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La Grande Marnière

Chapter 12: V
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About This Book

Set in a rural provincial landscape, the narrative balances vivid countryside description with scenes of village fêtes to explore intersecting tensions of love, ambition, and social standing. A composed yet melancholic young woman moves through lanes and gatherings, meets a stranger, and becomes drawn into romantic complications and local rivalries. Alternating pastoral calm with charged public events, the work examines how private hopes, jealousies, and moral obligations are shaped by community expectations, property interests, and the pressure to preserve reputation.

À ces mots, Carvajan, qui s'était montré, depuis le commencement de l'entretien, froid et rogue, devint souriant et patelin. Il prit Malézeau par le bras, s'appuyant familièrement sur lui, le caressant du regard et l'enlaçant du geste.

—Est-ce qu'il y a du nouveau? Contez-moi donc cela! Est-ce que le baron de Croix-Mesnil se décide à épouser?... L'eau va-t-elle revenir au moulin?...

Déjà le notaire se repentait d'avoir éveillé l'attention de Carvajan. Il se sentit trop avancé et voulut battre en retraite. Mais le banquier n'était pas homme à lâcher prise facilement. Insinuant et impérieux tout ensemble, priant et commandant à la fois:

—Allons, Malézeau, il faut être sincère... Le marquis vous a mis au courant de sa nouvelle découverte? Peut-être vous a-t-il montré le fameux fourneau?

—Comment savez-vous?...

—Est-ce que ce n'est pas mon métier de tout savoir? s'écria Carvajan avec impatience... Voilà six semaines qu'on me fatigue les oreilles avec cette histoire. On dit que c'est très surprenant, qu'au moyen d'un nouveau système de grilles, le marquis arriverait à brûler des copeaux mouillés, et à développer une chaleur extraordinaire... Est-ce vrai?

Le notaire, très troublé, gardait le silence. Le maire le secoua vivement et, les yeux étincelants, la voix rude:

—Eh! répondez donc carrément! Le silence est un aveu aussi bien que les paroles! Avez-vous vu l'appareil? Est-ce certain? Un ingénieur que j'ai consulté prétend que ce serait une application merveilleuse pour certaines industries...

L'animation de Carvajan était si vive, cet homme, ordinairement maître de lui, montrait son ardent désir de savoir avec tant d'abandon, que Malézeau espéra tirer parti de la situation en faveur de son client. Peut-être, en donnant à entendre que les résultats de l'invention du marquis seraient considérables, arriverait-il à intimider le banquier, et à l'amener à composition. Il lui jeta par-dessus ses lunettes d'or le regard papillotant de ses yeux louches, et, s'expliquant avec une lenteur calculée:

—J'ai vu en effet le brûleur dont il s'agit... Il est fort curieux... Le marquis a eu la bonté de l'allumer devant moi...

—Le modèle est-il important? Enfin, est-ce un joujou, ou peut-on se fier raisonnablement à l'épreuve qui en est faite?

—C'est un modèle très sérieux que M. de Clairefont a adapté au fourneau de son laboratoire... Il s'en sert pour ses travaux de chimie... Je suis convaincu qu'il fonctionnera aussi bien en grand qu'en petit... Voyez-vous, j'entrevois dans un avenir très prochain M. de Clairefont remis à flot... Si vous voulez mon opinion sur lui, c'est un homme remarquable, et il y aura peut-être plus à gagner en se mettant avec lui que contre lui.

—Oh! oh! fit Carvajan, en soulageant par un sifflement sa poitrine oppressée. Vraiment! c'est un homme si remarquable que cela, ce brave marquis! Eh bien! j'en suis charmé pour lui!... Parmi toutes ses découvertes, qu'il en fasse donc une qui me plaira plus que toutes les autres: celle de l'argent qu'il me doit, et que je voudrais bien toucher!... Vous êtes encore un particulier un peu bizarre, vous, Malézeau, de venir me débiter froidement de pareilles calembredaines... Un homme remarquable!... Eh bien! c'est moi qui vous le dis, et vous savez que je ne menace jamais en vain, si cet homme remarquable n'est pas en mesure de faire face à l'échéance qui tombe à la fin de ce mois, c'est-à-dire trois jours après la Saint-Firmin, je le fais exproprier, lui et sa noble famille, de son noble château... Cela aussi vrai que je me nomme Carvajan.

Il s'était excité encore en parlant, et son visage basané avait pris une teinte livide, ses yeux flambaient de haine, et ses mains étaient agitées d'un tremblement. Il fit une pause, dévisagea le notaire, et, d'une voix railleuse:

—Si le brûleur est une merveille, Malézeau, c'est moi qui l'exploiterai, mon bon... Et soyez tranquille, j'en tirerai meilleur parti que votre vieil utopiste de marquis...

Comme le notaire ouvrait la bouche pour tenter un suprême effort en faveur de son client:

—Ça suffit, dit Carvajan d'un ton tranchant. Jusqu'à la fin du mois, ni plus, ni moins! Vous pouvez le lui dire... Et qu'il se souvienne... car, moi, je n'oublie pas!

Il leva son doigt à la hauteur de sa joue et montra, avec un amer sourire, une petite ligne blanche qui tranchait sur le brun de son visage, trace toujours visible du coup de fouet reçu trente ans auparavant dans la nuit de la Saint-Firmin.

Sans ajouter une parole, il quitta le notaire, traversa les groupes de ses invités et rejoignit le sous-préfet, profondément enfoncé dans une conversation administrative avec l'agent voyer. Alors Pascal, dans le désordre de ses pensées, pesant les griefs de son père et ceux du marquis, en vint, plein d'angoisse, à les trouver égaux. Oui, les torts de M. de Clairefont avaient été graves, et les rancunes de Carvajan étaient légitimes. Hélas! entre ces deux hommes l'abîme n'en était que plus profond. Jamais une volonté humaine n'arriverait à le combler. Et, victimes de cette inimitié implacable, les enfants, qui étaient innocents et auraient pu s'aimer, se voyaient condamnés à la discorde et à la haine. Tout ce bruit qui l'entourait lui fit horreur. Il put sortir sans être remarqué, et gagner la rue redevenue déserte.

L'air était calme et doux. Dans le ciel transparent, les étoiles brillaient. Il s'assit sur un banc de pierre, auprès de la fontaine qui coulait avec un léger murmure; tout se taisait, et, dans cette solitude de la ville endormie, ne trouvant que tristesse dans son passé, n'attendant que tristesse de son avenir, maudissant le marquis, rougissant de son père, résolu à chasser de son cœur le souvenir d'Antoinette, Pascal désespéré laissa tomber sa tête entre ses mains, et se mit à pleurer.


V

L'assemblée de La Neuville, cette année-là, fut particulièrement brillante. La récolte s'annonçait bien, les branches des pommiers pliaient sous les fruits, les pluies du printemps avaient rendu les foins savoureux et abondants. Le marché aux bestiaux avait vu ses cours très soutenus, et les génisses se payaient couramment vingt-cinq pistoles. Un vent de gaieté passait sur la ville, une animation inusitée mettait en branle ses habitants lourdauds et casaniers. Les rues étaient encombrées, les boutiques s'ouvraient hospitalières, les paysans, d'un pas traînant, le nez en l'air, la blouse neuve, d'un bleu noir, ballonnant sur le dos, s'en allaient le long des trottoirs, suivis de leur femme et de leurs filles, en bonnet de fête à grandes aiguilles d'or.

À l'entrée du faubourg, devant l'auberge du Cygne d'argent, un cercle de cabriolets et de tapissières, les brancards en l'air, s'élargissait d'heure en heure, pendant que, dans une petite prairie, attachés à des piquets, les chevaux, leurs harnais sur le dos, le mors défait et pendant, broutaient l'herbe, se fouettant les flancs de leur queue pour chasser les mouches. À chaque instant, une charrette ou un bog sonnant la ferraille arrivait, couvert de poussière, conduit par un fermier, la casquette sur l'oreille, le cigare mâchonné à la bouche. Et c'étaient des appels et des exclamations.

—Tiens! c'est maître Levasseur... Comment va en hui?...

—Hé, Jean-Louis! ohé!

—Ah! bon sang, vieux malin! T'as bien fait de vendre tes pommes l'année dernière... La razière ne sera pas chère.

—Prenons-nous un café? Lebourgeois, veille à ma jument... Un double d'avoine, et à boire dans une demi-heure...

L'aubergiste, sa femme et son garçon d'écurie, affairés, allaient de la salle à la cave et de la cave à la grange. Des cris terribles partaient du rez-de-chaussée, comme si on s'égorgeait, et c'était simplement une vente de bestiaux qui se traitait entre amis. Dans l'air, une violente odeur de friture se répandait avec des nuages de fumée bleue s'échappant de la cuisine, et, sur la fenêtre, dans une manne, des douzaines de douillons dorés, sortant du four, achevaient de refroidir. Derrière la toile d'une baraque, les détonations d'un tir se faisaient entendre; un jeu de chevaux de bois jetait à l'écho les aigres harmonies de son orgue poussif, et, sur le haut d'une voiture à capote, derrière laquelle était installé un valet armé d'une trompe de chasse, un dentiste, brandissant un sabre, appelait les badauds, expliquant, avec une faconde populacière, qu'à l'aide de «cet engin meurtrier» il extrayait les molaires les plus récalcitrantes, sans difficulté et sans douleur.

—Un dentiste de la ville, pour vous éblouir, vous parlerait de pied-de-biche, vous offrirait le davier, vous conseillerait la clef de Garengeot, criait-il d'une voix enrouée... Ignorance et imposture! Pour l'opérateur, l'outil n'est rien... La main est tout! Avec son instrument perfectionné, il pourrait vous «fraxer» l'alvéole et vous briser l'os dentaire. Et moi, Messieurs, avec un sabre, avec un clou, avec une épingle... le temps de le dire... et, pour cinquante centimes, je vous aurai soulagé!...

Et la trompe du valet rugissait sa fanfare, pendant qu'un paysan, rouge et suant d'émotion, montrait au tourmenteur sa mâchoire aux dents gâtées par le cidre.

Des camelots vendant des peignes, des brosses, des miroirs de poche en plomb, des bonnets de linge pour les femmes, des éponges et des étrilles pour les chevaux, avaient étalé leurs marchandises sur le revers gazonné d'un fossé. Dans une voiture longue, étroite et basse, tout un assortiment de faïences et de verreries, depuis les plats communs en terre de pipe, jusqu'aux services à fleurs qui ornent si gaiement les vaisseliers, depuis le verre massif qui roule sur les tables de cabaret jusqu'au verre à pied gravé, sur lequel un renard saute au travers des pampres et des grappes. Un ferrailleur vendait sur le bord de la route des marmites en fonte, des fers à repasser, des marteaux, des scies et des merlins. Et, entourés d'une corde, piétinant dans la poussière, bêlant de faim, des moutons attendaient qu'on vînt les emmener.

Sous les tilleuls de la promenade, un maquignon faisait courir son cheval, tapant avec un fouet sur le feutre dur de son chapeau, pour actionner l'animal qui se cabrait et pointait aux mains du palefrenier chargé de le produire.

Un soleil ardent couvrait la fête de ses rayons de feu. La terre brûlait les pieds, pas un souffle de vent ne balayait les odeurs fortes des bêtes, et, de la grande place aux barrières, une foule bruyante circulait, se partageant entre les affaires et les plaisirs.

Aux abords de la mairie, la compagnie des pompiers, en tenue, était massée, et dans la grande salle de l'école, ornée de drapeaux tricolores, une distribution de prix, clôturant un congrès pomologique, avait lieu sous la présidence du sous-préfet.

Carvajan avait lu un discours chaudement applaudi, et, aux accords violents de la fanfare de la ville, la cérémonie prenait fin. Un commandement bref retentit. Les pompiers se mirent en ligne, et le clairon sonna aux champs sur le passage des autorités.

Le cortège, marchant lentement, se débandait peu à peu. Les gros fermiers, rougeauds, s'arrêtaient pour attendre un compère, et, par petits groupes, stationnaient sur la place. Le sous-préfet, au coin de la rue du Marché, s'adressant à Carvajan qui marchait à ses côtés:

—Vous verra-t-on ce soir à la fête, monsieur le maire?

—Mais, sans doute, monsieur le préfet. D'abord c'est mon devoir, et ensuite c'est un usage à La Neuville d'aller faire un tour d'une heure au bal...

—Eh bien! donc, je viendrai, dit le sous-préfet, puisque vous pensez que c'est utile...

—Vous ferez plus en une heure, là, pour vos élections, qu'en trois semaines de tournées. Vous trouverez tous les gros bonnets de la campagne. Et soignez les pompiers, monsieur le préfet... Ils sont influents. On ne sait pas tout ce qu'on peut obtenir par les pompiers!...

—Je vois que vous connaissez à fond la question, dit gaiement le fonctionnaire. D'ailleurs, à marcher avec vous, il n'y a jamais qu'à gagner.

Carvajan changea de visage, soupçonnant une raillerie. Il regarda le sous-préfet, le vit gracieux et souriant. Il se dit: À quoi vais-je penser! Qui lui donnerait l'audace de s'attaquer à moi? Ne sait-il pas que, si je voulais le battre en brèche, je pourrais le faire facilement sauter?

Une sombre joie passa sur son front. Il était bien le maître, dans cette ville où on l'avait connu garçon de magasin, presque domestique. Nul ne devait lui résister. Et ses ennemis verseraient avant peu des larmes de sang. Il se retourna vers ceux qui le suivaient, et dit avec le ton d'un maître:

—Messieurs, nous nous retrouverons ce soir au banquet municipal...

Puis il prit la petite rue et se dirigea vers sa maison. Il était midi, et devant l'église, il donna dans la sortie de la grand'messe. Les femmes et les filles s'en allaient, causant, avec un bourdonnement de ruche. Elles étaient vêtues de leurs robes de cérémonie, coiffées de chapeaux à fleurs ou de bonnets couverts de rubans, et portaient gravement leur paroissien. En passant près du maire, elles chuchotaient plus bas. L'impression de terreur que Carvajan jetait autour de lui se retrouvait même chez ces femmes qui, cependant, n'avaient rien à craindre. Il sourit. Il ne lui déplaisait pas de se sentir redouté: il voyait là une preuve de son pouvoir. Découvrant des figures de connaissance, il distribua d'un air grave quelques coups de chapeau. Et, suivi par les volées retentissantes des cloches, il hâta le pas.

Quand il eut dépassé la fontaine, au moment de lever le marteau de la porte, il s'arrêta. De loin, à l'autre bout de la rue, il venait d'apercevoir Pascal qui s'avançait lentement. Tout, dans la démarche du jeune homme, révélait la préoccupation et l'ennui. Depuis qu'il était rentré à La Neuville, son teint bistré avait pâli, et ses joues semblaient amaigries. Rien de tout cela n'avait échappé à Carvajan, et, regardant son fils venir d'un pas traînant, il se demandait si c'était le même garçon alerte et vigoureux qu'il avait vu arriver quelques jours auparavant.

Ils se trouvèrent face à face devant la maison. Pascal ne put réprimer un tressaillement en voyant son père. Il s'efforça de lui montrer une figure calme. Mais ses traits contractés ne se détendirent pas, et il resta troublé et soucieux.

—Tu viens de la fête? demanda Carvajan, en examinant son fils avec attention.

—Oui, mon père, dit Pascal qui semblait sortir d'un rêve.

—As-tu faim?

—Ma foi, oui...

Ils se mirent à table. Carvajan pensait: Il ne s'est seulement pas aperçu qu'il y avait fête aujourd'hui à La Neuville. Il est allé encore du côté de Clairefont. La poussière crayeuse qui couvre ses souliers est celle de la Grande Marnière. Quel projet roule-t-il donc dans sa tête? Il se défie de moi, c'est évident. Chaque fois que je l'interroge, il ne me répond pas un seul mot qui ne soit un mensonge. Il craint même de me regarder, tant il a peur que je devine ses pensées dans ses yeux.

Pascal, en effet, assis de l'autre côté de la table, le nez dans son assiette, mangeait distraitement. Décidé à quitter le pays, il n'avait pu résister au désir de parcourir une fois encore la colline de Clairefont. Il était sorti aussitôt qu'il avait vu son père se diriger vers la mairie, et, par le sentier qui traversait la Grande Marnière, il avait gagné le plateau.

Il ne voulut pas, comme les autres jours, se cacher aux alentours du parc. Il craignit d'être rencontré. Une chaleur lui montait à la gorge, à la pensée de se trouver face à face une seconde fois avec Antoinette. De quel front oserait-il l'attendre? Et quelle opinion aurait-elle de lui, si elle le surprenait aux abords du château, guettant comme un rôdeur.

Il pensa que la jeune fille irait certainement à la messe, et, dès neuf heures, il entra dans la petite église du village. Assis sur un banc de bois enveloppé d'ombre, il était presque impossible à reconnaître. Il demeura là, très patiemment, regardant les ornements de l'autel, les tableaux de la nef, les vitraux du chœur, et découvrant dans chacun d'eux une trace de la générosité pieuse des châtelains de Clairefont: inscriptions sur les murailles, chiffres peints dans les verrières, tout parlait d'eux et racontait l'histoire intime de leur vie.

Sur une plaque de marbre blanc, auprès d'un confessionnal, ces mots inscrits en lettres d'or sautèrent aux yeux de Pascal: Le Seigneur m'a conservé ma fille bien-aimée. Que son saint nom soit béni! et, au-dessous, cette date: 1872, et ce nom: Honoré de Clairefont. C'était quelque ex-voto, placé là par le marquis à la suite d'une grave maladie d'Antoinette.

Et, dans l'obscurité mystérieuse de l'église, la pensée de Pascal s'exalta, il eut une sorte d'hallucination. Il lui sembla qu'il était emporté vers le château par une force qui paralysait sa volonté. Il entra, se dirigea vers la chambre de la jeune fille, et sur son lit, pâle, les traits creusés, il la vit près de mourir.

C'était bien elle, encore toute petite, mais déjà charmante. Un vieillard que le jeune homme ne connaissait pas, mais dans lequel il devina le marquis, était assis au chevet de la malade. De grosses larmes roulaient dans ses yeux, pendant qu'il pressait une main effilée et blanche. Ses lèvres se mirent à remuer comme pour une prière, et Pascal comprit qu'il demandait du fond de l'âme à Dieu de sauver son enfant.

Et comme si la volonté divine se fût instantanément manifestée, le visage d'Antoinette se colora, ses yeux s'ouvrirent, animés et brillants. Et elle fut soudain transfigurée. Ce n'était plus la petite malade, que le jeune homme avait maintenant devant lui, c'était la belle jeune fille qu'il avait rencontrée dans le chemin creux, celle qu'il adorait et redoutait à la fois, et pour laquelle, sans hésiter, il eût donné sa vie.

Il fit un effort pour chasser cette vision, pour reprendre possession de lui-même. Il força ses yeux à fixer un objet réel, et sa vue tomba de nouveau sur la plaque de marbre blanc, et il en répéta l'inscription, comme s'il adressait à Dieu des actions de grâces pour avoir sauvé Antoinette. N'était-ce donc pas afin qu'il la vît et l'aimât, que la mort avait été écartée d'elle? Mais s'il devait l'aimer, alors pourquoi devait-elle le haïr? Il se leva, et lentement gagna les rangées de chaises qui s'ouvraient vides en face de l'autel. Au milieu de la première, un prie-Dieu de bois noir, garni d'un coussin de velours bleu, attira son attention. Il s'approcha, certain que c'était là qu'Antoinette priait. Il se courba à la place où elle s'agenouillait elle-même et, voyant que la tablette du prie-Dieu formait un coffre, il l'ouvrit, et, près d'une bourse de quêteuse il aperçut le livre de messe. Il le prit d'une main tremblante. Il était petit, couvert en maroquin blanc, et à fermoir d'argent. Sur la garde de moire se trouvait inscrite une date: celle de la première communion. Le reste était virginal et immaculé, comme l'âme d'Antoinette. Pascal ne put résister au désir de parcourir ce livre, espérant y surprendre quelque trace des pensées de la jeune fille. Des images de piété marquaient seules les pages. Une sainte Antoinette portait cette dédicace: À ma chère sœur. Robert de Clairefont. Et devant ces tendres et naïfs souvenirs, Pascal se sentit pris d'un profond attendrissement. Il se reprocha sa curiosité, comme une action mauvaise: il lui sembla qu'il commettait une odieuse profanation. Il referma le livre, et, le front appuyé sur ce muet confident des déceptions et des espérances, il pria.

Peu à peu, le calme revint dans son cœur. Il se sentit plus maître de lui, plus sûr de bien faire. Il se releva, et avisant la bourse préparée dans laquelle, sans doute, Mlle de Clairefont devait, le jour même, recueillir les offrandes des fidèles, il y glissa son aumône, puis, refermant le prie-Dieu, il regagna sa place dans le coin obscur de l'église.

La cloche commençait à sonner; le sacristain parut dans le chœur, allumant les cierges, et la nef sombre s'étoila de flammes tremblantes. De lourds piétinements se traînèrent sur les dalles, des chaises remuées grincèrent dans le vide sonore de la voûte, et peu à peu les arrivants se groupèrent. Comme le prêtre sortait de la sacristie, un bruit de pas léger effleurant la pierre fit tressaillir Pascal. Il se tourna avidement vers le porche, et là, avec un affreux serrement de cœur, il aperçut Antoinette qui entrait, suivie de Mlle de Saint-Maurice, et accompagnée d'un jeune homme de haute taille, de tournure militaire, dans lequel l'émotion qu'il ressentit lui fit reconnaître M. de Croix-Mesnil. Ses yeux se troublèrent, les vitraux lui parurent flamboyer, ses oreilles s'emplirent de bourdonnements. Il lui sembla que l'église vacillait sur ses fondations. Il fit un violent effort, et de nouveau il vit et entendit.

Le prêtre était à l'autel, et le murmure de sa psalmodie arrivait distinct dans le silence. Les deux femmes et leur compagnon s'étaient confondus dans la foule. Le jeune homme se leva, et, appuyé à un pilier, il chercha Antoinette. Il l'aperçut de loin, la tête baissée, recueillie, entre sa tante et son fiancé. Ainsi c'était à cela que, pour Pascal, le rêve caressé avec tant d'amour avait abouti: à voir Mlle de Clairefont aux côtés de l'homme qu'on désignait comme son futur époux. Toutes les agitations, toutes les ruses, toutes les espérances, toutes les craintes auxquelles il s'était passionnément livré n'avaient troublé que lui. Celle qui y avait été mêlée, dans sa pensée, n'en avait rien soupçonné. Calme et froide, comme la veille, elle continuait sa vie, sans se douter des orages qu'elle avait soulevés.

Il se demanda avec amertume ce qu'il faisait là. Avec la certitude du néant de ses illusions, il retrouva toute son énergie. Il se leva, sortit sans tourner la tête, et, reprenant le chemin qui l'avait amené, il regagna la ville. C'était là l'heureuse promenade dont il revenait quand il avait rencontré son père.

Assis en face l'un de l'autre, les deux hommes continuaient leur déjeuner silencieux. Au dehors, sous la fenêtre, passaient en bandes les arrivants sans cesse plus nombreux. Des détonations éclataient au loin, et les cris d'appel, les plaisanteries, les chansons, se mêlaient dans un joyeux vacarme. Toute la ville était en liesse, tout le canton était répandu dans les rues, chacun se préparait à boire, à rire et à danser.

À Clairefont et dans la petite maison de la rue du Marché seulement, la préoccupation et la tristesse régnaient. Vainqueurs et vaincus se montraient également soucieux: le marquis, parce que le fiancé d'Antoinette était arrivé la veille pour passer quelques jours au château; Carvajan, parce qu'il voyait devant lui, sombre et inquiet, le fils qu'il avait rêvé de s'attacher par les liens d'un bonheur tranquille.

Le bon Honoré, subitement arraché à son égoïste abstraction, avait été obligé de revenir aux cuisantes réalités de la vie. La présence de M. de Croix-Mesnil lui avait replacé devant les yeux les difficultés de la situation financière, les inexplicables hésitations d'Antoinette remettant, de mois en mois, son mariage.

Le maire de La Neuville, au moment de triompher, se demandait avec angoisse si quelque obstacle allait se dresser, contre lequel toute son énergique volonté viendrait se briser. L'abattement de Pascal lui causait une sourde inquiétude qu'il n'était pas homme à supporter longtemps. Il résolut de questionner hardiment son fils et d'avoir avec lui une explication décisive. Il se promit de saisir le premier prétexte favorable, et alors, s'il le fallait, de découvrir ses plans, d'initier le jeune homme aux secrets de son ambition, de lui montrer le vaste avenir qui s'ouvrait, et, s'il ne pouvait le garder par l'affection, au moins de le retenir par l'intérêt. Il ne se doutait point, au moment où il prenait cette résolution, que, quelques heures plus tard, un des incidents de ce jour de fête, qui devait être si fécond en grandes conséquences, allait lui fournir l'occasion souhaitée.

Dès le matin, les habitants de Clairefont avaient été réveillés par l'explosion des boîtes traditionnelles, annonçant l'ouverture de la fête. Sur la façade du château, une fenêtre s'était ouverte, et Antoinette, en peignoir blanc, avait paru. Elle s'était accoudée à l'appui, sérieuse et pensive. Son visage un peu pâle, ses yeux rougis, attestaient les préoccupations d'une nuit d'insomnie. Et ces préoccupations n'avaient pas cessé avec le jour; car la jeune fille, immobile, restait indifférente au charme de cette belle matinée d'été.

Dans les parterres, les oiseaux se poursuivaient avec des cris joyeux, se posant sur les fleurs qui pliaient sous leur poids léger, laissant de leurs calices couler des gouttes de rosée, brillantes comme des diamants. La brise, passant dans les feuilles des arbres, les faisait frissonner avec un doux bruit; Et, des corbeilles de roses, un parfum pénétrant montait dans l'air tiède.

Antoinette songeait. Un pli creusait son front charmant, et son regard fixé dans le vide avait la langueur des larmes récemment versées. La porte de sa chambre, en s'ouvrant, l'arracha à sa douloureuse méditation. Elle se retourna et, reconnaissant la tante Isabelle, son mélancolique visage s'éclaira d'un sourire.

Vêtue d'une robe de chambre en cretonne à grandes palmes, ses cheveux gris ébouriffés sur sa tête, rouge comme une braise dès le matin, malgré une application copieuse de poudre d'amidon qui marbrait ses joues couperosées, la vieille demoiselle entra d'un air de mystère, et, allant à sa nièce, elle lui donna deux rudes baisers. Puis, s'adossant à la cheminée, dans une posture masculine:

—J'ai entendu ta fenêtre s'ouvrir, et j'arrive... J'ai passé une nuit effroyable... je n'ai pas cessé d'avoir le cauchemar... Je ne sais pas si tu crois aux rêves?... Moi, j'y crois... Ma mère les expliquait d'une façon admirable, et toujours ses prédictions se réalisaient. Or, j'ai rêvé coq rouge... C'est signe de malheur et de mort... J'ai vu pendant mon sommeil un énorme coq rouge qui avait la figure de l'horrible Carvajan, et qui battait des ailes en criant... Je me suis réveillée en sursaut... toute en sueur... Tu m'en vois encore troublée et j'en ai ma «suffocante».

La tante Isabelle aspira l'air avec la violence et le bruit d'un soufflet de forge:

—Tu sais, poursuivit-elle, dans quelle situation nous nous trouvons ici... Il est arrivé, hier soir, un commandement d'avoir à payer cent soixante mille francs et des centimes... J'ai naturellement fait disparaître le papier, et je n'ai pas osé en parler à ton père... Il va pourtant falloir que nous avisions, car cet état-là ne peut pas durer... Du reste, nous sommes sur nos fins, et je ne sais diable pas comment nous ferons honneur à l'échéance... Cent soixante mille francs ne se trouvent pas dans le pied d'un mulet, et, pour ma part, je déclare que je n'en ai pas le premier sou. Il ne me reste que Saint-Maurice... C'est une bicoque à peu près logeable, et deux mille cinq cents francs de rente... Un toit pour vous loger, aux jours de misère qui ne viendront que trop vite, et du pain, pour que vous ne mouriez pas de faim... Ça, vois-tu, ma fille, la tête sous le couperet de la guillotine, je ne l'abandonnerai pas, car c'est la dernière ressource, maintenant que ton père a si déplorablement tout dissipé et perdu.

Antoinette fit un geste de prière, et vint s'asseoir près de sa tante, lui montrant son doux visage pâli par les soucis.

—Tante, je vous en prie, n'accusez pas mon père... Ce qu'il a fait, c'était pour le bien. Il a poursuivi des chimères, il s'est livré à des espérances folles, mais il n'avait qu'un but, nous enrichir et augmenter notre luxe... Il est, lui, sans besoins, vous le savez, et le petit château de Saint-Maurice lui paraîtra un palais, si nous y sommes tous à ses côtés.

—Eh! je sais bien qu'il a un cœur d'or... Mais il ne peut pas payer avec, malheureusement! Et les créanciers que nous avons à nos trousses ne nous laisseront pas de répit... Malézeau a vu Carvajan et l'a trouvé dur et âpre comme à son habitude... Nous devons nous attendre à tout! Ma fille, c'est à se damner!... Si nous ne trouvons pas, d'ici à la fin de la semaine, un expédient pour gagner du temps, il va falloir sauter le pas... Nous verrons l'huissier dans les salons de Clairefont, et on nous mettra à la porte de la maison des ancêtres... Qu'est-ce que M. de Croix-Mesnil va penser de ça?

—Ce n'est pas de lui que je m'inquiète, tante, dit Antoinette avec un sourire. Je le connais... Il m'épouserait aussi volontiers pauvre que riche... Et si je l'aimais...

—Tu ne l'aimes donc pas? s'écria Mlle de Saint-Maurice d'une voix terrible. Comment! voilà près de deux ans qu'il te fait la cour!...

—Je le juge charmant, tante, reprit la jeune fille avec une douce mélancolie, mais il n'est pas l'homme qu'il faut épouser, lorsqu'on doit n'avoir pour tout bonheur que la tendresse de celui auprès duquel on est destinée à vivre. Vous le savez bien, et vous me l'avez dit un jour vous-même... Il est correct et un peu froid, capable de toutes les délicatesses, et accessible à tous les nobles sentiments. Mais il n'aura jamais les grandes initiatives des esprits d'élite, et les ardents dévouements des âmes passionnées. Accepter de devenir sa femme, pour le voir risquer d'être entraîné dans notre ruine, avec la certitude qu'il n'aura ni l'énergie ni le talent de triompher des difficultés qui nous entourent?... Non, tante, ce ne serait pas généreux, ce ne serait pas digne, et je ne dois pas y consentir.

—Le fait est, le pauvre garçon, que s'il avait à se «débarbouiller» avec Carvajan, il ferait triste mine! Ah! si j'avais, comme dans les contes de fées, le pouvoir de lui donner du génie... mais un vrai génie sérieux et pratique, pas comme celui de ton père! Avec quel plaisir je le verrais s'attaquer à ce vieux «schismatique» de maire!... Oh! rendre à ce scélérat tout le mal qu'il nous a fait, le combattre avec ses propres armes, triompher de lui, et en rire tout notre content!... Non, vois-tu, je ne sais pas ce que je donnerais pour ça!

La tante Isabelle agita sa tête avec violence, fit quelques pas dans la chambre, puis, s'asseyant en face de sa nièce:

—Pourquoi ton frère n'est-il pas aussi délié d'esprit qu'il est vigoureux de corps!... C'est lui qui se serait attaqué au maire, et qui lui aurait fait toucher les épaules!... Mais il n'entend rien aux affaires... Il est comme ton père et comme moi... Et je vois bien que c'est encore toi, ma fille, qui es la plus forte tête de la famille... N'importe! Singulier temps que celui où un Carvajan peut tourmenter un Clairefont, et où il n'y a pas d'autre aide, d'autre secours à attendre que de soi-même... Autrefois, on serait allé trouver le roi, et en un tour de main l'affaire aurait été arrangée... Aujourd'hui, rien!... Si la balance penche, c'est du côté de ces drôles, et toutes les grâces sont pour eux... Plus ils sont scélérats, plus ils sont sûrs d'être favorisés. Ma pauvre enfant, tu le vois, nous n'avons pour nous aucune chance, et il faut nous résigner.

—C'est ce qu'il y aura de plus facile, tante; et nous ne changerons guère d'existence. Comment vivons-nous depuis deux ans ici? De la façon la plus misérable. Nous sommes, tous les quatre, perdus dans ce grand château froid et silencieux. Nous nous y cherchons tristement. Or, la pauvreté est cent fois plus pénible dans une demeure faite pour le luxe, que dans une modeste maison. C'est à Clairefont que je suis née, que j'ai grandi, et que j'ai souffert. Mille liens m'attachent à cette terre. Mais je les romprai sans regrets si nous devons trouver ailleurs le repos et la sécurité de la vie. Que mon père soit calme et libre, que sa vieillesse soit à l'abri des agitations et des soucis, que nous sortions des difficultés de l'heure présente, avec notre nom intact, et, je vous le jure, je n'aurai pas une larme pour le passé brillant, je n'aurai que des actions de grâces pour le présent humble et heureux.

—Et tu resteras fille?

—Et je resterai fille, ma foi oui, tante, comme vous. Nous finirons, toutes les deux, par avoir le même âge, nous nous créerons des manies, nous jouerons aux cartes, nous mettrons des petits bonnets à rubans très jeunes, nous ferons des confitures. Papa nous racontera ses inventions, qu'il n'aura pas le moyen de réaliser, et nous les admirerons sans arrière-pensée, puisqu'elles ne coûteront plus rien... Et, comme nous trouverons toujours bien à Saint-Maurice de quoi nourrir un cheval, quand il fera beau et que nous aurons été très sages, nous courrons les bois en voiture avec Robert... Allons, riez, tante! Il se rencontrera encore de bons jours pour nous... Avec de la philosophie on s'accommode de tout dans la vie. Et quand on est avec ceux qu'on aime, de quoi peut-on se plaindre?

La vieille fille se dressa en pied, elle ouvrit ses longs bras, et, saisissant sa nièce par les épaules, elle la serra avec force sur sa poitrine osseuse.

—Chère enfant du bon Dieu! s'écria-t-elle avec attendrissement, oui, partout où tu seras il y aura du bonheur. Tu es notre lumière, notre rayon... Sans toi, qu'est-ce que nous deviendrions? Va, tu as raison, n'épouse pas ton dragon... Avec nous tu seras pauvre, mais, au moins, tu resteras libre... Avec lui tu serais un peu plus riche, mais tu ne t'appartiendrais plus! Et ce serait un désastre! Je suis une abominable égoïste, je ne pense qu'à moi quand je t'encourage dans tes idées d'indépendance... Mais, me blâme qui voudra: tu es ma vivante excuse.

Elle tenait entre ses vastes mains la tête de la jeune fille et la contemplait avec adoration. Dans le désordre de ses cheveux, avec son teint rosé, ses yeux bleus, sa bouche tendre et son air de candeur fière, Antoinette rappelait ces charmantes figures de Greuze, pleines à la fois de grâce pudique et de coquette innocence. Ses bras nus sortaient des manches de son peignoir, et, au bas de la jupe tuyautée, dans une petite mule de satin, apparaissait le bout d'un pied mignon qui s'agitait léger, comme un oiseau prêt à s'envoler.

—Ne vous adressez pas de reproches, tante, dit Antoinette, en se détournant un peu, vous n'aurez pas influé sur ma volonté... Ma décision est prise, depuis longtemps déjà, et je n'attends qu'une occasion pour la faire connaître à M. de Croix-Mesnil... C'est un galant homme, ne craignez rien, il comprendra mes raisons, et restera notre ami. Quant à mon père, le mieux est de ne lui rien dire. Aujourd'hui surtout! Laissons passer la fête. Et demain, s'il y a lieu, nous tiendrons conseil de famille.

—Espérons que rien de fâcheux n'aggravera la situation, dit la tante de Saint-Maurice. J'ai de mauvais pressentiments... Et rarement ils m'ont trompée...

Mlle de Clairefont agita lentement sa tête pensive.

—Nous prierons le bon Dieu de nous épargner un surcroît de tristesse. Il ne peut vouloir nous accabler. Mais si c'est son dessein...

—Alors, je souhaite que ce soit moi seule qu'il frappe, s'écria la vieille fille, avec une ardeur de dévouement qui fit monter des flammes à son visage, et que vous, mes chers enfants, vous soyez épargnés.

Une bouffée d'air plus vif apporta aux deux femmes le son de la cloche de l'église qui tintait dans l'éloignement.

—Voici le premier coup de la messe, dit la tante Isabelle, et je n'ai pas encore commencé à me coiffer... Je me sauve... À tout à l'heure...

Et, gagnant la porte du couloir en deux enjambées, elle disparut comme un tourbillon.

La tante de Saint-Maurice n'était jamais longue à se «mistifriser», comme elle disait. Et du château à l'église, on ne comptait pas cinq minutes de marche. Le curé n'avait pas fini de faire solennellement le tour de la nef en donnant la bénédiction, que Mlle de Clairefont, suivie de sa tante et de M. de Croix-Mesnil, avait gagné sa place et s'était mise à prier. Rien ne vint la distraire, tout se passa avec la régularité habituelle. Le fils du bedeau, qui servait la messe, se moucha avec un éclat irrespectueux pendant l'élévation, et reçut de son père, qui chantait au lutrin, un coup d'œil furibond, avant-coureur de terribles taloches. Mlle Bihorel, la sœur du curé, frappa de petits coups secs, sur son prie-Dieu, avec son paroissien, pour indiquer aux enfants de l'école le moment de se lever ou de s'asseoir. Le profond soupir que poussa Pascal en découvrant M. de Croix-Mesnil ne parvint pas jusqu'aux chastes oreilles d'Antoinette, et le bruit des pas de celui qui l'adorait n'éveilla aucun écho dans sa pensée. Elle demeura calme et recueillie jusqu'au moment où sa tante, lui poussant légèrement le coude, murmura ces paroles: Prépare-toi pour la quête... La jeune fille ferma son livre, leva la tablette de son prie-Dieu, et prit l'escarcelle de velours, sur laquelle, fanées, se distinguaient les armes de Clairefont.

Le bedeau, sa canne de baleine à pomme d'argent à la main, s'approcha d'elle avec une profonde révérence. Antoinette, sortant de son banc, s'avança vers le chœur. Tout en marchant, il lui semblait que la bourse qu'elle tenait à la main n'était pas vide, et qu'un léger bruissement métallique s'y faisait entendre. Étonnée, elle desserra les cordons de soie, et, avec une surprise qui lui fit monter le rouge au visage, elle vit, sur le fond de chagrin noir, briller cinq pièces d'or.

Très troublée, elle parvint devant l'autel, s'inclina, puis commença à quêter. Les centimes et les sous tombaient dans l'escarcelle, recouvrant les louis mystérieux, et, inconsciente, la jeune fille continuait à parcourir les bancs, murmurant machinalement les paroles habituelles: Pour les pauvres, s'il vous plaît... Et tout en marchant, elle pensait: Qui donc est venu ce matin dans l'église et a généreusement fait cette charité anonyme? Elle jeta vivement les yeux autour d'elle, sondant du regard les coins obscurs. Mais elle ne découvrit que les figures familières des paysans des environs. Pascal était déjà loin.

Antoinette, jusqu'à la fin de la messe, se montra distraite. Son livre resta inutile dans ses mains, elle ne songea pas à lire ses prières. Elle resta les yeux fixés sur un grand vitrail donné par son arrière-grand-père et représentant la lutte de Jacob avec l'ange. Le fils d'Isaac serrait dans ses bras vigoureux son céleste adversaire qui lui échappait d'un coup d'aile. Au bas, le peintre avait tracé cette inscription en caractères gothiques: Ainsi l'homme attaché à la terre s'efforce de conquérir le ciel.

Et il semblait à Mlle de Clairefont que le visage de Jacob, qu'elle n'avait jamais regardé attentivement, offrait une singulière ressemblance avec celui d'une personne qui ne lui était pas étrangère. Elle connaissait cette figure énergique, encadrée d'une barbe brune, ces yeux perçants. Mais elle ne pouvait y mettre un nom. Elle cherchait dans sa mémoire et ne trouvait pas. Le prêtre avait déjà quitté l'autel. Tous les assistants s'étaient levés, se hâtant vers la sortie, qu'Antoinette demeurait encore immobile et absorbée.

—Allons, ma chérie, il faut nous en aller, dit la tante Isabelle. Mon cher baron, veuillez nous attendre devant le porche. Nous avons à rendre des comptes à notre cher curé.

M. de Croix-Mesnil s'inclina silencieusement et gagna la porte, pendant que les deux femmes se dirigeaient vers la sacristie. Le curé de Clairefont, prêtre doux et simple, avait baptisé Antoinette et lui avait fait faire sa première communion. Les deux femmes le trouvèrent ôtant ses vêtements sacerdotaux. S'arrachant aux mains de sa sœur, qui lui dégrafait son surplis, il s'élança au-devant d'elles.

—Au nom du ciel, mon cher abbé, ne vous dérangez pas, s'écria la tante de Saint-Maurice, nous ne faisons qu'entrer et sortir... Antoinette vous apporte sa collecte, et nous nous sauvons... Excusez-nous...

Mlle Bihorel, ouvrant la bourse de velours, en versait déjà le contenu sur la table de bois, et l'or, l'argent et le cuivre se répandaient pêle-mêle; elle poussa un cri de surprise:

—Voyez, mon frère...

Le prêtre sourit, et prenant les mains de la jeune fille:

—Vous avez été prodigue... Je reconnais là votre cœur... Mais c'est trop, mon enfant, et je devrais vous gronder plutôt que vous remercier.

À ces mots, les joues d'Antoinette s'empourprèrent, elle essaya de se détourner, mais les regards de la tante de Saint-Maurice se fixèrent sur elle, avec une telle expression d'étonnement qu'il lui fut impossible de se taire.

—Je ne mérite aucun remerciement, monsieur le curé, dit-elle vivement. Cet argent ne vient pas de moi: je l'ai trouvé dans ma bourse avant de commencer la quête.

Cette fois, l'étonnement de la tante Isabelle devint de la stupéfaction. Elle resta un instant muette, puis, poussant un soupir qui ressemblait à un hennissement, le visage incendié par l'émotion qu'elle éprouvait:

—Voilà qui est un peu fort, s'écria-t-elle. Comment cela a-t-il pu se faire? J'ai envoyé Bernard, moi-même, hier soir, porter la bourse dans ton prie-Dieu. Se serait-on permis, par hasard, de fouiller?...

—Mais, tante, interrompit la jeune fille, avec une vivacité enjouée, en tout cas ce n'est pas un voleur, puisqu'au lieu de me dérober quelque chose, on m'a laissé de l'argent pour les pauvres. D'ailleurs a-t-on eu besoin de fouiller comme vous dites? Bernard n'a-t-il pas pu, tout simplement, poser la bourse sur mon prie-Dieu? Enfin, je vous prie, de quelle importance est cette affaire, pour qu'autour vous meniez si grand bruit?

Elle avait des larmes dans les yeux. La tante Isabelle craignit de lui avoir fait de la peine, et voulant la calmer, elle dit en riant:

—Allons! tu verras que c'est le baron qui se sera levé au petit jour pour aller «en catimini» te préparer la surprise de son offrande.

—Tante, vous savez bien que cela ne peut être; M. de Croix-Mesnil n'est pas matinal, d'abord, et, ensuite, il ne savait pas que je devais quêter...

—Je ne vois personne dans le pays à qui faire honneur d'une telle libéralité, dit Mlle Bihorel, songeuse.

—Et aucun étranger, à ma connaissance, n'est venu visiter l'église, ajouta le curé. Il s'arrêta brusquement, son visage s'éclaira, et, frappant ses mains l'une contre l'autre:

—À moins que ce ne soit le jeune homme que j'ai vu ce matin, en faisant le tour de l'église, pour la bénédiction.

—Quel jeune homme? s'écria Mlle de Saint-Maurice, dont les sourcils se froncèrent.

—Un jeune homme brun, avec de la barbe, qui se tenait près des fonts baptismaux dans un coin sombre, à droite de l'entrée.

Comme par enchantement, le visage de Pascal fut évoqué par Antoinette. Il lui apparut, c'était lui, elle le reconnaissait maintenant, qui ressemblait au fils du patriarche luttant avec l'ange. Comme l'avait écrit le peintre, voulait-il donc gagner le ciel? Et que pouvait être le ciel pour un Carvajan, sinon l'amour d'une Clairefont? C'était lui, à n'en pas douter, qui s'était glissé jusqu'à son prie-Dieu, qui l'avait ouvert, et qui y avait laissé cette preuve de son indiscrète curiosité.

Il lui sembla étrangement hardi. La voix de son orgueil s'éleva avec colère contre l'audacieux. Que voulait-il? Qu'espérait-il? Parce qu'il s'était trouvé face à face avec elle sur un chemin banal, pensait-il s'imposer à sa pensée? Prétendait-il la forcer à la reconnaissance par son offensante générosité?

Cependant une voix plus douce, celle de sa raison, répondait: Qu'y a-t-il là dont tu puisses te plaindre? Il a fait la charité par tes mains, et en se cachant. Il eût pu rester dans l'église, attendre ton passage, et ouvertement te donner son aumône. Il a craint de te déplaire. Il n'a pas osé affronter ton regard. Il a été timide et respectueux. Vas-tu le lui reprocher?

Et c'était justement ce mystère qui la froissait. Elle se trouvait engagée ainsi, malgré elle, dans une sorte de complicité avec le fils de l'ennemi de son père. En la voyant, il pourrait sourire, comme s'il y avait entre elle et lui un commencement d'entente secrète. Elle eût voulu le nommer, crier que c'était lui qui avait eu la hardiesse de violer la cachette de son prie-Dieu, et lui rejeter cet argent dont elle ne voulait pas.

Elle n'osa point devant ce prêtre et devant sa sœur. Il lui sembla qu'un tel aveu serait une humiliation pour la maison de Clairefont tout entière. Et bourrelée, assombrie, elle demeura silencieuse.

—Maintenant que tu as rendu tes comptes, ma fille, sauvons-nous, dit la tante de Saint-Maurice; il y a belle lurette que le baron bat la semelle à la porte... Allons le relever de sa faction... Au revoir, mon cher abbé... Et vous, petite, bonjour.

La petite Bihorel, qui avait la cinquantaine, fit une révérence de dévote et conduisit les deux dames du château jusqu'à la porte de la sacristie. À peine la tante et la nièce furent-elles seules dans l'église, que Mlle de Saint-Maurice, regardant Antoinette avec des yeux pétillants de curiosité:

—Ah ça, ma belle, je suppose que tu as reconnu ton donateur au portrait que le curé a tracé de lui? C'est assurément le jeune sire de Carvajan, en personne.

—Tante! murmura la jeune fille avec ennui.

—Eh bien! quoi donc? Le fils de ce vieux coquin, pris de remords peut-être, rend un peu de l'argent volé par son père, et se sert de ta main pour faire cette restitution agréable aux hommes et à Dieu. C'est fort moral, et du dernier galant!... Tu vas voir que nous aurons, sans nous en douter, un allié dans la maison du monstre.

—Je vous en prie, tante, ne plaisantez pas sur un pareil sujet! dit Mlle de Clairefont d'une voix troublée.

—Qu'est-ce donc? Je ne comprends pas ton émotion, s'écria la vieille fille avec étonnement.

—C'est que tout cela m'humilie et me blesse... C'est que je ne peux pas admettre qu'un étranger s'introduise ainsi de force dans ma vie. Je ne connais pas cet homme, il m'est odieux par avance, et je ne veux rien savoir de lui, si ce n'est qu'il est le fils de son père, et que je dois par conséquent, sinon le mépriser, au moins le haïr. D'ailleurs, qui vous dit que ce n'est pas par bravade qu'il est venu apporter cet argent? N'y a-t-il pas là une cruelle raillerie? Ne nous sait-il pas appauvries au point de ne plus pouvoir faire nos charités, comme par le passé, et ne prétend-il pas nous faire comprendre que, sans un Carvajan, nous serions contraintes de laisser vide la main que nous tendent les malheureux?

—Eh là! comme tu t'animes! Le sujet, à vrai dire, n'en vaut pas la peine. Voilà un gaillard qui, pour cent francs, aura trouvé moyen de faire parler de lui. Et les oreilles ont dû lui «clocher»! S'il a fait un calcul, il n'est déjà pas si bête!... Mais avant de laisser de côté le personnage, un dernier mot: je ne le crois pas un diable si noir que tu te l'imagines. Il a eu autrefois des démêlés avec son père. Il est vrai que le voilà rentré dans la maison. Mais est-ce une raison pour qu'il soit d'accord avec le vieux scélérat? Moi, mon rêve serait de les voir se dévorer l'un l'autre... Carvajan contre Carvajan... À corsaire, corsaire «ennemi». Serait-ce amusant!

—Vous ne jouirez pas de ce spectacle, tante, dit Antoinette avec une dédaigneuse amertume. Le moment venu, soyez sûre qu'ils se trouveront unis pour nous accabler... Quoi qu'il en soit, ne parlons plus jamais de ce qui vient de se passer.

Elles sortirent de l'église. M. de Croix-Mesnil, très occupé à déchiffrer une épitaphe sur la pierre qui servait de seuil, se tourna vers elles en souriant. C'était un très joli garçon de trente ans, aux yeux noirs et à la moustache blonde, d'une charmante distinction de manières, et d'une exquise aménité de caractère. Il avait donné des preuves de brillante valeur pendant la guerre, sous les ordres du général de Charette. On le citait comme un de ces hommes doux qui vont au danger sans fracas, et qui, d'une voix tranquille, donnent des ordres mortels.

—Je fais appel à tous mes souvenirs classiques pour arriver à comprendre cette inscription latine... Il y est question, si je ne me trompe, d'un abbé de Clairefont, qui a été enterré là, voulant que le pied des fidèles, en entrant dans le temple, foulât sa dépouille terrestre... Calcabunt fidelium pedes...

—Parfaitement, dit la tante de Saint-Maurice... C'est Foulque de Clairefont, prieur de Jumiège. Si cela peut vous être agréable, le marquis vous contera son histoire... Il commença par être mousquetaire, fut un grand sacripant, devint un modèle de piété, et finit comme un saint... C'est la gloire religieuse de la maison... Son portrait est dans l'oratoire.

—Voici mon père et Robert qui viennent à notre rencontre, interrompit Antoinette.

Le marquis, marchant lentement, appuyé sur le bras de son fils, s'avançait le long de l'avenue de tilleuls qui conduit du village à la grille du château. Robert, quittant pour un jour les habits de chasse qu'il portait habituellement, était vêtu d'un costume de drap bleu qui faisait valoir la robuste élégance de sa taille. Il causait gaiement avec son père, et, de la main gauche, tenait en laisse le lévrier d'Antoinette. En apercevant sa sœur, il lâcha le chien qui, partant comme un trait, avec des jappements caressants, se roula aux pieds de la jeune fille.

—Pourquoi donc avais-tu attaché cette pauvre bête? dit Mlle de Clairefont qui avait hâté le pas, en arrivant à portée de la voix.

—Parce qu'elle avait déjà pris sa course et s'apprêtait à aller te retrouver à l'église... Or, je ne crois pas que la messe soit dite pour les chiens.

—Ah! c'est vrai, fit Antoinette en souriant. Quand M. de Croix-Mesnil est ici, Fox ne veut pas me quitter...

—Il est jaloux, parbleu! s'écria Robert avec une grosse gaieté.

—Il n'y a pas de quoi, pourtant, répliqua doucement le baron, et des deux rivaux, le mieux traité par Mademoiselle n'est certainement pas l'homme...

—Allons, Croix-Mesnil, tout finira par s'arranger, mon cher enfant, dit le marquis. Rentrons au château et, après le déjeuner, je vous montrerai mon nouveau fourneau... Vous verrez, c'est une merveille!... Quand on a inventé un appareil aussi simple et destiné à être aussi fécond en résultats extraordinaires, il ne faut douter de rien... La Grande Marnière va reprendre prochainement son activité, et, cette fois, avec de tels progrès dans la fabrication de la chaux, que c'est la fortune certaine... Vous verrez! vous verrez!

Et il se frotta gaiement les mains, en trottinant du côté du château. Antoinette et la tante de Saint-Maurice échangèrent un rapide regard. Le cœur de la jeune fille se serra en entendant l'inventeur parler avec confiance de travail et de richesse, quand il était à la veille de l'expropriation et de la ruine.

Tout à sa fantaisie, le vieil enfant s'amusait de son jouet, quand la catastrophe, qui le menaçait depuis si longtemps, était devenue imminente. Combien la chute si inattendue allait lui paraître profonde et douloureuse! De quelle façon lui faire connaître sa situation exacte? Quels moyens employer pour lui porter un coup si cruel? Et, surtout, comment le rappeler à la raison, le guérir à jamais de sa folie, et obtenir de lui qu'il renonçât aux rêves qui étaient le principe même de sa vie, l'élément unique de son bonheur?

—Il faudra que nous allions ce soir à la fête, mes enfants, reprit M. de Clairefont... Nous laisserons tomber la chaleur du jour, et, après le dîner, nous descendrons tranquillement faire un petit tour d'une heure...

Le visage d'Antoinette se rembrunit.

—Croyez-vous que notre abstention serait mal interprétée, mon père? dit-elle avec contrainte. Ces assemblées sont vraiment sans intérêt pour nous... Qu'irions-nous y faire?

—Mais nous conformer à un usage... Moins que qui que ce soit, nous avons le droit de ne pas respecter les traditions.

—Sans doute, mais ce sera bien fatigant pour vous d'être au milieu d'une cohue, au travers de ce tumulte et de cette poussière, reprit Antoinette, qui frémissait à la pensée qu'un mot malveillant, une allusion indiscrète, pût révéler brutalement la vérité au vieillard.

—Oh! moi, ma fille, je ne tiens pas à sortir de Clairefont, et votre présence à vous autres jeunes gens suffira largement.

—Eh bien! donc, nous irons, dit la jeune fille avec empressement, et nous vous représenterons. De la sorte, vous pourrez être en repos... Et nul n'y trouvera à redire.

—Voilà qui va bien, mademoiselle la Sagesse, dit Honoré en souriant, et je suis heureux de te satisfaire... Je profiterai de la circonstance pour commencer une analyse chimique que je remets depuis quelque temps, dans la crainte de m'attirer des reproches.

—Eh! mon cher, s'écria aigrement la tante Isabelle, la dernière fois vous avez, avec les vapeurs qui sortaient de votre cabinet, noirci tous les cadres de la galerie... Et mon linge a senti mauvais pendant plus de quinze jours.

—C'est vrai, avoua le savant avec humilité; dans ma préoccupation, j'avais oublié d'ouvrir les fenêtres, et j'ai gâté quelques dorures... Mais je ferai bien attention cette fois.

Ils entraient dans la cour d'honneur. Le vieux Bernard, les apercevant, sonna cérémonieusement la cloche pour annoncer le déjeuner, et, s'approchant de son maître, avec un profond salut:

—Monsieur le marquis est servi...

—Allons, Antoinette, donne-moi ton bras.

Et, appuyé sur sa fille, comme il en avait l'habitude, avec plus de nonchalance câline que de réelle faiblesse, le vieillard, d'un pas traînant, se dirigea vers la salle à manger.

C'était le moment où Carvajan et Pascal, assis, tous deux, sans se parler, au rez-de-chaussée de la petite maison de la rue du Marché, agitaient de graves résolutions. L'un se proposant de resserrer les liens qui retenaient son fils près de lui; l'autre, de se dégager complètement des projets de son père et de s'éloigner.

La fête, interrompue, pour une heure, par le repas, avait fait trêve à ses rumeurs. Un soleil de plomb pesait sur la campagne, et, dans les arbres de la promenade, les oiseaux se taisaient, engourdis. À mi-pente du coteau de Clairefont, cependant, des clameurs s'élevaient à intervalles réguliers. Elles partaient de la grande salle de Pourtois, où, tous les ans, les compagnons charpentiers se réunissaient à déjeuner aux frais de Tondeur. Au dessert, qui se prolongeait fort avant dans la journée, il était d'usage de chanter des chansons, et chacun gaiement «y allant de la sienne», comme disait le marchand de bois, au milieu de la fumée des pipes et de la vapeur de l'alcool, le vacarme des refrains repris par l'assemblée entière montait dans un crescendo formidable. Puis, le lourd silence régnait pour quelques instants, la voix du soliste se perdant dans l'espace. Et le chœur des braillards reprenait, jetant à l'écho de la vallée les joyeux accents de la chanson gaillarde, ou les langoureuses modulations de la complainte sentimentale.

Auprès d'une fenêtre, dans le petit salon du château, Antoinette, travaillant à un ouvrage de broderie, prêtait l'oreille à ces lointaines vociférations. Elle surveillait le sommeil de son père qui, étendu sur un canapé, faisait la sieste. Le long de la terrasse, Robert et Croix-Mesnil marchaient en causant, pendant que Mlle de Saint-Maurice, armée de longs ciseaux, achevait dans les corbeilles un abatis de roses fanées. Brusquement, le jeune comte s'arrêta, et, jetant à son compagnon un regard décidé:

—Mon cher, à votre place, moi, je lui parlerais carrément. Il n'est rien de mauvais comme les situations fausses... Tout dépend d'elle... Vous savez combien nous vous aimons ici... S'il avait suffi que nous répondions: oui, vous seriez depuis longtemps le mari d'Antoinette... Mais cette jeune personne a son libre arbitre, et on ne lui fait pas facilement faire le contraire de ce qu'elle a résolu... Elle est bonne comme un ange, mais elle est entêtée comme un diable... Qui s'en douterait à la voir?...

Ils passaient devant la fenêtre, auprès de laquelle brodait la jeune fille. Ils s'arrêtèrent à la regarder. Elle penchait la tête, et, ne soupçonnant pas qu'on l'observait, laissait son visage exprimer librement sa profonde tristesse. Un mélancolique sourire glissa sur sa bouche, ses paupières baissées battirent, retenant difficilement une larme. Son ouvrage tomba de ses doigts, et elle resta renversée sur le dossier de sa chaise, songeant avec un air d'accablement. Son chien, couché à ses pieds, comme s'il eût compris l'agitation intérieure qui la bouleversait, leva sur elle des yeux humains, et lui poussa la main de son museau effilé. Elle, regardant le lévrier, lui prit la tête entre ses bras, et, cessant de se contenir, fondit en larmes. Le chien posa ses pattes sur les épaules de sa maîtresse, ses yeux brillèrent ainsi que des diamants noirs, et il poussa un sourd gémissement. Le marquis s'agita sur son canapé, près de se réveiller.

—Tais-toi, Fox, murmura la jeune fille, en lui montrant le vieillard. Laisse-le dormir... pendant qu'il est encore tranquille...

—Mon Dieu, elle pleure... Voyez-la, Robert, dit le baron avec émotion. Qu'est-ce que cela veut dire? Que se passe-t-il donc? Il faut absolument que je l'interroge, dussé-je encourir son mécontentement.

Il s'approcha de la fenêtre, au bas de laquelle son visage arrivait à peine, et s'apprêtait à parler, quand Antoinette, avec un fin regard, le doigt sur les lèvres, lui fit signe de se taire. D'un mouvement de tête alors, il lui montra le parc, lui demandant d'y venir. Elle se leva silencieusement, et, légère comme un sylphe, après avoir jeté un dernier regard sur son père qui dormait toujours, souriant à quelque rêve heureux, elle sortit.

Le baron lui offrit son bras qu'elle prit, et, lentement, ils descendirent dans le parc.

Le soleil déclinait à l'horizon, et, sous les grands hêtres, l'ombre était tiède et parfumée de senteurs de mousse. Les cigales criaient sans répit dans les gazons brûlés, et les fleurs des massifs tendaient vers le couchant leurs tiges avides de la rosée du soir. Un banc de pierre, encore chaud du brûlant midi, s'offrit aux deux jeunes gens. D'un commun accord ils s'assirent. Antoinette comprit qu'elle ne pouvait plus reculer devant les questions que son fiancé avait si discrètement retardées. Elle leva vers lui ses yeux encore humides, le vit troublé, inquiet, et avec un élan de cœur, elle lui tendit la main. Il la serra, et, regardant la jeune fille avec tendresse:

—Me la donnez-vous pour que je la garde? dit-il doucement.

Elle ne répondit qu'en secouant tristement la tête.

—Voyons, chère Antoinette, reprit-il, depuis plusieurs mois, je vois que vous avez beaucoup changé à mon égard. Vous m'accueillez avec contrainte, vous me traitez avec froideur... J'en ai beaucoup souffert sans vous le dire... Je n'ai pas une nature expansive. Vous ne m'entendrez pas, comme certaines gens que j'envie, me répandre en protestations chaleureuses... Je sais bien que j'y perds, que je dois paraître glacé, et que je puis passer pour indifférent... Mais mes sentiments, pour être, contenus, n'en sont pas moins vifs, et soyez certaine que je suis de ceux dont le cœur ne change jamais...

Sa voix tremblait en parlant, et une flamme était montée à ses joues. Il poursuivit:

—Lorsque j'ai obtenu de M. de Clairefont et de vous l'espoir que je deviendrais votre mari, j'en ai été profondément heureux... Je vous aimais, je vous connaissais bonne et tendre: je vous avais vue auprès de votre père... Je savais que celui dont vous seriez la femme mériterait qu'on l'enviât entre tous. Cependant, quand vous avez ajourné la réalisation de notre projet, quelque chagrin que j'en dusse ressentir, j'ai obéi à voire volonté. Il m'a semblé alors que je ne pouvais vous prouver mieux mon amour que par ma patience et ma fidélité. Aujourd'hui, je me demande si je n'ai pas fait un mauvais calcul. Peut-être l'explosion d'un violent désespoir, les ardentes récriminations d'un amour-propre blessé eussent-elles pu vous émouvoir davantage et vous amener à céder... Je n'ai pas cru devoir fausser mon caractère, j'ai souffert en silence, au risque de me faire juger peu épris, et j'ai l'amer regret de penser que, peu à peu, j'ai laissé s'effacer et se perdre vos bonnes dispositions pour moi...

—Non, ne le croyez pas, dit Mlle de Clairefont avec force. Ne m'accusez pas plus d'oubli que je ne vous ai accusé de froideur... Les circonstances seules, fatales, désolantes, ont tout fait...

Elle s'arrêta un instant, comme si elle hésitait à parler, puis, prenant sa résolution, elle continua d'une voix étouffée:

—En un jour, la situation dans laquelle je me trouvais a été si gravement changée, que je ne devais plus consentir à vous épouser. Vous dire la vérité, c'eût été vous mettre dans l'obligation de passer outre, ou de vous retirer d'une façon qui pouvait vous paraître humiliante. Par délicatesse, je ne l'ai pas voulu... Nous avons joué tous les deux le même rôle, nous avons eu une abnégation pareille, une dignité égale, et nous en avons été bien mal récompensés l'un et l'autre, puisque je vois que vous souffrez, et que je ne puis rien pour vous consoler.

—Quoi! rien? dit le jeune homme avec douleur. Mais qu'y a-t-il donc de si grave, que ni vous ni moi ne puissions y remédier?...

Il fit un geste de désespoir.

—Ah! le vrai, le seul motif, c'est que vous ne m'aimez pas! Si votre cœur m'appartenait, vous n'auriez pas tant consulté votre raison.

—J'ai pour vous une affection profonde, et qui sera inaltérable, dit Antoinette.

—Une affection de sœur... Ce n'est pas celle que j'attendais de vous.

—Une affection qui me faisait vous tendre la main avec confiance et joie.

—Mais qui n'a pas été la plus forte, cependant, et m'a sacrifié...

—À une affection plus ancienne, plus impérieuse, celle que j'ai pour mon père.

—Eh! ne l'aimiez-vous pas assez déjà? s'écria le jeune homme avec jalousie.

—La tendresse d'un enfant pour son père ne doit pas connaître de limites, répondit la jeune fille avec exaltation. Mais, pour que vous montriez tant d'insistance, il faut que vous n'ayez rien remarqué, rien compris de ce qui se passe ici? Vous n'avez donc pas vu, depuis deux ans, la ruine s'étendre plus profonde et plus irréparable chaque jour dans notre maison? La lugubre comédie qui se joue depuis tant de mois, sous les yeux de mon père, vous a donc échappé? À force de sacrifices, nous avons fait face à tous les besoins. Mais, aujourd'hui, c'est fini. Les derniers restes de notre fortune ne nous appartiennent pas: on peut demain nous expulser d'ici... Nous nous y attendons, car celui qui nous poursuit se montrera inflexible... Cet effondrement, mon père ne le soupçonne pas encore. Il eût été inutile de lui montrer le résultat de ses fautes, puisqu'il était incapable d'y remédier... C'est un vieil enfant que nous avons gâté, exagérément peut-être, mais qui mourrait si nous n'étions pas là pour le faire vivre dans une atmosphère de bonheur factice... Vous le voyez, j'ai charge d'âme... Pouvais-je consentir à vous faire partager ma servitude?

—C'est pourtant ce que j'aurais voulu, et ce que je veux encore. Vous êtes pauvre, eh bien, je suis riche pour deux... J'aimerai votre père autant que vous l'aimez vous-même... Il aura un fils de plus pour le choyer et le servir... Avec ce que je possède, nous rétablirons ses affaires, et nous relèverons votre fortune ébranlée.

—Jamais! s'écria Mlle de Clairefont. Ah! voilà ce que je craindrais par-dessus tout! Vous ne connaissez pas l'égoïsme inconscient de l'inventeur!... Convaincu de l'excellence de sa découverte, il n'hésite pas à sacrifier tout à un avenir chimérique... Mon père a jeté de l'or dans ses creusets, et qu'a-t-on retrouvé? Des cendres! Vous entraîner avec nous? Je me le reprocherais comme un crime. Nous avons le droit de nous faire tout le tort possible à nous-mêmes; mais permettre qu'un étranger devienne victime de nos erreurs, cela, je n'y consentirai pas!

—En me repoussant, vous me faites bien plus de mal, vous le savez... Mais si vous ne songez pas à moi, au moins songez un peu à vous... Qu'allez-vous devenir?

Antoinette demeura un instant pensive. Elle parut réfléchir une fois encore à la grave détermination qu'elle devait prendre. Libre de se décider, elle avait entre les mains le sort de sa vie entière. D'un côté, le célibat, et l'existence à jamais désenchantée. De l'autre, le mariage, et toutes les promesses de l'avenir. Elle n'hésita pas, et, montrant à M. de Croix-Mesnil un visage rayonnant d'une paisible sérénité:

—Je vais devenir une vieille fille...

Et comme le jeune homme ouvrait la bouche pour supplier encore:

—Plus un mot, je vous en prie... Soyez généreux, n'augmentez pas mes peines, en me découvrant plus complètement les vôtres. Je garderai de vous le plus tendre souvenir... Mais vous, maintenant, votre devoir est de m'oublier... Je vous rends votre parole... Partez demain et allez tout dire à votre père... Il approuvera, j'en suis sûre, mes scrupules, et vous encouragera à l'obéissance que je vous demande.

—Et qu'il m'est impossible de vous promettre... N'exigez pas de moi plus que je ne puis raisonnablement faire... Avez-vous pu penser que je consentirais à m'éloigner et à ne plus vous revoir?

—Je ne l'ai pas pensé, et j'ai même espéré que votre amitié me dédommagerait de tout ce que je perds en renonçant à être votre femme.

—Je suis à vous tout entier, vous le savez bien. Je vous sais un gré infini d'avoir été avec moi franche et loyale. Mais ne prenons l'un et l'autre aucune résolution définitive. Réservons l'avenir... Qui sait si la situation ne changera pas et si nous ne pourrons pas revenir à ces projets qui m'étaient si chers?... Ne dites plus: jamais; dites: actuellement. Laissez-moi un espoir, si faible qu'il soit... Je m'y attacherai, et il m'aidera à supporter tout ce que votre résolution a de douloureux pour moi.

Elle se leva sans répondre, et prenant le bras qu'il lui offrait, lentement, elle revint vers la terrasse.

Le soir descendait, et une buée légère s'étendait sur la vallée. La fête était alors dans toute son animation, et les accords violents d'une musique de saltimbanques, dominant les rumeurs de la foule, montaient jusqu'à la colline. Des détonations éclataient d'instants en instants, et la lueur des coups de feu rayait le ciel assombri. La cloche de la loterie en plein vent tintait à coups pressés, appelant les curieux. Et une poussière blanche s'élevait par tourbillons du côté du champ de foire, sous le passage désordonné des bestiaux qu'on emmenait.

—Tous ces gens-là s'amusent, dit Mlle de Clairefont, en montrant à son compagnon le faubourg de La Neuville, noir de monde...

—En tout cas ils en ont l'air...

—Il faut que nous fassions comme eux, car nul ne doit se douter que nous sommes tristes.

Le marquis venait à leur rencontre, avec la tante Isabelle.

—Eh bien! mes enfants, dit le vieillard, n'y aura-t-il plus de difficultés et êtes-vous tombés d'accord?

—Oui, mon père, répondit Antoinette d'une voix tranquille. Tout est arrangé. Ne gardez aucun souci.

Elle adressa à M. de Croix-Mesnil un tendre sourire, et, lui serrant la main, elle s'efforça de lui faire partager sa vaillance et sa résignation.