[A] Ceci avait été écrit et publié avant la guerre prussienne.
Tant d’éloquence me transporta.
—Quel artiste vous devez être, monsieur Bargiban!
—Venu dans un siècle meilleur, j’aurais taillé des statues en plein marbre, et l’on eût dit Bargiban comme on dit Michel-Ange. A présent, reprit-il avec mélancolie en tirant de sa poche quelques menus objets que je ne distinguais pas bien à la lueur du gaz, à présent, quand par hasard je soupe, j’ai soin d’emporter deux ou trois belles écailles d’huître que je taille en camée à la ressemblance des grands hommes mes contemporains. Et maintenant, monsieur Jean-des-Figues, donnez-vous la peine de descendre, nous arrivons chez les poëtes.
Le statuaire Bargiban, rivé par la nécessité à la sculpture sur écaille d’huître, me paraissait un Prométhée.
XVI
LE CÉNACLE
Jean-des-Figues jouait de bonheur, car le petit café où son ami Bargiban l’introduisit était bien le plus bizarre petit café du monde. Chacun me fit l’effet d’être un peu fou là-dedans, ce qui m’allait on ne peut mieux, mais fou d’une folie généreuse, tous les jeunes gens que nous trouvâmes là en train de boire, ayant, je m’en aperçus bientôt, ouvert comme moi la malle de quelque cousin Mitre.
Aussi mon enivrement fut tel, après mes premières déconvenues, de respirer enfin un air chargé de poésie, que j’en oubliai d’abord le but véritable de mon voyage, et la petite Roset, et mademoiselle Reine, et l’inquiétude de ce double amour. Il s’agissait bien d’être amoureux maintenant!
Le sculpteur, sur son omnibus, m’avait assez exactement exposé le criterium du cénacle.
Nous n’en étions plus, je dis nous parce que je me trouvai enrôlé tout de suite, nous n’en étions plus, Dieu merci! en fait de littérature ni de sentiment, aux clairs de lune romantiques. Pareil à ces fleurs qui, lorsqu’on les change de climat, changent aussi de parfums, le vieil idéal des poëtes, se transformant peu à peu dans la chaude atmosphère du Paris nouveau, était devenu matériel en quelque sorte. Idéal, matériel, ces mots jurent moins qu’ils n’en ont l’air.
Convaincus, comme chacun d’ailleurs me paraît l’être en ce siècle de large vie, que la terre est un grand jardin où les fruits savoureux ne manquent guère; enragés de voir, ce qui nous paraissait une souveraine injustice, que les plus beaux n’étaient pas pour nous; nous avions pris le parti de mener dans nos vers l’existence voluptueuse et désordonnée qu’il était interdit de mener plus efficacement. Nous nous étions faits par dépit libertins, césariens et sceptiques. Ardente soif de voluptés, vastes désirs inassouvis, tel était l’éternel sujet de nos poëmes. Tous les siècles, tous les pays, cités maudites et civilisations bizarres, Thèbes aux cent portes et Persépolis, Sodome, Rome et Babylone, mises à contribution, nous fournissaient de maîtresses étranges et de plaisirs exorbitants; l’Univers enfin et l’Histoire étaient pour nous comme un vaste marché d’esclaves où se promenait, en faisant son choix, notre toute-puissante fantaisie.
Je ne parle pas des raffinés qui après avoir épuisé—littérairement—la coupe des jouissances connues, ne trouvaient plus d’autre moyen que de se réfugier dans le bizarre, et nous effrayaient, nous autres novices, en racontant comment un poëte doit s’y prendre pour amener son épiderme et ses nerfs à un état d’exaspération régulier, par l’abus quotidien du cannabis indica, de l’opium et du vin d’Espagne.
Ce n’est pas qu’on ne sût encore à l’occasion se désespérer en belles strophes, comme ceux de 1830. Seulement nous ne pleurions plus aux étoiles. Les rêves d’Olympio avaient pris corps, ses vagues aspirations étaient devenues, dans nos vers, de très-exactes convoitises, et si parfois une larme y tremblait, cette larme qui fait si bien au bout d’une rime! c’était la larme de Caligula, un autre rêveur:—«Que l’univers n’est-il une pomme, on le croquerait d’un coup de dent!»
Une littérature orgiaque à ce point paraîtra peut-être ridicule chez de braves garçons qui, pour la plupart, vivaient fort modestement de leçons ou de petits emplois. Mais que voulez-vous, il faut que jeunesse s’occupe, et nous n’avions ni frontières à défendre, ni bustes classiques à briser.
Pourquoi d’ailleurs cette curiosité de jouissances qui, violente ou maladive, tourmente l’homme aujourd’hui, n’aurait-elle pas droit à l’expression comme tant d’obscures et chimériques mélancolies? Qui sait, peut-être n’a-t-il manqué qu’un peu de génie à l’un de nous pour créer une Muse nouvelle que Bargiban aurait dessinée, non plus avec des ailes d’ange, des yeux d’Anglaise et une couronne de fleurs pâles au front, mais adorablement épuisée, ainsi que la Vénus de Gœthe, ou sous la forme de quelque belle mulâtresse aux seins d’ambre, aux vêtements roides d’or.
O mon double premier amour, de combien de trahisons Jean-des-Figues se rendit coupable! L’Europe, l’Asie, l’Afrique, l’Amérique et l’Océanie furent mes complices, et j’adressai tant de vers amoureux aux Géorgiennes, aux Mahonaises, aux Indiennes, aux Chinoises, aux Malaises et aux Malabraises, que plus tard, réunis en volume, la table des matières en ressemblait à une liste des Mille-e-tre, recueillie çà et là dans tous les ports par quelque vieux matelot galant qui aurait fait le tour du monde.
Pendant que mon livre se préparait, Bargiban écrivait la préface. Oui, Bargiban, le sculpteur critique! car il se mêlait de critique aussi, ce Bargiban que je soupçonne parfois d’avoir été un mystificateur de génie quand je me rappelle son musée d’écailles d’huître et l’art perfide avec lequel, poussant à l’extrême certaines de nos idées, il savait en faire éclore les conséquences les plus bouffonnes et les plus inattendues.
Dans cette préface-monument, Bargiban exposait sans rire, une théorie du vers, depuis longtemps flottante parmi nous, mais que, le premier, j’avais su condenser en formule:
—«La poésie, disait-il, n’est pas, comme on l’a cru, un art purement intellectuel; elle est art sensuel par bien des côtés, voisine à la fois de la musique et de la prose. La mission du vers ne se borne pas à suggérer des idées par des phrases, le vers éveille aussi des sensations par des images et des sons.»
