—Vraiment!
—Oui! j'attends que vous me disiez comment vous l'avez reconnu, pourquoi vous étiez à rôder autour de notre fazenda dans les forêts d'Iquitos, pourquoi vous l'attendiez à Tabatinga?…
—Eh bien! il me semble que rien n'est plus clair! répondit Torrès en ricanant. Je l'ai attendu pour m'embarquer sur sa jangada, et je me suis embarqué dans l'intention de lui faire une proposition très simple… qu'il a peut-être eu tort de rejeter!»
À ces mots, Manoel ne put se retenir. La figure pâle, l'oeil en feu, il marcha sur Torrès. Benito, voulant épuiser tous les moyens de conciliation, s'interposa entre l'aventurier et lui. «Contiens-toi, Manoel, dit-il. Je me contiens bien, moi!» Puis reprenant: «En effet, Torrès, je sais quelles sont les raisons qui vous ont fait prendre passage à bord de la jangada. Possesseur d'un secret qui vous a été livré sans doute, vous avez voulu faire oeuvre de chantage! Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit maintenant.
—Et de quoi?
—Je veux savoir comment vous avez pu reconnaître Joam Dacosta dans le fazender d'Iquitos!
—Comment j'ai pu le reconnaître! répondit Torrès, ce sont mes affaires, cela, et je n'éprouve pas le besoin de vous les raconter! L'important, c'est que je ne me sois pas trompé, lorsque j'ai dénoncé en lui le véritable auteur du crime de Tijuco!
—Vous me direz!… s'écria Benito, qui commençait à perdre la possession de lui-même.
—Je ne dirai rien! riposta Torrès. Ah! Joam Dacosta a repoussé mes propositions! Il a refusé de m'admettre dans sa famille! Eh bien! maintenant que son secret est connu, qu'il est arrêté, c'est moi qui refuserai d'entrer dans sa famille, la famille d'un voleur, d'un assassin, d'un condamné que le gibet attend!
—Misérable!» s'écria Benito, qui, a son tour, tira une manchetta de sa ceinture et se mit sur l'offensive. Manoel et Fragoso, par un mouvement identique, s'étaient aussi rapidement armés. «Trois contre un! dit Torrès.
Non! Un contre un! répondit Benito.
—Vraiment! J'aurais plutôt cru à un assassinat de la part du fils d'un assassin!
—Torrès! s'écria Benito, défends-toi, ou je te tue comme un chien enragé!
—Enragé, soit! répondit Torrès. Mais je mords, Benito Dacosta, et gare aux morsures!» Puis, ramenant à lui sa manchetta, il se mit en garde, prêt à s'élancer sur son adversaire.
Benito avait reculé de quelques pas.
«Torrès, dit-il, en reprenant tout le sang-froid qu'il avait un instant perdu, vous étiez l'hôte de mon père, vous l'avez menacé, vous l'avez trahi, vous l'avez dénoncé, vous avez accusé un innocent, et, avec l'aide de Dieu, je vais vous tuer!»
Le plus insolent sourire s'ébaucha sur les lèvres de Torrès. Peut-être ce misérable eut-il, en ce moment, la pensée d'empêcher tout combat entre Benito et lui, et il le pouvait. En effet, il avait compris que Joam Dacosta n'avait rien dit de ce document qui renfermait la preuve matérielle de son innocence.
Or, en révélant à Benito que lui, Torrès, possédait cette preuve, il l'eût à l'instant désarmé. Mais, outre qu'il voulait attendre au dernier moment, sans doute afin de tirer un meilleur prix de ce document, le souvenir des insultantes paroles du jeune homme, la haine qu'il portait à tous les siens, lui fit oublier même son intérêt.
D'ailleurs, très accoutumé au maniement de la manchetta, dont il avait souvent eu l'occasion de se servir, l'aventurier était robuste, souple, adroit. Donc, contre un adversaire, âgé de vingt ans à peine, qui ne pouvait avoir ni sa force ni son adresse, les chances étaient pour lui.
Aussi Manoel, dans un dernier effort, voulut-il insister pour se battre à la place de Benito.
«Non, Manoel, répondit froidement le jeune homme, c'est à moi seul de venger mon père, et, comme il faut que tout ici se passe dans les règles, tu seras mon témoin!
Benito!…
—Quant à vous, Fragoso, vous ne me refuserez pas si je vous prie de servir de témoin à cet homme?
—Soit, répondit Fragoso, quoiqu'il n'y ait aucun honneur à cela! —Moi, sans tant de cérémonies, ajouta-t-il, je l'aurais tout bonnement tué comme une bête fauve!»
L'endroit où le combat allait avoir lieu était une berge plate, qui mesurait environ quarante pas de largeur et dominait l'Amazone d'une quinzaine de pieds. Elle était coupée à pic, par conséquent très accore. À sa partie inférieure, le fleuve coulait lentement, en baignant les paquets de roseaux qui hérissaient sa base.
Il n'y avait donc que peu de marge dans le sens de la largeur de cette berge, et celui des deux adversaires qui céderait serait bien vite acculé à l'abîme.
Le signal donné par Manoel, Torrès et Benito marchèrent l'un sur l'autre. Benito se possédait alors entièrement. Défenseur d'une sainte cause, son sang-froid l'emportait, et de beaucoup, sur celui de Torrès, dont la conscience, si insensible, si endurcie qu'elle fût, devait en ce moment troubler le regard.
Lorsque tous deux se furent rejoints, le premier coup fut porté par Benito. Torrès le para. Les deux adversaires reculèrent alors; mais, presque aussitôt, ils revenaient l'un sur l'autre, ils se saisissaient de la main gauche à l'épaule… Ils ne devaient plus se lâcher.
Torrès, plus vigoureux, lança latéralement un coup de sa manchetta, que Benito ne put entièrement esquiver. Son flanc droit fut atteint, et l'étoffe de son poncho se rougit de sang. Mais il riposta vivement et blessa légèrement Torrès à la main.
Divers coups furent alors échangés sans qu'aucun fût décisif. Le regard de Benito, toujours silencieux, plongeait dans les yeux de Torrès, comme une lame qui s'enfonce jusqu'au coeur. Visiblement, le misérable commençait à se démonter. Il recula donc peu à peu, poussé par cet implacable justicier, qui était plus décidé à prendre la vie du dénonciateur de son père qu'à défendre la sienne. Frapper, c'était tout ce que voulait Benito, lorsque l'autre ne cherchait déjà plus qu'à parer ses coups.
Bientôt Torrès se vit acculé à la lisière même de la berge, en un endroit où, légèrement évidée, elle surplombait le fleuve. Il comprit le danger, il voulut reprendre l'offensive et regagner le terrain perdu… Son trouble s'accroissait, son regard livide s'éteignait sous ses paupières… Il dut enfin se courber sous le bras qui le menaçait.
«Meurs donc!» cria Benito.
Le coup fut porté en pleine poitrine, mais la pointe de la manchetta s'émoussa sur un corps dur, caché sous le poncho de Torrès.
Benito redoubla son attaque. Torrès, dont la riposte n'avait pas atteint son adversaire, se sentit perdu. Il fut encore obligé de reculer. Alors il voulut crier… crier que la vie de Joam Dacosta était attachée à la sienne!… Il n'en eut pas le temps.
Un second coup de la manchetta s'enfonça, cette fois, jusqu'au coeur de l'aventurier. Il tomba en arrière, et, le sol lui manquant soudain, il fut précipité en dehors de la berge. Une dernière fois ses mains se raccrochèrent convulsivement à une touffe de roseaux, mais elles ne purent l'y retenir… Il disparut sous les eaux du fleuve. Benito était appuyé sur l'épaule de Manoel; Fragoso lui serrait les mains. Il ne voulut même pas donner à ses compagnons le temps de panser sa blessure, qui était légère.
«À la jangada, dit-il, à la jangada! Manoel et Fragoso, sous l'empire d'une émotion profonde, le suivirent sans ajouter une parole.
Un quart d'heure après, tous trois arrivaient près de la berge à laquelle la jangada était amarrée. Benito et Manoel se précipitaient dans la chambre de Yaquita et de Minha, et ils les mettaient toutes deux au courant de ce qui venait de se passer.
«Mon fils! mon frère!»
Ces cris étaient partis à la fois.
—À la prison!… dit Benito.
—Oui!… viens!… viens!…» répondit Yaquita.
Benito, suivi de Manoel, entraîna sa mère. Tous trois débarquèrent, se dirigèrent vers Manao, et, une demi-heure plus tard, ils arrivaient devant la prison de la ville. Sur l'ordre qui avait été préalablement donné par le juge Jarriquez, on les introduisit immédiatement et ils furent conduits à la chambre occupée par le prisonnier.
La porte s'ouvrit. Joam Dacosta vit entrer sa femme, son fils et
Manoel. «Ah! Joam, mon Joam! s'écria Yaquita.
Yaquita! ma femme! mes enfants! répondit le prisonnier, qui leur ouvrit ses bras et les pressa sur son coeur.
—Mon Joam innocent!
—Innocent et vengé!… s'écria Benito.
—Vengé! Que veux-tu dire?
Torrès est mort, mon père, et mort de ma main!» Ses mains se raccrochèrent convulsivement. «Mort!… Torrès!… mort!… s'écria Joam Dacosta. Ah! mon fils!… tu m'as perdu!»
CHAPITRE SEPTIÈME RÉSOLUTIONS
Quelques heures plus tard, toute la famille, revenue à la jangada, était réunie dans la salle commune. Tous étaient là,—moins ce juste qu'un dernier coup venait de frapper!
Benito, atterré, s'accusait d'avoir perdu son père. Sans les supplications de Yaquita, de sa soeur, du padre Passanha, de Manoel, le malheureux jeune homme se serait peut-être porté, dans les premiers moments de son désespoir, à quelque extrémité sur lui-même. Mais on ne l'avait pas perdu de vue, on ne l'avait pas laissé seul. Et pourtant, quelle plus noble conduite que la sienne! N'était-ce pas une légitime vengeance qu'il avait exercée contre le dénonciateur de son père!
Ah! pourquoi Joam Dacosta n'avait-il pas tout dit avant de quitter la jangada! Pourquoi avait-il voulu se réserver de ne parler qu'au juge de cette preuve matérielle de sa non-culpabilité! Pourquoi, dans son entretien avec Manoel, après l'expulsion de Torrès, s'était-il tu sur ce document que l'aventurier prétendait avoir entre les mains! Mais, après tout, quelle foi devait-il ajouter à ce que lui avait dit Torrès? Pouvait-il être certain qu'un tel document fut en la possession de ce misérable?
Quoi qu'il en soit, la famille savait tout maintenant, et de la bouche même de Joam Dacosta. Elle savait qu'au dire de Torrès, la preuve de l'innocence du condamné de Tijuco existait réellement! que ce document avait été écrit de la main même de l'auteur de l'attentat; que ce criminel, pris de remords, au moment de mourir, l'avait remis à son compagnon Torrès, et que celui-ci, au lieu de remplir les volontés du mourant, avait fait de la remise de ce document une affaire de chantage!… Mais elle savait aussi que Torrès venait de succomber dans ce duel, que son corps s'était englouti dans les eaux de l'Amazone, et qu'il était mort, sans même avoir prononcé le nom du vrai coupable!
À moins d'un miracle, Joam Dacosta, maintenant, devait être considéré comme irrémissiblement perdu. La mort du juge Ribeiro, d'une part, la mort de Torrès de l'autre, c'était là un double coup dont il ne pourrait se relever!
Il convient de dire ici que l'opinion publique à Manao, injustement passionnée comme toujours, était toute contre le prisonnier. L'arrestation si inattendue de Joam Dacosta remettait en mémoire cet horrible attentat de Tijuco, oublié depuis vingt-trois ans. Le procès du jeune employé des mines de l'arrayal diamantin, sa condamnation à la peine capitale, son évasion, quelques heures avant le supplice, tout fut donc repris, fouillé, commenté. Un article, qui venait de paraître dans l'O Diario d'o Grand Para, le plus répandu des journaux de cette région, après avoir relaté toutes les circonstances du crime, était manifestement hostile au prisonnier. Pourquoi aurait-on cru à l'innocence de Joam Dacosta, lorsqu'on ignorait tout ce que savaient les siens,—ce qu'ils étaient seuls à savoir!
Aussi la population de Manao fut-elle instantanément surexcitée. La tourbe des Indiens et des noirs, aveuglée follement, ne tarda pas à affluer autour de la prison, en poussant des cris de mort. Dans ce pays des deux Amériques, dont l'une voit trop souvent s'appliquer les odieuses exécutions de la loi de Lynch, la foule a vite fait de se livrer à ses instincts cruels, et l'on pouvait craindre qu'en cette occasion elle ne voulût faire justice de ses propres mains!
Quelle triste nuit pour les passagers de la fazenda! Maîtres et serviteurs avaient été frappés de ce coup! Ce personnel de la fazenda, n'était-ce pas les membres d'une même famille? Tous, d'ailleurs, voulurent veiller pour la sûreté de Yaquita et des siens. Il y avait sur la rive du rio Negro une incessante allée et venue d'indigènes, évidemment surexcités par l'arrestation de Joam Dacosta, et qui sait à quels excès ces gens, à demi barbares, auraient pu se porter!
La nuit se passa, cependant, sans qu'aucune démonstration fût faite contre la jangada.
Le lendemain, 26 août, dès le lever du soleil, Manoel et Fragoso, qui n'avaient pas quitté Benito d'un instant pendant cette nuit d'angoisses, tentèrent de l'arracher à son désespoir. Après l'avoir emmené à l'écart, ils lui firent comprendre qu'il n'y avait plus un moment à perdre, qu'il fallait se décider à agir.
«Benito, dit Manoel, reprends possession de toi-même, redeviens un homme, redeviens un fils!
Mon père! s'écria Benito, je l'ai tué!…
—Non, répondit Manoel, et avec l'aide du ciel, il est possible que tout ne soit pas perdu!
—Écoutez-nous, monsieur Benito», dit Fragoso. Le jeune homme, passant la main sur ses yeux, fit un violent effort sur lui-même.
«Benito, reprit Manoel, Torrès n'a jamais rien dit qui puisse nous mettre sur la trace de son passé. Nous ne pouvons donc savoir quel est l'auteur du crime de Tijuco, ni dans quelles conditions il l'a commis. Chercher de ce côté, ce serait perdre notre temps!
Et le temps nous presse! ajouta Fragoso.
—D'ailleurs, dit Manoel, lors même que nous parviendrions à découvrir quel a été ce compagnon de Torrès, il est mort, et il ne pourrait témoigner de l'innocence de Joam Dacosta. Mais il n'en est pas moins certain que la preuve de cette innocence existe, et il n'y a pas lieu de douter de l'existence d'un document, puisque Torrès venait en faire l'objet d'un marché. Il l'a dit lui-même. Ce document, c'est un aveu entièrement écrit de la main du coupable, qui rapporte l'attentat jusque dans ses plus petits détails, et qui réhabilite notre père! Oui! cent fois oui! ce document existe!
—Mais Torrès n'existe plus, lui! s'écria Benito, et le document a péri avec ce misérable!…
—Attends et ne désespère pas encore! répondit Manoel. Tu te rappelles dans quelles conditions nous avons fait la connaissance de Torrès? C'était au milieu des forêts d'Iquitos. Il poursuivait un singe, qui lui avait volé un étui de métal, auquel il tenait singulièrement, et sa poursuite durait déjà depuis deux heures lorsque ce singe est tombé sous nos balles. Eh bien, peux-tu croire que ce soit pour les quelques pièces d'or enfermées dans cet étui que Torrès avait mis un tel acharnement à le ravoir, et ne te souviens-tu pas de l'extraordinaire satisfaction qu'il laissa paraître lorsque tu lui remis cet étui, arraché à la main du singe?
—Oui!… oui!… répondit Benito. Cet étui que j'ai tenu, que je lui ai rendu!… Peut-être renfermait-il…!
—Il y a là plus qu'une probabilité!… Il y a une certitude!… répondit Manoel.
—Et j'ajoute ceci, dit Fragoso,—car ce fait me revient maintenant à la mémoire. Pendant la visite que vous avez faite à Ega, je suis resté à bord, sur le conseil de Lina, afin de surveiller Torrès, et je l'ai vu… oui… je l'ai vu lire et relire un vieux papier tout jauni… en murmurant des mots que je ne pouvais comprendre!
