WeRead Powered by ReaderPub
La Grande Marnière cover

La Grande Marnière

Chapter 14: VII
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

Set in a rural provincial landscape, the narrative balances vivid countryside description with scenes of village fêtes to explore intersecting tensions of love, ambition, and social standing. A composed yet melancholic young woman moves through lanes and gatherings, meets a stranger, and becomes drawn into romantic complications and local rivalries. Alternating pastoral calm with charged public events, the work examines how private hopes, jealousies, and moral obligations are shaped by community expectations, property interests, and the pressure to preserve reputation.

VII

Il était sept heures du matin, et Carvajan, fidèle à ses habitudes matineuses, marchait déjà depuis longtemps dans son cabinet comme un ours en cage. Le silence s'étendait encore sur la ville, engourdie par le sommeil d'un lendemain de fête. Le soleil montait éclatant dans le ciel. Enfilant obliquement la rue étroite et haute, un de ses rayons dorait la fenêtre du vieux logis et traçait sur le plancher une raie lumineuse. Dans la traînée blonde qui perçait le rideau, des atomes poudreux dansaient comme des sylphes ailés. Et malgré cette clarté joyeuse et chaude, Carvajan, sombre, le front lourd, tournait et retournait dans son esprit des pensées amères.

Ainsi, au moment où il croyait toucher au but et n'avoir plus qu'à étendre la main pour recevoir le prix de trente ans de luttes, il se produisait des à-coups violents qui le ramenaient en arrière. Tenir dans sa main ses adversaires, n'avoir qu'à serrer pour les écraser, et sentir cependant encore la pointe de leurs dents enfoncées dans une morsure suprême.

Au moment où il rêvait de s'attacher victorieusement Pascal, en lui montrant le pays courbé comme un seul courtisan aux pieds de son dominateur, le triomphe se changeait en humiliation, et celui-là même qu'il voulait gagner par l'enivrement de l'orgueil avait à subir le plus cruel des affronts.

On l'avait bafoué, lui, le tyran de La Neuville. Cette même fête de la Saint-Firmin, pour la seconde fois, à trente ans d'intervalle, mettait aux prises Clairefont et Carvajan. Et comme si une tradition fatale lançait les enfants l'un contre l'autre, après les pères, c'était maintenant Robert qui insultait Pascal. Il fallait donc une bonne fois en finir avec cette engeance, et porter les coups décisifs.

Entre Honoré et le commis de Gâtelier jadis, la partie n'avait pas été égale. Aujourd'hui, la situation était retournée. Carvajan était le maître. Il avait dans sa caisse un dossier bien en règle, contenant billets protestés, jugements, ordonnance de saisie, le tout exécutoire, faute de paiement immédiat d'une première somme de cent soixante mille francs, représentant capital et intérêts. Il fallait que le marquis payât ou se résignât à sortir de chez lui. Ah! ah! on verrait donc enfin ce Clairefont sur la route, avec ses paquets, comme un mendiant!

Dans la solitude de son cabinet, Carvajan se mit à rire. Il alla à une armoire, l'ouvrit, et, au fond, apparut le coffre-fort qui avait tant de fois fait rêver de richesses fabuleuses les habitants de La Neuville.

Le banquier prit une toute petite clef dans son gousset, débrouilla les combinaisons de la serrure, et la porte de fer tourna lourdement sur ses gonds huilés. L'intérieur de la caisse ne contenait point les sommes considérables dont l'imagination populaire se plaisait à la garnir. Quelques rouleaux d'or seulement, un carnet de chèques, et des liasses de papier de différentes couleurs. Carvajan en choisit une, sur laquelle était écrit en grosses lettres le nom de Clairefont, et se mit à la feuilleter lentement.

Son visage, à mesure qu'il avançait dans sa revue, s'éclairait d'une joie terrible. Ses doigts maniaient le papier avec un bruit sec, ils le froissaient, le tourmentaient, le griffaient, comme si c'eût été la chair même du marquis. Et, tournant les pages de son grimoire judiciaire, le banquier semblait un bourreau qui polit ses instruments de torture et cherche à les rendre plus aigus, pour augmenter les douleurs de la victime.

Un coup léger frappé à la porte l'interrompit dans cette voluptueuse occupation. Il jeta un coup d'œil inquiet du côté de l'entrée, et, fermant vivement son coffre, il s'approcha de son bureau et dit:

—Entrez!

—C'est moi, patron, excusez si je vous dérange, fit la voix de Fleury, dont la tête monstrueuse se montra dans l'entre-bâillement de la porte. Le greffier entra, et, du premier coup d'œil, Carvajan le vit si extraordinaire, que, sans lui laisser le loisir de placer une parole, il s'écria:

—Que se passe-t-il?

—Des choses très graves... J'ai été, il y a une demi-heure, réveillé par Chassevent et Pourtois... qui m'ont appris... Je ne me suis donné que le temps de passer mes habits, et de courir chez vous... car il m'a semblé que vous deviez être, comme toujours, le premier informé...

—De quoi? interrompit brusquement le banquier, auquel les réticences de Fleury causèrent une émotion affreuse. Il craignit que son fils et Robert de Clairefont ne se fussent battus secrètement dès le matin... Parlerez-vous, à la fin, tête de mulet?

—Eh bien! la petite Rose Chassevent a été tuée cette nuit dans la Grande Marnière!...

—Tuée! Comment? fit le maire en redevenant subitement très calme. Quelque accident?

—Un crime! dit Fleury d'une voix étouffée. Son père et Pourtois l'ont trouvée étranglée au fond d'un ravin, après avoir poursuivi pendant quelques instants le meurtrier...

—Poursuivi!... Il l'emportait donc?

—Il courait à travers les genêts de la colline, la tenant sur son épaule, autant que Chassevent et le gros ont pu voir, car il faisait encore nuit.

—Et il leur a échappé? C'est donc un gaillard d'une force exceptionnelle?...

Les regards de Fleury et de Garvajan se rencontrèrent et, dans les yeux du maire, le greffier découvrit des pensées si terribles qu'il pâlit un peu et plia les épaules en frissonnant.

—Ah! ah! fit Carvajan avec une voix effrayante, il faut tirer cette affaire-là au clair, et rondement... Le commissaire est-il prévenu? Il doit y avoir des constatations légales à faire... Fleury, mon garçon, voilà une singulière aventure!... Elle était gentille, cette Rose... C'est quelque galant qui a fait le coup...

—C'est ce que dit Chassevent...

—Ah! il le dit! le vieux drôle... Où est-il? Je veux lui parler.

—Je l'ai laissé dans la rue... Je désirais vous voir avant de le faire entrer.

Carvajan était déjà dans le vestibule. De l'autre côté de la porte, un murmure se faisait entendre, dominé, de temps en temps, par de violents éclats de voix. Vivement, le maire ouvrit. Au milieu d'un cercle de voisins échangeant avec agitation des commentaires, Chassevent, assis sur une borne, plus ivre encore que pendant la nuit, se lamentait et menaçait tour à tour:

—Ma pauvre fille! hurlait-il, en clignant ses yeux sans larmes, une si jolie petite... qui faisait tant pour son père! Ils me l'ont tuée, les brigands!... Et si gaie... et si aimable!... Ah! les canailles!... Ils m'en voulaient, allez! On sait comment ils m'ont traité! Tout ça, rapport à mon amitié pour notre cher bon monsieur le maire, que Dieu conserve!... Ah! y a de la politique dans l'affaire... Oui! Ah! les gredins!... Mais ça ne se passera pas comme ça... On n'a pas le droit d'enlever à un pauvre homme la consolation de ses vieux ans!

Vainement, Pourtois, troublé au milieu de tous ces curieux, pressé de questions auxquelles il n'osait pas répondre, essayait de faire taire l'ivrogne. Celui-ci braillait comme un porc qu'on égorge, et se roulait sur sa borne avec des contorsions d'épileptique. En voyant paraître Carvajan, il devint subitement beaucoup plus calme et, se courbant comme s'il allait se prosterner sur le pavé:

—Ah! voilà notre défenseur!... Ah! monsieur le maire, prenez pitié d'un pauvre vieux qui n'espère qu'en vous pour obtenir justice... Ah! saint nom du bon Dieu! Que malheur! Une enfant qui était si bien portante hier soir! Qu'elle dansait comme une reine!

Et il recommença à crier en se tordant les bras.

—Allons, Chassevent, taisez-vous!... Il est inutile d'ameuter le quartier, dit Carvajan avec sévérité... Pourtois, conduisez-le dans mon bureau. Quant à vous, bonnes gens... rentrez chez vous... Et ne prenez pas au mot ce malheureux que le chagrin rend fou... Les juges sauront découvrir la vérité.

Et, laissant ses administrés sous l'influence de ces paroles pleines d'une modération calculée, il rejoignit vivement Chassevent et Pourtois.

Dans son cabinet, adossé à la cheminée, le regard froid et le ton tranchant, il dit au braconnier:

—Qui accuses-tu?... Car, si je te comprends bien, tu accuses quelqu'un.

Et comme le vieux vaurien ouvrait la bouche pour parler...

—Fais attention à ce que tu vas répondre!... Tu te trouves devant un magistrat...

—Ah! je me trouverais devant Notre-Seigneur lui-même, que ça serait tout de même... Le jeune homme du château a passé près de nous une minute seulement avant l'affaire...

—Chassevent, tu sais bien qu'il n'allait pas de ce côté-là! interrompit Pourtois avec désolation.

—Qui prouve qu'il n'a pas fait un détour l'instant d'après?... s'écria avec violence le braconnier. D'ailleurs, tu ne l'as pas vu: tu étais couché sur le dos... Tu es si gros qu'on aurait pu t'apercevoir de la route...

—Vous craigniez donc d'être découverts? demanda Carvajan. Qu'est-ce que vous faisiez?

—Rien du tout, dit le vagabond d'un air menaçant. Mais chacun sa manière... Moi, la nuit, j'aime pas les rencontres... Y a tant de mauvaises gens!

—Ainsi, tu donnes à entendre que ce pourrait bien être M. Robert...

Carvajan n'osa pas aller plus loin. Ses joues pâles se marbrèrent de rouge. Et, faisant peser sur le braconnier un regard fauve, comme s'il craignait qu'il ne se rétractât:

—Mesure bien l'importance d'une pareille déclaration...

—Eh! croyez-vous que je vas mettre tant de mitaines? D'ailleurs, il n'a pas été vu que par nous... Les Tubœuf de Couvrechamps lui ont parlé au coin du raidillon de la Grande Marnière en quittant la fête... Il était alors avec l'enfant... Ah! bon sang! quelle infamie!... Une pauvre gentille créature comme elle!... Ah!... Qui n'avait jamais fait de mal à personne, bien au contraire! Ah! ah!

—Ne crie plus, dit froidement Carvajan; il n'y a pas d'étrangers pour t'entendre, et, à nous, tu nous fends inutilement la tête.

Le braconnier se tut et regarda avec humilité celui qui lisait si clairement dans sa conscience.

—Sais-tu, reprit le maire, que si c'est le fils de Clairefont qui a fait le coup, dans un de ces mouvements de violence, dont il n'est que trop coutumier, tu pourrais bien, en te portant partie civile, attraper une vingtaine de mille francs de dommages-intérêts...

À ces mots, les yeux de Chassevent parurent près de lui sortir de la tête. Toute son ivresse se dissipa, comme si on lui avait administré un philtre souverain. Il devint aussi froid que la pierre.

—Vous croyez, monsieur le maire, demanda-t-il doucereusement, qu'avec un bon procès, on pourrait leur tirer une grosse somme?

—Mais j'en suis convaincu...

—Vingt mille francs! Ah! si vous vouliez me conseiller dans cette affaire-là, je serais joliment certain de m'en tirer avec le pain de mes vieux jours assuré... mon bon cher monsieur le maire...

—C'est mon devoir de le faire. On sait que j'ai toujours défendu le faible contre le fort...

—Alors ils sont cuits! s'écria le vagabond avec une joie furieuse.

Il esquissa un geste de triomphe; un peu plus, il dansait.

—Mais, Chassevent, interjeta Pourtois consterné, vous savez bien que la petite appelait: Robert! Robert! Donc, ce n'était pas lui qui la tenait.

—Elle criait: Robert! comme on crie: à l'assassin! interrompit Chassevent avec furie. De quoi te mêles-tu, gros soufflé? Est-ce que tu peux être pris au sérieux? Tu étais si troublé que tu ne savais plus ni ce que tu entendais, ni ce que tu voyais... Vingt mille francs! Pour sûr que c'est ce gredin d'enjôleur et de suborneur!... Et qui ça serait-il, si ce n'était lui? Qui serait assez fort pour traverser, à toute course, le vallon de la Grande Marnière, avec une femme sur le dos?... Vingt mille francs! Je te dis que c'est lui!... Et si quelqu'un prétendait le contraire, il aurait un fameux compte à régler avec moi!

Le braconnier montra à son compagnon une figure tellement sinistre, que celui-ci, avec un profond soupir, se résigna au silence. Carvajan se tourna alors vers Pourtois.

—Hé! hé! mon homme, dit-il, voilà qui va avancer nos affaires plus que toutes les sottises du marquis... Comment la famille de Clairefont resterait-elle dans le pays, après un scandale pareil?... Je crois bien qu'avant trois mois Mme Pourtois aura les vingt arpents de prairie qui sont derrière l'auberge... Il faudra lui dire de venir causer avec moi... Nous avons de petits arrangements à prendre... Elle me comprendra... Ce n'est point une sotte... heureusement! car on ne fait rien avec les sots!

Le coup d'œil qui accompagna ces mots fut si menaçant que Pourtois se sentit gelé jusqu'au fond de l'âme. La peau rose et luisante de son visage se ternit et devint d'un gris cendré. Ses petits yeux s'enfoncèrent plus avant dans la graisse qui bouffissait ses joues. Et, avec un air d'accablement affreux, le poussah laissa tomber ses bras le long de son corps phénoménal. Fleury, au même moment, arrivait essoufflé.

—Tout est en l'air, dit-il; j'ai mis le feu sous le ventre de la police... Ah! çà, mes braves, il faut regagner l'auberge, et vivement... Il y a des pièces à conviction... Diable! que personne n'y touche!...

Déjà Chassevent, poussant devant lui Pourtois, gagnait la porte de la maison, avec l'empressement d'un avare qui craint pour son trésor. Dans la rue déserte, il s'arrêta, et là, serrant la main de son compagnon à la lui briser:

—Mon gros, tu sais, pas de bêtises! Si à l'avenir tu as le malheur de me contredire, je te saigne comme un poulet! Maintenant que nous sommes d'accord, haut le pied et du train!

Ils repartirent en courant dans la direction du faubourg.

Resté seul avec Fleury, Carvajan demeura quelques instants silencieux, marchant la tête penchée sur sa poitrine. Puis, s'arrêtant brusquement:

—Je n'aurais jamais souhaité une plus belle vengeance! Cet insolent s'est attaqué à moi. Ah! ah! il a insulté mon fils!... Eh bien! moi, je l'enverrai en cour d'assises... Tout y passera, chez ces Clairefont, la fortune et l'honneur. Il ne leur restera rien... Et je les verrai à genoux devant ma porte... me demandant grâce!...

—Qu'est-ce que Pourtois et Chassevent vous ont raconté? demanda Fleury.

—Toute la scène du meurtre, pardieu, à laquelle ils ont assisté de loin... Oh! Chassevent jurera sur la tombe de sa fille que c'est le petit de Clairefont qui a tué Rose... Il espère tirer vingt mille francs du cadavre...

—Vingt mille francs! s'écria Fleury avec un horrible rire. Eh! pour une telle somme, si on avait voulu, il l'aurait tuée lui-même!

Cette lugubre plaisanterie trouva Carvajan glacé. Il regarda sévèrement le greffier, et, d'une voix sèche:

—Je suis très sérieux, dit-il. Et je désire qu'on le soit autour de moi... J'ai la conviction que M. de Clairefont, qui, sans doute, était ivre, ce qui, du reste, serait à sa décharge, a commis le crime... Si je le croyais innocent, je me désintéresserais de l'affaire.

—J'en suis sûr! s'écria Fleury se pliant sans discuter à la volonté de son patron. Et comme je partage votre manière de voir, je vais, dans l'intérêt des innocents, veiller à ce que l'opinion ne s'égare pas.

Il salua très bas, grimaça hideusement, et sortit.

C'était la dernière matinée de l'assemblée, et, ayant cuvé le vin de la fête, les cultivateurs essayaient de conclure encore quelques marchés.

Habituellement, cette réunion finale se traînait morne et lassée. Le feu des transactions était amorti, et chacun n'avait plus qu'une idée: rentrer chez soi.

Cependant, par exception, une singulière activité se remarquait sur la place. Des groupes nombreux se formaient, et les conversations plus animées s'échangeaient entre les allants et venants. Était-ce le cours des farines, ou le prix des moutons qui servaient de fond aux colloques? Non! le nom de Chassevent et celui de Clairefont revenaient, constamment prononcés, et, au travers des exclamations, les affirmations passionnées et les dénégations ardentes s'échangeaient.

Comme une contagion mortelle, le bruit sinistre répandu par Fleury gagnait déjà toute la ville, et bientôt, grossi, défiguré, allait circuler dans le canton, s'étendre dans le département, et empoisonner tous les esprits. Rien ne pouvait être plus fatal que ce rassemblement de gens, venus de dix lieues à la ronde, qui devaient bientôt repartir emportant, chez eux une conviction habilement faite par les émissaires de Carvajan.

Tondeur, au café du Commerce, devant vingt personnes, venait de répéter les paroles qu'il avait entendues près de la fenêtre de la repasserie, à Clairefont, lorsque Robert embrassait Rose: Ne me serrez pas si fort, vous pourriez m'étouffer sans le vouloir. Et, dans la fumée des pipes, au bruit des verres remués, le marchand de bois se lamentait hypocritement. Quel malheur! Un si bon et si aimable garçon! Car il n'avait pas agi par méchanceté, bien sûr... Tondeur s'en portait garant, lui qui le connaissait bien... Mais cette jeunesse... c'était si fort!... Sans le vouloir, n'est-ce pas? Il avait eu la main plus lourde qu'il ne pensait... Ah! il lui avait vu déraciner des baliveaux, comme on cueillerait une violette!... En batifolant, la petite avait fait des giries... Le père, qui cherchait sa fille, était arrivé avec Pourtois... Pour ne pas être surpris, le jeune homme avait voulu empêcher la belle d'appeler... Ah! c'était un vrai malheur... Mais pour un crime... oh! non!

Et les ergoteurs, trouvant que le marchand de bois se montrait trop commode, de répliquer, avec un commencement de parti pris: Comment! pas un crime? Quoi donc, alors? La fille était-elle morte? Oui ou non? Tondeur, avec confusion, se voyait forcé d'en convenir... Cependant il reprenait sa défense, accumulant à plaisir les mauvais arguments: Après tout, on accusait M. Robert... Mais avait-on la preuve absolue qu'il était l'auteur de l'accident? Il s'entêtait à ne pas dire: crime.

Si on avait la preuve? reprenaient ses contradicteurs, s'échauffant au feu de la discussion. Eh bien! et le foulard de soie marqués aux initiales R.G. que la fille avait au cou, et qu'on ne lui avait pas vu à la danse. Et les affirmations des Tubœuf?... Et tout enfin? Car la culpabilité crevait les yeux! Il fallait être décidé à ne rien voir pour oser le nier. C'est-à-dire qu'on se demandait comment M. de Clairefont n'était pas encore arrêté... Ah! s'il avait été un homme du commun, on l'aurait déjà vu traverser la ville entre deux gendarmes!

Au même instant une rumeur sourde courut sur la place, attirant aux fenêtres tous les consommateurs du café. Dans son tilbury, Robert, assis à côté de M. de Croix-Mesnil, qu'il conduisait à la gare, venait de déboucher de la rue du Marché. Devant l'encombrement il avait dû ralentir l'allure de son cheval, et, au milieu de la foule tumultueuse, il passait calme et souriant, causant librement avec le baron. Derrière lui, houle vivante, la masse des badauds et des paysans roulait, et des cris de haine partaient, comme, au début d'une émeute, les coups de feu isolés des impatients.

Robert étonné se retourna, regardant tous ces gens qui le suivaient. Il entendit:

—Il part, vous voyez bien! Il s'en va!

Il ne comprit pas. Rien de ce qui s'était passé pendant la nuit n'avait transpiré à Clairefont. Le château était comme une forteresse bloquée, dont la garnison ne reçoit plus de nouvelles. Les rares domestiques ne sortaient pas dans le village; les fermes étaient loin; seule, Rose venait du dehors. Et la pauvre petite ne devait plus égayer de sa chanson les murs froids et silencieux de la vieille demeure. Antoinette, qui, la veille, lui avait si bien recommandé d'être exacte, ne l'avait pas vue arriver, et s'était dit en souriant:

—Allons, malgré ses belles promesses, elle aura dansé tard, et elle fait la grasse matinée.

À la gare, Robert, sans remarquer l'attention dont il était l'objet de la part des gendarmes qui se promenaient devant la porte d'entrée, sauta à bas de son siège, descendit la valise de M. de Croix-Mesnil, et, donnant son cheval à garder à un employé, entra dans la salle d'attente. Les gendarmes alors se promenèrent sur le quai, et parurent se tenir prêts à retenir le jeune comte, s'il avait formé le dessein de s'éloigner.

Mais il était bien loin de se douter de ce qui se passait. Il parlait avec animation et ne s'apercevait point de la surveillance active qui s'exerçait autour de lui. Lorsque le train fut arrivé, il donna une dernière poignée de main au baron, et, fermant lui-même la portière du compartiment, il traversa la gare et remonta en voiture. Il se sentit le cœur serré, comme il ne l'avait jamais eu en voyant partir son ami. Il s'arrêta au bas du pont, et attendit là le passage du wagon. Par la fenêtre, il distingua une main qui s'agitait, une figure qui souriait, puis, à un détour de la voie, dans un tourbillon de vapeur blanche, tout disparut. Et, au pas, il se remit en route, se demandant pourquoi il était si triste.

Mais les impressions que ressentait Robert étaient fugitives. Sa rude nature réagissait promptement. Il mit son cheval au trot, et se proposa de ne point passer par les quartiers du centre, pour éviter les encombrements qui l'avaient arrêté à l'arrivée. Il suivit la promenade, plantée de superbes platanes, qui entoure La Neuville. Il allait sortir du faubourg, quand, en arrivant au bas de la montée de Clairefont, il tomba dans un groupe d'ouvriers des fabriques qui, à la porte d'un cabaret, écoutaient Chassevent, ivre à rouler maintenant, et qui, pour la centième fois, d'une voix pâteuse et avec des additions mélodramatiques, racontait la mort de sa fille.

À la vue de Robert, un murmure d'horreur partit du groupe qui se massa dans une attitude hostile. Encouragé par les menaçantes dispositions de son entourage, le vagabond s'avança en titubant, et, essayant de prendre le cheval au mors:

—Le voilà, l'assassin! Le voilà! Vengeance! D'une main incertaine il avait réussi à saisir la bride, mais un maître cinglon qu'il reçut sur les doigts la lui fit lâcher. Il recula en hurlant, et, heurté par le brancard, il aurait infailliblement passé sous la roue de la voiture, si, d'une main vigoureuse, le comte du haut de son siège, ne l'avait cueilli et lancé jusqu'à la porte du cabaret.

—Ah! après la fille, le père! brailla le braconnier. À moi, mes amis! Emparons-nous de lui, livrons-le à la justice!...

En un instant, Robert se vit entouré d'hommes aux visages furieux et aux bras levés. Devant le cabaret, quelques femmes rassemblées poussaient des cris perçants, et déjà, par la rue du Marché, du renfort arrivait aux assaillants. Chassevent, revenu à la charge, bavant de colère et d'ivresse, essayait d'escalader le siège. Le comte ne perdit pas son sang-froid; il tira sur les guides et fit cabrer son cheval; puis, prenant son fouet il en asséna, avec le manche, un tel coup au vagabond, que, malgré son épaisse casquette et le foulard qui lui entourait la tête, il roula à moitié assommé dans la poussière du chemin. Au même moment, Fleury, comme un diable sortant d'une boîte à surprises, parut près de la voiture.

—Qu'est-ce que vous faites là? cria-t-il aux ouvriers d'une voix forte... Ramassez cet homme, et attendez-moi...

Puis, s'élançant vers Robert à qui il serra le bras avec énergie:

—Imprudent! ne bravez pas l'indignation populaire!... Partez... sans un instant de retard! Je viens de Clairefont. Je voulais vous prévenir... Mais votre tante et votre sœur, maintenant, savent tout... Elles vous convaincront...

—De quoi s'agit-il? demanda le comte, commençant à perdre son calme... Ai-je affaire à des fous?

Le greffier jeta au jeune homme un coup d'œil sévère, et, avec une gravité triste:

—La petite Rose a été tuée cette nuit... On vous accuse... Ne discutez pas... Mettez-vous d'abord à l'abri. Partez! C'est le plus sûr...

—Mais c'est une infamie! cria Robert.

—Rentrez chez vous, au nom du ciel! dit Fleury en montrant du doigt le flot des arrivants qui grossissait de seconde en seconde.

Et, donnant une forte claque sur le flanc du cheval, qui partit comme un trait, il força le comte à s'éloigner.

Sans plus se soucier de l'agitation qui grandissait dans le faubourg, le greffier gagna rapidement la maison de la rue du Marché. Il était onze heures. Depuis le matin, le temps avait été mis à profit par les émissaires de Carvajan. Le réseau, qui enlaçait Robert de Clairefont dans ses mailles perfides, devenait plus fort d'instants en instants. Et plus le malheureux qui y était captif allait se débattre, plus les fils devaient se resserrer.

Pascal, après une nuit de trouble et d'insomnie employée à repasser amèrement les incidents douloureux qui avaient accompagné son retour à La Neuville, s'était décidé à régler définitivement avec son père la question de son départ. Il ne pouvait plus supporter l'idée de vivre dans ce pays où tout serait pour lui sujet de froissement et de chagrin. Il voulait s'éloigner, regagner des contrées où l'écho même des discordes qu'il fuyait n'arriverait pas jusqu'à lui et où il aurait le droit de garder dans sa mémoire, comme dans un sanctuaire consacré à un culte mystérieux, l'image souriante et adoucie de celle qu'il adorait.

Il sortit de sa chambre à l'heure du déjeuner, et s'apprêtait à descendre, lorsque, sur le palier, croisant la servante qui venait de l'étage supérieur, celle-ci lui dit avec un geste désolé:

—Ah! monsieur Pascal, vous ne savez pas la nouvelle? Le jeune homme du château qui a tué la Rose au père Chassevent!...

Et comme il restait immobile, se demandant si cette fille ne devenait pas folle.

—Oui, mon bon cher monsieur. Le greffier du juge de paix est à c't'heure dans le cabinet de Monsieur à qui il rapporte les bruits de la ville, car on en parle, da! Et tout est sens dessus dessous!

Il sembla à Pascal que la cage de l'escalier était un gouffre noir, au fond duquel Carvajan ricanait, triomphant et diabolique. Il eut un vertige, et se retint à la muraille pour ne pas tomber. Dans cette riposte terrible, suivant à si courte distance l'affront subi, il reconnut la main de son père. Oui, si Robert était accusé, l'accusation avait dû venir de Carvajan. Il eut froid au cœur. Une rapide vision lui montra Antoinette auprès du marquis mourant de désespoir. Il se souvint des funèbres pressentiments qu'il avait eus, le premier jour, à la porte du cabaret de Pourtois, au pied de la terrasse de Clairefont. Le présage de malheur se réalisait. Mais n'avait-il pas rêvé aussi que c'était lui qui défendait la jeune fille abandonnée, et qui l'arrachait à son mauvais destin?

Sur le seuil de cette chambre qui avait été celle de sa mère, il crut entendre encore la voix de la mourante murmurant ces suprêmes paroles: «Sois bon dans la vie. Il faut être bon...» Il se retourna avec un effroi superstitieux, comme s'il se fût attendu à voir apparaître derrière lui la chère ombre. Il se vit seul, et, inclinant son front, comme devant un ordre souverain, il murmura: Sois tranquille, douce regrettée, tu seras obéie!

Il avait retrouvé toute sa présence d'esprit, tout son courage. Il se sentait prêt à accomplir des tâches héroïques pour vaincre des répugnances insurmontables.

Il oublia en un instant les résolutions qu'il venait de prendre. Ses idées suivirent un autre cours. Il n'était plus réduit à l'écœurante inaction qui le faisait paraître complice de tout ce qui s'exécutait de mal contre la famille de Clairefont. Il n'était plus condamné à l'impuissance. Il allait pouvoir se mêler à la lutte, et intervenir. Toute la nuit il s'était promis de partir, et, en une seconde, il décidait de rester. Il ne vit là rien que de naturel. L'incohérence n'est-elle pas la règle même de l'amour? Il se composa, pour entrer chez son père, un visage souriant. À sa vue, Fleury, qui parlait avec animation, s'arrêta court, prit un air embarrassé et loucha furieusement de ses yeux troubles.

—Eh bien! dit avec éclat Carvajan, en allant à son fils, les voilà dans une belle passe, ces gens si fiers, qui ne veulent pas s'exposer à se trouver en face de nous!

—On vient de tout m'apprendre, interrompit Pascal.

—Eh bien! qu'en dis-tu?

—Qu'en dit le parquet? riposta le jeune homme.

—Le parquet est extraordinairement mou! Il est pris entre la certitude qui résulte des preuves matérielles du crime et le doute qui est la conséquence d'un passé honorable... Tous ces magistrats, au fond, sont des réactionnaires, et ils font des façons pour arrêter le fils d'un marquis, voilà tout. Ils ont télégraphié à Rouen, au procureur général, qui télégraphiera sans doute à son tour au garde des sceaux... Et, pendant ce temps, ici, la population fermente; et sans Fleury qui s'est trouvé là fort à point, tout à l'heure, le prévenu était écharpé par les ouvriers... On parle pour demain d'une manifestation... Moi, je viens de le dire au commissaire et au capitaine de gendarmerie: si on n'arrête pas dès ce soir ce gaillard-là, je ne réponds pas de l'ordre à La Neuville!...

—Le mieux qu'il y aurait à faire pour M. Robert, ce serait de partir pendant qu'il en est temps encore, dit doucereusement Fleury... Une fois à l'abri, tout le monde serait tranquille... C'est ce que j'ai essayé de faire comprendre aux dames de Clairefont... Mais, aux premiers mots, Mlle Antoinette s'est dressée toute pâle, et, avec des regards meurtriers comme des coups de pistolet, elle a crié: Jamais! Partir, ce serait avouer qu'il est coupable... Nous savons d'où part cette calomnie... Nous la réduirons à néant! Elle désignait clairement M. le maire et peut-être aussi un peu moi-même... Mais je ne me suis pas laissé démonter. J'ai insisté, j'ai donné à entendre que les mauvais gars de La Neuville, très surexcités, pourraient se porter sur Clairefont... Alors la vieille Saint-Maurice a bondi, et, rouge comme une braise, en jurant comme un troupier: Qu'ils y viennent! Il ne manque pas de fusils au râtelier... Ils verront que les femmes de la maison valent des hommes... Il y a là-haut, dans les greniers, le pierrier qui servait autrefois pour les feux d'artifice... Je le descendrai dans le vestibule, et si on touche seulement à la serrure de notre porte... je mitraille toute cette canaille! Et elle sacrait, la vieille, que c'en était fabuleux! Allez donc faire entendre raison à des esprits détraqués! Quant au marquis, il était enfermé dans sa tour, comme un hibou, à tourner les pages de quelque grimoire, ou à empester l'air de la contrée avec des drogues chimiques... Impossible de le voir... Celui-là, tout hébété qu'il est, aurait peut-être mieux compris la situation que cette vieille échappée de la chouannerie.

—Mais elle paraît la comprendre parfaitement, dit Pascal avec tranquillité, et elle soutient envers et contre tous l'innocence de son neveu... Comme l'a fort bien dit Mlle de Clairefont, fuir c'est avouer, et le comte Robert est sans doute décidé à se défendre... Il a peut-être des preuves à fournir... Un bon alibi serait décisif... Qui sait s'il ne le produira pas?

—Je l'en défie! cria Carvajan, à qui l'opposition de son fils fit perdre tout son calme.

—Mon père, vous n'en savez rien...

—Vas-tu le défendre?

—Et vous, allez-vous l'accuser?

Ils se trouvaient face à face, parlant aussi ferme l'un que l'autre: Pascal, absolument maître de lui, et voulant savoir exactement quelle était la part de son père dans le travail d'investissement qui s'étendait autour de Robert; Carvajan, le cerveau enflammé par une colère subite, et prêt à étaler sa haine au grand jour.

—Non! certes! intervint Fleury d'un ton conciliant, votre père n'accuse pas. D'ailleurs, à quoi bon? M. le maire, comme toujours, n'a souci que de la chose publique... Devant vous, nous parlons en toute liberté, pesant le pour et le contre... Croyez que si M. Carvajan pouvait étouffer cette affaire-là, il le ferait, et promptement... Il est l'ennemi de M. de Clairefont... Il le combat sur le terrain politique et financier... Mais profiter d'un malheur pareil?... Devrais-je avoir besoin de vous dire qu'il n'y a même pas pensé?... Et pourtant, ne serait-ce pas légitime? Ses adversaires ont-ils jamais reculé devant les pires manœuvres? Vous en avez eu la preuve hier soir... Si nous pouvions établir l'innocence de ce malheureux jeune homme, nous le ferions... Mais, malheureusement, il n'y a pas de doute à conserver... C'est la dernière étape, voyez-vous, de cette famille qui depuis trente ans va sans cesse en descendant... Quand j'ai eu l'honneur de vous rencontrer ici, pour la première fois, vous veniez d'être témoin, justement, d'un des actes de violence habituels à ce malheureux... Je vous ai dit alors, ne croyant pas être si bon prophète, que vous arriviez pour assister aux suprêmes phases de la lutte engagée entre M. de Clairefont et votre père... Eh bien! la lutte est finie... Elle se termine dans la boue et dans le sang.

—Et nous n'en sommes pas cause! reprit rudement Carvajan, à qui la mielleuse dissertation de Fleury avait irrité les nerfs... Au diable! Qu'ils se débrouillent!... Je ne suis pas tenu de les aimer, et si j'étais dans leur cas, vous verriez s'ils me ménageraient!

Il prit son chapeau, et jetant un regard significatif au greffier:

—Je vais jusqu'à la mairie; vous viendrez m'y retrouver tout à l'heure.

—Je vous accompagnerai, mon père, dit Pascal, si je ne vous dérange pas... Je suis curieux de voir la physionomie de la ville.

—Ah! ah! mon gaillard, tu mords à la chose? Viens, si ça t'amuse... Et puis, qui sait? tu es du métier, tu pourras peut-être donner un bon conseil.

—Si j'en trouve l'occasion, répondit froidement Pascal, soyez sûr que je n'y manquerai pas.

Et, derrière son père et le greffier, il sortit.

À Clairefont, après le premier affolement, la réflexion était venue. Réunis dans le petit salon, la tante de Saint-Maurice, Robert et Antoinette, avaient tenu conseil. Les affirmations de Fleury et les manifestations de la rue, certes, étaient significatives. Le vieux Bernard, envoyé à la ferme, avait rapporté la confirmation de l'attentat. Rose était morte, et on accusait Robert de l'avoir tuée. Entre les imprécations de la tante Isabelle et le calme effrayant d'Antoinette, Robert passa par les sentiments les plus opposés. Tantôt il se disait que l'accusation portée contre lui tomberait d'elle-même et qu'elle n'aurait pas de conséquence. Il riait alors nerveusement et se promettait de tirer de ceux qui avaient dirigé contre lui l'action de la justice une vengeance exemplaire.

Tantôt, cherchant à rassembler les preuves qu'il pourrait fournir de son innocence, il constatait avec stupeur que tout concourait à lui donner l'apparence de la culpabilité. Il était rentré au matin par la petite porte du parc sans être vu de qui que ce fût. Il avait passé tout le temps qui s'était écoulé entre son départ de chez Pourtois et son arrivée à Clairefont, dans le sentier de la Grande Marnière. On l'avait rencontré, on lui avait parlé, cela était certain, indéniable.

Et, au souvenir de ces moments doucement écoulés, dans cette nuit tiède et resplendissante, auprès de cette charmante fille au gai sourire, un cruel déchirement se faisait en lui.

N'avait-il pas été involontairement la cause du malheur, en gardant si tard Rose qui voulait s'éloigner? Il ne l'avait retenue qu'à force d'instances. Il se le rappelait bien: elle disait: Laissez-moi m'en aller?... Votre sœur m'attend demain matin, vous me ferez gronder... Si vous avez encore tant de choses à me conter, vous viendrez au bas de la fenêtre de la repasserie, et, pendant que je travaillerai, nous causerons.

Les routes étaient alors pleines de monde; elle serait rentrée à Couvrechamps, en compagnie, et, au lieu de dormir froide et muette, elle chanterait encore, alerte et joyeuse.

Des larmes lui vinrent aux yeux, et ce garçon si énergique et si robuste se mit à sangloter comme un enfant.

Épouvantées, les deux femmes le regardaient. Pour qu'il se laissât aller à une telle faiblesse, il fallait qu'il fût tenaillé par de terribles inquiétudes. Une pudeur secrète arrêtait les questions sur les lèvres d'Antoinette. Qu'y avait-il entre son frère et Rose? Quelque intrigue ébauchée à la fête et interrompue par le coup de folie d'un jaloux. Il eût fallu, pour préciser les faits et arriver peut-être à découvrir la vérité, interroger Robert, l'amener à s'expliquer. Il ne donnait que des détails vagues, quand la minutie eût été indispensable. Mais la tante Isabelle n'était-elle point là pour tirer tout au clair? Avec elle, qui n'hésiterait pas à demander, le jeune homme ne se gênerait pas pour répondre, et on saurait alors quels moyens de défense on devait employer.

Il était impossible que l'erreur ne fût pas promptement reconnue. La justice voyait clair et n'aurait pas de parti pris. L'opinion publique, que Fleury disait si furieusement déchaînée contre Robert, avait été égarée. Il n'était pas difficile de deviner par qui. La main de Carvajan se reconnaissait dans cette œuvre de haine. Provoqué, il avait riposté. Et on était payé pour savoir avec quelle dangereuse ténacité il poursuivait ses entreprises.

À l'indignation des premiers moments, lorsque la tante de Saint-Maurice s'écriait superbement: «Mais il est impossible qu'on soupçonne un Clairefont!», avait succédé une terreur vague faite d'ignorance: celle des enfants qui s'éloignent de l'ombre peuplée par leur imagination de fantômes effrayants. En somme, on ne savait rien de ce qui se passait ni de ce qu'on pouvait craindre; mais ce mystère-là était plus formidable que ne l'eût été la connaissance de ce qu'il fallait redouter. Sur les faits s'étendait une obscurité dans laquelle les malheureux se débattaient impuissants.

Leur préoccupation principale était de faire le silence autour du marquis. Ils ne pouvaient supporter la pensée que le père fût instruit de l'accusation portée contre son fils. À tout prix, ils étaient résolus à l'empêcher de la connaître. La tranquillité du vieillard devait avant tout être sauvegardée. Depuis trente ans, la famille avait subi son despotisme, et s'était pliée à ses caprices les plus déraisonnables. Tout faire pour ne point tourmenter le marquis avait été le mot d'ordre à Clairefont. Les enfants et la tante de Saint-Maurice s'étaient conformés à cette règle: Antoinette et Robert avec un tendre respect, la vieille fille avec des accès de mauvaise humeur réprimés à grand'peine. On avait tout accepté, même les menaces de ruine. Plutôt mourir que de révéler la menace du déshonneur. Le premier mot de la tante Isabelle avait été:

—Emmenons le marquis à Saint-Maurice!...

Mais Antoinette, toujours sage, au milieu même du désespoir, avait répondu aussitôt:

—Il ne saurait nulle part être mieux qu'à Clairefont. Dans son appartement séparé, il est à mille lieues du monde. Ce sera à nous de veiller à ce qu'on ne pénètre pas jusqu'à lui... Il ne lit aucun journal, il ne sort jamais... Il restera, quoi qu'il arrive, dans une quiétude complète. S'il faut absolument lui dire quelque chose, eh bien, nous choisirons au moins le moment, et nous serons juges de l'étendue de l'aveu.

Et tous trois, réunis dans le petit salon du rez-de-chaussée, les fenêtres ouvertes sur la terrasse, ils attendaient, dans une anxiété plus intolérable que le mal lui-même, l'oreille ouverte aux mille bruits du dehors, les yeux fixés sur la montée de Clairefont qui cheminait poudreuse et nue dans la verdure de la colline. C'était par cette route, qu'ils interrogeaient, que pouvait leur venir le danger. Et dans les yeux de la tante de Saint-Maurice éclatait le désir mal contenu de la résistance.

Les heures passaient, raffermissant leur courage.

Le temps gagné n'était-il pas une preuve de l'inanité de leurs appréhensions? Si la justice avait une action à exercer, attendrait-elle si longtemps pour se mettre en mouvement? Ils ignoraient tout de la législation moderne. Ils ne soupçonnaient pas les hésitations du ministère public, les manœuvres de Carvajan, et la surveillance encore discrète de la police. Ainsi que la bête prise au piège et qui ne trouve pas d'issue, ils restaient immobiles, repliés sur eux-mêmes, dans d'affreuses alternatives de crainte et d'espérance.

Vers quatre heures, tous les jours, quand la chaleur était tombée, le marquis avait l'habitude de descendre et de faire un tour dans le parc avec sa fille. Antoinette, pour rien au monde n'eût manqué cette promenade. Elle se préparait à l'avance, et quand le savant quittait son cabinet, il trouvait sa gentille compagne qui l'attendait. Dans la fièvre où ils étaient tous, ils oublièrent le vieillard. Il put arriver jusqu'au milieu du salon sans être entendu, et, posant sa main sur l'épaule d'Antoinette:

—Eh bien! il faut donc que je vienne aujourd'hui chercher mon Antigone? dit-il en souriant.

Ils s'étaient levés et restaient immobiles et tremblants. L'apparition du père de famille avait accentué l'horreur de la situation. Ce fut Robert qui retrouva le premier sa présence d'esprit:

—Ah! mon père, vous êtes en avance, aujourd'hui. Mais cela se trouve à merveille: nous sortirons tous ensemble. Je veux vous donner le bras à la place de ma sœur... Elle vous cédera bien à moi pour cette fois seulement.

Il y eut dans l'accent du jeune homme une tristesse si pénétrante que des larmes emplirent les yeux d'Antoinette. Elle se figura son frère faisant dans ce beau parc, où avait grandi leur enfance, sa dernière promenade, aux côtés du père qui ne se doutait de rien. Elle eut peur de ne pouvoir se contenir, et, sans parler, acquiesça d'un signe de tête. Le vieillard, appuyé sur le bras de Robert, descendait déjà les degrés du perron, parlant, comme toujours, des travaux qui avaient occupé sa journée. La tante Isabelle, restée en arrière, poussa un mugissement, et se tamponnant les yeux avec son mouchoir:

—Antoinette, je ne peux pas vivre avec un poids pareil sur le cœur, cria-t-elle. Non! c'est plus fort que moi: je sens que je ne survivrai pas à un si rude coup! Robert! mon neveu, le dernier des Clairefont et des Saint-Maurice, arrêté comme un simple voleur de fagots!... Eh! quand il aurait serré un peu trop fort cette donzelle... Le beau malheur!

Antoinette pâlit, et jetant à la vieille Saint-Maurice un regard brûlant:

—Tante! vous pouvez donc admettre?...

—Que sais-je? Le marquis, son père, en a fait bien d'autres; seulement, dans ce temps-là, les filles se défendaient moins, ou n'en mouraient pas!

—Mais il nous a engagé sa parole qu'il n'était pour rien dans ce malheur!

—C'est vrai! Ah! je deviens folle! Tu sais combien je l'aime, ce cher enfant! C'est très mal! Mais j'aurais donné tout le reste de la famille pour lui!... J'en suis bien punie, car je souffre horriblement! Vois-tu, pour qu'une vieille endurcie comme moi se laisse aller, il faut qu'elle ait bien du chagrin... Mon pauvre Robert!... mon cher petit! ah!

Et, prise d'un violent accès de désespoir, la tante Isabelle éclata en sanglots. Antoinette s'était agenouillée devant elle, la pressait dans ses bras, s'efforçait de la consoler.

—Non! criait la vieille fille, non! Si on l'emmène, je l'accompagnerai, j'irai avec lui en prison.

—Mais, tante, c'est impossible!

—Comment cela? dit Mlle de Saint-Maurice avec un calme soudain. Sous la Terreur, mes grands-parents, on me l'a bien souvent raconté, étaient tous ensemble à La Force...

—Mais nous ne sommes plus sous la Terreur, répondit Antoinette, qui ne put s'empêcher de sourire.

—Vraiment! Et comment appelles-tu un temps où des abominations, comme celle qui nous arrive, peuvent se produire? Ah! c'est la fin de tout!

—Allons, tante, il faut aller rejoindre mon père... Tâchez qu'il ne s'aperçoive pas que vous avez pleuré.

—Sois tranquille, j'aurai de la fermeté.

Elles se dirigeaient vers la terrasse, quand la porte du salon, en s'ouvrant, les arrêta. Sur le seuil, le vieux Bernard se montrait, effaré.

—Qu'y a-t-il? dit Antoinette éperdue.

—C'est M. Jousselin, Mademoiselle, balbutia le brave serviteur, le commissaire de la ville... M. Jousselin!

Ainsi, cette heure tant redoutée, mais qu'on espérait en secret ne devoir jamais venir, était irrémédiablement arrivée.

—Faites-le entrer... Mais non, on pourrait le voir du jardin.

Les deux femmes échangèrent un regard chargé d'épouvante et, marchant comme dans un rêve, gagnèrent le vestibule. Un gros homme vêtu de noir y piétinait nerveusement. En les voyant, il ôta son chapeau, et, avec une grande déférence, s'adressant à Antoinette:

—Mademoiselle, je désirerais parler à monsieur votre frère...

—Il se promène en ce moment dans le parc avec mon père, Monsieur. Faut-il que je l'appelle?

—Je vous en serais reconnaissant...

Un lourd silence se fit. Le fonctionnaire, devant cette jeune fille si belle et si troublée, hésitait à parler. Les deux femmes avaient sur les lèvres une question qu'elles n'osaient point faire.

La tante de Saint-Maurice ne put supporter l'incertitude.

—Venez-vous pour nous le prendre, Monsieur? demanda-t-elle d'un air terrible.

—Madame... mes fonctions m'imposent un devoir pénible...

La vieille fille toléra le: «Madame», qu'en toute autre circonstance, elle eût vertement relevé.

—Mon cher monsieur, reprit-elle avec agitation, vous êtes, si je ne me trompe, le fils de Jousselin, qui fut autrefois le régisseur de mon père à Saint-Maurice. Oui? Vous avez donc avec nous des liens de famille. Vous ne voudriez pas réduire de braves gens au désespoir?... Mon neveu n'est pas coupable. Ai-je besoin de vous le dire?... Que faut-il faire pour qu'il reste en liberté? Si c'est une question d'argent, on s'arrangera...

Le commissaire fit un geste de dénégation étonnée.

—Il faut que M. de Clairefont me suive, dit-il doucement, car il eut vraiment pitié de ces femmes. Je mettrai à exécuter mes ordres tous les ménagements possibles...

—Ah! Monsieur, c'est pour mon père que je vous supplie! s'écria Antoinette... Jusqu'à la constatation de l'innocence de mon frère, qu'il puisse ne se douter de rien...

—Mademoiselle, vous voyez que je suis entré seul... les agents de la force publique sont restés au dehors... Que monsieur votre frère me donne sa parole de me suivre sans résistance, et nous sortirons tous les deux sans bruit et sans scandale... Je crois, en agissant ainsi, vous prouver que je n'ai pas oublié ce que ma famille a pu devoir à la vôtre.

Mlle de Clairefont inclina la tête.

—Je vous remercie, Monsieur, et je m'engage pour mon frère... Je vais le prévenir... Restez, tante... vous pourrez ici lui parler sans danger, avant qu'il s'éloigne.

Se promenant sur la terrasse, le vieillard et son fils passèrent au pied de la fenêtre. Ils causaient: le marquis tout à la joie enfantine d'expliquer l'expérience qui lui occupait l'esprit, Robert s'efforçant d'arrêter les larmes qui de son cœur montaient brûlantes à ses yeux. Il lui semblait qu'il allait quitter pour toujours tout ce qui l'entourait, et, avec un attendrissement inconnu, il regardait la maison, les arbres, les fleurs, le ciel, qui ne lui avaient jamais paru si beaux. Des sentiments qu'il n'avait pas encore si vivement éprouvés s'éveillaient dans son cœur; il regrettait ses folies, condamnait son existence inactive, maudissait les chagrins qu'il avait causés à son père. Il eût voulu tout racheter, et, en lui-même, jugeant que son malheur était la conséquence de sa conduite, il l'acceptait comme une expiation. De loin il vit venir sa sœur. L'altération de ses traits le frappa. Il ne lui laissa pas le temps de parler.

—Est-ce que tu viens me remplacer? demanda-t-il, plein d'angoisse.

Elle baissa la tête tristement:

—Il y a au salon quelqu'un qui te demande.

—Quelque partie à arranger, dit le vieillard avec indulgence. Allons! mon cher, ne te fais pas attendre.

Les deux jeunes gens frémirent à cette redoutable méprise.

Robert prit le marquis dans ses bras et posa sur les cheveux blancs du vieillard ses lèvres tremblantes, puis, tendant la main à sa sœur, sans oser l'embrasser:

—Adieu, fit-il brusquement, et il s'éloigna.

Derrière lui le père et la fille continuèrent leur promenade, sans parler, cette fois, comme si, dans l'air qui les entourait, quelque mystérieux effluve de la douleur d'Antoinette se fût répandu, apportant au cœur du marquis une soudaine tristesse.

Arraché à grand'peine aux protestations éplorées de la tante Isabelle, sous la conduite de Jousselin, Robert s'en allait dans la direction de Couvrechamps. Les gendarmes avaient pris les devants. Deux agents en bourgeois suivaient à cinquante pas. Et chemin faisant le commissaire, sous couleur de causer, interrogeait adroitement son prisonnier. Robert, surexcité et, d'ailleurs, n'ayant rien à cacher, racontait tout, ses coquetteries de longue date avec Rose, la soirée de la Saint-Firmin, la sortie du bal, la promenade dans le sentier de la Grande Marnière, la rencontre des Tubœuf, et la séparation sur le chemin de Clairefont. Ils étaient arrivés à la place même.

—Tenez! c'était là... Je me suis arrêté une minute à la regarder se perdre dans l'obscurité, puis j'ai continué ma route... Si j'étais resté quelques minutes de plus, elle vivrait encore.

Une plainte stridente, lugubre, prolongée, comme un gémissement de bête à l'agonie, partant de la colline, lui coupa la parole. Dans la lande, les moutons du Roussot, ainsi que chaque jour, broutaient l'herbe rare. Mais le sauvage berger n'apparaissait pas, accompagnant, suivant sa coutume, le passant de ses cris modulés et de ses claquements de fouet. Il s'était fait invisible, et Robert le chercha vainement des yeux. Une plainte nouvelle s'éleva, lamentable, dans le silence de ce lieu solitaire, et alors, derrière un énorme grès, les deux hommes découvrirent l'idiot couché à plat ventre sur sa limousine, la tête dans ses mains, aveugle et sourd à tout ce qui n'était pas sa douleur.

—Pauvre diable! dit Robert. Rose était bonne pour lui... Elle ne le repoussait pas, comme tous les gens de la ferme... Aussi il avait de l'adoration pour elle... C'est la joie de son existence qui s'en est allée!

Ils passèrent, et, derrière eux, les poursuivant à de longs intervalles, la voix pleurait, douloureuse et obstinée. Bientôt ils quittèrent le grand chemin, et se jetèrent sur la gauche. Au bout d'une percée verte, Couvrechamps leur apparut.

Une animation singulière emplissait le village. À l'entrée, auprès des premières maisons, des gamins semblaient attendre, qui crièrent vivement: Les voilà! et s'enfuirent au galop, comme pris d'épouvante. Aux abords de la place, un grand rassemblement s'était formé. De La Neuville on avait fait la partie de venir voir passer le fils du marquis entre deux gendarmes. Il y eut un murmure de déception quand on aperçut, par l'allée de tilleuls en fleurs, Robert s'avançant libre, sous la conduite de Jousselin.

—Voilà ce que c'est que l'égalité! grogna le sabotier de La Saucelle, démocrate farouche, dont Mlle de Clairefont avait, l'année précédente, soigné la fille qui se mourait de la fièvre typhoïde... À un autre on aurait mis les poucettes!

—Ils le relâcheront, marchez! ajouta une voix dans la cohue.

—Est-ce que la «louai» est faite pour eux!

—Ah! ah! enlevons-le!

Les ouvriers des fabriques et les tâcherons de la scierie jetèrent des cris de mort, une poussée violente fit onduler la foule, des clameurs, perçantes de femmes, enlevant leurs enfants pour les empêcher d'être foulés aux pieds, s'élevèrent, et, par un mouvement instinctif, Jousselin prit le bras de son prisonnier, moins pour le retenir que pour le protéger. Rapidement, les gendarmes qui entouraient la misérable maison de Chassevent se portèrent à l'aide, et, devant les chevaux qui piaffaient avec un grand bruit d'acier entre-choqué, au milieu d'un flot de poussière, les plus ardents reculèrent.

—Je vous demande pardon, dit alors Robert avec un grand sang-froid au commissaire, de vous avoir causé de l'embarras... Après tout le bien que ma famille a fait dans ce pays, je m'attendais à plus de sympathie... Ah! parfait! tout s'explique! ajouta-t-il avec un amer sourire.

Il venait, devant la porte de la maison, au milieu d'un groupe, de reconnaître Carvajan causant avec Tondeur. En arrière, presque caché, Pascal, tremblant d'émotion, se tenait adossé à la barrière d'un enclos. Un grand silence s'était fait. Robert continua à marcher, les yeux fixés sur le maire, la tête haute, un peu pâle, mais résolu. Le jeune homme, en cet instant, au milieu de cette foule menaçante, parut grandir. Une femme dit:

—Il fait belle figure, tout de même!

Et cette naïve approbation soulagea le cœur oppressé de Robert. Il eut la réconfortante certitude qu'il faisait bravement face au danger, et qu'on s'en apercevait. Une flamme d'orgueil lui monta au visage, et sans forfanterie, comme il était sans faiblesse, il regarda autour de lui.

Dans le petit jardin qui bordait la façade en pisé, se tenaient le juge d'instruction, écoutant un personnage inconnu qui parlait avec animation, et en qui Robert devina un inspecteur de la sûreté, et le docteur Margueron, qui, sans doute, avait fait les constatations légales.

La porte de la maison de Chassevent était ouverte, et, dans l'obscurité du logis, éclairé par une seule fenêtre, à laquelle avait grimpé un rosier blanc chargé de fleurs, une lueur de flambeau funéraire jaunissait.

Un soupir gonfla la poitrine du jeune homme: c'était là que, silencieuse et glacée, la pauvre Rose dormait son dernier sommeil. Il n'eut pas de terreur à la pensée de se trouver en face d'elle. Il n'éprouva qu'une pitié tendre et attristée. Qu'avait-il à redouter de la douce morte? La vue de son visage pouvait lui arracher des larmes, mais ne devait pas lui inspirer d'horreur. Si, la soulevant sur sa couche mortuaire, un miracle lui avait rendu la vie, la première parole prononcée par elle eût été pour attester l'innocence de Robert.

Et pensant au véritable meurtrier, à celui qui restait inconnu, qui se cachait peut-être dans cette foule grouillante, donnant, qui sait? le signal des cris de haine, Robert serrait les poings avec colère. Ah! qu'il le tînt jamais à sa merci, celui-là, et il lui paierait d'un seul coup la dette de la pauvre victime et la sienne. Quelque voleur, sans doute, qui échappait momentanément, grâce à l'erreur dans laquelle l'active animosité de Carvajan avait fait tomber l'opinion publique et le pouvoir judiciaire. Mais des explications loyales et franches devaient dissiper aisément tous les doutes, rétablir les faits, diriger les recherches dans un autre sens, et amener sa disculpation à lui et la découverte du vrai coupable.

Un mouvement se produisit dans le jardinet. Le juge, rejoint par son greffier tenant sous le bras un large portefeuille, venait de pénétrer dans la maison. Jousselin toucha le bras de Robert, et simplement:

—Il faut que nous entrions, fit-il. D'un ton plus bas il ajouta: On va vous confronter avec la victime... Le bonhomme n'osait dire ouvertement à son prisonnier: Prenez garde, surveillez vos regards, vos gestes, vos paroles... Mais, par ce seul mot: confronter, il l'avertissait du péril, et le défendait contre une émotion qui eût pu être prise pour de l'effroi.

—Je suis prêt, répondit Robert, et, passant le premier, il franchit le seuil.

Sur son lit, éclairée par un flambeau, blanche avec des ombres violettes aux tempes, entourée de ses cheveux blonds encore entremêlés de fleurs de bruyère, Rose, étendue, semblait dormir. La mort n'avait pas altéré sa beauté, et son visage aux traits délicats était épanoui par un dernier sourire. Sur une table, dans un plat de cuivre rempli d'eau bénite, la branche de buis, rapportée de la dernière fête des Rameaux par la jeune fille, avait été plongée pieusement. Tout à côté se voyaient l'écharpe dont Rose s'était couvert la tête pendant la soirée, et le foulard de soie que Robert lui avait donné pour s'envelopper le cou. Un clair rayon de soleil, entrant par l'étroite fenêtre, jouait avec le cuivre du plat, irisait l'eau, et faisait paraître rougeâtre le tissu de laine de l'écharpe.

Robert, recueilli comme dans un lieu saint, se tenait près de l'entrée, attendant. Carvajan s'était glissé à sa suite, plus troublé et plus anxieux que lui.

—Monsieur de Clairefont, dit le juge d'une voix maussade, approchez du lit... Vous reconnaissez cette fille?

—Oui, Monsieur, répondit le jeune homme avec une tranquille fermeté.

Le magistrat fit signe à son greffier d'écrire, et, se tournant vers l'homme en qui Robert avait deviné un policier:

—Montrez les traces du meurtre.

L'agent découvrit la poitrine de la morte, et, sur le cou rond et charmant, que Robert ne put regarder sans un horrible serrement de cœur, apparut une ligne violacée. Alors, le juge, s'adressant à M. Margueron:

—Veuillez, docteur, nous donner communication du résultat de votre examen.

Sans doute, le brave médecin de campagne se trouvait pour la première fois de sa vie à semblable épreuve, car il frémit, fit un geste effaré, voulut parler, mais ne put d'abord y parvenir, tant sa gorge était contractée par l'émotion. Il se remit au bout d'une seconde, et alors, comme un flot trop longtemps contenu, il se répandit en explications, semées de termes médicaux, desquelles il résultait qu'appelé à faire l'examen du corps de la fille qui se trouvait sous ses yeux, il avait constaté à la base du pharynx et au point de jonction avec la trachée une violente ecchymose qui avait pour cause une pression à l'aide d'une grosse corde ou d'un mouchoir; cette pression avait duré environ cinq à six minutes, c'est-à-dire le temps de causer la mort par l'asphyxie. Nulle autre trace de violence n'avait été relevée par lui. D'après ce qui avait été porté à sa connaissance par le bruit public, il pensait que le meurtrier, en se sauvant pour échapper à la poursuite du père et du cabaretier Pourtois, s'était efforcé d'étouffer les cris de la victime et que, dans la précipitation de sa fuite, le bâillon qu'il lui avait mis sur la bouche avait dû glisser le long du menton jusqu'au cou, et, alors, la pression déréglée faite par l'homme qui fuyait avait amené l'étranglement.

Entraîné par la chaleur croissante de son débit, le docteur s'était mis à mimer la scène. Et c'était à la fois grotesque et sinistre de voir ce gros homme grisonnant, jouant cette terrible comédie, au pied même du lit de la morte, devant celui qui était accusé de l'avoir assassinée.

—Nous vous remercions, dit alors le juge, désireux de couper court à l'exubérance du praticien, et s'adressant à Robert:

—Reconnaissez-vous avoir donné la mort à Rose Chassevent dans la nuit du 25 au 26 septembre?

—Non, Monsieur.

—Vous ne voulez fournir aucun renseignement sur ce qui s'est passé entre vous et la victime?

—J'ai dit à M. le commissaire tout ce que je sais. Mais je ne puis vraiment pas m'accuser de ce dont je suis innocent.

—C'est bien! Je suis obligé de vous garder à ma disposition.

—Faites, Monsieur, si c'est votre devoir, dit gravement Robert.

Alors, dans l'obscurité grandissante de la chambre, s'approchant du lit sur lequel reposait Rose, il s'inclina pieusement, et, à genoux sur le carreau, il fit une courte prière. S'étant relevé, il s'approcha de la fenêtre, détacha du rosier blanc, rougi par les rayons du soleil couchant, la plus belle de ses fleurs, et, l'ayant trempée dans l'eau bénite, la posa parfumée sur le front pâle de la morte.

—Adieu donc, pauvre fille! murmura-t-il avec un accent de tristesse profonde. Puis, se tournant vers le juge:

—Monsieur, je suis à vos ordres.

Chacun se taisait, pris par la touchante simplicité de cette scène. Seule, la voix de Carvajan se fit entendre:

—On a toujours été un peu théâtral dans la famille... Mais qui veut trop prouver ne prouve rien.

Robert haussa dédaigneusement les épaules, et, sans faire même à son ennemi l'honneur de le regarder, il suivit le commissaire hors de la maison.

Le soir même, il était conduit à Rouen et écroué à la prison de Bonne-Nouvelle.