Et il citait, le brigand, fort spécieusement je l’avoue, nombre de vers tirés de nos plus grands poëtes, vers d’un sens plus qu’obscur, mais d’un superbe effet, où certains mots sans valeur logique prennent une valeur musicale, et n’ayant pas d’autre signification qu’une note, évoquent la même sensation qu’elle:
Étincelant ne veut rien dire, et pourtant qu’il fait voir de choses!
—«Suivons donc, s’écriait mon Bargiban enthousiasmé, suivons le novateur Jean-des-Figues; et tandis que, sous les mains de Wagner, la vieille musique s’infuse un sang nouveau en se faisant aussi littéralement parlante et significative que la poésie, pourquoi la poésie, de son côté, n’essayerait-elle pas de ravir à la musique quelque chose de sa divine paresse et de son harmonieuse inutilité?»
J’écrivis un poëme de ce style, et ce n’est pas celui qui réussit le moins. De sens, naturellement pas l’ombre. Mais les pages y ruisselaient de mots chatoyants et sonores, de mots de toutes les couleurs. On voyait des passages gais où il n’y en avait que de bleus, d’autres tristes où il n’y en avait que de jaunes. Je me rappelle une pluie composée des plus froides, des plus claires, des plus fraîches syllabes que pût fournir le dictionnaire de M. Littré, et certain coucher de soleil dont chaque vers pétri de mots empourprés et bruyants flamboyait à l’œil et crépitait comme un brasier d’incendie.
Vers et théorie me valurent de grands succès aux lectures préparatives du cénacle. Je trouvai un titre, un éditeur. Quelqu’un qui connaît le secrétaire de Sainte-Beuve me fit espérer une goutte d’eau bénite pour le jour où monseigneur de Montparnasse, officiant pontificalement, donnerait sa bénédiction aux poetæ minores agenouillés. Un Athénien de Paris, tout fantaisie et malice, fit de moi un portrait à la plume où il disait que j’étais beau comme un jeune héros, et que si j’avais le bout du nez un peu de travers, c’était, esthétiquement, une grâce de plus. On mit mon nom dans quelques journaux; des gens chevelus me saluèrent. Je n’étais plus Jean-des-Figues tout court, j’étais devenu le jeune poëte Jean-des-Figues, et je n’avais mis que trois mois à cela.
XVII
LA GRECQUE DES ILES.
Et Reine? Et Roset?
En dépit de leurs théories singulières à l’endroit des femmes, mes amis du cénacle avaient presque tous une maîtresse, bonnes filles qu’ils aimaient beaucoup et aux pieds de qui, ô sacrilège! ils écrivaient, eux les raffinés et les sceptiques, des vers amoureux en se cachant.
Je ne faisais, moi, de vers amoureux pour personne. Tout entier à l’orchestration de mes musiques et fier d’avoir oublié Reine sitôt, chose cependant naturelle, je me croyais revenu de l’amour, ce pays où jamais je n’étais allé! Quant à Roset, si parfois, dans mes rêveries, une bacchante rouge sous ses raisins, ou quelque centauresse, empruntait sa brune figure, qu’avait de commun, je vous demande, avec le véritable amour auquel je ne croyais plus, ce caprice de mon imagination, perdu au milieu de tant d’autres voluptueux caprices?
Me voyant ainsi sans passion au cœur et sans maîtresse, mes amis me prêtèrent bientôt je ne sais quels vices obscurs auxquels ils faisaient parfois allusion, et moi je les laissais dire sans bien comprendre, car tous ces soupçons et ce mystère flattaient singulièrement ma vanité.
J’étais devenu l’homme important de notre petit monde; aussi ne m’étonnai-je pas, un matin, une voiture s’étant arrêtée à ma porte, de voir entrer la maîtresse de Bargiban en ses atours, et derrière elle un jeune homme pâle et long comme une laitue montée en graine. C’est quelque cousin de province, pensai-je, que Bargiban a chargé Lucile de promener.
—Monsieur Jean-des-Figues, dit Lucile.
Le visiteur s’inclina.
—Monsieur Nicolas Nivoulas, reprit l’introductrice en ayant soin de prononcer Nicolasse Nivoulâ, histoire de rire.
—Nicolâ Nivoulasse, rectifia le cousin d’une voix timide. Puis, m’adressant un pâle sourire de la couleur de sa barbe qu’il avait jaune:
—Cher maître... dit-il. Mais Lucile l’interrompit:
—Et parlez donc, monsieur le capitaliste. Jean-des-Figues, voici: il s’agit de fonder une revue, le titre est trouvé: la Revue barbare, organe de la nouvelle poésie. Rédacteur en chef, Nicolas Nivoulas; administrateur, Bargiban. On vient vous proposer le fauteuil de secrétaire de la rédaction. Ça va-t-il? Moi, je suis caissier.
Lucile caissier! L’affaire devenait sérieuse, et ce fut à mon tour de m’incliner. Nicolas Nivoulas n’était plus long, il était grand; et subitement ses cheveux carotte prirent à mes yeux la couleur vénérable de l’or. Un capitaliste, un fondateur de journaux qui venait me demander ma collaboration, en voiture! J’aurais donné quinze jours de ma vie, afin que quelqu’un pût me voir de Canteperdrix.
La Revue barbare naquit. Mais quel intérieur pour un intérieur de revue! Bargiban faisait ou était censé faire les abonnements sur un piano; Lucile dès le premier jour s’était installée à la caisse, et un quadrille de poëtes et de muses se trémoussait en permanence dans le cabinet de rédaction. Ce cabinet vaut qu’on le décrive: mille curiosités apportées par les rédacteurs riches, costumes, étoffes et colliers, émaux italiens, faïences persanes, poignards, narghilés et lanternes peintes s’y entassaient dans un désordre de haut goût, ne laissant pas voir du mur un morceau grand comme l’ongle. Le long de la corniche, Bargiban avait disposé son fameux musée d’écailles d’huître, et sous la rosace du plafond, à l’endroit où pend l’œuf de rock des contes arabes, se balançait un mignon squelette d’enfant vêtu d’un pourpoint écarlate et bleu—ton propre pourpoint, ô cousin Mitre! recoupé pour la circonstance—et qui laissait voir par ses crevés les côtes polies soigneusement et les vertèbres blanches comme neige.
—Si un bourgeois venait s’abonner! disions-nous quelquefois en riant déjà de sa surprise. Malheureusement, le bourgeois s’obstinait à ne pas venir.
Nivoulas néanmoins nageait en pleine joie: il tutoyait des journalistes! Si vous l’aviez vu promenant son importance dans les coulisses de Montparnasse, ou bien quand il criait «mes dettes» chez notre restaurateur, sauf à payer subrepticement son dîner dans l’escalier, en ajoutant un fort pourboire pour qu’on fît semblant de se plaindre! C’était ridicule, mais que voulez-vous, le malheureux avait sur la vie littéraire de Paris toutes les grandes traditions de la province.
Qui diable, en attendant, se fût imaginé que dans le corps de cet homme jaune, si mince qu’il ployait au vent, se cachait un formidable adorateur de la force brutale et du muscle? Car c’est ainsi que Nivoulas se révéla.
Catéchisé par Bargiban, j’imagine, et secrètement ennuyé de se voir si maigre, Nivoulas fit des armes à mort et exécuta des tours de force en hydrothérapie; il se livra aux masseurs, victime résignée! suivit les luttes de l’arène et perdit une partie de ses journées à lever des haltères chez Triat. Après un mois de cette culture, Nivoulas, aussi efflanqué que jamais, se trouva seulement avoir grandi de quelques pouces. Tout lui profitait en longueur.
Estimant néanmoins son système musculeux convenablement préparé, Nivoulas nous déclara qu’il allait écrire une œuvre forte, brutale et carrée, une œuvre moderne, vécue et convaincue, une œuvre enfin d’homme bien portant, qui n’aurait rien de commun avec nos corruptions et nos mièvreries; et pour mieux prouver que ce n’étaient point là projets en l’air, il porta le soir même son premier chapitre à l’imprimerie et se mit à boire la bière, cela lui barbouilla l’estomac quelquefois, dans un gobelet d’un demi-setier, à la façon pantagruélique.
Ce premier chapitre ne parut jamais. La Revue publia des critiques de Bargiban, des vers de moi, quelque chose de tout le monde; Nivoulas seul n’y eut jamais rien. Comme par un fait exprès, toujours au moment de mettre sous presse, quelque accident imprévu venait renvoyer d’une fois encore l’apparition du malheureux chapitre, et les livraisons succédaient aux livraisons, portant invariablement sur leur couverture cette annonce irritante et mélancolique:—A paraître dans notre prochain numéro le premier chapitre du roman si impatiemment attendu, LA VIE EN ROUGE, par M. Nicolas Nivoulas. Cette œuvre musculeuse et saine..., etc... etc.
Ainsi dépouillé de sa revue, le pauvre garçon n’osait se plaindre; et, comme seul de toute la bande je lui témoignais quelque amitié, plus d’une fois il me fit le confident des amertumes de son âme:
—Ils me refusent tout, monsieur Jean-des-Figues; j’ai essayé de leur donner des vers, mon Jupiter peignant les comètes, dans la grande manière archaïque et grecque... refusé comme le reste! La fin était bien, cependant; et ce malheureux Nivoulas me récitait la fin:
Sur son trône taillé dans un clair diamant,
Ayant la Kêr à droite, à gauche ayant la Moire,
Zeus tout au fond des cieux souriait gravement,
Et son ongle écrasait les astres sur l’ivoire.
Un jour, moins triste qu’à l’ordinaire, Nivoulas me confia que, résolu de frapper un grand coup, il voulait, le soir même, lire son fameux premier chapitre à tout le cénacle assemblé.
—Promettez-moi d’y venir, mon cher Jean-des-Figues. Puis plus bas, souriant, et sa pâle figure éclairée d’un vif rayon de joie:—Je vous montrerai ma maîtresse, fit-il en me serrant la main.
Une maîtresse à Nivoulas! à Nicolas Nivoulas!! Je n’eus garde, vous pensez bien, de manquer au rendez-vous. Quand j’arrivai, nos fenêtres joyeusement éclairées jetaient un bruit d’éclats de rire et de musique dans la rue teinte en rouge par le reflet des rideaux. Nivoulas, en m’attendant, fumait un cigare sur la porte.
—Serai-je à temps pour la lecture?
—Oh! oui, me répondit-il, on n’a pas encore commencé, je ne sais pas quel train ils mènent là-haut.
Nivoulas affectait un air indifférent, mais je n’eus pas de peine à voir combien, au fond, il était malheureux. Est-ce qu’après lui avoir pris sa revue, me disais-je en montant l’escalier, ces enragés-là lui auraient encore pris sa maîtresse? Je ne me trompais pas de beaucoup.
Au beau milieu du salon, sur des coussins entassés, une jeune personne était assise.—La Grecque des îles! murmurait-on. Son air ne me parut pas nouveau, pourtant je ne la reconnus pas d’abord, à cause du costume. Figurez-vous qu’elle portait une robe d’or fendue par devant à la mode orientale, et sous la robe une chemise de soie, claire comme de l’eau claire, qui laissait entrevoir, ma foi! une fort jolie petite personne. Ces messieurs avaient trouvé madame plus amusante qu’une lecture, ils l’avaient grisée de champagne, et pour le quart d’heure on en était déjà à lui indiquer des poses plastiques, caprice d’artistes auquel l’aimable enfant, qui avait l’air de s’amuser beaucoup, se prêtait avec une rare complaisance.
Je compris alors la tristesse de Nivoulas.
Tout à coup, la Grecque des îles me regarde, pousse un cri et se précipite à bas de ses coussins, si vivement, ô pudeur! que sa babouche s’embarrassant dans un pli de sa fine chemisette.....
—Jean-des-Figues!... Jean-des-Figues!... criait-elle en éclatant de rire; et Jean-des-Figues ahuri, aussi ahuri que le bon Nivoulas accouru au bruit, reconnaissait, non sans émotion, dans la petite Grecque qui l’embrassait, vêtue seulement d’un bracelet d’or faux à la cheville, devinez qui? Roset, Roset elle-même, que, six mois avant, il avait laissée riant comme elle riait aujourd’hui, sur le pont de Canteperdrix!
XVIII
ROSET RACONTE SON HISTOIRE
Ah! Jean-des-Figues, ce n’est pas ma faute, soupira Roset une fois tout le monde assis et sa toilette réparée, ce n’est pas ma faute si vous me retrouvez ainsi et vêtue comme je le suis, moi que vous aviez connue vertueuse.
Et la pauvre enfant essuya du coin de sa chemisette une larme prête à couler.
Là-bas les garçons avaient peur de moi, et jamais personne ne m’avait embrassée... Pourquoi aussi tournâtes-vous la tête, Jean-des-Figues, sur le pont, pour ne pas me voir, quand je vous criais de m’emmener en croupe? Tout ce qui arrive ne serait jamais arrivé.
Alors Roset nous raconta qu’une fois Blanquet disparu derrière le rocher, elle n’avait plus eu le courage de retourner à Maygremine.—Le moyen d’y rester, disait-elle avec des soupirs de blanche victime résignée; vous comprenez, depuis son histoire du balcon, mademoiselle m’avait prise en grippe!
