de haleter leur bonheur, les murs repeints lui causaient. L'étroit divan disparaissait: à sa place il y avait le drap mortuaire de la fumerie, où Monique, râlant sous d'autres étreintes, avait roulé, avec les mêmes soupirs, son corps énamouré.

Et là, derrière la cloison, il y avait la salle de bains, immuable, elle, avec son bidet chevauché par combien, avant lui!… Il s'habillait en silence, peu soucieux de s'attarder. Il avait une hâte instinctive de se retrouver seul, de contrôler ses idées en tumulte…

Elle devina le drame qui naissait en lui, après la quinzaine d'isolement, leurs vies transplantées, dans le paradis de Rozeuil… oui, le paradis! Elle ne l'aurait donc atteint que pour le perdre?

L'instinct en elle cria, plus haut que l'orgueil. La peur plia, fut adresse. Il lui tournait le dos, nouant ses lacets de bottines. Elle l'entoura de ses bras. Et, sans paraître s'apercevoir de sa bouderie, tenta la diversion:

—N'oublie pas de dire à ton éditeur qu'il aura demain les fleurons, pour tes fins de chapitre, ils seront gravés et clichés aujourd'hui. Je veux qu'il y ait quelque chose de moi, dans ton livre…

Il promit. Il était touché, réchauffé par ce qui brûlait de tendresse, sous les cendres de ce cœur. Mais, malgré lui, l'obsédante pensée le lui montrait comme un foyer calciné, noirci par tous les feux d'autrefois. Il ne savait pas, aveuglé par son possessif égoïsme d'homme à quel point l'amour, dans une âme comme celle de Monique, consume d'une seule et dévorante flamme toutes scories, fait place nette.

Pour elle, de l'heure où ayant connu Régis elle l'avait élu, rien ne subsistait, plaisir ou peine, de ce qu'elle avait pu, à travers d'autres, ressentir. De sa halte à Rozeuil, elle était repartie, renouvelée. Une Monique heureuse, et qui, sachant le prix du bonheur, le voulait garder.

Une autre femme…

II

Les jours, les semaines passèrent.

Ils avaient acheté, à mi-frais, une auto. Ils connurent l'ivresse des départs à l'improviste, l'évasion d'eux-mêmes à travers l'élargissement des horizons. Elle eût voulu une voiture plus spacieuse et plus vite. Il s'y était opposé, tenant à conserver l'indépendance de sa quote-part. Il rageait assez, d'être forcé de la laisser conduire.

Myope et distrait, il s'était résigné à la voir au volant. Quelques leçons avaient suffi pour faire d'elle une chauffeuse adroite, et, de lui, un mécano consciencieux. Rôle inférieur dont il était le premier à plaisanter, pipe aux dents, mais qui au fond, sans qu'elle s'en doutât, l'humiliait.

Monique éprouvait de plus en plus à quel point,—satisfaits dans leur chair,—ils eussent pu vivre en communion d'esprit. Il était si simple compagnon. Il avait sur les événements, les êtres, une vue si haute! Il était pitoyable, malgré ses emportements… Elle appréciait, sous les crocs toujours montrés, la faiblesse d'une vraie bonté.

Même leurs premiers dissentiments,—cette hargne qui le rendait sauvage au moindre rappel de la jalousie,—n'était-ce pas une preuve d'exclusif attachement, touchante, presque flatteuse?

Lorsqu'elle avait souffert du grief de ses silences, du reproche de ses allusions, de toute cette guérilla sournoise et harcelante, elle se persuadait: «comme il m'aime!»

Elle pensa même, un moment, qu'il serait doux d'unir plus étroitement leurs vies. S'il prenait un appartement, où elle pourrait partager davantage son temps? Il irait déjeuner tous les jours chez la vieille Mme Boisselot… Mais il redoutait pour l'infirme, à son âge, ce demi abandon.

Monique se contentait mal de cette existence en partie double, coupée, hachée par ses affaires, et surtout par l'obligation où se croyait Régis de ne pas sacrifier sa mère en s'installant seul.

La précarité et la brièveté de leurs rencontres,—hors les nuits où ils se retrouvaient rue Pigalle,—leur laissaient une soif de se retrouver que leur réunion amoureuse altérait, quotidiennement, au lieu de l'apaiser. Soif amère et tourmentée.

Comme un cadre rétrécissant, redoré en vain, l'ex-fumerie restée garçonnière contraignait leur amour à un reploiement funeste, tournait sans cesse, vers une hostilité involontaire, leurs pensées en défiance. Alors elle déchanta.

Elle commençait à s'irriter de cette dissonance, où elle ne pouvait mais. Elle lui en voulut. Elle lui répétait: «Le passé est le passé. Ni toi, ni moi n'y pouvons rien… Puisque je t'aime! Qu'est-ce que cela peut te faire?…» Il en tombait d'accord, avouait son absurdité, et presque aussitôt revenait à la charge.

Une curiosité un peu maladive le poussait à un incessant besoin d'inquisition. Ne trouvant pas à s'exercer sur le présent, sa hantise le ramenait sans relâche à fouiller les souvenirs. Le plus douloureux de tous était celui de Peer Rys.

Régis avait lacéré, jeté au feu le Samain, ne pardonnant pas au Jardin de l'Infante son brin de lavande séchée, toute odorante encore de l'érotique aveu.

Non content d'exécrer ceux qu'il savait avoir joui de Monique, il eût voulu connaître tous les noms des autres qui, avant lui, l'avaient possédée dans sa chair. Il avait beau sentir qu'il en était le maître. Il ne pouvait tolérer qu'elle eût avant lui tressailli, sous tant de bouches.

Visions dont sa raison lui conseillait en vain d'écarter l'image. Elles le poursuivaient de visages précis, et de faces imaginaires. Elles déroulaient leurs tableaux vivants. Toute une lubricité qui, en exaspérant son désir, le gangrenait.