—C'était le document! s'écria Benito, qui se raccrochait à cet espoir,—le seul qui lui restât! Mais, ce document, n'a-t-il pas dû le déposer en lieu sûr?
—Non, répondit Manoel, non!… Il était trop précieux pour que Torrès pût songer à s'en séparer! Il devait le porter toujours sur lui, et sans doute, dans cet étui!…
—Attends… attends… Manoel s'écria Benito. Je me souviens! Oui! je me souviens!… Pendant le duel, au premier coup que j'ai porté à Torrès en pleine poitrine, ma manchetta a rencontré sous son poncho un corps dur… comme une plaque de métal…
—C'était l'étui! s'écria Fragoso.
—Oui! répondit Manoel. Plus de doute possible! Cet étui, il était dans une poche de sa vareuse!
—Mais le cadavre de Torrès?… Nous le retrouverons!
—Mais ce papier! L'eau l'aura atteint, peut-être détruit, rendu indéchiffrable!
—Pourquoi, répondit Manoel, si cet étui de métal qui le contient était hermétiquement fermé!
—Manoel, répondit Benito, qui se raccrochait à ce dernier espoir, tu as raison! Il faut retrouver le cadavre de Torrès! Nous fouillerons toute cette partie du fleuve, si cela est nécessaire, mais nous le retrouverons!»
Le pilote Araujo fut aussitôt appelé et mis au courant de ce qu'on allait entreprendre.
«Bien! répondit Araujo. Je connais les remous et les courants au confluent du rio Negro et de l'Amazone, et nous pouvons réussir à retrouver le corps de Torrès. Prenons les deux pirogues, les deux ubas, une douzaine de nos Indiens, et embarquons.»
Le padre Passanha sortait alors de la chambre de Yaquita. Benito alla à lui et il lui apprit, en quelques mots, ce qu'ils allaient tenter pour rentrer en possession du document.
«N'en dites rien encore ni à ma mère ni à ma soeur! ajouta-t-il.
Ce dernier espoir, s'il était déçu, les tuerait!
Va, mon enfant, va, répondit le padre Passanha, et que Dieu vous assiste dans vos recherches!»
Cinq minutes après, les quatre embarcations débordaient la jangada; puis, après avoir descendu le rio Negro, elles arrivaient près de la berge de l'Amazone, sur la place même où Torrès, mortellement frappé, avait disparu dans les eaux du fleuve.
CHAPITRE HUITIÈME PREMIÈRES RECHERCHES
Les recherches devaient être opérées sans retard, et cela pour deux raisons graves:
La première,—question de vie ou de mort—, c'est que cette preuve de l'innocence de Joam Dacosta, il importait qu'elle fût produite avant qu'un ordre arrivât de Rio de Janeiro. En effet, cet ordre, l'identité du condamné étant établie, ne pouvait être qu'un ordre d'exécution.
La seconde, c'est qu'il fallait ne laisser le corps de Torrès séjourner dans l'eau que le moins de temps possible, afin de retrouver intact l'étui et ce qu'il pouvait contenir.
Araujo fit preuve, en cette conjoncture, non seulement de zèle et d'intelligence, mais aussi d'une parfaite connaissance de l'état du fleuve, à son confluent avec le rio Negro.
«Si Torrès, dit-il aux deux jeunes gens, a été tout d'abord entraîné par le courant, il faudra draguer le fleuve sur un bien long espace, car d'attendre que son corps reparaisse à la surface par l'effet de la décomposition, cela demanderait plusieurs jours.
—Nous ne le pouvons pas, répondit Manoel, et il faut qu'aujourd'hui même nous ayons réussi!
—Si, au contraire, reprit le pilote, ce corps est resté pris dans les herbes et les roseaux, au bas de la berge, nous ne serons pas une heure sans l'avoir retrouvé.
À l'oeuvre donc!» répondit Benito.
Il n'y avait pas d'autre manière d'opérer. Les embarcations s'approchèrent de la berge, et les Indiens, munis de longues gaffes, commencèrent à sonder toutes les parties du fleuve, à l'aplomb de cette rive, dont le plateau avait servi de lieu de combat.
L'endroit, d'ailleurs, avait pu être facilement reconnu. Une traînée de sang tachait le talus dans sa partie crayeuse, qui s'abaissait perpendiculairement jusqu'à la surface du fleuve. Là, de nombreuses gouttelettes, éparses sur les roseaux, indiquaient la place même où le cadavre avait disparu.
Une pointe de la rive, se dessinant à une cinquantaine de pieds en aval, retenait les eaux immobiles dans une sorte de remous, comme dans une large cuvette. Nul courant ne se propageait au pied de la grève, et les roseaux s'y maintenaient normalement dans une rigidité absolue. On pouvait donc espérer que le corps de Torrès n'avait pas été entraîné en pleine eau. D'ailleurs, au cas où le lit du fleuve aurait accusé une déclivité suffisante, tout au plus aurait-il pu glisser à quelques toises du talus, et là encore aucun fil de courant ne se faisait sentir.
Les ubas et les pirogues, se divisant la besogne, limitèrent donc le champ des recherches à l'extrême périmètre du remous, et, de la circonférence au centre, les longues gaffes de l'équipe n'en laissèrent pas un seul point inexploré.
Mais aucun sondage ne permit de retrouver le corps de l'aventurier, ni dans le fouillis des roseaux ni sur le fond du lit, dont la pente fut alors étudiée avec soin.
Deux heures après le commencement de ce travail, on fut amené à reconnaître que le corps, ayant sans doute heurté le talus, avait dû tomber obliquement, et rouler hors des limites de ce remous, où l'action du courant commençait à se faire sentir.
«Mais il n'y a pas lieu de désespérer, dit Manoel, encore moins de renoncer à nos recherches!
—Faudra-t-il donc, s'écria Benito, fouiller le fleuve dans toute sa largeur et dans toute sa longueur?
—Dans toute sa largeur, peut-être, répondit Araujo. Dans toute sa longueur, non!… heureusement!
—Et pourquoi? demanda Manoel.
—Parce que l'Amazone, à un mille en aval de son confluent avec le rio Negro, fait un coude très prononcé, en même temps que le fond de son lit remonte brusquement. Il y a donc là comme une sorte de barrage naturel, bien connu des mariniers sous le nom de barrage de Frias, que les objets flottant à sa surface peuvent seuls franchir. Mais, s'il s'agit de ceux que le courant roule entre deux eaux, il leur est impossible de dépasser le talus de cette dépression!»
C'était là, on en conviendra, une circonstance heureuse, si Araujo ne se trompait pas. Mais, en somme, on devait se fier à ce vieux pratique de l'Amazone. Depuis trente ans qu'il faisait le métier de pilote, la passe du barrage de Frias, où le courant s'accentuait en raison de son resserrement, lui avait souvent donné bien du mal. L'étroitesse du chenal, la hauteur du fond, rendaient cette passe fort difficile, et plus d'un train de bois s'y était trouvé en détresse.
Donc, Araujo avait raison de dire que, si le corps de Torrès était encore maintenu par sa pesanteur spécifique sur le fond sablonneux du lit, il ne pouvait avoir été entraîné au-delà du barrage. Il est vrai que plus tard, lorsque, par suite de l'expansion des gaz, il remonterait à la surface, nul doute qu'il ne prît alors le fil du courant et n'allât irrémédiablement se perdre, en aval, hors de la passe. Mais cet effet purement physique ne devait pas se produire avant quelques jours.
On ne pouvait s'en rapporter à un homme plus habile et connaissant mieux ces parages que le pilote Araujo. Or, puisqu'il affirmait que le corps de Torrès ne pouvait avoir été entraîné au-delà de l'étroit chenal, sur l'espace d'un mille au plus, en fouillant toute cette portion du fleuve, on devait nécessairement le retrouver.
Aucune île, d'ailleurs, aucun îlot, ne rompait en cet endroit le cours de l'Amazone. De là cette conséquence que, lorsque la base des deux berges du fleuve aurait été visitée jusqu'au barrage, ce serait dans le lit même, large de cinq cents pieds, qu'il conviendrait de procéder aux plus minutieuses investigations.
C'est ainsi que l'on opéra. Les embarcations, prenant la droite et la gauche de l'Amazone, longèrent les deux berges. Les roseaux et les herbes furent fouillés à coups de gaffe. Des moindres saillies des rives, auxquelles un corps aurait pu s'accrocher, pas un point n'échappa aux recherches d'Araujo et de ses Indiens.