Roset était donc partie pour me retrouver, à la garde de Dieu, sur la route de Marseille.
—Sur la route de Marseille, Roset? Et pourquoi choisir cette route?
—Parce que chez nous on va toujours à Marseille quand on part. Est-ce que je savais seulement la place de votre Paris?
Puis au bout de deux ou trois lieues, et ses souliers déjà presque usés, Roset avait rencontré une caravane de bohémiens qui descendaient en Provence, et se rappelant à propos qu’elle était bohémienne aussi, l’idée lui était venue de demander à ces braves gens place dans leur maison roulante.
Mais n’essayons pas de rendre vraisemblable le fantastique récit de Roset, rapportons-le plutôt simplement tel qu’elle nous le fit; si peu vraisemblable que vous le trouviez, il aura, du moins, cet avantage de ne pas commencer par où commencent toutes les histoires de demoiselles: «Comme vous me voyez, monsieur, je suis fille d’un officier supérieur...»
—Les bohémiens, disait Roset, ne sont pas aussi diables qu’ils sont noirs; ceux-là m’accueillirent à merveille. Je n’eus qu’à me présenter: ils se serrent pour moi, et nous voilà partis. Entassés, comme nous étions, sous cette toile, avec le train que menait en roulant la vieille voiture détraquée, il n’y avait guère moyen de causer. Mais aux moindres côtes, on mettait pied à terre; alors, comme par enchantement, sortaient de tous les trous de la boîte trois femmes, un vieux à barbe blanche, un grand garçon de vingt ans, celui qui conduisait, brun comme une datte, et farouche! puis sept ou huit marmots, garçons et filles, en chemise courte et pieds nus, que je n’avais pas aperçus d’abord au milieu des ustensiles et des paquets de linge.
Tout ce monde-là causait et fumait en marchant. On profita d’une montée plus longue que les autres pour me faire raconter ce que je sais de ma naissance, et comment une bohémienne se trouvait ainsi sur la grand’route, en souliers fins, avec une robe à fleurs. Car, si vous vous le rappelez, Jean-des-Figues, interrompit-elle d’un accent de doux reproche, j’avais mis ce jour-là ma belle robe et mes souliers neufs!
Dès les premiers mots de mon récit, le vieux patriarche tendit l’oreille, et quand j’eus dit que je ne me connaissais ni pays, ni père, que je me rappelais seulement avoir voyagé autrefois dans une petite voiture toute pareille qui nous menait, l’hiver du côté de la mer, l’été du côté des montagnes; quand j’eus ajouté qu’un jour à Canteperdrix, les gamins m’avaient jeté des pierres, parce que je m’en revenais de chez le boulanger, tranquille, ma chemise, mon seul vêtement, relevée, avec un pain de trois livres dedans; que ce jour-là, je ne sais pourquoi, j’avais trouvé la voiture partie, et qu’alors je m’étais assise, pleurant à chaudes larmes et mordant à même dans mon pain:
—Béni soit celui qui me rend ma fille! s’écria le patriarche, une main au ciel, et soutenant de l’autre sa vieille pipe qui tremblait. Puis il m’attira sur sa barbe blanche et m’embrassa. Moi je restais silencieuse.
—Fille, nous en voudras-tu de t’avoir ainsi abandonnée? Le temps pressait apparemment cette fois. Tandis que tu achetais du pain, ta mère, Dieu ait son âme, avait enlevé le cheval d’un gendarme. On partit un peu vite, et l’on t’oublia.
Il n’y avait pas à reculer. J’embrasse tout le monde, et me voilà de la famille. Croiriez-vous qu’ils se mirent à m’adorer tous là-dedans! Les marmots, cousins ou frères, car notre parentage était embrouillé, volaient pour moi des raisins et des pêches; Janan, c’est le nom du jeune homme noir, fit constater bien vite qu’il n’était que mon cousin; quant aux trois sorcières, elles me parurent dès le premier jour très-fières de l’honneur que j’allais faire à la tribu avec ma jeunesse et ma robe.
Moi je prenais goût à leur vie. C’est si amusant de courir le pays, suivant les foires et les fêtes, sans s’arrêter jamais, selon l’usage, plus de trois jours au même endroit. D’Italie en Espagne, on n’aurait pas trouvé nos pareils pour acheter à vil prix et revendre très-cher les bêtes aveugles ou borgnes. Janan surtout y excellait, et comme ce garçon m’avait prise en amitié, il voulut que je fusse son élève.
Nous nous en allions tous deux sur les prés et champs de foire; Janan montrait le cheval ou l’âne aux paysans, moi, je me tenais à la bride, et c’était, j’ose le dire, le poste le plus délicat; il s’agissait, vous comprenez, tandis que Janan vantait l’âge, la qualité, et maquignonnait notre marchandise, il s’agissait d’empêcher que personne n’en regardât les yeux de trop près. On essayait bien quelquefois, mais alors sans avoir l’air de rien, je secouais la bride, je faisais danser la bête, je criais, je tournais, je bourdonnais comme une mouche autour de la tête menacée, tant qu’à la fin le pauvre diable d’acquéreur assourdi, vidait ses beaux écus sur l’herbe, et emmenait triomphalement un cheval aveugle chez lui. Nous le rachetions le lendemain pour le revendre encore, pendant trois mois nous ne fîmes qu’acheter et vendre le même cheval.
Une fois pourtant le cheval ne se vendit pas. Janan m’avait donné des distractions, dit Roset en baissant les yeux... Et quand nous fûmes à souper, il me demanda en mariage pour le soir même.
—Pour le soir même, Roset?
—Cela vous étonne, Jean-des-Figues! C’est la coutume chez les bohémiens, mais je vous étonnerais bien davantage, si je vous disais que nous passâmes notre lune de miel, Janan et moi, sous le pont du Gard.
XIX
FIN DE L’HISTOIRE DE ROSET
—Vous vous épousâtes donc?
—Et pas sans peine, reprit-elle. Le beau Janan, tout noir qu’il me parût, était l’espoir de la famille; on avait flairé pour lui chez les Soubeyran un mariage de convenance, et notre amour imprévu venait déranger bien des projets.
Quoique bohémiens de père en fils, les Soubeyran sont riches; ils possèdent, dans leur village de Vinon, une belle maison en pierre froide; ils logent à l’auberge quand ils voyagent, et mènent parfois dans les foires des cordes de quinze à vingt chevaux. Mon père espérait d’eux une forte dot, et parlait déjà de nous vêtir tous de neuf, et de faire revernir la caravane.
