VIII
Ainsi que l'avait fait pressentir la tante Isabelle, il lui aurait été impossible de ne pas suivre son Benjamin. Après une soirée passée à se ronger les poings dans des accès de fureur contenue et une nuit pendant laquelle elle parut près de devenir folle, la vieille fille avait sauté en chemin de fer. Antoinette, restée seule avec son père, dut, pour expliquer l'absence de son frère et de sa tante, forger de toutes pièces une histoire.
Mlle de Saint-Maurice avait eu des difficultés avec son fermier et elle était partie pour quelques jours avec Robert. Pour quelques jours! Le marquis n'avait point remarqué le sourire navrant dont Antoinette avait accompagné ce mensonge. Il n'était point exigeant, le bon Honoré, et pourvu qu'on ne le tourmentât pas au sujet de ses inventions, il passait volontiers condamnation sur le reste. Il se suffisait, d'ailleurs, admirablement à lui-même.
Il s'était replongé plus passionnément dans l'étude de son procédé de chauffage. Le perfectionnement était le vice du marquis. Une invention n'était intéressante pour lui qu'à l'état d'énigme. Une fois trouvée, elle cessait de lui plaire. Son esprit inquiet se mettait en quête d'un autre résultat. Et rarement il s'en tenait à ce qu'il avait réalisé. Il lui fallait toujours le mieux, ce destructeur du bien.
C'était ainsi qu'il avait pu rendre improductives les affaires les meilleures, et stériliser la Grande Marnière, cette mine d'or qu'un commis intelligent et honnête eût suffi à administrer de façon à enrichir son maître et tout le pays. Depuis trois jours, il ne parlait plus, même à table. On le voyait absorbé, l'œil fixe, la pensée visiblement absente. Robert, quand il était encore là, avait dit plaisamment:
—Ah! mon père est remonté dans son laboratoire!
Le marquis n'avait même pas entendu; il poursuivait son rêve et s'efforçait d'enchaîner sa chimère. Que de millions de lieues il avait fait ainsi dans le vague, chevauchant son dada fantastique pour n'atteindre que l'impossible! Cependant il avait par instants de soudaines explosions de joie. Il se frottait les mains avec force, et, la figure radieuse, il s'écriait:
—Ah! ah! cette fois, je crois que je le tiens bien!
Et, sans explications préalables, pour sa satisfaction personnelle, il entamait une courte dissertation sur le procédé qu'il voulait appliquer. Ses auditeurs, régulièrement, opinaient du bonnet lorsqu'il les provoquait à l'approbation par des: hein? n'est-ce pas? qu'en dites-vous? ah! ah!, qu'ils ne pouvaient pas laisser tomber dans le silence sans risquer de faire subir au vieillard le cruel serrement de cœur du doute.
Antoinette bénit la fatale manie qui, en cette circonstance, absorbait si heureusement son père. Il ne parut pas s'apercevoir de l'absence de la tante de Saint-Maurice, qui, pour la première fois depuis trente ans, ne dînait pas à la table commune. Quant à Robert, il faisait des déplacements de chasse fréquents et prolongés.
Après le repas, qui fut court et silencieux, le marquis et sa fille se trouvèrent en tête à tête dans l'immense salon qui, éclairé par deux lampes, leur parut tout noir. Les rafales d'un vent violent ébranlaient les futaies séculaires du parc, et pleuraient, lugubres, dans les hautes cheminées du château. Et la jeune fille écoutait ces plaintes, se demandant si ce n'étaient pas les âmes des morts de Clairefont qui, tournoyant dans la nuit, gémissaient sur le malheur de la famille.
Puis sa pensée s'en allait à la suite de son frère, et elle se le figurait dans une cellule sombre et nue, attendant qu'on décidât de son sort. Où était la tante Isabelle? Qu'avait-elle pu faire? On n'entrait sans doute pas facilement dans une prison. Peut-être ne verrait-elle même pas Robert. Alors, comme un vieux chien fidèle, que son maître a laissé à la porte, elle resterait, regardant les murailles, heureuse encore de se dire: Il est là, l'enfant que j'aime, je suis dans l'air qu'il respire, ces pierres seules le séparent de moi... Oh! la triste soirée! Et comme les heures, sonnaient lentes et lugubres! Seule, sans amis, sans conseils, avec ce vieillard qui dodelinait de la tête au fond de son fauteuil, tout à sa folie, quand le malheur donnait l'assaut à sa maison, et entrait terrible, implacable, par toutes les brèches! Oh! que de pensées navrantes, que de pleurs refoulés!
—Ah! ah! dit le marquis, avec un rire qui glaça Antoinette, cette fois, c'est tout à fait ça! Vois-tu, ma fille, la grille du haut, dans mon fourneau, est à surface plane, et la disposition est vicieuse. Elle cause le stationnement des résidus qui entravent le courant d'air. Il faut que la grille soit infléchie: alors tout descend normalement, et l'incandescence est continue. Voilà! c'est très simple! Qu'en dis-tu?
—C'est parfait, mon père!
—Tu me dis: c'est parfait, bien mollement! Tiens, au lieu de rester dans ce salon où nous sommes perdus comme deux abandonnés, montons chez moi... Je te montrerai mon modèle, et te ferai toucher le perfectionnement du doigt... C'est la fortune, fillette! oui, c'est la fortune!
Se soumettant au caprice du vieillard, Antoinette prit une lampe, et tous deux montèrent au premier étage de la tour.
Dans la vaste salle dont la voûte ogivale est soutenue par des piliers de pierre à fines nervures, le marquis s'était aménagé à la fois une bibliothèque, un cabinet et un laboratoire. Tout le côté donnant sur le parc était garni de rayons qu'encombraient les livres innombrables et poudreux; un escalier mobile, roulant le long de la muraille, mettait le savant à même de prendre l'ouvrage dont il avait besoin. Un admirable bureau était placé devant la large fenêtre cintrée ornée de vitraux, et, près d'un pilier, une table à dessiner se dressait, chargée de plans et d'épures. Un tapis épais couvrait les dalles de granit, dans toute cette partie de la tour, meublée confortablement de fauteuils profonds, propres à la méditation et, disait Robert, au sommeil.
L'autre côté, donnant sur la cour d'honneur, était réservé au laboratoire. Un immense fourneau de briques, à large manteau, au-dessus duquel se voyait un soufflet terminé par une chaîne, semblable à celui d'une forge, avait reçu l'adjonction d'un petit four en fonte, surmonté d'un tuyau qui se perdait dans la grande cheminée. C'était le fameux brûleur du marquis. Sur les tables, des cornues, des fioles de toutes formes, et, dans un coin, auprès d'une vasque de pierre, dans laquelle l'eau coulait à volonté, un serpentin au cou de cuivre en zigzag. Dans ce pandémonium, où avaient pris naissance les idées funestes qui, en trente ans, avaient consommé la ruine de la maison, le marquis se trouvait complètement heureux.
Il poussa un soupir de satisfaction et regarda sa fille avec plus de tendresse.
—Il y avait quelque temps, ma chérie, que tu n'étais venue ici, dit-il... Tu vois, j'ai là bien des dessins qui réclament tes soins... Puisque nous sommes, pour quelques jours, en garçons, tu devrais t'installer avec moi... Tu verrais comme nous passerions de bonnes journées!...
Et le vieil enfant souriait, uniquement préoccupé de son idée fixe.
—Oui, mon père... dit Antoinette du bout des lèvres.
Alors le marquis enchanté s'élança vers son brûleur, tira les caisses roulantes, pleines de charbon, qui occupaient tout le dessous du fourneau, et commença, à grand renfort de copeaux et de papier, à allumer lui-même son appareil. Il avait retroussé ses manches jusqu'aux coudes et se salissait épouvantablement. Il y eut bientôt dans le laboratoire une fumée telle qu'il fallut ouvrir les fenêtres. Et, moitié parlant, moitié toussant, à demi asphyxié, l'inventeur expliquait. Il allait de l'appareil, qu'il déclarait défectueux, aux dessins nombreux sur lesquels il l'avait rectifié...
—Vois-tu, ma fille, les copeaux mouillés brûlent maintenant: c'était la mise en train qui était difficile... Le tirage est insuffisant, mais, avec une cheminée d'usine, ça irait tout seul... Des copeaux mouillés!... Hein? Et quelle chaleur! Toute la valeur de l'invention est là... En Amérique, dans les plantations, ils pourront chauffer avec des détritus de cannes à sucre! Qu'en dis-tu?
Antoinette ne disait rien. Attirée par la lumière, une énorme chauve-souris était entrée dans le laboratoire et, toute noire, ses ailes étendues, elle tournoyait. Par deux fois l'horrible bête, dans son vol sinistre, effleura la jeune fille, qui fascinée ne pouvait la quitter des yeux. Il lui semblait la voir grandir peu à peu et s'étendre, resserrant les cercles qu'elle traçait. Sa tête, devenue énorme, avait des regards de feu, et un rictus diabolique qui rappelait le visage de Carvajan. Elle passa encore une fois, les griffes étendues, comme un vampire, et, terrifiée, Antoinette se dit: Si elle me touche, c'est que nous n'avons plus rien à espérer et que nous sommes irrémédiablement perdus.
Une rougeur lui monta au visage, elle saisit le long tisonnier que son père venait de poser, et, au moment où la bête hideuse s'avançait menaçante, elle frappa. Brisée par la tige de fer, la chauve-souris tomba sur la grille du brûleur, et, Antoinette avec une joyeuse surprise, la vit disparaître dans les flammes.
Elle respira plus librement; elle pensa: Je suis indigne de me laisser abattre. Il faut lutter, vaincre, en tout cas se défendre... Est-ce possible que des gens comme nous soient si bas, qu'ils n'aient plus le moyen de se relever?
Puis l'horreur de la situation s'imposa de nouveau à son esprit, et elle se reprit à désespérer. Son frère! Qui sauverait le pauvre garçon accusé si bassement, et autour duquel s'étendait le réseau dangereux des calomnies? Si elle pouvait essayer de faire face aux difficultés de leur situation financière, comment irait-elle au secours de ce sang de son sang? Elle avait l'ignorance de la pureté. Les lois criminelles n'étaient point faites pour son innocence. Elles lui faisaient l'effet d'une monstrueuse énigme. Le péril qui menaçait Robert lui semblait formidable et incompréhensible.
Et la tristesse s'étendait en elle, sombre, profonde, ainsi qu'une nuit intérieure. Son père continuait à parler et elle ne l'écoutait pas. Les paroles du vieillard tombaient dans le vide, comme du robinet l'eau gouttant sonore et inutile dans la vasque de pierre. À la pensée de la jeune fille revenait, obsédante et désolante, la préoccupation du salut de Robert, et du payement de l'échéance prochaine.
Elle songea un moment à interrompre le marquis au milieu de ses amusements scientifiques, et à lui poser nettement la question d'argent qu'il fallait résoudre. Au moment de parler, un dernier reste de pitié pour le vieil enfant qu'il fallait arracher à son aveugle sécurité arrêta les mots décisifs. Elle se tut, pensant: Il sera assez tôt demain, qu'il ait encore au moins cette soirée heureuse, et cette nuit tranquille. Et comme un vol de spectres nocturnes, les pensées sinistres recommencèrent à enserrer son esprit dans leur cercle douloureux.
À onze heures, le père et la fille quittèrent le laboratoire et descendirent dans leurs appartements. Le marquis, heureux d'avoir pu, pendant deux heures, développer ses idées, sans se préoccuper de savoir s'il avait seulement été entendu, embrassa Antoinette, et la quitta en lui disant:
—Je suis tout ragaillardi! Tu ne t'imagines pas comme ta présence me fait du bien... Quand je te vois au milieu de mes appareils, je crois que tout ce que j'ai entrepris doit réussir... Tu reviendras, n'est-ce pas? Tu y as intérêt, sais-tu... C'est la fortune!...
La fortune! toujours le mot magique, le rêve de tout savant: la pierre philosophale découverte; l'or coulant d'un creuset ou jaillissant d'un appareil. Et l'inventeur, confiant et ravi, alla se coucher avec ce rayon dans la cervelle.
La nuit parut longue à Antoinette. Elle resta les yeux ouverts dans l'obscurité, écoutant l'ouragan qui se déchaînait au dehors et faisait trembler le château sur sa base. Ces souffles irrités, passant et repassant en violents tourbillons, lui rappelaient la mer, et, dans la fièvre de son insomnie, il lui semblait être sur un navire battu par la tempête. Des haleines furieuses grinçaient dans les mâts et dans les cordages, et la poussée croissante et décroissante de leur bruit tumultueux donnait à la jeune fille la sensation de la montée énorme et de la descente profonde des vagues.
Elle se trouvait, au milieu d'une obscurité traversée seulement par de rouges éclairs, emportée sur un océan couleur d'encre. Elle était tout étourdie par le balancement horrible des flots, et souffrait cruellement. L'orage grandissait sans cesse, emplissant ses oreilles de sifflements stridents, et, dans le trouble de ses pensées, elle se figurait allant délivrer son frère abandonné sur un étroit et stérile rocher.
Elle se tournait vers celui qui commandait le fantastique vaisseau et, à la lueur de la foudre, elle lui voyait le visage de Pascal. Il la regardait avec douceur, comme pour lui dire: Tu sais bien que je t'adore; tu n'as qu'un mot à prononcer, qu'un signe à faire, et c'est moi-même qui te conduirai vers ton frère, qui assurerai son salut. Rien ne me coûtera pour te plaire. Tes larmes me désolent, je souffre de ton chagrin. Ne t'entête pas dans ton orgueil, sois raisonnable et bonne. Et ton malheur, en un instant, va se réparer.
Mais elle, implacable, détournait la tête, refusait de faire entendre la prière si doucement implorée. Et, dans le chaos mouvant des flots exaspérés, le navire s'éloignait, abandonnant à son sort le pauvre Robert qui appelait à grands cris. La nuit se faisait plus sinistre, la clameur du vent plus effroyable, et les vagues énormes, devenues couleur de sang, roulaient dans leurs plis des cadavres.
Antoinette, terrifiée, voulut s'arracher à cet horrible cauchemar. Elle se raisonna, se dit: Mais non, je suis dans ma chambre, près de mon père, je rêve tout éveillée. Elle tâta les draps de son lit pour se convaincre. Mais toujours l'hallucination revenait. Elle dut allumer un flambeau, et, brisée de fatigue, les cheveux collés au front par une sueur glacée, elle retrouva un peu de calme. Enfin le jour parut, pâle, et la délivra de cette angoisse.
Le premier regard qu'elle jeta au dehors lui montra les ravages que l'ouragan avait faits dans les massifs du parc et sur les toits du château. La terrasse était semée de débris d'ardoises et de fragments de briques, les allées couvertes de branches brisées.
Le marquis, chez lequel la jeune fille entra, dès le matin, était frais comme une rose, ayant dormi d'un sommeil d'enfant, sans trouble et sans rêve. Comme il montait dans son cabinet, vers dix heures, une lettre apportée par un clerc de Malézeau fut remise à Antoinette qui courut s'enfermer pour la lire. Elle contenait un billet envoyé de Rouen par la tante de Saint-Maurice, et apporté par un exprès, ainsi qu'une suppliante recommandation du notaire d'avoir à ne pas oublier l'échéance du lendemain.
La tante Isabelle faisait savoir à sa nièce, qu'arrivée à sept heures, elle s'était fait conduire, sans retard, par un ami influent, chez le procureur général, à qui elle avait demandé la mise en liberté de son neveu. Mais, malgré une bonne volonté évidente, le magistrat n'avait pu faire droit à sa requête. L'affaire, racontée par les gazettes du département, avec force détails inexacts, suivant l'usage de ces «canailles de journalistes», faisait déjà un tapage effrayant dans la ville. Il était impossible de voir Robert, qui se trouvait, lui avait-on dit, «au secret».
Elle s'était logée dans le quartier Saint-Sever, chez un carrossier qui lui louait une chambre meublée, et elle ne savait plus à quel saint se vouer. La vieille fille, au travers de ses tourments, n'oubliait pas les affaires et prévenait sa nièce que tous les papiers relatifs à l'échéance étaient serrés dans la commode de sa chambre, sous ses mouchoirs.
En lisant ce billet griffonné à cinq heures du matin, d'une grosse écriture, sur du papier commun, et avec autant de fautes d'orthographe que de mots, Antoinette pleura. Cet aveu d'impuissance fait par la pauvre tante dissipa les suprêmes hésitations, détruisit les dernières espérances de la jeune fille. Elle découvrit la réalité navrante, et eut la certitude que tout était perdu. Elle résolut de faire ce que la situation lui commandait, et, sans prendre la peine d'essuyer ses yeux humides de larmes, elle monta chez son père.
Assis devant son bureau, l'inventeur écrivait des notes en marge d'un plan. Il s'arrêta en voyant entrer sa fille, et, repoussant en arrière le chaperon de velours qui lui couvrait la tête et le faisait ressembler à un vieil alchimiste:
—Ah! ah! tu prends intérêt à ce que je t'ai montré hier, dit-il gaiement, puisque te voilà ici de si bon matin... Sois la bienvenue, mon enfant. Tiens, assieds-toi là, près de moi...
Et comme Antoinette frémissante lui obéissait silencieusement.
—Mais qu'est-ce que je vois? s'écria-t-il, tes yeux sont rouges comme si tu avais du chagrin... Ah! ça, qu'y a-t-il? j'exige que tu me parles franchement...
—Hélas! mon père... je n'ai plus le loisir de me taire... Sans quoi je vous aurais, peut-être plus tendrement que prudemment, épargné encore de cruelles inquiétudes.
—C'est encore Malézeau qui aura fait des siennes!... interrompit le marquis avec ennui... Ne peut-il arranger ces affaires, sans nous en rompre la tête?... J'ai de bien autres et plus graves préoccupations... Le temps qu'il me fait perdre est précieux...
—Le temps, mon père, vous n'en pouvez plus disposer, dit Mlle de Clairefont... Vous êtes arrivé à l'extrême limite... et l'impatience de vos créanciers ne peut plus être calmée.
Le marquis prit un air à la fois étonné et mécontent.
—Ne leur a-t-on pas fait entendre que j'étais à la veille de réaliser des bénéfices importants avec mon invention nouvelle? Si je ne m'étais pas ingénié à y apporter un dernier perfectionnement, mes brevets seraient pris, et la grande industrie serait ma tributaire... Car tu as vu, fillette, hier soir. Tu ne peux pas nier. C'est certain, évident, palpable!... Et dans quelques jours...
—Vous n'avez plus devant vous que des heures...
—Eh! ces drôles se fâchent réellement? Il me semble qu'ils ont gagné assez d'argent avec moi, depuis trente ans qu'ils me grugent... Ils pourraient se montrer une dernière fois accommodants...
—Mais, mon père, vous oubliez donc que c'est avec M. Carvajan que vous avez à compter, maintenant, avec lui seul? Ou bien M. Malézeau ne vous a-t-il rien dit, la dernière fois qu'il est venu?
L'inventeur se frappa le front, comme une personne qui retrouve au fond de sa pensée un souvenir très effacé.
—Si, ma fille, je me rappelle quelque chose comme ça... Mais je m'étais beaucoup animé, en lui parlant de mon fourneau qui me satisfaisait, quoiqu'il n'eût pas encore subi le perfectionnement décisif... Et, les talons tournés, je n'ai plus pensé à cette misérable affaire... Ah! Carvajan?... oui, oui... Et qu'est-ce qu'il veut?
—L'argent que vous lui devez, mon père.
—C'est fort juste. A-t-il présenté son compte?
—Présenté, protesté, signifié, toutes les formalités qui précèdent la saisie...
—La saisie?
—Et l'expropriation, oui, mon père; c'est là seulement ce qu'il reste à faire.
—Mais, mon enfant, il me semble qu'on lui a laissé, avec bien de la négligence, accumuler des frais inutiles... Que n'a-t-on payé tout de suite?
Mlle de Clairefont regarda le vieillard avec une compatissante tendresse:
—Ah! si on avait pu!
Le savant frotta fortement sa tête blanche avec son bonnet de velours, et, très inquiet subitement:
—Il n'y a donc point de fonds disponibles?
—Non, mon père; depuis un an, nous vivons avec une simplicité plus grande que celle des petits bourgeois de la ville. Vous ne vous en êtes pas aperçu, car vous êtes indifférent aux recherches du luxe. C'est grâce à cette économie que nous avons pu subvenir aux dépenses que vous avez faites pour vos travaux. Vous retourneriez toutes nos poches que vous ne réuniriez pas mille francs, et nous n'avons rien à recevoir. Le fermier de Couvrechamps a payé son loyer, celui de La Saucelle est en avance. Les bois de Clairefont sont coupés à blanc. Il reste les futaies du parc, qui valent, dit-on, une soixantaine de mille francs, mais ce serait déshonorer la propriété.
Le marquis ne parut pas avoir entendu les derniers mots; il suivait sa pensée:
—Ces soixante mille francs, je comptais les appliquer à la prise de mes brevets.
Cet aveugle et implacable égoïsme arracha à Antoinette un cri de douleur. Son père, elle le comprit, se souciait fort peu de la ruine de la maison. Au milieu du désastre commun, il ne songeait qu'à son invention, et se montrait prêt à sacrifier à sa manie jusqu'à l'honneur de son nom. Il s'était levé et errait à pas lents dans son laboratoire, jetant des regards inquiets et caressants à son brûleur. Un combat semblait se livrer en lui. Il gesticulait en marchant et parlait tout haut sans s'en apercevoir.
—Au moment où je touche au résultat certain... pour quelques misérables milliers de francs... C'est impossible!... Quel coup pour moi!... Non! on doit pouvoir emprunter encore sur le domaine... S'il le faut, j'abandonnerai la moitié des brevets... Oui... je sacrifierai l'Asie, l'Afrique et l'Océanie. Ce sont des millions que je perds... Mais, au moins, l'Europe et l'Amérique m'appartiendront... Oui, pour quelques milliers de francs!...
Antoinette, pâle et froide, suivait la lutte inutile engagée par le savant contre lui-même. Vainement, il amputait son œuvre. Vainement, comme le marin pour alléger son navire, il jetait une partie de la cargaison à la mer. Il était trop tard, et la tourmente, au milieu de laquelle il se trouvait engagé, devait tout engloutir.
—Hélas! mon père, dit-elle avec fermeté, renoncez à vos rêves... Vous ne pourrez pas les réaliser... Tout est fini, bien fini... Les dernières ressources sont taries... Croyez qu'il me faut un grand courage pour vous parler ainsi... Si j'avais pu m'y décider plus tôt, peut-être ne serions-nous pas arrivés à une ruine si complète.
—Ma fille! interrompit le marquis d'un ton de reproche.
--- Oh! ne doutez pas de mon respect et de mon affection, interrompit Mlle de Clairefont... Je vous les prouve mieux en vous tenant aujourd'hui ce langage, qu'autrefois en gardant le silence... Vous aviez le droit de disposer d'une fortune qui vous appartenait, et personne dans la famille ne se permettra de discuter l'emploi qu'il vous a plu d'en faire.
—Eh! aveugle que tu es! s'écria avec force l'inventeur, je voulais, je veux encore vous enrichir! Tu ne comprends donc rien, tu n'as donc plus confiance en moi?
—Si, mon père... Mais le résultat a trahi vos efforts... Et non seulement vous n'avez plus d'argent pour continuer, mais vous n'en avez même pas pour acquitter vos dettes.
—Qu'importent mes dettes? J'en doublerais la somme, sans crainte et sans scrupule: je suis sûr de réussir!
—Vous l'avez affirmé déjà bien souvent, mon père.
—Voyons, la situation n'est pas si désespérée que tu le dis? Je comprends vos inquiétudes... Vous ne savez pas, vous autres, ce que je puis attendre de mon affaire nouvelle... Vous n'avez pas, comme moi, la réalisation devant les yeux!... Oh! tu ne connais pas les sacrifices dont un créateur est capable pour sauver son œuvre. Tiens! Cellini, voyant que le bronze en fusion allait manquer dans le moule de son Jupiter, jeta à la fournaise de la vaisselle d'or et d'argent ciselée de sa main... Moi, vois-tu, mon enfant, pour assurer le succès de ma découverte... je ferais tout! J'y crois tant, que je me vendrais moi-même.
Enflammé par l'enthousiasme, le vieillard montra un visage transfiguré. Il serra sa fille dans ses bras et lui prodigua les noms les plus tendres. Tout ce qu'un enfant capricieux et câlin peut, pour obtenir une faveur, adresser de supplications et faire de cajoleries à sa mère, le vieillard le tenta pour désarmer Antoinette. Il la trouva de glace. Cette fière Clairefont, bonne et généreuse jusqu'à la démence, une fois butée à une résolution devint implacable.
—La tante Isabelle possède Saint-Maurice, intact, dit le marquis. Ne peut-elle emprunter dessus de quoi nous dégager cette fois?
—Elle s'y refusera: elle l'a dit bien souvent. Saint-Maurice doit être, dans sa pensée, le dernier asile de la famille.
—L'ingrate! s'écria l'inventeur avec amertume... Depuis trente ans qu'elle est chez moi, ai-je jamais, avec elle, distingué entre le mien et le sien? Tout a été commun pendant la prospérité. Tout se sépare au moment du désastre!
—Non! mon père, vous êtes injuste. La tante Isabelle a déjà payé plus qu'elle ne pouvait, et son désintéressement, sachez-le, a été à la hauteur de son affection.
—Mais toi, ma fille, ma chérie, ma bonne petite Toinon... Tu ne laisseras pas ton père dans un embarras mortel... Car j'en mourrai, vois-tu, si je ne réussis pas!... Tu as de l'argent... Ton frère t'a abandonné sa part... La fortune de ta mère est dans tes mains... Sauve l'avenir de notre maison, relève Clairefont de la ruine!... Tiens! sois mon associée? Je te fais millionnaire... M'entends-tu? Réponds-moi donc! Est-ce que tu ne comprends pas? Millionnaire! Oui! en un an! Ah! ah! ah! c'est beau! Cela vaut la peine de risquer quelque chose... Pas toute ta dot, une partie seulement!
Et, suppliant, les yeux égarés, il tendait les mains vers Antoinette.
Elle frémit de douleur. Ainsi son père en était venu à un tel abaissement moral! Sa passion, comme un poison qui ronge, avait fini par détruire en lui la délicatesse de l'homme, la dignité du chef de famille. Celui qu'elle avait sous les yeux n'était plus qu'un pauvre maniaque presque en enfance. Il ne méritait pas de reproches, il ne pouvait qu'inspirer la pitié. Sa dot? Il la lui demandait, gémissant comme un mendiant qui implore une aumône. Il ne soupçonnait pas, dans son ignorance de tous les dévouements qui s'empressaient héroïques autour de lui, que, cette dot, elle l'avait déjà jetée dans le gouffre, sacrifiant mariage, avenir, bonheur, pour lui épargner une contrariété. Antoinette, le cœur serré, se résigna à mentir pour épargner au vieillard la douleur d'apprendre qu'elle s'était dépouillée pour lui.