Mais elle, avec un sens profond de tout ce qui pouvait préserver leur amour, opposait—trop tard!—à ces interrogatoires de maniaque la volonté de se taire, la diversion de la douceur.

Elle chercha, pour y aimer, des gîtes nouveaux. Ils connurent l'amusement des petits voyages imprévus, et, fuyant la banalité luxueuse des palaces, le charme des auberges de campagne et des hôtels provinciaux. Mais toujours, aux yeux d'inquiétude, elle lisait, quand s'étaient dénoués leurs bras, l'idée fixe.

Au bout de six mois, un grand chagrin frappa Régis. Sa mère mourut. Trêve mélancolique, où Monique sut être la consolatrice. Et puis ils allaient pouvoir réaliser le projet qu'elle avait caressé, au début. S'appartenir davantage, dans la tiédeur d'un nid où rien ne rappellerait les jours anciens.

Ils se divertirent à rajeunir le modeste appartement, par des toiles à carreaux, des étagères aux couleurs crues, des poteries rustiques. Elle fit elle-même un grand rangement des livres, lui trouva pour table à écrire un monumental meuble de ferme normande, au chêne jaune, à peine piqué par trois siècles. Tous les soirs elle venait dîner, coucher là. Elle partait le matin à onze heures. Il déjeunait seul, en travaillant. Une suite aux Cœurs sincères, intitulée: Possession?… Car il était de ces romanciers qui ont moins d'imagination que d'observation, et se peignent, malgré eux, dans tous leurs livres.

Monique, quelque temps, respira. Elle s'était, sous l'influence de Boisselot, et dès les premiers temps de leur liaison, remise à son métier, où il voyait un dérivatif à toutes les tentations dangereuses qu'eussent pu apporter, aux heures où elle lui échappait, le vieux cercle coutumier: relations, habitudes.

Elle avait repris,—en gardant Mlle Tcherbalief, et en l'y associant plus complètement encore,—la direction de sa maison. Elle lui avait du même coup fait cadeau, en toute propriété, de son ancienne garçonnière. Qu'on n'en parlât plus!… L'installation que «Mlle Claire» avait faite, de l'hôtel de Plombino, avait promu celle-ci hors rang: même, ayant accepté les hommages du baron dépité, elle disposait de capitaux inattendus. Mais, reconnaissante à Monique d'avoir ainsi achevé d'édifier sa fortune, la Russe préférait demeurer seconde en titre, et sans risques, dans une entreprise où elle était, en réalité, première.

Monique, lui laissant le souci de la conduite générale, avait retrouvé avec plaisir ses crayons et ses pinceaux… Réintégration partielle, mais suffisante de personnalité, pour que le calcul intéressé de Régis donnât le contraire du résultat attendu. En se retrempant dans le salubre courant du labeur, Monique y repuisait à mesure une énergie dont elle sortait comme d'un bain, la pensée nette et le regard clair. Après l'épanouissement physique, elle recouvrait, peu à peu, la santé morale.

L'occupation où son amant n'avait vu qu'un moyen de préserver, en se le réservant, un monopole d'autorité, rendait à l'âme qu'il eût voulu assujettir la conscience de sa valeur. Sentiment qui, au sortir de sa déchéance, exaltait Monique d'un réconfort.

Elle supporta moins facilement le despotisme dont Régis, involontairement, faisait abus. Une révolte grondait en elle, chaque fois qu'il la forçait à réaborder aux rivages d'où lui-même, cependant, l'avait arrachée.

Tout servait de prétexte à ses maladroites observations. L'incident le plus futile déchaînait en lui le fauve tapi sous le civilisé… Suivies de rémissions passionnées, les scènes se succédaient, de plus en plus pénibles. Nulle pourtant n'avait encore atteint en violence celle qu'un hasard inopiné causa: la réapparition du danseur nu.

Ce fut à une représentation de gala, organisée par Ginette Hutier, au bénéfice de l'Œuvre des Mutilés Français, dont après six ans d'existence l'Hospice voyait sa caisse vide. Les malheureux mettaient trop longtemps à mourir.

Peer Rys, au dernier moment, avait été ajouté au programme. Une annonce d'Alex Marly—régisseur pour la circonstance—avait fait, en même temps que Régis, tressaillir Monique. Dans le murmure de satisfaction générale qui s'élevait, achevé en bravos, il s'était penché vers elle, la poignardant du regard:

—Vous êtes contente?

—Tu es fou!

Jamais elle n'avait regretté à ce point les confidences auxquelles elle s'était laissée aller, aux premiers jours de leur amitié, avant le coup de foudre du désir assouvi. Sans attendre que le rideau se relevât, il avait quitté sa place, en lui enjoignant de le suivre. Blessée, elle avait refusé.

Mais quand elle le vit gagner, résolument, la porte contre laquelle se trouvaient leurs fauteuils, elle fut faible. Il souffrait, à cause d'elle. Et bien que ce fût d'une souffrance injustifiée, cela l'émouvait parce qu'elle l'aimait encore, presque aussi vivement qu'aux beaux jours de Rozeuil.

Ils ne se dirent pas un mot, dans le taxi qui les ramenait. Rencognés chacun de leur côté, ils remontaient la pente de leurs pensées, ramassaient, l'un contre l'autre toute une glane d'amertumes. Pourtant, quand ils furent dans la petite chambre à coucher et qu'il la regarda, avec haine, jeter son manteau et surgir, épaule et bras nus, de sa robe perlée, elle ne put supporter plus longtemps son insultant silence. Elle vint à lui, conciliante:

—Chéri, je ne parviens pas à t'en vouloir, puisque tu es malheureux… Moi-même je souffre plus que toi. Quelque mal que tu me fasses sans raison,—tu vois bien, je souffre, avec toi, du tourment que seul tu te causes…

Il l'écarta rudement:

—C'est moi, n'est-ce pas, qui ai couché avec Peer Rys?

Elle haussa les épaules.

