Allait-il l'attaquer dans son honneur? Sur ce point-là, cependant, il se croyait invulnérable. On pouvait contribuer à hâter sa ruine par des manœuvres cachées, mais parvenir à souiller son nom, cela lui paraissait impossible. Qu'importait donc? Ne se relèverait-il pas? Une seule découverte, conduite à un résultat pratique, suffirait, et il venait d'inventer un fourneau qui, employé dans les usines, devait faire réaliser des économies immenses. Ce serait pour lui une source de revenus incalculables. Le monde entier deviendrait son tributaire, et il récolterait enfin, après avoir semé pendant toute sa vie. Ils seraient bien étonnés, ceux qui le considéraient comme un insensé. Sa belle-sœur de Saint-Maurice, la première, qui ne croyait pas à ses créations. Et Carvajan, qui, avec sa finasserie de paysan, avait osé entamer la lutte, que deviendraient, ses moyens misérables et ses embûches mesquines? Ses filets ne seraient pas assez solides pour retenir la proie qu'il avait convoitée. Il serait écrasé, anéanti, balayé en un instant. On pourrait faire la différence entre le tripoteur aux idées étroites et vulgaires et le savant aux conceptions puissantes et fécondes.
Peu à peu, s'animant à la pensée de cette réussite tant de fois rêvée, le marquis redevint souriant, son front s'éclaircit, il se frotta vivement les mains et, poussant une exclamation joyeuse:
—Nous verrons bien! Allez! mes amis... le petit bonhomme vit encore!
Voyant ceux qui l'entouraient le regarder avec surprise, il rentra en lui-même, reprit, anneau par anneau, la chaîne des idées qui l'avait amené, d'un point de départ navrant, à une conclusion victorieuse. Il comprit qu'il avançait sur le succès, et que, pour l'instant, il avait beaucoup à craindre et peu à espérer. Il se leva, et, s'appuyant sur le bras de sa fille:
—Allons prendre le café dehors.
Ils descendirent les marches du perron, et s'arrêtèrent au bord de la balustrade de pierre, sous un berceau de verdure. Le ciel était d'un bleu tendre. Une faible brise agitait le feuillage et rafraîchissait l'air. Une sensation de béatitude exquise emplissait le cœur et engourdissait la pensée. L'horizon était voilé d'une brume légère, dans laquelle les lointains se fondaient, doucement estompés. Des bruit confus montaient de la vallée, animant la solitude des taillis profonds, qui moutonnaient comme une mer sombre au bas de la terrasse. Ils restèrent tous les cinq, pendant un instant, absorbés par l'espace, n'ayant plus le sentiment de leur être, perdus dans l'immensité qui s'ouvrait devant eux.
Le vieux Bernard, en apportant sur un plateau des tasses en saxe ancien et une cafetière en argent ciselé, aux armes de France, souvenir princier donné au père du marquis, les tira de leur extase. Antoinette se leva lentement, et commença, de ses doigts légers, à remuer les pièces de porcelaine et d'argenterie, avec cette grâce souriante et coquette des femmes qui donne une saveur plus vive aux friandises apportées par elles.
—Un peu de café, M. Malézeau?
Et le sucre, adroitement soulevé avec la pince, sonnait au fond de la tasse, d'où s'échappait une vapeur brûlante et parfumée. La tante Isabelle avait, elle, le département de la cave à liqueurs, et c'était d'un air de gendarme qu'elle présentait ses carafons.
—Un verre de kummel, M. Malézeau?
—Je vous suis très obligé, Mademoiselle, mais je prendrai, si vous le permettez, Mademoiselle, de la fine Champagne... Vieille habitude, Mademoiselle. Mais tous vos produits nouveaux ne sont pas de mon goût...
—À votre guise! On ne vous invite pas à déjeuner pour vous faire violence... Toi, Robert, je ne t'offre rien... Tu as besoin de te modérer...
Elle adressa à son neveu un regard significatif. Mais le jeune homme enleva lestement le carafon des mains de Mlle de Saint-Maurice, et, s'éloignant de quelques pas:
—Comment, tante, vous voulez me sevrer? dit-il, mais j'ai passé l'âge!
—Au moins, mauvais sujet, rien qu'un verre!
—Un tout petit!
Et le jeune comte, versant à même sa tasse, l'emplit jusqu'au bord.
Dans sa large existence de gentilhomme campagnard, Robert avait pris des habitudes et des appétits violents auxquels il lui était maintenant difficile de résister. Sa nature athlétique lui permettait les excès qui suivent toujours les repas de chasse, lorsque, las d'avoir couru les bois et les champs, on prolonge la soirée entre hommes, les coudes sur la table, en fumant.
Il était connu pour un des plus solides buveurs de la province, et en tirait vanité. Il avait soutenu, dans l'excitation du plaisir, des gageures absurdes, comme, par exemple, de boire plusieurs tasses de ce qu'on appelle le café aux quatre couleurs, mélange affreux de cognac, de chartreuse, de kirsch et d'absinthe, fait pour affoler le plus solide cerveau.
Sa tête et son estomac résistaient à ces dangereuses épreuves. Et il éprouvait une fierté stupide quand on lui disait: Vous, Clairefont, qui êtes un si beau gobelet... C'était sa gloire, à ce grand garçon, de tenir tête sans fléchir aux plus rudes ivrognes du département.
Il avait commencé à boire par ostentation, et, peu à peu, l'habitude aidant, il avait fini par y prendre du plaisir. Il ne dédaignait pas, le dimanche, de descendre chez Pourtois. Là il jouait aux quilles, et s'attablait avec les jeunes gens de la ville. On ne le traitait pas, lui, comme on avait traité son père au temps de sa jeunesse, avec une crainte respectueuse. Mais quelle différence aussi entre ce Clairefont gigantesque, haut en couleur, un peu débraillé, très bruyant, prêtant à la familiarité, et le Clairefont petit, mince, correct, froid, d'une politesse exquise, qui savait si bien tenir les gens à distance! C'était le jour et la nuit. Et on se demandait par quel miracle de la nature ce fils était né de ce père.
Dans les premiers temps, l'intempérance de Robert avait inquiété le marquis. Il était descendu des nuages de ses conceptions scientifiques, et avait traité très gravement cette question fort terrestre. Il adressa de vifs reproches à son fils. Mais il se heurta à la tante de Saint-Maurice qui arrivait à la rescousse.
La vieille Bradamante trouva des arguments pour pallier les torts de son neveu. Quoi! tant de bruit pour quelques rasades! Les ancêtres s'en entonnaient bien d'autres! Et on se souvenait de ce Clairefont qui, sous Louis XIII, avait renchéri sur Bassompierre en vidant, lui, ses deux bottes à chaudron pleines de vin de Sicile. Les roués de la Régence s'en privaient-ils, dans les fêtes du Palais-Royal? Et toute une suite historique de bons vivants, tenant en mains le hanap, le gobelet ou le verre, défilait devant les yeux du marquis, protestant contre sa bégueulerie, et proclamant la souveraineté aristocratique de la bombance. Il était jeune après tout, ce garçon. Quand il s'amuserait un peu avec ses amis, où serait le mal? Il fallait bien lui laisser jeter son premier feu...
—Qu'il le jette! Au moins, disait Honoré, qu'il ne le noie pas!
—Eh! mon cher, votre fils n'est pas un être chétif et délicat comme vous, s'écriait la tante Isabelle, c'est un «Goliathre»!
Le marquis morigéna Robert, qui promit d'être plus sobre. Mais c'était plus fort que lui. Aussitôt qu'il se trouvait avec quelques chasseurs devant de vieilles bouteilles, il s'animait, parlait, criait, et les sages résolutions s'effaçaient de son souvenir.
Ce qu'il y avait de plus grave dans son cas, c'est que, doux comme un mouton dans le courant habituel de la vie, il devenait, quand il avait une pointe d'ivresse, méchant comme un loup. Il tapait dur, et les gens prudents se mettaient hors de la portée de son bras.
Il avait eu, l'année précédente, une fâcheuse affaire. Après un dîner d'ouverture où les exploits des tireurs avaient été copieusement célébrés, il avait à moitié assommé un garçon d'écurie qui, par erreur, avait attelé à son break le cheval d'un autre invité. L'homme était resté six semaines sur le flanc. Le comte, dégrisé, s'était montré au désespoir, et avait pris vis-à-vis de lui-même l'engagement formel de fuir les réunions dangereuses.
Depuis un an il se tenait parole, et la tante Isabelle, fière de la sagesse de son neveu autant qu'elle avait été indulgente pour sa folie, l'aidait par ses objurgations à persévérer dans sa louable conduite.
Cette vieille fille, idolâtre de l'unique rejeton mâle de la noble maison, eût mis le monde à l'envers pour l'amour de Robert. Elle le regardait frappant à petits coups avec sa cuiller sur le sucre qui s'obstinait à ne pas fondre dans l'eau-de-vie, et admirait sa robuste prestance. Il avait les épaules larges et la taille fine, de petites mains au bout de ses bras d'acier, et une figure énergique, rougie par le grand air, éclairée par des yeux bleus. Ses cheveux et ses sourcils étaient châtain très foncé, et ses moustaches d'un blond très pâle, ce qui donnait à sa figure une singulière douceur.
Sa sœur formait avec lui un contraste complet. En elle tout était finesse et grâce. Les deux races dont ils étaient issus se trouvaient incarnées en eux d'une façon bien tranchée. L'un était un Saint-Maurice gigantesque, aux appétits matériels et violents. L'autre était une Clairefont, délicate, rêveuse et un peu chimérique. C'est pourquoi elle aimait tant son père.
Depuis un instant le notaire piétinait avec une impatience visible. Le sable criait sous ses pieds, et il allait de la tonnelle à la balustrade de la terrasse, agité, nerveux, comme s'il sentait le désir de brusquer une situation difficile, et cependant n'en avait pas la hardiesse.
Le marquis, les yeux dans le vide, semblait suivre une vision attrayante. Il souriait et, distraitement, ses doigts battaient une marche sur la table de pierre à laquelle il s'était accoudé. Quels souvenirs heureux ou quelle radieuse espérance captivaient ainsi la pensée du vieillard? Dans quelles sphères éthérées, dans quel domaine du bleu avait-il été transporté par un rêve?
Il fit soudain un geste brusque, frappa sur son genou du plat de sa main, et, les joues colorées par une rougeur joyeuse:
—Mon four à courants circulaires donnera quatre-vingts pour cent d'économie sur le chauffage actuel, s'écria-t-il d'une voix triomphante, et il brûlera tous les résidus, toutes les substances inutilisées jusqu'ici... Ah! ah! Malézeau, vous m'en direz des nouvelles... Il y a là une mine d'or!
La figure de Mlle de Saint-Maurice se rembrunit, elle croisa ses bras, et, marchant avec une désinvolture de gendarme:
—Mon frère, c'est la dixième fois, depuis quelque temps, que vous découvrez le Pérou!
—Oh! cette fois, c'est la bonne, répliqua vivement l'inventeur. La découverte que j'ai faite répond à un besoin impérieux. Toutes les usines souffrent du prix sans cesse grandissant du combustible. Avec mon système, le charbon devient, sinon inutile, au moins facile à remplacer. On peut brûler des copeaux, de la paille mouillée, des débris de betteraves, des cannes à sucre... Vous comprenez l'importance du procédé... Les grèves, dans les bassins houillers, seront inefficaces, et ne mettront plus en danger l'industrie universelle. Aussitôt mes brevets pris, j'aurai des traités avec les grandes usines du monde. C'est un revenu formidable, vous dis-je, et assuré... Je suis tellement certain du succès que je risquerais mon nom, s'il le fallait, dans cette entreprise.
—Mon frère, un gentilhomme n'a pas le droit de disposer de son nom, interrompit rudement la vieille fille.
—C'est vrai, dit gravement le marquis. Ce nom est à tous ceux qui l'on porté avant moi, et je dois le transmettre intact à ceux qui me suivront... Mais croyez, tante, qu'il ne serait pas diminué si j'y attachais l'honneur d'une si belle conquête industrielle.
—Vous savez depuis longtemps ce que je pense de vos recherches. Un homme tel que vous n'a rien à gagner et a tout à perdre dans ces besognes d'ouvrier.
—Mais, interrompit le marquis en souriant, le roi Louis XVI faisait de la serrurerie.
—Aussi vous voyez comme cela lui a réussi! s'écria triomphalement Mlle de Saint-Maurice.
—Vous ne pensez pas, au moins, que je mourrai sur l'échafaud?
—Non! mais vous mourrez sur la paille!
Antoinette s'était approchée: elle prit la tante Isabelle par le cou:
—Allons, soyez bonne, murmura-t-elle tout bas... ménagez mon père.
—Ta ta ta! Te voilà bien, toi, enjôleuse, dit la vieille fille, dont la barbe se hérissa. Tu es pour moitié dans les folies de monsieur ton père!... Au lieu de le critiquer, tu l'encourages... Et j'en suis pour ce que je dis: Nous le verrons sur le fumier, comme «Jacob»... Au reste, mon cher, faites ce que vous voudrez... Voilà M. Malézeau qui a sans doute à vous parler de vos affaires... Écoutez-le et tâchez de profiter de ses avis.
Au mot «affaires», Robert avait fait un pas dans la direction du perron. Le marquis jeta à son notaire un regard plein d'une tranquillité souriante, et, s'appuyant sur le bras de sa fille avec une caressante paresse:
—Eh bien! mon cher Malézeau, je suis à vous... Désirez-vous que nous rentrions?
—Monsieur le marquis, je le préférerais; j'ai certains relevés de compte à vous soumettre, Monsieur le marquis... Et je crois que la plus sérieuse attention...
—Allons dans mon cabinet, dit M. de Clairefont... Je vous montrerai le modèle de mon four, Malézeau... Vous verrez comme c'est simple d'application... Mais il fallait trouver l'idée... Une idée, ce n'est rien et c'est tout, tante Isabelle.
—Bon! bon! ce ne sont pas les idées qui vous manquent, à vous... grogna la vieille fille. Seulement vous les avez généralement biscornues, comme si vous aviez été nourri par une chèvre.
Elle s'approcha du notaire qui suivait M. et Mlle de Clairefont.
—Est-ce que c'est grave, Malézeau? demanda-t-elle avec une agitation intérieure qui faisait trembler sa grosse voix. Il y a longtemps qu'on ne vous a vu, et, pour que vous veniez sans avoir été appelé, il faut que ce soit grave.
Le notaire baissa la tête en signe d'assentiment, ses yeux dépareillés tournèrent désespérément sous les verres de ses lunettes, et il ouvrit les bras, plein d'accablement...
Mlle de Saint-Maurice frémit. Depuis plusieurs années, elle était habituée aux remontrances que l'homme d'affaires adressait à son noble client. Et chaque fois que Malézeau avait fait une apparition à Clairefont, la fortune patrimoniale s'était amoindrie de quelques pièces de terre ou de quelques coins de bois. Aujourd'hui tout était hypothéqué; le domaine croulait sous le fardeau des échéances auxquelles il fallait faire face. Un poids de plus, et il s'abîmait dans la ruine finale.
—Au nom du ciel, ne lui avancez plus rien, dit la tante Isabelle; il est féru de son idée nouvelle, il va vous demander de l'argent... Résistez à ses prières. C'est une affaire de conscience, Malézeau. Voyez-vous! Honoré est un vieil enfant «prodige»... Ah! s'il voulait renoncer à ses idées, comme nous tuerions volontiers le veau gras!
—Comptez sur moi, Mademoiselle, je suis décidé à être très carré, Mademoiselle, vous en aurez la preuve.
Le marquis, arrivé sur le perron, se retourna. Devant lui, la vallée inondée de pure lumière s'étendait calme et riante. Dans la verdure des prairies, la rivière coulait brillante, entre deux bordures de saules trapus et rabougris. Les toits d'ardoises et de tuiles des maisons, éclairés par le soleil, étincelaient au milieu du noir feuillage des arbres. L'air était si limpide que, sur le haut clocher de l'église, le coq de fonte dorée qui couronnait la flèche se distinguait nettement. Le tintement de la cloche d'une fabrique arrivait grêle, appelant les ouvriers au travail, et le bruit bourdonnant du jeu des écoliers attendant l'heure de la classe montait jusqu'au haut de la colline. Le vieillard s'arrêta un instant, appuyé à la rampe de fer, les yeux fixés sur ce paisible tableau. Le souffle pur de la brise ardemment aspiré emplit sa poitrine. Des larmes lui vinrent aux yeux, et, à voix basse, il murmura:
—Le repos et l'insouciance devant cette belle nature... La joie calme de la vie au milieu des miens... C'était là peut-être la sagesse et le vrai bonheur! Mais chacun a sa destinée, et ne doit point s'y dérober.
Il secoua la tête, et voyant que le notaire s'était attardé à causer avec Mlle de Saint-Maurice:
—Malézeau, quand vous voudrez, mon ami...
Et il entra dans le salon. Robert, à grands pas, se dirigea vers l'aile gauche, où un escalier, pratiqué dans une des tours à toit aigu qui flanquent le corps de logis, conduisait à son appartement. Il sifflait gaiement un air de chasse en suivant un long couloir qui desservait les communs. Il passa devant la cuisine immense, avec sa cheminée garnie de bancs circulaires, au fond de laquelle dormait une broche longue à pouvoir y rôtir un veau tout entier. Une seule femme s'agitait dans la salle, faite pour les festins de Gargantua ou les noces de Gamache, et qui servait à préparer les modestes repas des quatre habitants du château. Le jeune homme jeta un amical bonjour à la servante, et, tournant sur sa droite, il s'apprêtait à monter les degrés de pierre, quand un bruit d'éclats de rire, interrompus par des coups sourds appliqués régulièrement, attira son attention.
Il fit quelques pas, et, s'arrêtant devant une porte entre-bâillée, il vit auprès d'une fenêtre, sur laquelle s'était juché le berger aux cheveux rouges, Rose Chassevent qui repassait. Elle frappait son fer sur une plaque de laine roussie par de nombreuses brûlures, et, tout en causant avec son sauvage compagnon, poussait vivement son travail. Bras nus, sa guimpe entr'ouverte, le teint animé, elle était ravissante, la fille du braconnier. Assis sur ses talons, ses genoux soutenant son menton, le Roussot, fixant Rose avec une admirative convoitise, semblait un loup tapi, prêt à bondir sur la victime que sa voracité lui désigne. Il poussait de temps en temps de rauques exclamations, ne se décidant à prononcer un mot que quand il y était absolument forcé, comme si son mutisme eût été causé plutôt par la paresse que par l'infirmité. Rose avait cessé de rire: elle lui parlait maintenant avec une pointe d'accent normand qui donnait une saveur piquante à ses paroles:
—Non, vois-tu, le Roussot, tu n'es pas assez soigné sur ta personne... Regarde: tu as un pantalon en lambeaux et une chemise toute grise de poussière. De plus, tu sens l'odeur de tes moutons, et ce n'est pas plaisant pour une fille.
Le berger poussa un grognement, ses petits yeux de pie étincelèrent et, semblant faire un effort extraordinaire, il articula:
—Beau pour la fête!
—Ah! ah! cachottier, tu préparais une surprise! s'écria l'ouvrière, en poussant gaiment son fer brûlant. Eh bien! sois seulement présentable, et je danserai avec toi, je le promets... comme avec les autres.
Le Roussot resta silencieux, ses lèvres se crispèrent, méchantes. Son visage eut pendant quelques secondes une expression de bestialité effrayante. Puis il se mit à rire par saccades, comme s'il avait le hoquet.
—Allons, mon fils, tu es content, dit Rose. Mais ce n'est pas une raison pour rester là en espalier toute la journée. Tu feras bien d'aller à tes bêtes, car si on te surprenait ici...
Elle n'eut pas le temps d'achever. Robert venait de paraître. Le berger poussa un sifflement aigu, et, détendant ses jambes comme deux ressorts, avec une adresse de singe, il sauta par la fenêtre et prit sa course du côté des écuries.
—Eh bien! je t'y pince à causer avec ton amoureux, dit le comte en s'asseyant sur le bout de la planche à repasser... Tu n'as guère de raison de te montrer fière, puisque tu es si aimable pour le plus laid des gars de la ferme.
—Oui da, monsieur Robert, dit Rose avec coquetterie, venez-vous à la lingerie pour me faire une scène?
—Ma foi non... Je montais quand je t'ai entendue causer avec ce drôle... Mais je ne t'aurai pas dérangée pour rien...
Il allongea le bras et, prenant la belle par la taille, il mit, sur son cou très blanc, un rapide baiser.
—Ce n'est pas là ce que je vous demandais, dit l'ouvrière, en rajustant sa guimpe. Quand on embrasse la fille, il ne faut pas être si dur pour le père... Qu'est-ce qu'on m'a dit que vous aviez encore fait au bonhomme Chassevent?
Le jeune homme fronça les sourcils:
—Oh! tu sais, si tu veux que nous restions bons amis, ne parlons pas de ta vieille canaille de père...
—Et moi je ne veux pas que vous me parliez, si vous devez le traiter de la sorte! s'écria Rose, dont les joues s'empourprèrent.
—Allons, ne fais pas la méchante, dit le comte en s'approchant de la gentille repasseuse. Il prit son bras et le caressa doucement. Elle continuait à faire la moue, les yeux baissés, mais un commencement de sourire au coin de la lèvre. Ses cheveux blonds frisés se retroussaient sur sa nuque robuste, et, par l'échancrure de son col, la naissance de ses épaules apparaissait veloutée comme un fruit mûr.
—Si vous vouliez pourtant, comme tout pourrait bien s'arranger! dit Rose, en levant subitement ses yeux, qui se fixèrent, très doux, sur ceux de Robert. Le père a la passion des bois et la rage du gibier... Eh bien! prenez-le comme garde... Il ne vous collettera plus vos lièvres, et vous avez assez de lapins pour qu'il se nourrisse sans vous faire de tort... La masure de La Saucelle est sans locataire... J'irais y habiter avec lui... Ce serait plus commode pour moi venir en journée ici... Et ça me causerait tant de plaisir!...
Le comte approcha ses lèvres des joues de Rose qui ne se défendait plus, et, effleurant sa petite bouche de sa longue moustache:
—Tu n'es pas trop bête, dit-il... Et tout ça pourrait se faire aisément, comme tu dis, si ce vieux diable de Chassevent n'était pas le plus déterminé coquin qu'il y ait à dix lieues à la ronde. Ma chasse serait bien gardée avec lui, qui est le compère de tous les braconniers du canton!... Non, mon enfant, je ne logerai pas ton père, si ce n'est en prison... Et ce sera autant de gagné pour toi. Pendant ce temps-là il ne te prendra pas ton argent et ne te donnera pas de calottes.
—Ah! c'est comme ça! dit Rose furieuse, en s'arrachant des bras du jeune homme. Eh bien! moi, je vous défends de m'approcher... Et si vous touchez seulement à un pli de ma robe... je préviendrai Mlle Antoinette... Ah! mais!
—Bravo! la vertu t'embellit, ma mignonne... Il faut y persévérer, dit gaiement Robert... Tiens, regarde ton galant à cheveux rouges qui t'observe là-bas.
Ramené par une âpre et jalouse curiosité, le Roussot rôdait dans la cour, guettant de ses yeux perçants la fenêtre de la lingerie. Il était fort éveillé, et sa mine rusée eût donné beaucoup à penser aux gens qui le considéraient comme un innocent. En se voyant observé, il se détourna, prit un air abruti et se mit à faire claquer son fouet à tour de bras, comme il en avait l'habitude pour se distraire.
—Le Roussot, reprit Rose avec aigreur, est un pauvre garçon, qui ne ferait pas de mal à une mouche, et que je prends en grande pitié! C'est mal à vous, monsieur Robert, de vous moquer de lui... Il a été recueilli chez votre père, après avoir été trouvé exposé sur le revers de la route... Je l'ai vu grandir, et c'est vraiment mon camarade d'enfance... Il ne dirait pas du mal du père, lui, marchez!
—Allons! la paix! dit Robert, en pinçant l'oreille hâlée de la jolie fille entre deux doigts, et la tirant doucement... Nous tâcherons de faire quelque chose pour te plaire, sans nous attirer du dommage.
Le visage de l'ouvrière s'éclaira, ses lèvres s'arrondirent dans un sourire, et, avec une coquetterie câline, apportant sa joue au jeune homme:
—Oh! vous êtes si gentil quand vous voulez!...
Il la prit par les épaules et l'embrassa vivement. Elle se dégagea avec un cri et un peu pâle:
—Ah! vous m'avez fait mal... Ne me serrez pas tant... Vous êtes si fort!... Vous m'étoufferiez sans le vouloir.
Au même moment une voix sonore se fit entendre, disant:
—Et ce serait grand dommage!
Comme Robert se retournait mécontent, la tête de Tondeur, rouge et souriante, parut à la hauteur de la fenêtre:
—Votre serviteur, monsieur Robert et la compagnie, dit le joyeux compère. Mâtin! vous vous chauffez d'un fameux bois!
Et, clignant de l'œil, il partit d'un gros rire qui le rendit violet.
—Qu'est-ce qui vous amène ici? demanda rudement le comte.
—Pardié, monsieur Robert, quelque chose qui vous touche plus que moi: en visitant les coupes tout à l'heure, j'ai découvert un nid d'émouchets... Et je suis venu dare-dare vous en prévenir.
—Et je vous en remercie, dit Robert en changeant d'attitude... Le temps de prendre mon fusil et je suis à vous.
—N'oubliez pas toujours ce que vous m'avez promis! s'écria Rose, en remuant ses fers à grand bruit sur son fourneau de fonte.
—Nous verrons ça! Attendez-moi, Tondeur.
Et, leste, le jeune comte gagna l'escalier.
—Qu'est-ce qu'il t'a promis, Roson? fit le marchand de bois, en appuyant ses grosses pattes velues sur l'appui de la fenêtre. Est-ce de t'épouser?
—Vieille bête! dit la belle fille. Tenez, voilà M. Malézeau qui sort. Allez lui demander s'il a reçu la commande du contrat!
Accompagné par le marquis, le notaire traversait la cour. M. de Clairefont parlait avec animation, et Malézeau l'écoutait en pliant l'échine, comme décidé à supporter l'avalanche des raisonnements, sans se départir d'une résolution prise. L'inventeur, la tête en feu, le geste exubérant, poursuivait, sans se laisser démonter par l'attitude peu encourageante de son homme d'affaires:
—Oui, pour cinquante mille francs j'aurai tous les brevets nécessaires, et je pourrai divulguer ma découverte, lancer mon four, et réaliser des bénéfices énormes... Entendez-vous, Malézeau?
—J'entends, et je comprends... Monsieur le marquis, c'est fort clair, Monsieur le marquis... Mais où les prendrez-vous, ces cinquante mille francs, puisque, si vous n'en payez pas cent soixante trois mille, la semaine prochaine, vous êtes sous le coup d'une expropriation, Monsieur le marquis, et pouvez être expulsé de cette demeure, Monsieur le marquis...?
—Où je les prendrai?... Mais dans votre caisse, mon ami. Vous ne me ferez pas un tel tort pour une si faible somme... Cinquante mille francs! Et c'est la fortune... Allons, prêtez-les-moi!...
—Je n'ai pas d'argent personnel, Monsieur le marquis, et quant à l'argent de mes clients, la délicatesse, Monsieur le marquis, autant que la loi, m'interdit d'en disposer... Croyez-moi, renoncez à la réalisation immédiate de vos projets, et réunissez toutes vos forces pour sortir de la situation où vous vous trouvez... Elle est très grave...
—Eh! j'en sortirai, j'en réponds, mais ce ne sera pas en faisant des économies... C'est mon invention qui nous sauvera tous... Il me faut cinquante mille francs... Sur seconde hypothèque... hein?
—Vous ne les trouverez pas, Monsieur le marquis. Votre crédit est épuisé dans le pays, et si je n'avais pas traité pour vous, jusqu'ici, il y a beau temps que vous ne trouveriez plus un centime, Monsieur le marquis...
—Eh bien! j'attends ce soir mon futur gendre... Je lui demanderai cet argent... Il me comprendra, lui...
Malézeau parut hésiter un instant, puis, réunissant tout son courage:
—C'est-à-dire qu'il partira, Monsieur le marquis, pour ne plus jamais revenir, Monsieur le marquis... Allez-vous lui fournir vous-même un prétexte, Monsieur le marquis, pour rompre un mariage qui traîne depuis si longtemps?...
—Que dites-vous là, Malézeau? Supposeriez-vous que M. de Croix-Mesnil fût disposé à ne pas tenir ses engagements? S'il en est ainsi, je ne regretterai pas que ma fille ait tant hésité à l'épouser... D'ailleurs, quand je serai en mesure de la doter princièrement, les maris ne lui manqueront pas... Allons, puisque je vous trouve intraitable, je vais retourner toutes mes poches et tâcher de me suffire à moi-même... Vous, occupez-vous seulement d'obtenir du temps pour que je sois tranquille... Voyez mes créanciers...
—Monsieur le marquis, il n'y en a qu'un.
—Ah! fit M. de Clairefont, dont l'animation se glaça brusquement. Il ajouta avec une douloureuse anxiété:
—Et ce créancier unique?
Le notaire baissa la tête avec découragement, et laissa tomber ce terrible nom:
—Carvajan.
—Il a donc désintéressé tous les autres?
—Oui, Monsieur le marquis, il a racheté en sous main toutes vos créances, Monsieur le marquis, il veut que vous n'ayez affaire qu'à lui...
Toutes les illusions de l'inventeur se dissipèrent en un instant. Sa fausse sécurité disparut; il entrevit l'abîme ouvert devant lui, et vers lequel il marchait d'un pas si précipité. Pendant qu'il se complaisait dans ses songes, son ennemi poussait son œuvre de ruine.
Le marquis ressentit une impression de froid au cœur, ses oreilles tintèrent, il vit tout sombre, comme si le ciel s'était subitement couvert.
La voix de son fils le rappela à lui-même. Le jeune homme sortait, son fusil sur l'épaule, accompagné de sa sœur, insouciants, joyeux, l'un et l'autre. Antoinette marchait, abritant sa tête charmante sous une ombrelle rouge.
—Père, cria-t-elle de loin, venez-vous avec nous? M. Tondeur nous emmène jusqu'aux coupes.
—Non, mon enfant. Il faut que je rentre travailler.
Il les suivit tous les deux d'un regard attendri: lui, souple et vigoureux avec sa carrure athlétique; elle, grande et svelte, avec sa taille élégante. Ses enfants, son bien le plus précieux, son unique amour. Les laisserait-il exposés à la vengeance de Carvajan? Ne saurait-il pas disputer à son ennemi leur présent et leur avenir?
Une flamme lui monta au cerveau: il se sentit une force nouvelle. Il se jugea capable de réaliser des prodiges. Pour son malheur, il chercha le salut dans ses hasardeuses spéculations. Il se livra de nouveau à sa chimère. Et quand il avait encore, avec de l'ordre et de la patience, le moyen de sortir de ses embarras financiers, il se prépara à descendre plus avant dans le gouffre où croulait sa fortune.
—Obtenez seulement de Carvajan qu'il me donne du temps, dit-il au notaire, et je réponds de tout.
Il jeta un regard profond sur son château, et, d'une voix prophétique:
—Vous voyez ces tours, ces toits? Eh bien! avant peu j'aurai de quoi les faire dorer, si la fantaisie m'en vient!
Il se mit à rire en agitant sa tête blanche, et, faisant un geste d'adieu à Malézeau, qui se demandait avec trouble si ce n'était pas un fou qu'il avait devant lui, il remonta dans son laboratoire.
IV
Ce n'avait pas été sans une émotion profonde que Pascal avait revu La Neuville. Parti étant presque un enfant, il revenait un homme. Dans les longues méditations de sa vie solitaire à l'étranger, il avait beaucoup discuté avec lui-même les causes qui avaient amené son départ, et pas une fois il ne s'était senti troublé par un regret. Il avait fait ce qu'il devait faire. Conduit par les circonstances à juger son père, il s'était enfui, comme pour se punir de son manque de respect, et s'était jeté à corps perdu dans le travail.
Peu à peu il avait senti en lui un grand apaisement. L'éloignement avait étendu des voiles propices entre son souvenir et la terrible figure de Carvajan. Il en était venu à ne la plus voir qu'effacée et adoucie.
Pendant ces années d'absence, seul dans l'immensité peuplée, et, pour lui, cependant déserte, des pays étrangers, il s'était désespérément attaché à la patrie lointaine, à la famille délaissée. Il avait écrit à son père, régulièrement, pour le tenir au courant de ses entreprises, de ses travaux, de ses espérances. Carvajan lui avait envoyé, avec une exactitude de commerçant, des réponses courtes, substantielles et froides, véritables lettres d'affaires, se terminant à peine par une phrase tendre. Des conseils toujours, hardis et pratiques, donnés avec un instinct merveilleux des situations, mais jamais un mot qui fût une allusion au passé, ou une ouverture pour l'avenir. Jamais, dans un moment d'isolement et de tristesse, il n'avait fait entendre à son fils le cri d'appel de la vieillesse qui cherche un appui: Reviens! La ténacité rude et orgueilleuse de Carvajan se retrouvait tout entière dans sa manière d'être avec Pascal. Celui-ci avait voulu partir, s'était soustrait à l'autorité paternelle: il devait et pouvait user sans limite de sa liberté.
Cependant le jour où, las de courir le monde, ayant terminé les travaux engagés, le jeune homme s'était décidé à annoncer son retour, il avait reçu de son père un billet bref, mais dans lequel éclatait une satisfaction inattendue. Pascal en éprouva une vive émotion. Il n'était point blasé sur ces manifestations de l'affection paternelle. Il la sentait vibrer sans fausse honte. Le vieillard était heureux de revoir son fils. Et un pâle éclair de joie réchauffait son cœur sec et glacé.
Pascal partit avec un double ravissement, à la pensée de rentrer au pays et d'y trouver son père plus accessible et plus doux. À lui, habitué à parcourir les grands espaces, à voyager lentement, dans des pays sauvages, la traversée rapide d'Amérique en France parut longue, le trajet en chemin de fer sembla interminable. Il fut pris d'une sorte de fièvre d'impatience. Il se donna à peine le temps de rendre des comptes à ses administrateurs de Paris, et, le soir même, il arrivait à La Neuville.
Le cœur lui battait fort en descendant de wagon; il suivit le quai de débarquement, en proie à un trouble qu'il ne pouvait surmonter. Ses yeux, obscurcis par des larmes qu'il ne retenait pas, découvrirent devant la gare un petit homme qui attendait, seul, droit et raide. Un double cri se fit entendre.
—Pascal!
—Mon père!
Et, poussés par une force invincible, ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre. Le maire de La Neuville se remit promptement de son émotion, donna des ordres brefs aux facteurs du chemin de fer, pour qu'on apportât les bagages à la rue du Marché, et, prenant son fils par-dessous le bras, il l'emmena à travers la ville, répondant distraitement aux saluts, hâtant le pas pour distancer les importuns, et ne tarissant pas de questions sur les affaires conduites par Pascal, insistant sur les résultats, et glissant sur les moyens.
Ils dînèrent tous deux et passèrent la soirée en tête à tête. Il regardait le jeune homme, l'écoutait parler avec une surprise joyeuse, et sa voix grave lui faisait vibrer quelque chose dans la poitrine. Il l'admirait, il le trouvait capable, brillant, supérieur. Quand Pascal lui avoua qu'il revenait avec six cent mille francs, part réalisée de ses bénéfices dans les entreprises menées à bien, le banquier poussa un cri de joie. Puis un nuage obscurcit son front, sa parole se glaça, et son geste s'alourdit. Une réflexion venait de se faire jour dans son cerveau: Riche, mon fils peut se passer de moi. Je n'aurai aucune action sur lui.
Or Carvajan était essentiellement dominateur. Et pour qu'il s'intéressât à quelqu'un, il fallait qu'il l'eût en sa dépendance. Cependant, cette impression fâcheuse s'effaça. Pascal avait recommencé à parler, et sa voix pénétrante et profonde agissait de nouveau. Le banquier se dit:
—Quelle impression singulière produit-il sur moi? Il a dans la parole une puissance irrésistible. Quand on l'écoute, il est difficile de ne pas se laisser gagner à son opinion. Et moi-même... Allons! c'est le premier effet, et cela passera!
Le voyageur était las: il se retira de bonne heure. Son père le conduisit lui-même au premier étage, par les couloirs obscurs et l'escalier étroit de la petite maison, et s'arrêta devant une porte que Pascal reconnut pour celle de la chambre de sa mère.
Il demeura immobile, hésitant, repris par tous ses souvenirs. Carvajan ouvrit, et l'appartement, tel qu'il était autrefois, s'offrit aux regards du jeune homme. Tout était resté dans le même ordre, comme, si, pendant tant d'années, personne n'eût pénétré dans cette pièce rendue sacrée par la mort. Les menus objets familiers étaient rangés sur la table et semblaient attendre. Le métier à tapisserie, couvert d'une toile grise, se dressait au coin de la cheminée, auprès du fauteuil préféré. La sensation que Pascal éprouva fut si vive qu'il se demanda s'il avait rêvé, si le temps passé au loin s'était vraiment écoulé et s'il n'allait pas entendre la voix de la morte. Dans l'ombre sonore de la vaste pièce, ce fut la voix de Carvajan qui parla, sèche et banale:
—Je t'ai mis ici... J'ai pensé que tu y serais mieux que dans ta chambre de garçon.
Mieux! Ainsi, c'était seulement du confort que Carvajan se préoccupait en ouvrant à ce fils la chambre de sa mère! Il n'avait pas prévu l'attendrissement qui s'emparerait de Pascal. Il ne devinait pas que trois mots venus du cœur, à cette heure de trouble profond, lui auraient rendu pour toujours son enfant confiant et soumis. Ces mots, il ne les trouva pas, et, serrant la main de son nouvel hôte, comme fait un compagnon de voyage au seuil banal d'une chambre d'auberge, il se retira.
De grand matin, Pascal fut sut pied. Mais son père l'avait devancé: il était sorti pour ses affaires. Le jeune homme en éprouva un secret soulagement. Livré à lui-même, il voulut visiter en détail la maison où s'était passée son enfance.
Il ouvrit la fenêtre et vit la rue étroite et noire, avec la même fontaine coulant sur les dalles, les mêmes boutiques avec les mêmes gens au comptoir. Le mouvement de la ville était resté tel qu'au moment de son départ. Dans l'éloignement, il entendait les modulations d'une flûte jouée par le conducteur des chèvres qui traversaient le quartier à huit heures, chaque matin. Quand il était enfant, sa mère l'appelait pour voir passer les bêtes, et, pendant quinze jours, étant malade, on lui avait fait boire de leur lait. Il entendait maintenant le tintement de la clochette du bouc qui portait sur son dos la boîte aux tasses. Au coin de la rue, soudain, le troupeau s'avança. C'était toujours l'homme d'autrefois, et l'air de flûte n'avait pas varié. Les chèvres défilèrent, faisant claquer leurs pieds fins sur le pavé, secouant leurs têtes barbues; au tournant de la place, elles disparurent; modulations et tintement se perdirent dans l'espace. Et le silence s'était fait, que Pascal écoutait encore, les yeux vagues, le cœur gonflé, comme s'il venait de voir s'éloigner sa jeunesse.
Lentement il descendit. Dans l'escalier, il se croisa avec la servante et, la regardant par hasard, il fut étonné de sa beauté. C'était une fille de vingt ans, brune au teint blanc et aux yeux bleus, qui le salua d'un sourire. Elle était mise avec coquetterie et montait de l'eau dans un grand broc de cuivre.
—Peut-être que vous cherchez votre père, monsieur Pascal? dit-elle. Dès patron-minette, il est parti pour sa ferme de La Moncelle... Il ne rentrera que pour l'heure de midi... Si vous voulez faire un petit tour, vous avez le temps, et vous gagnerez de l'appétit...
—Merci, c'est ce que je me propose, en effet...
—Alors, Monsieur, à vous revoir...
Il sortit; l'air était vif et les martinets poussaient des cris aigus en se poursuivant dans le ciel. Il gagna les hauteurs de Couvrechamps, se jeta dans les chemins boisés, se perdit dans les prés, respirant les senteurs puissantes de la terre natale, étourdi par le soleil, enivré par la brise parfumée, et conduit irrésistiblement par sa destinée sur le passage de cette belle amazone qui suivait, solitaire et rêveuse, le chemin creux de Clairefont.
Et lui, libre, insouciant la veille encore, n'ayant d'autre désir que celui d'oublier le passé et de s'accommoder du présent, de vivre calme en fermant les yeux aux choses mauvaises, il était en un instant, dès le premier jour, jeté au milieu d'orages plus violents que tous ceux jusqu'ici affrontés. Une puissance inconnue s'emparait de lui, le subjuguait, le faisait sa chose. Et voilà qu'il se trouvait une seconde fois aux prises avec son père, et plus terriblement que jamais.
On le lui avait bien dit: il arrivait au milieu de la bataille. Clairefont contre Carvajan. Le duel, engagé depuis trente ans, en était aux dernières passes, et il fallait que l'un des deux combattants tombât.
Il connaissait maintenant complètement l'histoire de son père et du marquis. Fleury, en descendant de la Grande Marnière, lui avait tout conté. Il avait pu, à l'aide de ses propres souvenirs, combler les lacunes du récit. Et bien des détails qui avaient frappé obscurément son esprit d'enfant devenaient maintenant lumineux. Il voyait Carvajan et Clairefont aux prises, nouveaux Montaigu et Capulet, dans une guerre implacable. Les moyens mis en œuvre étaient différents, comme l'époque, le pays et les mœurs. On était à La Neuville et non à Vérone, en 1880, et non en 1300. Les armes n'étaient plus l'épée et la dague, mais le terrible argent. On ne faisait point couler le sang qui éclabousse au grand jour, mais l'encre qui salit dans l'ombre. Ce n'était pas une hostilité franche, déclarée, active et bruyante, mais une lutte sourde, patiente et hypocrite, plus dangereuse que l'autre, et plus acharnée.
Il se rendait un compte exact des forces en présence et les voyait disproportionnées. D'un côté, le marquis, pauvre homme à l'âme tendre et à l'esprit troublé, ne sachant ni calculer, ni prévoir, ballotté au hasard de ses utopies, sacrifiant le positif au chimérique, et, de l'autre, Carvajan, ce cœur de pierre, ce cerveau froid et lucide, ne se décidant jamais qu'à coup sûr, et ne reculant plus, une fois engagé. C'était le combat d'un nain et d'un géant. La victoire était décidée d'avance.
Et Pascal savait par quels moyens les confédérés se préparaient à l'obtenir. Il était au centre même de l'attaque, lui qui s'intéressait secrètement à la défense. Il les voyait tous manœuvrer comme une bande de fourmis qui s'acharnent sur une bête morte et la dépouillent de sa chair jusqu'à ce que les os soient nets et blancs. Il savait ce qu'ils tenaient déjà. Tondeur avait acheté la scierie des bois de La Saucelle, cette fameuse scierie à vapeur qui avait tant fait baisser le salaire des bûcherons. Dumontier, le beau-frère de Carvajan, avait prêté cent vingt mille francs, avec hypothèque sur les admirables prairies que traverse la Thelle. Fleury, l'âme damnée de Carvajan, le Père Joseph de ce Richelieu, n'avait pas avancé de fonds, mais avait sa part faite pour les bons offices qu'il rendait continuellement, comme greffier de la justice de paix, faisant fonction de commissaire-priseur dans les ventes auxquelles aboutissaient presque toutes les affaires d'argent entreprises par le banquier. Pourtois convoitait l'entourage de son auberge et aspirait à voir les travaux reprendre à la Grande Marnière; car, depuis que les fours à chaux étaient éteints et que les ouvriers avaient été congédiés, il ne faisait plus de recettes, et les tables de sa salle étaient vides.
Quant à Carvajan, il lui fallait la terre, l'argent, l'honneur et le bonheur d'Honoré de Clairefont. Les désastres les plus effroyables lui paraissaient à peine suffisants. Il voulait voir, abattu à ses pieds, cet homme, qui l'avait humilié, et marcher sur lui. À cette exquise jouissance morale, il ne lui déplaisait pas d'ajouter, car il était toujours pratique, même dans la vengeance, la satisfaction matérielle de réaliser une spéculation admirable. Possesseur du domaine de Clairefont, il était maître du pays, dominait l'opinion, entrait au Conseil général, se faisait nommer député, et, exploitant la Grande Marnière avec les développements qu'il saurait donner à l'affaire, il créait une puissance industrielle qui devait assurer à son fondateur un avenir sans bornes.
Pascal savait à quoi s'en tenir sur l'ambition de son père. L'ex-garçon de magasin avait un orgueil silencieux et sauvage qui lui faisait juger toutes les grandeurs réservées à sa haute capacité. Les obstacles ne le gênaient point: il les tournait ou les renversait. Il était de ces hommes qui, partis de rien, arrivent à tout, et ne s'arrêtent jamais, faute de moyens. Il osait et, quand il avait échoué une fois, recommençait jusqu'à ce qu'il eût réussi.
Depuis que Pascal était revenu, le banquier se montrait agité. Il avait modifié ses habitudes, s'arrêtait pour parler aux gens dans la rue, et ne tarissait pas sur la joie qu'il éprouvait de posséder son fils. La maison de la rue du Marché prit un autre aspect. Les fenêtres, ordinairement closes, s'ouvrirent, et le logis perdit son air de mystère et de défiance. Bien plus, Carvajan se mit sur le pied de recevoir.
—Je ne veux pas que mon garçon s'ennuie chez moi, dit-il à ceux qui firent paraître un peu de surprise. Il est jeune, il a besoin de distraction. Pour un vieux loup comme moi, la maison est assez agréable; mais, pour lui, elle a besoin d'être égayée: je veux qu'il y vienne des dames... Eh! eh! Pascal a trente ans: il faut qu'il songe au mariage...
Cette idée de marier son fils s'était emparée de lui subitement. Il en parlait volontiers. Et il s'occupait de la mettre à exécution.
Il avait fait des grâces inusitées aux Leglorieux, les riches meuniers du Capendu. Mme et Mlle Leglorieux, invitées à dîner chez le maire de La Neuville, étaient devenues rouges de plaisir. Elles avaient pris le train pour Rouen et s'étaient enfermées pendant deux heures avec Mlle Siméon, la couturière de la rue Beauvoisine, la première faiseuse de la ville. La «demoiselle» de Mme Leglorieux était une grande et belle personne de vingt ans, type accompli de la race normande, blanche de peau, ayant des cheveux magnifiques, de grands pieds et de fortes mains. Elle était fille unique, et Fleury, qui connaissait, à peu de choses près, toutes les fortunes du pays, disait: Elle aura un fameux sac!
Mme Leglorieux, frémissante d'espérance, avait ouvert du premier coup son cœur à son héritière:
—Ma chère, ce doit être un mariage qui se prépare... C'est la première fois que M. Carvajan invite des dames chez lui... Jamais il n'a reçu que des messieurs... Oh! Félicie, y penses-tu!... Il a des millions, cet homme-là... Et son fils est si bien!... On dit que, comme avocat, il a un talent immense... bien plus que Me Bonnet...! S'il voulait se fixer à Rouen, il serait capable de devenir bâtonnier... Et tu dînerais à la Préfecture!
Mlle Félicie ne répondait pas, mais ses yeux devenaient humides, et, sur chaque joue, elle avait un rond rouge.
Cependant Pascal, aussitôt que son père lui laissait un instant de liberté, se dirigeait du côté de Clairefont. Il put aller rôder ainsi deux fois, vers le soir, sur le plateau, du côté du chemin où il avait rencontré Antoinette.
Il se mettait en embuscade derrière les haies, assis dans le trèfle en fleurs, chaud des derniers rayons du soleil, et il attendait. Mais la charmante fille s'était faite invisible.
Il s'enhardit jusqu'à s'avancer auprès de la grille. Le grand lévrier d'Écosse, couché paresseusement sur la terre d'un massif, dans laquelle il avait creusé un trou pour trouver un peu de fraîcheur, leva son museau effilé et poussa quelques aboiements agacés. Le jeune homme se cacha le long du mur du parc, craignant d'être vu, et, dans le silence, il entendit la voix harmonieuse d'Antoinette qui disait:
—Tais-toi, Fox. C'est quelque mendiant... Vas-tu maintenant montrer les dents aux pauvres gens?
Et la voix rude de la tante de Saint-Maurice ajouta:
—Un de ces jours alors, il nous les montrera à nous-mêmes.
Ces mots tombèrent lourdement sur le cœur de Pascal. Plus que la distance, plus que le mur de pierre, ils le séparaient de Mlle de Clairefont. La ruine, n'était-ce pas Carvajan qui la consommait?
Il s'éloigna lentement. Le soir venait, une brume légère descendait sur le bois, et, au travers des futaies de Clairefont, le soleil se couchait, jetant des lueurs sanglantes. Le jeune homme suivit le bord de la lande où il avait vu Rose battre son linge en chantant. Il aperçut le troupeau de moutons du Roussot qui broutait les pousses maigres, sous la conduite du chien noir. Le berger était couché sur sa limousine, auprès de son parc ouvert pour la nuit, et, mélancoliquement, soufflait dans une tige de sureau creusé. Il tirait de cette flûte primitive un son aigu et plaintif, qui se perdait dans l'air, semblable au cri gémissant d'un oiseau blessé.
Pascal fut découvert par l'idiot qui, se levant d'un bond, poussa deux cris stridents auxquels son chien obéit en courant sur le flanc du troupeau dispersé. Prenant son fouet, le Roussot se mit à sauter dans la bruyère avec des gestes furieux, comme si, en approchant de ses bêtes, le passant eût commis un grave méfait. Et pendant longtemps Pascal entendit sur la colline le claquement sonore du fouet alternant avec les cris du berger.
Il rentra triste jusqu'au fond de l'âme. Il n'y avait que huit jours qu'il était de retour à La Neuville. Carvajan, tout de suite, remarqua le changement qui se produisait dans l'humeur de son fils. Il l'observa d'abord silencieusement, puis il lui dit:
—Qu'est-ce que tu as? Est-ce que quelque chose ou quelqu'un te déplaît ici? On le changera, mon cher. Je veux que tu sois satisfait...
Pascal regarda son père. Il le jugea sincère. Il se dit:
—En vieillissant il s'est humanisé. Qui sait s'il ne ferait pas vraiment beaucoup pour me plaire?
Il eut la pensée de profiter des bonnes dispositions où il le voyait, et de tout lui avouer. Il était temps encore peut-être de détourner le coup suspendu sur Clairefont. Si la rentrée de l'enfant, pendant si longtemps errant à travers le monde, pouvait être le signal d'une pacification heureuse? Oh! de quelle tendresse il paierait son père, si, par condescendance pour lui, il consentait à épargner ses ennemis vaincus! Il se figurait Antoinette débarrassée de ses soucis, libre de sourire. Et ce serait à lui que la jeune fille devrait la sécurité de la vie pour son père, et le calme du cœur pour elle. Un grand attendrissement s'empara de Pascal. Sans retard, il voulut tenter l'épreuve.
—Mon père, depuis que je suis rentré chez vous, dit-il, j'admire comme tout a changé. Je vous ai retrouvé le premier de la ville... Vous avez une grande situation, et je comprends qu'elle n'est pas encore ce qu'elle peut être...
Carvajan baissa la tête en signe d'affirmation. Un rire muet passa sur son visage basané.
—Je vois cependant un point noir à l'horizon: c'est l'état d'hostilité dans lequel vous vivez avec les habitants de Clairefont... Croyez-vous qu'il soit digne de vous de prolonger une lutte qui jette du trouble dans le pays? Car, vraiment, tous ceux qui ne sont pas pour vous sont pour eux... Et c'est une véritable discorde que vous entretenez.
Le banquier baissa le nez, comme lorsqu'il ne voulait pas s'expliquer et, avec une sourde ironie:
—Je ne l'entretiendrai pas longtemps, maintenant.
Pascal ne se laissa pas prendre à l'ambiguïté de la réponse. Il savait ce que parler voulait dire, même pour Carvajan.
—J'entends, en effet, répéter partout que le marquis Honoré est à bout de ressources, et c'est justement là ce qui m'encourage à vous parler aussi nettement, quoique je sache fort bien que le sujet n'est pas pour vous plaire... Voilà des gens qui, à force de maladresses, d'excentricités, de folies, je ne vous chicanerai pas sur les causes, sont arrivés à la ruine complète. Eh bien! mon père, pour le mal qu'ils vous ont fait, que pouvez-vous leur souhaiter de plus?
La physionomie de Carvajan prit une expression de gaieté terrible. Il hocha la tête, et, levant ses yeux jaunes qui rayonnaient de haine:
—Enfant! dit-il, avec une dédaigneuse pitié. Tu ne sais pas de quoi tu parles!
Il y eut dans ces quelques mots tant d'amère et de profonde ironie, ce fut si bien le cri de la vengeance insatiable, que Pascal en demeura glacé. Il avait espéré amener le vieillard à faire un retour sur lui-même, provoquer une discussion de laquelle sortirait quelque expédient favorable. Il trouvait son père froid comme un marbre, répondant à ses attaques avec la bienveillance câline d'un homme qui cause avec un gamin. Cependant il ne se tint pas pour battu: il revint à la charge:
—Il n'en est pas moins certain que le marquis de Clairefont est actuellement un pauvre adversaire pour un combattant tel que vous...
—Hé! hé! fit railleusement Carvajan, il ne faut jamais mépriser son ennemi. Si depuis trente ans le marquis avait répété ces paroles, chaque soir, avant de se coucher, en guise de prière, il n'en serait peut-être pas où il en est.
—Mais il est vieux...
—Tiens! il a mon âge!
—Auprès de lui sont des femmes dignes d'intérêt...
À ces mots Carvajan se dressa sur ses pieds; il lança à son fils un regard aigu, et, d'une voix métallique, sa vraie voix, qui fit vibrer les nerfs de Pascal:
—Des femmes? Qui te l'a dit? Tu les as peut-être vues? Ah! ah! nous voilà gentils, si cette engeance se mêle de nos affaires! Des femmes! Est-ce qu'il n'y en a pas toujours dans le jeu du marquis? Il fallait s'attendre à ce que les cotillons entreraient en danse. Eh bien! garçon, est-ce à la vieille demoiselle de Saint-Maurice que tu t'intéresses, ou à la belle Antoinette?
Le nom de la jeune fille, jeté avec cette âpre familiarité, sonna douloureusement à l'oreille du jeune homme. Il lui sembla que l'accent avec lequel son père le prononçait était avilissant. Il voulut couper court aux commentaires, mais il n'en eut pas le temps.
—Qui t'a parlé de ces femmes? continua le vieillard avec une animation qui allait grandissante. Les aurais-tu rencontrées, par hasard? Tu cours la campagne depuis que tu es revenu, et elles sont continuellement par les chemins comme des aventurières... Ah! elles t'ont peut-être bien parlé! Elles ne sont pas honteuses... Et puis, le fils Carvajan... Bonne affaire!
Le banquier eut un rire atroce.
—Mon père, dit Pascal, je vous en supplie...
—Laisse donc! Est-ce que je ne les connais pas?... À l'heure qu'il est, elles sont capables de tout, pour de l'argent... Mais il faut se défier; ce sont des gaillardes... la jeune surtout, avec ses airs candides... et son capitaine de cavalerie qui ne l'épouse pas! Ah! ah! va, mon petit! C'est du vilain monde... Ne t'en occupe pas. Tu te ferais rouler... Il faut la poigne du vieux Carvajan pour en venir à bout, et encore ce n'a pas été sans peine! Si tu crains le tapage que fera l'écroulement de cette vieille bicoque lézardée, craquelée, vermoulue, qui s'appelle la maison de Clairefont, va faire un tour à Paris... Tu es jeune: il faut t'amuser. Mais, crois-moi, n'essaie jamais de changer de place les quilles de ton père... Certes, je t'aime bien... Mais tu pourrais tout de même recevoir la boule dans les jambes!
Pascal voulut faire un dernier effort, parler encore. Mais sa belle voix profonde n'exerçait plus aucune séduction. Dès qu'il s'agissait de sa haine, le vieillard avait une armure de diamant sur laquelle tous les coups, même les mieux portés, s'émoussaient.
—D'ailleurs, ajouta-t-il avec une fausse bonhomie, toute ta sensiblerie est inutile... Il n'y a pas auprès du marquis que des femmes... Il y a aussi un grand gaillard de vingt-huit ans, fort comme un bœuf et qui, du reste, jusqu'ici n'a employé sa force qu'à faire des sottises... Mais s'il veut travailler, il en a le droit... Nous savons, toi et moi, comment on fait... J'ai commencé par balayer la boutique du père Gâtelier... Et toi, mauvaise tête, tu as fait le tour du monde... Qui est-ce qui empêche ce beau fils de reconstruire l'édifice de la fortune paternelle? Hé! hé! nous le jugeons peut-être mal, ce garçon! Qui sait s'il n'a pas une autre vocation que celle d'assommer les garçons d'écurie et de rosser les braconniers, entre deux petits verres de cognac?... Je serais ravi qu'il eût des capacités cachées, et qu'un beau matin il prouvât qu'il peut être bon à quelque chose...
Carvajan fit une courte pause, son visage devint dur et sombre; puis, avec un geste net et tranchant comme un coup de couperet:
—Mais s'il est à la fois, comme tous les siens, incapable et malfaisant, il faut qu'il tombe et disparaisse. Dans notre société moderne, telle qu'elle est organisée, il n'y a plus de place pour les vicieux et les fainéants.
Ainsi, pour se couvrir aux yeux de son fils, le maire de La Neuville prétendait donner une portée sociale à son œuvre de rancune. Ce n'était plus Carvajan écrasant Clairefont. C'était la démocratie laborieuse triomphant de la noblesse inactive, et, à grand coups de serpe, taillant dans les pousses parasites dont l'enlacement étouffait le pays.
Si rudement repoussé, Pascal voulut donner le change à son père et prit un air fort détaché. Ce qu'il en avait dit, après tout, c'était par un excès de scrupule. La famille de Clairefont lui était fort indifférente. Il ne connaissait pas ces gens-là et n'avait aucune envie de les connaître. Carvajan le laissa parler et ne souffla plus mot. Il se promettait de faire surveiller Pascal par quelqu'un de ses affidés, rôdeur de broussailles, habile à suivre une piste. Mais le jeune homme faisait en même temps un raisonnement semblable et prenait la résolution de ne plus aller, pendant quelque temps, se promener sur la colline.
Tous deux restèrent donc en présence, s'observant sourdement comme des adversaires, déjà séparés par des arrière-pensées, doutant l'un de l'autre, Carvajan craignant d'avoir une seconde fois à lutter contre ce qu'il appelait la pruderie de son fils, Pascal perdant en un instant toutes ses illusions et voyant reparaître avec un grand serrement de cœur le tyran qui lui avait fait, une fois déjà, fuir la maison natale.
Le dîner auquel le Maire avait convié les notables de La Neuville pour fêter le retour de l'enfant prodigue eut lieu avec beaucoup d'apparat. Il n'est rien de tel que les avares pour se mettre exceptionnellement en dépense. Les somptuosités du menu causèrent de l'émerveillement dans un pays où les repas de cérémonie durent quatre heures et peuvent faire concurrence aux légendaires noces de Gamache.
Le sous-préfet était présent. Il n'avait point osé se dérober à l'invitation qui lui avait été envoyée. Le service fut fait par des maîtres d'hôtel venus de Rouen, et dont la tenue imposa tellement à Dumontier aîné, le beau-frère de Carvajan, qu'il ne put, malgré les coups d'œil furibonds de sa femme, s'empêcher de leur dire, chaque fois qu'ils lui changèrent son assiette: Merci, Monsieur.
Commencé froidement dans cette salle à manger sombre, démeublée pour la circonstance, car on se trouva vingt-deux à table, le dîner s'anima peu à peu, et lorsque, avec le rôti qui avait été précédé de plusieurs entrées, on commença à verser les vins de Bourgogne, les langues se délièrent et la conversation devint très bruyante.
Fleury, qui n'était séparé du fils de la maison que par Mlle Leglorieux, entreprit de faire briller le jeune homme et le poussa sur l'Amérique. Mais il le trouva rebelle à toutes ses tentatives. Taciturne et absorbé, Pascal parut décidé à ne pas se livrer. Le milieu dans lequel il était lui fit horreur. La perspective de vivre avec ces gens, dont les manières, le langage, les idées, le choquaient si violemment, lui sembla effroyable. Carvajan, froid et sévère, sobre de gestes et de paroles, avait la distinction fière et menaçante d'un prince, comparé à ceux qui l'entouraient. Toute cette gaieté triviale et basse, qui montait comme une boueuse marée, écœura Pascal et le plongea dans une profonde tristesse.
La jeune Mlle Leglorieux se tortillait auprès de lui, épanouie et rouge comme une pivoine, s'étudiant à être élégante, buvant, le petit doigt en l'air, choisissant ses mots et tombant dans une afféterie ridicule. Tondeur, sanglé dans un habit noir qui le mettait au supplice, était devenu violet et accompagnait chacune des plaisanteries de l'ignoble Fleury d'un rire étouffé d'asthmatique. Mme Leglorieux versait dans l'oreille de Carvajan des confidences très détaillées sur les talents de sa fille et sur la fortune qu'elle avait à attendre de deux grands-oncles, riches fermiers du pays de Bray.
—Oui, monsieur le maire, je peux le dire, Félicie sera un parti de première classe, et tel qu'on n'en pourra pas trouver un pareil dans le canton... Dieu merci, son père et moi, nous nous portons bien... Mais elle n'en aura pas moins trois cent mille francs en se mariant... Ah! mais!... Et vous savez comment on l'appelle à La Neuville? La demoiselle aux héritages! C'est qu'elle en aura, voyez-vous... sans compter le nôtre... le plus tard possible, comme de juste!
Elle se mit à rire, et les tire-bouchons de cheveux noirs, qui lui pendaient de chaque côté du visage, voltigèrent évaporés. Carvajan la regardait en écoutant d'un air tranquille.
Pascal, qui tendait l'oreille, eut la fantaisie de comparer la mère à la fille. Et, avec stupéfaction, il constata une désolante ressemblance: même taille, même carnation, mêmes traits. Il voyait là, dans Mme Leglorieux, Félicie telle qu'elle serait à quarante ans, épaissie, couperosée, éraillée, abêtie par les grasses et lourdes mollesses de la vie de province. Et c'était une telle femme qu'on lui destinait!
Il raisonna froidement. Qu'y avait-il là de surprenant? N'était-ce pas normal, et devait-il espérer une autre union? La jeune fille n'était-elle pas de son monde, de son pays, et pouvait-on trouver mieux en cherchant? Fils de paysan enrichi, était-il réservé à un mariage de grand seigneur? N'avait-il pas, entraîné par son imagination, porté ses regards plus haut qu'il ne lui était permis?
Il oublia tout ce qui l'entourait, le bruit croissant des conversations et des rires, l'animation plus ardente des convives; il se figura qu'il était seul dans un coin de parc silencieux et ombragé. Une silhouette de jeune fille passa devant ses yeux, douce, effacée, enveloppée d'un nuage léger, comme dans un songe. Et c'était elle qu'il aimait, elle seule. Il se sentait prêt à tout tenter pour l'obtenir. Rien ne lasserait sa patience, rien n'affaiblirait son courage. Il finirait par user les résistances, par désarmer les colères, et il serait heureux!
Il frissonna à cette pensée. Quelle douceur ce serait de sentir la main fine de cette adorable créature se poser sur son bras tremblant! Et quelle ivresse de marcher dans la vie à ses côtés! Ne voir qu'elle, ne penser qu'à elle, se fondre éperdument en elle, et n'avoir plus ni désir ni espoir qui ne fût pas elle. Être son époux, ne la quitter jamais que pour revenir plus vite et plus tendrement à ses pieds, maître avide de se faire esclave. La voir s'épanouir dans la maternité triomphante, et avoir de cette femme adorée des enfants, blonds, roses, joyeux, impérieux et câlins comme elle, et se sentir le cœur à peine assez grand pour contenir tout l'amour que ces êtres divins sauraient inspirer! Afin que ces anges pussent vivre sans chagrin et sans souffrance, il faudrait un paradis, quelque lieu béni plein de lumière tiède, d'air embaumé et de soleil radieux. Les arbres se pencheraient pour caresser de leurs branches fleuries les fronts délicats. Les oiseaux chanteraient des chansons choisies pour charmer les oreilles attentives. Le sable se ferait plus moelleux pour ne pas blesser les petits pieds mutins et joueurs. Rien de ce qui existait dans la nature ne serait assez pur, assez beau, assez bon pour Antoinette et les chérubins qui naîtraient d'elle.
Une acclamation violente, retentissant autour de Pascal, l'arracha à sa délicieuse rêverie. Tous les convives de son père s'étaient levés et, choquant leurs verres, buvaient à son heureux retour. Mme Leglorieux, agitant ses frisures, lança à Carvajan un regard victorieux semblant lui dire:
—Vous l'avez ramené. À nous de le garder!...
Fleury, après s'être courbé devant le sous-préfet avec une basse obséquiosité, pour s'excuser de la liberté grande, entamait un speech préparé à l'avance et qu'il affectait d'ânonner, pour lui donner un air d'improvisation. Il y faisait des allusions mal déguisées à la lutte engagée entre Clairefont et Carvajan, insinuant que le maire de La Neuville avait été depuis de longues années le défenseur des libertés communales menacées par les derniers représentants de l'ancienne oppression féodale...
—Un jour viendra, qui n'est pas loin peut-être, dit-il en terminant, où, admirable prix de cette résistance triomphante, la prospérité s'étendra sur tout le pays... Et c'est à M. Carvajan, au maire de La Neuville, que ce résultat merveilleux sera dû... Je n'en veux pas dire davantage... D'ailleurs, vous m'avez compris... Joignez-vous donc à moi, et buvons à la santé de notre excellent ami.
—À sa santé!
—Marchez! il est d'un bon bois! Je m'y connais, clama Tondeur.
Fleury avait dit vrai. Ils comprenaient tous. Et les visages enflammés, les yeux brillants, exprimaient bien la convoitise éveillée. Tous ils étaient prêts pour la curée. Car c'était de la Grande Marnière, toujours, qu'il s'agissait. La source de richesse jaillirait de la colline, et chacun des associés à l'œuvre de ruine y puiserait largement.
Le silence se fit: Carvajan répondait. Il était debout, grave, et de ses lèvres les paroles tombaient froides et mesurées. Il se défendait modestement de l'honneur qu'on voulait lui faire, en attribuant à sa faible initiative les avantages précieux que l'avenir promettait. Il avait eu d'utiles collaborateurs... D'ailleurs, il était satisfait d'avoir obtenu l'approbation générale; car le but qu'il avait eu devant les yeux, c'était uniquement l'intérêt de ceux qui se trouvaient autour de lui...
Il mit la main sur son cœur, avec une onction d'apôtre prêt à s'immoler pour l'humanité. Transportés, ses convives applaudirent de plus belle.
Pascal avait assisté à cette scène avec une stupeur pleine de doute. Il se demanda s'il rêvait, ou si, jusqu'alors, de fausses apparences ne l'avaient pas abusé.
Mais la figure de singe de Fleury, contractée par un sourire silencieux, frappa son regard. Il se rappela les confidences que le greffier lui avait faites. Tout ce qu'il venait de voir était donc une odieuse comédie; tout ce qu'il avait entendu était un éhonté mensonge.
Le dégoût lui souleva le cœur. Il se souvint de la vie libre, large et franche, qu'il menait quelques semaines auparavant. Les vastes plaines de l'Amérique s'ouvrirent de nouveau devant lui, comme pour l'appeler dans leurs solitudes verdoyantes et calmes. Une sensation de repos frais et sain l'enveloppa de ses douceurs caressantes. Il lui sembla que le vent parfumé des savanes passait sur son front et calmait les orages de sa pensée. Pourquoi était-il revenu? Que faisait-il dans cette fange? Il retrouva en lui-même sa force des anciens jours, alors que rien au monde ne lui eût fait accepter la complicité dans une infamie.
Un enthousiasme subit gonfla son cœur, il se sentit maître de sa conscience, supérieur à tout ce qui l'entourait, sûr d'échapper à l'avilissement qu'on songeait à lui faire partager. Il se jura à lui-même de tout quitter, famille, foyer, patrie, et d'aller ensevelir ses rêves dans les pays d'où l'on ne revient pas. L'avenir lui apparut comme un abîme obscur. Et sans hésitation, sans faiblesse, il se décida à y engloutir sa vie.
On se leva de table. Le cabinet de Carvajan, cette salle de torture, dont les murailles avaient été frappées par tant de soupirs et de gémissements, était brillamment éclairé. Le bureau du maître, débarrassé de ses paperasses, avait été rangé dans un coin. Des fauteuils et des chaises entouraient la cheminée. Un piano occupait l'entre-deux des croisées. Le logis maussade et sombre s'emplissait de lumière et de bruit. Dans la rue, des badauds émerveillés regardaient ce spectacle inattendu: les fenêtres de Carvajan étincelantes, et écoutaient les accords d'une valse tapotée par Mlle Félicie. Des invités sonnaient avec mystère, comme s'ils craignaient de se tromper. C'était bien là, pourtant. Le maire de La Neuville restait chez lui, et tous les notables arrivaient les uns après les autres, la mine échauffée et le regard curieux.
Dans un angle, Pascal, assis sur une chaise, écoutait d'une oreille distraite les propos de son oncle Dumontier. La fenêtre était ouverte, et, par les fenêtres, des vols de petits papillons de nuit entraient et se mettaient à tourner autour des bougies, brûlant leurs ailes à la flamme. Et, les regardant, Pascal se disait qu'il en avait été ainsi du pauvre marquis, et que, maintenant, il n'avait plus assez de force pour échapper à l'embrasement définitif. Le nom de Clairefont prononcé tout près de lui attira l'attention du jeune homme. Dans l'embrasure, au coin du piano, il aperçut son père qui causait avec M. Malézeau.
—Vous savez, monsieur Carvajan, je ne suis pas homme à vous donner un conseil à la légère, disait le notaire; eh bien, n'usez pas de rigueur envers M. de Clairefont, donnez-lui quelques facilités...
—Qu'entendez-vous par là? demanda le banquier.
—Monsieur, ne le poussez pas l'épée dans les reins, comme vous le faites depuis un an; laissez-le respirer, ou, en un mot, accordez-lui du temps...
—Le puis-je? Ce n'est pas moi qui ai prêté. Je ne suis que tiers porteur, et si je fais de la générosité avec le marquis, pendant ce temps-là mon gage peut se déprécier. Je peux arriver à perdre...
—Vous ne le pensez pas!
—Il faut toujours le penser.
—Qui sait si, au contraire, avec un peu de répit, M. de Clairefont ne parviendrait pas à s'acquitter d'une partie de sa dette?...