Aussi, aux premiers mots que dit Janan de ses projets, ce fut un vacarme:
—Et la Soubeyrane, malheureux! Mais Janan déclara que je lui plaisais, moi, et que la Soubeyrane ne lui plaisait point avec ses cheveux roux et ses façons de demoiselle; que si l’autre avait des écus, nous saurions en gagner à nous deux; qu’enfin on nous voyait décidés à tout, même à nous enlever, et à nous marier devant un prêtre.
Devant un prêtre! en entendant ce blasphème, mon père s’arracha les poils de sa grande barbe, et les vieilles me crièrent leur malédiction en hébreu. Un sabbat d’enfer! mais Janan tenait bon; Janan se promenait de long en large, tranquille, et traînant à chaque jambe une grappe de marmots qui hurlaient de terreur. Enfin, la tempête s’apaisa, et le soir, Jean-des-Figues, je me trouvais mariée.
—Mais Marseille où vous me cherchiez?...
—Oh! je n’oubliais ni Marseille, ni vous. Je me demande pourtant si jamais j’y serais arrivée, sans une bienheureuse aventure qui vint me délivrer tout à la fois de ma nouvelle famille, des chevaux borgnes et de Janan. C’est à la Sainte-Baume que la chose se passa.
Nous étions allés là, notre lune de miel à peine écoulée, et je vous prie de croire qu’elle ne dura guère, car au bout de trois jours nous nous battions comme deux diables sous le pont; nous étions allés là voir s’il n’y aurait pas quelque bon coup à faire pour la fête. Les occasions ne manquent pas; il y vient tous les ans des pèlerins en grand nombre, et des bohémiens autant que de pèlerins. Chacun campe où il peut, autour de grands feux, sur l’herbe; les chevaux, les mulets et les ânes mangent attachés un peu partout, aux arbres, aux rochers, aux brancards des charrettes; les gens écoutent des messes, suivent des processions, ripaillent et boivent, et cela dure ainsi plusieurs jours.
S’il meurt par hasard quelque bête dans l’intervalle, ce sont les bohémiens qui héritent de la peau. Précieuse aubaine! Aussi, de temps immémorial, avions-nous sur ce point l’habitude d’aider un peu à la nature: on se promène, la nuit, innocemment autour des feux, on jette quelques menues branches d’if dans le foin que mangent les bêtes, les bêtes meurent à l’aurore; mais on use de discrétion, car encore ne faudrait-il pas qu’il en mourût trop.
Cette année-là, paraît-il, quelqu’un de nous eut la main pesante, et les montures, un beau matin, se mirent à tomber comme des mouches. On se fâcha, les gendarmes vinrent, arrêtant tout dans la caravane; par bonheur, j’étais dans le bois à ce moment, je vis la bagarre de loin, et l’occasion me sembla bonne de reprendre le chemin de Marseille.
—Enfin!... soupira Jean-des-Figues.
—Nous partîmes donc, continua Roset.
—Comment cela, Roset, vous partîtes?
—Il faut vous dire, répondit l’enfant devenue toute rouge, que je n’étais pas seule dans les bois. Il y avait aussi Jourian Soubeyran, un ami de mon mari et le propre frère de celle qu’on avait voulu lui faire épouser. A Marseille, Jourian me perdit. Je me mis alors à vous chercher, Jean-des-Figues, et tout en vous cherchant je fis la rencontre de deux matelots qui voulurent m’embarquer avec eux, puis d’un Bédouin, puis d’un Chinois, car il y a là-bas toute sorte de monde, et puis encore d’un gros fabricant de sucre, estimé dans son quartier, et gros, et bon, qui commença par me promettre des bijoux et finit par me vendre, comme si Marseille était en Turquie! à un vieux pirate grec retiré des affaires et qui ressemblait au Père éternel.
—Vous vendre..., le brigand!
—Oh! je ne lui en veux pas, dit ingénument Roset, car avec le vieux Grec je me trouvai bien heureuse. C’est lui qui me donna mes chemisettes, ma robe d’or. Nous habitions une petite maison, près de la mer, au Roucas blanc, sur le chemin de la Corniche. En ce temps-là, Jean-des-Figues, j’allais en voiture tous les jours...
Par malheur, mon maître avait chez lui un petit Turc méchant comme une femme, qui lui allumait sa pipe et lui retirait ses pantoufles. Croiriez-vous que le petit Turc devint jaloux de moi! J’ignore bien pourquoi, par exemple. Il déchirait mes robes, il me battait et faisait au capitaine des scènes d’enfer. La vie devint bientôt impossible; enfin, le pauvre vieil homme, un beau soir, me glissa une bourse dans la main et me mit à la porte de chez lui, en pleurant sur sa belle barbe. Il me fit peine, je l’embrassai. Ce monstre de Turc riait au balcon.
J’entre au café en sortant de là, je lis dans un journal que vous êtes à Paris, Jean-des-Figues. Je pars avec le costume que j’ai et qui n’étonnait personne à Marseille. Tout le long de la route, le peuple pour me voir s’assemble aux gares. J’arrive à Paris, les gamins me suivent. Je me jette effrayée dans une voiture; comme nous sommes en plein carnaval, le cocher, sans rien lui dire, me conduit au bal tout droit, me prenant pour un masque; et j’y étais encore, il y a deux jours, en train de rire avec des étudiants, quand je rencontrai ce brave garçon de Nivoulas qui me promit de me rendre heureuse.
—O mon premier amour! soupirait Jean-des-Figues.
—Que d’aventures en plein XIXᵉ siècle! s’écriait Nivoulas émerveillé.
XX
ET NIVOULAS...?
Il m’arriva une fois, quand j’étais petit, de rester trois saisons sans manger de pastèque. La pastèque? j’en avais oublié le goût, et je ne sais pourquoi, il me semblait que je ne l’aimais plus. Un jour, cependant, que mon père en ouvrait une, le cri du couteau sur l’écorce verte me tenta, je ne pus me retenir de tremper mes lèvres dans cette chair tremblante et rose comme un sorbet à la fraise, et quand j’en sentis la glace sucrée fondre sous ma langue et ruisseler le long de mes dents, alors, tout étonné de mon plaisir:—Fallait-il être bête! m’écriai-je.
Pour Roset, il en fut de même; à cette différence près que Roset, comme je l’ai dit, aurait rappelé plutôt une belle pêche brune qu’une pastèque. J’avais oublié le goût qu’elle avait, positivement. Aussi, quand je sentis ses bras passés autour de mon cou et ses embrassades ingénues, le souvenir du baiser pris sous l’amandier me revint, et je me trouvai bête, mais bête plus que je ne saurais dire.
Heureusement, quatorze ou quinze mois de vie parisienne m’avaient donné sur l’amour auquel je ne croyais plus, et sur les femmes au charme de qui je croyais toujours, des idées commodes et larges. Je songeai au jour où Roset criait de si bon cœur: «O l’ensoleillé! O Jean-des-Figues!» en me jetant des pierres du haut de son mur, et pour éviter cette fois pareille avanie, j’eus soin de lui offrir le bras en partant. Nivoulas pâlit...