—Est-ce la peine d'avoir écrit Les Cœurs sincères pour me reprocher aujourd'hui ma franchise? N'ai-je pas eu, avant d'être à toi, la loyauté de te confesser toute la triste vérité de ma vie?

—Je ne te l'avais pas demandé.

—Régis! Ce n'est pas possible, ce n'est pas toi qui parles!… Cet aveu échappé à ma confiance, à ma tendresse, et dont tu abuses pour nous torturer aujourd'hui, tu préférerais que je ne l'eusse pas fait?… Oublies-tu que c'est cet élan qui nous a rapprochés l'un de l'autre? Aurais-tu préféré que je me taise, et que, devenus amants quand même,—car cela aussi c'était écrit,—nous restions masqués?

—Peut-être.

—Non, non! Ni toi ni moi nous n'aurions pu! Ou alors nous ne serions ni toi ni moi, et nous ne nous aimerions pas, vraiment. Est-ce qu'on peut avoir quelque chose de caché, l'un pour l'autre, quand on s'aime? Et peut-on s'aimer, vraiment, sans se connaître? Sans se connaître l'un et l'autre à fond, tout entiers?

—Non.

—Tu t'imagines me cachant de toi, même quand tu m'interroges, au risque de me trouver un jour démentie?… Car, maintenant, c'est toi qui m'interroges!

—C'est plus fort que moi.

—Oui, et c'est pour cela que j'ai bien fait de tout te dire, avant. Réfléchis! Un peu plus tôt, un peu plus tard il aurait fallu que tu saches… Tu n'aurais pas moins souffert.

—C'est vrai.

—Tu me reproches mes aveux. Que serait-ce d'une dissimulation?

—C'est vrai. Et pourtant!…

—Pourtant quoi? Tu aurais voulu que je réponde à tes questions par de fausses assurances? Que je me parjure?… Car tu ne te serais pas contenté de mes paroles, tu aurais exigé mes serments!… Mon chéri, mon chéri, ne sens-tu pas que ton amour a consumé, anéanti tout cela?… Que je ne suis heureuse que parce que je sens que nous sommes dans la vérité? Parce qu'il n'y a que la vérité qui efface, qui rachète, qui soit belle, qui soit bonne!…

Il avait baissé le front, se taisait d'un air sombre. Elle le prit aux épaules:

—Tu n'as pas honte d'être méchant, d'être injuste?… Regarde-moi, si tu m'aimes.

Il eut un regard désespéré, murmura:

—Tu le sais bien! Haïrais-je ceux qui t'ont possédée avant moi, si je ne t'aimais pas? Uniquement! Absolument!

Elle s'exclama:

—Moi aussi je t'aime uniquement, absolument! Que dirais-tu, cependant, si je te torturais, avec le souvenir de tes maîtresses? Tu en as eu, avant moi.

Il la dévisagea, si rudement qu'un froid la pénétra, jusqu'au cœur.

—Aucun rapport.

—Par exemple!

Il avait tourné le dos, commençait à se déshabiller, en sifflotant. Indignée, elle jeta:

—Aucun rapport? Explique-toi!

Il enleva son gilet, et buté:

—Ce serait trop long.

Elle s'écria:

—Tu m'aurais ramassée sur le trottoir que tu ne me traiterais pas autrement! Je ne suis pas une fille.

—Non. Si tu étais une fille, une pauvre fille qui couche parce que c'est le seul métier que la société lui ait appris, je ne te tiendrais pas ce langage. On n'a pas envie d'épouser une fille.

Elle eut un geste de surprise. Mais il continuait:

—On a envie d'elle, simplement, comme on a envie d'un tranche de viande, ou d'un livre à feuilleter. On se la paye, comme elle est. Et si d'aventure on se mettait à l'aimer… pourquoi pas?… il faudrait être fou pour être jaloux des amants qu'elle a eus, et qu'elle ne pouvait pas ne pas avoir! D'abord on ne les connaît pas. S'en souvient-elle elle-même! Ils sont trop! La foule, c'est anonyme… Mais toi, toi…

Elle l'écoutait douloureusement.

—Qui te forçait à te donner, comme une folle, aux premiers venus?… A t'amouracher, pour sa belle gueule, d'un crétin comme ton danseur nu?… Sans parler des autres, ceux que tu as eu la forfanterie de me nommer et ceux que tu as eu honte d'étaler, parce que tu sens bien que c'est du linge sale, et qu'il vaut mieux l'enfouir, dans le tiroir à clef!…

Elle mit ses mains sur son visage, pour en couvrir le rouge. Il criait:

—Tu n'avais pas le droit! Tu aurais dû penser que tu pouvais rencontrer un jour un brave bougre,—absolu comme moi… Que vous pouviez vous aimer, et qu'en te galvaudant comme une putain, pis qu'une putain, toi qui étais une privilégiée par la naissance et par l'éducation, tu ferais son malheur et le tien!

Elle ne répondit pas. Elle cherchait à démêler ce qui, en elle, frappait juste, et frappait faux. Certains mots la traversaient à vif, parce qu'ils correspondaient à la meurtrissure d'un regret. D'autres la blessaient plus profondément encore, tant ils lui semblaient immérités. Elle dit enfin:

—Ne parlons plus de moi, puisque tu ne veux pas voir ce que j'ai été avant de te connaître, et avant tout! Une malheureuse… Et puisque tu as enfin commencé d'être franc, sois-le jusqu'au bout!

—Va…

—Tu viens de me dire: on n'épouse pas une fille!… Admettons! Bien que cela se voie, en somme, tous les jours. Mais une veuve, ou une divorcée?… Réponds.

Il prévit l'argument, grommela:

—Ça dépend!

—Non! Biaiser ne te ressemble pas. Réponds… Si tu aimais, comme tu m'aimes, une veuve ou une divorcée, l'épouserais-tu?

—Tu n'es ni veuve ni divorcée. Avec des si, tous les raisonnements sont faciles.