Mais tout ce travail ne produisit aucun résultat, et la moitié de la journée s'était déjà écoulée, sans que l'introuvable corps eût pu être ramené à la surface du fleuve.
Une heure de repos fut accordée aux Indiens. Pendant ce temps, ils prirent quelque nourriture, puis se remirent à la besogne.
Cette fois, les quatre embarcations, dirigées chacune par le pilote, par Benito, par Fragoso, par Manoel, se partagèrent en quatre zones tout l'espace compris entre l'embouchure du rio Negro et le barrage de Frias. Il s'agissait maintenant d'explorer le lit du fleuve. Or, en de certains endroits, la manoeuvre des gaffes ne parut pas devoir être suffisante pour bien fouiller le fond lui-même. C'est pourquoi des sortes de dragues, ou plutôt de herses, faites de pierres et de ferraille, enfermées dans un solide filet, furent installées à bord, et, tandis que les embarcations étaient poussées perpendiculairement aux rives, on immergea ces râteaux qui devaient racler le fond en tous sens.
Ce fut à cette besogne difficile que Benito et ses compagnons s'employèrent jusqu'au soir. Les ubas et les pirogues, manoeuvrées à la pagaie, se promenèrent à la surface du fleuve dans tout le bassin que terminait en aval le barrage de Frias.
Il y eut bien des instants d'émotion, pendant cette période des travaux, lorsque les herses, accrochées à quelque objet du fond, faisaient résistance. On les halait alors, mais, au lieu du corps si avidement recherché, elles ne ramenaient que quelques lourdes pierres ou des paquets d'herbages qu'elles arrachaient de la couche de sable.
Cependant personne ne songeait à abandonner l'exploration entreprise. Tous s'oubliaient pour cette oeuvre de salut. Benito, Manoel, Araujo n'avaient point à exciter les Indiens ni à les encourager. Ces braves gens savaient qu'ils travaillaient pour le fazender d'Iquitos, pour l'homme qu'ils aimaient, pour le chef de cette grande famille, qui comprenait dans une même égalité les maîtres et les serviteurs!
Oui! s'il le fallait, sans songer à la fatigue, on passerait la nuit à sonder le fond de ce bassin. Ce que valait chaque minute perdue, tous ne le savaient que trop.
Et pourtant, un peu avant que le soleil eût disparu, Araujo, trouvant inutile de continuer cette opération dans l'obscurité, donna le signal de ralliement aux embarcations, et elles revinrent au confluent du rio Negro, de manière à regagner la jangada.
L'oeuvre, si minutieusement et si intelligemment qu'elle eût été conduite, n'avait pas abouti!
Manoel et Fragoso, en revenant, n'osaient causer de cet insuccès devant Benito. Ne devaient-ils pas craindre que le découragement ne le poussât à quelque acte de désespoir!
Mais ni le courage, ni le sang-froid ne devaient plus abandonner ce jeune homme. Il était résolu à aller jusqu'au bout dans cette suprême lutte pour sauver l'honneur et la vie de son père, et ce fut lui qui interpella ses compagnons en disant:
«À demain! Nous recommencerons, et dans de meilleures conditions, si cela est possible!
—Oui, répondit Manoel, tu as raison, Benito. Il y a mieux à faire! Nous ne pouvons avoir la prétention d'avoir entièrement exploré ce bassin au bas des rives et sur toute l'étendue du fond!
—Non! nous ne le pouvons pas, répondit Araujo, et je maintiens ce que j'ai dit, c'est que le corps de Torrès est là, c'est qu'il est là, parce qu'il n'a pu être entraîné, parce qu'il n'a pu passer le barrage de Frias, parce qu'il faut plusieurs jours pour qu'il remonte à la surface et puisse être emporté en aval! Oui! il y est, et que jamais dame-jeanne de tafia ne s'approche de mes lèvres si je ne le retrouve pas!»
Cette affirmation, dans la bouche du pilote, avait une grande valeur, et elle était de nature à rendre l'espoir.
Cependant Benito, qui ne voulait plus se payer de mots et préférait voir les choses telles qu'elles étaient, crut devoir répondre:
«Oui, Araujo, le corps de Torrès est encore dans ce bassin, et nous le retrouverons, si…
Si?… fit le pilote.
S'il n'est pas devenu la proie des caïmans!» Manoel et Fragoso attendaient, non sans émotion, la réponse qu'Araujo allait faire. Le pilote se tut pendant quelques instants. On sentait qu'il voulait réfléchir avant de répondre.
«Monsieur Benito, dit-il enfin, je n'ai pas l'habitude de parler à la légère. Moi aussi j'ai eu la même pensée que vous, mais écoutez bien. Pendant ces dix heures de recherches qui viennent de s'écouler, avez-vous aperçu un seul caïman dans les eaux du fleuve?
Pas un seul, répondit Fragoso.
Si vous n'en avez pas vu, reprit le pilote, c'est qu'il n'yen a pas, et s'il n'y en a pas, c'est que ces animaux n'ont aucun intérêt à s'aventurer dans des eaux blanches, quand, à un quart de mille d'ici, se trouvent de larges étendues de ces eaux noires qu'ils recherchent de préférence! Lorsque la jangada a été attaquée par quelques-uns de ces animaux, c'est qu'en cet endroit il n'y avait aucun affluent de l'Amazone où ils pussent se réfugier. Ici, c'est tout autre chose. Allez sur le rio Negro, et là, vous trouverez des caïmans par vingtaines! Si le corps de Torrès était tombé dans cet affluent, peut-être n'y aurait-il plus aucun espoir de jamais le retrouver! Mais c'est dans l'Amazone qu'il s'est perdu, et l'Amazone nous le rendra!»
Benito, soulagé de cette crainte, prit la main du pilote, il la serra et se contenta de répondre:
«À demain! mes amis.»
Dix minutes plus tard, tout le monde était à bord de la jangada.
Pendant cette journée, Yaquita avait passé quelques heures près de son mari. Mais, avant de partir, lorsqu'elle ne vit plus ni le pilote, ni Manoel, ni Benito, ni les embarcations, elle comprit à quelles sortes de recherches on allait se livrer. Toutefois elle n'en voulut rien dire à Joam Dacosta, espérant que, le lendemain, elle pourrait lui en apprendre le succès.
Mais, dès que Benito eut mis le pied sur la jangada, elle comprit que ces recherches avaient échoué. Cependant elle s'avança vers lui. «Rien? dit-elle.
Rien, répondit Benito, mais demain est à nous!» Chacun des membres de la famille se retira dans sa chambre, et il ne fut plus question de ce qui s'était passé.
Manoel voulut obliger Benito à se coucher, afin de prendre au moins une ou deux heures de repos.
«À quoi bon? répondit Benito. Est-ce que je pourrais dormir!»
CHAPITRE NEUVIÈME SECONDES RECHERCHES
Le lendemain, 27 août, avant le lever du soleil, Benito prit
Manoel à part et lui dit:
«Les recherches que nous avons faites hier ont été vaines. À recommencer aujourd'hui dans les mêmes conditions, nous ne serons peut-être pas plus heureux!
Il le faut cependant, répondit Manoel.
—Oui, reprit Benito; mais, au cas où le corps de Torrès ne sera pas retrouvé, peux-tu me dire quel temps est nécessaire pour qu'il revienne à la surface du fleuve?
—Si Torrès, répondit Manoel, était tombé vivant dans l'eau, et non à la suite d'une mort violente, il faudrait compter de cinq à six jours. Mais, comme il n'a disparu qu'après avoir été frappé mortellement, peut-être deux ou trois jours suffiront-ils à le faire reparaître?»
Cette réponse de Manoel, qui est absolument juste, demande quelque explication.
Tout être humain qui tombe à l'eau, est apte à flotter, à la condition que l'équilibre puisse s'établir entre la densité de son corps et celle de la couche liquide. Il s'agit bien entendu d'une personne qui ne sait pas nager. Dans ces conditions, si elle se laisse submerger tout entière, en ne tenant que la bouche et le nez hors de l'eau, elle flottera. Mais, le plus généralement, il n'en est pas ainsi. Le premier mouvement d'un homme qui se noie est de chercher à tenir le plus de lui-même hors de l'eau; il redresse la tête, il lève les bras, et ces parties de son corps, n'étant plus supportées par le liquide, ne perdent pas la quantité de poids qu'elles perdraient si elles étaient complètement immergées. De là, un excès de pesanteur, et, finalement, une immersion complète. En effet, l'eau pénètre, par la bouche, dans les poumons, prend la place de l'air qui les remplissait, et le corps coule par le fond.