—Seriez-vous jaloux de Roset? lui dis-je.
—Oh! non, quelle bêtise!... répondit-il d’une voix étranglée et s’efforçant de sourire.
Brave Nivoulas! N’ai-je pas plus tard fait comme lui, et pour la même mademoiselle Roset? Oui, plus tard, bien des fois des amis m’ont demandé en la montrant:—Est-ce que par hasard tu serais jaloux d’elle, Jean-des-Figues? Et je leur répondais: Quelle bêtise!... Mais à ce moment je n’osais pas me regarder dans les glaces, de peur d’y voir flotter sur mes lèvres le pâle et lamentable sourire de Nivoulas.
Roset eut comme moi pitié de ce sourire, nous nous comprîmes d’un regard. Elle retourna auprès de Nivoulas rendu à la joie; moi je partis seul, un peu triste, et fier aussi du sacrifice que je venais d’accomplir. Hélas! ma vertu comptait sans les malices de la destinée.
Certes, pour rien au monde je n’aurais voulu faire à Nivoulas cette douleur de lui ravir sa maîtresse. Mais aussi, je vous le demande, quelle fatalité me conduisit au bal, je ne sais plus le bal que c’était, la nuit de la mi-carême, et par quel hasard singulier rencontrai-je d’abord, épingle d’or dans un tas de paille, le bonnet à grelots d’une mignonne Folie rouge, au milieu des toquets sans nombre, des chapeaux pointus, des casques, des perruques et des cornettes qui bariolaient ce soir-là de leurs couleurs et de leur vacarme les loges et les corridors.
La Folie rouge avait pris mon bras et me regardait sans rien dire. En voyant rire ses dents blanches sous la dentelle, et frémir ses beaux yeux aussi noirs que le velours du loup, je me sentis au cœur une émotion agréable, et de vagues soupçons me coururent dans le cerveau.—Qui diable ce peut-il être? pensai-je. Mais grâce à l’inconsciente duplicité des amoureux, j’arrêtai court mes inductions et préférai ne pas me répondre.
La Folie paraissait s’amuser beaucoup de mon embarras. Moi, je la promenais avec la comique gravité des gens qui promènent une Folie. Enfin elle se décide à parler:
—Si nous allions souper? dit-elle.
Oh! pour le coup, j’eus envie de m’enfuir, car, si bien qu’on la déguisât, j’avais cru reconnaître cette voix. Mais la Folie avait une si jolie façon de rire et de regarder en dessous, son bras menu serrait si fort, et sa tête semant à chaque éclat de rire, sur son cou brun et sur sa collerette, la fine poudre d’or dont sa chevelure était poudrée, faisait frissonner si doucement l’épi de grelots à la cime du bonnet phrygien.
Bah! me dis-je, puisqu’elle est masquée... Suis-je obligé, après tout, de savoir qui habite dans ce pourpoint, de qui sont ces yeux noirs et comment ce joli pied se nomme! Au seul bruit des grelots d’argent mes projets de vertu s’étaient envolés.
Demi-heure plus tard, chez un restaurateur de nuit fort modeste (on n’était pas riche, que voulez-vous?), dans un de ces petits salons tendus de papier tabac d’Espagne, en prévision de la fumée des cigares, et sur un de ces sophas peints en rouge, afin, j’imagine, qu’ils ne rougissent de rien; tandis que la bisque traditionnelle embaumait, nous nous jurions, la Folie et moi, un amour à jamais, selon l’usage. La Folie gardait son loup, j’avais la conscience tranquille.
Mais, tout d’un coup, l’ardeur de nos serments fait tomber le bouquet de grelots; je veux le remettre à sa place, mes doigts rencontrent un nœud de ruban, le loup se détache... Miséricorde!
—Et Nivoulas? s’écriait en cachant dans ses mains sa malicieuse figure inondée de larmes, Roset, car c’était Roset, prise de subits remords.
XXI
L’HOTEL DE SAINT-ADAMASTOR
Nivoulas fut heureux trois semaines.
—Je ne sais pas, me disait-il, ce qui se passe dans l’âme de Roset depuis la mi-carême. Capricieuse et sauvage comme elle était, là voilà devenue tout à coup la plus douce, la plus caressante du monde. Un vrai petit faucon changé en tourterelle! Et Nivoulas radieux me serrait la main.
C’est à l’hôtel de Saint-Adamastor que Nivoulas logea nos communes amours, et franchement je n’aurais pas fait un choix plus à mon goût si j’avais choisi moi-même.
La réputation de l’hôtel datait de loin, il était célèbre déjà du temps de Louis le Bien-Aimé pour l’obligeante hospitalité qu’y offrait alors à la belle jeunesse des deux sexes, madame Aurore de Saint-Adamastor, veuve d’un colonel des armées du roi, tué au siége de Berg-op-Zoom; et dans le grand salon jaune qu’on montrait encore, Jeanne Vaubernier, en compagnie des jeunes débauchés du temps, avait taillé le pharaon de la main gauche, de cette main gauche adorable qui, plus tard, devait si galamment porter son sceptre royal de folle avoine.
La révolution passa sur l’hôtel sans trop en changer le caractère. La fille, puis la petite-fille de madame Aurore reprirent, il est vrai, le nom bourgeois de mademoiselle Ouff, qui d’ailleurs convenait on ne peut mieux à leur taille en boule et à leur asthme héréditaire; le nom d’Hostel de Saint-Adamastor, aristocratiquement inscrit autrefois, autour d’un écusson, sur une étroite plaque d’ardoise, s’étala désormais en lettres d’or d’un pied, le long d’une interminable enseigne; les boudoirs, les salons et les cabinets de jeu se transformèrent insensiblement en chambres garnies et en salons de table d’hôte; mais ils gardèrent leurs boiseries gris-perle et blanc, leurs trumeaux de Watteau, leurs plafonds à moulures; et maintenant, comme au temps jadis, les mignonnes émules de Manon et de Jeanne Vaubernier remplissaient le vieil hôtel de disputes et d’éclats de rire, se faisant tout le jour des visites de voisine, traînant leurs pantoufles par les corridors et passant le temps à s’essayer des bijoux faux devant les glaces.
Ce bizarre séjour me séduisit avec son vague parfum d’ambre, qui semblait une odeur restée d’autrefois dans les rideaux, et son petit jardin plein de buis taillés et de merles, qui me rappelait, malgré l’hiver, les charmilles de madame de Pompadour et le paravent de M. Antoine. Seulement, madame de Pompadour ce n’était plus mademoiselle Reine essuyant ses beaux yeux au clair de lune; madame de Pompadour s’appelait Roset, portait des bas à jour et fumait des cigarettes. Jean-des-Figues, vous le voyez, avait fait des progrès sensibles dans sa façon de comprendre le XVIIIᵉ siècle et l’amour!
Nivoulas ne soupçonnait rien. Il oubliait son roman et s’énervait dans cette Capoue. Cependant quelques nuages, la chose me chagrina pour lui, apparaissaient dans notre ciel trop bleu: Roset s’ennuyait.
En arrivant, Roset s’était trouvée très-heureuse. Les amusements du cénacle, un peu de champagne à la table d’hôte, Robinson, les spectacles, quelques bals d’étudiants et d’artistes, l’entrée au café surtout, cette fameuse entrée qui préoccupe chaque fois les ingénues de la vie galante autant qu’une actrice son rôle nouveau, tout cela, et moi un peu aussi, j’imagine, parut d’abord à la pauvre enfant le comble du bonheur et de la grande vie.
Mais l’esprit n’est pas long à venir aux filles, surtout quand on les loge à l’hôtel Adamastor, et les voisines de Roset, quoique jeunes, n’avaient plus, tant s’en faut, sa charmante naïveté.
Encore assez près des années de candeur pour aimer un peu les honnêtes garçons, peintres ou premiers clercs qui habitaient l’hôtel avec elles, mais travaillées déjà d’ambitions secrètes, corrompues par les sottes lectures, rêvant d’être à leur tour une de ces grandes courtisanes perverses qu’elles avaient vu de loin passer au bois ou aux courses et dont le roman et le théâtre leur présentaient sans cesse l’idéal, elles affectaient l’air positif et froid des filles à la mode, adoraient le fiacre par envie du huit ressorts, parlaient couramment louis, obligations et parures, quoiqu’elles n’en eussent aperçu jamais qu’à la vitrine des joailliers et derrière les grilles des changeurs, et prenaient des airs à la Marco pour se draper, avec le plus beau sang-froid du monde, dans un châle quadrillé de quatorze francs.
Ces demoiselles eurent bientôt fait d’entreprendre l’éducation de Roset; Mario surtout, une Parisienne petite et pâle, éclose, par je ne sais quel miracle, comme une violette blanche sans parfum, entre deux pavés du faubourg. Roset ne pouvait plus se passer de Mario, mademoiselle Mario me jetait des regards qui me faisaient songer au petit Turc et à ses bizarres jalousies, je sentais venir un malheur.
—Que ferais-tu, Jean-des-Figues, si je te quittais? me demanda Roset un beau jour.
Jean-des-Figues répond par je ne sais quelle impertinence cavalière, bien loin, certes, de sa pensée; mais son rôle de sceptique le voulait ainsi.
—Oh! j’en étais sûre que tu ne me pleurerais seulement pas, fait Roset moitié avec dépit et moitié avec joie, puis d’un ton de voix attristé:
—C’est ce pauvre Nivoulas qui serait malheureux!
Le soir, Roset vint me trouver au café, en grande toilette. Elle ne voulut pas s’arrêter, Mario l’attendait dans une voiture. Elle avait l’air ému, indécis; elle me prit la main, balbutia quelques mots; puis, en fin de compte, m’embrassa; et, comme ma mine étonnée semblait lui demander raison de ce public élan de tendresse:
—Va consoler Nivoulas, imbécile! me dit-elle à l’oreille en s’enfuyant.
XXII
LE CORSET ROSE
C’est un singulier phénomène, ce double aspect que prennent les choses selon qu’en les voyant on est heureux ou malheureux. Pour moi, depuis cette nuit, il y a deux hôtels de Saint-Adamastor au monde: l’un rose et blanc comme ses dessus de porte fanés, avec Nivoulas radieux et le large escalier à rampe ouvragée, échelle de Jacob que montent et descendent tout le long du jour des théories d’anges déchus en long peignoir; et l’autre où Roset n’est plus, un hôtel de Saint-Adamastor douteux et sombre, gardé par mademoiselle Ouff qui grommelle, quand je lui demande Roset, je ne sais quoi dans une quinte; un hôtel où je me retrouve seul par ma faute, sans savoir s’il faut pleurer ou rire, et n’ayant personne, non, personne et pas même moi, à qui confier ma douleur.
—Va consoler Nivoulas, imbécile!... et je venais le consoler quand j’aurais eu tant besoin d’être consolé moi-même.
Nivoulas attendait sur le palier. Depuis une heure il savait la nouvelle, et il n’entrait pas, essayant toujours d’espérer. Sa faiblesse me fit sourire. Cependant, chose singulière, la clef tremblait dans ma main en cherchant la serrure:
—Mais vois donc, Nivoulas, disais-je, vois donc ce que c’est que d’être nerveux!
Quel spectacle quand nous eûmes ouvert! Le lit défait, la chambre vide, et çà et là, par terre, sur les chaises, un éventail, des gants déchirés, une robe, que Roset avait laissés en s’envolant, comme un oiseau ses plumes aux barreaux de la volière. Du coup qu’il en reçut, Nivoulas alla s’asseoir dans un coin. Nivoulas s’asseyait toujours quand il était triste, c’était sa façon de pleurer.
—Dressons-nous, Nivoulas, et soyons homme!... Mais Nivoulas ne bougeait pas.
—Regarde-moi, Nivoulas, est-ce que je m’assieds, est-ce que je pleure? Dieu sait pourtant si Jean-des-Figues!... Poussé par cette manie de confidences qui possède les amoureux, j’allais tout dévoiler sans y prendre garde. Déjà Nivoulas, inquiet, relevait la tête à mes paroles et commençait à développer sa longue taille; mais je m’arrêtai à temps, je changeai mon discours, et racontant à Nivoulas ma belle passion de Canteperdrix, lui étalant avec ingénuité mes cicatrices imaginaires:
—Guéris-toi, Nivoulas, guéris-toi de Roset, comme je me suis guéri de Reine; mais fais mieux que Brutus, et n’attends pas une blessure mortelle pour reconnaître que l’amour n’est qu’un nom comme la vertu!
Je disais cela avec des gestes magnifiques, et je me cambrais plus fier que jamais dans le scepticisme en papier d’argent dont je m’étais fait une cuirasse.
Par malheur, au beau de mon discours, n’aperçois-je pas un corset de Roset sur le coin du lit?
Oh! le charmant écrin à renfermer la plus adorable des poitrines! Figurez-vous un mignon corset de satin rose taillé en cœur derrière et devant, haut de deux doigts sur les côtés comme une ceinture; un galant corset, corset adolescent, corset de luxe et de parade, un de ces corsets qui font rire et qui n’ont d’autre utilité au monde que de rappeler tout de suite qu’on pourrait très-bien se passer d’eux!
Pour une goutte de plus le vase déborde, et Jean-des-Figues, à ce moment, était un vase plein de larmes. Que voulez-vous, c’est bête à dire; mais en reconnaissant près du sein gauche, dans la soie, une imperceptible éraillure, cela me produisit un drôle d’effet; il me revint une foule de choses: que cette éraillure était de la veille, que Roset riait beaucoup, que la soie rose avait un peu craqué... alors toute ma douleur éclata.
—Regarde, Nivoulas, regarde ce corset! m’écriai-je; et disant cela je le serrais, je le pétrissais dans mes mains avec autant de rage que d’amour. Regarde ce corset! et dis-moi s’il n’y aurait pas folie à vouloir trouver fidèle la demoiselle qui habitait dedans.
Nos bons aïeux n’y mettaient pas tant de malice. Crois-tu qu’ils riraient, Nivoulas, s’ils voyaient nos larmes, ceux qui venaient ici, il y a cent ans, faire sauter les belles filles! Mais nous vivons, nous autres, dans un siècle de prud’homie, et malgré nos affectations de scepticisme, nous prenons tout au sérieux, tout, hélas! et même Roset. Fils de Werther et arrière-neveux de Faublas, pétris à dose égale de corruption et de passion naïve, nous nous rendons amoureux du premier joli petit nez qui passe, surtout s’il est frotté de poudre de riz! Du pur Faublas, tu vois... Puis, ce joli nez une fois trouvé, nous le voudrions vertueux, fidèle, des choses inouïes! C’est Werther cela, un Werther farouche et ridicule qui souffre, qui déclame, qui appelle griffes les ongles roses des Parisiennes et s’imagine que le sang des cœurs rougit leurs lèvres quand elles sont simplement frottées d’un soupçon de carmin.
Donc, Nivoulas, si tu es Werther, cherche-toi une blonde en corset lacé qui sache tailler les tartines; mais c’est trop comique à la fin; oui, je te le dis, c’est trop comique de rêver le cœur de Lolotte sous le corset en satin rose de mademoiselle Roset.
Là-dessus je fondis en larmes. Nivoulas, qui ne s’était jamais vu consoler de la façon, commençait à me croire fou et témoignait quelque inquiétude. Il ne voulut pas me quitter de la nuit.—Tu es trop agité pour rester seul, me disait-il, couche-toi dans le lit, moi je dormirai sur le sopha... Je me mis au lit, discourant toujours. J’étais très-éloquent, Nivoulas m’écoutait d’un air fort attentif en apparence, mais il profitait de mes moments de calme pour me préparer de l’eau sucrée et me verser dans mon verre troublé par la poudre flottante du sucre quelques gouttes de bon cognac réconfortant. Ce manège dura toute la nuit. Au petit jour, grâce à mon éloquence, Nivoulas était complètement consolé.
Mais voyez-vous ce brave Jean-des-Figues au milieu du lit, le dos dans les coussins, son bonnet de coton droit sur une forêt de cheveux noirs, Jean-des-Figues inspiré, gesticulant, byronisant, ironisant, répandant à pleines mains sur Nivoulas épouvanté des préceptes d’amour à faire reculer Don Juan en personne, tandis que de grosses larmes furtives descendent le long de ses joues et vont bien vite se cacher dans les poils follets de sa barbe, et qu’il presse sur son cœur, sur ses lèvres—ne lui demandez pas pourquoi—le corset tiède encore et suavement embaumé de cette Roset qu’il n’aime pas, oh! qu’il n’a jamais aimée, je vous jure!
XXIII
AMÈRE DÉRISION
Pour m’étourdir et me cacher à moi-même l’évidence d’une passion qui m’humiliait, je repris de plus belle le cours de mes déportements. En avant les Syriennes, les Nubiennes, les Malabraises! en avant! en avant la danse à travers le féerique Alhambra où Jean-des-Figues, assis, corrige ses épreuves! Seulement, prenez garde, mesdemoiselles, quand votre ronde passera sous la fenêtre en tabatière, car les plafonds sont bas aux palais de la rue Monsieur-le-Prince, et vous pourriez vous cogner le front.
Mais mon pauvre petit volume ne suffisait déjà plus à contenir le flot grossissant de mes désirs. On n’avait pas achevé de l’imprimer que je m’attelais à une autre œuvre, en prose enragée cette fois! C’était ma propre histoire, idéalisée décemment. Jean-des-Figues y faisait le personnage d’un jeune homme riche comme Crésus, beau comme la nuit, qui, désabusé de l’amour et vieux avant l’âge, s’entourait, à Paris, des inventions les plus raffinées du luxe, des arts et du plaisir, et finissait par s’éteindre, sans regrets, ainsi qu’un dieu mortel, dans la Caprée en miniature qu’il s’était fait bâtir aux Batignolles.
Le fond psychologique de mon Étude laissait peut-être quelque chose à désirer, mais que le cadre en était beau! Donnant, cette fois, libre carrière à ma fantaisie, j’avais prodigué, du haut en bas, l’or, les diamants et les étoffes à pleines mains, ce qui d’ailleurs ne me coûtait rien. Des fleurs partout, des eaux, des tableaux, des marbres! Et le pavillon où mon héros logeait ses favorites, comme il s’y trouvait décrit amoureusement jusqu’en ses plus intimes recoins, avec l’insistance minutieuse et douloureuse d’un moine maigre s’échauffant le cerveau entre les murs de sa cellule à faire tenir le paradis sur un petit carré de vélin!
Cette comparaison est même très-juste, car ma pension se trouvant dévorée en herbe et pour longtemps par mes libéralités à Roset et les frais d’impression du volume, je déjeunais de deux sous de lait et d’un petit pain, le jour où Paris vit s’épanouir somptueusement à la vitrine des libraires MES ORGIES, LIVRE DE VERS, par Jean-des-Figues, avec son beau titre rouge et noir, sa préface abracadabrante, et l’eau-forte d’en-tête, composition imprégnée d’un mystérieux symbolisme qui représentait l’auteur, tout nu, au milieu de panthères et de lionnes ornées de lourds joyaux et portant des colliers de femme autour des reins.
J’en adressai le premier exemplaire à Canteperdrix avec une insidieuse dédicace accompagnée d’un appel de fonds, et j’attendis la réponse assez piteusement, malgré les articles, les lectures et le bruit que faisait mon livre autour du café que nous fréquentions. On a beau l’orner de rubans aux couleurs joyeuses, comme nous disait Bargiban, la queue du diable, c’est toujours la queue du diable quand on la tire!
Enfin, une lettre arriva: