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La jeune fille bien élevée

Chapter 13: IX
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About This Book

The narrator recollects a provincial childhood in Chinon, describing an old street, a house with balconied views of the Vienne, family life and local characters. The account intertwines vivid topographical detail with memories of domestic rituals, social gatherings where political ambitions and failed royalist projects strain family finances, and the child's observations of servants, neighbors, and small landscape curiosities. As she grows, attention turns to religious instruction and social expectations, particularly preparations for first communion, and to her restless desire to speak and assert herself. The narrative blends sensory description, interpersonal nuance, and reflections on upbringing, class, and the shaping of feminine identity.

VI

C'est là dessus qu'un beau jour Mme du Cange m'arrêta dans le corridor, un samedi soir, veille de grande fête, et me dit que ces dames me jugeaient apte à faire ma première communion, et qu'il était bon pour moi de m'y préparer avec la plus grande piété.

Jamais je n'eus de plus grande démangeaison de me dissiper qu'à cette époque-là. Voilà que j'étais saisie d'une envie folle de parler, de parler au réfectoire, au dortoir, en classe et dans les rangs; j'avais à dire, à dire, et à toutes, à mes amies, à mes ennemies aussi. Il y avait une certaine Gillette Canada, une des deux premières de la classe, qui était fine, comique, amusante au possible, qui faisait constamment rire ses voisines, et était presque toujours punie, mais qui avait une facilité de travail, une mémoire, une vivacité d'intelligence surprenantes. Je l'enviais. Je jalousais jusqu'à son courage à affronter les réprimandes, les punitions, parce que, moi, je ne l'avais pas. Ne pas posséder l'estime parfaite des personnes qui m'entourent m'était, dès cet âge-là, insupportable; mais je me disais: "Que cela doit être bon de casser les vitres, de faire des niches, de causer à sa fantaisie, ou de lancer des fléchettes mouillées au plafond!" On accusait Canada d'avoir le diable au corps. Le charmant petit diable! La coquine de Canada! Elle voyait bien que j'étais jalouse d'elle, avec tous mes rubans, ma sagesse, mes honneurs; et elle sentait, en même temps, qu'elle me plaisait, que j'enrageais de ne pas pouvoir être son amie. Ah bien! en voilà une avec qui je ne me serais pas ennuyée, une journée de sortie, comme avec cette cruche de Jacqueline-Jeanne! Quand Gillette Canada s'apercevait que je la regardais d'un œil songeur et sympathique, elle me tirait une langue longue comme la main, ou bien parfois elle-même me regardait en classe ou à l'étude, et, me désignant mon ruban vert, mon beau et large ruban de sagesse qui me couvrait la poitrine, elle faisait semblant de se cracher au creux de la main et de m'envoyer cela sur mon honorable insigne. Elle avait plus de joie à braver le danger d'être punie et à se moquer de moi, que moi à demeurer confite en mon inertie récompensée.

Je me préparai consciencieusement à la première communion; j'approchai de ce grand jour et le touchai enfin. Nous fûmes prêchées par un Père de la Compagnie de Jésus encore, qui parlait fort bien, mais comme un homme du monde, et ses instructions n'évoquèrent en nous aucune image, aucun sentiment. Je regrettai le premier, le terrible, qui m'eût troublée. Quelques mots de Mme du Cange furent encore ce qu'il y eut de mieux, autant qu'il m'en souvienne, mais je ne peux plus me rappeler ses mots: c'était peut-être son admirable et charmant visage qui me fit croire qu'elle me dirait quelque chose de très bien. Je m'excitai tant que je pus; mon cœur même battait très fort en approchant de la Sainte Table, et, malgré cela, il me semblait que moi, ce qui s'appelle moi, j'étais dans un état ordinaire. Je voulais fermement être toute en Dieu, et je pensais: "Que d'encens! que de paroissiens en cuir de Russie! que de cierges!" et j'avais aussi un peu mal au cœur.

Je n'étais pas satisfaite, quelque chose d'important pour moi me manquait: c'était un idéal.

Alors, je me trouvais un peu désemparée; j'étais tiède; tout me paraissait sans saveur; je n'aimais pas les petites camarades qui m'aimaient; j'aimais Gillette Canada qui me détestait, et peut-être aussi Mme du Cange, mais trop haut placée. Je m'ennuyais. On atteignit pourtant encore assez rapidement les vacances. J'eus toutes les récompenses qu'on accorde aux élèves remarquables par leur absence de tout défaut; pour le reste, je n'étais pas parvenue à être classée parmi les dix premières. Mes parents ne furent pas très contents; mon ruban vert, qui me valait tant de considération au couvent,—sauf de la part de Canada,—était sans aucun effet sur la famille; quand mon frère le vit, ah! quel succès!... Je dus cacher ces deux mètres de moire pour éviter les quolibets et les sarcasmes, et faire comme si je les dédaignais moi-même absolument. Ils étaient portés, par surcroît, sur la note adressée à mes parents, les deux mètres de moire, pour douze francs et je ne sais combien de centimes!

Moi qui comptais sur ces vacances pour reprendre ma vie d'autrefois, je fus bien désappointée. Rien n'était changé à la maison, et cependant, il me semblait que je n'y retrouvais rien en place. Et tout pour moi y était rapetissé, décoloré, tout m'y parut étroit et méprisable. Je n'étais point devenue très pieuse au couvent, n'est-ce pas? Eh bien! je jugeais que se mettre à table sans dire le Benedicite, c'était un peu agir en animaux. Je proposai, le soir, de réciter la prière en commun: "Ce serait mieux," osai-je dire. Mon grand-père se croisa les bras en me regardant: "Mais de quoi se mêle-t-elle?..." Je fus confuse et persuadée que la vie de mes parents était peu digne de chrétiens. Je remarquai, pour la première fois, le dimanche, à la messe, que mon grand-père n'usait pas de paroissien et se tenait presque tout le temps debout. "Mais, c'est inconvenant!" pensai-je. Toute cette malheureuse petite messe, d'ailleurs, me faisait pitié: cette façon de parler qu'avait notre curé de campagne! ces enfants de chœur, mal habillés, et qui jouaient avec les burettes et avec leur petite callotte rouge! ces vieilles dames qui allaient à la Sainte Table sans ordre, et non en rang, comme les dames du Sacré-Cœur, avec des figures de vitrail et des yeux clos! enfin, cette débandade au dernier évangile! ces causeries de chaise à chaise avant d'avoir quitté l'église! quelle misère! Je voulus retourner à la grand'messe. On me jugea folle; les boutiquières, les paysannes, seules, allaient à la grand'messe; est-ce que je prétendais bouleverser les usages? est-ce qu'il est obligatoire d'aller deux fois à la messe? Je ne répliquai que par un petit sourire entendu et dédaigneux, et, à part moi, je disais: "Pardonnez-leur, mon Dieu car ils ne savent ce qu'ils font!"

En si peu de temps, j'avais été gagnée par le couvent bien plus que je ne le croyais moi-même; et tout ce qui se faisait au couvent, qui ne m'enchantait déjà plus, pourtant, quand j'y étais moi-même, me semblait néanmoins fort supérieur à la vie profane. Les gens de Chinon? mais ils étaient pour moi un peu comme ces peuplades sauvages qu'il faut des missionnaires héroïques et barbus pour aller conquérir à la Foi! Le plus curieux était que mon frère, qui n'était qu'un mauvais élève des Jésuites, et un pur vaurien, jugeait de même le monde par rapport à son collège. Il était méprisant; à tout usage local ou familial qu'il voyait, il appliquait un: "Chez les Pères!..." qui flagellait les institutions et les coutumes de son pays.

Me croirait-on si je disais que la musique ne m'était plus de rien? J'entendis chanter, chez les Vaufrenard, et Plaisir d'amour et beaucoup d'autres choses que je sais aujourd'hui fort belles; M. Topfer en vain tira de son violoncelle des sons à faire tressaillir les êtres les plus rudimentaires; je me rebellais, avec mauvaise humeur, contre ce charme qui m'assaillait; l'idée que tout cela n'était que des airs d'opéra, c'est-à-dire propres aux divertissements mondains, et la plupart immoraux, sinon scandaleux, enfin tels qu'un prêtre n'est pas autorisé à les aller entendre au théâtre, suffisait à me les rendre détestables, et je songeais, par contraste, à des Kyrie, à des Pie Jesu, à des Tantum ergo, chantés par nos voix fraîches à la chapelle de Marmoutier, qui ne m'avaient pas émue durant que je les chantais,—pourquoi? je n'en sais rien,—et qui, à distance, et par un besoin de réaction contre notre petit monde médiocre, me semblaient seuls dignes, seuls beaux, seuls admirables, et créaient, par leur seul ressouvenir, une sorte de nostalgie en moi, la nostalgie du couvent.

Ma grand'mère était stupéfaite de me découvrir ces sentiments. De son temps on ne s'avisait pas, pendant les vacances, de penser uniquement à l'année scolaire: elle gardait bon souvenir des religieuses qui l'avaient élevée: bon souvenir, mais froid. Elle disait volontiers: "La vie d'une femme ne commence qu'à la sortie du couvent."

Je revins donc à Marmoutier avec les meilleures dispositions à m'y plaire: cependant, j'ai conscience d'y avoir traîné une année grise, insipide, suivie d'une autre qui ne valut guère mieux. Il me semble que tout était arrêté en moi, le cerveau comme le cœur. J'ai une photographie de moi, prise en ce temps-là, qui montre que j'étais laide et que j'avais l'air bête. Je continuais à être une élève dite "exemplaire," avec des notes de conduite superbes. En composition, je ne gagnai guère qu'une place, et ce fut par une triste occasion: une des premières, une pauvre petite qui avait toujours eu assez mauvaise mine, nommée Michèle de Laraupe, mourut, chez ses parents. Cette disparition soudaine d'une des nôtres, non pas une amie, pourtant, me donna une commotion qui opéra une révolution dans toute ma personne. On chanta, je m'en souviens, une messe des morts, solennelle, à l'intention de Michèle de Laraupe. Cette pompe funèbre, inusitée dans notre chapelle, le chant nouveau pour moi, du Dies iræ, ce catafalque, ces flammes verdâtres, et la place, laissée vide, partout, de notre compagne appelée devant le tribunal de Dieu, me pénétrèrent d'une émotion si profonde et si ineffaçable, qu'un frisson me parcourt aujourd'hui encore à seulement en évoquer la mémoire. Et tout à coup, dans la même semaine, pendant une bénédiction du Saint-Sacrement, je fus envahie par l'amour de Dieu.

Ce ne fut pas une lumière éclatante, un réveil brusque, une surprise; non, et je m'en aperçus à peine. C'est plus tard, quand je pus réfléchir au changement opéré en moi, que j'en ai pu placer le début au moment de cette bénédiction. Je faisais jusqu'alors le geste d'adorer l'hostie rayonnante exposée sur l'autel: ce jour-là, je me prosternai comme si un poids énorme me pesait sur les épaules, et je sentis que quelque chose dans ma poitrine, mon cœur peut-être, semblait fondre et m'inonder d'une chaleur douce et délicieuse. Et quand la sonnerie nous invita à relever la tête, j'aurais voulu rester plus longtemps prosternée; et je n'avais pas d'autre désir que de demeurer là, abîmée, en disant, non des lèvres, mais intérieurement, par toute mon âme: "Mon Dieu!... mon Dieu!..."

Je ne crus pas tout d'abord à ce qui était arrivé en moi; je ne me dis pas du tout: "Voilà ce que l'on m'avait promis, ce que j'ai tant souhaité;" non; je ne me fis aucune réflexion, mais, peu à peu, l'heure de la prière et de toute station à la chapelle fut attendue par moi et me procura une intense et magnifique joie. J'adorais Dieu. J'avais l'impression d'une grandeur, d'une puissance et d'une beauté sans égales, et qui était là, véritablement là, et mon bonheur était de m'anéantir, sans formuler de prière, mais en disant ou pensant: "Mon Dieu! mon Dieu!..."

Mme du Cange, à qui rien n'échappait, me dit, à l'époque de cette crise, en m'arrêtant, selon sa coutume, ces simples mots: "Mon enfant!.. mon enfant!..." sur un ton qui s'accordait si parfaitement avec celui dont je disais, moi, au pied de l'hostie: "Mon Dieu! mon Dieu!..." que je pus croire que c'était Dieu qui me répondait par sa bouche. Je n'eus rien à dire à Mme du Cange, pas plus qu'à Dieu; elle me prit une main dans ses deux mains; ses beaux yeux plongèrent dans les miens; elle se mêlait par là à mon bonheur nouveau; et moi, je laissais, silencieusement, mon bonheur se révéler à elle; et elle était si ravie de sentir qu'enfin ce bonheur m'était échu, qu'elle sourit; pour la première fois, devant moi, la gravité de son merveilleux visage se détendit, ses lèvres découvrirent ses dents pures, et elle me quitta, elle s'en allant, d'un côté, dans ce long corridor solitaire, moi de l'autre,—deux âmes heureuses.

Alors ma vie s'emplit: l'idéal dont j'avais eu tant besoin, je le touchais! Celui-ci dépassait tout; on n'en imagine pas de plus haut, de plus beau; et lui-même contient tous les autres: les merveilles de la nature et de l'art, c'est lui; la musique, c'est lui; la beauté morale, c'est lui!

Je recouvrai une humeur égale et bonne, je sentais en moi une allégresse, une ardeur inconnues, et il me semblait que je devenais comme une fée douée de facultés surprenantes et d'un pouvoir anormal sur les choses. Il n'y avait en réalité rien d'anormal ni de surprenant, mais quantité de portes s'ouvraient, comme d'elles-mêmes, dans ma cervelle, qui, jusque-là, étaient demeurées closes; le rayon magique qui les ouvrait, c'était ce grand contentement intérieur.


VII

Vers cette époque, Mme du Cange vint me demander un jour en pleine classe. Je sortis, très émue, car jamais pareille chose n'était arrivée. Aussitôt dans le corridor, Mme du Cange me dit qu'il se pourrait que Notre-Seigneur m'eût choisie pour une douloureuse épreuve et qu'il s'agirait alors pour moi de montrer que je savais déjà ce qu'est la résignation chrétienne. Je pensai immédiatement à mon cher papa, et je dis:

—Papa?... je suis sûre?...

—Votre papa, en effet, est très malade, mon enfant, et monsieur votre grand-père vous attend au salon...

Tout à coup, me voilà en pleurs; aveuglée à ne pouvoir me diriger, je n'apercevais pas Mme de Contebault au bout du corridor. Mme de Contebault me dit simplement:

—Ma chère petite enfant, vous allez monter au dortoir changer de robe, parce que monsieur votre grand-père est autorisé à vous emmener pour plusieurs jours...

Ce "ma chère petite enfant" m'apprit que mon pauvre papa n'était pas seulement très malade, mais qu'il était mort. Jamais la Supérieure n'employait des termes si tendres. Alors j'eus une crise de chagrin, folle. Je pleurais, je pleurais; Mme du Cange dut me conduire par la main, me soutenir pour me faire monter au dortoir; je ne voyais plus rien, j'étais incapable de m'habiller; je me souviens de la sœur converse, attachée à la lingerie, qui se mit à pleurer presque autant que moi. Et Mme du Cange, au pied du lit, nous parlait des souffrances de Notre-Seigneur, pour que, en comparaison, les nôtres parussent plus légères.

Grand-père était au salon. Il me dit qu'il était venu, et non pas ces dames, parce qu'elles étaient plus utiles à la maison que lui. Je sanglotais toujours, et il ne trouva rien pour me consoler, ni dans la voiture, ni dans le train qui nous conduisait à Chinon, car c'était là que mon pauvre papa en avait fini avec ses peines.

Mon pauvre papa! Et dire que, bien que je fusse si certaine qu'il était mort, tant que personne ne m'avait dit: "Il est mort," je conservais un secret espoir de m'être abandonnée au pessimisme!... Eh bien! non, je n'avais pas vu trop noir!... Mon pauvre papa était couché dans la chambre de maman; il avait encore sa jolie et bonne figure, presque pas plus pâle qu'elle ne l'était ces dernières années, et ses cheveux gris ébouriffés comme s'il venait d'y passer la main en parlant. On se répétait les paroles qu'il avait prononcées pendant une sorte de délire, le mot qui revenait sans cesse à ses lèvres était "la France," "la France livrée... la démagogie... la société chrétienne..." Et il avait dit encore, comme autrefois: "Vous n'êtes pas logiques... vous ne pensez qu'à votre bien-être présent..." Enfin, tout le monde rapportait que ses dernières pensées avaient été pour moi qu'il chérissait particulièrement, et qu'il avait dit: "Ma consolation est que Madeleine sera bien élevée!"

Et, au milieu de mon grand chagrin, cette pensée dernière et ce souhait essentiel de mon père mourant, me hantèrent et me communiquèrent je ne sais quel triste courage. Il me semblait qu'avec l'âme héroïque de mon père, tout ce qu'il y avait pour moi de beau et de solide en ce monde avait croulé, que Dieu seul me restait, mais que j'avais un rôle à jouer, une tâche de tout premier ordre à accomplir... Qu'était ce rôle, qu'était cette tâche? Personne ne m'en avait fourni la définition. Ce but demeurait vague pour moi, car dans ma famille, comme au couvent, on ne m'avait jamais parlé que d'une chose, et c'était celle-là même que mon père, en mourant, semblait considérer comme suffisante: "Madeleine sera bien élevée!..."

Être une jeune fille bien élevée...

Tout était donc là; c'était un modelage qu'il s'agissait de laisser exécuter sur soi plutôt que d'accomplir soi-même, car on ne vous demandait point, en somme, d'initiative; on la redoutait même; et lorsqu'on vous avait donné ainsi la figure qu'il convient d'avoir, tout devait aller comme sur des roulettes dans la vie, pour une jeune fille et pour une femme.

Je me souviens d'avoir pensé à cela, en conduisant mon pauvre papa au cimetière, car une grande douleur vous gratifie de quelques années de plus, tout à coup.

Nous suivions un chemin, entre des murs; il faisait un temps gris et froid; j'entendais, à côté de moi, maman qui sanglotait; et je me disais: "Tout est perdu, oui, tout est perdu, mais il faut que je sois une jeune fille bien élevée..."

C'est dans ces dispositions que je rentrai au couvent. Ma piété, qui était née dans l'appareil funèbre de la pauvre petite Michèle de Laraupe, fut tout naturellement favorisée par le plus grand deuil qui pût m'affliger. Pendant des mois, je ne pensai qu'à l'âme de mon père, et je m'abîmai en prières pour son salut. Et il me semblait, d'autre part, que, par une conduite tout à fait exemplaire, j'accumulais quelques mérites qui lui pouvaient profiter. Être docile et pieuse, n'était-ce pas ce qui constituait essentiellement la jeune fille bien élevée?

Ma docilité et ma piété, accrues par mon malheur, m'attirèrent plus de tendresse de la part de ces dames et d'un grand nombre d'élèves. Le visage même de Mme de Contebault, la Supérieure, si serein, si imperturbable, s'adoucissait et se fondait à mon approche. Il y avait, dans le regard de Mme du Cange, comme une entente secrète avec quelque partie de moi que j'ignorais moi-même; ce regard fin, pénétrant et charmant semblait m'avoir trouvée et me connaître, moi qui ne me connaissais pas. Je m'abandonnais à lui, en toute confiance; j'avais un grand besoin d'être aimée.

Et que n'eussé-je pas fait pour être aimée davantage de ceux qui voulaient bien m'aimer déjà! Pour Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui m'aimait, je redoublais de ferveur; pour toutes ces dames qui m'aimaient, je redoublais de docilité!

En classe, il est vrai, je n'étais toujours pas brillante, mais personne ne songeait à me le reprocher; mes maîtresses elles-mêmes, touchées de ma conduite, paraissaient toutes admettre que j'avais mieux à faire que de battre mes petites camarades en géographie ou en calcul. Dans notre division, c'était une chose bien connue: il y avait Gillette Canada qui était la plus intelligente, et il y avait Madeleine Doré, qui "était une perfection."

Plusieurs de mes petites amies avaient tenu à honneur de me faire connaître à leurs familles. Avec la permission de mes parents, j'avais été présentée, au salon, aux père, mère, frères et sœurs de Jacqueline-Jeanne de Charpeigne, celle qui avait eu une sainte dans sa famille. Et, comme mes parents, à moi, ne venaient qu'assez rarement de Chinon, on m'avait autorisée à "sortir" avec Jacqueline-Jeanne. Ses frères, au nombre de cinq, dont l'aîné avait quinze ans, étaient, comme le mien, chez les Pères, et telle était l'excellence de ma réputation, que les Charpeigne faisaient aussi "sortir" Paul, en toute confiance. Je tremblais que ce garnement de Paul ne commît quelque sottise énorme, selon sa coutume, et je ne sais en vérité pas comment cela n'arriva pas. Il était le plus âgé de nous tous, et il s'ennuyait beaucoup au milieu de tout ce monde-là, je crois. Jacqueline-Jeanne avait encore deux sœurs aînées, d'un autre lit, qui étaient mariées, fort laides toutes deux, et avaient chacune deux bébés. Le plaisir de ces jours de sortie consistait à aller, après déjeuner, faire un tour en ville sur le mail, tous ensemble, y compris les nourrices, et aussi les deux maris des sœurs aînées, qui étaient officiers de chasseurs à cheval, et M. de Charpeigne, le papa: dix-sept ou dix-huit personnes!... Après quoi, on entrait généralement dans une église, s'agenouiller cinq minutes, puis on envahissait la boutique de Roche, le pâtissier de la rue Royale.

La première fois que je sortis avec Jacqueline-Jeanne, nous étions allés tous, en masse, à la chapelle de Saint-Martin où la sainte avait son portrait, à côté d'un autel. C'était une grande toile, fumeuse, à peine éclairée par la lueur de quelques cierges, où l'on discernait une femme agenouillée sur la dalle, et dont la tête, extasiée, se révélait seule, en lumière. Jacqueline me tenant la main, et Mme de Charpeigne nous poussant doucement par derrière, nous nous étions approchées du portrait, pendant que toute la famille et mon frère Paul s'agenouillaient sur les prie-Dieu.

Jacqueline-Jeanne et sa mère, en m'indiquant du doigt la vénérable parente, prononcèrent en même temps ce simple mot:

—Voilà!...

Et cela était dit sur ce ton qu'on emploie en indiquant à un saint-cyrien les effigies de Turenne ou de Bonaparte: "Voilà!..." c'est-à-dire: "Vous êtes de la partie, jeune homme: voyez par cet exemple où l'on peut aboutir!"

Et nous étions restés, agenouillés là, tous, le temps qu'eût pu durer une visite chez une grand'tante âgée, un peu cérémonieuse.

A la sortie, mon frère Paul, qui s'était tenu aussi patiemment que toute la famille, vint à côté de moi et psalmodia:

—Sainte Madeleine Doré, priez pour nous!... Sainte Madeleine Doré, priez pour nous!...

Et les cinq gamins, frères de Jacqueline-Jeanne, qui l'environnaient, de pouffer de rire. Puis Paul dit seulement:

—Sainte Madeleine Doré!...

Et les autres répondaient en chœur:

—Priez pour nous!...

Jacqueline-Jeanne gourmanda fortement ses cinq frères, mais elle ne pouvait elle-même s'empêcher de rire. On me vénérait, oui; mais, dans le secret, toute cette jeunesse se moquait de moi.

Ma famille, à moi, appréciait diversement les résultats de ma conduite excellente. Maman, sans façons, trouvait que j'avais besoin de me "dégourdir" un peu. Grand-père, quand il était chez les Vaufrenard, souriait, je le sais, de mon zèle; une de leurs paroles m'avait frappée: "On a fichtre bien le temps d'être sage!..." Mais quand il était vis-à-vis de sa femme, il ne l'osait contredire, et grand'mère se montrait satisfaite à l'extrême de la "jeune fille modèle" que j'étais, au dire de toutes ces dames. Elle tirait surtout son plus vif orgueil des attentions dont j'étais l'objet de la part des "meilleures familles" de mes compagnes, et particulièrement des Charpeigne. Cette famille, si digne, si nombreuse, le saint rayonnement qui l'auréolait, les compliments éperdus qu'elle faisait de moi, soit au salon du couvent, soit par correspondance, tournaient positivement la tête à ma pauvre grand'mère, et quoiqu'elle eût toujours eu, dans son affection, une préférence marquée pour mon frère, elle concevait à présent pour moi une sorte d'admiration dont j'étais flattée, et qui me rapprochait d'elle.

Depuis que mon père était mort, bien qu'on l'eût tant contristé dans ses dernières années, on honorait et on exaltait sa mémoire, ma grand'mère surtout; et l'on m'apprenait et la dignité de sa vie et les sacrifices qu'il avait faits; on voulait que je fusse fière de lui, et l'on m'affirmait que, s'il eût vécu, il eût été fier de moi. Je me souvenais bien que mon père était d'accord avec sa belle-mère sur l'éducation des filles. J'étais donc dans la bonne voie, malgré les hochements de tête et les mots couverts entendus chez les Vaufrenard, malgré le rire blagueur de mon frère et de la marmaille des Charpeigne, malgré les quolibets que ne m'épargnaient pas, au couvent même, et Gillette Canada et la bande des fortes têtes de la classe, et au salon, les dimanches, maints frères et cousins d'élèves qui "se payaient" mes rubans de sagesse et mes médailles. Toute cette "ferblanterie," comme disait Paul, se heurtait, et produisait, à chacun de mes mouvements, le bruit d'un galérien secouant ses chaînes, et ne suscitait, pas, à mon naïf étonnement, l'applaudissement du monde entier; les messieurs, les jeunes gens, des mamans elles-mêmes, en nous voyant au salon, ne se montraient préoccupés que de notre coiffure et de la façon, le plus souvent désastreuse, dont nous seyait notre infortunée robe d'uniforme: "Oh! cette natte!... Mais on ne vous permet donc pas de vous relever les cheveux en casque!... Si seulement elle avait la nuque découverte!... Comment! on n'autorise pas de glaces plus grandes que cela!... Et cette batterie de cuisine qu'elle porte sur la poitrine, la pauvre fille, est-ce qu'elle s'en sert pour boire et manger?... Et en récréation, pour jouer, accroche-t-elle son bazar à un arbre?..."

J'avais quinze ans, je me développais beaucoup, je crois que je commençais à n'être plus trop laide, et cela m'agaçait que l'on se moquât de la façon dont j'étais accoutrée. J'en vins à redouter l'heure du salon, les jours de sortie, les mois de vacances où les gens et leur vie me semblaient si différents de ma vie et de moi-même. Je me retournai avec plus de ferveur vers l'intérieur du couvent et vers Dieu. Je devins de plus en plus pieuse: M. l'aumônier et Mme du Cange même y durent mettre le holà.

M. l'aumônier me gourmanda pour mon ardeur immodérée, et m'infligea comme pénitence de ne pas m'approcher du confessionnal plus d'une fois par mois. Je ne pus lui dissimuler que j'étais terrorisée de rester tout un mois avec mes péchés sur la conscience. Et encore une fois, je vis qu'il souriait quand il me dit: "Allons! allons! mon enfant, n'allez pas vous imaginer que vous commettiez de bien gros péchés!..." Mme du Cange me dit qu'il fallait en toutes choses avoir de la mesure, "même dans la perfection," ajouta-t-elle.

Je ne comprenais pas cela. Qu'il fallût s'arrêter, même dans le plus beau chemin, voilà qui dépassait mon entendement. J'osai objecter à Mme du Cange:

—Mais, madame, et les saints?...

—Les saints, dit-elle, il faut les tenir pour nos modèles; mais c'est une présomption orgueilleuse que de vouloir atteindre à leur perfection; sachons rester modestes...

Les excès qu'on me reprochait me rappelèrent ceux dont on avait fait grief à mon pauvre papa, de son vivant, tout au moins. Lui aussi, il avait été trop loin: il avait perdu le sens de la mesure; il avait donné sa fortune pour sa cause, c'était "un emballé," comme disaient de lui ses beaux-parents. Depuis sa mort, il est vrai, son "emballement" passait pour admirable. Pour les saints, il devait en être de même... On les avait sans doute traités d'insensés, du temps qu'ils accomplissaient cela même qui, après coup, les avais mis sur les autels.

De si grandes vertus, il ne convenait pas de les imiter tout à fait...

Ah! cet incident avec l'aumônier et Mme du Cange fut une de mes plus vives contrariétés de jeunesse. J'étais tentée de m'écrier, comme papa, naguère: "Vous n'êtes pas logiques! La sainteté, l'héroïsme, la vertu, qui sont le fond de ce qu'on nous enseigne, eh! bien, eh! bien, il ne faut donc les atteindre que dans une certaine mesure? Ce sont des mots dont la beauté nous fouette, et en pleine course, est-il possible vraiment qu'il nous faille nous arrêter tout à coup?..."


VIII

Je vis venir les vacances de cette année-là sous un jour assez singulier: le plaisir que je me promettais était d'être plus libre qu'au couvent de m'abandonner à cette grande piété que, pourtant, l'on m'avait inspirée au couvent même. J'espérais, du moins, avoir plus de facilités à la maison pour dissimuler mes divines joies, car je n'allais pas jusqu'à croire que l'on me permettrait de me singulariser! A la maison, comme au couvent, je commençais à comprendre,—quoique personne n'en formulât le précepte,—qu'il fallait, avant tout, ne pas s'éloigner de la commune mesure, et demeurer, autant que possible, pareille à tout le monde.

Mais, à la maison, qui est-ce qui m'empêcherait de faire de longues prières dans ma chambre? et, grâce à la complicité de ma vieille Françoise, qui est-ce qui s'apercevrait qu'en allant chez les Vaufrenard, par exemple, je faisais un petit détour par l'église Saint-Maurice?

Maman vint me prendre, accompagnée de grand'mère qui voulait toujours parler elle-même à ces dames, à la Maîtresse générale, à la Supérieure, pour se rendre un compte exact des progrès de mon éducation. Je vis à sa figure, après divers colloques, que l'on était même plus content de moi qu'on ne voulait bien me le dire, et que, si l'on me reprochait quelque chose, c'était uniquement mon excès de zèle. Ma grand'mère pensait certainement: "Oh! oh! voilà un défaut qui tombera de lui-même..." Maman me complimenta, elle, sur ma bonne mine: c'était ce qui l'intéressait le plus. Je demandai des nouvelles de Paul, qui faisait sa première année de droit à Paris. On me répondit d'une drôle de façon, maman en souriant à demi, grand'mère en redressant la tête d'un air de justicier: Paul, il allait bien; oui, oui, il allait bien!... Cela suffit à m'intriguer et ne m'apprit rien de mon frère. Dans le train, nous ne pouvions d'ailleurs pas parler de nos affaires personnelles, car nous nous trouvions avec plusieurs personnes de Chinon parmi lesquelles était un jeune homme que je ne connaissais pas et qui me regarda tout le temps d'une façon fort gênante. Je ne comprenais pas du tout pourquoi il me regardait; et je croyais très sincèrement que c'était en se moquant de moi parce que j'étais mal coiffée, mal habillée. Mon embarras était grand, je me sentais rougir, je m'agitais pour donner quelque prétexte à mes couleurs; mais je sentais toujours le regard de ce garçon passer et repasser sur moi, comme le rayon du soleil qui entrait, disparaissait et revenait, dans ce compartiment, nous caresser les genoux, selon les sinuosités de la voie. Je sus, quand nous fûmes descendues, par quelqu'un qui le reconnut sur le quai de la gare, que ce jeune homme était le fils d'un notaire de Richelieu; il avait une figure agréable, mais il m'avait bien incommodée. Je dis à maman:

—Ce garçon est tout à fait inconvenant! Il a une façon de vous regarder...

Cela la fit rire, tout simplement. Grand'mère, qui m'avait entendue, dit:

—Les jeunes gens, de nos jours, sont en effet très mal élevés; mais une jeune fille doit baisser les yeux et ne pas s'apercevoir de leur audace.

Moi, j'en revenais à mon idée:

—Mais, enfin, qu'est-ce que j'ai sur moi de ridicule? est-ce cette robe qu'on a fait teindre?... c'est mes cheveux, je parie?...

Maman disait, en souriant encore:

—Qui est-ce qui te dit que tu as quelque chose de ridicule?...

Et me voilà, à peine arrivée à la maison, préoccupée de ma toilette et de ma coiffure!

Dès le premier soir, au lieu de consacrer, comme je me l'étais promis depuis longtemps, une ou deux longues heures à la méditation et à la prière dans ma chambre, savez-vous à quoi j'employai ma liberté nouvelle? à chercher une manière de disposer mes cheveux qui ne s'éloignât pas trop de la mode! J'avais des cheveux blonds très abondants et assez longs pour que je pusse m'asseoir sur leurs extrémités quand ils étaient dénattés; il m'était, dans ces conditions, à la fois très facile d'en tirer parti et très difficile de ne point effaroucher ma grand'mère dont je savais les austères principes sur la décence d'une jeune fille bien élevée. Je fus, quant à moi, très satisfaite de la coiffure que j'obtins; très dépitée, rétrospectivement, que quelqu'un eût pu remarquer ma ridicule coiffure de pensionnaire:—un filet, y pensez-vous! un filet, horreur d'autant plus monstrueuse qu'il est plus copieusement garni! le mien était affreux...—et enfin très anxieuse de savoir ce que dirait le lendemain ma grand'mère. Je m'occupai aussi de mes robes. Nous étions en grand deuil, on avait fait teindre toutes mes anciennes robes; j'en essayai deux ou trois et m'aperçus, à mon grand désappointement, que les corsages étaient de beaucoup trop étroits: alors, avant que l'on y remédiât, il faudrait donc garder ma robe d'uniforme?... Enfin, je me mis en prière, au pied de mon lit, mais je pensais à ma robe d'uniforme et je me promettais de ne pas poser le pied hors de la maison tant que mes autres corsages n'auraient pas été ajustés. Et puis, je tombai de sommeil.

Le matin, même histoire devant la glace, avec mes cheveux; et la maison sens dessus dessous à cause des corsages!

—Comment! tu t'es tant développée, depuis Pâques!

—Regardez-moi ces bras et cette poitrine!...

Ma grand'mère disait cela sur un ton alarmé que j'attribuai à la triste nécessité qui semblait s'imposer de renouveler mon trousseau. En effet, ce soudain "développement" tombait mal à propos.

Mon frère Paul, pour sa première année d'études à Paris, avait fait des dépenses immodérées. Ce n'était pas sans peine que l'on pouvait lui fournir une pension de deux cents francs par mois; or, sous les prétextes les plus divers, il en avait arraché près de cinq cents, en moyenne! Cinq cents francs par mois, c'était fou, sardanapalesque. Je crois que l'on devait, là-dessus, depuis longtemps discourir, à la maison; mais grand'mère avait décidé que l'on ne tiendrait aucune rigueur au jeune étudiant prodigue, en ma présence, de peur que je ne vinsse à soupçonner mon frère d'avoir une mauvaise conduite et à me faire des idées sur ce qu'est la mauvaise conduite d'un jeune homme. C'est Paul lui-même qui m'informa de ces subtiles précautions. Et il m'informa, le misérable, de bien d'autres choses.

Le satané Paul! Déjà l'année précédente, Paul, à peine sorti de chez les Pères, n'avait plus de religion et ne se conduisait pas mieux que le jeune Patissier, par exemple, ou le jeune Mingot, qui étaient au lycée. Et, à la maison, on ne s'en alarmait pas, il semblait que ce fût dans l'ordre. Moi, j'avais essayé de lui adresser des remontrances, il m'avait traitée de "cruche, imbécile, idiote;" j'avais commis l'imprudence de rapporter toutes chaudes ces expressions à grand'mère, notre juge ordinaire, et c'est moi que notre juge avait déboutée et condamnée aux dépens... A la fin des vacances, n'y avait-il pas eu aussi une histoire que l'on m'avait cachée tant qu'on avait pu, et que je n'ai, en effet, comprise que plus tard? Paul était tout simplement l'amant de la femme du percepteur, une grosse dondon de quarante-cinq ans, qui avait des enfants du même âge que lui! Toute la ville parlait de l'aventure. Le pauvre percepteur était venu, aux abois, trouver mon grand-père, et des conciliabules avaient été tenus à la maison, les domestiques couchés, à des onze heures du soir!... C'était le percepteur, seul, qui avait ennuyé mes grands-parents, non pas l'aventure de Paul; et ils disaient de leur petit-fils, en souriant, et avec indulgence, même devant moi: "Le gredin!"

Qu'avait-il fait, une fois lâché en liberté, et à Paris, "le gredin?"

On l'avait envoyé à Paris, pour la même raison qu'il avait été élevé précédemment chez les Pères et moi au Sacré-Cœur, parce que c'était ce qui se faisait de mieux. Il eût tout aussi bien pu mener à bout ses études de droit à Poitiers par exemple, et à meilleur compte.

Il brûlait de raconter ses fredaines. On eût juré que c'était pour les raconter qu'il les avait accomplies. Je vis, d'ailleurs, tout de suite, qu'il me tenait, cette année-ci, pour quelqu'un, et non plus pour la "môme négligeable" que j'avais été jusqu'alors. Il m'avait saluée, dès le lendemain de mon arrivée, et en regardant mes cheveux et ma taille, d'un certain juron familier qui était une manière de me manifester sa considération.

Ah! j'aurais autant aimé ne point mériter sa considération, car il me narra des histoires écœurantes. Le langage et les aventures d'un étudiant du quartier Latin, et qui brode! on juge ce que cela pouvait être pour une pensionnaire comme moi. Je le dis très franchement, et sans pose, cela me fit l'effet du mal de mer; c'était quelque chose d'absolument nouveau, d'inconnu, d'insoupçonné, et de tellement vilain et de tellement malpropre, que mon estomac se soulevait de dégoût. Me voyant faire la grimace, il en conclut qu'il m'"épatait," et son récit y gagna plus d'audace encore, et son langage fut plus salé et plus cru. Il ne m'épargna rien, je le crois; mais j'avais tant de mal à comprendre, que bien des choses m'échappèrent. Ce que je retins des confidences de mon frère, c'est que tous ces gamins avaient non seulement une maîtresse, mais plusieurs, et même beaucoup, et c'est qu'une femme pouvait appartenir à un grand nombre d'hommes... Cela dérangea un certain ordre qui régnait dans ma cervelle encore fraîche et me causa une sorte de douleur que je ne peux comparer qu'à celle que j'éprouve encore aujourd'hui quand je suis témoin d'une injustice flagrante. C'est assez curieux. Le mépris de ces étudiants pour les pauvres filles, l'absence de tout sentiment dans des liaisons qu'on appelle amoureuses, oh! que cela me parut abominable! Qu'est-ce que cela dérangeait donc en moi, puisque je n'avais jamais pensé à l'amour?

Je me rappelle que nous étions dans le jardin de mes grands-parents, sous une tonnelle, quand Paul donna, ainsi, à une jeune fille parfaitement bien élevée, sa première leçon de choses.

Nous étions assis sur un banc, très vieux et vermoulu, d'où je m'étais levée déjà plusieurs fois, croyant qu'il croulait sous moi. Paul fumait une cigarette et arrachait de la main les feuilles d'un pampre qui garnissait le treillage en losange. Tout d'un coup, je me sentis prise d'un gros chagrin; mais d'un chagrin comparable à celui que j'aurais eu si l'on m'avait annoncé la mort d'une amie, et je me mis à pleurer, à sangloter. Paul me dit:

—Qu'est-ce que tu as? tu es folle!...

Je ne savais pas au juste ce que j'avais. C'était le paquet de toutes les choses que mon frère venait de m'apprendre qui m'oppressait, m'étouffait. Je lui dis:

—Ce n'est rien, ce n'est rien; il ne faut pas faire attention, je suis une sotte...

—Essuie-toi les yeux, me dit-il, on va croire que c'est moi qui t'ai fait pleurer.

—Tranquillise-toi: je dirai que c'est la fumée de ta cigarette.

Il s'en alla aussitôt fumer plus loin, et je m'essuyai les yeux. Nous devions aller, une heure après, chez les Vaufrenard, où il était convenu que je leur montrerais, ainsi qu'à M. Topfer, ce que j'avais appris en fait de piano. Bonne préparation pour une audition! je ne serais seulement pas capable de faire mes gammes. Par surcroît, ma grand'mère vint me trouver dans ma chambre, afin de me renouveler ses recommandations sur la tenue que je devais adopter dans le monde. Mon Dieu! dois-je me souvenir des soins excessifs de la pauvre bonne femme! Elle écrasa de ses propres mains mon chignon haut, comme on les portait alors, qui, à son dire, avait "des allures provocantes." Le flot de mes cheveux fut reporté en arrière, sur les tempes et sur le front: il fallait bien qu'il se logeât quelque part! Ma coiffure n'en était pas plus mal, et, du moment que cela tranquillisait grand'mère!... Ce ne fut pas tout: elle trouva moyen de m'abattre la poitrine! J'en souris quand j'y songe. Elle avait longuement ruminé cela: elle avait fait préparer par Françoise deux bretelles assorties à mon corsage, et elle me fit cadeau d'une ceinture de cuir ayant appartenu à maman, qui devait servir à tenir ces bretelles parfaitement tendues, comme des sangles, sur la gorge. Le résultat obtenu ne fut pas celui qu'on en attendait, mais grand'mère, en agissant d'une manière quelconque, avait rendu le calme à sa conscience.


IX

En quelques années, les Vaufrenard avaient fait de nombreuses connaissances à Chinon, et ils étaient tellement agréables, disait-on, d'abord parce que, chez eux, on ne parlait à peu près jamais politique, ensuite à cause de leurs matinées musicales, que l'on venait chez eux, même des environs, presque tous les jours, et surtout le dimanche. Et puis, c'étaient des Parisiens, et puis il s'était trouvé que quelques autres Parisiens qui habitaient, l'été, des châteaux de la région, avaient dîné avec eux, ici ou là, durant l'hiver, et il n'en fallait pas plus pour qu'ils devinssent fervents amis pendant les vacances. Un hasard et notre malheur faisaient que nous possédions dans notre maison le groupe le plus attrayant qu'une petite ville de province pût souhaiter.

Je vis, dès le début de ces vacances, que grand'mère qui s'était tenue si longtemps sur une prudente réserve, avait dû baisser pavillon du jour où il avait été établi que les Vaufrenard possédaient des relations nombreuses, et même de brillantes. C'était bien heureux pour maman qui, avec son veuvage et sa triste situation de fortune, aurait été très isolée; pour le grand-père, c'était l'aubaine inespérée: il renaissait. Il était même moins docile, moins soumis à l'autorité de sa femme; il arrondissait d'éloquentes périodes pour lui opposer parfois des arguments, et je remarquai, pour la première fois, qu'il usait même d'une certaine ironie, courtoise, mais non pas sans piquant, pour la taquiner sur telle ou telle de ses intransigeances.

Il y avait, à ce propos, une anecdote que l'on racontait, à la dérobée, et que savait mon frère. Un roman faisait alors grand bruit et avait pénétré jusqu'au fond des provinces; c'était un livre intitulé: Monsieur, Madame et Bébé; il passait pour extrêmement hardi; on s'en chuchotait des passages et l'on s'en laissait scandaliser avec un parfait entrain. Ce qui rendait ce livre plus brûlant à Chinon qu'ailleurs, c'est que son auteur, Gustave Droz, était propriétaire, non loin, sur l'autre rive de la Vienne. Grand'mère, sans connaître l'ouvrage, déclarait que c'était une abomination, qu'un gouvernement qui tolérait de pareilles publications précipitait la France vers un nouveau Sedan; que ce qui restait d'honnêtes gens devrait brûler une telle paperasse en place publique, et elle avait juré qu'en tous cas, ce bouquin n'entrerait jamais, elle vivante, dans la maison. Grand-père savait le roman par cœur. Cela faisait un assez grave sujet de dispute. Or, qui présentait-on à grand'mère, un beau jour, chez les Vaufrenard? L'auteur de Monsieur, Madame et Bébé: Gustave Droz! Un homme charmant, plein d'esprit, du meilleur monde: il était environné de compliments et d'hommages. Il s'extasiait sur le goût des Vaufrenard qui leur avait fait choisir une habitation si délicieuse. On disait: "Mais la maison appartient à la famille Coëffeteau!" et toutes les félicitations de se retourner vers Mme Coëffeteau, ma grand'mère. Trois jours après, Mme Coëffeteau se vantait partout d'avoir fait la connaissance de Gustave Droz; et elle disait du livre: "C'est un peu leste, mais c'est d'un homme fort distingué."

Grand-père disait à sa femme: "Ah! ma chère amie! si le diable avait seulement des gants et un peu de savoir vivre, vous risqueriez quelque parcelle de votre âme entre ses doigts fourchus!..." ce qui la mettait dans tous ses états.

Je fus très étonnée, en arrivant, cette année-là, chez les Vaufrenard, de m'apercevoir qu'on ne me regardait plus comme le "mougeasson" d'autrefois. Voilà-t-il pas, tout à coup, ces messieurs pleins d'attentions pour moi! et d'une amabilité! et d'une prévenance! Et des "mademoiselle" par-ci, et des "ravissante jeune fille" par-là! C'en était comique, surtout de la part d'un tas de chenapans qui ne m'avaient seulement pas dit "merci" trois mois auparavant, lorsque je leur servais le café, le sucre, ou quand je courais chercher les mantilles de leurs femmes. Qu'est-ce qu'il y avait de changé? Mon corsage avait gonflé, mes cheveux étaient disposés à peu près selon la mode.

J'en voulus d'abord à ces messieurs, puis, après tout, leurs gentillesses me furent agréables. Par mes mérites, et alors que je n'étais pas plus bête qu'aujourd'hui, je n'avais compté pour rien; sans frais aucun, on me disait à présent charmante, intelligente; on s'empressait autour de moi.

Alors, et immédiatement, grand'mère prit ombrage. Notre visite fut écourtée, et nous n'étions pas de retour à la maison qu'elle me disait:

—Tout beau!... tout beau!... ma chère enfant; il faut être prudente et réservée... Une jeune fille, hélas! a tôt fait de se compromettre!... La coquetterie...

—Mais, grand'mère, je suis habillée avec des défroques d'il y a deux ans!... ça ne m'a coûté que le fil et les aiguilles... Et, est-ce que j'ai été coquette?...

—Je ne dis pas cela! Je ne t'accuse pas, ma chère enfant. Je t'avertis afin que tu te tiennes sur tes gardes. Tu es si jeune encore!... Ta mère, avant vingt ans, n'avait pas l'air d'une femme!

—Mais, grand'mère, si je suis plus grande que maman, ce n'est pas de ma faute.

—Je ne dis pas cela non plus!... Tu ne vas pas prétendre que je te reproche de grandir et de t'habiller, j'espère! Je te préviens que le monde est méchant, pervers, sans indulgence, et qu'il est rempli d'embûches: c'est au moment où il vous flatte qu'il faut se méfier de lui davantage...

—Mais, grand'mère, si on apprend le piano, le chant, les bonnes manières, c'est pour plaire?...

—Allons! est-ce que tu vas te permettre de raisonner, à présent?... A-t-on jamais vu?... Est-ce que c'est cela qu'on vous enseigne au Sacré-Cœur?... Ta mère, mon enfant, sache-le, ne s'est jamais permis une observation!... "Plaire!... plaire!..." Je vous demande un peu!... Sans doute, il arrive un moment où une jeune fille doit plaire, c'est lorsqu'elle est en âge de se marier, ce qui n'est pas ton cas; encore est-il suffisant qu'elle plaise à celui qui sera son mari!...

—Ah! oui, mais cet oiseau-là, comment le connaît-on?...

Maman ne pouvait s'empêcher de rire quand je discutais comme cela avec sa mère, parce que je disais ce qu'elle avait sans doute eu, bien des fois, envie de dire; mais, de son temps, c'était impossible. Et alors c'était contre elle que grand'mère se retournait, puis elle me disait:

—Tu vois, tu vois ce dont tu es cause: c'est ta mère qui paie pour ton incroyable audace!...

Et elle soupirait douloureusement, la chère bonne femme. Pour elle, avec mes "observations," c'était la société, le pays tout entier qui "fichait le camp."

Ces messieurs ne me firent pas de compliments sur mon jeune talent de pianiste; à la vérité même, ils me firent honte: j'avais quinze ans passés, que diable! Mais ils étaient d'accord pour me trouver des dispositions très particulières.

—Quel est donc votre professeur, là-bas?

—Mais, c'est Mme de Saint-Jean-d'Angély!

—Eh bien! Mme de Saint-Jean-d'Angély s'entend à professer le piano comme un savetier!—s'écria M. Vaufrenard qui perdait complètement le sens de la mesure dès qu'il s'agissait de musique.

Il interpella grand'mère.

—Voyons! madame Coëffeteau, voulez-vous, oui ou non, que votre petite-fille devienne une musicienne?

—Une musicienne! une musicienne... sans doute!—s'écria la malheureuse femme—Est-ce que Madeleine a besoin, pour cela...?

—Enfin!—interrompit M. Vaufrenard,—voulez-vous qu'elle joue du piano comme de la serinette, où seriez-vous flattée qu'elle eût du talent?

Ma grand'mère pensait certainement à ma mère qui n'avait pas de talent. Quant à elle, elle se méfiait du talent, parce qu'il porte à l'indépendance, ce qui, dans son esprit, était la pire des choses. Mais elle n'osait répondre à ces deux messieurs, très enflammés, très irritables et très compétents en matière musicale. M. Topfer affirmait que j'avais "des doigts et de la tête, tout ce qu'il fallait pour faire en cinq ou six ans un vrai talent," mais il fallait me mettre entre les mains d'un professeur "qui ne fût pas un âne."—Pauvre Mme de Saint-Jean-d'Angély!—La question fut agitée à la maison. C'est la dépense supplémentaire d'un professeur "de la ville" qui était aussi à considérer, surtout avec la menace qu'étaient pour notre bourse les "études" de Paul! Mais ces messieurs furent d'une ténacité qui m'étonna: avais-je donc tellement de dispositions? Tous deux s'imposèrent presque, et ma grand'mère dut consentir à m'envoyer chaque matin, une heure ou deux, chez les Vaufrenard.

Le mois d'août était tellement chaud que personne ne songeait à faire des promenades; à dix heures du matin, Françoise et moi, nous rasions les murs pour bénéficier d'un peu d'ombre, puis, une fois la grille ouverte, chez les Vaufrenard, nous dégringolions sous les arbres frais où l'on avait toujours peur de rencontrer des couleuvres; et, dans le grand salon au parquet piqué, les persiennes à demi fermées laissant passer un rayon qui étincelait, avant d'entrer, en frappant le feuillage luisant d'un grenadier en caisse, ces messieurs, tantôt l'un, tantôt l'autre, quelquefois tous les deux, s'acharnaient à m'initier à leur art.

Ils avaient pour la musique une passion exclusive, et éprouvaient l'un comme l'autre la démangeaison de faire du prosélytisme; ils semblaient craindre qu'après eux, personne ne goûtât plus la qualité de leur immense plaisir; sur combien d'enfants n'avaient-ils pas essayé d'agir! sur mon frère Paul, avant moi, sur les jeunes Bridonneau, sur Mlle Patissier, sur les deux petites de la Vauguyon, sur les six enfants des Pallu.

M. Topfer avait eu tous les malheurs imaginables; on le citait comme un exemple de certaines cruelles destinées, et il avait traversé ses adversités, non pas insensible, mais en puisant comme un divin secours dans les sons magnifiques de son violoncelle et dans une espèce d'extase où je l'ai vu souvent quand il entendait au piano une sonate de Beethoven. C'était un bonhomme un peu brusque de façons, avec un cœur tendre. Il vivait sans cesse sur la défensive, car il croyait,—avec quelle raison!—en voyant une personne nouvelle, qu'elle n'allait pas aimer la musique qu'il aimait ou qu'elle allait lui vanter celle qu'il avait en horreur, et de cela il souffrait un perpétuel martyre.

La façon dont ces deux bonshommes me parlèrent de la musique m'emballa. Leur musique, autrefois, m'avait touchée intimement; mais je reste convaincue que, quel que soit l'attrait des choses elles-mêmes, c'est la parole qui nous gagne tout à fait. Un mot juste, dit à temps, a la vertu de fixer une impression pour toujours; c'est le mot qui illumine, ou si l'on veut, c'est lui qui échauffe, et rend possible l'empreinte. C'étaient les paroles de Mme du Cange qui m'avaient le plus troublée au couvent; c'étaient ses deux petits mots, prononcés dans le corridor: "Mon enfant!... mon enfant!..." qui avaient assuré ma ferveur religieuse. Ce fut l'initiation passionnée de M. Topfer qui réveilla en moi l'enthousiasme de mes toutes jeunes années pour la musique, et ce fut cette clarté particulière de méthode, qui manque rarement aux hommes épris de leur art, qui m'aida à me débrouiller rapidement dans les rebutants débuts. En deux mois de vacances, mes deux maîtres firent de moi une musicienne, non pas exécutante, assurément, mais déterminée, ardente, partie, définitivement partie vers un but qui me paraissait beau, qui ne contrariait pas mon idéal religieux, qui l'augmentait plutôt en se confondant avec lui. J'entrevis la possibilité de vivre dans ce monde dont les premiers échos m'avaient tant choquée, en m'y créant un refuge sacré, une oasis toujours suave, quels que dussent être les dégoûts que le sort me réservait.

Oh! ces deux mois de vacances, si mal commencés, je les revois toujours. Ils ont été la période la plus satisfaisante de ma vie pour mon âme, pour mon esprit, pour mon cœur; plus satisfaisante que ma période exclusivement religieuse, oui, parce qu'il y a en moi, et, malgré tout mon "besoin d'idéal,"—comme on ose à peine dire,—il y en moi un individu positif qui pressentait, même en adoration devant l'autel, que ce ravissement-là était un luxe dont la vie ne s'accommode pas communément. La musique me donnait, m'avait dit M. Vaufrenard, une valeur personnelle; et l'idée de valoir par moi-même m'inoculait je ne sais quelle force nouvelle. Mais M. Topfer disait: "Ah! par exemple, il ne s'agit pas d'être une tapoteuse!..."

Le cher homme que M. Topfer!

Quand je me séparai de lui, le premier jour d'octobre, il fut très ému; il crut devoir m'adresser un petit discours, surtout afin de me prémunir contre la musique médiocre; et il me parla des grands maîtres. Ce qu'il me dit était au-dessus de mon âge, et je n'en ai rien retenu que la figure de petit homme à favoris blancs qu'il avait, lui, un peu à la manière de César Franck, et son frais petit œil bleu, son œil d'enfant. Il était pourtant bien possédé par son sujet; c'est pour cela sans doute qu'il oubliait mon âge; il me disait des choses et des choses sur Mozart, sur Rameau, sur Bach; puis il passa à Beethoven, mais s'arrêta aussitôt comme si un sanglot étouffé lui eût obturé la gorge: que voyait-il? que pensait-il? tout ce génie divin lui apparaissait peut-être, et il en était écrasé; il répéta seulement: "Beethoven!" en élevant un doigt, et son petit œil bleu, d'enfant, se mouilla. Cela, je le compris; c'était le mieux qu'il pût faire pour moi.


X

On avait consenti à remplacer Mme de Saint-Jean-d'Angély par un professeur de Tours, nommé M. Bienheuré, un homme très doux, très aimable et qui jouait joliment bien, quoiqu'il eût presque toujours très chaud quand il arrivait à Marmoutier, ayant fait presque deux kilomètres à pied, et il s'épongeait le front pendant un quart d'heure. Il me fit beaucoup travailler. Même en son absence, j'étudiais pendant certaines récréations et une grande partie de la journée des jeudis et des dimanches. Dès les vacances de Pâques, j'étonnai M. Vaufrenard; aux grandes vacances, je tremblais d'émotion à l'idée du plaisir que j'allais causer à M. Topfer.

Mais, en arrivant à Chinon, je trouvai ma famille très agitée. J'avais remarqué, à Pâques, leur air tout chose et une certaine préoccupation d'économies qui m'avait laissé supposer que mon frère Paul faisait des siennes à Paris. Je sus, à peu près par tout le monde,—quoiqu'en principe, et sur l'ordre de grand'mère, cela dût m'être tenu absolument caché,—que monsieur mon frère avait fait dix mille francs de dettes. Dix mille francs! à prélever sur la pauvre petite dot de maman qui avait été respectée par mon père au milieu de ses grands sacrifices pour le pays!... Par une chance relative, on avait eu vent de son emprunt, grâce à son correspondant à Paris. Le prêteur était de Tours même; Paul était mineur, il est vrai; mais la somme avait été livrée et consommée, il avait fallu la rembourser. Grand-père était dans une fureur noire; lui, si calme, d'ordinaire, je ne l'avais pas soupçonné de se pouvoir monter ainsi: devant moi, qui étais toujours censée ne rien savoir de la conduite scandaleuse de mon frère, il prophétisait notre ruine, à tous les deux, à nous tous, et il se voyait obligé, quant à lui, à bêcher les vignes. D'une longue semaine, l'indignation ne cessa pas; je ne savais où me mettre: j'avais grande envie de courir chez les Vaufrenard, mais la grand'mère prétendait ne plus voir personne, sous prétexte que la ville devait savoir que notre fortune était écornée, et elle disait qu'elle savait bien de quelle façon on allait nous regarder dans la rue: elle avait passé par là quand mon père avait dû abandonner sa maison! Paul, lui, était encore à Paris, retenu par ses examens.

On ne lui avait pas soufflé mot de l'affaire, de peur de le troubler devant ses examinateurs. Alors, comment savait-on qu'il avait déjà mangé les dix mille francs? C'est que le prêteur avait fourni la preuve qu'ils n'étaient qu'un remboursement de sommes antérieurement avancées par un bas usurier. Cela devait dater de son installation à Paris; c'était le prix des aventures à moi contées l'année précédente. Tout portait à faire croire qu'il avait à présent creusé de nouveaux précipices!

Mon Paul arriva enfin, précédé d'un télégramme: il était reçu. Ah! bien lui en prit de n'avoir pas échoué cette fois! Mais il était reçu. On pourrait dire à chacun dans la ville: "Paul est reçu!" Les grands-parents s'apaisèrent; ils ne pensaient plus qu'à répéter: "Paul est reçu!" c'était presque de la gloire. Pour une si vive satisfaction, on lui eût pardonné tout et le reste! Grand'mère sortit; elle se montra dans la rue, avec son petit-fils; il était reçu! Nous allâmes enfin chez les Vaufrenard. Quant aux reproches, grand-père lui-même prononça: "Remise à huitaine!"


XI

M. Topfer n'était pas encore arrivé d'Angers. Moi qui avais eu si peur de l'avoir manqué! Mais ne point le voir me fut une grande déception. Je sus qu'il avait eu une forte attaque de goutte et qu'il achevait une saison à Contrexéville. Ce ne fut donc qu'à M. Vaufrenard que je pus montrer mon "talent." On me fit jouer un peu; presque tout le monde me complimenta, mais non pas M. Vaufrenard. Je pensais: "Je suis sûre qu'il n'ose pas se prononcer en l'absence de M. Topfer, oh! le lâche!..." On me pria de me mettre au piano une seconde fois; il y avait bien une vingtaine de personnes dans le salon; elles me firent un vrai petit succès; un grand jeune homme, qui me tournait les pages et que je voyais ce jour-là pour la première fois, me dit d'une voix émue:

—Oh! mademoiselle, vous ne pouvez vous imaginer le plaisir que vous nous avez fait!...

Ah! bien, c'est moi qui fus émue, je vous prie de le croire! C'était le premier compliment qu'on me décochait à bout portant! Mais le satané M. Vaufrenard ne desserra pas les lèvres. A notre départ, seulement, en m'embrassant sur le front, comme lorsque j'étais enfant, il me dit:

—Eh bien! mougeasson! tu reviendras demain matin, j'espère, te faire un peu frotter les oreilles?...

Je revins le lendemain matin pour m'entendre dire que j'avais joué comme un sabot et me le voir démontrer.

—N'en crois pas tous ces ignares, ma pauvre gamine, ils ne savent seulement pas discerner une note fausse!...

Ça, c'était clairement injuste, par exemple! car il y avait là, la veille, deux dames, excellentes musiciennes, sans compter le jeune homme qui me tournait les pages.

Mais je ne tardai pas à découvrir ce que voulait M. Vaufrenard: il voulait étonner son ami Topfer, et pour étonner Topfer, il fallait jouer autrement la Courante de Rameau ou la Polonaise de Chopin, que je ne l'avais fait la veille. Pendant douze jours, il me fit travailler à obtenir ce résultat. M. Topfer enfin arriva, et il ne fut pas étonné. Mais, cette fois, c'était M. Vaufrenard qui n'était pas content, car son amour-propre était intervenu dans l'affaire, et pour douze jours de ses leçons personnelles, à lui, il voulait absolument que je fusse remarquable. Il prenait son ami à partie:

—Comment! tu ne trouves pas!... mais écoute-la dans cette phrase, sacrebleu!...

M. Topfer ne bronchait pas; il me faisait recommencer et recommencer encore, avec ses indications, ses nuances. Puis tout à coup, après m'avoir tourmentée, il avait l'air excessivement mécontent, ou de moi, ou de lui-même, et s'écriait:

—Eh bien! jouez-moi ça comme vous l'entendez!...

Habituée à une grande docilité, je ne vis heureusement pas de malice dans son injonction inaccoutumée, et je jouai comme j'avais envie de jouer. Il me remercia froidement, l'hypocrite! et ne sut que me recommander de ne pas manquer de venir le lendemain. Il était tard, je m'en souviens; je déguerpis dare dare en roulant ma musique, mais j'eus le temps d'entendre, derrière la portière en tapisserie qui fermait le salon, M. Topfer qui disait:

—Tempérament du diable, la drôlesse!...

Si j'étais contente! si je me rengorgeais, en grimpant l'allée sous bois, puis en descendant la petite rue torride où il n'y avait, à cette heure-là, plus d'ombre!

Alors, seulement alors,—pour quelles raisons infiniment subtiles,—je me crus le droit de penser que le grand jeune homme qui m'avait tourné les pages, un dimanche, et qui m'avait adressé un compliment si ému, primo, devait être sincère; secundo, pouvait n'être pas un imbécile.

Que les choses sont étranges! Le souvenir de ce garçon ne m'avait pas du tout agitée et je n'avais même pas été tentée de me représenter sa personne physique qui ne me laissait aucune impression, ni de retrouver seulement son nom. Ce garçon était lié à mon petit amour-propre de pianiste; c'était son compliment, de ton si convaincu, qui m'avait retenue un peu; et voilà qu'à présent, et parce que je venais de découvrir que mes deux maîtres me trouvaient des qualités, voilà que dans une minute d'exaltation, sous le plein soleil de midi, dans la rue, je ne pus me retenir de dire à ma vieille bonne:

—Tu sais, Françoise, il y a un jeune homme qui m'a fait un de ces compliments, l'autre jour!...

Françoise s'arrêta du coup, et comme si elle eût été soudain pétrifiée:

—Un jeune homme, mademoiselle!... et qui ça, donc?

—Ma foi, je ne sais seulement pas son nom.

Je dus la tranquilliser, car elle allait croire que l'on m'avait manqué de respect dans la rue.

—Oh! n'aie pas peur: c'est chez M. Vaufrenard, un jeune homme qui me tournait les pages!

Elle me regarda, l'excellente vieille femme, d'une façon inexprimable et dont je ne compris pas, dans l'instant, tout le sens; mais sa figure m'est demeurée présente parce que j'y ai songé bien souvent depuis; il y avait, dans son vieux visage tanné et ridé, un mélange d'angoisse solennelle et de bonheur, de surprise et de résignation; enfin on eût dit qu'elle assistait soudainement, au tournant de la rue, à un événement qu'on pouvait pressentir, mais qui était encore inattendu, et dont les conséquences devaient être incalculables.

—L'avez-vous dit à Madame, au moins? s'écria-t-elle.

—Mais pour quoi faire?... ça n'a pas d'importance, voyons! Tu es là qui fais une tête!...

—Moi, à votre place, je le dirais à Madame.

"Madame," pour Françoise, comme pour tous, c'était ma grand'mère.

Je n'avais pas envie du tout d'entretenir grand'mère d'une niaiserie que je regrettais déjà d'avoir confiée à Françoise. Voilà comme je comprenais, à cette époque, que l'on fît des confidences: ou bien à la première venue, parce qu'on ne sait pas comment elle va les prendre, et qu'il y a là quelque chose d'inconnu, d'amusant, comme un jeu de hasard; ou bien à quelqu'un comme Mme du Cange, qui comprend tout, et mieux que vous ne feriez vous-même. Mais ma grand'mère, quel que fût le respect que je professais pour elle, était bien la dernière personne à saisir les complications du moindre tourment de l'esprit; quant à maman, elle n'avait jamais osé avoir une opinion sur quoi que ce fût. Et, après tout, moi, j'étais bien tranquille; ce n'étaient que les grands airs de Françoise qui contribuaient à me faire croire qu'il se passait quelque chose d'anormal.

Pourtant, je dus finir par conter la chose; mais voici pourquoi: c'est que j'avais espéré retrouver ce jeune homme chez les Vaufrenard, le dimanche suivant, et qu'il n'y vint pas. Pour rien au monde je ne me fusse permis de dire: "Tiens! ce jeune homme qui m'a tourné les pages, dimanche dernier... il ne vient pas!..." Ah! bien, c'en eût été, une affaire! Mais de retour à la maison, je dis à grand'mère qui me parlait de mon piano:

—Ce qu'il y avait d'agaçant tantôt, c'est que Mme Pallu, qui me tournait les pages, laisse traîner la dentelle de sa manche sur la partition: j'ai un trou dans ma lecture, d'au moins quatre ou cinq mesures...

A quoi ma grand'mère répliqua elle-même, ce qui me parut providentiel:

—Qui donc te tournait les pages l'autre dimanche?

—Un grand jeune homme qui, ma foi! m'a adressé un fort joli compliment...

Glissée comme cela et en manière de réponse, seulement, la petite chose passa comme lettre à la poste... mais, en glissant, me fit plaisir. J'étais à contre-jour, heureusement, car je rougis jusqu'aux oreilles!...

—Ah! dit ma grand'mère, je me souviens: c'est un ami des Jarcy, qui est venu avec eux de la Vaubyessart... Comment s'appelle-t-il donc?

J'esquissai un geste d'ignorance et d'indifférence.

Personne ne se rappelait le nom de ce jeune homme. Ce très léger incident en demeura là, momentanément, et n'eut pas d'autre suite immédiate que de m'accrocher aux Jarcy qui venaient à Chinon et chez les Vaufrenard, environ un dimanche sur deux. Je ne croyais pas du tout, je l'avoue franchement, m'intéresser d'une façon particulière au jeune homme qui m'avait tourné les pages, mais ma curiosité était piquée, et je m'imaginais ne désirer que savoir son nom.

Malheureusement, les Jarcy n'avaient pas d'enfants avec qui j'eusse pu parler aisément, et formaient un couple d'une cinquantaine d'années, à l'abord assez froid; je les connaissais peu, en somme; qu'on juge si j'étais embarrassée pour aller leur demander le nom du jeune homme qui m'avait tourné les pages! Mais je m'approchais d'eux, je ramassais les bribes de leurs paroles: ne laisseraient-ils pas tomber, par hasard, celle que je souhaitais? Ce fut un fait exprès: personne, du moins en ma présence, ne s'avisa de s'informer du jeune homme. Ah çà! il était donc bien ordinaire, bien quelconque, pour avoir laissé si peu de traces dans une petite réunion!... Croira-t-on que j'en voulais à ces gens de ne l'avoir pas remarqué, de n'avoir pas gardé de lui quelque souvenir!... Et je songeais, en même temps, à part moi, que moi-même, je ne savais pas comment il était fait, s'il était joli ou laid, et que je n'avais retenu de lui que le compliment qu'il m'avait adressé et le ton qu'il y avait mis.

Telles étaient ma timidité, mon habitude de contrainte et la terreur qu'une jeune fille élevée comme je l'étais a de se compromettre, que je rentrai au couvent sans avoir appris ce que je voulais. J'ensevelis en moi ce dépit. Encore une fois, je croyais bien que cela n'était rien qu'une assez mesquine curiosité non satisfaite: je me moquais de moi-même, et, dans le train qui me ramenait vers le pensionnat, je faisais la réflexion que ce n'était pas trop tôt que j'eusse à m'occuper de choses sérieuses, car n'allais-je pas "dans le monde" devenir maniaque et ridicule?...