Dans le cas, au contraire, où l'homme qui tombe à l'eau est déjà mort, il est dans des conditions très différentes et plus favorables pour flotter, puisque les mouvements dont il est parlé plus haut lui sont interdits, et s'il s'enfonce, comme le liquide n'a pas pénétré aussi abondamment dans ses poumons, puisqu'il n'a pas cherché à respirer, il est plus apte à reparaître promptement.
Manoel avait donc raison d'établir une distinction entre le cas d'un homme encore vivant et le cas d'un homme déjà mort qui tombe à l'eau. Dans le premier cas, le retour à la surface est nécessairement plus long que dans le second.
Quant à la réapparition d'un corps, après une immersion plus on moins prolongée, elle est uniquement déterminée par la décomposition qui engendre des gaz, lesquels amènent la distension de ses tissus cellulaires; son volume s'augmente sans que son poids s'accroisse, et, moins pesant alors que l'eau qu'il déplace, il remonte et se retrouve dans les conditions voulues de flottabilité.
«Ainsi, reprit Manoel, bien que les circonstances soient favorables, puisque Torrès ne vivait plus lorsqu'il est tombé dans le fleuve, à moins que la décomposition ne soit modifiée par des circonstances que l'on ne peut prévoir, il ne peut reparaître avant trois jours.
—Nous n'avons pas trois jours à nous! répondit Benito. Nous ne pouvons attendre, tu le sais! Il faut donc procéder à de nouvelles recherches, mais autrement.
—Que prétends-tu faire? demanda Manoel.
—Plonger moi-même jusqu'au fond du fleuve, répondit Benito.
Chercher de mes yeux, chercher de mes mains…
—Plonger cent fois, mille fois! s'écria Manoel. Soit! Je pense comme toi qu'il faut aujourd'hui procéder par une recherche directe, et ne plus agir en aveugle, avec des dragues ou des gaffes, qui ne travaillent que par tâtonnements! Je pense aussi que nous ne pouvons attendre même trois jours! Mais plonger, remonter, redescendre, tout cela ne donne que de courtes périodes d'exploration. Non! c'est insuffisant, ce serait inutile, et nous risquerions d'échouer une seconde fois!
—As-tu donc d'autre moyen à me proposer, Manoel? demanda Benito, qui dévorait son ami du regard.
—Écoute-moi. Il est une circonstance, pour ainsi dire providentielle, qui peut nous venir en aide!
—Parle donc! parle donc!
—Hier, en traversant Manao, j'ai vu que l'on travaillait à la réparation de l'un de ses quais, sur la rive du rio Negro. Or, ces travaux sous-marins se faisaient au moyen d'un scaphandre. Empruntons, louons, achetons à tout prix cet appareil, et il sera possible de reprendre nos recherches dans des conditions plus favorables!
—Préviens Araujo, Fragoso, nos hommes et partons! répondit immédiatement Benito.
Le pilote et le barbier furent mis au courant des résolutions prises, conformément au projet de Manoel. Il fut convenu que tous deux se rendraient avec les Indiens et les quatre embarcations au bassin de Frias, et qu'ils attendraient là les deux jeunes gens.
Manoel et Benito débarquèrent sans perdre un instant, et ils se rendirent au quai de Manao. Là, ils offrirent une telle somme à l'entrepreneur des travaux du quai, que celui-ci s'empressa de mettre son appareil à leur disposition pour toute la journée.
«Voulez-vous un de mes hommes, demanda-t-il, qui puisse vous aider?
Donnez-nous votre contremaître et quelques-uns de ses camarades pour manoeuvrer la pompe à air, répondit Manoel.
—Mais qui revêtira le scaphandre?
—Moi, répondit Benito.
—Benito, toi! s'écria Manoel.
—Je le veux!»
Il eût été inutile d'insister. Une heure après, le radeau, portant la pompe et tous les instruments nécessaires à la manoeuvre, avait dérivé jusqu'au bas de la berge où l'attendaient les embarcations.
On sait en quoi consiste cet appareil du scaphandre, qui permet de descendre sous les eaux, d'y rester un certain temps, sans que le fonctionnement des poumons soit gêné en aucune façon. Le plongeur revêt un imperméable vêtement de caoutchouc, dont les pieds sont terminés par des semelles de plomb, qui assurent la verticalité de sa position dans le milieu liquide. Au collet du vêtement, à la hauteur du cou, est adapté un collier de cuivre, sur lequel vient se visser une boule en métal, dont la paroi antérieure est formée d'une vitre. C'est dans cette boule qu'est enfermée la tête du plongeur, et elle peut s'y mouvoir à l'aise. À cette boule se rattachent deux tuyaux: l'un sert à la sortie de l'air expiré, qui est devenu impropre au jeu des poumons; l'autre est en communication avec une pompe manoeuvrée sur le radeau, qui envoie un air nouveau pour les besoins de la respiration. Lorsque le plongeur doit travailler sur place, le radeau demeure immobile au-dessus de lui; lorsque le plongeur doit aller et venir sur le fond du lit, le radeau suit ses mouvements ou il suit ceux du radeau, suivant ce qui est convenu entre lui et l'équipe.
Ces scaphandres, très perfectionnés, offrent moins de danger qu'autrefois. L'homme, plongé dans le milieu liquide, se fait assez facilement à cet excès de pression qu'il supporte. Si, dans l'espèce, une éventualité redoutable eût été à craindre, elle aurait été due à la rencontre de quelque caïman dans les profondeurs du fleuve. Mais, ainsi que l'avait fait observer Araujo, pas un de ces amphibies n'avait été signalé la veille, et l'on sait qu'ils recherchent de préférence les eaux noires des affluents de l'Amazone. D'ailleurs, au cas d'un danger quelconque, le plongeur a toujours à sa disposition le cordon d'un timbre placé sur le radeau, et au moindre tintement, on peut le haler rapidement à la surface.
Benito, toujours très calme, lorsque, sa résolution prise, il allait la mettre à exécution, revêtit le scaphandre; sa tête disparut dans la sphère métallique; sa main saisit une sorte d'épieu ferré, propre à fouiller les herbes ou les détritus accumulés dans le lit de ce bassin, et, sur un signe de lui, il fut affalé par le fond.
Les hommes du radeau, habitués à ce travail, commencèrent aussitôt à manoeuvrer la pompe à air, pendant que quatre des Indiens de la jangada, sous les ordres d'Araujo, le poussaient lentement avec leurs longues gaffes dans la direction convenue.
Les deux pirogues, montées, l'une par Fragoso, l'autre par Manoel, plus deux pagayeurs, escortaient le radeau, et elles se tenaient prêtes à se porter rapidement en avant, en arrière, si Benito, retrouvant enfin le corps de Torrès, le ramenait à la surface de l'Amazone.
CHAPITRE DIXIÈME UN COUP DE CANON
Benito était donc descendu sous cette vaste nappe qui lui dérobait encore le cadavre de l'aventurier. Ah! s'il avait eu le pouvoir de les détourner, de les vaporiser, de les tarir, ces eaux du grand fleuve, s'il avait pu mettre à sec tout ce bassin de Frias, depuis le barrage d'aval jusqu'au confluent du rio Negro, déjà, sans doute, cet étui, caché dans les vêtements de Torrès, aurait été entre ses mains! L'innocence de son père eût été reconnue! Joam Dacosta, rendu à la liberté, aurait repris avec les siens la descente du fleuve, et que de terribles épreuves eussent pu être évitées!
Benito avait pris pied sur le fond. Ses lourdes semelles faisaient craquer le gravier du lit. Il se trouvait alors par dix à quinze pieds d'eau environ, à l'aplomb de la berge, qui était très accore, à l'endroit même où Torrès avait disparu.
Là se massait un inextricable lacis de roseaux, de souches et de plantes aquatiques, et certainement, pendant les recherches de la veille, aucune des gaffes n'avait pu en fouiller tout l'entrelacement. Il était donc possible que le corps, retenu dans ces broussailles sous-marines, fût encore à la place même où il était tombé.