—Ce que vous demandez là, mon père, est impossible, reprit-elle avec une voix altérée.
—Quoi! tu me refuses? dit le marquis avec stupeur. Tu laisses ton vieux père te supplier inutilement. Voyons, tu n'as pas compris, ou bien je me trompe, tu n'as pas répondu non...
Il la vit muette et immobile, navrée, mais faisant ferme contenance. Il la regarda jusqu'au fond de l'âme, elle détourna la tête. Elle n'eut pas une larme, mais le cercle qui meurtrissait ses yeux devint plus noir, accusant la pâleur de ses joues. Le marquis, stupéfait de trouver sa fille tout à coup si différente d'elle-même, en avait oublié son invention. Il était tout à la constatation de son impuissance sur cette enfant jusque-là esclave docile de ses fantaisies.
—Ainsi, pour une misérable somme d'argent, tu vas laisser se consommer notre ruine, tu vas supporter qu'on vende la demeure où tu es née, où nous avons vécu... où ta mère est morte...
Elle restait de marbre, ne parlant plus, n'opposant aux instances du vieillard que la force d'inertie. Il s'exaspéra. C'était la première fois qu'on lui résistait.
—Sans doute vous étiez d'accord, ta tante, ton frère et toi... C'est là probablement la raison de leur absence?... Ils ont fui. Toi, plus hardie, ou moins sensible, tu es restée pour me tenir tête... Tu me refuses le salut, tu me voles non seulement la fortune, mais la gloire. Tu es une fille dénaturée... Tiens! va-t'en! Je ne veux pas supporter ta présence... Sors d'ici!...
Il marchait vers elle, le visage décomposé par une rage sénile, les lèvres tremblantes... Elle ne put résister davantage, elle éclata en sanglots, elle ouvrit les bras, saisit avec force ce père qui approchait menaçant, le couvrit de caresses et de larmes, le supplia, le raisonna, lui parlant tour à tour comme à un enfant gâté et comme à un homme raisonnable.
—Non! vous ne savez pas combien vous êtes à la fois injuste et cruel!... Oh! ne dites plus rien, ne m'éloignez pas de vous... Plus tard, vous en auriez un regret mortel... N'accusez ni ma tante ni mon frère... Ah! Dieu! ils donneraient leur sang pour vous... ainsi que moi!... Nous sommes victimes de la fatalité... Elle s'acharne contre nous... N'essayez pas de comprendre... Nous sommes plus malheureux que vous ne pouvez le supposer... Ne cherchez pas... Et soyez bon! N'accablez pas votre fille qui vous aime, vous vénère, et dont la seule joie en ce monde est votre tendresse!
Elle se mit à genoux, étourdit le vieillard, le réduisit au silence, mais n'arriva pas à le convaincre. Dans sa tête obstinée, il ruminait toujours son projet, et cherchait un moyen détourné de le réaliser. L'idée de faire venir Tondeur et de lui vendre les grands arbres du parc s'imposait à lui. Raser les allées ombreuses, être le bourreau de ces bosquets sévères et profonds, qui couronnaient le penchant de la colline de leurs voûtes verdoyantes, voilà ce qu'il complotait silencieusement. Planté devant la fenêtre, absorbé en apparence par le panorama merveilleux qui s'offrait à ses yeux, il n'admirait pas la splendeur et la variété des points de vue; il faisait le compte de ce qu'il pourrait tirer de ses futaies séculaires. Pas une hésitation, pas un regret à la pensée de mettre la cognée d'une bande noire dans ce dernier vestige de la grandeur seigneuriale du domaine. Il se demandait avec angoisse si la somme qu'on lui offrirait suffirait à ses besoins immédiats.
Indépendamment de ses brevets, il rêvait la construction d'un modèle de son brûleur, tel qu'il devait être pour avoir une valeur industrielle. Et, emporté par son imagination, il voyait la machine de fonte terminée et parfaite. Sur la paroi une plaque d'acier portait cette inscription: Brûleur de Clairefont. Et il souriait, se mirant dans son œuvre.
Sa fille le regardait, pleine d'angoisse. Elle comprenait bien que le vieillard lui échappait encore et que rien de ce qu'elle lui avait dit ne s'était gravé dans ce cerveau malade. À quoi bon lutter, lorsque la déraison faisait son adversaire invulnérable? À quoi bon se torturer les nerfs, se déchirer le cœur, puisque son père sortait du combat calme et insouciant?
Il marchait maintenant dans son cabinet, les mains dans les poches, chantonnant entre ses dents. Il ne paraissait pas s'inquiéter de la présence d'Antoinette. À différentes reprises il passa tout près du fauteuil dans lequel elle restait accablée. Il finit par s'asseoir devant son bureau et prit quelques notes rapides, comme s'il avait fait une observation soudaine, puis il passa dans son laboratoire, et la jeune fille l'entendit qui fourrageait dans le grand fourneau, remuait ses cornues et tirait la chaîne de son soufflet.
Plus isolée et plus triste au milieu de ce bruit que si elle eût été dans le parc désert, elle se leva lentement et sortit. Elle alla sans but déterminé, dans les vastes corridors, descendit un escalier, et, avec un tressaillement, se trouva devant la porte de l'appartement de son frère. Elle entra. Les persiennes fermées faisaient la chambre obscure. Tout était en place et bien rangé. Les fusils s'étageaient au râtelier, les fouets et les cravaches pendaient, un rayon, filtrant par un trou du volet, tirait une étincelle d'or du pavillon d'une trompe de chasse.
Un bouquet, apporté la veille par Antoinette, se fanait dans un vase, répandant un parfum affaibli et mélancolique. La tristesse des choses abandonnées se dégageait si pénétrante de ce lieu solitaire que la jeune fille se sentit près de défaillir. Il lui sembla qu'elle était dans la chambre d'un mort. Et, le cœur aux lèvres, oppressée, palpitante, elle demeura dans l'ombre silencieuse, longtemps, en proie à un découragement amer.
Elle se figurait Robert dévoré par l'inquiétude et l'impatience, se débattant au travers des embûches préparées par les calomniateurs, cédant peut-être à la colère qui lui montait si promptement au cerveau, et, qui sait? aggravant sa situation par des violences sur lesquelles, sans doute, on comptait. Et nul ne pouvait pénétrer jusqu'à lui. Ce garçon vigoureux, habitué aux fortes senteurs des bois et des plaines, aux durs exercices de la vie agreste, cloîtré entre quatre murailles, gardé à vue et torturé par des interrogatoires auxquels il ne pouvait assurément rien répondre. Quel supplice de tous les instants, quelle épreuve mortelle! Quand le reverrait-on? Reviendrait-il seulement jamais? Que ne devait-on pas redouter d'ennemis qui avaient pu égarer la justice à ce point qu'un innocent, pour les besoins d'une cause infâme, fût chargé du crime d'un autre?
Elle voyait aussi la tante de Saint-Maurice, noyée dans la grande ville, allant sans résultat du Palais de Justice à la prison, et tournant comme un chien perdu autour des murs derrière lesquels vivait misérable l'enfant qu'elle adorait. Ah! la pauvre vieille, comme elle devait souffrir, et, que de barbarismes devaient tomber de sa bouche!
Antoinette voulut lui écrire. Elle alluma une bougie, ne pouvant, superstitieusement, se décider à ouvrir les volets, cette chambre étant destinée à rester close jusqu'à ce que celui qui l'habitait fût revenu. Elle prit le papier, les plumes de son frère, et, soulageant son cœur ulcéré, elle répandit à la fois sa tristesse et ses larmes.
Ne voulant pas que personne pût, dans le pays, savoir où était allée la tante Saint-Maurice, elle fit porter sa lettre à la boîte du chemin de fer par le vieux Bernard. Plus calme, elle rentra dans sa chambre et passa la journée à griffonner des comptes, à fouiller des dossiers, à relire des exploits d'huissier.
Le soir réunit le père et la fille dans la salle à manger. Le marquis se montra très froid pour Antoinette. Il boudait. Il ne desserra pas les dents jusqu'à la fin du dîner. Et la jeune fille se félicita presque de ce silence. Le dessert terminé, le marquis se leva, tourna dans l'immense pièce, caressa le lévrier qui, laissé à l'abandon depuis deux jours, regardait sa maîtresse avec des yeux étonnés. Une fenêtre donnant sur la cour d'honneur était ouverte: le vieillard s'en approcha et jeta du pain aux pierrots qui voletaient en criant. Il resta indécis et soucieux pendant quelques minutes. Il coula un coup d'œil du côté d'Antoinette, comme s'il allait lui parler, puis il prit sa résolution, fit un geste de dépit, et, disant sèchement: «Bonsoir, ma fille», sans une main tendue, sans un baiser donné, il remonta dans son laboratoire.
Mlle de Clairefont baissa le front comme si le fardeau de cette injuste rancune lui eût semblé trop lourd; elle se tourna vers Fox, modula un léger sifflement et, sortant dans la cour, se mit à marcher de long en large, sur le pavé, sans songer à prendre la petite allée qui bordait les plates-bandes de fleurs. Le lévrier, gravement, suivait réglant son pas sur celui de sa maîtresse.
L'ombre descendait silencieuse sur les champs et les bois. Une fraîcheur légère ranimait la vie des plantes brûlées par le soleil, et, avec un tintement de clochettes d'argent, les rainettes chantaient au loin dans les herbes. C'était l'heure où, chaque soir, avec Robert et la tante Isabelle, avant d'aller tenir compagnie à son père, Antoinette faisait un tour de promenade. Dans cette obscurité grandissante, le sentiment de son affreuse situation s'imposa plus cruellement à elle, ses yeux cherchèrent avec angoisse les êtres aimés, elle se vit seule, et, accablée, n'eut pas la force de continuer son chemin; elle se laissa tomber sur un banc de pierre, et, gémissante, elle murmura: Robert! oh! Robert!
À ce nom un plaintif et lugubre hurlement répondit. Le lévrier, le museau levé vers le ciel assombri, regardant la jeune fille comme s'il eût compris sa pensée et partagé sa peine, semblait aussi pleurer l'absent. Elle lui parla pour l'apaiser, et, la main perdue dans le poil rude de sa tête, elle resta à songer. Huit heures sonnèrent à l'église du village. Frissonnante, Antoinette s'apprêtait à rentrer, lorsque la petite porte de la grille s'ouvrit, donnant passage à Me Malézeau. Le notaire, en apercevant Mlle de Clairefont, poussa un soupir de soulagement.
—Dieu soit loué, Mademoiselle, je vous trouve seule, Mademoiselle... Mon inquiétude était de rencontrer M. le marquis auprès de vous...
Il s'arrêta, pris d'une suffocation, et, serrant avec attendrissement les mains de la jeune fille...
—Ma pauvre enfant... Ah! je vous plains de tout mon cœur... Ma pauvre enfant!
Il ne continua pas, parut craindre de s'être abandonné à trop de familiarité, et se courbant très respectueusement:
—Pardonnez à ma vieille affection, Mademoiselle... Je m'oublie un peu, Mademoiselle, mais je vous ai vue naître... C'est là mon excuse.
—En avez-vous besoin? s'écria Antoinette... Ne regrettez pas ces témoignages de sympathie, mon bon monsieur Malézeau. On ne nous les prodigue pas, en ce moment, et je suis profondément reconnaissante à ceux qui ne nous délaissent pas et qui osent nous plaindre.
—Ah! Mademoiselle... Mon entier dévouement... croyez-le bien, balbutia le brave homme... Aucune puissance, si redoutable qu'elle soit, ne m'empêchera de remplir mon devoir envers votre famille... Et je viens me mettre entièrement aux ordres de M. le marquis et aux vôtres. Si vous saviez quelle peine cela me fait de vous voir malheureuse!... Ne pleurez pas, je vous en supplie... Vous me bouleversez, et j'ai besoin de toute ma tête... Car nous avons de sérieuses résolutions à prendre.
Antoinette essuya les larmes qui coulaient sur ses joues, et, s'efforçant de retrouver sa fermeté:
—Que se passe-t-il? Dites-moi tout: je ne dois rien ignorer... Mon frère d'abord...
—Oh! Mademoiselle, par quelle fatalité, avant-hier, ne l'avez-vous pas emmené avec vous en quittant la fête?... Quelle imprudence même d'y être allés!...
—Eh! qui pouvait prévoir ce qui s'est passé?
—Grand Dieu! Il fallait tout craindre! Ce Carvajan... Malézeau, instinctivement, baissa la voix, comme s'il eût craint que le vent de la nuit emportât ses paroles jusqu'à la maison de la rue du Marché... Ce Carvajan est un tigre déchaîné!... Il a soulevé l'opinion contre votre frère, c'est lui qui l'a désigné à la justice... Si l'arrestation n'avait pas eu lieu, on ne sait pas ce qui se serait passé. La populace des faubourgs s'ameutait... Oh! le parquet fait son devoir... Les recherches continuent; on a mis la main sur plusieurs drôles fort suspects... Rien n'a pu être relevé contre eux... Tandis que ce malheureux Robert... Ah! le piège a été bien tendu!
—Que faire pour désarmer Carvajan?
—Il y a huit jours je vous aurais répondu: Satisfaites son ambition et sa convoitise. Cédez-lui la Grande Marnière à l'amiable. Mais encore, se serait-il contenté de cette satisfaction matérielle? Cet homme hait votre père et tout ce qui l'entoure... Vous êtes malheureusement à sa discrétion et il ne faut pas compter sur sa générosité.
—Ah! que Clairefont périsse, que la Grande Marnière disparaisse, que les débris de ce que nous possédons soient engloutis dans le désastre, mais que mon frère nous soit rendu!...
—Comptez sur moi, Mademoiselle, pour que rien de ce qui pourra assurer ce résultat, Mademoiselle, ne soit négligé... Mais nous avons du temps devant nous, malheureusement...
—Il faudra donc attendre longtemps?
—Hélas! plusieurs semaines, Mademoiselle. La justice est lente, Mademoiselle...
Mlle de Clairefont poussa une douloureuse exclamation.
—Comment ferons-nous pour maintenir mon père dans l'ignorance de ce qui se passe?
—Ce sera bien difficile...
—Et pourtant, tout lui dire, c'est le tuer! Il ne supportera pas un pareil coup... L'entretien sérieux que j'ai eu avec lui ce matin l'a bouleversé... Il souffre... Que voulez-vous? Il n'est pas habitué aux contrariétés... Nous les avons jusqu'à présent gardées pour nous seuls. Il pouvait se livrer paisiblement aux travaux qui sont sa joie et son existence même. Il était si confiant dans ses découvertes!... J'espérais toujours... S'il avait enfin trouvé ce qu'il cherche, ne serait-ce pas un crime de le priver de ce résultat si laborieusement obtenu?
—Ne pensons plus à cela, pour le moment, Mademoiselle... Il s'agit de savoir ce que vous voulez faire... Vous êtes sous le coup d'une expropriation par voie de saisie immobilière... Jugement rendu, signifié, délais obtenus grâce à des oppositions successives, qui n'ont abouti qu'à vous procurer du temps, en augmentant les frais... Aujourd'hui, je puis encore user de moyens dilatoires, pour vous maintenir pendant quelques jours en possession... Nous continuerons la bataille du papier timbré... Mais il faudra toujours en arriver à la chute finale. Et ces atermoiements n'auront pour résultat que d'exaspérer Carvajan. D'un autre côté, si nous laissons saisir, nous avons chance, avant la vente, de voir aboutir l'affaire de votre frère. Dégagés de tout souci, nous portons tous nos efforts sur sa défense. Nous prions quelque avocat éminent du barreau de Paris de soutenir sa cause, et nous pouvons arriver à l'arracher des mains de vos ennemis. Une fois hors de danger, oh! alors, nous n'avons plus rien à ménager, et nous tâchons de tirer de nos biens-fonds tout le parti possible. Nous envoyons des annonces aux notaires du département et de la capitale, afin de trouver des acquéreurs importants pour le château et le domaine. Nous nous adressons aux fabricants de chaux de Senonches, nous leur faisons valoir le péril de la concurrence, nous les engageons à pousser pour obtenir l'enchère, afin d'unifier les tarifs. Carvajan, qui devient enragé, pousse de son côté, et, grâce à cette rivalité, les adjudications sont faites à des prix inespérés. Si bien qu'une fois la cloche fondue, nous trouvons pour M. le marquis, toutes les dettes payées, un reliquat de deux ou trois cent mille francs, lesquels, habilement placés par mes soins, lui permettent de vivre honorablement à Saint-Maurice. Voilà, ma chère demoiselle, le plan que j'ai conçu et que je venais vous proposer.
Le bon Malézeau, entraîné par la chaleur de son débit, ne bredouillait plus et ne hachait plus son discours de ses habituels Monsieur, Madame, ou Mademoiselle, mais le tic de ses yeux avait redoublé et, derrière ses lunettes d'or, son regard papillotait terrible.
—Oui, c'est là ce qu'il faut faire, dit Antoinette, voilà ce que la raison conseille... Oh! Dieu, à force de tourments et de tristesse, j'en viendrai à quitter cette maison presque sans regrets: j'y aurai trop souffert... Je m'en remets à vous, cher monsieur Malézeau; voyez mon père, raisonnez-le, obtenez de lui qu'il se repose sur vous et sur moi du soin d'arranger ses affaires. Faisons le vide autour de lui, jusqu'à ce que mon frère soit revenu... Après le péril, nous pourrons lui laisser soupçonner nos inquiétudes. Il y aura assez de joie pour les lui faire oublier.
Elle eut un doux et triste sourire:
—Peut-être trouverez-vous l'excès de nos précautions un peu ridicule... Mais mon père y est habitué... Je lui ménage le plaisir et la peine, comme à un enfant; car, voyez-vous, je suis un peu sa mère...
Malézeau regarda la jeune fille avec une admiration attendrie. Il lui prit les mains et les serra avec force:
—Oui, Mademoiselle... C'est bien dit, Mademoiselle...
Il s'interrompit; un mot de plus, il allait pleurer. Ils marchèrent ensemble dans la direction du château. Arrivée au vestibule, Antoinette s'arrêta.
—Je rentre chez moi, dit-elle. Si vous aviez, avant de partir, quelques recommandations nouvelles à m'adresser, faites-moi appeler, je vous prie...
Le notaire se courba devant Mlle de Clairefont, comme aux pieds d'une reine, et, montant l'escalier, se dirigea vers le laboratoire.
Enfermée dans sa chambre, Antoinette attendit, l'oreille au guet. Elle avait de vagues appréhensions. Elle se défiait de la déraison de son père. Elle craignait qu'il ne fît naître quelques complications soudaines et ne détruisît le fragile échafaudage si soigneusement élevé afin de lui dérober la vérité. Au bout d'une heure, elle entendit Malézeau descendre, elle le vit traverser la cour, et s'éloigner. Quelques minutes plus tard le vieux Bernard heurtait à la porte, et remettait un billet écrit à la hâte par le notaire et qui contenait ces seuls mots: «Ne vous tourmentez pas: M. le marquis sera raisonnable. Je reviendrai demain à midi.» Forte de ces assurances, la jeune fille s'apaisa.
Écrasée de fatigue, elle put dormir, et le lendemain, quand elle se réveilla, le soleil était déjà haut dans le ciel.
Cette nuit, calme et réparatrice pour Mlle de Clairefont, avait été pour Carvajan féconde en agitations. Plus il approchait du moment où ses espérances devaient se réaliser, plus le banquier sentait son impatience grandir. Ayant la certitude que le marquis ne pouvait plus lui échapper, il se surprenait à avoir des mouvements d'irritation violente. Il était inquiet de tout et redoutait même l'impossible. Pascal était parti la veille pour le Havre, où il avait, prétendait-il, une visite importante à faire, et ne devait rentrer que le lendemain. Fleury était venu prendre des instructions définitives pour l'importante opération qui se préparait, et, retenu par le maire, qui parlait avec une animation inaccoutumée, il n'avait pu se retirer que très avant dans la soirée. Resté seul, Carvajan monta dans sa chambre, où, presque jusqu'au jour, il se promena comme un tigre en cage.
Pendant cette veille, il revécut tout le passé. Il s'enivra de sa haine et se fortifia dans sa rancune. Il eut une jouissance exquise à la pensée que le marquis était enfin à sa discrétion et qu'il allait l'abreuver d'humiliations. Aux tortures morales de son ennemi, il voulait ajouter la rude épreuve des difficultés matérielles. À ce fier gentilhomme imposer l'horreur d'une saisie, le mettre aux prises avec l'huissier et ses clercs, le forcer à assister aux boueuses promenades de ces drôles; livrer les précieux souvenirs de famille, les portraits des aïeux, les objets, venant d'un père ou d'une mère, à la prisée infâme qui souille les reliques sacrées; introduire dans le château, au nom de la loi, des étrangers ayant le droit de faire main basse sur tout, d'ouvrir les portes, de fouiller les tiroirs; infliger au marquis le supplice dégradant de l'inventaire: c'était là sa revanche.
Que n'avait-il le droit d'assister lui-même à ce spectacle, de guider ses argousins à l'assaut, de les exciter à la curée et, lui, le chapeau sur la tête, de braver Honoré de Clairefont tremblant d'impuissance et pâle de douleur? Mais la loi, plus clémente que Carvajan, s'opposait à ce monstrueux triomphe. Elle soustrayait la victime au contact direct de son bourreau. Et le banquier était tenu de s'arrêter au seuil de la maison. Il trouva cette disposition absurde, se coucha en grommelant, et rêva que, devenu député, il la faisait modifier pour son usage personnel.
Le matin il se leva à son heure accoutumée, ouvrit son courrier, reçut quelques personnes, et, comme neuf heures sonnaient, se dit: Papillon et Fleury partent pour Clairefont. Au même moment on heurta à la porte d'entrée, et la grosse voix de Tondeur se fit entendre.
—Le patron est-il là? Il faut que je lui parle, et vivement!
Carvajan ouvrit lui-même: il pressentit un incident nouveau et éprouva un terrible bouillonnement intérieur. Il regarda le marchand de bois avec des yeux dévorants et dit rudement:
—Qu'y a-t-il?
—Il y a que le marquis m'a fait, dès la «piquette» du jour, quérir pour me proposer une drôle d'affaire... Je n'aurais jamais pensé ça de lui, par exemple!
—Allez donc, sacré bavard! cria le maire, exaspéré par les développements de Tondeur, au fait!... Quoi? Qu'est-ce qu'il voulait?
—Me vendre toutes les futaies du parc, ce matin même, pour soixante mille francs... Il y a pour cent mille francs de bois, vous savez, ou que le diable me brûle!... J'ai dit non. Il a baissé à cinquante. J'ai dit non. Il est devenu tout blanc et m'a déclaré: Il me faut quarante mille francs ou je ne vends pas.
—Comme vous voudrez, monsieur le marquis, ai-je dit... Mais moi je ne dois rien faire sans le consentement de M. Carvajan. Lui seul peut autoriser l'opération... Fichtre, si j'allais de l'avant, je me mettrais dans de jolis draps!... Quand tout va être saisi! Alors le vieux a marché pendant quelques minutes... il a marmotté entre ses dents: quarante mille francs, et deux mois de répit... c'est le salut! Puis il est venu à moi et a ajouté: Croyez-vous que M. Carvajan consentirait à venir me parler?
—Ça, je n'en sais rien, ai-je répondu, faudrait le lui demander.
—Eh bien! voulez-vous vous en charger?
—Mais, tout de même, monsieur le marquis, pour vous être agréable...
J'ai pris mes jambes, et, en quinze minutes, j'ai attrapé le bouton de votre porte. Sans vous commander, je boirais bien quelque chose: j'étrangle de soif...
Le maire ouvrit la porte.
—Claudine, un verre et du vin, cria-t-il, puis, revenant à Tondeur:
—Allons-y!
—Oh! oh! fit le marchand de bois... Vous allez vous regarder de près, le vieux sauvage et vous?...
—Il faut bien savoir ce qu'il veut... Papillon et Fleury doivent être en route.
—Je les ai rencontrés à la barrière...
—Nous les rattraperons sur le plateau.
—Bouffre! s'écria Tondeur. Aujourd'hui je vais maigrir de dix livres.
Il se mit à rire, s'étrangla, et fut pris d'une quinte de toux qui le rendit violet.
Carvajan s'en allait déjà à grands pas dans la rue du Marché. Ainsi, c'était le marquis lui-même qui le faisait appeler! Un orgueil immense gonfla sa poitrine. Il l'avait donc amené à demander grâce! Il montait de nouveau à Clairefont, comme trente ans auparavant. Mais quelle différence! Autrefois c'était en pleine nuit, il courait, trébuchant à tous les détours du chemin, le cœur serré par l'angoisse. Maintenant, sous le soleil resplendissant, il marchait d'un pas assuré sur une route aplanie, conscient de sa force, et distinguant nettement le but vers lequel il tendait. Il était prêt à crier aux arbres, aux pierres, aux fossés de la route: Me reconnaissez-vous? Je suis le misérable que vous avez vu passer un soir pleurant et désespéré, poursuivant la femme qu'il aimait, le triste hère que l'on pouvait bafouer, insulter, et frapper impunément. C'est moi qui reviens en vainqueur, et aujourd'hui je rendrai, s'il me plaît, insulte pour insulte et coup pour coup. En trente années la roue a tourné, n'est-il pas vrai? J'étais en bas et me voilà en haut. C'est bien moi!
Il jeta sur le parc de Clairefont et sur la terrasse qui s'étendait blanche à travers les arbres un regard dominateur.
—Non, pensa-t-il, on n'abattra pas ces ombrages qui demain m'appartiendront. Je ne laisserai pas abîmer mon domaine. C'est là que je m'installerai bientôt, jouissant de la joie de vivre où vécut mon ennemi, et d'être heureux à sa place.
Ils arrivaient à la grande allée et longeaient les talus blancs de la Grande Marnière. Cet aride et crayeux monticule déplut à Carvajan. Il se dit: Je ferai planter trois rangées d'arbres verts pour masquer la vue des travaux.
Il était déjà propriétaire, il disposait du terrain, il le modifiait à son gré. Avant d'arriver à la grille, Tondeur et lui rejoignirent Fleury, Papillon et son acolyte.
—Qu'est-ce qui se passe donc? demanda le greffier avec inquiétude. Est-ce qu'il y a des modifications au programme?
—Elles seront avantageuses ou il n'y en aura pas! déclara Carvajan. Le marquis de Clairefont a désiré me voir... et, par condescendance, je suis venu; car j'aurais pu lui faire répondre de passer à mon bureau... Mais quand on est le plus fort, il faut se montrer accommodant... Entrons!
Il ouvrit lui-même la porte de fer et foula, le premier, les pavés de la cour d'honneur. Il s'avançait tête basse, cherchant la place où il était tombé sous les pieds des chevaux du marquis, la figure coupée d'un sillon sanglant. Il la reconnut: c'était là, près d'un petit massif de rosier à bordure de réséda; il s'y arrêta, la piétina, comme s'il eût retrouvé une trace à effacer, et, bouleversé par ce souvenir dévorant, il se disposait à entrer dans le vestibule, quand, sur le pas de la porte, il se rencontra face à face avec Mlle de Clairefont.
Ils n'échangèrent pas une parole. La jeune fille, impassible, interrogea du regard Fleury et Papillon dont elle attendait la venue. Carvajan ne daigna pas s'expliquer. Son front basané s'était chargé de nuages. Il se sentit en présence du seul adversaire qui lui restât à combattre dans cette maison que sa haine faisait déserte. Il eut un frémissement, sa joie triomphante tomba: il lui sembla que tout n'était pas encore fini entre ces Clairefont et lui. D'un geste, il ordonna à Tondeur de parler.
—M. le marquis, Mademoiselle, m'a demandé ce matin de prier M. Carvajan de venir causer une minute avec lui... M. le maire a bien voulu m'accompagner...
Carvajan chez le marquis! Tout le danger d'un pareil rapprochement apparut instantanément à Antoinette. Qui avait pu souffler une pareille résolution à son père? Quel accord prétendait-il conclure avec le banquier! Quelles révélations celui-ci oserait-il faire? Toute l'œuvre de sublime dissimulation, entreprise par l'entourage du vieillard, pouvait être détruite d'un mot.
—Je vais donc conduire M. Carvajan chez mon père, dit-elle lentement... Quant à vous, Messieurs, faites ce que vous avez à faire... Bernard, accompagnez ces messieurs, et tenez-vous à leurs ordres.
Elle monta, suivie de Carvajan et de Tondeur. Pendant qu'elle gravissait les vingt marches de l'escalier, la jeune fille endura des souffrances plus vives que toutes celles qu'elle avait déjà supportées. Elle se vit tenue en suspicion par son père, n'ayant plus d'autorité sur lui, et ne pouvant plus le défendre contre les coups que ses pires ennemis s'apprêtaient à lui porter en plein cœur. Elle fut au supplice. Elle pensa à se tourner vers Carvajan, et à lui dire:
—Voyons, qu'est-ce que vous voulez? Dictez vos conditions... Mais n'entrez pas chez mon père!
La porte du laboratoire en s'ouvrant coupa court à ses irrésolutions. Le marquis avait entendu arriver son ennemi et venait au-devant de lui. Il fronça le sourcil en apercevant sa fille. Antoinette, intrépidement, s'avança pour entrer. Mais le vieillard lui touchant le bras, dit doucement:
—Va, mon enfant... J'ai à causer avec ces messieurs... Si j'ai besoin de toi, je te ferai prévenir.
—Mais, mon père... s'écria la jeune fille, avec un trouble horrible.
Carvajan leva la tête, et, la bouche narquoise, ses yeux jaunes fixés sur M. de Clairefont:
—Si monsieur le marquis est en tutelle, dit-il, je me demande ce que je fais ici!...
—Va, mon enfant, répéta le marquis avec un peu d'impatience.
Alors, craignant de blesser son père en paraissant lui résister, terrifiée à la pensée de ce qui allait se passer, Antoinette se retira.
L'inventeur et le banquier restèrent en présence.
Tondeur s'était retiré discrètement dans un coin, semblant se désintéresser de ce qui se ferait et se dirait. Habile émissaire, il avait su introduire Carvajan dans la place. Au maître de profiter de la situation. Une fois l'affaire dans le sac, il serait temps, pour le serviteur, de demander sa part.
—J'ai prié Tondeur de vous amener ici, Monsieur, dit le marquis, afin que nous puissions régler directement des questions d'intérêt qui nous divisent. Vous avez réuni la plus grande partie des créances qui existent contre moi. Je ne discuterai pas les raisons que vous avez eues de centraliser ces effets... Je vais tout droit au fait... Je crois avoir trouvé un moyen de me libérer envers vous... Il me faut, pour atteindre ce résultat, un délai de deux mois et une somme de quarante mille francs... Dans quelles conditions voulez-vous m'accorder l'un et me prêter l'autre?
Le maire regarda avec stupéfaction le marquis. Il se demandait si c'était bien à lui que pareille requête était adressée. Tant de naïveté le trouva méfiant. Il soupçonna un piège. Il ne put croire à un tel aveuglement de son ennemi. On lui demandait un service, on paraissait oublier toutes ses exactions, toutes ses calomnies, tous ses affronts, et enfin ce coup terrible si récent, l'arrestation de Robert, que le pays entier attribuait à son véritable auteur. Il y avait, sous cette mansuétude inexplicable, quelque embûche dans laquelle, une fois pris, Carvajan devait succomber. Il se replia sur lui-même, et réfléchit. Le marquis, voyant le banquier interdit, le supposa hésitant et, pour le décider:
—Ne craignez pas d'exiger beaucoup, dit-il: je vous ferai les avantages que vous voudrez... Je suis tellement sûr de réussir!...
Réussir! Ce seul mot illumina les ténèbres où s'égarait le tyran de La Neuville. Réussir! Le mot typique de l'inventeur. Il se rappela le fourneau dont on lui avait tant parlé. C'était sur l'avenir de sa découverte que le marquis basait un espoir de libération. C'était avec ce fameux brûleur qu'il se proposait de rendre l'activité aux travaux de la Grande Marnière, de payer ses dettes et de refaire sa fortune. La situation devenait claire. Le marquis subordonnait tout à son invention. Pour elle, il oubliait les luttes du passé, les chagrins du présent, il commandait à ses rancunes, et sacrifiait enfin à l'enfant de sa pensée l'enfant de sa chair.
Carvajan redevint lui-même. Il jeta un froid coup d'œil au marquis.
—C'est sans doute votre fourneau qui vous préoccupe si vivement? dit-il... Mais je vous ferai remarquer que je suis ici pour recevoir de l'argent et non pour en prêter, pour liquider une affaire et point pour en entamer une nouvelle... Est-ce là tout ce que vous aviez à me communiquer?
Mais l'inventeur, avec la ténacité et la candeur d'un maniaque, se mit à développer ses projets, à énumérer ses chances de réussite.
Il avait oublié à qui il s'adressait, dans quel moment terrible il parlait, il ne pensait plus qu'à son appareil, et il en décrivait les mérites. Il n'existait plus rien au monde pour lui que son fourneau. Il attira le banquier dans le coin du laboratoire où se trouvait le brûleur, et lui proposa de le faire fonctionner en sa présence. Et il s'animait, débordant à la fois d'enthousiasme et de confiance.
La voix coupante de Carvajan calma subitement le marquis.
—Mais sous quel prétexte voulez-vous que je vous donne de l'argent pour exploiter votre invention?... Vais-je m'amuser à vous fournir des cartouches pour que vous me fassiez plus commodément la guerre? Je vois bien votre intérêt dans tout ceci... Mais le mien, où est-il? Je ne suis pas homme à me payer de mots creux, de théories humanitaires... Le progrès, l'industrie, très joli tout ça! Mais, moi d'abord! Rien ne me prouve que vous tirerez bon parti des fonds que vous me demandez... Et j'ai assez d'argent dehors... Vous me devez, mon cher monsieur, près de quatre cent mille francs, dont cent soixante mille à payer ce matin même... Êtes-vous en mesure?
Le marquis courba le front, puis, très bas:
—Non, Monsieur...
—Alors, serviteur! On ne dérange pas les gens pour leur conter des calembredaines... Et quand on ne peut pas payer ses dettes, on ne se donne pas des airs de génie... Ah! ah! le brûleur... Il est à moi, d'ailleurs, comme tout ce qui est ici. Et je ne sais pas pourquoi, s'il est bon, je ne l'exploiterais pas moi-même...
—Vous!
—Mais oui, moi! Je pense, monsieur le marquis, que le moment est arrivé de ne plus finasser... Vous n'espérez pas que vous roulerez un vieux malin tel que moi?... Et cependant vous l'avez essayé, je le dis à votre honneur. Je vous croyais moins de défense... Maintenant c'est fini, n'est-ce pas? Vous ne conservez plus aucune illusion? Il n'y a qu'à ramasser vos cliques et vos claques et à vous en aller de votre gentilhommière!...
Le tyran se planta devant M. de Clairefont, et, illuminé par une effroyable joie:
—Vous m'avez, il y a trente ans, fait jeter hors de chez vous. Aujourd'hui, c'est mon tour... Un huissier est en bas qui instrumente...
Il éclata d'un rire injurieux, et, les mains dans les poches de son pantalon, avec un horrible sans gêne, il marcha de long en large, s'étalant, comme si déjà il eût été le maître.
