Quel besoin me piquait d’ouvrir ainsi la malle du cousin Mitre?
Mieux eût valu sans doute imiter les héros des pastorales grecques et courir les champs et les bois, ignorant tout de l’amour, même le nom, jusqu’au moment où mon cœur se serait naturellement épanoui. Mais, hélas! est-ce ma faute si, au lieu de cela, victime d’un précoce désir de savoir, le pauvre Jean-des-Figues brisait sa jeunesse en espérance, et déchirait de l’ongle l’enveloppe verte du bourgeon pour voir plus tôt la fleur éclore.
IX
AU FOU!... AU FOU!...
Qu’est-ce que l’amour?
On le savait il y a quelque mille ans. L’amour devait être alors, dans l’idée des hommes, une chose aussi agréable que la fraise des bois, bien qu’autrement parfumée. Le monde était un peu sauvage, on n’accommodait point encore les fraises au vinaigre, et le progrès des siècles ne nous avait pas enseigné comment, du plus doux de nos plaisirs, nous pourrions faire la plus cruelle de nos souffrances.
L’amour de ce temps-là était aussi simple que le costume, un peu trop simple, en vérité. Personne n’avait imaginé d’ajouter à un sentiment aussi parfaitement agréable dans sa naïveté, ses lubies personnelles en guise d’ornements, pas plus que d’agrémenter la primitive feuille de figuier de ces mille et mille brimborions de toutes formes, de toutes couleurs, qui la dénaturent si bien et vous plaisent tant, belle lectrice!
Maintenant, remonter sans la Bible et par la seule puissance de l’induction à l’origine de votre dernière toilette, et deviner comment ce fouillis de dentelles, de nœuds, de rubans, de velours tressés et de soie découpée, s’est accroché morceau par morceau, dans le cours des siècles, autour d’une feuille d’arbre large comme la main, serait facile en comparaison de retrouver la signification première et vraie du mot amour, sous le nuage flottant de folies, de fantaisies et de rêves dont certains cerveaux creux qui font métier d’écrire l’ont insensiblement affublé.
Vénérez, madame, les modistes qui vous font charmantes; mais laissez-moi détester les poëtes qui, sans que personne les en priât, ont ainsi perverti l’idée de l’amour parmi les hommes!
L’étoile scintille et la fleur sent bon. Ah! si l’étoile embaumait, si la rose scintillait! Et ils jurent, les brigands! que cela s’est vu quelquefois. Nous les croyons, la rose et l’étoile se moquent de nous. Alors, désespérés de ne pas trouver dans l’amour les idéales délices que nous avions rêvées, nous passons sans voir celles que la nature y mit, et nous voilà pleurant et gémissant, pareils aux enfants trompés par des contes de nourrices, qui se trempent jusqu’aux os un jour d’orage, prennent le torticolis, et pleurent ensuite de ne pas voir Dieu le Père, en son bleu paradis, par la fissure éblouissante de l’éclair.
Et la cause de tout cela? Les poëtes, parbleu! les poëtes qui se moquent de nous, comme les capucins de ceux qui font maigre, les poëtes que l’humanité crédule couronne de lauriers, et que l’on devrait, au contraire, honorablement fouetter avec des roses, en laissant les épines, bien entendu.
J’ai sans doute le droit de leur en vouloir, j’imagine, moi, Jean-des-Figues, qui trouvai, à quinze ans, enfermée dans la malle de mon cousin, comme une goutte de poison dans un flacon, la quintessence des folies sentimentales; moi qui, par la faute des poëtes, crus aimer quand je n’aimais pas, et fus ensuite amoureux trois ans durant sans m’en apercevoir. Excellente façon de perdre sa jeunesse!
Ah! sans eux, sans les poëtes, sans Blanquet, le cousin Mitre et sa malle, sans le rayon qui me travaillait le cerveau, et sans les mille folles idées dont le bourdonnement m’empêchait d’entendre la voix de mon cœur, je n’aurais pas usé mon bel âge à poursuivre un fantastique amour, et j’eusse tout de suite reconnu l’amour véritable, l’amour naïf, éternel et divin, le même aujourd’hui qu’aux temps antiques; j’eusse reconnu l’amour quand je le rencontrai, cette après-midi d’avril, où, m’en allant à Maygremine, je m’étais assis, tant la chaleur accablait, sous un arbre, à l’endroit même où la route entre dans la petite plaine d’amandiers.
Depuis deux jours, le vent des fleurs soufflait, la tiède brise qui fait éclore les fleurs et les marie, et, dans la plaine, sur les coteaux, à part la verdure joyeuse des jeunes blés, toute la campagne était blanche. L’air sentait bon, les arbres ployaient sous des flocons de neige embaumée, les pétales effeuillés tourbillonnaient partout dans les parfums et la lumière, comme des vols de papillons blancs, et pour cadre à cette joie, à ces blancheurs, les grandes Alpes, déjà revêtues des chaudes vapeurs de la belle saison, mais encore couronnées de neige, se dressaient dans le lointain, blanches et bleues comme les vagues de la Méditerranée quand elles secouent leur écume au soleil un lendemain de tempête!
Il faut croire que les jeunes rayons de mars produisent l’effet du vin nouveau, et qu’ils m’avaient, ce jour-là, porté à la tête; car, bêtement, à ce spectacle, je me sentis des larmes plein les yeux, et comme Scaramouche, assis sur sa queue, en face de moi, me regardait malicieusement à travers ses lunettes, je lui demandai pourquoi, étant amoureux de mademoiselle Reine, j’avais le cœur si vide et me trouvais tout d’un coup si malheureux. Scaramouche ne me répondit rien.
J’étais en train de lui confier ma douleur quand, au détour de la route:
—Bien le bonjour, monsieur Jean-des-Figues!
—Bien le bonjour, Roset! fis-je en sortant de ma rêverie.
C’était Roset, une petite bohémienne recueillie par les fermiers de Maygremine pour garder la chèvre et que madame Cabridens venait d’élever à la dignité de femme de chambre.
—Prends garde, Roset, la grande chaleur va te brunir les joues.
—O monsieur Jean-des-Figues, vous voulez rire!
Le fait est que cette brave Roset, plus noire qu’un raisin et brûlée dans le moule, comme on dit, tout le monde la trouvait laide. Mais, à ce moment-là, je fus presque d’un autre avis. Appuyée d’une épaule contre mon arbre, haletant un peu à cause de la chaleur, le haut de son corsage s’entr’ouvrait légèrement à chaque fois qu’elle respirait, et, tout ébloui de ces choses nouvelles, je restai longtemps, sans rien dire, à boire du regard la fraîcheur de ses dents éclatantes qui riaient, et la flamme de ses grands yeux profonds qui gardaient toujours, même lorsque ses lèvres riaient le plus, un peu de tristesse sauvage. Voilà longtemps que je connaissais Roset; mais, à coup sûr, je ne l’avais jamais vue.
Que se passa-t-il en moi? Je ne m’en rendis pas bien compte, car jamais, auprès de Reine, je n’avais éprouvé rien de pareil. Dieu me pardonne si je fus coupable! Mais de me sentir si près de Roset, frôlé de ses cheveux et de sa robe; de la voir si belle, de respirer, en même temps que l’air chargé du parfum amer des fleurs d’amandier, les aromes vivants de sa peau; tout cela me grisa, peut-être, car, la prenant par surprise entre mes bras, je cueillis sur ses joues, quoique les archives du cousin Mitre ne m’eussent rien enseigné de pareil, le plus savoureux baiser du monde.
Ce démon de Roset riait, mais moi, son baiser me brûla. Il me vint au cœur, subitement, un grand remords en même temps qu’une grande joie, et ne sachant plus ce que je faisais, je me sauvai à toutes jambes du côté de Maygremine.
Au bout de cent pas, je retournai la tête, courant toujours. Alors j’aperçus la maudite bohémienne qui, montée sur le mur d’un champ, me regardait en riant et criait de toutes ses forces:
—Au fou!... au fou!... Ho! l’ensoleillé! Ho! Jean-des-Figues!
X
LES QUATUORS D’ÉTÉ
Dans quel trouble d’esprit ce baiser me jeta! Je gardais encore, après un jour, vivant sur les lèvres le parfum dont les joues de Roset me les avaient embaumées, et quelquefois je me surprenais à demeurer silencieux et immobile, de peur qu’un mouvement trop brusque ne vînt faire se répandre hors de mon cœur, ainsi que d’un vase rempli, les sensations délicieuses dont je le sentais déborder.
—Vous aimiez Roset, malheureux!
—Y songez-vous, aimer Roset! une sauvagesse incapable de rien comprendre aux sublimités de l’amour!
—Vous l’aimiez, vous dis-je.
—Et parbleu! je m’en suis bien aperçu depuis, mais je ne m’en doutais guère pour le quart d’heure. Était-il vraisemblable qu’il y eût deux amours, l’un né au bord des sources, pur et mélodieux comme elles, l’autre éclos impérieusement au soleil de midi, sous la pluie de parfums qui tombe des amandiers en fleur?
Nos amours à la mode du cousin Mitre m’avaient juché si haut, que je me fis un point d’honneur de ne plus vouloir redescendre. J’avais embrassé Roset, la grande affaire! J’étais inquiet depuis, presque malade; mais quel rapport, je vous le demande, entre cette fièvre folle et le véritable amour! Réconforté par ces belles réflexions, je résolus donc d’oublier Roset, et fis d’héroïques efforts pour me persuader que j’aimais toujours mademoiselle Reine. Pour mon malheur, Roset ne m’oubliait pas, elle, et savait, l’occasion se présentant, rappeler au pur, sentimental et chevaleresque Jean-des-Figues, qu’il était homme malgré tout, et qu’il avait eu son moment d’humaine faiblesse.
M. le vicomte Ripert de Chateauripert, malgré ses manies, était un musicien distingué. Élève favori d’Habeneck, il jouait du violon avec beaucoup de sentiment et d’âme, et les larmes vous en venaient aux yeux d’entendre ce vieux fou faire chanter et sangloter l’instrument sous ses doigts; mais si on essayait de le féliciter:—N’est-ce pas que c’est touchant cela? répondait-il d’un air narquois... en art, positivement, rien ne vaut la sincérité... Il faut être ému pour émouvoir... Faites comme moi, Tullius, fermez les yeux quand vous jouerez... et pensez aux bécasses!
Deux fois par semaine, tant que durait la belle saison, ce diable d’homme arrivait à Maygremine, amenant à sa suite deux amateurs toujours les mêmes, et précédé d’un domestique, qui suait sous trois boîtes à violon. Avec M. Tullius Cabridens, car à ses autres talents Tullius joignait celui de musicien, ces personnages constituaient la Société des quatuors d’été, qui se réunissait ainsi tous les lundis et vendredis, pour exécuter sournoisement de mystérieuses compositions. Je fus admis à les écouter, par faveur spéciale.
On s’enfermait dans le petit salon, persiennes closes; les pupitres étaient prêts, les violons sortaient de leur boîte: Un!... deux!... trois!... quatre!... et voilà nos exécutants en train de faire aller les doigts et l’archet, clignant de l’œil et tirant la langue aux beaux endroits avec la fougue paisible et les petites grimaces de volupté particulières aux vrais dilettanti. Piano!... piano!... piano!... disait le vicomte en colère à son ami Tullius qui jouait toujours trop fort. Mademoiselle Reine écoutait en souriant, madame Cabridens s’endormait sur sa tapisserie, le soleil faisait passer des barres d’or par les trous des volets, et pendant les pauses on entendait au dehors glousser les poules, et l’eau de la fontaine tomber dans le grand bassin.
Après une heure ou deux de sonates, les archets s’arrêtaient. Puis, une fois les pupitres remis dans leur coin, les carrés de colophane et les violons couchés sous le couvercle de leur boîte, les gros cahiers à dos de cuir renfermés dans l’armoire pour trois jours, et toute trace de cette petite débauche disparue, alors seulement on ouvrait les persiennes et la porte, et l’on prenait le plaisir, en causant musique, de respirer la brise du soir qui soufflait à travers les mûriers.
Un thème inépuisable entre tous, c’étaient les bizarreries des grands artistes. Un tel, chose singulière, ne pouvait composer qu’avec deux chats sur les genoux; tel autre faisait porter un clavecin dans les prairies, il fallait, pour éveiller son imagination mélodique, la fraîcheur matinale, la rosée scintillant au premier soleil, et les flocons de blanche vapeur qui dansent à la pointe des herbes.—Mon cher Chateauripert, terminait invariablement M. Cabridens, vous n’oublierez pas au moment de partir ce que vous avez mis en dépôt à la cuisine. Et pendant que le bon vicomte allait reprendre quelque bécasse un peu trop mûre dont il s’était séparé par discrétion, sacrifice énorme!—«Ce M. de Chateauripert est vraiment un artiste en toutes choses», reprenait maître Cabridens, et cette innocente allusion aux manies gastronomiques du violoniste faisait rire deux fois par semaine depuis dix ans.
Quelquefois, on priait mademoiselle Reine de se mettre au piano, un peu par politesse, j’imagine; non pas que mademoiselle Reine jouât mal, mais dame! après deux heures de grande musique!... Musique à part, c’était encore un charmant spectacle de voir mademoiselle Reine assise, noyant le tabouret dans les plis de sa robe, et sa taille fine un peu ployée. Mademoiselle Reine chantait timidement, d’une voix claire; ses beaux cheveux, roulés en corde, suivant la mode du moment, allaient et venaient sur son cou délicat et sa collerette de dentelle; et les touches du clavier, les noires et les blanches, se courbaient à peine effleurées de ses doigts, et laissaient échapper des fusées de notes joyeuses, comme une ronde de jolies filles qui éclatent de rire en se dérobant sous un baiser. Je regardais ravi et je songeais à la Reine du pauvre Mitre.
Par malheur, trois fois sur quatre, au plus beau moment de mon extase et quand j’avais la tête perdue dans les nuages de l’amour idéal, à ce moment, comme par un fait exprès, la porte de la cuisine ouverte et mademoiselle Reine s’interrompant, Roset entrait portant à deux mains un grand plateau chargé de verres qui se heurtaient en musique. Ses yeux de feu s’arrêtaient sur moi invariablement, et ses lèvres rouges me souriaient d’un sourire, hélas! trop terrestre.
Alors adieu les belles amours! Reine était adorablement blonde, mais je ne voyais plus que les cheveux abondants et noirs de Roset, si fin crespelés autour du front, que, dans un rayon de soleil, ils étincelaient comme un diadème. Mademoiselle Reine avait, sans doute, la peau plus blanche, mais les oranges valent les lis!—Dans les yeux de Reine, quelle divine candeur! me disais-je, en essayant de me débattre contre le charme qui m’envahissait; mais que de voluptés inconnues au fond de ces yeux de Roset, qui n’avaient pas l’immobilité ordinaire des grands yeux et dont on voyait la prunelle frémir entre les cils noirs immobiles avec le scintillement électrique des étoiles une nuit d’été.
Quant à la voix, si Reine l’avait claire et charmante, Roset l’avait chaude et voilée, voilée comme le sont nos montagnes, lorsque midi poudroie autour en poussière d’or.
Mademoiselle Roset était un vrai diable; j’avais beau vouloir l’éviter, ses regards me poursuivaient toujours. Elle se croyait quelques droits sur moi depuis notre rencontre dans les amandiers. Ne s’avisa-t-elle pas un jour, ces bohémiennes sont capables de tout! au beau milieu du salon, devant le quatuor assemblé, de me pincer en me murmurant je ne sais quelles sottises à l’oreille.—De vous pincer, juste ciel! et où cela, monsieur Jean-des-Figues?—Au beau milieu du salon, madame, ainsi que j’avais l’honneur de vous le dire. J’en devins rouge comme le feu, d’autant plus que mademoiselle Reine avait tout vu. Mais, chose horrible à confesser, malgré ma rougeur, malgré ma honte et malgré le triste regard que me jeta mademoiselle Reine, cela me parut délicieux; et, suave comme le fruit qui vous damne, je sentis me revenir aux lèvres la saveur du doux et terrible baiser.
Pour le coup, je me crus ensorcelé!
Une idée pourtant, vraie idée d’amoureux! calmait ma conscience. Ce baiser maudit, dont le souvenir me plaisait, c’est maintenant à Reine que j’aurais voulu le prendre. Cette ivresse étrange que Roset m’avait donnée, c’est sur la bouche de Reine que j’aurais voulu la boire encore et la retrouver.
—Un charme te tient, me disais-je, mais il suffira que tu embrasses Reine pour en être à jamais guéri.
XI
ROMÉO ET JULIETTE
Embrasser Reine... Et comment faire? Dans la maison et pendant le jour, c’était impossible. Quant à nos rendez-vous près du vivier, mademoiselle Reine n’osait plus y venir, s’étant aperçue que Roset nous surveillait.
Je ne pus cependant attendre au lendemain, tant mon impatience était forte; et sans me donner le temps de dîner, aussitôt la nuit, je repris au hasard le chemin de Maygremine.
L’aspect de Maygremine m’attrista: seule dans les arbres, toutes les lumières éteintes, sans un rayon, sans une voix, cette maison sombre sous les étoiles qui brillaient, et muette au milieu des bruits joyeux d’une belle nuit, me parut mélancolique comme mon âme.
Je m’assis sur l’herbe, sans projets. Une fenêtre s’ouvrit au premier étage, une robe claire se montra, c’était mademoiselle Reine qui venait s’accouder au balcon, tentée par la douceur engageante du ciel. Je la voyais, j’entendais son petit pas et le bruit léger de sa robe; alors il me sembla que la maison, joyeuse tout à coup, s’était mise à briller comme les étoiles, et chantait dans la nuit plus doucement que les grillons et les rossignols.
Je m’avançai jusque sous le balcon.
—Oh! monsieur Jean, que venez-vous faire ici?
—Vous embrasser, mademoiselle.
Reine éclata de rire à ma réponse. Puis, voyant que je tentais sérieusement l’escalade:
—Mon Dieu! murmura-t-elle, et Roset qui peut nous voir!
A ce nom de Roset, mon émotion fut si forte que je lâchai le balcon, où je m’accrochais déjà.
—Prenez garde! s’écria Reine en tendant la main pour me retenir.
Mais il était bien temps de prendre garde. J’avais glissé sur la grille et les buissons de fer qui défendent la fenêtre basse du rez-de-chaussée, et j’entendais les aboiements furieux de Vortex, le chien de ferme, qui accourait furieux au bruit de ma chute. Je n’eus que le temps de regrimper sur le balcon auprès de Reine toute tremblante.
Je devais être superbe à voir ainsi au clair de lune, pâle, sans chapeau, les habits en pièces et saignant quelque peu de la main droite qu’une pointe de la grille avait égratignée. Reine était ravie.
—C’est comme dans Roméo! disait-elle. Et que venez-vous faire sur mon balcon, à pareille heure?
—Ne vous l’ai-je pas dit? je viens vous embrasser.
—Exprès pour cela! Vous auriez pu attendre jusqu’à demain, Jean-des-Figues?
—Attendre jusqu’à demain! mais vous ne savez pas... m’écriai-je; et me précipitant à ses pieds sur un genou, en héros de drame, je lui fis un récit pathétique de ma rencontre avec Roset, et du baiser que j’avais pris, et de l’étrange fièvre qui me tenait encore.
Mademoiselle Reine écouta tout cela sans avoir l’air de bien comprendre. Elle finit pourtant par me dire:
—Cette Roset n’est qu’une effrontée, je l’ai vue vous parler à l’oreille et j’ai grand’peur que vous l’aimiez.
—Aimer Roset! Dieu m’est témoin...
—Pourtant, ce baiser?...
—Hélas! Reine, n’est-ce pas vos joues que je cherchais sur ses joues? Les amoureux, vous le savez, s’en prennent quelquefois aux arbres et aux fleurs. Moi, j’ai baisé Roset par amour pour vous comme j’aurais fait d’une rose!
—Alors, Jean-des-Figues, embrassez-moi, dit Reine, convaincue par mes détestables sophismes.
J’allais cueillir enfin le baiser désiré, la magique fleur qui devait guérir ma folie, quand, tout à coup, un volet s’ouvre avec fracas au-dessus de nous; Reine s’enfuit, et moi, planté seul sur le balcon, devant la porte refermée, j’aperçois en levant la tête mademoiselle Roset qui riait dans le clair de lune.
Pauvre Roset! elle n’aurait certes pas ri d’aussi bon cœur, si elle avait pu deviner quel tort elle se faisait en m’empêchant d’embrasser sa rivale.
Plus tard, après deux ans, lorsque enfin je l’embrassai, j’éprouvai une sensation singulière: avec Roset, il m’avait semblé mordre dans le velours parfumé d’une pêche; embrasser Reine me rappela nos jeux d’enfants, quand nous nous amusions, avant le soleil levé, à tremper nos lèvres dans le froid aiguail qui se ramasse au creux des feuilles.
Que n’ai-je pu, hélas! prendre un baiser à Reine ce soir-là!
Sentant entre les deux régals une aussi notable différence, je voyais clair à temps dans mon cœur, je plantais là Reine, les grandes amours et le cousin Mitre, je courais à Roset, nous étions heureux naïvement, et nous mourions sans avoir d’histoire.
Mais la Providence ne le voulut pas, la Providence qui me destinait à de plus tragiques aventures! L’occasion du baiser ne se retrouva plus, et, toujours aussi Jean-des-Figues que devant, je continuai à croire que j’aimais Reine, et que, Roset, je ne pouvais réellement la souffrir.
XII
DÉPART SUR L’ANE
Mais j’avais beau dire, beau faire, l’image de Roset me poursuivait toujours. Il fallait pourtant trouver un moyen d’échapper à l’obsession de ce charmant et détestable succube.
Un instant je voulus entrer, en qualité de petit clerc, chez maître Cabridens, espérant, comme le poëte grec, m’asseoir et trouver le repos dans l’ombre de la bien-aimée. C’était raisonnable, mais trop simple. Rien d’ailleurs, dans la malle du cousin Mitre, ne m’autorisait à donner une suite aussi bourgeoise à des amours si magnifiquement inaugurés.
La malle, que diable! ne me parlait point d’étude ni de petit clerc. La malle me parlait de Paris, de la gloire. Voilà donc le grand remède trouvé!
Rien qu’à cette idée-là, moi qui n’avais écrit encore que quelques pauvres vers de collégien amoureux, je me sentais devenir poëte, et vaguement en mon cerveau images et rimes secouaient leurs ailes, comme font les abeilles aux premiers beaux jours, quand, n’osant pas encore se hasarder au dehors, on les entend bourdonner dans la ruche.
J’avais pourtant quelques remords: partir pour Paris me causait positivement trop de joie. Je n’aimais donc pas Reine! Heureusement un ingénieux sophisme vint me tirer d’embarras.
—Après tout, me dis-je, Jean-des-Figues, ce n’est pas Reine que tu fuis, c’est Roset et son dangereux voisinage. Et m’extasiant une fois de plus sur cette destinée bizarre qui m’ordonnait de m’éloigner de Reine, si je voulais l’aimer comme il convient, je fis part à mon père un beau matin de mes projets de gloire et de voyage.
Mon père ne s’étonna point. Il n’avait pas des idées bien nettes sur Paris ni sur la poésie. Être poëte, c’était pour lui comme si je fusse allé à Aix-en-Provence étudier le tambourin. Pouvait-on espérer mieux d’un écervelé?
Il fit plus, il vendit un cordon de vigne pour me garnir le gousset. Mais quand je parlai de chemin de fer et de diligences:
—Garde ton argent, imbécile, tu n’as pas besoin de chemin de fer. L’oncle Vincent est allé plus loin avec un âne et un sac de figues. Fais comme lui, je te donne Blanquet; Blanquet, tout vieux qu’il est, te porterait au bout du monde.
Ravi de son invention, il descendit vite à l’étable préparer l’équipement de Blanquet.
Mon propre équipement m’inquiétait davantage. Comment s’habillaient les poëtes? sous quel costume me présenter à Paris? Mon père optait pour une solide veste de cadis couleur d’amadou et un joli pantalon de cotonnade fauve. Ma mère, me voyant rougir, prononça tout bas le nom du tailleur à la mode où s’habillaient les jeunes élégants cantoperdiciens; mais le brave homme fit semblant de ne pas entendre:—Attendez, dit-il tout à coup, je crois que j’ai notre affaire, et, avant que nous eussions le temps de nous reconnaître, il montait à la chambre d’en haut, ouvrait, refermait des commodes, et rapportait triomphalement un costume tout en velours, quelque peu fané, mais complet des pieds à la tête, le propre costume du cousin Mitre qu’il s’était commandé pour aller à Paris. La mort, hélas! était survenue, ce pauvre Mitre n’avait jamais pu arriver à bout de rien, et le costume se trouvait neuf encore.
Un costume du plus pur 1830, mes amis! Et ce qui doublait mon ravissement, c’est que j’avais vu dans la malle du cousin Mitre le portrait d’un de nos grands poëtes avec un costume pareil.—Il faudra peut-être le retailler, disait ma mère. O bonheur! culotte et pourpoint m’allaient comme un gant, bien qu’une idée larges. Quelle joie quand je sentis, planant sur ma tête, le grand feutre mou des temps héroïques; quand j’eus aux pieds des souliers jaunes, de vrais souliers à la poulaine relevés en bec d’oiseau comme ceux de Polichinelle; un gilet pourpre sur la poitrine, et dans le dos un pourpoint superbe fait du plus magnifique velours bleu.
Quelle affaire le jour où je partis! Blanquet, ce jour-là, était encore plus beau que moi, tout harnaché de blanc avec des houppes de laine rouge et bleue. Ravi de se voir si bien vêtu, il faisait bonne mine sous la charge.
—Écoute ceci, Jean-des-Figues: si tu as soif, tu boiras un coup à la gourde... et l’on attachait la gourde au trou du bât.
—Jean-des-Figues, quand tu auras faim, vous vous arrêterez à un arbre, tu mangeras un morceau en laissant Blanquet paître... et près de la gourde on suspendait un grand sac bourré de figues sèches.
—Jean-des-Figues, si une fois tu as sommeil... Au bout d’un quart d’heure de ces recommandations, Blanquet avait autour de lui autant de paquets qu’un mauvais nageur a de vessies.
Enfin j’embrassai les amis, et maître Cabridens fort tendrement en songeant à Reine qui n’était point venue. Cela dura une demi-heure; tout le monde pleura, ma mère me pendit au cou une médaille bénite; mon père, d’un air bourru, me glissa une bourse ronde dans la ceinture:
—Sois sage, Jean... puis: Arri, Blanquet! et voilà Jean-des-Figues parti pour la gloire.
Quand je fus au milieu du pont de pierre, d’où l’on enfile du regard toute la vallée de Durance, pris de je ne sais quelle émotion, je regardai bien attentivement, pour les emporter peints sous ma paupière, ces lieux où je laissais tant de souvenirs: la maison blanche et les ruines, la salle aux quatuors, la fenêtre, le sentier du bois, les petites sorgues reluisant là-bas comme argent fin, et le vivier tout vert, trop éloigné pour que j’en pusse entendre la rainette.
Une voix railleuse interrompit ma contemplation.
—Comme te voilà beau, Jean-des-Figues! emmène-moi en croupe à Paris, me criait Roset, assise sur le parapet du pont. Tant d’effronterie m’irrita, et détournant les yeux de la tentation, je mis Blanquet au trot en invoquant l’âme du cousin Mitre.
C’était fini. Je tournais, à ce moment, l’angle du rocher, et mes concitoyens debout sur les remparts, ne devaient plus voir que la queue de mon âne brillant au soleil avant de disparaître, et le bord de mon pourpoint trop large qui flottait orgueilleusement au vent du soir.
XIII
FUITE DE BLANQUET
Ce fut un singulier voyage! Tout le long du chemin les gens riaient. Que voulez-vous? on n’est pas accoutumé, maintenant, de voir un garçonnet en costume romantique, justaucorps rouge et chapeau pointu, trotter ainsi à la conquête de Paris, sur un âne gris, avec un sac de figues sèches pour valise. Mais nous laissions bien les gens rire et n’en trottions que de meilleur cœur.
Blanquet, il faut le dire, avait le trot aigu et l’échine maigre; pour changer un peu, de temps en temps, je m’accompagnais avec des rouliers: ils me laissaient monter dans leurs carrioles, et Blanquet leur rendait cela en donnant un coup de collier à l’occasion. C’était exquis! Une fois seulement, du côté de Dijon, la maréchaussée nous arrêta, trompée, j’imagine, par l’étrangeté de mon équipage; et nous eûmes la honte, toute une longue après-midi, de nous voir conduits, Blanquet et moi, entre deux gendarmes, comme de vulgaires malfaiteurs. A part cela, pas la moindre aventure. Pour logis, suivant l’état du ciel, l’auberge à piétons ou la belle étoile; Blanquet se régalait d’herbe fraîche, moi de mes figues qui duraient toujours.
Tout âne qu’il fût, Blanquet se montra fort sensible aux mille surprises du voyage. Légèrement étonné d’abord, lui qui n’était jamais sorti de nos montagnes parfumées et sèches comme une poignée de lavande, il traversa d’un pas mélancolique le Dauphiné et ses sapins, Lyon et ses prairies noyées, la Bourgogne et ses grands vignobles, tous ces beaux pays qui ressemblaient si peu au sien; et plus d’une fois, à notre halte du soir, tandis que moi-même assis sous un buisson, je vidais ma gourde au soleil couchant, je le vis, ce brave Blanquet, une bouchée d’herbe tremblant au coin de ses grosses lèvres, s’interrompre de son repas, s’orienter comme un musulman, et flairer dans le vent, l’œil humide, quelque lointaine odeur d’amande amère ou de romarin.
Ces tristesses de Blanquet augmentaient mes tristesses; et plus d’une fois aussi,—pareil au poëte capitan Belaud de la Belaudière lorsqu’il vit les clochers d’Avignon s’effacer pour toujours dans les vapeurs claires du Rhône,—Jean-des-Figues, chevauchant au bord des routes et le cœur gros de Canteperdrix, emperla de larmes les pieds de sa monture.
Cependant, à mesure que Canteperdrix s’éloignait, nos mélancolies diminuèrent. La Champagne, bien que peu aimable, ne nous vit presque pas pleurer; et Blanquet, mis en joie par l’odeur du vert, était pour le moins aussi gai qu’au départ, en parcourant cette Ile-de-France si mouillée, et les mignons paysages des environs de Paris.
Pour moi, je n’avais plus qu’une idée, qui me faisait oublier tout: nous approchions! Encore une rivière, encore une ligne de coteaux, et là-bas, du côté où le ciel paraissait tout rouge le soir, c’était la grand’ville! De temps en temps je m’arrêtais, croyant en entendre le bruit.
Enfin nous l’atteignîmes, ce Paris de nos rêves, nous l’atteignîmes au jour tombant, un mois juste après avoir quitté Canteperdrix.
Quel tapage, Seigneur Dieu! On eût dit une écluse, mais plus grande des milliers, des milliards de fois et plus grondante que celle de notre moulin banal. Que de tours! que d’édifices! que de cheminées! Et ce grand fleuve avec ses ponts, et ces lumières à perte de vue, allumées déjà, quoiqu’il fît encore un peu clair, et qui tremblaient tristement dans le demi-jour et la fumée!
J’avais mis pied à terre; moi tirant la bride, Blanquet derrière, nous montâmes, pour mieux voir le coup d’œil, sur un petit tertre tout gris, entre des maisons qu’on bâtissait. Il y avait là un peu de gazon pauvre et noir comme de l’herbe de cimetière.—Tiens, mange, Blanquet, mange, dis-je en m’essuyant les yeux sur la manche de mon pourpoint. Mais Blanquet, pas plus que moi, n’avait le cœur à manger. Blanquet contemplait Paris, et voyant s’agiter à ses pieds cette mer de bruit et de lumières, il remuait l’oreille gauche avec inquiétude et reniflait. Puis, tout d’un coup, pris d’une terreur prodigieuse, il m’arrache le licou des mains, avant que j’aie songé à le retenir, et part, faisant feu des quatre pieds, vers la terre natale.
Je le suivis longtemps du regard: des chiens aboyaient après lui; il culbutait sur son chemin des vieilles, des soldats, des gens en blouse; et, quand il ne fut plus qu’un point noir à peine visible au bout de l’interminable allée, quand enfin il eut disparu, je descendis à mon tour, et passai la barrière, mais honteux, les mains dans les poches, baissant les yeux devant les douaniers assis et les carriers en bourgeron, qui ne s’arrêtaient pas de rire, appuyés sur leur chargement de terre glaise.
Comme cela ressemblait peu à l’entrée triomphale que Jean-des-Figues avait rêvée! Paris me faisait peur maintenant. Je me figurais Blanquet courant du côté de Canteperdrix et de notre maison de la rue des Couffes.—Du train dont il va, me disais-je, il ne sera pas longtemps en route! et l’envie me vint de le suivre. Ah! si j’avais été, comme lui, libre de mon cœur et de mes actes! Mais n’avais-je pas la bohémienne à oublier, la gloire à conquérir?...
Je songeai d’abord à la gloire.
XIV
UNE PREMIÈRE
Quel malheur c’est, lorsqu’on veut se consacrer aux lettres, d’avoir un cousin homme de goût!
Si le pauvre Mitre avait été tout simplement un de ces candides provinciaux grisés par la lecture des journaux du cercle, qui rêvent, le soir, de vie littéraire, en regardant la lune se lever sur Paris; et si j’avais trouvé au fond de sa malle les mille riens charmants,—romans, brochures ou gazettes,—évanouis aussitôt qu’envolés, mais où se reflète le Paris de chaque jour, comme un paysage dans la bulle de savon qui passe; effrayé peut-être de voir le peu de place qu’y tient la poésie, et ne me sentant le courage d’être boursier, reporter, ni avocat, j’aurais fait bien vite mon deuil de la gloire et serais resté, dans Canteperdrix, à tailler ma vigne.
Hélas! le pauvre Mitre était un esprit rare, et les dix ou douze livres, choisis avec un sens exquis, qu’il me laissa, m’avaient donné sur Paris les idées les moins raisonnables du monde.
Ne me figurais-je pas, après les avoir lus, que j’allais vivre dans un pays fait tout exprès pour les poëtes, où les paroles seraient harmonieuses comme des vers, les femmes belles, les hommes, sans exception, spirituels et généreux; où l’on n’aurait, enfin, d’autre souci, artistes et lettrés, que de fumer la pure ambroisie dans des pipes de diamant et d’or!
Pauvre Mitre fit sagement de mourir jeune et de voir toutes ces belles choses de loin. Pour moi, que vouliez-vous que je devinsse, débarquant ainsi dans Paris avec mes idées et mon costume de l’autre monde, un double amour embrouillé au cœur, tout bariolé d’illusions, tout pomponné d’espérances, et plus embarrassé de ce beau plumage que ne le serait un oiseau des îles, perdu, un jour de pluie, en plein bois de Vincennes ou de Meudon!
Je devais être fort comique la première semaine. Soit habitude de méridional, soit que je voulusse fuir tous ces promeneurs qui se retournaient sur mon passage, pour ces deux motifs peut-être, j’avais soin de prendre, dans les rues, le trottoir au soleil, et je m’en allais, tout seul, suivi de mon ombre romantique. Je cherchais le Paris des poëtes. Je le cherchai longtemps, un peu partout, sur les boulevards, dans les cafés; et chaque fois que je voyais quelque beau garçon, à chaîne d’or, bien ganté, l’œil souriant et la barbe heureuse, descendre de voiture en joyeuse compagnie:—Ce doit en être un, me disais-je, et j’avais envie de me présenter.
Que de négociants fortunés je pris ainsi pour des poëtes!
Je me promènerais encore, si, certain soir où j’errais mélancolique devant les théâtres illuminés, un monsieur plein d’obligeance ne m’eût offert de me vendre un fauteuil d’orchestre. J’acceptai, non sans faire violence à ma timidité; il m’en coûta un louis d’or de ma sacoche, mais je ne le regrettai point. Jugez donc: c’était justement une première.
Jamais de la vie je n’avais mis le pied dans un théâtre. Aussi, de voir cette salle éblouissante, le lustre qui étincelait, le cristal des girandoles, le velours rouge et l’or des loges; de coudoyer ces hommes en habit élégant, sur le front de qui, toujours à mes préoccupations, je cherchais à deviner le génie; de respirer le parfum délicieux et nouveau qui descendait des loges et du balcon, comme d’un vrai bouquet de femmes; d’éprouver tout cela, et de me sentir, moi Jean-des-Figues, au beau milieu, une émotion subite me vint.
La musique commence, le rideau se lève, on applaudit le décor, les comédiens paraissent avec les comédiennes. Mais Jean-des-Figues n’entend rien, ne regarde rien. Grisé de sons, de couleurs et de parfums, Jean-des-Figues s’est dédoublé, et, des hauteurs où plane son rêve, il s’aperçoit lui-même distinctement, assis avec son justaucorps écarlate, dans ce petit cube de pierre, blanc au dehors, doré par dedans, où les artistes et les poëtes se réunissent pour goûter en commun les plus exquises des jouissances humaines, cependant que la terre tourne emportant tout également dans son indifférence souveraine, Paris, le mont Blanc, la Palestine et la Cigalière, Blanquet avec les empereurs, et Jean-des-Figues assis dans sa stalle, et les imbéciles qui restent notaires à Canteperdrix!
Alors, transporté d’admiration pour tant de grandeur cachée dans cette apparente petitesse, Jean-des-Figues, la première fois de sa vie, se sent fier d’être homme. Il a des larmes dans les yeux, il est heureux de vivre, il respire avec une volupté attendrie cet air du théâtre, un peu chaud il est vrai, mais si embaumé, et se tournant vers son voisin au moment où le rideau retombe:
—Que c’est beau, monsieur! lui dit-il.
Puis, sans attendre la réponse (il avait tant de joie qu’il lui fallait, à toute force, en faire part à quelqu’un), Jean-des-Figues raconte qu’il s’appelle Jean-des-Figues de Canteperdrix, et ce qu’il vient chercher dans la capitale.
Mon voisin, un grand bel homme fort comme un Turc, me laissait parler en me considérant d’un air curieux, et non sans sourire dans sa large barbe. Pourtant une fois que j’eus fini, il ne sourit plus, et lui-même, d’un air sérieux, me proposa de me faire les honneurs du théâtre.
Nous montâmes ensemble au foyer où jamais je n’aurais eu le courage d’aller tout seul. Là, passant en revue l’assemblée de déesses et de demi-dieux, il me les nomma tous et toutes, petits jeunes gens et grandes dames, cocottes et faiseurs d’affaires, banquiers, gens de ministère et pianistes, tout le personnel des premières représentations.
Il mordait sa moustache à chacun de mes étonnements; mais quand je lui dis l’histoire de la malle, et l’idée que je me faisais des gens qui se promenaient devant nous, il éclata si fort et rit si longtemps que j’en devins rouge comme mon gilet.
—Les grands hommes de votre cousin, monsieur Jean-des-Figues! En voilà un, tenez, fit-il en me montrant un personnage à la physionomie ennuyée qui s’en allait la cravate blanche de travers et courbé dans son habit noir: c’est le seul qui soit ici, je crois, il vient faire son feuilleton pour vivre.
Ce n’était donc pas pour les poëtes qu’était faite la poésie! Alors, pris d’une tristesse profonde, attristé de voir combien la réalité ressemblait peu aux rêves que j’avais faits, je regrettai de plus belle que Blanquet en s’enfuyant ne m’eût pas emporté sur son dos avec le reste du sac de figues, et sans plus songer où j’étais:
—Ah! Mitre, mon pauvre Mitre! m’écriai-je. Mon nouvel ami s’empressa de me mener au grand air.
XV
SUR L’IMPÉRIALE
Une fois dehors:—«Vous voulez des poëtes, dit-il, nous allons en voir tout à l’heure.» Puis, me montrant du haut du perron le boulevard bruyant comme Canteperdrix un jour de foire, les cafés, les lumières, et la tempête d’hommes, de femmes parées et de voitures qui, pareille au Maëlstrom, s’émeut régulièrement sur ce point quand le soleil se couche, et ne cesse plus de gronder jusqu’aux premières clartés du jour:—Oui, voilà Paris! voilà la serre merveilleuse où les plus belles fleurs humaines ne devraient s’épanouir et embaumer que pour nous!... Ah! Jean-des-Figues, naître au XVIᵉ siècle, aimer des souveraines comme le Tasse, défendre des villes comme Léonard, braver des papes comme Michel-Ange, vivre comme Rabelais, mourir comme Raphaël et tuer comme Benvenuto des princes à coups d’arquebuse, c’est là évidemment ce qu’il nous aurait fallu.
Le sculpteur Bargiban, vous savez maintenant le nom et le titre de mon nouvel ami, disait ces choses-là très-sérieusement, moi, je les écoutais sans rire; il parla longtemps ainsi, maudissant avec une grande éloquence ce siècle où les âmes sont captives, où rien de grand ne peut être fait.
—Nous nous imaginons être plus jeunes que nos pères, disait-il d’une voix à faire trembler, comme si la feuille du prochain automne se croyait plus jeune que les fleurs du printemps dernier. Être l’automne du monde, l’hiver peut-être, quand d’autres plus heureux en furent le printemps et l’été!
Ici nous montâmes sur un omnibus; car s’il était charmant au pays de Platon de discourir les pieds nus dans l’eau, il l’est beaucoup moins de causer politique et philosophie en trempant ses bottes dans les boues parisiennes. D’ailleurs je marchais mal, et me heurtais à chaque pas, n’ayant pas l’habitude du trottoir.
—Moi aussi, Bargiban, m’écriai-je une fois perchés, moi aussi je voudrais faire quelque chose d’énorme, et je comprends enfin ce que j’éprouvais tout à l’heure, au théâtre, pendant que les musiciens jouaient. Je ne me rappelle plus l’air, mais en l’entendant, voyez-vous, il m’est venu une foule de sensations si grandes, si grandes, que mon cœur, pour les contenir, s’enflait, près d’éclater. Puis les instruments se sont tus; ils jouaient bas, très-bas, et je n’ai plus entendu qu’un petit fifre comme si un régiment défilait. Il m’a semblé alors que nous marchions une troupe derrière lui, tous forts, tous braves, tous portés par la même espérance. Qu’était cette espérance? Je l’ignore, mais c’était beau et généreux sûrement. Le petit fifre soufflait toujours chantant à l’unisson de ma joie, et il exprimait si justement ce qui se passait en moi-même, qu’à certain moment, ce fifre enragé je l’entends encore! c’était mon âme, la propre âme de Jean-des-Figues qui chantait.
—Je pleurais comme vous, autrefois, dans les théâtres, me dit Bargiban avec un rire amer; et il resta un moment, silencieux, à tordre sa moustache d’un air satanique.
L’omnibus roulait sur un pont.
—Tiens, s’écria tout à coup le sculpteur en couvrant d’un geste la grande ville, les quais sombres et la Seine où courait, reflétée dans l’eau, la lanterne rouge des fiacres, sois maudite, ô Rome, plus belle et plus âpre à l’argent que l’ancienne Rome! ville qui ne sais pas te donner à ceux qui t’aiment, ville qui te ris de l’art à qui tu dois la gloire comme la courtisane de l’amour, sois maudite! Et puissent te rajeunir les barbares ainsi qu’on rajeunit l’olivier, en le rasant au ras du sol, afin qu’il jette des pousses nouvelles.
J’avais peur; Bargiban semblait tenir la torche de Néron. Je le voyais déjà se couronnant de roses pour regarder Paris flamber du haut de l’impériale. Mais laissant retomber son bras et considérant la grande Ourse avec tristesse:
—Hélas! s’écria-t-il en forme de conclusion, les Cimbres en gants jaunes écoutent chanter la Patti, et la terre épuisée n’a même plus de barbares[A]!