VI
Il était huit heures, et dans la salle de danse construite par Pourtois, une foule animée et bruyante se pressait. Sur une longueur de cinquante mètres, et sur une largeur égale, le gazon avait été couvert d'un plancher par les soins de Tondeur. Des poutres soutenant une immense couverture en toile goudronnée se dressaient, supportant des écussons en carton peint, décorés à leur centre du chiffre R.F. et ornés de drapeaux. Cinq lustres en fer-blanc, garnis de lampes à réflecteurs, répandaient une violente clarté. Des banquettes couvertes de housses en calicot rouge entouraient ce vaste espace. À l'un des bouts, sur une étroite estrade, se tenaient les musiciens, attendant qu'un geste de Pourtois leur donnât le signal des danses. À l'autre, séparée du reste de la salle par une balustrade, une tribune, faisant face à l'entrée, avait été réservée pour les autorités. Trois fauteuils de velours entourés de chaises étaient rangés sous un buste en plâtre de la République, logé dans une niche faite de branchages verts. Des portes ouvertes dans la partie gauche de la tente mettaient la salle en communication avec le jardin du cabaret, éclairé par des lanternes vénitiennes dont la chaleur faisait crépiter les bois des tonnelles.
La maison, les bosquets, tout était plein, un cercle de buveurs entourait chacune des tables, la fumée des cigares et des pipes montait dans la clarté des illuminations, et le vacarme, commencé dès le matin, continuait, avec un peu plus d'enrouement des braillards, et un peu plus d'abrutissement des ivrognes.
Par moments, des disputes éclataient, avec des vociférations, comme si on allait s'égorger; alors, la petite Mme Pourtois paraissait, sèche et raide dans sa robe de fête. En trois phrases, elle mettait les mutins à la raison:
—Si vous voulez faire du tapage, il faut sortir... Nous manquons de tables... De la tenue, ou dehors! Ici il n'y a que des gens comme il faut!...
Et les plus enragés obéissaient à cette parole tranchante et décidée. D'autant plus que, derrière Mme Pourtois, se profilait, dans la demi-obscurité du jardin, la carrure athlétique d'Anastase, son cousin, le couvreur de La Neuville, qui venait chez ses parents, dans les grandes circonstances, donner un coup de main, et cueillait un ivrogne sur sa chaise aussi facilement qu'une pomme sur une branche.
Pourtois, saucissonné dans un habit noir, et luisant d'émotion et de chaleur, allait de la porte d'entrée aux groupes déjà installés sur les banquettes, plaçant les dames, souriant aux «demoiselles», et poussant les pères du côté du cabaret. Sa voix aiguë dominait le tumulte et, surexcité, le gros homme s'épongeait le front avec la serviette que, par habitude, il avait gardée à la main.
Au pied de la tribune officielle, il rangeait les gros bonnets de l'arrondissement, les riches fermiers de la plaine, et les forts meuniers de la vallée. De bons rires pesants et satisfaits s'élevaient à chaque arrivée, les hommes se donnant des poignées de main à se démancher l'épaule, et les femmes minaudant avec une affectation de grande distinction. Les jeunes filles se jetaient au cou les unes des autres, pâlissant de dépit si leur toilette était écrasée par l'élégance supérieure d'une rivale. Elles s'étaient réunies en un petit cercle et, là, caquetaient à qui mieux mieux sur le compte des nouveaux arrivants. Des méchancetés noires étaient échangées par ces innocentes.
—Ah! ma chère, que je suis contente de vous rencontrer!... Regardez Mlle Delarue. Est-elle fagotée ce soir! Et sa mère, qui est habillée avec un vieux rideau!...
—Ne m'en parlez pas... On dit que le fils Levasseur, qui devait l'épouser, a repris sa parole... Du reste, les Delarue sont très bas en ce moment: ils ont vendu la moitié de leur troupeau...
—Ah! voici Véronique Auclair!... Voyez donc ses pieds!... On ne se chausse pas avec des souliers blancs quand on a des pieds comme ceux-là!
—Quel beau pendant de cou vous avez là!... Est-ce qu'il est ancien?
—Oui, c'est mon père qui l'a découvert à Rouen, près du Gros-Horloge, chez un marchand de curiosités.
—Vous savez que Pourpied, le notaire de Saint-Frambert, va «manquer». Voilà un malheur pour cette pauvre Clémence!...
—Ah! elle faisait trop sa chipie depuis qu'elle avait épousé un notaire... Elle ne nous reconnaissait plus quand elle était en voiture!...
—Est-ce que M. et Mme la comtesse d'Édennemare paraîtront au bal?
—Oh! non. Ils ne sortent pas cette année... à cause de la maladie de la grand'mère... Mais le jeune vicomte Paul m'a dit hier qu'il viendrait pour moi... Quel bon danseur, ma chère!...
—Ce qu'il a fait le mieux danser jusqu'ici, ce sont les écus de son papa!...
—Les Leglorieux sont arrivés... Les voyez-vous assis là-bas, à gauche?... La grande Félicie va se donner le torticolis à agiter sa tête de jument...
—Vous savez qu'il est question pour elle du «jeune homme» à M. Carvajan?...
—Laissez donc!... Elle n'est pas assez riche... Le maire de La Neuville a des mille et des cents... Il voudra une demoiselle de Paris!... Eh! justement, le voici avec son fils.
Pourtois s'était élancé au-devant de son patron, bousculant tout le monde, et lui faisant les honneurs avec un empressement courtisanesque. Il avait voulu le conduire à la tribune des autorités. Mais le banquier, plus sombre que de coutume, avait écarté le gros homme et, prenant le bras de Pascal, qui marchait derrière lui, il avait affecté de se confondre dans la masse des assistants.
—Tout à l'heure, Pourtois. C'est bon, mon ami, ne vous occupez pas de moi... Je désire faire un tour avec mon fils... Il sera toujours temps d'être en représentation officielle...
Et il avait laissé le poussah tout décontenancé. Il se proposait de bien affirmer, sous les yeux de Pascal, l'importance qu'il possédait maintenant. Il prétendait lui faire compter les courbettes et les génuflexions auxquelles condescendaient les gens les plus considérables du pays. Il voulait enfin se manifester à lui dans toute la redoutable grandeur de son omnipotence.
—Il faut, mon cher enfant, que tu refasses connaissance avec tous ceux que tu as perdus de vue depuis dix ans. Il ne convient pas que tu te tiennes à l'écart avec l'air d'un sauvage. Montre, je t'en prie, un gracieux visage à tous ces anciens amis, qui se souviennent de ta mère et qui te parleront d'elle...
Le cœur de Pascal se serra à ces mots, et le pâle visage de la morte passa devant ses yeux. Elle, la pauvre femme reléguée au fond de cette sombre maison, où elle avait langui étiolée et mélancolique, comme une fleur sans jour et sans air, elle, des amis qui avaient gardé son souvenir? Dérision amère, ou plutôt audace incroyable! Carvajan avait-il donc si bien oublié le passé, qu'il pût, sans crainte d'évoquer dans l'esprit de son fils des pensées dangereuses, parler de cette martyre? Des amis, ces hommes et ces femmes qui s'agitaient autour de lui, endimanchés, prétentieux, lourds, grotesques, choquant toutes les délicatesses de son esprit cultivé? Quel lien pourrait jamais exister entre lui et ces gens-là?
En passant, son père les lui présentait et, avec complaisance, énumérait les qualités et les titres de chacun, soupesant les fortunes et évaluant les influences. Toutes les mains se tendaient vers le Maire et si, dans les yeux de quelques-uns, Pascal devinait une secrète contrainte, l'empressement apparent de l'accueil trahissait plus complètement la dépendance dans laquelle le tyran de La Neuville tenait tous ses sujets.
Accentuant sa rudesse et sa froideur, Carvajan le prenait de plus haut avec les riches et les importants. Il éprouvait un plaisir raffiné à faire peser sa lourde main sur les chefs des plus considérables familles terriennes de la contrée. Et, malgré lui, le jeune homme ne pouvait se défendre d'admirer l'orgueil de ce parvenu qui, parti de si bas, dominait maintenant tous ceux qui le dédaignaient autrefois. On l'entourait, on le flattait, on le patelinait.
—Cher monsieur Carvajan!... Quel aimable jeune homme que monsieur votre fils!... Est-ce que nous n'aurons pas le bonheur de vous posséder un de ces jours?... Vous savez que chez nous, vous êtes chez vous...
Le banquier ne s'arrêtait dans aucun groupe, continuant gravement sa marche triomphale, avec l'air d'un souverain qui passe en revue les dignitaires de sa cour et s'offre à l'adoration universelle. Cependant, arrivé devant les Dumontier et les Leglorieux, il fit une pause et manifesta quelque amabilité. Son cortège l'avait entouré et, dans ce coin de la salle de danse, on se bousculait, tandis que partout ailleurs on circulait à l'aise. Carvajan, ayant jeté sur ses courtisans un regard hautain, se tourna vers Pascal.
—Il me semble que nous sommes un peu serrés, dit-il. Et pour la première fois de la soirée, sa lèvre eut un pli qui pouvait passer pour un sourire.
—N'est-ce pas ainsi partout où vous êtes, mon cher Carvajan? s'écria avec adulation le père Leglorieux.
—Parbleu! si tous ses futurs électeurs étaient ici, ce serait bien autre chose, ajouta le beau-frère Dumontier.
—Il faudrait alors, pour les contenir, la place de la mairie... Et encore!... insinua Fleury qui arrivait. Mesdames, Messieurs, votre serviteur bien humble... Pourtois... une chaise pour M. le maire... Vous êtes là comme un extatique à le considérer, et vous ne pensez seulement pas à le faire asseoir.
Le poussah s'élança avec une vélocité extraordinaire et revint portant un siège.
Fleury, rasé de frais, ses cheveux bourrus enduits d'une pommade qui les faisait briller comme des fils de fer, sa chemise déjà fripée et sa cravate blanche roulée en corde, parut plus repoussant encore dans sa toilette de cérémonie. Il souriait de ce sourire affreux qui découvrait ses dents noires, et s'efforçait d'attirer l'attention de Pascal, immobile et silencieux.
—Eh! eh! il va falloir, en fait d'électeurs, penser aux élections qui approchent, reprit Dumontier aîné. Le renouvellement du Conseil général tombe cette année, et je suppose que nous allons nous entendre pour ne pas nous laisser rouler comme nous l'avons encore été il y a sept ans.
—Sauf votre respect, monsieur Dumontier, dit Pourtois, qui se hasarda à prendre la parole... si M. le maire veut se porter cette fois je réponds de l'affaire... J'ai Clairefont, Couvrechamps, La Saucelle et Pierreval dans la main... sans parler des faubourgs de La Neuville. Tondeur apportera les voix des gens de la forêt... Quant à la vallée, c'est votre affaire à vous et à M. Leglorieux... Tenons-nous bien, et nous aurons une belle majorité... C'est moi qui vous le dis... Et on sait que je m'y connais... Le vieux hibou de là-haut n'a plus qu'à dénicher!
La voix de crécelle du poussah monta de deux tons, et passa à l'aigu sur cette affirmation insolente...
—Et la députation viendra après, ajouta Fleury. Toute chose en son temps...
La figure basanée de Carvajan devint d'un rouge sombre. Ses yeux brillèrent sous ses sourcils grisonnants. Il eut une courte palpitation. Mais il était trop maître de lui pour laisser percer sa joie. Il fit un geste insouciant, et, d'une voix sèche:
—Nous verrons bien. Le moment est mal choisi pour former de tels projets... D'ailleurs, il faut s'attendre à de l'opposition.
Du regard, il montra le coin opposé de la salle dans lequel, comme d'instinct, s'étaient isolés les représentants de l'aristocratie provinciale. Mme de Saint-André venait d'arriver avec son fils et ses trois filles. Le vieux marquis de Couvrechamps, qui avait commandé les mobiles pendant la guerre et s'était montré si énergique au combat de Buchy, était entouré de plusieurs de ses anciens soldats devenus des pères de famille, mais qui, rentrés dans le calme et la sécurité, avaient plaisir à se souvenir des jours de misère et de danger. Le petit vicomte d'Édennemare s'empressait auprès de la jeune Mme Tourette, dont le mari, agent de change à Paris, avait récemment acheté la magnifique terre de La Barellerie, à deux lieues de La Neuville. La baronne douairière de Sainte-Croix était le centre d'un petit cercle qu'elle tenait sous le charme de sa conversation.
Entre ces deux groupes, celui où triomphait Carvajan et celui que formaient les grands propriétaires de l'arrondissement, éclatait un violent contraste. D'un côté, on avait fait toilette comme pour une noce. De l'autre, on avait affecté de s'habiller avec simplicité. Les uns montraient que l'assemblée étant l'unique occasion de s'amuser qui se présentât à eux, ils avaient voulu y paraître dans leurs plus brillants atours. Les autres prouvaient qu'ils n'étaient venus que pour jeter un coup d'œil, et, comme disait Mme de Saint-André, honorer la fête de leur présence.
Cependant, l'espace vide qui s'étendait entre ces deux camps était fréquemment traversé par quelque gros fermier qui allait offrir ses hommages à son propriétaire. Le vieux marquis de Couvrechamps tendait à ses tenanciers, qu'il tutoyait tous, les ayant vus naître, une main fluette qu'ils prenaient avec précaution du bout de leurs gros doigts. Et les dos énormes se courbaient devant le gentilhomme universellement aimé et respecté.
Pascal, indifférent à tout ce qui se passait autour de lui, sourd aux flatteries des partisans de son père, aveugle à leurs sourires, s'était adossé à un des mâts qui soutenaient la tente, et, dirigeant son regard sur la faction rivale, y avait inutilement cherché celle qui était son unique préoccupation. Il attira promptement l'attention de la douairière de Sainte-Croix qui, se penchant vers le jeune et élégant M. Tourette:
—Qui est donc ce beau garçon que je vois là-bas dans la cohue des caudataires du sieur Carvajan?...
—Mais, baronne, c'est son fils...
—Tiens! il n'en a pas trop l'air... Il est vraiment bien!
—Et, de plus, c'est un homme d'un réel mérite, reprit l'agent de change. Il s'est employé récemment à aplanir les difficultés qui s'élevaient entre le Nicaragua et la Compagnie du canal de Panama... Il paraît qu'il s'en est tiré avec beaucoup d'habileté. Il avait auparavant mené à bien des négociations financières et industrielles au Chili et au Pérou, débrouillé des affaires très compliquées. On a été enchanté de ses services et, quoiqu'on les ait payés très cher, je sais qu'on lui a, en plus, gardé de la reconnaissance.
—Il paraît s'assommer supérieurement.
—Il fait tout avec supériorité.
Un mouvement se produisit dans l'assistance, et les têtes se tournèrent du côté de l'entrée. Escorté de son secrétaire général, le sous-préfet arrivait. Pourtois s'était élancé au-devant de lui. Il le conduisit, avec des révérences, jusqu'à Carvajan, dont le prestige s'augmenta de la déférence que lui marquait le fonctionnaire.
Le maire parut en ce moment le véritable roi de la fête. C'était lui qui dominait tout et qui pouvait imposer sa volonté à tous. Il eut une minute d'enivrement et, jouissant de son triomphe, il recommença sa promenade autour de la salle, pour faire les honneurs au préfet. La musique, sur l'ordre de Pourtois, s'était mise à jouer et, par toutes les ouvertures donnant sur les jardins, des curieux apparaissaient, regardant, sans quitter leur verre, ce tableau animé.
Carvajan était à la moitié de son parcours, lorsque la portière de toile rayée bleu et blanc, qui donnait accès dans la salle, se souleva et, donnant le bras à sa sœur, Robert de Clairefont entra. Derrière les jeunes gens, à vingt pas en arrière, venaient la tante de Saint-Maurice et M. de Croix-Mesnil.
Comme si le hasard eût voulu accuser bien nettement l'antagonisme, en face de Carvajan entouré de tous ceux qui, par passion ou par intérêt, étaient disposés à le soutenir, les enfants du marquis s'avançaient seuls.
Pascal, avec une horrible anxiété, les vit, lancés les uns contre les autres, ainsi que des combattants prêts à en venir aux mains. Son cœur cessa de battre dans sa poitrine, et toute sa vie fut, pendant quelques secondes, concentrée dans ses regards. Il souhaita que la salle entière s'abîmât, il rêva un cataclysme soudain qui pût empêcher cette horrible situation d'aller jusqu'au dénouement. Il pensa à s'élancer sur son père, qu'il apercevait, ricanant avec un air de bravade, à le saisir, à l'entraîner bien loin. Tout lui parut préférable à ce qui se préparait.
Après un léger temps d'arrêt, les antagonistes avaient repris leur mouvement. Robert, le front haut, ne déviait pas d'une ligne dans sa marche. Il allait droit à Carvajan et, sur son visage énergique, il était facile de lire la résolution de ne point reculer d'un pas. Antoinette, devenue soudainement pâle, pressait le bras de son frère, essayant de le détourner de la direction du groupe officiel. Mais l'athlétique Robert, sans même faire un effort, entraînait la jeune fille. Carvajan, baissant son front, noir de haine, pareil à un taureau qui fonce sur son adversaire, avançait toujours.
—Robert, je t'en prie! murmura Antoinette.
—Laisse, dit le jeune comte les dents serrées. Il nous cédera la place ou je lui passe sur le corps.
Et, fixant sur leur ennemi des yeux étincelants, il marcha droit sur lui.
Déjà, au milieu d'un silence effrayant, ce choc, dont on ne pouvait prévoir les conséquences, allait se produire, quand, bien innocemment, le sous-préfet sauva la situation. Apercevant Mlle de Clairefont qui était arrivée tout près de lui, il fit un geste d'admiration et, s'écartant du maire, il s'inclina avec politesse. Antoinette, étouffée par une horrible angoisse, respira en voyant l'espace libre. Elle ne put se défendre d'adresser un reconnaissant sourire au fonctionnaire. Et, passant à côté de Carvajan, tremblant de colère contenue, elle gagna à pas pressés le coin où tous les amis de son père étaient réunis. Carvajan s'était retourné, les suivant encore du regard. Il entendit un profond soupir auprès de lui et, levant les yeux, il découvrit Pascal, blême de l'horrible émotion qu'il venait d'éprouver.
—Qui est donc cette charmante personne? demanda alors le sous-préfet à son guide, en ajustant son lorgnon pour mieux voir.
—C'est Mlle de Clairefont, dit Carvajan avec une sombre ironie... Et vous venez, monsieur le préfet, de lui faire un accueil flatteur auquel elle ne s'attendait guère.
—Bah! reprit gaiement le fonctionnaire... c'est une jolie femme... Je combattrai le père sur le terrain politique... mais, en attendant, je réclame le droit d'admirer la fille.
—Pas de trop près, cependant, si vous ne voulez pas avoir maille à partir avec le jeune sanglier qui l'accompagne... Tenez, voyez ce qu'il fait...
Arrivé au milieu du petit cercle aristocratique, Robert s'était inquiété de faire asseoir sa tante et sa sœur. Sur les banquettes, déjà, on se trouvait à l'étroit. Dans un angle avoisinant la tribune officielle, la douairière de Sainte-Croix s'était installée et, avec de grandes protestations d'amitié, s'efforçait de retenir auprès d'elle Mlle de Clairefont et la tante de Saint-Maurice. M. de Croix-Mesnil parlait d'aller chercher deux chaises dans le jardin, lorsque Robert, avisant les sièges d'apparat destinés aux notabilités de La Neuville, dit à voix haute:
—Mais voilà bien notre affaire... Des femmes assises sur de la paille, pendant que le Conseil municipal se carrerait sur du velours? Ce serait invraisemblable!
Et, allongeant le bras par-dessus la balustrade, il prit les deux chaises qui entouraient le fauteuil d'honneur. Un rire étouffé courut dans le groupe à cet acte audacieux. Pourtois, stupéfait, regardait alternativement le maire et le jeune comte, hésitant entre le désir de complaire à Carvajan et la crainte de mécontenter Robert. Les confédérés, silencieux, attendaient, se demandant si leur chef allait se laisser ainsi braver ouvertement. D'un coup d'œil impérieux, le maire commanda à ses partisans l'immobilité et le silence. Et, se tournant vers le sous-préfet, il dit assez haut pour être entendu:
—Il convient, je crois, de donner l'exemple de la modération et de la patience... Car, si nous répondions aux provocations de M. de Clairefont, il pourrait se produire des conflits qui attristeraient cette fête... Tenons donc les actes de ce jeune homme pour non avenus...
Il ajouta, d'une voix plus basse:
—Du reste, de fâcheuses habitudes d'intempérance l'ont rendu un peu fou, et il n'est pas toujours maître de lui-même...
—Cette tribune vide, quand on se presse partout, est d'un mauvais effet, ajouta le fonctionnaire... Faites-la donc occuper par des dames.
—Vous avez raison...
Fleury et Pourtois s'étaient déjà élancés et, triomphantes, les dames Dumontier et Leglorieux s'avançaient vers la tribune.
—Voilà qui va bien, fit ironiquement la douairière de Sainte-Croix, et les choses sont dans leur ordre...
—Si nous allions faire notre cour à Mme Dumontier? proposa le beau d'Édennemare...
—Le grand-père Dumontier a assez fait la nôtre, quand il était domestique chez ma mère, répliqua aigrement Mme de Saint-André.
—Comme disait la maréchale Lefebvre, sous le premier Empire: «Maintenant, c'est nous qui sont les princesses!...»
—Ces bourgeoises de La Neuville sont horribles! s'écria Robert... Et s'adressant aux jeunes gens qui l'entouraient: Si vous voulez, tout à l'heure, pour leur faire pièce, nous irons inviter les petites paysannes et nous mènerons le bal avec elles?...
—Il y en a d'assez gentilles pour que ce ne soit pas un sacrifice, dit le jeune Tourette, en lorgnant Rose Chassevent qui entrait, suivie du Roussot.
Dans ses habits du dimanche, l'ouvrière s'avançait avec une grâce libre et souriante. Elle était vêtue d'une robe de cretonne à petits bouquets, ouverte devant et garnie d'un petit fichu de mousseline noué au corsage avec des rubans bleus. Ses manches courtes laissaient voir son avant-bras potelé, recouvert d'une haute mitaine. Elle était coiffée avec ses beaux cheveux blonds, sans un bijou et sans une fleur. Elle portait à la main une écharpe dont elle avait enveloppé sa tête pour venir.
Le berger, ébloui par l'éclat de la lumière, comme un hibou par le jour, marchait derrière elle, ne la quittant pas. Il était tout battant neuf, ainsi qu'il l'avait annoncé à la jeune fille, et sa blouse d'alpaga grisâtre était attachée par une agrafe en argent. Il avait essayé de se peigner, et ses cheveux rouges, habituellement incultes, séparés sur le front, donnaient à son visage, criblé de taches de rousseur, une expression à la fois grotesque et effrayante.
—Quel est ce monstre qui emboîte le pas à cette charmante enfant? demanda le vicomte d'Édennemare.
—Le berger de Clairefont, un innocent qui a été élevé à la ferme, répondit Robert.
—Singulier page qu'elle s'est donné là!
Rose, apercevant Antoinette, s'était approchée d'elle et, l'air riant, elle écoutait les compliments que la jeune fille lui adressait sur sa mise.
—Mais, Mademoiselle, c'est une robe à vous que j'ai sur le corps... Ne la reconnaissez-vous point? Vous me l'avez donnée au printemps... J'ai changé la façon, comme de juste, car une fille de ma condition ne porte pas des effets tournés comme ceux de ses maîtres... Elle me fait honneur, vous voyez... et elle a encore bon air!
—C'est toi qui l'embellis, ma petite, dit Mlle de Clairefont avec un sourire indulgent. Allons, va, et amuse-toi bien, mais ne danse pas trop tard... car tu sais que j'ai besoin de toi demain matin.
—Oh! soyez tranquille, Mademoiselle, je ne me ferai pas plus espérer que d'habitude.
—Et tâche de ne pas garder toute la soirée ton chien de berger cousu à ta jupe, s'écria la tante de Saint-Maurice... C'est un épouvantail à danseurs, que ce garçon-là!...
—Oh! Mademoiselle, je vais le confier au père Chassevent.
—Qui va le faire boire... Alors, dans une heure, il ne saura plus reconnaître sa main droite de sa main gauche.
—Bah! dit la fille avec un sourire... Et puis, pourvu qu'il me laisse tranquille!... Je lui ai cependant promis de danser une fois avec lui... Chose promise, chose due!...
Elle s'éloigna en balançant sa jupe, suivie du regard par tous les hommes que captivait le charme puissant de sa jeunesse épanouie.
Il était huit heures, et la tribune officielle s'était complétée par l'arrivée du Receveur de l'enregistrement, du Juge de paix et de sa femme, présidente de l'Œuvre des crèches laïques. Le capitaine de gendarmerie, en grand uniforme, venait de faire un tour dans le cabaret, d'où les cris alarmants d'une effroyable dispute s'étaient subitement élevés. L'air devenait plus lourd, de fortes odeurs de vin chaud passaient, apportées du jardin par le vent du soir, et le bruit des conversations plus animées montait, dominant par instants les flonflons de l'orchestre.
Au milieu de ce mouvement, de cette chaleur et de ce tumulte, Antoinette restait silencieuse et préoccupée. À deux reprises déjà, M. de Croix-Mesnil, lui ayant adressé la parole, avait à peine reçu une réponse distraite. La jeune fille paraissait indifférente à ce qui l'entourait et, les yeux baissés, elle songeait.
Dès son entrée, le premier visage qui lui était apparu avait été celui de Pascal. Au moment où Carvajan et Robert, décidés l'un et l'autre à ne pas se céder le pas, avaient failli si gravement se heurter, elle avait vu pâlir le jeune homme. Elle comprit qu'il partageait son horrible anxiété. Cette communauté de souffrance l'avait vivement impressionnée. Avait-elle en lui un compagnon de malheur? Et devait-elle, sous peine d'être injuste, l'affranchir de l'exécration à laquelle elle avait voué tout ce qui portait le nom de Carvajan?
Elle avait levé les yeux timidement de son côté. Il était debout, les bras croisés, sombre, au milieu de cette fête, lui, le fils du vainqueur, autant qu'elle, la fille du vaincu. Que se passait-il donc dans cette âme?
Comme s'il eût senti peser sur lui l'attention de Mlle de Clairefont, Pascal releva la tête, et leurs regards se rencontrèrent. Ce fut lui qui se détourna aussitôt, après une inclinaison si respectueuse qu'elle ressemblait à un prosternement. Puis, à pas lents, il s'éloigna et disparut, semblant dire à la jeune fille: Vous me haïssez, mais je vous vénère; ma présence peut vous causer une gêne ou un déplaisir; aussi, je me tiens à l'écart. Que pouvait-il faire de mieux, n'ayant pas le droit d'approcher, que de lui témoigner de loin sa fervente adoration? Il y avait plus de tendresse dans cet effacement volontaire que dans les protestations les plus passionnées.
Un coup de coude que lui donna sa tante ramena la jeune fille au sentiment des choses réelles. Un brouhaha s'était élevé dans la salle. Des couples passaient affairés, se croisaient, et engageaient des colloques animés. Dans la tribune des autorités, Carvajan, debout auprès de Mme Leglorieux très actionnée, fouillait du regard les rangs tumultueux de la foule, et Félicie, rouge jusqu'au milieu de la poitrine, piétinait avec impatience.
—Où ce diable de garçon peut-il être passé? murmura le maire avec irritation. Il était là, il n'y a pas cinq minutes...
—Même, il n'avait pas l'air de s'amuser, ajouta d'un air dépité l'héritière des Leglorieux.
—Il trouvait sans doute qu'on tardait à danser, souffla Fleury. Une seconde, et je vous le ramène...
Se faufilant au milieu des danseurs, le greffier s'élança au dehors.
—On va se placer pour le premier quadrille, dit à sa nièce Mlle de Saint-Maurice. Je pense qu'il est convenable que tu y figures...
—Voulez-vous, Mademoiselle, me faire l'honneur de m'accepter pour cavalier demanda l'élégant M. Tourette.
—Je vous remercie, Monsieur, dit Antoinette; mais ce sera la seule fois que je danserai, et j'ai promis à M. de Croix-Mesnil.
—C'est en effet son droit! déclara l'agent de change... Je vais inviter une des demoiselles de Saint-André, car je ne puis décemment danser avec ma femme.
—Je vous remercie, chère Antoinette, de la faveur que vous me faites, dit M. de Croix-Mesnil avec émotion. Mais n'êtes-vous si gracieuse et si bonne que pour vous faire regretter plus amèrement?
Mlle de Clairefont posa en souriant un doigt sur ses lèvres et, prenant le bras du jeune homme, elle se tint debout devant sa tante, entre Mlle de Saint-André et l'agent de change, d'un côté, et, de l'autre, entre le vicomte d'Édennemare et Mme Tourette.
Dans la longueur de la salle, face à face, les danseurs formaient deux lignes qui devaient se rencontrer, au milieu, pour les changements de cavalier, et qui confondaient ainsi, dans une fraternisation de quelques minutes, les castes et les conditions. C'était une tradition et, de la sorte, il arrivait que le propriétaire dansait en face de son fermier, et que la dame du château faisait vis-à-vis à la fille de ferme.
Une fois ce quadrille d'ouverture terminé, les danses avaient un libre cours, chacun s'amusait à sa guise, et le bal prenait une animation violente qui, grâce à des libations répétées, tournait souvent à la bacchanale. Les belles filles de la ville et de la campagne, grisées par le vin chaud, excitées par la musique, affolées par la danse, sautaient comme des Érygones dans une vigne et se pâmaient aux bras de leurs cavaliers. Les bosquets du jardin de Pourtois retentissaient alors d'éclats de rire aigus, de cris perçants, et, dans la douceur de la nuit, à la clarté pâle des étoiles complaisantes, bien des baisers s'échangeaient qui, plus tard, étaient amèrement regrettés.
Ce dénouement diabolique de la fête était bien connu, et vers neuf ou dix heures, quand la poussée du plaisir devenait plus ardente et plus rude, les dames des environs et les bourgeoises de la ville partaient avec leurs filles, laissant la jeunesse villageoise et citadine s'ébattre avec une furie impossible à modérer.
Pour l'instant, les danseurs se montraient sérieux, compassés et comme recueillis, les hommes causaient à voix basse, attendant le signal, les femmes donnaient du plat de la main, de petits coups à leur jupe, se rengorgeant avec des allures coquettes de jeunes pigeons. Les pieds s'agitaient déjà avec des frémissements d'attente. En face d'Antoinette, qui, par l'effet du hasard, se trouvait placée au centre de la ligne, une place demeurait encore vide.
Robert, resté debout auprès de la tante Isabelle, regardait vaguement autour de lui, cherchant qui allait faire vis-à-vis à sa sœur, lorsque Pascal, donnant le bras à Mlle Leglorieux triomphante, parut, soucieux, s'acquittant de sa tâche comme d'une corvée. Fleury le guidait à travers la foule. Arrivé à la place vide, le greffier se tourna vers la tribune et parut consulter Carvajan du regard. Celui-ci debout, dominant l'assistance, fit un geste impérieux comme pour dire: C'est bien là que je veux qu'il soit. Alors, démasquant Pascal, Fleury se retira, et le jeune homme, dont les genoux tremblèrent, et dont les yeux devinrent troubles, aperçut devant lui Mlle de Clairefont. Au même moment, une main se posa sur le bras de M. de Croix-Mesnil, en même temps que la voix de Robert disait tout haut:
—Revenez vous asseoir, mon cher ami; ma sœur ne dansera pas!
M. de Croix-Mesnil étonné regarda son ami et, ne comprenant pas:
—Que se passe-t-il, donc? demanda-t-il au milieu d'un silence de mort.
—Il se passe, reprit le jeune homme, que le danseur qui vient de se placer en face de vous est le fils de M. Carvajan!...
—Ah! dit avec beaucoup de calme M. de Croix-Mesnil, cela est fâcheux, en effet.
Il jeta à Pascal devenu livide un froid coup d'œil, et, s'inclinant devant Antoinette, comme pour lui demander pardon de l'avoir involontairement exposée à un contact outrageant:
—Excusez-moi, Mademoiselle.