Le marquis avait écouté, plein de stupeur, cette violente apostrophe. Les illusions qu'il conservait encore se dissipèrent en une seconde, comme les nuages se dispersent sous un souffle de tempête. Il revint à la raison, il retrouva sa clairvoyance, il rougit de s'être abaissé à discuter avec Carvajan. Il ne vit plus en lui le prêteur toujours disposé à faire une spéculation avantageuse: il retrouva l'ennemi patient et acharné de sa maison.
—Je me suis trompé, dit-il avec dédain, je croyais posséder encore de quoi tenter votre cupidité.
—Oh! oh! des insolences, fit le banquier froidement, c'est un grand luxe que vos moyens ne vous permettent plus, mon cher monsieur. Quand on est le débiteur des gens, il faut les payer autrement qu'en mauvaises paroles!
—Vous pouvez abuser de ma situation, Monsieur, dit le marquis avec amertume. Je suis dans vos mains, et je dois m'attendre à tout, puisque les miens m'ont les premiers abandonné. Quels égards puis-je espérer d'un étranger, quand ma fille me ferme sa bourse et que mon fils s'éloigne de moi?... Au surplus, brisons là... Nous n'avons plus rien à nous dire.
Carvajan fit un geste de surprise, puis son visage s'illumina d'une diabolique satisfaction.
—Pardon! reprit-il vivement... Je vous vois dans une erreur dont il faut que je vous tire... Vous accusez à tort votre fille et votre fils... Vous avez, sans doute, demandé à Mlle de Clairefont de vous sortir d'embarras, et elle s'y est refusée, prétendez-vous? Elle avait de bonnes raisons pour cela. L'argent que vous lui demandiez, il y a beau temps qu'elle l'a donné!... Ah! vous vous plaignez de son ingratitude!... Eh bien! elle s'est ruinée pour vous, et sans bruit, en suppliant qu'on ne vous révélât pas l'emploi qu'elle faisait de sa fortune... Voilà ce que vous appelez vous fermer sa bourse!...
Le marquis ne prononça pas une parole, ne poussa pas un soupir. Une vague de sang lui monta au cerveau; il devint pourpre, puis livide. Il jeta à Carvajan le regard d'une victime à son assassin. Il lui sembla que son cœur était tordu dans sa poitrine. Il fit quelques pas, et, inconscient, oubliant que le bourreau était là, il s'assit dans son grand fauteuil et, sur le dossier, roula sa tête avec égarement.
Le maire l'avait suivi, jouissant délicieusement des tortures de son ennemi, le dominant, l'écrasant du poids de sa haine.
—Quant à votre fils, poursuivit-il, s'il n'est pas auprès de vous, ce n'est pas de son plein gré, croyez-le bien. Il a été arrêté hier, et conduit à Rouen entre deux gendarmes!...
D'un bond le marquis se trouva debout: il saisit le banquier à la cravate, et, les yeux flamboyants, la lèvre tremblante, le poussant contre un des piliers de pierre avec une force prodigieuse:
—Misérable! tu as menti!... Avoue que tu as menti... ou je t'étrangle!
Les deux hommes luttèrent ainsi, pendant quelques secondes. Mais la vigueur factice du marquis ne fut pas de longue durée, et, froissé, secoué par Carvajan qui jurait, il se laissa aller défaillant dans les bras de Tondeur venu à son secours.
—Ah! tonnerre! Le vieux brigand! Il veut recommencer les voies de fait! cria le maire... Tondeur, vous êtes témoin... Il a porté la main sur un officier municipal... nom de nom! Je le fais passer en justice, lui aussi!
—Allons! monsieur Carvajan, faut vous calmer, dit Tondeur, qui prit le vieillard en pitié.. Vous lui avez porté un rude coup... Et il n'a pas été maître d'un premier mouvement...
—Eh bien! je le materai, moi! cria Carvajan... Ah! ça le chiffonne de voir son fils en cour d'assises?... Je le ferai aller plus loin, moi, pour lui apprendre le respect qu'on doit aux personnes!
Le vieillard rouvrit les yeux, et, décomposé par la douleur, il répéta avec un accent déchirant:
—En cour d'assises... Mon fils... Mon Robert... Est-ce possible... Qu'a-t-il fait?
Carvajan s'approcha, et, son visage enflammé touchant presque celui du marquis:
—Il a suivi la tradition paternelle: il a enlevé une fille... Seulement, comme elle se défendait, celle-là... il l'a étranglée! Voilà ce qu'il a fait!
M. de Clairefont se leva, et s'adressant à son ennemi, sur le ton de la prière:
—Il est impossible qu'il soit coupable... C'est mon fils, Monsieur. Vous aussi, vous avez un enfant... Songez à ce que je souffre... Un pauvre garçon, innocent du crime dont on l'accuse... Oh! je suis à votre merci. Je ferai ce que vous voudrez... Je reconnais mes torts... Mais je vous en prie... je sens que vous pouvez tout pour le malheureux Robert... Soyez indulgent!... Sauvez-le!... Rendez-le-moi!...
Carvajan, les bras croisés, avait écouté, impassible.
—Ah! ah! tout à l'heure vous m'insultiez... Vous m'implorez maintenant. Lâcheté et hypocrisie! Suis-je donc de vos amis, pour vous rendre service? Le vieillard courba sa tête blanche.
—Monsieur Carvajan... je regrette profondément ce que je vous ai fait...
—Croyez-vous que vous effacerez l'outrage avec quelques paroles?... J'en porte encore les traces sur ma joue, après tant d'heures écoulées.
Il prit rudement Honoré par le bras, et, l'attirant près de la fenêtre:
—Tenez, regardez cette place, devant votre perron... C'est là que vous m'avez fait renverser par vos chevaux et frapper par vos laquais...
—Eh bien! s'écria avec exaltation le marquis, descendez avec moi; je vais, si vous l'exigez, à cette même place, me mettre à genoux pour vous demander la grâce de mon fils!
Devant son ennemi vaincu, suppliant et pleurant, le tyran resta un moment immobile et muet. Il regardait les larmes couler sur les joues d'Honoré, il se disait: Le voilà écrasé. Il est à mes pieds. Le rêve dévorant de mes nuits est réalisé: je triomphe, je suis heureux. Il se répéta: «Je suis heureux»; mais il sentait qu'il ne l'était pas. Une amertume persistait en lui, et sa soif de vengeance n'était pas assouvie. Il tourna sur ses talons, et, s'éloignant:
—Je me soucie bien, dit-il, de vos amendes honorables... Avec vous et votre fils ce serait toujours à recommencer!... Je vous tiens: je ne vous lâche pas!... C'est vous qui avez commencé la lutte... Ne vous étonnez pas si je la pousse à outrance... Rang, fortune, considération, vous aviez tout, et moi rien... Prochainement, nous ferons chacun notre compte.
Le marquis, à cette dure réponse, comprit que tout espoir était perdu. Il fut pris d'un vertige. Et, regardant avec égarement ce monstre qui se faisait une joie de ses souffrances:
—Si le ciel est juste, vous serez frappé dans votre fils, s'écria-t-il. Oui, puisque vous êtes impitoyable pour le mien, le vôtre sera implacable pour vous!... Scélérat, vous avez donné naissance à un honnête homme. C'est lui qui vous châtiera.
Ces paroles, prononcées par le marquis avec la fièvre de la démence, firent tressaillir Carvajan de crainte et de colère.
—Pourquoi me dites-vous cela? cria-t-il.
Il vit le vieillard marcher au hasard, le regard trouble et le geste désordonné.
—Je crois qu'il devient fou! murmura-t-il à Tondeur...
—Ah! ah! ricana le marquis... mes ennemis me vengeront eux-mêmes... Oui, le fils est un honnête homme... Il a déjà quitté la maison paternelle... Il aura horreur de ce qu'il verra faire autour de lui...
Il marcha sur Carvajan.
—Hors d'ici, monstre! Ta besogne est faite... Tu as volé ma fortune, tu as volé mon honneur... Il n'y a plus rien que mon œuvre... mais tu ne l'auras pas!
Il courut à sa table, prit ses dessins, les déchira et les foula aux pieds, puis, saisissant un lourd marteau, il se précipita vers le fourneau, et, à grands coups, avec d'horribles rires, il s'efforça de le briser. Carvajan, exaspéré, s'avança pour l'arrêter. Alors le vieillard, se retournant les cheveux hérissés, la bouche grimaçante:
—N'approche pas, ou je t'assomme!
—Sacrédié. Vous ne me faites pas peur! cria le banquier.
Et il allait s'élancer pour arracher le brûleur à la rage de destruction de l'inventeur, lorsque la porte s'ouvrit, et Mlle de Clairefont parut. D'en bas elle avait entendu les vociférations du marquis...
—Mon père! cria-t-elle.
D'un élan, elle fut près de lui, s'empara du marteau et, enlaçant le vieillard dans ses bras, épouvantée:
—Mon père, qu'y a-t-il?...
Honoré passa la main sur son front, et gémit:
—Chasse cet homme... Il me fait du mal... il me tue!...
La jeune fille se tourna vers Carvajan et, doucement:
—Mon père vous prie de vous retirer, Monsieur... Comme, incertain, il restait immobile, deux éclairs jaillirent des yeux de Mlle de Clairefont, et, d'un geste montrant la porte, elle dit ce seul mot: