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La Grande Marnière

Chapter 18: XI
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About This Book

Set in a rural provincial landscape, the narrative balances vivid countryside description with scenes of village fêtes to explore intersecting tensions of love, ambition, and social standing. A composed yet melancholic young woman moves through lanes and gatherings, meets a stranger, and becomes drawn into romantic complications and local rivalries. Alternating pastoral calm with charged public events, the work examines how private hopes, jealousies, and moral obligations are shaped by community expectations, property interests, and the pressure to preserve reputation.

C'était le lendemain de son retour à La Neuville, par cette merveilleuse matinée d'été qui avait mis le fils de Carvajan en présence de la fille du marquis. Le Roussot et Rose riaient alors, en folâtrant dans les joncs, au bord de la mare, et la lavandière était presque aussi forte que le berger.

Comme Pascal était libre et insouciant, suivant avec sa belle compagne le grand chemin de Couvrechamps! Dans l'air un parfum enivrant flottait, la verdure des arbres éblouissait les yeux, la terre vibrait, élastique sous le pied. C'était un de ces moments où le corps marche dans une atmosphère plus pure, où l'esprit se sent plus actif et plus pénétrant, où l'être entier se dilate, heureux ainsi qu'une plante caressée par le soleil. Un instant après, quel changement! Il avait suffi qu'Antoinette prononçât son nom, et qu'il ripostât, lui, par le sien. Le ciel avait paru s'obscurcir, le paysage s'était terni, la terre avait frissonné comme sous un vent âpre. Le jeune homme avait senti son cœur se contracter dans sa poitrine. Il semblait que ce double tableau riant, puis sombre, fût le résumé de son histoire, commencée dans la joie et finie dans la douleur.

Il quitta le Roussot et descendit à travers la colline du côté de l'auberge de Pourtois, comme il avait fait le jour de sa rencontre avec Antoinette, et poussa la porte du cabaret. La même obscurité froide régnait dans la salle, et, avec peine, les yeux du jeune homme distinguèrent les assistants. Fleury et Tondeur n'étaient plus là, jouant aux cartes; mais Chassevent, assis à une table, l'air abruti, buvait de l'eau-de-vie, pendant que la petite et sèche Mme Pourtois tricotait silencieusement dans son comptoir. Le vagabond ne sourcilla pas, mais la femme du cabaretier devint pâle et s'élança au-devant de Pascal.

—Ah! monsieur Carvajan!... Comment! c'est vous!... Qu'est-ce qu'on pourrait bien vous servir?

—Rien!... Mais est-ce que votre mari n'est pas là?

—Vous auriez voulu lui parler? demanda la femme d'un air soupçonneux... Ah! le pauvre homme! il est bien malade depuis quelques jours... M. Margueron dit comme ça qu'il a eu «les sangs tournés». Il est au lit. Il ne faut pas qu'il parle... il ne voit personne... C'est depuis le malheur, voyez-vous... Un homme qui n'avait jamais eu d'émotions, et qui se trouve obligé de rapporter un cadavre... Ça lui a donné un coup!

Chassevent, qui s'était tenu penché sur son verre, parut se ranimer:

—Est-ce vrai, monsieur Carvajan, demanda-t-il d'un air sombre, que c'est vous qui défendrez l'assassin en justice?

—C'est vrai, dit Pascal.

—Qu'est-ce que vous avez donc contre le pauvre monde, pour que vous essayiez de lui faire des misères? Maintenant que ma chère petite mignonne de fille est défunte, comment est-ce que je vas trouver à vivre, à m'n'âge? À m'nourrissait, à m'réparait mes vêtements, à m'soignait en cas de maladie... Ah! on peut dire que c'était une belle, douce et brave enfant du bon Dieu! J'ai tout perdu avec elle! Et vous voulez empêcher qu'on me donne une somme, et, de plus, qu'on coupe la tête au «guerdin» en place publique? C'est-y digne d'un homme comme vous, qu'êtes capable?

Pascal voulut pousser un peu le vagabond, espérant lui faire commettre quelque imprudence:

—Si M. de Clairefont a commis le crime, on le condamnera, dit-il avec fermeté. Mais il est innocent, j'en suis sûr, et nul ne le sait mieux que vous, si ce n'est Pourtois, votre compagnon...

—Innocent! cria Chassevent, eh bien! que le gros le dise!... Ah! malheur! oui, qu'il dise qu'il n'a pas vu comme moi!... Et que le diable me brûle si...

Mme Pourtois lui coupa adroitement la parole:

—Êtes-vous venu ici, Monsieur, dit-elle aigrement à Pascal, pour tourmenter de braves gens qui ne demandent rien à personne? Notre maison est un lieu public, c'est vrai; mais on y donne à boire et à manger, on n'y débite pas de mauvaises paroles... La façon dont vous êtes parti de chez votre père n'est déjà pas si jolie, pour que vous ayez le goût de venir ici nous dire des sottises!...

La cabaretière s'était excitée, et sa physionomie devenait d'une atroce méchanceté, ses petits yeux de vipère étincelaient et sa bouche mince grimaçait comme pour des morsures. Elle allait continuer, lorsqu'une porte s'ouvrit au fond, et Fleury parut:

—Ah! monsieur Carvajan, s'écria-t-il... Je voulais justement aller vous voir.

—Il paraît que la porte de votre mari n'est pas fermée pour tout le monde, dit railleusement Pascal à Mme Pourtois, qui s'était réinstallée silencieusement derrière son comptoir.

—Venez! dit le greffier... Et, sans plus se soucier de la cabaretière et du vagabond, il entraîna le jeune homme au dehors.

Ils se retrouvèrent à la place même où Fleury, montrant la terrasse de Clairefont, avait dit avec un accent de triomphe: C'est bien fini!... Ce souvenir lui revint, et, baissant son front soucieux:

—Est-ce donc irrémissible? dit-il. Sommes-nous ennemis? Ah! si vous saviez le mal que vous faites à votre père!... Il a vieilli de dix ans. Vous seriez effrayé des ravages que le chagrin a faits en lui... Et penser que c'est vous qui êtes cause...

—Moi! s'écria Pascal exaspéré par tant d'hypocrisie. Moi? vous osez m'accuser?

Il respira avec force, comme pour calmer les violentes palpitations de son cœur, puis, avec un éclat soudain:

—Supposez-vous que j'aie oublié vos affreuses confidences? Quelle âme de boue me croyiez-vous donc pour avoir osé me les faire? Oui, vous m'avez, avec un cynisme incroyable, dévoilé vos projets, expliqué vos combinaisons, fait toucher du doigt tous les ressorts de votre piège! Et parce que je restais muet, vous avez cru que j'approuvais vos plans, et peut-être même que j'aiderais à les exécuter? N'était-ce pas séduisant, en effet? Cette admirable entreprise était dirigée contre la fortune d'un pauvre homme incapable de se défendre... Il s'agissait de le dépouiller, de le détrousser! Et tout le trafic des prêts au moyen d'hommes de paille, des billets renouvelés avec escompte, augmentation d'intérêts, était mis en œuvre, tout le brigandage de la banque véreuse se donnait carrière... Et moi j'assistais à ces indignités, me demandant déjà comment je pourrais vous empêcher de poursuivre votre besogne. Je me taisais, étouffé par le dégoût, pris entre l'horreur que m'inspiraient vos actes, et la honte d'avoir à les répudier. Ce que j'ai souffert là, vous ne pouvez le comprendre! J'ai pleuré les larmes les plus amères qui aient jamais coulé des yeux d'un homme! J'ai voulu fuir, disparaître, mettre des espaces immenses entre moi et cette iniquité! J'allais partir... À force d'infamies, vous m'avez contraint à rester! La fortune ne vous a plus suffi: il vous a fallu aussi l'honneur de ces malheureux! Vous avez pris le fils dans un de vos traquenards, vous l'avez accusé, livré, accablé! Et moi, témoin de vos manœuvres, j'ai été conduit à me dire que si, m'éloignant, je l'abandonnais, je devenais votre complice. Ma conscience s'est révoltée. Et, las de tant d'ignominies, j'ai été entraîné, pour les faire cesser, à entrer en lutte avec celui dont je porte le nom... Oui! Carvajan contre Carvajan, comme on dit au Palais!

Fleury laissa passer ce flot de paroles brûlantes, et ricanant:

—J'ai été un niais, dit-il. J'aurais dû tenir ma langue... Mais gageons que, si Mlle Antoinette était moins jolie, vous seriez moins irrité?

Pascal devint pâle. Il prit le greffier par le bras, et le secouant rudement:

—Je vous défends de prononcer devant moi le nom de Mlle de Clairefont!... Le premier usage que je ferai de l'indépendance que j'ai reconquise sera pour corriger les drôles tels que vous, s'ils se permettent des familiarités que je juge abjectes! Tenez-vous-le pour dit, et prévenez vos camarades...

—Hé! là! ne nous fâchons pas! reprit mielleusement Fleury, je suis un homme pacifique... Je n'avais point l'intention de vous contrarier... Je n'ai que des idées conciliantes... Voyons! est-ce que vous laisserez votre père dans le chagrin, sans faire un pas vers lui? Allons! il a été vif, sans doute, mais vous, vous l'avez exaspéré... Ne peut-on concilier les choses?

Pascal s'efforça d'être calme; il voulut savoir quelle lâcheté on osait espérer de lui.

—Qu'entendez-vous par là?

Fleury gratta furieusement ses cheveux indisciplinés:

—C'est vous qui êtes le maître de la situation. Il faut donc être modéré... Cédez-nous la Grande Marnière!

—Rendez la liberté à Robert de Clairefont!

—Vous savez bien que, maintenant, c'est impossible.

—Oui! il est plus facile de faire le mal que de le réparer!

—Ne consentiriez-vous pas à revoir M. Carvajan?

—À quoi bon?

—Un accord peut se conclure.

—Jamais sur les bases que vous proposez.

—Donnerez-vous donc ce spectacle désolant d'un fils combattant contre son père?

—En l'empêchant de commettre des actes que je réprouve, ce sont les intérêts de son honneur que je prends contre lui-même.

—C'est votre dernier mot?

—Mon père a entendu tout ce que j'avais à lui dire... Maintenant je n'ai plus qu'à agir.

—Prenez garde!

—Oh! je sais ce que je peux attendre de votre cupidité déçue. Vous ne reculerez pas devant le choix des moyens... Vous n'hésiterez pas à calomnier, à corrompre. La vérité ne s'en fera pas moins jour. Je ne négligerai rien pour qu'il en soit ainsi.

Fleury fit un geste de colère, puis, se tournant vers Pascal:

—La paix ou la guerre? Une dernière fois, je vous tends la main...

Pascal regarda le greffier avec un écrasant mépris, et haussant les épaules:

—À quoi bon? je n'ai rien à mettre dedans!

Et sans ajouter une parole, sans se retourner, il poursuivit son chemin.

Cependant les menaces de Fleury n'avaient pas été platoniques. Les témoins étaient travaillés avec une audace éhontée. Les Tubœuf, de Couvrechamps, avaient reçu, à plusieurs reprises, la visite de Tondeur. Celui-ci s'était enquis de leurs besoins et les avait longuement interrogés sur la rencontre qu'ils avaient faite de Robert et de Rose, en rentrant de l'assemblée. Tubœuf, ouvrier maçon, avait à compter avec Tondeur, et il se montrait, depuis la visite du marchand de bois, très animé et très loquace. Le docteur Margueron avait été pratiqué par Dumontier et Leglorieux. Il avait une grande fille et point de fortune. On s'était laissé entraîner jusqu'à lui faire entrevoir un brillant mariage. On ne lui demandait rien, on s'en rapportait à sa sagacité; mais il était évident que la condamnation de M. de Clairefont devait lui être très profitable. Le médecin avait écouté beaucoup, parlé peu. Et la conviction qu'il avait de l'innocence de Robert s'était accrue de tous les efforts faits pour établir la culpabilité. Le valet d'écurie, que le comte avait autrefois presque assommé, s'était éloigné du pays. Sa trace avait été suivie, et sa présence était signalée à Mortagne, d'où on allait le faire venir pour déposer.

Ainsi les manœuvres de la partie adverse étaient poussées avec une activité extrême. Le bruit courait déjà dans la ville qu'un éminent avocat, connu comme la plus terrible langue du barreau de Paris, devait soutenir les intérêts de Chassevent, qui se portait partie civile. Tous ces récits, rapportés à Clairefont par les Saint-André et les Tourette qui, décidément, avaient pris fait et cause pour leurs amis, jetaient la tante de Saint-Maurice dans des transes horribles. Elle aurait voulu voir Pascal:

—Si encore nous pouvions causer avec lui, savoir ce qu'il pense, ce qu'il espère! Le métier d'un avocat consiste à rassurer ses clients d'abord, et à gagner leur procès ensuite. Qu'est-ce que c'est que cet avocat invisible? L'influence morale de son nom, c'est très bien! Mais, moi, je n'aurai confiance en lui que quand il aura parlé, en ma présence, pendant une heure, sans débrider.

Antoinette, cédant aux instances de sa tante, dut écrire à Me Malézeau pour le prier d'amener Pascal.

Ce fut une des émotions les plus violentes que le jeune homme eût jamais ressenties, lorsqu'il descendit avec le notaire à la grille de la cour d'honneur. La trace des affiches jaunes se voyait encore sur les piliers. C'était près du massif de l'entrée qu'un soir, rôdant le long du mur du parc, il avait entendu, à son approche, le lévrier gronder et Antoinette parler doucement pour le calmer. Il arriva dans le vestibule, sans savoir comment il avait traversé la cour; une porte s'ouvrit, et il aperçut dans le salon la tante Isabelle, le marquis et la jeune fille. Un nuage obscurcit ses yeux, le sang siffla dans ses oreilles, il lui sembla qu'il marchait au milieu des flammes. Il distingua la voix de Malézeau qui disait:

—Monsieur Pascal Carvajan, que je vous présente, Monsieur le marquis... Mademoiselle, Monsieur Pascal Carvajan...

Le marquis, pâle sous ses cheveux blancs, sans se lever, agita la main avec un air riant et dit:

—Qu'il soit le bienvenu.

Le jeune homme s'inclina, et s'assit auprès de la cheminée, sur une chaise qu'Antoinette lui avança. Le château ne s'effondra pas sur la tête de ce Carvajan qui devenait l'hôte de Clairefont. La vieille demeure reconnut en lui un ami: elle se fit souriante et hospitalière. Le premier quart d'heure de cette visite se passa, pour Pascal, à essayer de reprendre possession de lui-même, à raffermir sa vue troublée, à apaiser son cœur palpitant, à rassembler ses idées en déroute. Il se contraignit à regarder autour de lui.

Dans le salon à boiseries grises finement sculptées le jour entrait clair, jouant avec les étoffes anciennes des meubles, miroitant dans le lustre de Venise qui pendait du plafond. Des jardinières garnies de fleurs occupaient les ouvertures des fenêtres; en face de la cheminée un piano était recouvert d'une large draperie d'étoffe brodée. Sur un grand fauteuil le marquis souriait toujours, et parlait d'une voix vide, qui donnait la sensation d'un grelot. Autour du vieillard, sa fille, ayant à ses pieds, pareil à un sphinx, son fidèle et nonchalant lévrier, la tante Isabelle, rouge comme un cratère en éruption, et Malézeau.

Pascal, avec souci, chercha M. de Croix-Mesnil. Il ne le vit pas. Peut-être était-il dans le château; peut-être avait-il été obligé de retourner à Évreux pour reprendre son service. Malézeau parlait, et Mlle de Saint-Maurice lui répondait. Antoinette, grave et triste, écoutait distraitement. Pascal, par deux fois, sentit les regards de la jeune fille se poser sur lui. Il n'osa lever les yeux. Il songeait: Est-ce possible? Est-ce bien moi qui suis dans ce salon auprès d'elle? Après tant de haine et de dédain, ai-je dompté ses répugnances? Une fois déjà elle m'a tendu la main, et maintenant voilà qu'elle m'ouvre la porte de sa maison. Je suis à ses côtés, je la vois, je respire le parfum qui émane d'elle. Comment tant de bonheur, après tant de tristesse?

Mais une ombre passa sur son esprit. Était-ce Pascal Carvajan qu'on recevait, était-ce à Pascal Carvajan que s'adressaient les regards amis et que s'offraient les mains affectueusement tendues? N'était-ce pas uniquement au défenseur de Robert, à l'auxiliaire utile et puissant qui devait contribuer à sauver l'héritier du nom? On ne l'admettait pas: on le subissait, voilà tout. Et comment le jugeait-on? Qu'y avait-il derrière cette politesse de gens bien élevés, avec laquelle on lui faisait bon accueil? Peut-être un ironique dédain pour le renégat, pour le traître. Qui sait si, en ce moment même, Antoinette ne pensait pas: «Je me sers de toi, mais je te méprise»?

Il sentit son cœur s'élargir et s'exalter; il se dit: Qu'importe? Est-ce pour eux que je me suis résolu à briser tous les liens qui me retenaient, afin de remplir un devoir terrible? N'est-ce pas pour moi d'abord, pour ma raison, pour ma conscience, pour mon honneur? Qu'ils pensent donc ce qu'ils voudront!

Il était tout à fait remis, plein de sang-froid et capable d'observer. Il écouta Malézeau qui disait à la tante Saint-Maurice:

—Il y a une session en novembre, Mademoiselle, et je crois bien que l'affaire viendra, Mademoiselle, si elle doit venir, vers la fin du mois... Elle est d'une terrible simplicité, Mademoiselle...

—Et vous nous répondez de ce jeune homme? demanda plus bas la vieille fille.

—Comme de moi-même.

—L'avez-vous regardé? dit le marquis. Il ne ressemble pas du tout à son père. Non! non! pas du tout. Il défendra Robert. C'est moi qui en ai eu l'idée... Et vous savez, ma chère, que j'ai de bonnes idées.

La tante Isabelle jeta un regard inquiet au notaire et, entre ses dents, murmura:

—Il me fait frémir!

Elle n'eut pas le temps d'achever. Antoinette s'était levée et marchait vers le perron. Pascal la suivit, entraîné par une force irrésistible. Le lévrier, s'étirant paresseusement, vint flairer le jeune homme, le regarda avec ses yeux mélancoliques semblant dire: Je te devine, je sens que, comme moi, tu es bon, dévoué et fidèle. Et, doucement, il lui lécha la main.

—Étrange animal! dit Mlle de Saint-Maurice, c'est la première fois que je ne le vois pas montrer les dents à un étranger. Il n'a jamais pu souffrir M. de Croix-Mesnil...

Sur le perron, Antoinette s'était arrêtée. Pascal put la regarder à loisir, et s'enivrer de la dangereuse joie de la posséder là, pendant quelques instants, à lui seul. Il admira la blancheur délicate de son teint, la gracieuse courbe de ses épaules, la fière élégance de sa tournure. Elle était très simplement vêtue d'une robe de cachemire gris sans aucun ornement. Elle abritait sa tête sous une ombrelle rouge, et un rayon de soleil indiscret, caressant son cou, donnait aux petites mèches folles, qui frisaient sur sa nuque, un reflet d'or bruni. Elle était si charmante ainsi, que Pascal fut tenté de s'agenouiller comme aux pieds d'une divinité. Il avait tout oublié, ses inquiétudes, ses défiances, ses amertumes; il ne pensait plus qu'à elle, il ne voyait plus qu'elle. Tout disparaissait dans le rayonnement céleste de sa grâce et de sa beauté. Il planait en plein ciel.

En lui parlant, elle le fit tressaillir; il revint sur la terre:

—Vous voyez, Monsieur, dit-elle avec une dignité mélancolique, ce qu'est notre maison. Triste reste d'une grandeur bien peu digne d'être jalousée. Mais, telle qu'elle est, nous y sommes chez nous. Et c'est grâce à vous, je le soupçonne: vous avez trouvé un arrangement qui nous a permis de continuer à vivre sous ce toit. Je ne suis pas versée dans les questions d'affaires, mais il me semble qu'un changement si favorable et si rapide dans notre situation n'a pu être opéré que par vous. Puissions-nous être aussi heureux quand il s'agira de Robert!

Pascal osa regarder Antoinette, et l'enveloppant des caresses de sa voix profonde:

—Si, pour avoir du génie, il suffisait de vouloir, je vous répondrais de sauver votre frère. Mais je ne dois promettre que ce qu'un homme peut tenir. Soyez sûre, cependant, que je trouverai des forces inattendues dans la conscience de mon bon droit, et que, plus la cause sera difficile, plus je ferai d'efforts pour la faire triompher.

Mlle de Clairefont baissa le front en signe d'assentiment, et se perdit dans une rêverie profonde. Au bout d'un instant, elle soupira, et ses yeux s'emplirent de larmes. Pascal pâlit et fit un mouvement vers elle; elle sourit et dit:

—Pardonnez-moi... J'ai tant de chagrin. Je m'oublie...

Elle reprit sa sérénité un peu hautaine:

—Il faudra, Monsieur, que vous ayez la bonté de venir souvent ici. Nous serons certainement calomniés: il faut que vous appreniez à nous connaître, que vous viviez de notre existence, afin de pouvoir nous défendre. C'est un sacrifice que je vous impose, en vous demandant de fréquenter assidûment une maison où vous ne trouverez qu'un vieillard malade et des femmes attristées. J'espère que vous voudrez bien vous y résigner?

Il s'inclina sans répondre. Il tremblait à la fois de crainte et de joie, ravi de voir les portes du château s'ouvrir devant lui, effrayé en pensant au trouble que cette intimité allait jeter dans son cœur. Ils se dirigèrent vers le salon. En entrant, Pascal entendit Mlle de Saint-Maurice qui disait à Malézeau d'une voix furieuse:

—Mais il n'a pas ouvert la bouche! Jamais un avocat aussi peu bavard ne pourra sauver l'enfant! Non, vous ne me ferez pas entrer dans la tête qu'un avocat puisse faire acquitter son client, s'il ne parle pas deux heures de suite!

Et le marquis de répondre, avec sa petite voix grelottante et vide:

—C'est moi qui ai eu l'idée!... Ne craignez rien, tante... Elle est de moi... Elle est bonne!

Pascal rejoignit Malézeau, salua le vieillard, la tante Isabelle, et, reconduit par Antoinette jusqu'à la grille, s'éloigna. Il se présenta chaque jour à Clairefont, à partir de cette visite et, dès le lendemain, rencontra M. de Croix-Mesnil.

Il appréhendait vivement de se trouver en rapport avec le jeune officier. Il revint bien vite de ses préventions. Il vit dans le baron un homme courtois, réservé, un peu froid, dont il apprécia promptement le réel mérite. Il se sentit d'autant plus vivement entraîné vers lui qu'il reconnut, dans celui en qui il redoutait un rival heureux, un compagnon de tristesse. L'indifférence charmante avec laquelle Antoinette traitait M. de Croix-Mesnil parut à Pascal le dernier degré du malheur. Son âme ardente eût préféré de la haine à cette exquise insensibilité. Il comprit que le baron aimait Mlle de Clairefont et ne conservait aucun espoir. Le danger de Robert était le dernier lien qui l'attachât à cette maison où il avait rêvé de vivre heureux. Il y souffrait maintenant, et n'y venait que par devoir. Il sut trouver des paroles louangeuses et délicates à l'adresse du défenseur de son ami, et se conduisit avec un tact raffiné qui lui conquit définitivement Pascal.

C'était un curieux spectacle que celui de ces jeunes gens auprès d'Antoinette. Tous deux passionnément épris et résolus à n'en rien laisser voir: l'un, aimable, fin, léger, dissimulant ses sentiments avec une grâce aisée et correcte; l'autre, sévère, âpre, glacé, avec des éclats soudains qui illuminaient ses yeux d'une rayonnante inspiration.

Lorsque Pascal lâchait ainsi, involontairement, la bride à sa fougue, un battement singulier de la paupière, un plissement subit de la lèvre donnaient au visage de Mlle de Clairefont une gravité recueillie. Elle ne semblait plus entendre ce qui se disait autour d'elle; on eût dit qu'elle écoutait une voix intérieure qui lui parlait, impérieuse. Puis, le jeune homme reprenant son ton mesuré, la physionomie d'Antoinette redevenait calme. Ces sensations fugitives n'avaient peut-être été remarquées que par Malézeau qui, avec ses yeux tourbillonnant derrière ses lunettes d'or, voyait fort clair.

Pendant qu'à Clairefont la vie se traînait ainsi dans l'attente, rue du Marché l'agitation ne faisait qu'augmenter. La haine déçue, la convoitise trompée, avaient jeté Carvajan dans un état de fureur qui faisait craindre pour sa raison. Dans la ville, une réaction se produisait en faveur des victimes contre le bourreau. L'oppression matérielle qu'exerçait le banquier sur ses tributaires les laissait libres de leurs impressions morales. S'il pouvait les contraindre à agir dans tel sens, il ne pouvait les forcer à penser telle chose. Et la majorité se déclarait décidément en faveur du fils contre le père. Carvajan, sans sortir de chez lui, avec l'admirable instinct qui le guidait toujours, se rendait un compte parfaitement exact de l'état des esprits. Il se faisait en lui une sorte de répercussion de l'opinion publique. Il pesait, il comparait, et, avec fureur, il était obligé de s'avouer qu'entre ce jeune homme, qui n'avait jamais fait de mal à personne, et lui, le tyran de La Neuville, on n'hésitait pas. Lorsque Fleury, pour essayer de le calmer, lui disait le contraire, il l'interrompait avec violence:

—Taisez-vous, imbécile, vous ne savez point de quoi vous parlez! C'est Pascal qui nous perd! Vous ne le connaissez pas... Je n'aurais pas dû le laisser revenir. Il retournera comme un gant tous ceux qui l'entendront... Triple brute que j'ai été, de me brouiller avec lui! C'est la passion qui m'a emporté!... La passion ne fait faire que des sottises! Si j'avais raisonné, au lieu de m'emporter, nous aurions eu Clairefont pour prix de la liberté de ce butor, dont la condamnation ne sera pour moi qu'une bien mince satisfaction... Je me suis conduit comme une bête!

Vous même, Fleury, vous n'auriez pas été plus bête que moi!

Et, soulagé par ces injures, il marchait à grands pas dans son cabinet:

—Si je pouvais seulement voir Pascal, peut-être serait-il encore temps d'arranger les choses... Mais il ne veut pas venir ici... Et moi je ne peux pas aller chez Malézeau... J'aurais l'air de capituler!... Ah! au dernier moment, rattraper la victoire, les rouler, quand ils croient nous tenir! Quel triomphe! Mais comment?

Un jour, vers cinq heures, en descendant de Clairefont, Pascal s'entendit appeler. Il s'arrêta et, au coin de la Grande Marnière, il se trouva en présence de son père.

—Puisque tu ne veux pas faire les premiers pas, dit le vieillard, il faut donc que je les fasse. Veux-tu causer cinq minutes avec moi?

Il entraîna son fils dans le fourré, et, s'asseyant à l'abri d'un pli de terrain:

—Tu me rends très malheureux, dit-il sourdement. Je ne peux pas m'habituer à la pensée que tu fais cause commune avec mes ennemis. À mon âge, quand il me reste si peu de temps à vivre, être séparé de mon fils, et dans des conditions si cruelles, c'est au-dessus de mes forces!... Voyons, qu'est-ce qu'il faudrait donc pour mettre fin à cette affreuse dissension?

—Oh! si vous le voulez sincèrement, cela doit être aisé, dit Pascal avec joie.

—Eh bien! reviens chez moi, et renonce à défendre Robert de Clairefont.

—Je reviendrai chez vous si vous le désirez, mon père; mais je ne puis me dérober au devoir que j'ai accepté.

—Mais si tu prends la parole pour ces gens-là, c'est un soufflet que tu me donnes.

—Non, car je puis faire savoir que c'est avec votre consentement que je le fais.

—Es-tu donc si engagé vis-à-vis de ces Clairefont? demanda Carvajan avec une irritation croissante.

—Je suis engagé vis-à-vis de moi-même!

—Pascal! cria le maire.

Il ne continua pas. Et, se parlant à lui-même:

—Ce garçon a une tête de fer!... Jamais il n'entendra raison... Jamais!... On le berne, pourtant... Mais il est aveuglé par l'amour!...

Il prit son fils par le bras et le secoua:

—Que fais-tu de tes yeux? Tu ne vois donc pas que la demoiselle de là-haut a pour amant le capitaine de dragons?

—Mon père! cria Pascal qui blêmit. Oh! tenez, je ne vous écouterai pas davantage.

Il regagna précipitamment la route. Le banquier le suivit, parlant toujours:

—Ils ne se marient pas... parce qu'ils peuvent se passer du mariage! Ce n'est pas moi qui ai inventé ceci... Toute la ville l'a répété... Ils doivent bien rire de toi ensemble!...

Pascal poussa un rugissement, et, se retournant, terrible:

—Taisez-vous! je pourrais, une bonne fois, oublier que vous êtes mon père!

Carvajan s'arrêta:

—Eh bien! je ne dirai plus rien! Mais ne me quitte pas ainsi. Pascal, je souffre... Pascal, seras-tu donc intraitable?

Il montra à son fils un visage bouleversé par l'angoisse.

—Adieu, mon père, dit le jeune homme d'un air sombre. J'oublie ce que vous venez de me forcer à entendre... C'est une dernière preuve de respect que je vous donne.

Le vieillard lui cria:

—Reste encore un instant...

Il devint très rouge, ouvrit la bouche pour parler et se tut; il parut en proie à une horrible agitation. Enfin, d'un ton saccadé:

—Tu ne sais ce que tu fais. Tu attires sur toi des colères, dont je ne pourrai peut-être pas toujours te préserver... Ne passe plus jamais par ici!... Quand tu iras là-haut, prends la grande route... Adieu!

Il partit, presque en courant, dans la direction de l'auberge de Pourtois. Pascal rentra chez Malézeau. Il pensa: Mon père a voulu m'effrayer... Qu'ai-je à craindre?

Il continua à suivre, pour aller à Clairefont, le sentier de la Grande Marnière. Deux jours plus tard, comme il regagnait La Neuville, vers six heures, arrivé au détour du sentier, il entendit une détonation, et une branche de bouleau, brisée à un pied de sa tête, tomba sur le chemin. D'un bond, le jeune homme se jeta derrière le talus de la route, et, à l'abri, il attendit, regardant au loin. Dans les rougeurs du soleil couchant, une petite fumée blanche monta, mais la lande resta déserte. Celui qui avait tiré ne parut pas. Il s'était enfui au travers des genêts, ou se cachait dans un trou de marne. Pascal demeura là, quelques instants, puis, se courbant pour ne pas être vu, il s'éloigna.

—Il n'y a pas à s'y tromper: c'était Chassevent, se dit-il. Mais comment n'a-t-il pas tiré son second coup?... Il avait le temps... Peut-être se proposait-il seulement de me faire peur?... Cependant la balle a passé bien près.

Les recommandations de son père lui revinrent à la mémoire. Évidemment il se doutait des projets du braconnier. Ne pouvant se faire obéir de cette brute, il avait au moins essayé de protéger son fils. Allons! toute tendresse n'était pas morte en lui.

À Clairefont Pascal garda le silence sur l'incident; seulement il prit un autre chemin.

La semaine suivante l'arrêt de la chambre des mises en accusation fut rendu, et, avec un gros serrement de cœur, il fallut renoncer à l'espoir bien faible, conservé jusque-là, de voir Robert exonéré de la prévention qui pesait sur lui. Le bruit se répandit dans la ville que le comte de Clairefont venait d'être condamné. Il fallut deux jours pour dissiper cette erreur. Encore n'y réussit-on pas complètement. La tâche de Pascal commençait. Il dut s'installer à Rouen, non pas tant pour étudier le dossier, qu'il connaissait, par avance, aussi bien que le juge d'instruction, que pour se mettre en rapport avec son client. La dernière visite qu'il fit à Clairefont fut triste. Le temps avait changé: une pluie normande tombait lourde et méchante. On eût dit que le ciel se fondait en eau. Un brouillard impénétrable enveloppait La Neuville, et les allées du parc roulaient des flots jaunâtres. À l'idée que Pascal pourrait enfin voir Robert, la tante Isabelle se dressa comme une furie:

—Je vous accompagne! s'écria-t-elle, le visage flamboyant... Oh! mon cher enfant, vous n'aurez pas la cruauté de refuser de m'emmener... Je veux être là, pour recueillir toutes fraîches les paroles que mon pauvre petit vous aura dites.

—Mais, Mademoiselle, vous lui parlerez vous-même. Je vous obtiendrai un permis de communiquer.

—Partons, alors!... Pas de retard!... Le temps de faire une valise, et je suis à vous... Ah! mon cher ami!...

La vieille fille sauta au cou de Pascal et, hors d'elle, courut à sa chambre.

Antoinette sentit une grande tristesse descendre en elle. Quelle solitude morne après cette fiévreuse agitation! Elle allait rester dans ce grand château en tête à tête avec son père. M. de Croix-Mesnil romprait seul, par ses courtes apparitions, la monotonie de leur existence. La tante Isabelle partait avec Pascal: l'avenir parut vide à la jeune fille. Qui donc tenait tant de place dans sa pensée? Était-ce Mlle de Saint-Maurice, ou l'hôte nouveau de Clairefont? Elle eut un mouvement de colère contre elle-même, elle se jugea faible et, demandant à son orgueil la fermeté qui lui manquait, elle accueillit avec une dignité glacée les adieux du jeune homme.

—Nous ne nous verrons plus avant le jour décisif, dit-il; promettez-moi que vous serez là. Votre présence apportera une grande force morale à votre frère. Quant à moi...

Il s'arrêta, puis, avec un accent passionné qu'elle ne lui connaissait pas:

—Quant à moi, soyez sûre que devant vous, et pour vous, je ferai l'impossible.

Elle s'inclina sans répondre. Il prit congé du marquis, immuable dans sa souriante sécurité, et, accompagné de la tante Isabelle, il s'éloigna. Restée seule avec le vieillard, il sembla à Antoinette que le jour était plus sombre, la pluie plus maussade, et la bise plus aigre. Elle ne desserra pas les dents jusqu'au soir, écoutant distraitement son père qui parlait pour ne rien dire, comme un vieux moulin qui tourne à vide.

Le surlendemain elle eut une joie très vive. Une lettre de la tante Isabelle lui apporta des nouvelles. La vieille fille avait écrit sous l'influence d'une émotion extraordinaire: elle avait vu Robert. Et, effet évident de sa reconnaissance pour Pascal, qui lui avait ouvert les portes de la cellule, elle s'occupait presque autant du jeune homme que de son neveu. Elle les confondait dans une sorte de communauté attendrie:

«Si tu voyais ce pauvre petit, disait-elle, comme il est changé! Il a maigri et pâli. Quand nous sommes allés le visiter, il m'a paru que les corridors qu'on nous faisait suivre n'en finissaient pas. Enfin le geôlier s'est arrêté devant une porte percée d'un judas, il a ouvert, et nous avons aperçu l'enfant. Il a poussé, en me voyant, un cri de joie, puis il a reconnu Pascal. Il s'est dressé de toute sa hauteur, et ils sont restés un instant, tous les deux, face à face. Robert ne savait pas encore que notre ami devait le défendre. Saisi, il avait oublié ma présence; il a crié avec une violence terrible: «Que vient faire ici le fils de M. Carvajan?» Alors l'autre a répondu, de cette voix que tu connais, et avec une douceur qui m'a été à l'âme: «Défendre l'honneur et la liberté du fils de M. de Clairefont!...» Ils se sont regardés, comme s'ils se fouillaient au fond du cœur, puis, avec un grand soupir, ils sont tombés dans les bras l'un de l'autre. Ils se sont compris en une seconde. Alors l'enfant, sans y mettre de fierté, ne s'est plus retenu, et, entre nous deux, il a pleuré longtemps. Nous lui avons tout raconté, la maladie du marquis et les événements qui ont suivi. Il ne pouvait se lasser de m'embrasser, de serrer les mains à Pascal. Il t'envoie toutes ses tendresses et te charge de donner un bon baiser à son père pour lui... Demain et tous les jours maintenant nous le verrons...»

Antoinette mouilla de larmes cette lettre. Et, dans une rapide vision, Pascal et Robert enlacés lui apparurent. Ils étaient tous deux confiants et joyeux. Quelle égalité dans leur affection, et cependant quelle dissemblance dans leur nature! Pascal, fils de roturier, Robert, descendant des maîtres du pays; l'un, basané, avec ses cheveux courts et son large front, son nez fin, ses yeux gris et sa lèvre rasée, respirait l'énergie et l'intelligence; l'autre, rose, avec les cheveux blonds, le nez large, les yeux bleus, la longue moustache pendante d'un chef franc, incarnait l'audace et la force. Contraste frappant et qui dégageait leur originalité propre. Elle-même, les voyant côte à côte, elle se demandait, du gentilhomme ou du bourgeois, quel était celui qui avait la plus fière tournure. Et, pensive, elle ne répondait pas.

La tante Isabelle écrivait maintenant chaque jour, et elle ne tarissait pas sur le compte de Pascal. Ils s'étaient logés tous les deux chez le carrossier de Saint-Sever, et faisaient ménage ensemble.

«Je ne peux pas me passer de lui, disait Mlle de Saint-Maurice, et je crois bien que je lui manquerais. Nous employons nos soirées à causer. Il me raconte ses voyages... Ah! comme je l'avais mal jugé au début, à cause de sa timidité!... Car ce garçon est réservé et doux comme une vraie fille... Il parle, ma chère, pendant des heures entières et il me tient sous le charme... Jamais je n'aurais pensé qu'un homme pût avoir la langue si bien pendue! Et maintenant qu'il est en confiance, il me dit tout... Si tu savais, à cause de nous, ce qu'il a eu à subir!... Mais il m'a expressément recommandé de ne jamais te parler de cela. Et tu vois que je suis discrète. Seulement, il y a un petit détail qu'il faut que tu connaisses, parce qu'il prouve l'inquiétude que cause à nos ennemis l'appui que nous prête Pascal. Quelques jours avant notre départ pour Rouen, Chassevent a tiré sur ce cher garçon, à la tombée de la nuit, dans le vallon de la Grande Marnière. Oui! ces gredins ont essayé de supprimer notre avocat!... Il a échappé: donc il doit triompher. La destinée le veut et je l'ai vu dans mes rêves.»

Puis, quelques jours plus tard:

«Le grand moment approche la session est commencée... Pascal m'a fait, hier matin, visiter le Palais de Justice: une merveille d'architecture. Et il m'a conduite à la salle des assises, pour m'habituer. J'ai été saisie. Que c'est majestueux et terrible, cette cour en robes rouges! Il m'a semblé voir un tribunal de l'Inquisition... Au fond de la salle, un grand Christ regarde le ciel de ses yeux mourants. C'est vers lui qu'on tendait la main, autrefois, pour jurer. Car maintenant on ne jure plus devant Dieu, ce qui facilitera bien le mensonge à nos adversaires... Mais c'est égal, j'ai confiance. Hier nous avons rencontré Fleury, Tondeur et Pourtois. Les deux premiers se sont détournés avec des airs de jésuites, le dernier nous a jeté un regard suppliant. Imagine-toi que ce gros homme, en quelques semaines, a tellement maigri qu'il est méconnaissable. La peau de son visage pend ridée et molle. Le poussah est maintenant mince comme une «anguille». Pascal est convaincu que ce misérable a fait un faux témoignage et qu'il est dévoré par le remords.»

Enfin une dernière lettre arriva:

«C'est dans trois jours... Comme le temps me paraît long!... Tu partiras, le matin même, de La Neuville, tu arriveras à dix heures vingt: ce sera suffisant. Je t'attendrai à la gare de la rue Verte. L'avocat de Paris est ici: Pascal l'a vu ce matin. Le grand homme est allé chasser à Malaunay, chez des amis. Il parlera entre deux battues. Il paraît, dit notre cher enfant, que c'est un gaillard qui «plaide sur le dos de son client» et qui éreinte la partie adverse. Il est rouge jusqu'à la moelle des os, et, ce qui le rend si méchant, c'est qu'il n'a pas encore pu arriver à se faire nommer sénateur. Qu'on le nomme donc, et qu'il nous laisse tranquilles!... À mesure que le moment terrible approche, Robert devient plus calme. Il a confiance dans la justice et dans son défenseur. Il a repris un peu sa mine, mais il n'est pas encore brillant. Tu verras... Mon Dieu! que je voudrais donc que ce soit fini!...»

Le matin de son départ, Antoinette, qui avait caché, jusqu'au dernier moment, à son père la date du procès, dut lui avouer la vérité. Le vieillard n'était pas encore levé. Il se redressa sur ses oreillers. Le sourire qui ne quittait plus ses lèvres disparut, et la pensée revint éclairer son regard. Il dit de sa voix des anciens jours:

—Ma fille, nous subissons une rude épreuve. Va assister ton frère, va tenir ma place et affirmer, par ta présence, la certitude que nous avons qu'un Clairefont n'a pas pu manquer à l'honneur. Porte ma bénédiction à mon fils, et, quoi qu'il arrive, dis-lui que je ne douterai jamais de son innocence.

Le vieillard posa la main sur la tête de sa fille, et doucement:

—Va, mon enfant, et du courage.


XI

Il était trois heures, et dans la salle des assises le jour commençait à baisser. Une foule énorme se pressait sur les bancs, s'amassait dans les couloirs, refluait jusque dans les tribunes réservées aux avocats et aux journalistes. Dans un recoin, au premier rang, isolées cependant et à l'abri des regards curieux, Antoinette et la tante Isabelle assistaient, depuis le matin, à l'affreux débat dans lequel était engagé tout ce qu'elles avaient de plus cher au monde: l'honneur et la vie de Robert.

Devant elles s'étendait l'espace vide au milieu duquel se dressait la barre, et, plus loin, la table supportant les pièces à conviction: une écharpe de laine et un mouchoir de soie. Tout au fond, la Cour impassible et effrayante siégeait dans sa sévère gravité. À gauche était le jury, et à droite le banc des accusés où, entre deux gendarmes, se trouvait un Clairefont. Aux pieds de son client, assis au banc de la défense, Pascal, vêtu de la robe noire, avec l'hermine blanche sur l'épaule. Tout l'auditoire était tendu dans une attention passionnée. La lutte se développait vive entre l'accusation et la défense.

L'interrogatoire avait été favorable à Robert qui, conseillé par Pascal, s'était montré plein de tact et de modération. La déclaration du docteur Margueron avait fait bonne impression. Mais l'audition des témoins avait gravement troublé les jurés. Tondeur et Fleury avaient révélé des faits de violence terrible à la charge du jeune comte; et Pourtois, avec des hésitations et des tremblements, avait raconté la scène du meurtre. Les Tubœuf et le palefrenier de Mortagne étaient venus à leur tour, et l'atroce Chassevent avait été entendu par le président, en vertu de son pouvoir discrétionnaire.

Le faisceau des accusations, habilement noué, présentait aux yeux un ensemble de preuves difficile à entamer. Cependant Pascal, avec un sang-froid et une précision inébranlables, avait posé des questions aux témoins, discuté leurs dires, et essayé de les mettre en contradiction avec eux-mêmes. Un point qu'il s'attachait à faire ressortir, c'était le bon accord existant entre Rose et Robert. Elle l'avait suivi de son plein gré: il n'y avait pas eu d'effort tenté par lui pour la décider. Et tous de répondre affirmativement, voyant là un commencement de preuve du crime. Ah! oui, elle s'en allait à son bras, et gaiement, la pauvrette. On l'entendait rire dans le chemin. Elle ne se faisait pas prier pour coqueter avec le fils du marquis... Et lui!...

Dans le banc de chêne poli par le passage des criminels, Robert impassible écoutait. Et, au fond de son cœur, une voix s'élevait contre l'iniquité de ce procès. Il pensa: J'ai souvent nié les erreurs judiciaires, disant qu'elles étaient impossibles. Et cependant je me sens accablé, moi innocent, sous un amas de témoignages irréfutables. Et ces gens qui sont en face de moi, si la lumière, à la voix de mon défenseur, ne se fait pas dans leur esprit, vont me condamner en toute conscience.

Cependant il demeura calme, n'opposant aux accusations que la fière fermeté de son attitude. Une seule fois, quand il entendit Chassevent le charger avec rage, il perdit patience, et, brusquement, s'adressant au braconnier:

—Le crime dont vous m'accusez, et que je n'ai pas commis, n'est pas le seul dont la Grande Marnière ait été le théâtre... Il y a eu une tentative de meurtre récente... Et celle-là, vous n'en parlez pas.

Chassevent pâlit. Le président engagea Robert à s'expliquer. Mais lui, redevenu froid:

—Je ne suis pas ici pour accuser, mais pour me défendre. Cet homme sait bien ce que j'ai voulu dire...

Il fut impossible de lui arracher d'autres paroles. Mais l'accusation avait cédé du terrain. Une ombre troublante s'était étendue sur elle. Un mystère s'imposait à l'esprit des auditeurs. La plaidoirie de l'avocat de la partie civile rétablit le combat. Élégante, serrée, perfide, elle enlaça Robert dans un réseau de preuves morales, laissant au ministère public l'avantage de s'appuyer sur les preuves matérielles.

Pendant cette attaque terrible, Antoinette et la tante de Saint-Maurice furent sur des charbons ardents. Ce qu'elles souffrirent est inexprimable. Elles jugèrent la partie perdue. Jamais Pascal ne pourrait effacer les traces de cette diatribe affreuse, où le caractère de Robert était analysé avec une redoutable habileté. Tout le côté bon et généreux restait dans l'obscurité, et le côté rude, autoritaire, emporté, s'étalait en pleine lumière. Ainsi dépeint, le comte était bien l'homme qui avait dû commettre le crime, étouffer Rose dans un mouvement de brutalité, inconscient peut-être, mais certain.

Le réquisitoire de l'avocat général mit le comble à la terreur des malheureuses femmes. Ce magistrat à la voix creuse, debout dans sa robe rouge, leur fit l'effet d'un avant-coureur du bourreau. De son bras menaçant, il semblait vouloir prendre la tête de Robert. Son éloquence emphatique leur parut sinistre. Le côté théâtral de l'appareil judiciaire agit sur elles et les plongea dans une prostration invincible. Elles comprirent cependant, qu'au milieu de son enfilade de mots sonores, l'avocat général concédait les circonstances atténuantes. C'était le bagne au lieu de l'échafaud, et cette pensée jeta la tante Isabelle dans une exaspération telle, que sa nièce eut de la peine à l'empêcher d'intervenir, d'interrompre l'audience, et de faire un scandale irrémédiable.

—La prison, le pénitencier, jamais! grinça la vieille fille. Un Clairefont! Je lui porterais plutôt du poison!

—Écoutez, tante, murmura Antoinette, écoutez, je vous en prie, et voyez comme M. Pascal conserve son calme.

—C'est de l'accablement!

La péroraison de l'organe du ministère public fut un appel à la sévérité du jury, gardien éclairé de l'égalité judiciaire, et une flagellation énergique de l'oisiveté qui conduit au crime. Ses dernières paroles furent suivies d'un silence épouvanté.

Puis le président, d'une voix lente, prononça la phrase d'usage: «Le défenseur a la parole», et, au milieu d'un murmure de curiosité, Pascal se leva.

Il était très pâle, mais jamais résolution plus ardente ne resplendit sur le front d'un homme. Il se tourna vers l'auditoire qu'il parcourut d'un regard profond. Il laissa un instant reposer sur Antoinette ses yeux, comme pour lui demander l'inspiration, et commença à parler. Ce fut d'abord très bas, avec une sorte d'indolence, comme s'il dédaignait de réfuter les arguments de ses adversaires, et, dans cette tonalité sourde, son organe avait une douceur pénétrante qui fit passer dans l'auditoire un frisson de plaisir.

Avant qu'il eût commencé à discuter, la caresse de sa voix agissait. Ainsi qu'un grand instrumentiste, il semblait préluder à son morceau d'éclat par des accords délicats et moelleux. Il était si visiblement maître de lui que l'illustre avocat de Paris fronça le sourcil, et cessa de classer les pièces de son dossier avec une affectation d'indifférence. La Cour s'était redressée sur ses fauteuils profonds. Le jury, en proie à ce trouble intérieur que produisent irrésistiblement les virtuoses, dès la première note ou les premiers coups d'archet, était immobile et saisi.

Dans la vaste salle, assombrie par la première obscurité du soir, pas un tressaillement, pas un souffle.

La plaidoirie de Pascal se déroulait mélodieuse, empruntant à ces demi-ténèbres un charme plus poétique. Et Antoinette, le cœur serré, les nerfs vibrants, écoutait à la fois avec angoisse et ravissement le défenseur de Robert. La jeune fille le savait bien, c'était pour l'amour d'elle qu'il parlait. Oui, toute cette séduction s'adressait à elle. Dans son trouble, elle n'entendait pas ce que disait Pascal. Mais son regard, qui ne la quittait pas, était plus éloquent encore que sa parole. Il disait: Je t'adore, tout ce que j'ai fait, tout ce que je ferai, c'est pour te plaire. Je combats pour toi, pour toi seule, sois sans inquiétude, puisque c'est ta cause que je défends; je trouverai des forces surhumaines et je triompherai.

Antoinette sentit une confiance soudaine passer en elle. Elle n'avait plus peur, elle était dans une espèce d'engourdissement qui ne lui permettait plus de distinguer le faux du réel. Il lui sembla qu'un nuage l'enveloppait, et qu'elle perdait la notion des choses qui l'entouraient. Elle se vit enlevée dans des espaces vagues où chantait une voix divine, et cette voix évoquait son enfance, celle de son frère; et le parc de Clairefont apparaissait baigné de soleil. Une pauvre femme souffrante marchait sur la terrasse: c'était la marquise portant sur son front la pâleur de la mort. Pauvres orphelins qui n'avaient pas connu les douceurs de la tendresse maternelle, et qui, entre leur père, voué tout entier aux travaux scientifiques, et leur tante, cœur ardent mais faible, avaient grandi dans une liberté un peu sauvage! Et toute la vie de la famille, au fond du grand château silencieux et désert, se déroulait dans sa monotonie patriarcale: l'affection respectueuse des enfants pour leur père, la soumission à ses caprices, et, peu à peu, la ruine envahissant la maison, et l'hostilité, faite de la convoitise de tout un pays, grandissant autour de ce vieillard.

Ce fut un tableau complet, saisissant, que celui de cette lutte sourde engagée entre les confédérés, qui voulaient s'emparer du domaine, et le pauvre marquis affolé par sa manie. Tous les dessous de l'affaire commencèrent à se découvrir, sondés dans leurs plus intimes profondeurs.

La voix divine chantait toujours. Maintenant elle n'était plus caressante et attendrie: elle avait une sonorité sévère et attristée. Et plus touchante, elle allait droit au cœur. Elle montait harmonieuse et colorée, remplissant les esprits d'une conviction triomphante. Les périodes se faisaient plus pressées, les arguments se serraient, lancés à l'assaut comme des colonnes d'attaque. Et Antoinette écoutait, dominée par une curiosité ardente, enfiévrée, possédée, s'incarnant en celui qui charmait son oreille, vivant de sa vie, s'échauffant de son enthousiasme. Elle était tout entière en lui, elle l'aidait, le soufflait, l'encourageait; elle était prise de cette illusion qu'elle défendait son frère elle-même. Cette parole claire et puissante était l'expression de sa pensée, et, par les lèvres de Pascal, c'était elle qui parlait.

La sensation fut si vive que la jeune fille sortit de son rêve. Ses yeux se rouvrirent. Elle revit la foule, sa tante, la Cour, son frère et Pascal.

Il n'était plus pâle, une animation puissante colorait son visage, et son geste s'étendait large et vigoureux. Il discutait avec une âpre ironie, et toutes les questions, qu'il avait posées pendant l'audition des témoins, lui servaient pour la défense. Il prenait corps à corps ses adversaires et les écrasait avec une force irrésistible. Les faits, échafaudage dangereux élevé contre Robert, s'écroulaient et il n'en restait que des débris. Par une gradation savante, il était arrivé à chercher quel mobile aurait pu déterminer Robert à commettre le crime, et il prouvait qu'il était impossible d'en admettre un qui fût plausible.

Pourquoi aurait-il tué? Dans quel but? Pour quelle raison? Dans quel intérêt? Toutes les présomptions morales étaient nulles, et ne pouvaient s'imposer un instant à des esprits éclairés. Les preuves matérielles étaient plus que douteuses. Qui avait vu le meurtrier? Chassevent et Pourtois. Comment l'avaient-ils vu? De loin, dans l'obscurité, fuyant. Et quelle valeur avait ce témoignage du père, entraîné par une cupidité que trahissait la demande en dommages-intérêts? Il fallait que le coupable fût M. de Clairefont, qui pouvait payer, et non quelque bandit, écumeur de broussailles, assassin mystérieux qu'on avait mal cherché parce qu'on ne désirait pas le retrouver. Et Pourtois! Ce témoin tremblant, effaré, méconnaissable, travaillé par des terreurs qui ressemblaient à des remords, qui balbutiait, s'en rapportait à Chassevent, et, en somme, n'avait vu que ce que le vagabond lui avait ordonné de voir. Et c'était sur les témoignages de telles gens qu'on osait baser une accusation capitale!

Ironique, indigné, sanglant, il reprit la démonstration de cette conspiration contre la famille de Clairefont; il montra le traquenard dans lequel on avait habilement pris Robert, ne ménageant plus rien, frappant à coups redoublés, faisant siffler les sarcasmes, rapides et meurtriers comme des balles. Et les confédérés, avec épouvante, voyaient tomber toutes leurs positions les unes après les autres, devant la furie de leur adversaire. Il était maintenant maître du terrain: tout était renversé, déblayé, et il ne restait rien de l'accusation. Fleury, Tondeur et Chassevent échangèrent entre eux des regards terrifiés, Pourtois gémit sur son banc, aplati comme un ballon crevé. La victoire de Pascal était certaine. L'auditoire conquis commençait à onduler dans un besoin de manifester et d'applaudir.

Alors, brusquement, revenant aux suaves et molles douceurs de son début, il développa sa conclusion plus harmonieuse et plus tendre qu'une prière. Les phrases se balançaient flottantes ainsi que des fumées d'encens. Plus de revendications, plus de fureurs: une tendresse et une pitié profonde pour le malheureux enfant qui avait si injustement souffert. L'ombre de la victime planait favorable et suppliante, intercédant elle-même en faveur de l'innocent. Un apaisement délicieux s'était fait dans les esprits. Les noirceurs s'étaient effacées; tout, à présent, était candide et pur. La voix de Pascal s'éteignit dans le silence, et de la foule un murmure s'éleva, prolongé et haletant comme un sanglot.

Antoinette et la tante Isabelle, pour la première fois depuis le matin, se regardèrent sans contrainte. Elles avaient le visage inondé de larmes, mais, dans leurs yeux, l'espérance avait reparu. Leurs mains se serrèrent tremblantes. Elles n'osaient pas encore parler.

Un brouhaha, s'élevant tout à coup, les arracha à leur joie. L'avocat de la partie civile, irrité, se levait pour répliquer. Sentant la nécessité de frapper des coups décisifs, il en venait hardiment cette fois aux personnalités. Avec un esprit diabolique il s'emparait de ce que Pascal avait dit de la conspiration contre la famille de Clairefont, et se livrait à des allusions féroces. Comment! c'était Pascal qui dénonçait ces faits? Mais avaient-ils rien de répréhensible, puisque, disait-on, son père lui-même en était l'instigateur? Allait-on présenter des opérations financières comme des machinations ténébreuses? Le désir de convaincre entraînait trop loin le défenseur: il oubliait ce qu'il devait à la justice, ce qu'il se devait à lui-même. Car les raisons qui l'avaient amené à défendre Robert de Clairefont étaient inexplicables, et il y avait là, incontestablement, une manœuvre pour égarer l'opinion des jurés.

Ces quelques phrases froides et aiguës causèrent un malaise dans l'auditoire. Les jurés se regardèrent. Le cœur d'Antoinette se serra: elle comprit combien ces paroles venimeuses devaient toucher cruellement Pascal. Elle eut, en cet instant, la sensation d'un combat mortel. Elle serra le bras de la tante Isabelle à lui faire mal, cherchant à prier et ne pouvant dire que: «Mon Dieu! mon Dieu!»

Pascal s'était dressé d'un bond. Il agita sa tête comme un lion blessé, ses yeux lancèrent des éclairs, et, martelant la barre de ses poings fermés:

—Voilà donc où vous en arrivez! s'écria-t-il. Désespérant d'atteindre celui que je défends, c'est en moi que vous essayez maintenant de le frapper. Vous m'accusez d'avoir oublié le nom que je porte, en m'asseyant à cette place! Et vous osez interroger ma conscience! Eh bien! elle va vous répondre. Oui, j'ai tout abandonné, tout répudié, tout oublié pour apporter ici à Robert de Clairefont le secours de ma parole, et c'est la preuve la plus éclatante que je puisse vous fournir de son innocence. Moi qui le soutiens, moi qui l'encourage, moi, le fils de l'ennemi de son père, s'il avait commis le crime, quel homme serais-je? Son indignité entraîne la mienne, mon honneur est le garant du sien. Aussi, en cet instant, ce sont toutes les forces de mon être qui se soulèvent pour vous attester qu'il n'est pas coupable!

Ce fut un cri tellement exaspéré, une explosion si violente, que les deux femmes oublièrent tout pour ne plus voir que Pascal debout, superbe d'indignation, resplendissant de fierté. Pendant ces quelques secondes il fut transfiguré. Il jeta sur son adversaire des regards de défi. Il était prêt à continuer la lutte, à mettre à nu son cœur, à laisser saigner sa chair vive, s'il le fallait, pour faire triompher sa cause. Il ne vit plus devant lui que des visages bouleversés par l'émotion. Il devina la partie gagnée, et, avec un geste si ample qu'il enveloppa toute la salle:

—Aussi bien, je crois en avoir assez dit. Et ce serait vous faire injure que d'insister davantage!

Ce fut le dernier coup de canon de la bataille.

Le président, d'une voix maussade, récita aux jurés la formule réglementaire, et, voyant l'accusation très compromise, posa, comme un dernier espoir, la question subsidiaire de coups et blessures ayant entraîné la mort sans intention de la donner. C'était presque un abandon de l'affaire. La Cour se retira, les jurés gagnèrent la chambre des délibérations, l'accusé fut emmené, et, avec une vivacité bruyante, les assistants se levèrent, heureux de se dégourdir les jambes.

Le prétoire fut envahi par les avocats, qui entourèrent Pascal, le félicitant avec des exclamations enthousiastes. Le grand confrère de Paris, lui-même, perça la foule des stagiaires, et vint complimenter son adversaire. La tante Isabelle, pleine de stupeur, vit les deux hommes se serrer la main en souriant.

—Comment! il lui parle! J'aurais cru qu'il allait l'étrangler, après ce qu'il lui a dit!

—Des paroles, tante. Autant en emporte le vent!...

—Oh! ma chère, l'as-tu entendu, notre Pascal?... Quel garçon, hein?... Moi je ne pouvais plus respirer... J'avais ma «suffocante»... Je passais du chaud au froid... Ah! Dieu! faut-il avoir du talent pour remuer les gens de cette façon-là! Les as-tu vus, les jurés?... Ah! ma fille, que je suis donc contente!

—Attendez, tante, ce n'est pas fini.

—Allons donc!... Est-ce qu'il y a un doute possible? Alors tous ces gens-là seraient donc vendus à Carvajan? Car l'affaire est plus claire que la lumière du ciel.

La vieille demoiselle se leva comme poussée par un ressort. Pascal était devant elle. Il s'était dérobé à l'admiration de ses confrères, et venait chercher sa récompense: un regard, un mot d'Antoinette.

—Eh bien! mon cher enfant! s'écria la tante de Saint-Maurice avec exaltation, il est sauvé, n'est-ce pas?

—Je l'espère, dit le jeune homme. C'est l'avis général... Mais, avec le jury, on ne sait jamais... Attendons patiemment.

—Que le temps me semble long! murmura Antoinette.

—Il vous semblera court quand vous emmènerez votre frère!

—Oh! mon Dieu! sera-ce donc possible? J'en ai tant désespéré.

—C'est ce que vous allez savoir à l'instant même. La sonnette du jury tintait. Un grand silence, qui oppressa douloureusement les deux femmes, s'étendit sur la salle. Avec une curiosité impatiente le public se replaça. Pascal avait regagné la barre; puis, sévère et sombre, reparut la Cour. On avait éclairé, pendant la suspension d'audience, et les visages mornes des magistrats se détachaient sur le ton foncé des boiseries. Les jurés entrèrent, et, debout, tout le monde, avec une grande palpitation, écouta le verdict. La voix grêle et tremblante du chef du, jury laissa tomber ces paroles: «Sur mon honneur et ma conscience, devant Dieu et devant les hommes, sur toutes les questions, la réponse du jury est: Non.»

De tous les points de la salle une acclamation s'éleva, émue, joyeuse, saluant l'acquittement. Puis, au milieu du calme rétabli, l'accusé fut ramené à son banc. Comme il se tenait debout, anxieux et tremblant, un mugissement s'éleva, terrible, semblable à celui d'une bête qu'on égorge. C'était Mlle de Saint-Maurice qui, pour la première fois de sa vie, se trouvait mal. Les paroles du président, déboutant Chassevent de sa demande, et ordonnant la mise en liberté de Robert, se perdirent dans un tumulte impossible à apaiser. Vingt personnes s'empressaient autour de la vieille fille. La Cour se retira, le prétoire se vida. L'huissier audiencier dit: «Il faut sortir...»

—Tante, allons retrouver Robert! cria Antoinette.

Ces mots rendirent le sentiment à Mlle de Saint-Maurice qui, se dressant sur ses jambes, rajusta son chapeau avec un geste effaré, et balbutia:

—Où est l'enfant?

Guidée par Pascal, entraînée par sa nièce, elle gagna la porte des témoins; et là, dans une salle d'attente, elle aperçut Robert qui l'attendait. Elle courut à lui, mais il la prévint, et étreignant son avocat:

—Lui d'abord! cria-t-il. Et ne m'en veuillez pas, vous que j'aime tant!

—Oh! Dieu! dit la tante Isabelle avec transport, il l'a bien mérité!

Le jeune comte saisit sa sœur et sa tante, les réunit sur sa large poitrine, riant et pleurant à la fois, puis, les poussant vers son défenseur:

—Embrassez-le. Je lui dois la vie, car si j'avais été condamné, j'étais résolu à me tuer.

Antoinette frémissante se vit tout près de Pascal. Elle eut un éblouissement, elle crut qu'elle allait tomber, elle lui prit la main, la serra avec une force convulsive et, avec un trouble délicieux, sentit les lèvres du sauveur de son frère effleurer ses cheveux.

La tante de Saint-Maurice ne se lassait pas de regarder Robert, il lui semblait que depuis un temps infini elle ne l'avait pas vu.

—Tu n'as pas la même figure qu'hier, mon pauvre petit.

—Aujourd'hui, tante, j'ai la figure d'un homme content.

—Mon cher comte, dit Pascal, si vous m'en croyez, vous ne vous éterniserez pas ici. Nous allons faire lever votre écrou; vous partirez par le train de huit heures pour La Neuville. Ces dames, pendant ce temps, enverront une dépêche à M. Malézeau qui préviendra votre père. Il ne faut pas retarder sa joie d'une minute...

—Vous avez raison, comme toujours!... Mais, est-ce que ces braves gens vont nous accompagner? dit-il en montrant les gendarmes qui attendaient à l'écart.

—Il faut qu'ils vous ramènent, comme ils vous ont amené.

—Ils ont été très bien pour moi... Tante, donnez-moi tout ce que vous avez d'argent.

Il vida la bourse de Mlle de Saint-Maurice dans la main des soldats stupéfaits, puis, se tournant vers Pascal:

—Marchons! j'avoue qu'il me tarde d'avoir l'espace libre devant moi.

À neuf heures, ils arrivèrent en vue de La Neuville. Le train ralentit sa marche sur le pont de la Thelle, et siffla pour entrer en gare. Robert, penché à la portière, regardait dans l'éloignement les réverbères qui piquaient la nuit de points brillants. Il se leva avec agitation, et dit: Dans une demi-heure nous embrasserons mon père!...

Mais, à la gare, une surprise lui était réservée. Sur le quai il trouva Croix-Mesnil qui se promenait. Les deux amis poussèrent un cri, et, avant l'arrêt du train, le comte sauta à terre. Ils n'échangèrent que de rapides paroles. Le baron, les yeux humides, le front rayonnant, salua Antoinette et la tante Isabelle, serra la main de Pascal, et, disant: «Venez, venez vite», il les entraîna tous vers la sortie. Ils traversèrent la salle d'attente et, devant la porte, assis dans la vieille calèche du château, ils aperçurent le marquis.

Il attendait, eu compagnie de Malézeau, l'arrivée de son fils. Il avait voulu, lui, le chef de famille, être là pour le recevoir, lui apportant ainsi une sorte de réhabilitation solennelle. Le rude Robert, qui avait subi, avec tant de fermeté, de si terribles épreuves, se trouva sans force devant cette manifestation de la tendresse paternelle, et, pleurant comme un enfant, il tomba dans les bras du vieillard.

—Voilà des gens heureux, Pascal, dit Malézeau; et c'est à vous qu'ils doivent ce bonheur. J'espère qu'ils sauront ne pas l'oublier.

Le jeune homme hocha la tête avec tristesse:

—Soyez tranquille: je ferai en sorte que la reconnaissance leur soit légère.

Et s'approchant de la voiture, en quelques mots très brefs, il prit congé, se refusa aux exigeantes effusions de Robert, qui voulait l'emmener à Clairefont, et s'éloigna avec le notaire. Il regarda se perdre, dans l'obscurité de la promenade, la calèche qui emportait Antoinette, et, poussant un soupir, il murmura:

—C'est fini!

N'était-ce pas en effet fini de son bonheur?

Il marchait côte à côte avec Malézeau, parcourant la ville silencieuse et endormie. Ils passèrent dans la rue du Marché, et virent les fenêtres du cabinet de Carvajan éclairées.

—Votre père veille, dit le notaire.

Des ombres noires se plaquèrent sur les rideaux.

—Il n'est pas seul chez lui, ajouta Pascal. Fleury et Tondeur ont pris le train qui précédait le nôtre. En ce moment, sans doute ils tiennent conseil. Que veulent-ils encore faire?

—Rien. J'en jurerais. J'ai rencontré M. Carvajan à sept heures... J'étais allé seul au télégraphe, pour demander si la dépêche, que j'attendais avec une vive impatience, n'était pas arrivée. Votre père, pour le même motif, y était déjà. Nous nous sommes salués en silence. Car nous ne nous parlions plus depuis trois semaines, et nous avons stationné là, anxieusement. L'employé du télégraphe, qui était travaillé par la même curiosité que nous, est allé au bout d'un quart d'heure à son appareil qui sonnait, et nous a crié: Acquitté!... Nous n'en avons pas demandé davantage et nous sommes sortis. Sur la place, votre père s'est arrêté; il était très pâle: j'ai cru qu'il allait avoir une syncope, je me suis approché; il m'a pris le bras, s'est appuyé, et, d'une voix sourde:

—J'étais sûr qu'il l'emporterait!... Du jour où il a été contre nous, j'ai jugé tout perdu... C'est que c'est un Carvajan, voyez-vous! Il a tout de moi, avec l'éducation en plus, et un je ne sais quoi qu'il tient de sa mère...

—Un grand cœur, ai-je dit.

Il a baissé la tête et a murmuré:

—Peut-être est-ce là, en effet, le secret de sa force. Il a des idées que les autres n'ont pas, et il les exprime comme personne. Oh! je le connais bien... Je leur disais: Pascal nous battra tous. Les imbéciles! ils ne voulaient pas me croire. Il a dû bien parler! Le bavard de Paris, qui me coûte de si gros honoraires, n'a pas pesé une once, ni l'avocat général!... Il a tout enfoncé! Ah! ah! c'est un Carvajan!

Votre père a fait un geste d'orgueil, puis il est resté muet jusqu'à sa porte. Arrivé là, il a fait une pause, m'a pris par le bouton de ma redingote:

—Malézeau, voulez-vous que nous nous raccommodions? Amenez-moi mon fils demain matin... Et voyant que j'allais parler: Pas un mot... réfléchissez d'abord... Et conseillez bien le garçon... Adieu.

Et il est rentré chez lui. Vous comprenez bien, après cela, qu'il n'a pas l'intention de continuer la guerre. D'ailleurs, il ne le pourrait pas. Mais vous, êtes-vous décidé à vous prêter à son désir?

—Je veux bien voir mon père, dit Pascal, mais je n'irai pas chez lui. Il m'a chassé...

—Je le lui ferai donc savoir.

Ils étaient devant la porte surmontée des panonceaux. Ils entrèrent.

—Vous allez souper, n'est-ce pas? demanda Malézeau.

—Je vous avouerai que je meurs de faim et que je tombe de fatigue.

—Allons, ma chère, dit le notaire à sa femme qui descendait l'escalier quatre à quatre, prodiguant les félicitations d'une voix émue, voilà un jeune triomphateur qui a moins besoin de compliments que d'un poulet froid... Ouvrez-nous la salle à manger.

Pascal dormit cette nuit-là d'un sommeil de victoire. Il faisait grand jour quand il se réveilla. Dans le jardin, dénudé par le vent d'automne, les oiseaux se poursuivaient en criant. Le jeune homme se leva, et, voyant le ciel tout bleu: Ils sont heureux ce matin à Clairefont, murmura-t-il, la promenade doit être bonne, au soleil, sur la terrasse.

Son imagination lui montra sur le sable doré, le long de la balustrade de pierre, une élégante jeune fille qui passait. Elle n'était plus vêtue de noir, sa robe était claire et gaie ainsi que sa pensée. Un grand jeune homme marchait à ses côtés, comme il l'avait fait, lui, presque chaque jour, aux temps de tristesse. Mais le bonheur, rentrant dans la maison, en avait chassé le défenseur, et celui qui accompagnait la promeneuse était maintenant Robert ou Croix-Mesnil. Pascal se dit: Ne savais-je pas d'avance qu'il en serait ainsi? Vais-je me plaindre? Non! non! qu'ils soient joyeux au prix même de ma joie. En leur rendant la paix de l'esprit et la sérénité du cœur, j'ai acquitté la terrible dette de mon père, voilà tout!

Il descendit au jardin et longea les bordures de buis, en écoutant le murmure du petit jet d'eau, qui chantait dans un bassin au milieu de la pelouse. Comme onze heures venaient de sonner à l'horloge de la mairie, une fenêtre du rez-de-chaussée s'ouvrit, et Malézeau parut, disant: Pascal, venez donc dans mon cabinet.

Le jeune homme entra dans la maison, traversa l'étude, ouvrit une porte et, au coin de la cheminée du notaire, aperçut son père. Il resta immobile, regardant le vieillard, qui lui parut très changé. Malézeau prit des papiers et passa dans l'étude, laissant les deux hommes en présence.

—Pascal?... dit Carvajan, et il lui tendit la main. Froidement, le fils y plaça la sienne. Il fit asseoir son père, et se tint debout devant lui.

—Veux-tu que tout soit oublié? demanda le maire après une hésitation. Tu vois, c'est moi qui viens à toi... J'ai eu des torts... Mais tu me les as fait durement expier.

—Mon père, il ne dépend pas de moi que l'oubli se fasse. Je ne suis pas seul en cause. Il y a...

—Les gens de là-haut, gronda Carvajan en tendant le poing vers la colline. Que rêvent-ils encore? Tu as assuré leur triomphe. Ils l'emportent!... Veulent-ils que j'aille aussi leur faire ma soumission?