—Je te répète qu'il n'est pas question de moi. Une veuve ou une divorcée, qui aurait pu faire les quatre cents coups, et dont tu ne saurais rien, sinon que tu l'aimes, l'épouserais-tu?

—Bien sûr…

—Je ne comprends plus.

Ils étaient face à face, scrutant leurs yeux, comme des miroirs. Il ajouta:

—Une veuve, une divorcée ont généralement subi leur destinée. Elles en sont moins responsables que toi, de la tienne. Elles ont obéi à la loi.

—Quelle loi?

D'avance il l'entendit rire, trancha:

—Eh bien! oui, ne t'en déplaise, la loi. Celle des hommes et celle de la nature.

—De la nature? Hymen, ô Hyménée!… C'est cela, n'est-ce pas?

—Eh bien! oui, c'est cela.

Elle éclata d'un rire moqueur:

—Quand je te le disais que tu étais un homme des cavernes! La petite membrane, hein? La tache rouge sur le drap de noces! Et autour du lit les sauvages célébrant le sacrifice de la virginité!… Va donc parler de ça aux jeunes filles d'aujourd'hui!… Il court, il court, le furet, Mesdames! Tu retardes, Régis. Ah! ah! Le mari propriétaire! Le seigneur et maître!

Il la prit par le bras:

—Non! Mais celui qui, mari ou amant, empreint votre chair à toutes d'une marque si profonde qu'ensuite c'est fini, vous demeurez, jusque dans les bras d'un autre, sa créature, sa chose!

—Ah! oui, l'imprégnation! L'enfant d'un second mariage ressemblant au premier mari? Littérature. En tout cas, moi, tu sais!… Non, Régis, non. D'abord je ne t'épouserai jamais, sois tranquille! Même m'en supplierais-tu!… Et quant aux enfants, si je devais en avoir, je ne voudrais pas qu'ils te ressemblent.

—Merci.

Elle eut un geste las:

—A quoi bon discuter, d'ailleurs? C'est tellement individuel, tout ça! Il y a des mères qui mourront sans avoir connu l'amour… La femme ne s'éveille à la vie qu'après s'être ouverte au plaisir.

Il ricana:

—Peer Rys!

—T'ai-je dit que le plaisir était toute la vie? La mienne n'est-elle pas là pour te crier le contraire? On n'est heureux que quand on s'aime, corps et âme.

Il détourna la tête. Elle soupira:

—C'est toi qui me l'as appris, Régis! On n'est heureux qu'à cette condition… Ou plutôt on devrait l'être…

Ils se tenaient immobiles à côté l'un de l'autre. Elle eut un bon mouvement, se rapprocha. Alors elle vit qu'il pleurait. Elle en fut émue.

—Pourquoi nous supplicier de la sorte? Il n'y a rien de plus dégradant qu'une douleur médiocre. Et c'est si inutile!

—On ne raisonne pas quand on souffre.

Il eut honte, et s'effondra, à ses genoux:

—Pardonne-moi, je suis une brute!

Elle avait posé une main sur sa tête, et le regardait, avec plus de compassion que de tendresse. Il se releva d'un saut, l'étreignit… Que de fois avaient ainsi fini, en roulant au lit réconciliateur, leurs disputes précédentes! Mais cette fois Monique déclara, tristement:

—Non, Régis! Non. J'ai besoin que tu me laisses, ce soir. Tu as brisé un lien entre nous… Demain… Quand nous serons calmés, quand tu auras…

Mais il la violentait, une fois de plus. Elle tomba, à son corps défendant. Et quand, sous la frénésie qui la gagnait, ils eurent achevé en cris de bête leur lutte spasmodique, une grande tristesse les envahit. Ils ne s'endormirent qu'au matin, membres entremêlés, pensées distantes.

Dès lors une vie agitée emporta Monique. Elle pensait, avec mélancolie, aux heures paisibles de leur amour, quand il était encore semblable à la nappe d'eau ensoleillée, avec ses fleurs d'oubli. Paradis de Rozeuil, d'où le démon les avait chassés… Oui, le démon qui maintenant s'était emparé tout entier de Régis! Le mal l'avait happé, l'hypnotisait. Il n'essayait même plus de raisonner, partant de dominer sa jalousie. Elle débordait du passé sur le présent, enfiellait tout.

Si inattendue que fût pour elle la déconvenue, et si amèrement que son orgueil souffrît d'avoir trouvé, en celui de qui elle attendait la libération, une nouvelle forme d'esclavage,—Monique s'y rattachait, de toute l'habitude charnelle, de tout le regret aussi de son erreur… Peut-être s'amenderait-il? Les pires maladies se guérissent à la longue. Ce que Régis avait d'intelligent et de bon finirait par atténuer en lui, qui sait? éliminer le venin?…

Amour et amour-propre se trouvaient ainsi d'accord pour l'incliner à la patience. Par crainte d'exaspérer le maniaque, maintenant enclin à tout suspecter, elle consentit à ne le presque plus quitter. Elle renonça à la plupart de ses relations, de ses occupations. Elle se laissa accaparer, chaque jour un peu plus.

Il s'implanta en souverain, la relégua dans son ombre. Elle fut la gardienne de son travail. Elle l'accompagnait, lorsqu'il voulait sortir. Elle ne vit plus que ses amis, quelques peintres, des littérateurs d'avant-garde, rarement M. Vignabos, depuis le jour où y ayant rencontré Blanchet, la conversation avait fini, entre Boisselot et lui, par devenir acariâtre. Il avait suffi que Monique partageât l'avis du professeur. Régis avait, aussitôt, pris le contre-pied, avec une violence rageuse.

A la longue, cet isolement produisit fatalement son effet: Monique étouffait, comme dans une prison. Elle réagit, et leur paix apparente, brusquement, cessa.

—Non! protesta-t-elle, résolument, comme il voulait l'empêcher d'accepter à déjeuner, un dimanche, chez Mme Ambrat… Il y a deux mois que je refuse d'aller à Vaucresson, c'est idiot! Tu finiras par me brouiller avec la terre entière.

—Je ne croyais pas que Mme Ambrat fût la terre entière.

—Tu m'as déjà forcée à semer Vignabos, ça suffit!… Les autres, je n'en parle même pas… Je te les ai abandonnés volontiers. Il y a des tas de badauds et de gêneurs qu'on peut balancer, comme du lest… Oui, je connais ta formule! Toutes tes formules!… «On monte, en s'isolant…» Et cætera! Mais Vignabos, mais Mme Ambrat! C'est trop.

Il fonça:

—Moi, je te dis que c'est assez. Penses-tu que je ne sache pas pourquoi tu veux aller, dimanche, à Vaucresson?

—Pour changer d'air.

—Ce sera toujours la même chanson!

—C'est peut-être drôle. Développe!

Deux coups frappés à la porte de la chambre arrêtèrent la réponse que Monique, prête à la riposte, devinait déjà. Fou! il était fou!… La femme de ménage, Julia, un bandeau sur l'œil, parut. C'était une maritorne replète et poussive, à la pauvre face rongée de vitriol. Un souvenir d'amour! Elle annonça, en tortillant son tablier:

—Le déjeuner est servi.

Ils attendirent, assis devant les hors-d'œuvre, d'être seuls. D'un pas traînard, Julia se décidait enfin à quitter la salle à manger. Elle n'avait d'autre intérêt que de regarder vivre ses maîtres. Elle guettait avec délices, avide des moindres détails, l'heure des querelles. C'étaient ses récréations. D'instinct, elle était toujours du parti de Régis: bête de somme, asservie à l'homme. L'élégance, l'indépendance de Monique au fond la choquaient, dans la nuit de son ergastule…

—Puis-je apprendre, maintenant, ce qui m'attire à Vaucresson?

Il hésita, redoutant de donner corps, en le précisant, au soupçon qui le ravageait.

—Comme si tu ne le savais pas!

Et railleur, il fredonna:

«Parfum d'amour… Rêve d'un jour!»

Elle le considérait avec pitié. Fou, qui soulignait, le premier, des pensées auxquelles jamais, sans lui, elle ne se serait arrêtée!… Il ne put supporter son ironie compatissante, nargua:

—Vaucresson, ou le rendez-vous des amis! Des vrais, des seuls!… Parions qu'on y retrouvera, comme par hasard, non seulement ce bon Vignabos, mais encore cet excellent…

—Blanchet, n'est-ce pas?

Il parodia, avec la voix de Max:

C'est toi qui l'as nommé.

—Sais-tu ce que tu es?

—Un idiot, c'est entendu. En tout cas, pas un aveugle! Crois-tu que je n'ai pas remarqué votre manège, la dernière fois que nous l'avons rencontré? Je dis nous, parce que je ne sais pas ce que tu peux faire, en dehors de moi!

—Régis!

—Quoi? C'est vrai. J'énonce un fait: je ne sais pas. Voilà tout…

—Peux-tu douter?…

—Il faut toujours douter! Le doute, je ne connais pas d'autre certitude. Prends garde d'achever de faire la mienne, avec ton indignation.

Elle se tut, fièrement. Il en prit avantage:

—Penses-tu que je ne me sois pas aperçu de vos clins d'œil, quand je parlais, et de tes mines, chaque fois qu'il ouvrait la bouche!… Vous auriez été déjà complices que je n'en serais pas autrement surpris!

Julia rentrait, portant un bifteck aux pommes peu appétissant. Elle le posa sur la table, et changea les assiettes, de ses doigts boudinés, aux ongles noirs. Relativité des choses! Monique sentit, plus fortement que de coutume, cette espèce de pauvreté revêche que tout, autour de Régis, exhalait: l'étroitesse des âmes, le cloisonnement des murs.

Machinalement elle découpa, servit. Ils mangèrent, comme deux étrangers à la même table. Il n'y tint plus, et repoussant sa chaise, se leva:

—Tu n'oses pas nier?… J'en étais sûr!

Il allait et venait nerveusement, comme en cage.

—Rassieds-toi, pria-t-elle. Tu me fais mal au cœur… Et maintenant écoute: je ne m'abaisserai pas à vouloir te détromper. C'est si bête, tout cela!… Si indigne de nous…

—Alors, dimanche?

—Nous irons déjeuner chez Mme Ambrat.

—Tu iras!

Elle répéta doucement, mais d'un accent si ferme qu'il ne releva pas le défi:

—Nous irons. Ou tu me donneras cette preuve d'intelligence,—c'est la seule excuse que je te demande,—ou ce sera fini, pour toujours, entre nous.

Il braquait sur elle son regard de chat menaçant, l'incertain de ses prunelles luisantes. Céder?… Oui, peut-être? Pour mieux les espionner, savoir… Elle continua:

—Je ne veux pas devenir la victime de tes lubies. J'entends régler seule, comme il me plaît, ma conduite. Sans respect l'un de l'autre, il n'y a pas d'amour qui dure! Est-ce que tu as assez du nôtre? On le dirait, à te voir t'acharner à le détruire.

Il retomba sur sa chaise, et la tête dans ses mains:

—Non, Monique! Je t'aime. Pardonne-moi! Je guérirai.

III

A mesure qu'ils approchaient du Vert-Logis, Régis évoquait la maison de Mme Ambrat… Le rez-de-chaussée sous bois, à la lisière de Vaucresson, la tonnelle avec son cercle de visiteurs… Blanchet, naturellement! Et, de plus en plus silencieux, il se renfrognait.

Il avait eu beau prendre sur lui, se jurer d'être calme: Monique avait raison, c'était stupide de gâcher ainsi, soi-même, son bonheur!… Que ne jouissait-il tranquillement du miracle que dans sa vie un tel amour réalisait? Jamais il n'avait encore rencontré, et jamais plus il ne rencontrerait un être qui joignit, à plus de réelle valeur morale, une plus séduisante beauté.

Lui reprocher, qu'elle en fût ou non responsable, un passé auquel, logiquement, il était et devait rester étranger? Imbécillité… Lui en vouloir de son indépendance d'esprit? Petitesse. De sa fortune?… Un sentiment trouble, ici, le partageait. Sensible à la parure de son luxe, et pauvre à côté d'elle, il était humilié que sur ce point encore elle échappât à la norme: la femme tributaire, l'homme ordonnant…

—Par là! dit-il, à la croisée de deux chemins.

—Mais non. Voilà les acacias!… Nous sommes sur la bonne route.

L'auto filait, au bourdonneraient régulier du moteur.

Coiffée d'un béret de cuir rouge, le cou nu dans le manteau dégrafé, elle conduisait avec une décision attentive, si joliment garçonnière que Régis ne put s'empêcher, tout maussade qu'il fût, de l'admirer… Oui, tout de même, il y avait là une nouvelle réalisation de la grâce féminine! Un être encore singulier, quoique naissant par milliers d'exemplaires, et avec lequel il fallait dorénavant compter, comme avec un égal… Constatation qui, loin de le satisfaire, l'ancrait dans sa répugnance à tout ce qu'il englobait dans ce mot pour lui malsonnant: «féminisme.»

—Hein? dit Monique… Était-ce ça?

L'auto stoppait, devant le Vert-Logis. Enfouie sous son porche de lierre, où les dernières roses remontantes s'effeuillaient, jaunes et rouges, la petite porte à claire-voie, peinte en blanc, laissait voir au fond d'une pelouse la maison basse, avec son toit de vieilles tuiles.

—C'est gentil, il n'y a pas à dire! s'exclama Monique. Au fond, la sagesse ce serait de vivre comme ça, assez près de Paris pour y venir, quand il faut, et assez loin pour être chez soi, au grand air.

L'après-midi d'automne éployait, sur le taillis, son éclatante sérénité. Ciel léger, à la lumière si douce qu'on ne savait si c'était celle de l'été finissant, ou d'un printemps à sa renaissance.

Ils garèrent l'auto dans une allée, refermèrent la porte. Au bruit de la clochette, Mme Ambrat, sur le seuil de la maison, parut… Elle agitait le bras en signe d'accueil, hâtait sa marche alerte.

—Bonjour, ma chérie! Bonjour, monsieur Boisselot. Nous nous demandions si vous viendriez… Car, sans reproche, vous vous faites rares!… Je ne vous en veux pas. Les amoureux sont des égoïstes.

Elle avait pris Monique par le bras.

—Pourquoi n'êtes-vous pas venus déjeuner? Il y avait un de ces porcs aux haricots blancs!… et le petit Vouvray, que M. Boisselot ne déteste pas…

Elle se tourna vers lui:

—Il y a deux bouteilles qui vous attendent, bien rafraîchies! Quoique vous ne le méritiez guère, accapareur!… Venez vite, tout le monde vous attend.

—Qui, tout le monde? s'enquit Monique.

—Votre grand ami Vignabos, M. Blanchet, et les Muroy, que vous connaissez.

Le nez de Régis s'allongea. Il hésita s'il ne ferait pas demi-tour. Mais déjà elles traversaient le salon, centre de la demeure, et dont les portes-fenêtres ouvraient en vis-à-vis sur le jardin d'entrée, et, derrière, sur le bois. Il suivit. Monique, un moment, s'arrêta:

—Comme j'aime cette pièce!

—C'est bien simple, dit Mme Ambrat.

—Justement!

C'était reposant, cette atmosphère intime, avec les anciens meubles provinciaux, luisants de la patine que donne, de génération en génération, l'entretien familial. Monique appréciait particulièrement une vaste armoire aux sobres moulures qui venait des grands-parents tourangeaux de M. Ambrat. Vestige de la maison ancestrale.

Régis en palpa le bois velouté, en passant, et pensa: «Tu peux t'aligner! Ça fiche un coup au style Lerbier!» Comme si elle eût deviné sa pensée, elle déclarait justement:

—Voilà ce qui manque aux plus beaux meubles modernes. Ce que le temps seul apporte. Un fondu, à la dureté des angles,—l'enrichissement de la vie.

Il allait répondre: «La vie! comme c'est malin… Oui, bien sûr! En attendant cent cinquante ans, la nôtre aussi s'arrangera!…» quand,—accourant de la tonnelle où, à leur vue, on se levait,—une fillette vint se jeter dans les bras de Monique.

—Comme tu es belle, Riri! Tu vas bien?

L'enfant leva ses yeux bleu de lin, toute sa frimousse heureuse, aux maigres cheveux châtains noués d'un ruban de la couleur de son regard. Sa personne entière répondait, comme un cri. Monique flatta la tête mutine, et félicitant Mme Ambrat:

—Ce qu'elle a changé!

Le visage maternel s'éclaira, orgueilleusement.

—N'est-ce pas?… Va, Riri, va vite chercher deux verres!

Elles suivaient, d'un œil attendri, le sautillement joyeux des mollets nus, tout le frêle corps dansant, qui se précipitait… Il n'y avait pas plus de deux ans qu'Henriette Lamur,—elle en avait six, à présent—avait été recueillie par les Ambrat.

C'était la fille d'une piqueuse en bottines, morte d'un cancer, à moins que ce ne fût de misère et d'épuisement physique. Le père, ouvrier zingueur, ivrogne et brutal, avait fait à l'Œuvre abandon de la sauvageonne, qu'il battait. Mieux qu'une renonciation écrite de ses droits,—sans valeur effective aux yeux de la loi, qui respecte chez les pires brutes l'autorité paternelle—un remariage, heureusement suivi de l'émigration du poivrot dans les régions libérées, avait permis aux Ambrat d'entreprendre, avec sécurité, le sauvetage définitif. De l'humble victime, deux ans d'éducation sagace et de tendre affection avaient suffi pour faire un autre être. Riri, transplantée, poussait droit.

—Quelle réussite! Vous pouvez en être fière.

Mme Ambrat sourit, modestement:

—Elle est si gentille! Et c'est si réconfortant de voir s'épanouir une âme qui ne demandait qu'à aimer et à vivre. Je crois décidément, de plus en plus, qu'il n'y a de vrais foyers que ceux d'élection, Riri m'aime comme si j'étais sa mère. Mieux, peut-être. La famille n'est qu'un mot, si on la fonde sur le seul préjugé du sang. Oui, chaque jour m'en persuade davantage: la vraie filiation, c'est celle de l'intelligence et du cœur.

—On ne supprime pas l'hérédité, observa Régis.

—Non, monsieur Boisselot. Mais on la corrige à tel point qu'on la transforme. La greffe est une belle invention! Pourquoi ne ferait-on pas d'une sauvageonne un joli arbre à fruits, quand une souche d'amandier amer produit, au bout de deux ans, des pêches exquises?

M. Vignabos, qui s'était emparé de Monique, lui tapotait amicalement les mains. Autour d'elle chacun s'inclinait, avec un empressement dont Régis malgré lui prit ombrage. Il s'accoutumait difficilement d'être ainsi relégué au second plan. Il serra, sans chaleur, la main de Blanchet et reçut, avec amertume, les politesses banales des Muroy. C'étaient des cousins de M. Ambrat; le mari, notaire à Langeais, la femme, ménagère discrètement effacée. Couple de vieilles gens sans grande culture, pour qui, évidemment, le nom de Boisselot n'évoquait rien.

Les Ambrat les recevaient régulièrement une ou deux fois l'an, à chacun de leurs voyages. Ils estimaient en eux une droiture et une tolérance malicieuses, la souriante philosophie d'un de ces ménages d'antan, vieillis dans la paix provinciale, et dont la seule grande douleur, stoïquement supportée, avait été la perte d'un fils unique,—le commandant Muroy, tombé le 20 août 1914, à Morhange.

Le cercle se reforma, élargi, sous la tonnelle. Riri reparut, deux coupes précautionneusement tenues dans ses menottes.

—Voilà, marraine!

M. Ambrat, avec une dextérité de vigneron, débouchait une des bouteilles en train de glacer. Le vin d'or pâle pétilla, dans les verres embués. Les Muroy, ayant attiré Riri, la caressaient: elle ressemblait à leur petite-fille, une enfant naturelle du commandant, adoptée par eux en même temps qu'ils ouvraient leur maison à la mère en deuil. Ils avaient repris avec Mme Ambrat leur grand sujet de conversation,—l'Œuvre, dont à Langeais ils s'étaient faits les propagandistes. Deux garçonnets avaient grâce à eux retrouvé, l'un à Angers, l'autre à Saumur, des parents inattendus.

—Si seulement, regrettait M. Muroy, nos rescapés ne demeuraient pas sous la menace d'être réclamés, un jour ou l'autre, par les auteurs mêmes de leurs maux! Nous continuons à vivre, en ce qui concerne la législation de l'enfance, sous la loi romaine… Le père de famille a tous les droits, et pas un devoir. Comme si l'enfance n'était pas un capital social à protéger, avant tout autre!

—M. Blanchet l'a fait observer avec force, dans son étude du Monde Nouveau, remarqua Mme Ambrat… Si! si! mon cher ami, vous nous avez rendu un grand service! Grâce à vous, nous avons reçu au siège de l'Œuvre quantité de lettres et de demandes… Vous ne vous doutez pas de votre influence!

—Blanchet sera député de Seine-et-Oise quand il voudra, dit M. Vignabos.

—Je ne voudrai jamais. Des conférences ou des articles, tant qu'il faudra… Mais discourir au Palais Bourbon!… Savez-vous à quoi ça me fait penser, Ambrat? A vos moulins à vent, sur les coteaux de la Loire. Leurs ailes s'agitent…

—Et tournent à vide?

—Voilà.

—Et qui refera les lois, demanda le notaire, si ce ne sont les législateurs?

Blanchet ébaucha un geste vague:

—Il viendra bien, et plus tôt peut-être que nous ne pensons, un temps où on se lassera des Moulins à Paroles. Le monde, autour de nous, évolue. Sous peine de suicide, nous ne pouvons échapper à la loi. L'heure des actes sonnera.

—La révolution? dit M. Muroy, sans entrain. Il faut, pour la réussir, plus qu'un état-major et des troupes. Il faut des cadres. Où sont-ils? Sans le Tiers, pas de 89!

—La bourgeoisie de 1922 ignore ou méconnaît la C. G. T. comme noblesse et clergé faisaient du Tiers. Confiance au Peuple!

—Bien dit, Blanchet! appuya M. Vignabos.

Mais le notaire s'inquiétait:

—Une Révolution, c'est l'inconnu, ou plutôt c'est l'éternelle histoire: on dépasse le but, et il faut revenir en arrière! Qu'est-ce que le bolchevisme a apporté à la Russie? Pouvez-vous me le dire?

—Mais, objecta Blanchet, la Russie n'est pas la France. Et au surplus la ruine et la famine russe ont d'autres causes, plus profondes et plus lointaines, que l'utopie communiste. Son échec même milite en faveur des réformistes français. Quoiqu'il arrive cependant, la nationalisation de la terre et de la grande industrie survivra, dans l'ancien empire des tsars, au règne de Lénine. L'humanité tout entière en bénéficiera, avec ce peuple enfant, et géant, que nous allons voir croître, au sortir de ses convulsions sanglantes. Que voulez-vous! Rien de grand ne s'accomplit sans lutte et sans douleur.

Ardemment Monique écoutait la voix généreuse. La conviction donnait, à la résonance du timbre, un charme dont M. Muroy lui-même se défendait mal. Seul Régis enveloppait, dans la même ironique réprobation, le «cabot» et son auditoire… «Barytonne, mon vieux! Ça prend toujours!» Il railla:

—Blanchet a tort de garder ses talents à l'usage interne. Avec une voix comme la sienne, je ne lui donne pas deux ans pour être ministre.

Le professeur sentit le coup de boutoir, sous la boutade.

—Je ne suis qu'un humble professeur de philosophie, mon cher. Et je n'enseigne que ce que je pense.

Le romancier s'excusa perfidement:

—Tiens! je croyais que vous aviez une chaire de rhétorique. Pardon.

—Mais, riposta Blanchet, je ne vois pas ce que cela aurait de désobligeant… La rhétorique a du bon. Et c'est bien en tout cas la première fois que j'entends un littérateur en médire. Vous crachez sur votre pain!

Régis pâlit. Touché! Sous la plaisanterie du ton, les pointes, pour eux seuls démouchetées, poussaient leurs blessures. Duel de mots,—dont personne, sauf Mme Ambrat, ne devinait la gravité,—et dont Monique, juge en même temps que témoin, ressentait tous les coups. C'était pour elle que ces deux hommes croisaient le fer de leurs regards et de leurs propos.

Car elle le percevait avec une netteté soudaine, dont la révélation la saisissait: ce n'était pas absolument à l'aveugle que la jalousie de Régis flairait le rival. Elle s'en rendait compte, moins à l'attitude toujours égale du professeur, qu'à l'échange secret des sympathies. Depuis ses dernières rencontres avec Blanchet, un sentiment nouveau s'était éveillé en lui.

Une curiosité d'abord, puis un attrait, moins banal que celui de la camaraderie, avait succédé à sa cordialité. Elle sentait, avec cette finesse d'instinct qu'ont toutes les femmes, flattées de plaire même quand elles n'y songent pas, le progrès qu'avait fait en lui, chaque fois qu'ils s'étaient revus, la cristallisation.

Ce n'était plus seulement une parenté d'esprit, l'élan de l'amitié intellectuelle qui avait rapproché d'elle, à travers chaque absence, cette âme dont elle avait fini par apprécier, pleinement, la délicatesse. Un plus impérieux aimant l'aiguillait… A son insu peut-être? Car rien, dans les apparences, ne permettait d'y distinguer autre chose qu'un affectueux respect. Il fallait l'œil félin d'un amant, et jaloux, pour y avoir vu immédiatement clair.

En même temps elle s'interrogeait. Prise par Régis, au point que tout ce qui n'était pas leur plaisir n'existait pas, physiquement, pour elle, elle ne se découvrait, pour Georges Blanchet, du point de vue charnel, ni attirance, ni répulsion. Il n'était ni bien ni mal. Indifférent…

Pourtant, à la réflexion, elle s'avouait qu'il gagnait à être connu. La première impression, lorsqu'il lui avait été autrefois présenté, n'avait-elle pas été plutôt désagréable? Maintenant elle prenait plaisir à le revoir. Elle aimait sa largeur de vues, et par-dessus tout, sa foi, qui n'excluait pas la tolérance. Oui, un beau caractère!

Elle se voulut absolument sincère: l'aurait-elle apprécié à ce point si Régis, par son absurde soupçon, par la maladresse de son insistance, ne l'avait contrainte à poursuivre, plus qu'elle n'eût fait d'elle-même, la comparaison?… Non. Si l'image de Blanchet avait pris corps, au point d'occuper souvent ses pensées quand elle était seule, à qui la faute?…

Ce qui, par-dessus tout, dans les grossiers reproches, l'avait ulcérée, c'était moins leur inanité, que leur injustice. Cœur meurtri, et qui avait besoin pour guérir de soins doux et minutieux, Monique n'avait ressenti que plus cruellement la brutalité des mains qui, venant de la panser, avaient arraché, d'un coup, pansement et cicatrice.

La vieille plaie s'était rouverte à vif, envenimée encore par un mal dont jusque-là Monique n'avait pas souffert l'atteinte: déchirement de l'âme qui se détache, et de la chair qu'un lien souillé, mais solide, retient. Chaque jour, maintenant, activait le virus…

Ainsi tous trois touchaient, sans qu'ils s'en doutassent, à l'heure la plus grave.

Régis, inconscient de l'imprudence, fonça sur l'adversaire. Il était de ceux que leur violence emporte, et se croyait, au demeurant, plus sûr de sa conquête qu'il n'était. Eût-il douté de son pouvoir, il ne l'eût pas plus sauvagement défendu.

—Mon pain! grogna-t-il. Vous en avez de bonnes!…

Il attesta leur vieux maître.

—Rhétoricien, moi!… Non, mais! Lequel des deux? S'il y a bien quelque chose que je hais, parce que je ne connais rien de plus dangereux, et—littérairement—de plus méprisable, c'est l'éloquence! Chaque fois que je peux, je suis le conseil de Verlaine: je la prends et je lui tords son cou. L'éloquence? C'est une vieille poule de luxe déplumée, bonne à exciter seulement cet imbécile de coq gaulois! Confiance au Peuple? Mais avec deux sous de boniment, et du creux, le premier ventriloque le possède.

—Il est certain, concéda M. Vignabos, habitué aux truculences de Boisselot, qu'à lire le compte rendu de la séance d'hier!… Il suffit qu'un orateur y aille de son petit couplet; il a beau dire le contraire du précédent, la Chambre applaudit.

Blanchet sourit:

—C'est qu'en général rien ne ressemble moins au peuple que les représentants du Peuple! Un singe habillé n'est pas un homme. Pour un Jaurès, que de Pertout!

Les Muroy, peu intéressés par cette discussion, profitèrent du silence où la remarque se prolongeait, pour prendre congé. Comme la plupart des gens de leur classe, la politique les rebutait. Ils n'y voyaient qu'une grande cuisine alimentaire, dont la desserte, seule, les concernait. Ils s'en allaient à pas menus, escortés par les Ambrat, et Riri, qui tenait sa «marraine» par la main.