En cet endroit, grâce au remous produit par l'allongement d'une des pointes de la rive, le courant était absolument nul. Benito obéissait donc uniquement aux mouvements du radeau que les gaffes des Indiens déplaçaient au-dessus de sa tête.
La lumière pénétrait assez profondément alors ces eaux claires, sur lesquelles un magnifique soleil, éclatant dans un ciel sans nuages, dardait presque normalement ses rayons. Dans les conditions ordinaires de visibilité sous une couche liquide, une profondeur de vingt pieds suffit pour que la vue soit extrêmement bornée; mais ici les eaux semblaient être comme imprégnées du fluide lumineux, et Benito pouvait descendre plus bas encore, sans que les ténèbres lui dérobassent le fond du fleuve.
Le jeune homme suivit doucement la berge. Son bâton ferré en fouillait les herbes et les détritus accumulés à sa base. Des «volées» de poissons, si l'on peut s'exprimer ainsi, s'échappaient comme des bandes d'oiseaux hors d'un épais buisson. On eût dit des milliers de morceaux d'un miroir brisé, qui frétillaient à travers les eaux. En même temps, quelques centaines de crustacés couraient sur le sable jaunâtre, semblables à de grosses fourmis chassées de leur fourmilière.
Cependant, bien que Benito ne laissât pas un seul point de la rive inexploré, l'objet de ses recherches lui faisait toujours défaut. Il observa alors que la déclivité du lit était assez prononcée, et il en conclut que le corps de Torrès avait pu rouler au-delà du remous, vers le milieu du fleuve. S'il en était ainsi, peut-être s'y trouverait-il encore, puisque le courant n'avait pu le saisir à une profondeur déjà grande et qui devait sensiblement s'accroître.
Benito résolut donc de porter ses investigations de ce côté, dès qu'il aurait achevé de sonder le fouillis des herbages. C'est pourquoi il continua de s'avancer dans cette direction, que le radeau allait suivre pendant un quart d'heure, selon ce qui avait été préalablement arrêté.
Le quart d'heure écoulé, Benito n'avait rien trouvé encore. Il sentit alors le besoin de remonter à la surface, afin de se retrouver dans des conditions physiologiques où il pût reprendre de nouvelles forces. En de certains endroits, où la profondeur du fleuve s'accusait davantage, il avait dû descendre jusqu'à trente pieds environ. Il avait donc eu à supporter une pression presque équivalente à celle d'une atmosphère,—cause de fatigue physique et de trouble moral pour qui n'est pas habitué à ce genre d'exercice.
Benito tira donc le cordon du timbre, et les hommes du radeau commencèrent à le haler; mais ils opéraient lentement, mettant une minute à le relever de deux on trois pieds, afin de ne point produire dans ses organes internes les funestes effets de la décompression.
Dès que le jeune homme eut pris pied sur le radeau, la sphère métallique du scaphandre lui fut enlevée, il respira longuement et s'assit, afin de prendre un peu de repos.
Les pirogues s'étaient aussitôt rapprochées. Manoel, Fragoso,
Araujo étaient là, près de lui, attendant qu'il pût parler.
«Eh bien? demanda Manoel.
—Rien encore!… rien!
—Tu n'as aperçu aucune trace?
—Aucune.
—Veux-tu que je cherche à mon tour?
Non, Manoel, répondit Benito, j'ai commencé… je sais où je veux aller… laisse-moi faire!»
Benito expliqua alors au pilote que son intention était bien de visiter la partie inférieure de la berge jusqu'au barrage de Frias, là où le relèvement du sol avait pu arrêter le corps de Torrès, surtout si ce corps, flottant entre deux eaux, avait subi, si peu que ce fût, l'action du courant; mais, auparavant, il voulait s'écarter latéralement de la berge et explorer avec soin cette sorte de dépression, formée par la déclivité du lit, jusqu'au fond de laquelle les gaffes n'avaient pu évidemment pénétrer.
Araujo approuva ce projet et se disposa à prendre des mesures en conséquence. Manoel crut devoir alors donner quelques conseils à Benito.
«Puisque tu veux poursuivre tes recherches de ce côté, dit-il, le radeau va obliquer vers cette direction, mais sois prudent, Benito. Il s'agit d'aller plus profondément que tu ne l'as fait, peut-être à cinquante ou soixante pieds, et là, tu auras à supporter une pression de deux atmosphères. Ne t'aventure donc qu'avec une extrême lenteur, ou la présence d'esprit pourrait t'abandonner. Tu ne saurais plus où tu es, ni ce que tu es allé faire. Si ta tête se serre comme dans un étau, si tes oreilles bourdonnent avec continuité, n'hésite pas à donner le signal, et nous te remonterons à la surface. Puis, tu recommenceras, s'il le faut, mais, du moins, tu seras quelque peu habitué à te mouvoir dans ces profondes couches du fleuve.»
Benito promit à Manoel de tenir compte de ses recommandations, dont il comprenait l'importance. Il était frappé surtout de ce que la présence d'esprit pouvait lui manquer, au moment où elle lui serait peut-être le plus nécessaire.
Benito serra la main de Manoel; la sphère du scaphandre fut de nouveau vissée à son cou, puis la pompe recommença à fonctionner, et le plongeur eut bientôt disparu sous les eaux.
Le radeau s'était alors écarté d'une quarantaine de pieds de la rive gauche; mais, à mesure qu'il s'avançait vers le milieu du fleuve, comme le courant pouvait le faire dériver plus vite qu'il n'aurait fallu, les ubas s'y amarrèrent, et les pagayeurs le soutinrent contre la dérive, de manière à ne le laisser se déplacer qu'avec une extrême lenteur.
Benito fut descendu très doucement et retrouva le sol ferme. Lorsque ses semelles foulèrent le sable du lit, on put juger, à la longueur de la corde de halage, qu'il se trouvait par une profondeur de soixante-cinq à soixante-dix pieds. Il y avait donc là une excavation considérable, creusée bien au-dessous du niveau normal.
Le milieu liquide était plus obscur alors, mais la limpidité de ces eaux transparentes laissait pénétrer encore assez de lumière pour que Benito pût distinguer suffisamment les objets épars sur le fond du fleuve et se diriger avec quelque sûreté. D'ailleurs le sable, semé de mica, semblait former une sorte de réflecteur, et l'on aurait pu en compter les grains, qui miroitaient comme une poussière lumineuse.
Benito allait, regardait, sondait les moindres cavités avec son épieu. Il continuait à s'enfoncer lentement. On lui filait de la corde à la demande, et comme les tuyaux qui servaient à l'aspiration et à l'expiration de l'air n'étaient jamais raidis, le fonctionnement de la pompe s'opérait dans de bonnes conditions.
Benito s'écarta ainsi, de manière à atteindre le milieu du lit de l'Amazone, là où se trouvait la plus forte dépression.
Quelquefois une profonde obscurité s'épaississait autour de lui, et il ne pouvait plus rien voir alors, même dans un rayon très restreint. Phénomène purement passager: c'était le radeau qui, se déplaçant au-dessus de sa tête, interceptait complètement les rayons solaires et faisait la nuit à la place du jour. Mais, un instant après, la grande ombre s'était dissipée et la réflexion du sable reprenait toute sa valeur.
Benito descendait toujours. Il le sentait surtout à l'accroissement de la pression qu'imposait à son corps la masse liquide. Sa respiration était moins facile, la rétractibilité de ses organes ne s'opérait plus, à sa volonté, avec autant d'aisance que dans un milieu atmosphérique convenablement équilibré. Dans ces conditions, il se trouvait sous l'action d'effets physiologiques dont il n'avait pas l'habitude. Le bourdonnement s'accentuait dans ses oreilles; mais, comme sa pensée était toujours lucide, comme il sentait le raisonnement se faire dans son cerveau avec une netteté parfaite,—même un peu extranaturelle—, il ne voulut point donner le signal de halage et continua à descendre plus profondément.
Un instant, dans la pénombre où il se trouvait, une masse confuse attira son attention. Cela lui paraissait avoir la forme d'un corps engagé sous un paquet d'herbes aquatiques.
Une vive émotion le prit. Il s'avança dans cette direction. De son bâton il remua cette masse.
Ce n'était que le cadavre d'un énorme caïman, déjà réduit à l'état de squelette, et que le courant du rio Negro avait entraîné jusque dans le lit de l'Amazone.
Benito recula, et, en dépit des assertions du pilote, la pensée lui vint que quelque caïman vivant pourrait bien s'être engagé dans les profondes couches du bassin de Frias!…
Mais il repoussa cette idée et continua sa marche, de manière à atteindre le fond même de la dépression.
Il devait être alors parvenu à une profondeur de quatre-vingt-dix à cent pieds, et, conséquemment, il était soumis à une pression de trois atmosphères. Si donc cette cavité s'accusait encore davantage, il serait bientôt obligé d'arrêter ses recherches.
Les expériences ont démontré en effet que, dans les profondeurs inférieures à cent vingt on cent trente pieds, se trouve l'extrême limite qu'il est dangereux de franchir en excursion sous-marine: non seulement l'organisme humain ne se prête pas à fonctionner convenablement sous de telles pressions, mais les appareils ne fournissent plus l'air respirable avec une régularité suffisante.
Et cependant Benito était résolu à aller tant que la force morale et l'énergie physique ne lui feraient pas défaut. Par un inexplicable pressentiment, il se sentait attiré vers cet abîme; il lui semblait que le corps avait dû rouler jusqu'au fond de cette cavité, que peut-être Torrès, s'il était chargé d'objets pesants, tels qu'une ceinture contenant de l'argent, de l'or ou des armes, avait pu se maintenir à ces grandes profondeurs.
Tout d'un coup, dans une sombre excavation, il aperçut un cadavre! oui! un cadavre, habillé encore, étendu comme eût été un homme endormi, les bras repliés sous la tête!
Était-ce Torrès? Dans l'obscurité, très opaque alors, il était malaisé de le reconnaître; mais c'était bien un corps humain qui gisait là, à moins de dix pas, dans une immobilité absolue!
Une poignante émotion saisit Benito. Son coeur cessa de battre un instant. Il crut qu'il allait perdre connaissance. Un suprême effort de volonté le remit. Il marcha vers le cadavre.
Soudain une secousse, aussi violente qu'inattendue, fit vibrer tout son être! Une longue lanière lui cinglait le corps, et, malgré l'épais vêtement du scaphandre, il se sentit fouetté à coups redoublés.
«Un gymnote!» se dit-il.
Ce fut le seul mot qui put s'échapper de ses lèvres.
Et en effet, c'était un «puraqué», nom que les Brésiliens donnent au gymnote ou couleuvre électrique, qui venait de s'élancer sur lui.
Personne n'ignore ce que sont ces sortes d'anguilles à peau noirâtre et gluante, munies le long du dos et de la queue d'un appareil qui, composé de lames jointes par de petites lamelles verticales, est actionné par des nerfs d'une très grande puissance. Cet appareil, doué de singulières propriétés électriques, est apte à produire des commotions redoutables. De ces gymnotes, les uns ont à peine la taille d'une couleuvre, les autres mesurent jusqu'à dix pieds de longueur; d'autres, plus rares, en dépassent quinze et vingt sur une largeur de huit à dix pouces.
Les gymnotes sont assez nombreux, aussi bien dans l'Amazone que dans ses affluents, et c'était une de ces «bobines» vivantes, longue de dix pieds environ, qui, après s'être détendue comme un arc, venait de se précipiter sur le plongeur.
Benito comprit tout ce qu'il avait à craindre de l'attaque de ce redoutable animal. Son vêtement était impuissant à le protéger. Les décharges du gymnote, d'abord peu fortes, devinrent de plus en plus violentes, et il allait en être ainsi jusqu'au moment où, épuisé par la dépense du fluide, il serait réduit à l'impuissance.
Benito, ne pouvant résister à de telles commotions, était tombé à demi sur le sable. Ses membres se paralysaient peu à peu sous les effluences électriques du gymnote, qui se frottait lentement sur son corps et l'enlaçait de ses replis. Ses bras mêmes ne pouvaient plus se soulever. Bientôt son bâton lui échappa, et sa main n'eut pas la force de saisir le cordon du timbre pour donner le signal.
Benito se sentit perdu. Ni Manoel ni ses compagnons ne pouvaient imaginer quel horrible combat se livrait au-dessous d'eux entre un redoutable puraqué et le malheureux plongeur, qui ne se débattait plus qu'à peine, sans pouvoir se défendre.
Et cela, au moment où un corps—le corps de Torrès sans doute!— venait de lui apparaître!
Par un suprême instinct de conservation, Benito voulait appeler!… Sa voix expirait dans cette boîte métallique, qui ne pouvait laisser échapper aucun son!
En ce moment, le puraqué redoubla ses attaques; il lançait des décharges qui faisaient tressauter Benito sur le sable comme les tronçons d'un ver coupé, et dont les muscles se tordaient sous le fouet de l'animal.
Benito sentit la pensée l'abandonner tout à fait. Ses yeux s'obscurcirent peu à peu, ses membres se raidirent!…
Mais, avant d'avoir perdu la puissance de voir, la puissance de raisonner, un phénomène inattendu, inexplicable, étrange, se produisit devant ses regards.
Une détonation sourde venait de se propager à travers les couches liquides. Ce fut comme un coup de tonnerre, dont les roulements coururent dans les couches sous-marines, troublées par les secousses du gymnote. Benito se sentit baigné en une sorte de bruit formidable, qui trouvait un écho jusque dans les dernières profondeurs du fleuve.
Et, tout d'un coup, un cri suprême lui échappa!… C'est qu'une effrayante vision spectrale apparaissait à ses yeux.
Le corps du noyé, jusqu'alors étendu sur le sol, venait de se redresser!… Les ondulations des eaux remuaient ses bras, comme s'il les eût agités dans une vie singulière!… Des soubresauts convulsifs rendaient le mouvement à ce cadavre terrifiant!
C'était bien celui de Torrès! Un rayon de soleil avait percé jusqu'à ce corps à travers la masse liquide, et Benito reconnut la figure bouffie et verdâtre du misérable, frappé de sa main, dont le dernier soupir s'était étouffé sous ces eaux!
Et pendant que Benito ne pouvait plus imprimer un seul mouvement à ses membres paralysés, tandis que ses lourdes semelles le retenaient comme s'il eût été cloué au lit de sable, le cadavre se redressa, sa tête s'agita de haut en bas, et, se dégageant du trou dans lequel il était retenu par un fouillis d'herbes aquatiques, il s'enleva tout droit, effrayant à voir, jusque dans les hautes nappes de l'Amazone!
CHAPITRE ONZIÈME CE QUI EST DANS L'ÉTUI
Que s'était-il passé? Un phénomène purement physique, dont voici l'explication.
La canonnière de l'État Santa-Ana, à destination de Manao, qui remontait le cours de l'Amazone, venait de franchir la passe de Frias. Un peu avant d'arriver à l'embouchure du rio Negro, elle avait hissé ses couleurs et salué d'un coup de canon le pavillon brésilien. À cette détonation, un effet de vibration s'était produit à la surface des eaux, et ces vibrations, se propageant jusqu'au fond du fleuve, avaient suffi à relever le corps de Torrès, déjà allégé par un commencement de décomposition, en facilitant la distension de son système cellulaire. Le corps du noyé venait de remonter tout naturellement à la surface de l'Amazone.
Ce phénomène, bien connu, expliquait la réapparition du cadavre, mais, il faut en convenir, il y avait eu coïncidence heureuse dans cette arrivée de la _Santa-Ana__ _sur le théâtre des recherches.
À un cri de Manoel, répété par tous ses compagnons, l'une des pirogues s'était dirigée immédiatement vers le corps, pendant que l'on ramenait le plongeur au radeau.
Mais, en même temps, quelle fut l'indescriptible émotion de Manoel, lorsque Benito, halé jusqu'à la plate-forme, y fut déposé dans un état de complète inertie, et sans que la vie se trahît encore en lui par un seul mouvement extérieur.
N'était-ce pas un second cadavre que venaient de rendre là les eaux de l'Amazone?
Le plongeur fut, aussi rapidement que possible, dépouillé de son vêtement de scaphandre.
Benito avait entièrement perdu connaissance sous la violence des décharges du gymnote.
Manoel, éperdu, l'appelant, lui insufflant sa propre respiration, chercha à retrouver les battements de son coeur.
«Il bat! il bat!» s'écria-t-il.
Oui! le coeur de Benito battait encore, et, en quelques minutes, les soins de Manoel l'eurent rappelé à la vie.
«Le corps! le corps!»
Tels furent les premiers mots, les seuls qui s'échappèrent de la bouche de Benito.
«Le voilà! répondit Fragoso, en montrant la pirogue qui revenait au radeau avec le cadavre de Torrès.
—Mais toi, Benito, que t'est-il arrivé? demanda Manoel. Est-ce le manque d'air?…
—Non! dit Benito. Un puraqué qui s'est jeté sur moi!… Mais ce bruit?… cette détonation?…
—Un coup de canon! répondit Manoel. C'est un coup de canon qui a ramené le cadavre à la surface du fleuve!»
En ce moment, la pirogue venait d'accoster le radeau. Le corps de Torrès, recueilli par les Indiens, reposait au fond. Son séjour dans l'eau ne l'avait pas encore défiguré. Il était facilement reconnaissable. À cet égard, pas de doute possible.
Fragoso, agenouillé dans la pirogue, avait déjà commencé à déchirer les vêtements du noyé, qui s'en allaient en lambeaux.
En cet instant, le bras droit de Torrès, mis à nu, attira l'attention de Fragoso. En effet, sur ce bras apparaissait distinctement la cicatrice d'une ancienne blessure, qui avait dû être produite par un coup de couteau.
«Cette cicatrice! s'écria Fragoso. Mais… c'est bien cela!… Je me rappelle maintenant…
Quoi? demanda Manoel.
—Une querelle!… oui! une querelle dont j'ai été témoin dans la province de la Madeira… il y a trois ans! Comment ai-je pu l'oublier!… Ce Torrès appartenait alors à la milice des capitaines des bois! Ah! je savais bien que je l'avais déjà vu, ce misérable!
—Que nous importe à présent! s'écria Benito. L'étui! l'étui!… L'a-t-il encore?» Et Benito allait déchirer les derniers vêtements du cadavre pour les fouiller…
Manoel l'arrêta.
«Un instant, Benito», dit-il.
Puis, se retournant vers les hommes du radeau qui n'appartenaient pas au personnel de la jangada, et dont le témoignage ne pourrait être suspecté plus tard:
«Prenez acte, mes amis, leur dit-il, de tout ce que nous faisons ici, afin que vous puissiez redire devant les magistrats comment les choses se sont passées.»
Les hommes s'approchèrent de la pirogue.
Fragoso déroula alors la ceinture qui étreignait le corps de
Torrès sous le poncho déchiré, et tâtant la poche de la vareuse:
«L'étui!» s'écria-t-il.
Un cri de joie échappa à Benito. Il allait saisir l'étui pour l'ouvrir, pour vérifier ce qu'il contenait…
«Non, dit encore Manoel, que son sang-froid n'abandonnait pas. Il ne faut pas qu'il y ait de doute possible dans l'esprit des magistrats! Il convient que des témoins désintéressés puissent affirmer que cet étui se trouvait bien sur le corps de Torrès!
Tu as raison, répondit Benito.
Mon ami, reprit Manoel en s'adressant au contremaître du radeau, fouillez vous-même dans la poche de cette vareuse.»
Le contremaître obéit. Il retira un étui de métal, dont le couvercle était hermétiquement vissé et qui ne semblait pas avoir souffert de son séjour dans l'eau.
«Le papier… le papier est-il encore dedans? s'écria Benito, qui ne pouvait se contenir.
—C'est au magistrat d'ouvrir cet étui! répondit Manoel. À lui seul appartient de vérifier s'il s'y trouve un document!
—Oui… oui… tu as encore raison, Manoel! répondit Benito. À
Manao! mes amis, à Manao!»
Benito, Manoel, Fragoso et le contremaître qui tenait l'étui s'embarquèrent aussitôt dans l'une des pirogues, et ils allaient s'éloigner, lorsque Fragoso de dire:
«Et le corps de Torrès?
La pirogue s'arrêta.
En effet, les Indiens avaient déjà rejeté à l'eau le cadavre de l'aventurier, qui dérivait à la surface du fleuve.
«Torrès n'était qu'un misérable, dit Benito. Si j'ai loyalement risqué ma vie contre la sienne, Dieu l'a frappé par ma main, mais il ne faut pas que son corps reste sans sépulture!»
Ordre fut donc donné à la seconde pirogue d'aller rechercher le cadavre de Torrès, afin de le transporter sur la rive où il serait enterré.
Mais, en ce moment, une bande d'oiseaux de proie, qui planait au-dessus du fleuve, se précipita sur ce corps flottant. C'étaient de ces urubus, sortes de petits vautours, au cou pelé, aux longues pattes, noirs comme des corbeaux, appelés «gallinazos» dans l'Amérique du Sud, et qui sont d'une voracité sans pareille. Le corps, déchiqueté par leur bec, laissa fuir les gaz qui le gonflaient; sa densité s'accroissant, il s'enfonça peu à peu, et, pour la dernière fois, ce qui restait de Torrès disparut sous les eaux de l'Amazone.
Dix minutes après, la pirogue, rapidement conduite, arrivait au port de Manao. Benito et ses compagnons mirent pied à terre et s'élancèrent à travers les rues de la ville.
En quelques instants, ils étaient arrivés à la demeure du juge Jarriquez, et ils lui faisaient demander par l'un de ses serviteurs de vouloir bien les recevoir immédiatement.
Le magistrat donna ordre de les introduire dans son cabinet.
Là, Manoel fit le récit de tout ce qui s'était passé, depuis le moment où Torrès avait été mortellement frappé par Benito dans une rencontre loyale, jusqu'au moment où l'étui avait été retrouvé sur son cadavre et pris dans la poche de sa vareuse par le contremaître.
Bien que ce récit fût de nature à corroborer tout ce que lui avait dit Joam Dacosta au sujet de Torrès et du marché que celui-ci lui avait offert, le juge Jarriquez ne put retenir un sourire d'incrédulité.
«Voici l'étui, monsieur, dit Manoel. Pas un seul instant il n'a été entre nos mains, et l'homme qui vous le présente est celui-là même qui l'a trouvé sur le corps de Torrès!»
Le magistrat saisit l'étui, il l'examina avec soin, le tournant et le retournant comme il eût fait d'un objet précieux. Puis il l'agita, et quelques pièces, qui se trouvaient à l'intérieur, rendirent un son métallique.
Cet étui ne contenait-il donc pas le document tant cherché, ce papier écrit de la main du véritable auteur du crime, et que Torrès avait voulu vendre à un prix indigne à Joam Dacosta? Cette preuve matérielle de l'innocence du condamné était-elle irrémédiablement perdue?
On devine aisément à quelle violente émotion étaient en proie les spectateurs de cette scène. Benito pouvait à peine proférer une parole, il sentait son coeur prêt à se briser.
«Ouvrez donc, monsieur, ouvrez donc cet étui!» s'écria-t-il enfin d'une voix brisée.
Le juge Jarriquez commença à dévisser le couvercle; puis, quand ce couvercle eut été enlevé, il renversa l'étui d'où s'échappèrent, en roulant sur la table, quelques pièces d'or.
«Mais le papier!… le papier!…» s'écria encore une fois Benito, qui se retenait à la table pour ne pas tomber.
Le magistrat introduisit ses doigts dans l'étui, et en retira, non sans quelque difficulté, un papier jauni, plié avec soin, et que l'eau paraissait avoir respecté.
«Le document! c'est le document! s'écria Fragoso. Oui! c'est bien là le papier que j'ai vu entre les mains de Torrès!»
Le juge Jarriquez déploya ce papier, il y jeta les yeux, puis il le retourna de manière à en examiner le recto et le verso, qui étaient couverts d'une assez grosse écriture.
«Un document, en effet, dit-il. Il n'y a pas à en douter. C'est bien un document!
—Oui, répondit Benito, et ce document, c'est celui qui atteste l'innocence de mon père!
—Je n'en sais rien, répondit le juge Jarriquez, et je crains que ce ne soit peut-être difficile à savoir!
—Pourquoi?… s'écria Benito, qui devint pâle comme un mort.
—Parce que ce document est écrit dans un langage cryptologique, répondit le juge Jarriquez, et que ce langage…