Et il la reconduisit à sa place. Pas un murmure ne s'éleva. Personne n'osa prendre parti pour ou contre. Entre la force physique de Robert et la puissance morale de Carvajan, chacun trembla. Les visages se détournèrent, une stupeur lourde pesa sur tous les assistants. Le maire, debout toujours, regardait cet étrange spectacle, doutant de sa réalité. Un tel affront public, à lui, riposte foudroyante à son audacieuse provocation! Ces Clairefont se redressant intraitables lorsqu'il croyait les tenir à sa merci! Il frémit de rage, et ses yeux aux pupilles jaunes étincelèrent comme ceux d'un tigre dans la nuit. Il se tourna vers son entourage, pour lui arracher un blâme, il ne rencontra que des figures contraintes et mornes. Il se reporta vers son fils. Il le vit palpitant, égaré, pris d'une envie furieuse de se venger, et le cœur glacé à l'idée que celui sur lequel il devrait se ruer serait le frère ou le fiancé d'Antoinette.
Mlle Leglorieux fournit un dénouement à la situation. Ses yeux s'écarquillèrent, elle passa du blanc au rouge, puis du rouge au blanc, poussa un cri, et, s'élançant dans les bras de sa mère qui s'avançait inquiète, elle se livra à une attaque de nerfs qui la dispensa de manifester plus nettement son opinion.
Au même moment, l'orchestre, partant avec éclat, attaqua les premières mesures du quadrille, et les deux lignes des danseurs, heureux de se soustraire à cette impression pénible, firent en avant-deux au milieu d'un nuage de poussière. Antoinette, ramenée auprès de sa tante, n'eut pas le temps de se reconnaître; elle fut entourée par ses amis, et un concert d'exclamations, de commentaires, s'éleva bruyant, comme le bourdonnement d'une ruche en rumeur.
Les hommes, graves et silencieux, s'étaient rangés aux côtés de Robert et de M. de Croix-Mesnil. Dans la tribune officielle l'émoi n'était pas moindre. Le maire venait d'en descendre, et, sans écouter les lamentations de Mme Leglorieux, s'était élancé vers Pascal.
Le jeune homme était resté presque à la même place, immobile, un peu en arrière des danseurs, et regardait sans voir la longue ligne qui s'avançait et reculait en cadence. Les accords des instruments lui emplissaient les oreilles d'un bruit éclatant qui l'étourdissait. Et, dans son esprit confus, la même idée passait persistante: On t'a insulté à cause d'elle et devant elle. Ses poings se crispaient alors avec colère, et il sentait en lui la résolution bien ferme de ne pas rester sous le coup de l'outrage. Il fallait qu'il s'en prît à quelqu'un. Mais à qui? À Robert? C'était lui l'insulteur, c'était lui qui avait provoqué cet éclat public. Et cependant, c'était à l'autre, à celui qui avait froidement acquiescé, qu'il en voulait. Et il était dévoré de l'âpre désir d'aller à ce jeune homme correct et tranquille, de le frapper, et de jouer sa vie contre la sienne.
M. de Croix-Mesnil avait Antoinette à son bras au moment de l'insulte, et son sourire était plus insolent encore que les paroles de Robert Et puis, n'était-il pas le fiancé de la jeune fille? Ah! c'était bien là le vrai motif qui faisait bouillonner si furieusement la pensée de Pascal, et qui lui mettait au front cette pâleur. La jalousie encore plus que la colère le torturait. Sous les yeux de Mlle de Clairefont, il voulait se montrer intraitable et terrible. La pensée qu'elle pouvait le mépriser lui donnait le courage d'affronter mille morts.
Il sentit qu'on lui prenait le bras et qu'on essayait de l'emmener. Il leva les yeux et reconnut son père.
—Ne reste pas là, dit Carvajan... Viens avec moi... Il résista, et, la voix tremblante:
—Laissez-moi, dit-il... Tout n'est pas fini... Je ne dois pas m'éloigner de cette place.
—Que prétends-tu faire?
—Me croyez-vous homme à supporter une pareille injure sans en demander réparation?
—Tu es fou!
—Me conseillez-vous donc de me dérober, et de passer aux yeux de tous ceux qui sont ici pour un lâche?
La figure de Carvajan se contracta et devint effrayante; il serra plus fortement le bras de son fils:
—Tu veux te battre avec ces gens-là? Tu es fou, te dis-je... Laisse-moi le soin de te venger: ce sera plus sûr et plus prompt.
—Plus prompt et plus sûr?... s'écria le jeune homme avec un geste terrible... C'est ce que vous allez voir!
Le quadrille finissait, et, dans un pêle-mêle bruyant, les cavaliers reconduisaient leurs danseuses. Pascal, en quelques pas rapides, se dirigea vers le groupe au centre duquel se tenaient Robert et M. de Croix-Mesnil, et, s'approchant du fiancé de Mlle de Clairefont jusqu'à lui toucher l'épaule avec sa poitrine, le regard provocant et la main inquiète:
—Monsieur, j'ai quelques mots à vous dire. Voudriez-vous me faire la faveur de m'accompagner à deux pas d'ici?...
Le baron s'inclina et déjà il s'apprêtait à suivre le fils de Carvajan, lorsque Robert, se plaçant devant eux, leur barra le passage.
—Doucement, dit-il, d'un ton railleur: il me paraît qu'il y a confusion. Ce n'est pas à vous, mon cher ami, que monsieur doit avoir affaire, mais à moi. Vous n'avez fait que déférer à mon désir: c'est moi qui ai dit...
—Je n'ai pas entendu vos paroles, interrompit Pascal avec force, et je ne veux pas en tenir compte... Monsieur seul m'a offensé... C'est lui seul que je rends responsable.
—Il y aurait cependant un moyen d'arranger les choses, s'écria le jeune comte. Et, reculant d'un pas, il se préparait à quelque violence, quand sa sœur, pâle et frémissante, se dressa entre lui et son adversaire.
—Robert, retire-toi, dit-elle doucement, je t'en prie...
—Mais... dit-il en essayant de résister.
Deux larmes jaillirent des yeux de la jeune fille, aussitôt séchées par le feu de ses joues, et, la main tendue dans un geste d'autorité souveraine:
—Retire-toi... répéta-t-elle. Je le veux!
Et comme le jeune homme, dominé, lui obéissait, se tournant alors vers Pascal:
—Vous avez raison, Monsieur, et réparation vous est due. C'est à cause de moi que vous avez été offensé... C'est à moi de m'en excuser... Veuillez donc me pardonner.
Le fils de Carvajan la vit s'incliner devant lui, il essaya de parler, ses lèvres remuèrent sans articuler aucun son et, chancelant, plus écrasé par la fière humilité d'Antoinette qu'il ne l'avait été par l'insolence de Robert, à pas lents, il s'éloigna.
—Où vas-tu? lui dit son père l'arrêtant à la porte du bal. Rappelle-toi ce que tu disais à l'instant. Veux-tu avoir l'air de fuir?
—Ah! que m'importe? s'écria le jeune homme en continuant à marcher du côté de l'obscurité, comme s'il eût voulu y cacher son désespoir.
—Ne veux-tu pas te venger? reprit Carvajan, en arrivant sur la route. Dis un mot, et je mets tous ceux qui t'ont bravé à ta merci.
—Jamais!
—Que prétends-tu donc faire?
—M'éloigner. Quitter pour toujours, cette fois, ce pays où je ne trouve que des soucis et des amertumes... M'en aller loin des luttes, des débats, des embûches et des perfidies... Oublier tout, jusqu'au nom que vous m'avez rendu si lourd à porter.
—Pascal!
—Mon père, vous avez semé la haine... Il ne faut donc pas que je m'étonne si on nous insulte et si on nous menace... Mais je ne pourrais pas vivre ainsi. Je préfère partir.
—On dira que tu as eu peur...
—Soit!
—Alors tu veux m'abandonner?
—Vous n'avez pas besoin de moi, mon père: vous l'avez bien prouvé.
—C'est donc moi qui m'attacherai à toi, dit Carvajan en passant son bras sous celui de son fils... Tu veux rentrer, rentrons. Demain, quand tu seras plus calme, nous raisonnerons.
Et, tournant le dos à la fête, les deux hommes se dirigèrent vers La Neuville.
Dans la salle de danse, l'émotion causée par l'intervention de Mlle de Clairefont n'était pas encore calmée. La tante de Saint-Maurice, d'abord pétrifiée, avait fini par reprendre ses esprits et, la figure fulgurante:
—Ah! çà, mais qu'est-ce que tout cela signifie? gronda-t-elle... Deviens-tu folle, ma fille? Tu fais des politesses à ce jeune «maltôtier», quand il méritait une bonne leçon pour son impertinence...
—Non! tante, non, c'est nous qui avons eu tous les torts... Il fallait ne pas venir ici, où nous savions que nous n'avions rien que de mauvais à attendre... Il fallait surtout ne pas provoquer ce jeune homme...
—Mais tu n'as donc pas vu le vieux sacripant de père, riant d'avance de la bonne plaisanterie qu'il faisait, en t'exposant à te trouver nez à nez avec son fils?...
Antoinette hocha la tête avec tristesse.
—Ne nous attaquons pas à cet homme: nous ne serions pas les plus forts... Cédons le terrain, c'est ce que nous avons de mieux à faire.
Elle s'appuya fortement sur le bras de Croix-Mesnil. Elle paraissait épuisée. La tante Isabelle suivit avec Robert. Arrivée à la voiture qui les attendait sous la garde du vieux Bernard, Mlle de Clairefont voulut faire monter son frère. Mais il refusa, déclarant qu'il ne se sentait pas en humeur de rentrer.
—Que vas-tu faire? demanda Antoinette, pleine d'inquiétude.
—Ce que je fais tous les ans à la fête: m'amuser, en dépit de ce rabat-joie de Carvajan.
—Promets-moi que tu ne vas pas reprendre la querelle! Oh! viens avec nous: tu m'inquiètes; il me semble qu'il va t'arriver malheur...
Robert eut un geste d'impatience.
—Petite fille, je trouve que tu te mêles beaucoup trop de ce qui ne te regarde pas. Rentre te coucher, et aie un sommeil sans rêves. C'est ce qu'il y a de plus sain pour une enfant de ton âge. Quant à la façon dont doit agir un garçon tel que moi, elle est toute tracée, et tes exhortations n'y changeront rien... Bonsoir...
Il prit la jeune fille par la taille, l'enleva comme une plume, l'embrassa, et la posa sur les coussins de la voiture.
—Robert, sois prudent! s'écria la vieille Saint-Maurice, toujours en éveil quand il s'agissait de son Benjamin.
—Ne craignez rien, tante, dit-il avec un gros rire; si on veut me manger, on ne m'avalera toujours pas d'une seule bouchée...
Il ferma la portière et cria au cocher:
—Allez!
Et, sifflant entre ses dents, il se dirigea vers la salle de danse en traversant le jardin du cabaret. Là, les gens du pays s'en donnaient sans contrainte et sans vergogne. Dans la nuit tiède, traversée par le vol rapide des chauves-souris qui effleuraient de l'aile les lanternes vénitiennes éclatantes au milieu de la verdure, au bruit amorti des instruments, les buveurs criaient à plein gosier, et tapaient à tour de bras.
Le vieux Chassevent, grimpé sur un tonneau, chantait d'une voix enrouée une chanson grivoise. C'était la quatrième de la soirée, et, entre temps, il allait, de table en table, boire un petit verre d'eau-de-vie ou une chope de bière. Il ne paraissait pas ivre, mais sa gaieté devenait plus furieuse, ses gestes plus heurtés, et sa chanson plus ordurière.
Dans un coin, le gendarme préposé à la surveillance de l'ordre, car les paysans, quand ils étaient ivres, se battaient souvent à se tuer, assis sur un tabouret, écoutait le braconnier en riant.
Robert s'arrêta un instant et prêta l'oreille aux «zon zon, digue din gue daine» rapportés de quelque geôle par le vagabond. Tous les auditeurs, avec un entrain frénétique, l'accompagnaient en frappant sur les tables, et c'était pendant quelques secondes un charivari à ne plus entendre Dieu tonner. Puis le silence se faisait, et la voix du sauvage amuseur de cette réunion d'ivrognes s'élevait de nouveau, rogommeuse, lançant avec une vibration satisfaite le mot grossier, qui éclatait plus ignoble dans cette nuit étoilée.
Tout ce que La Neuville et les environs comptaient de filles légères se trouvait là, et c'étaient autour du cou des hommes des enguirlandements de bras tendrement abandonnés. Pourtois, ayant mis son bal en train, et fait les honneurs de la salle aux autorités, revenait avec une vivacité intéressée aux consommateurs qui assuraient sa recette, et, lâchant la bride à la gaieté, comme il lâchait la bonde à ses tonneaux, disait de sa voix perçante:
—Donnez-vous-en, les enfants, donnez-vous-en! Une fois la fête finie, en voilà pour jusqu'à l'année prochaine! Aujourd'hui c'est le jour où on ouvre la bouche et où je ferme les yeux!
Et le cousin Anastase, le couvreur de La Neuville, prenant les paroles du cabaretier à la lettre, venait d'attraper derrière un bosquet la silencieuse et brune Mme Pourtois et de l'embrasser ferme, sans qu'elle fît la moindre résistance.
Robert continua sa route, et il arrivait à la porte de la salle de danse, quand, d'une tonnelle dont les lanternes vénitiennes avaient été éteintes, il s'entendit appeler. Éclairés seulement par la flamme d'un immense bol de punch, MM. d'Édennemare, de Saint-André et quelques-uns des habituels compagnons de chasse du jeune comte étaient assis autour d'une petite table.
—Toutes ces dames sont parties. N'allez pas dans la salle: on y étouffe.
—J'ai encore quelque chose à y faire...
—Si c'est le maire et monsieur son fils que vous cherchez, ils viennent de sortir.
—N'importe! je veux me montrer, pour que toute la canaille qui marche avec Carvajan sache bien que je ne suis pas disposé à reculer d'une semelle.
—Eh! mon cher, on le sait de reste!... Venez donc vous asseoir!
Robert était déjà entré. L'aspect du bal avait changé depuis quelques instants. Le départ de la Société, comme on appelait les châtelains des environs, avait fait cesser toute contrainte, et maintenant, entre soi, on s'amusait librement. Les couples avaient abandonné leur raideur gourmée, les bras empoignaient fortement les tailles, et l'orchestre lui-même, gagné par l'entrain général, accélérait le rythme et jouait avec plus d'éclat, comme si un défi avait été jeté à qui l'emporterait, du souffle des musiciens ou du jarret des danseurs.
Le jeune comte chercha vainement Carvajan et Pascal. Ainsi que ses amis le lui avaient dit, le père et le fils avaient quitté la place. Le sous-préfet, jugeant qu'il avait assez fait pour sa popularité, avait regagné également La Neuville, sous la conduite du commissaire central et du capitaine de gendarmerie. Robert fit un tour dans la salle, circulant au milieu des groupes, et prenant plaisir à affronter les regards. L'ascendant que la famille de Clairefont exerçait encore, malgré sa décadence notoire, faisait courber les fronts sur le passage du jeune homme. Et pendant que Carvajan n'était pas là, on se dépêchait de sourire à son adversaire.
Pouvait-on, en somme, savoir ce qui arriverait? Le marquis s'était, bien des fois, depuis quelques années, trouvé, prétendait-on, à la veille de la ruine définitive. Et, au demeurant, on le voyait toujours debout. Il fallait se ménager une porte de sortie, pour le cas où ce diable d'homme, qui avait la vie si dure, trouverait encore moyen de se tirer des griffes du banquier.
D'ailleurs, Fleury et Tondeur, les fidèles serviteurs de Carvajan, donnaient l'exemple de la platitude, et, auprès de Robert, se confondaient en politesses. Ce fut dans l'enivrement de ce triomphe menteur que les amis du jeune comte le retrouvèrent, en rentrant pour donner suite à leur projet de faire sauter un peu leurs gentilles fermières.
Une ronde, sorte de bourrée locale, vive et courante comme une farandole, tirait à sa fin. Et parmi les plus enragés danseurs, le Roussot se distinguait par l'ardeur farouche avec laquelle il bondissait. Il avait obtenu de Rose qu'elle dansât avec lui, et, la main haute, la taille souple, ployant sur ses jarrets d'acier, le berger enlevait la belle fille avec une vigueur incomparable. Il tournait, sautait, sans règle, les joues pâles, les yeux brillants, les dents serrées, avec une contraction de tous ses muscles qui le rendait presque effrayant dans l'enivrement de ce plaisir tout nouveau pour lui.
Rose, grisée par la rapidité des mouvements de son cavalier, étourdie par les sons enragés de la musique, se laissait entraîner, à demi pâmée, la tête renversée sur l'épaule du Roussot qui l'emportait, superbe et terrible. Tondeur, grimpé sur un tabouret, le visage rougi par de copieuses rasades, criait de toutes ses forces en tapant sur son feutre avec le manche de la trique dont il ne se séparait jamais, stimulant par ses exclamations cette furie joyeuse.
—Hardi, les garçons! tenez bon, mes enfants!... ferme! oh! oh! oh! hardi!
Et la respiration sortait rauque des poitrines, les pieds retombaient plus lourds sur les planches, la rapidité de la ronde diminuait peu à peu.
Les instruments se turent et, poussant un soupir de soulagement, les couples s'arrêtèrent et se répandirent de tous côtés sur les banquettes, comme des naufragés qui abordent la terre ferme. Seul, le berger, soutenant Rose à bout de bras, allait toujours, passionné et infatigable.
—Est-il enragé, le mâtin! s'écria Tondeur en sautant à bas de son piédestal. Il ne veut pas s'arrêter... Il irait comme cela jusqu'à demain.
Mais, au même moment, Robert saisit Rose au passage, l'enleva des bras de son danseur, et la déposa presque défaillante sur une chaise. Le berger s'était arrêté et revenait vers Rose, avec un grondement inarticulé...
—Il n'est pas content! s'écria Tondeur en riant jusqu'à s'étrangler... Vous allez voir qu'il va réclamer.
Le jeune comte fronça le sourcil: il dit au Roussot sourdement:
—En voilà assez! Allons! houste! À tes moutons!
Le gars ne paraissait pas disposé à obéir, et restait obstinément planté devant la belle fille. Robert, comme s'il faisait sauter d'une chiquenaude une chenille rampant sur le calice d'une fleur, d'un revers de main envoya l'entêté pirouetter dans le jardin.
—Ah! soupira Rose, en ouvrant les yeux, j'ai cru que j'allais perdre le souffle.
—Un peu de punch, dit gaiement le jeune comte, et il n'y paraîtra plus.
—Je vous remercie bien, fit Rose, je n'aime pas les choses fortes... J'ai reçu trop de claques du père Chassevent quand il avait bu... D'ailleurs, il va falloir que je rentre...
—Est-ce que tu as assez de la danse...?
—Ma foi, il fait trop chaud.
L'orchestre entamait un quadrille, et déjà les couples se formaient. Robert, abandonnant ses amis, sortit avec Rose, et la conduisit sous la tonnelle obscure. Au milieu de la ripaille générale, ils étaient bien seuls. Nul ne faisait attention à eux. Ces ivrognes n'avaient plus d'yeux que pour leur verre, et d'oreilles que pour Chassevent qui continuait à chanter. Les jeunes gens restèrent ainsi quelques minutes sans parler, écoutant les vociférations qui suivaient la terminaison de chaque couplet. Robert s'était approché très près de Rose, et, peu à peu, de son bras, lui avait entouré la taille. Elle ne se défendait pas. Elle semblait rêveuse, elle habituellement vive et gaie comme un oiseau. Elle frissonna, et nouant autour de sa tête l'écharpe qui lui avait servi de coiffure pour venir:
—Je me refroidis ici...
—Tu as le cou nu. Ce n'est pas prudent...
Il prit dans la poche de sa jaquette un joli foulard bleu à bordure rouge, et, le lui tendant:
—Tiens, voilà une cravate.
Elle fit un mouvement de joie en froissant la soie souple et douce.
—Vous êtes gentil, dit-elle. Mais ne restons pas dans cette odeur de boisson et dans ce tapage.
—Eh bien, marchons, dit Robert; et, se levant, il la fit passer devant lui pour sortir du jardin. Derrière eux, agile et silencieux, le Roussot s'était glissé.
À cent pas du cabaret, ils s'arrêtèrent au bord du sentier qui montait vers la Grande Marnière. La maison de Pourtois, les bosquets et la salle de danse, flambaient au travers des arbres, mais la clameur, qui était la voix de cette foule en liesse, se perdait dans les airs, déjà affaiblie par la distance. Dans l'obscurité transparente de la nuit, des formes apparaissaient confuses, puis plus précises à mesure qu'elles approchaient. C'étaient des gens de La Saucelle ou de Couvrechamps qui, ayant à se lever de bonne heure, malgré la fête, rentraient avant la fin de la danse. Une voix goguenarde dit:
—On ne te dévalisera pas en chemin, la Rose, puisque te voilà sous la garde d'un hardi cavalier.
—Notre monsieur veut bien me conduire jusqu'à la traverse de Clairefont, mes bonnes gens, répliqua la fille... Y a-t-il grand mal à ça?
—Non, au contraire... Mais ne t'arrête pas, car il y a du bien beau gazon au bord de la route...
Robert se mit à rire. Rose, mécontente, s'écarta de lui.
—Vous voyez: on me raille à cause de vous; il vaut mieux que je m'en aille toute seule.
Il la prit par le bras, et, très doucement, la bouche contre l'oreille de la belle:
—Reste donc, Rosette. Nous allons causer du père Chassevent et de la petite maison que tu désires.
Et, abandonnant le grand chemin, ils prirent le sentier qui montait vers le plateau à travers les escarpements déserts de la colline. Le Roussot les suivait toujours, d'un pas souple et félin, sans qu'une pierre roulante et sans qu'une branche froissée révélât sa présence. Ils marchaient lentement, et le passage était si étroit qu'ils étaient forcés de se serrer très près l'un de l'autre. La lune n'était pas encore levée, et les étoiles se faisaient complaisantes, car elles éclairaient bien faiblement les ténèbres. Rose et Robert allaient doucement, enlacés maintenant, et respirant l'odeur exquise de la bruyère en fleurs que la fraîcheur de la nuit faisait s'exhaler. De temps en temps, scandant leurs paroles, comme un doux frémissement d'ailes, un bruit de baisers s'envolait, et, dans l'ombre, jaloux écho de cette caressante harmonie, s'élevait une plainte sourde comme celle d'une bête blessée qui grince et menace.
Ils montaient, sans se presser, jouissant de cette heure délicieuse, dans le calme profond qui s'étendait autour d'eux. Le bruit de la fête ne leur parvenait plus que comme un vague murmure, et, enivrés par cette poésie puissante qui se dégageait de la terre embaumée et du ciel resplendissant, ils se serraient dans une étreinte plus amoureuse. Et, plus gémissante, plus irritée, plus jalouse, murmurait dans les ténèbres la voix de leur surveillant mystérieux.
Le sentier n'était pas long, et on ne mettait d'ordinaire pas plus d'un quart d'heure à le gravir; cependant, sous les pieds de Robert et de Rose, peut-être se fit-il plus sinueux, plus difficile et plus capricieux, car, bien longtemps après y être entrés, ils s'y trouvaient encore. Le clocher de Clairefont avait laissé tomber plusieurs fois dans le silence le tintement grave de son horloge. À l'aube, le ciel commençait à pâlir, et il devait être bien près de trois heures du matin quand les deux jeunes gens débouchèrent auprès de la Grande Marnière, à l'angle des taillis de Couvrechamps.
—Laissez-moi aller, dit Rose doucement: il est grand temps que je rentre...
—Où te reverrai-je?
—Vous saurez bien me trouver, répondit la belle, avec une malicieuse gaieté, si la fantaisie vous prend de venir me parler encore... Ce n'est pas bien sûr, car vous êtes changeant...
—Tu ne dis pas ce que tu penses!...
—Que si!
Il la prit par la taille, et, l'enlevant de terre, il l'embrassa à pleines lèvres.
—Laissez-moi un peu de bouche pour demain, dit-elle gaiement.
Il la reposa sur la route, et comme s'il se décidait à grand'peine à la quitter:
—Pourquoi ne veux-tu pas que je te mène jusqu'à ta porte?
—Tiens! pour qu'on vous voie avec moi, et que tout le pays en jase... Non, da! Allez-vous-en de votre côté; moi, je m'en retourne du mien... Bonsoir, ou plutôt bonjour!
Ils se séparèrent et s'en furent, l'un vers Couvrechamps, l'autre vers Clairefont. Au tournant du chemin, Robert s'arrêta, mais la nuit était encore très profonde, et il n'aperçut plus la belle fille. Alors il hâta le pas, et bientôt il arriva à la petite porte du parc.
Rose s'était éloignée vivement. Elle suivait la longue allée bordée de sapins, pensant en souriant aux promesses que le jeune comte lui avait signées avec des baisers. Elle tressaillit tout à coup: il lui avait semblé entendre marcher derrière elle, dans la ligne noire des arbres. Elle n'était pas peureuse, mais son cœur battit plus vite, et une petite sueur lui monta aux tempes. Elle hâta sa marche, prêtant l'oreille aux bruits vagues de la nuit. Un craquement sec, comme celui d'une branche morte foulée par un pied humain, frappa de nouveau son oreille.
Elle était alors le long des talus blancs, en face des charpentes abandonnées qui surmontaient les puits d'extraction. Devant ses yeux troublés, ce lieu familier prit une apparence fantastique et se peupla de redoutables spectres. Les arbres lui parurent se pencher plus sombres et plus touffus sur sa tête. Elle voulut courir. Au même moment, un être effrayant bondit sur elle, la saisit dans ses bras, et, avec un ricanement de démoniaque, l'emporta dans le fourré. Elle eut la force de crier deux fois avec un accent déchirant: «Robert! Robert!» Une main se posa, brutale, sur ses lèvres et, épouvantée, elle s'évanouit.
Au même moment, deux hommes suivaient le raccourci où Rose et Robert avaient promené si longtemps leur causerie amoureuse. L'un buttait fréquemment contre les pierres, l'autre s'efforçait d'empêcher son compagnon de tomber.
—Je ne sais pas, sacrédié, pourquoi les cailloux sont si hauts ce soir, dit la voix enrouée de Chassevent.
—Eh! mon homme, c'est que vous ne levez pas le pied aussi haut que d'habitude, reprit la voix perçante de Pourtois...
—Je ne me suis pourtant pas fatigué à danser...
—Non! mais vous vous êtes joliment rincé le gosier.
—Tu me le reproches, ingrat? Crois-tu que si je n'avais pas tant braillé pour amuser tes pratiques, j'aurais eu une pareille pépie et toi une pareille recette?
—D'accord, mon vieux père... Aussi, pour vous marquer mon bon vouloir, je vous ai accompagné un bout de chemin afin d'être sûr que vous ne vous jetteriez pas dans quelque trou de marne.
—Bon! grogna l'ivrogne, si ce n'est que par précaution que tu te déranges, et point par amitié, tu peux rentrer chez toi... D'autant que ta femme est restée seule avec Anastase... N'y mets pas d'entêtement... car je n'ai pas besoin de toi... Plus je suis pochard et plus j'y vois clair.
En dépit de la lourdeur de ses jambes, il marchait droit, devançant le cabaretier qui soufflait derrière lui comme un phoque. Ils arrivèrent à la route de Couvrechamps, et là Pourtois dit:
—Respirons une seconde, puis je vous tire ma révérence et je rentre chez moi.
Ils s'assirent sur le revers du fossé, et, par une habitude de braconnier, Chassevent se masqua d'une cépée. Il prit sa pipe dans sa poche, la chargea, et commençait à fumer, quand un pas rapide sur la route attira son attention. Vivement il aplatit son compagnon dans la bruyère, et, sondant l'obscurité de ses yeux faits à voir la nuit, il resta aux aguets.
—C'est le jeune bourgeois de Clairefont, dit-il à voix basse. D'où diable vient-il par là? Il a flâné avant de rentrer... Quelque cotillon qu'il aura suivi... Qui sait? peut-être la petite... Il tourne autour d'elle depuis longtemps... Alors faudrait voir à ne pas me gêner dans mon industrie... Joli temps, du reste, pour poser une batterie de collets... Si j'y allais?... J'ai sur moi les instruments...
Il fouilla sous sa blouse et en retira un paquet de fils de laiton.
—Minute! je n'en suis plus, dit Pourtois, qui se releva... Je ne veux pas faire la connaissance du président de la correctionnelle... Cassez-vous le cou si vous voulez, vieux, moi, je m'en vas.
Le poussah n'eut pas le temps de faire un pas. Au loin, un cri déchirant qui le glaça retentit, puis deux fois ce nom répété avec une indicible expression d'épouvante: «Robert! Robert!»
—Qu'est-ce que c'est que ça? fit Chassevent en saisissant avec force le bras du cabaretier.
—On dirait quelqu'un qu'on égorge! balbutia Pourtois, dont les dents claquaient.
—Sacrédié! il faut courir voir... À deux hommes, nous ne laisserons pas tuer un malheureux sans aller à son aide.
—Chassevent, n'y allons pas! supplia le poussah. C'est du côté de la Grande Marnière!
—Eh! quand ça serait du côté du diable, j'y vais, répliqua le braconnier, dont l'ivresse parut complètement dissipée.
Il prit son élan, et Pourtois, terrifié, aimant encore mieux le suivre que de rester seul, s'engagea derrière lui à travers les genêts. Chassevent, avec l'instinct du chasseur, piquait droit dans la direction où le cri s'était fait entendre, et, de ses gros souliers ferrés, il arpentait les herbes, sans tituber. Il fit ainsi une centaine de mètres, ayant toujours le cabaretier à la remorque, tournant avec une adresse miraculeuse les trous et les fondrières dont le terrain était semé. Puis, il s'arrêta pour écouter, retenant sa respiration haletante. Devant eux, dans un fond, des gémissements se faisaient encore entendre. Sans dire un mot, le braconnier repartit, étouffant autant qu'il le pouvait le bruit de sa course. Mais il avait été entendu, car une forme confuse s'était levée vivement, comme un grand fauve qui détale, et s'éloignait rapide, bondissant sur la déclivité du vallon.
—Il va nous échapper... Aoh! tiens bon, Pourtois!... cria Chassevent, excitant son compagnon, comme s'il appuyait ses chiens.
Le fugitif, en reconnaissant la voix du vagabond, s'était brusquement arrêté. Il parut se courber, comme s'il posait à terre un fardeau dont il voulait se décharger, et, libre de ses mouvements, reprenant sa course avec une agilité plus grande, il gagna le plateau et disparut.
—Il nous échappe! cria Chassevent, mais il a jeté bas un paquet... Il faut voir ce que c'est...
En quelques secondes, ils arrivèrent au bord d'une excavation ancienne, dans laquelle la bruyère avait poussé. Au fond, gisait une forme blanche.
—On dirait une femme! s'écria avec une horrible émotion Pourtois, qui ruisselait de sueur.
—Je descends! dit Chassevent. Et, s'accrochant aux racines, se cramponnant aux pierres, il parvint jusqu'en bas. Il se mit à genoux, approcha son visage, puis, se rejetant en arrière avec un cri rauque:
—C'est ma fille!
À ces mots effrayants, Pourtois trouva des ailes. Moitié sautant, moitié glissant, il rejoignit son camarade, saisit Rose inanimée dans ses bras, lui souleva la tête, et, ne perdant pas sa présence d'esprit:
—De la lumière, cria-t-il.
Instantanément, le braconnier sortit de sa poche un rat de cave, des allumettes, et on vit clair. Dans ce trou noir, c'était un spectacle effrayant que celui de ces deux hommes penchés sur cette femme, à la lueur rougeâtre de ce lumignon. Rose, livide, les lèvres noires, les yeux éteints, avait autour du cou son écharpe serrée comme une corde. Pourtois, avec difficulté, la dénoua... Un horrible soupir s'échappa de la bouche de l'enfant, ses yeux clignèrent avec une affreuse expression d'angoisse, puis se fermèrent; elle battit l'air de ses bras et se renversa en arrière.
—Grand Dieu!... Mais elle est morte! gémit le cabaretier...
—Oh! hurla Chassevent... Ma fille!... ma petite Rose... Mais qui a fait le coup?
Il se frappa le front, puis, avec une expression de haine indicible:
—Ça ne peut être que ce gredin de Clairefont! Il était là... c'est lui. Ah! canaille!
—Qu'est-ce que vous dites? Vous devenez fou! s'écria Pourtois. Vous savez bien que nous avons vu rentrer M. Robert avant d'entendre crier!...
—C'est lui! c'est lui! reprit Chassevent, avec une fureur croissante. Oh! mais ma fille... il me la paiera! Il saura ce que coûte une enfant bonne et douce comme elle était!
—Eh! avant tout, voyons donc s'il n'y a pas moyen de la ranimer. Ma maison est à deux pas... Allons-y...
Ils soulevèrent la pauvre fille, dont les mains devenaient froides, et, dans la demi-clarté du jour naissant, ils descendirent vers le cabaret.