Le couvent, en effet, s'empara de moi de nouveau, et si bien, que j'oubliai ces petites choses. Ce devait être mon avant-dernière année; j'étais tout à fait dans les "grandes;" ma sagesse me valait des emplois nombreux; j'avais fort à faire. En outre, je fus saisie, la troisième semaine qui suivit la rentrée, après les habituelles secousses de la retraite, d'une crise de dévotion! oh! mais, sans comparaison possible avec ce que j'avais éprouvé jusque-là.
Mme du Cange, qui prenait chacune de nous en particulier, une fois par semaine, m'arrêta sous la charmille, et me dit:
—Mon enfant, si quelque fait insolite s'était passé, pendant les dernières vacances, est-ce que vous ne me le confieriez pas?
Je protestai, sans comprendre en aucune façon. Ma confiance en elle n'était-elle pas toujours la même? Et très sincèrement, je me demandais: "Que se serait-il passé ces vacances dernières?" Elle me dit:
—Il y a quelque chose de changé en vous, mon enfant...
—Mais non, madame, je vous jure!
—Il y a quelque chose... cherchez!... Voyons! cherchons ensemble: n'auriez-vous pas gardé de ces vacances quelque souvenir, agréable ou douloureux, mais tenace, et qui se loge dans un coin de notre âme, comme une parole frappante qu'on ne peut plus oublier et qui suscite sans cesse des pensées autour d'elle?
—Mais, non, madame!
—Vous n'avez contracté aucune amitié nouvelle?
—Mais, non, madame...
—Point de nouveaux chagrins de famille?... Je sais, ma chère enfant, que la grande perte que vous avez subie a laissé en votre excellent cœur une blessure profonde; cependant, il faut se résigner à la volonté de Dieu. Il faut aussi avoir confiance en sa miséricorde: vous n'êtes pas tourmentée du sort de l'âme de votre digne père?...
—Oh! non, madame.
Elle me regarda, alors, de tout son charmant visage:
—Et notre petite conscience, notre petite conscience de cristal, vous savez, si pure, qu'une goutte d'eau y fait tache, elle ne nous reproche rien, rien?... Il n'y aurait pas en elle un secret que vous aimeriez mieux confier à Dieu qu'à moi?
J'étais très embarrassée, incommodée même, et je commençais à m'émouvoir. Je n'avais rien à cacher, me semblait-il, ni à Mme du Cange, ni à Dieu. Mais j'avais été si souvent témoin de la pénétration extraordinaire de Mme du Cange qu'il ne me venait même pas à la pensée qu'elle pût se tromper. Si elle avait remarqué quelque chose, c'est qu'il y avait quelque chose en moi. Lui dire "non" jusqu'au bout, la laisser se séparer de moi sans un aveu, c'était la laisser avec un soupçon, et cela m'était très pénible. Tout à coup, j'eus une sorte de terreur; je m'examinai vite, vite; et ce fut ce qui dominait en moi, depuis quelque temps, qui émergea: c'était peut-être, après tout, très mal, d'aimer Jésus comme je faisais! Je devins rouge, j'eus envie de pleurer, et je confessai à Mme du Cange le sentiment dont mon cœur était plein:
—Madame, peut-être est-ce que j'aime trop Notre-Seigneur Jésus-Christ!...
Il me parut bien qu'elle attendait cela ou quelque chose d'analogue. Son visage, qui avait été anxieux, s'amollit, et elle me prit la main. Mais je sentis tout de suite que ce que je lui avais avoué n'était pas sans gravité. Elle revint sur les recommandations qu'elle m'avait faites l'année précédente et sur la nécessité de garder de la modération dans toutes les affections, même divines.
En me quittant, elle me demanda si je comptais voir bientôt mes parents. Rien ne me faisait prévoir leur visite; il y avait à peine un mois que nous étions rentrées.
Cependant, huit jours après, Mme du Cange me dit:
—Mon enfant, vous aurez le plaisir de voir madame votre grand'mère et votre chère maman aussi sans doute, jeudi prochain.
Comment cela se faisait-il? Elle leur avait donc écrit de venir? En effet, grand'mère et maman m'attendaient au salon le jeudi suivant, et, quand j'arrivai, Mme du Cange et Mme de Contebault, la Supérieure, les quittaient. Mon Dieu! qu'est-ce qu'il pouvait donc y avoir de si important? Oh! je me souviens avec effroi de ces moments de couvent, où des yeux si clairvoyants vous regardent et où l'on se demande: "Qu'y a-t-il en moi, que je ne voie pas?..."
Grand'mère et maman avaient l'air très calmes, ou plutôt calmées, car la lettre de Mme du Cange avait dû leur causer une certaine alerte. Grand'mère, avec sa plus parfaite assurance, me dit:
—Nous avons tranquillisé ces dames qui s'alarment à votre sujet, mesdemoiselles, d'une façon vraiment bien délicate, bien touchante!
—Figure-toi, dit maman,—avec sa franche simplicité,—qu'elles nous ont demandé si tu n'avais pas joué, ces vacances, avec quelque jeune cousin!...
—Allons, interrompit grand'mère, ne soyons pas indiscrètes! Cette enfant n'a pas besoin de savoir ce qu'on a dit ou n'a pas dit; qu'elle sache seulement que ses maîtresses comme sa famille n'ont qu'un souci, c'est qu'elle soit une jeune fille irréprochable. Quant au cousin, puisque cousin il y a, ajouta-t-elle en souriant, nous avons affirmé à ces dames que nous n'avions pas de cousin, et que, Dieu merci, je sais assez ce que c'est qu'une jeune fille bien élevée, pour ne pas lui laisser fréquenter de près aucun jeune homme!...
Maman, qui avait toutes les peines du monde à se tenir, me dit:
—Ne nous ont-elles pas demandé si tu avais dansé, par hasard!...
—Assez! dit grand'mère, c'est un sujet épuisé. Je n'en retiens qu'une chose: c'est que ces dames sont des éducatrices admirables, mais elles devraient avoir plus de confiance dans les familles, surtout quand elles sont représentées par des personnes de mon âge!...
Je vis que grand'mère était un peu piquée qu'on eût pu la soupçonner d'avoir laissé naître en moi un sentiment pour un jeune homme. Grand'mère avait une confiance absolue en son grand âge, parce que le grand âge comporte par définition l'expérience, et elle avait confiance en certaines mesures préservatrices de l'innocence, qui, bien observées, sont d'une efficacité garantie.
Et, pendant que je rougissais à me gonfler les joues, et qu'un tourment nouveau envahissait ma conscience, grand'mère ayant tranquillisé ces dames et étant parfaitement tranquille elle-même, disait:
—C'est un sujet épuisé. Parlons d'autre chose.
Cette visite de mes parents produisit un effet singulier. Mme du Cange, qui, sans cesser jamais d'être exquise en ses rapports avec moi, ne me dissimulait pas cependant une certaine inquiétude, incompréhensible, depuis ma grande dévotion de l'an passé, et qui me bridait, doucement mais fermement, dans mes élans pourtant si conformes à l'éducation qu'on nous donnait, Mme du Cange desserra tous les freins et me laissa libre d'aimer Jésus à ma guise. On ne me chicana plus sur mes confessions, sur mes communions, sur mon attitude trop fervente à la chapelle. Au contraire, tout cela parut désormais parfaitement édifiant et dans l'ordre. Sans doute avait-on craint que ma piété ne fût qu'une erreur sentimentale,—ce dont je ne pouvais me rendre compte dans ce temps-là, comme bien l'on pense,—ou bien, lors de cette visite de maman et de grand'mère, reçut-on l'autorisation de me laisser aller à mes penchants pieux: certaines familles ne se plaignaient-elles pas à ces dames qu'on fît de leurs filles des "bigotes!" Je sais que l'opinion de ma grand'mère était,—je le lui ai entendu dire plus tard,—qu'une grande piété ne peut pas nuire aux jeunes filles, "car elles en laissent toujours assez tomber, chemin faisant, dans la vie."
Le séjour au couvent me fut rendu désormais délicieux. Je ne l'avais jamais trouvé pénible, mais il y eut, autour de moi, à partir de cette époque, comme un concert organisé secrètement pour m'enchanter. J'avais conquis une grande autorité sur toutes les élèves, non seulement de ma classe, mais des classes inférieures, par mon ancienneté dans la maison, par mes honneurs sans cesse renouvelés et accrus. Tout le monde m'aimait, sauf le clan des mauvaises têtes, que je ne jalousais plus depuis que j'avais mis tout mon bonheur dans le cœur de Jésus, depuis que j'étais bien persuadée que tout savoir est vain pour qui pénètre dans ce divin ravissement.
Je venais de conquérir le "second médaillon," récompense insigne, attendu qu'il n'existait que deux médaillons pour le pensionnat. A présent, j'allais porter sur la poitrine un objet qui laissait loin en arrière tous ceux qui m'avaient valu les quolibets des familles, au salon, et les sarcasmes de mon frère Paul: un cadre ovale et doré, à peu près des dimensions d'une main moyenne, enfermait, sous verre, une peinture exécutée à la main, dite miraculeuse, et nommée Mater admirabilis; elle représentait la Vierge, entre un lys et un fuseau, et avait été exécutée, affirmait-on, dans une heure d'inspiration, par une sainte religieuse qui n'avait jamais touché auparavant ni crayon, ni pinceau. Ce "tableau" suspendu à une assez lourde chaîne de cuivre, tout disgracieux et incommode qu'il fût, je le portai avec fierté et sans redouter les moqueries: je fusse sortie en ville avec, depuis que j'aimais Jésus!
Ce fut pendant la semaine sainte de cette année que j'atteignis mes plus grandes extases. La passion de Notre-Seigneur me toucha comme jamais encore; je vécus tout le drame avec une intensité qu'aucun spectacle, aucune lecture n'égalèrent plus pour moi. En qualité d'"Enfant de Marie" et de "second médaillon" j'eus le privilège extraordinaire de veiller toute la nuit du Jeudi au Vendredi saint devant le tombeau, c'est-à-dire devant le lieu improvisé dans une partie quelconque de la Chapelle où l'on transporte les Saintes Espèces, tandis qu'on laisse le Tabernacle vide. Et, toute cette nuit, je la passai à genoux, dans les larmes, dans la douleur sacrée. Au matin, j'étais brisée de fatigue. Je me trouvai mal. Tout le couvent le sut et s'exalta, quoique Mme du Cange ne vît pas cela d'un très bon œil. Beaucoup croyaient, quand je repris connaissance, que je retombais du ciel.
XII
La semaine de Pâques, nous quittions le couvent pour passer une dizaine de jours en famille. Maman vint seule me prendre; elle, ordinairement si placide, elle avait l'air tout décontenancé. Je lui demandai pourquoi grand'mère ne l'avait pas accompagnée; elle me dit qu'elle gardait la maison. "Eh bien! et grand-père?..." Grand-père? il était à Paris.
—A Paris!...
—Oui, à Paris, pour ton frère.
Grand-père à Paris, pour Paul! Qu'avait-il dû se passer, seigneur Dieu! Evidemment il ne s'agissait pas de maladie, car c'eût été ces dames qui fussent parties. Je vis que maman ne voulait rien me dire. Je m'exténuais à imaginer les horreurs qu'avait bien pu commettre encore ce diable de Paul!
A la maison, la grand'mère aux abois; on fait à peine attention à moi; on vit suspendu dans l'attente du télégraphiste, du facteur; on attend des nouvelles de Paris; et tout cela en cachette de moi, autant que possible, car je dois toujours ignorer qu'un jeune homme peut se mal conduire. On ne pense pas que c'est m'indiquer trop clairement que notre Paul a exécuté une frasque un peu raide. Comme il faut bien m'avouer quelque chose, grand'mère me dit:
—Ton frère, mon enfant, a commis quelques légèretés.
Je demande s'il viendra tout de même en vacances. Grand'mère, s'oubliant, s'écrie:
—Ah! mais non!
Au ton de ce "Ah! mais non!" je comprends que les "légèretés" ne sont pas de celles qui s'envolent au premier coup de vent.
Et puis, tout à coup, le lundi de Pâques, à neuf heures du soir, qui est-ce que nous voyons arriver, sans tambour ni trompette, sans être annoncés même par un télégramme? Le grand-père avec Paul!
Grand brouhaha; exclamations; embarras sur l'attitude à prendre vis-à-vis de Paul. Au milieu des "bonsoir," des "quelle surprise!" des "qu'est-ce qu'il y a?" j'entends grand-père qui glisse à l'oreille de ces dames:
—Tout est arrangé!
Mon Paul, lui, est assez gaillard; il n'a seulement pas l'air de se douter qu'on ait pu s'agiter à cause de lui: on jurerait que son grand-père a été au-devant de lui jusqu'à Paris pour lui faire honneur. Il reste avec moi, pendant que grand'mère se précipite dans une autre pièce, en entraînant son mari, afin d'apprendre de lui comment "tout est arrangé."
Je dis à Paul:
—Eh bien! mon bonhomme, tu peux te flatter de faire ici un grabuge!
Il hausse les épaules et sourit:
—Je te raconterai ça, ma petite.
Je ne me souciais pas d'entendre des histoires dans le genre de celles de l'année dernière, et si l'on n'avait pas fait tant de mystère de son aventure, je n'aurais pas tenu à la connaître; mais j'étais très intriguée.
Ce ne fut pas à la maison qu'il put me la raconter, mais le lendemain, chez les Vaufrenard qui, maintenant, venaient s'installer à Chinon dès les premiers jours du printemps. Un événement comme le voyage du grand-père à Paris, il fallait bien qu'on l'éclaircît aux Vaufrenard! Aussi s'arrangea-t-on pour nous inviter à aller nous promener au jardin, mon frère et moi, dès qu'au salon la nécessité parut s'imposer de parler de ce voyage.
—Allez donc prendre l'air, mes petits; quand on sort de classe ou des amphithéâtres de l'Ecole de Droit, il ne faut pas perdre une minute de ses vacances.
Il en résulta que l'affaire fut contée en même temps dans deux endroits: dans le salon au parquet piqué et sur la terrasse, à l'un de mes balcons, où j'avais tant rêvassé étant petite.
Le temps était beau; le soleil, déjà chaud, faisait bruire toute la terre de bourdonnements de mouches et d'abeilles. L'immense vallée était encore un paysage d'hiver; mais au-dessous de nous, dans les vergers étagés, les cerisiers, les amandiers, les poiriers, les pommiers et les pêchers étaient en fleurs. Cela formait un de ces tableaux jeunes et frais, qui semblent représenter le début de quelque chose qui va s'amplifier et s'embellir, mais qui est plus charmant dans son commencement, de ces tableaux qui, pour moi, ont toujours eu l'air de chanter une marche nuptiale.
Je dis à Paul:
—Comme c'est joli! sens-tu comme ça sent?...
Mais Paul était peu sensible à ces choses. Et voilà qu'il se met tout à coup à me raconter son affaire, parce qu'il en était encore tout saturé, ayant été très ennuyé un moment, puis béatement stupéfait que ça se soit "arrangé."
Depuis que Paul était un peu à court d'argent, à la suite de ses fameuses folies, il recherchait des plaisirs innocents, disait-il, et, en même temps, à bon compte. C'est dans ce dessein qu'il s'était procuré une invitation à un certain bal donné dans une salle de restaurant, au Palais Royal, par une société de prévoyance dont faisait partie tout un monde de petits bourgeois et employés. Là, mon Paul dansait, plusieurs fois durant la soirée, avec une petite jeune fille blonde qui était jolie comme un ange et se nommait Juliette. Elle était si jolie, si bonne danseuse et si agréable qu'il n'en invitait presque aucune autre et faisait connaissance avec la maman, une jeune veuve très comme il faut. On se plaisait évidemment de part et d'autre et on se donnait rendez-vous au prochain bal d'une autre société, qui avait lieu huit jours après, car il paraît que tout ce petit monde, qui n'a pas les moyens de recevoir, trouve à danser continuellement et presque sans bourse délier. Au second bal, encore dans un restaurant appelé "la terrasse Jouffroy," si je me souviens bien, l'idylle se resserrait, et la maman acceptait que Paul les reconduisît, elle et sa fille, en voiture, jusque chez elles, car il pleuvait, c'était le petit matin, et les "sapins" étaient rares; d'ailleurs, n'habitaient-elles pas le même quartier que lui? Sous son parapluie, abritant Juliette et sa maman, Paul faisait cette fois connaissance avec la devanture du magasin de modes, rue du Cherche-Midi, et on lui indiquait les fenêtres du petit entresol qu'on habitait au-dessus: "Vous voyez, monsieur Paul, c'est là..." Paul, sachant que "c'était-là," à présent, venait leur souhaiter le bonjour entre deux bals, puis sans qu'il fût question d'aucun bal, puis plus souvent encore, puis presque tous les jours.
Je faisais observer à Paul:
—Mais, voyons, Paul, tu savais bien que tu ne pouvais pas épouser cette jeune fille!...
—Que tu es bête! me disait Paul.
Et il continuait à raconter son histoire, non pour moi, car il me jugeait vraiment stupide, mais pour le plaisir de la raconter. Moi, je commençais à m'intéresser à cette petite Juliette. Ce n'était pas la première histoire d'amour que j'entendais, car, malgré les précautions de grand'mère, des histoires d'amour, on en entend à tout âge, perpétuellement et en tout lieu; mais c'était la première fois qu'une d'elles me paraissait vivre tout près de moi, et me touchait, je ne sais pas pourquoi. J'avais les deux coudes appuyés sur le fer du balcon, les lèvres pressées contre le dos de ma main, et je regardais la citerne du père Sablonneau, ce grand œil de bête où toute mon enfance s'était mirée...
Le récit de Paul n'était guère poétique: il me transportait dans un magasin de modes de la rue du Cherche-Midi où l'on voyait Juliette et sa maman confectionnant du matin au soir, et le soir jusqu'à onze heures ou minuit, des chapeaux, où un petit escalier en tire-bouchon montait à l'entresol, c'est-à-dire à l'unique chambre de la modiste et de sa fille, une chambre de la forme et de la dimension d'une boîte à cigares, affirmait mon frère, et meublée d'un seul lit. Là dedans, ce grand gosse de Paul s'amusait à taquiner la mère et la fille avec des plumes, et à se coiffer lui-même de chapeaux de femmes dans l'arrière-boutique, ou bien à répondre comme un employé sérieux aux clientes. Il devait être si gentil, il avait si bonne mine, il s'amusait de si bon cœur, que ni la modiste n'osait le mettre à la porte, ni la clientèle se fâcher. On le faisait passer pour un "cousin" qui faisait ses études. Un cousin!... Cela me rappelait ma fameuse affaire du couvent... La petite Juliette avait joué avec un cousin, elle; quel effet cela lui devait-il produire? D'après Paul, cela ne semblait tourmenter personne; cependant, il disait qu'au bout de quelque temps Juliette n'avait plus le goût d'aller au bal, et que la maman, qui, au contraire, aimait follement danser et se distraire, lui faisait des scènes, des scènes que Juliette racontait à son cher "cousin." Pour raconter ces scènes, on se faufilait dans l'arrière-boutique, dans la cuisine, ou l'on grimpait, sous prétexte de jouer, par le tire-bouchon, à l'entresol.
Il me semblait que cette jolie petite Juliette aimait Paul, et que lui ne pouvait faire autrement que de l'aimer aussi, et je les suivais à cet entresol où, certainement, ils s'embrassaient... Je regardais toujours l'œil de la citerne, morne et profond, par lequel ma vie un peu mélancolique, mon enfance, mes malheurs de famille, mon couvent me regardaient comme des portraits dont la sombre prunelle ne vous quitte pas; mon cœur se serrait... Je suivais ces deux grands enfants jolis qui s'aimaient, qui s'embrassaient... Pourquoi me mêlais-je à cette affaire? Pourquoi l'œil de la citerne du père Sablonneau se mettait-il à signifier des choses?... Le récit de mon frère était gai; le printemps, autour de nous, était frais et charmant, et cependant, de la citerne montait pour moi je ne sais quelle tristesse inexprimable...
Paul racontait aussi des parties, le dimanche, à Clamart, à Meudon: on s'en allait avec des boîtes de sardines et du saucisson; et alors se joignait à eux un "parent" de la modiste, un homme d'un certain âge, un peu bedonnant, bon garçon, qui était capitaine de recrutement, et sur qui Paul comptait justement beaucoup pour lui faire adoucir la période de deux mois qu'il allait bientôt accomplir... Les bois, la dînette sur l'herbe,—fût-ce avec le capitaine,—le jeu de cache-cache, le retour à la nuit!... tout cela bouleversait les notions que j'avais des choses: une vie si dépourvue de préjugés, si libre, c'était effarant pour moi; mais cela ne me scandalisait pas profondément, parce qu'un seul point m'absorbait, c'était que Paul et cette petite Juliette s'aimaient...
Je dis à Paul:
—Après tout, pourquoi n'aurais-tu pas épousé cette petite?
Il se mit encore à rire et répéta:
—Que tu es bête, ma pauvre sœur!
Mais, tout à coup, l'histoire se gâtait.
—Voilà-t-il pas, s'écriait Paul, que la "maternelle" se met à se méfier de moi et de la petite, et qu'on s'avise de m'espionner, et que je rencontre deux fois de suite le capitaine à ma porte; tant et si bien qu'un beau jour, pan!... qu'est-ce qui arrive? Juliette est pincée sortant de chez moi... Chahut!...
—Comment! elle allait chez toi?
Il hausse les épaules, sans me répondre, et continue à me mimer plutôt qu'à me raconter le "chahut" dans le magasin de modes, la visite solennelle de la mère, la lettre écrite par elle à la famille, enfin, un scandale épouvantable, qui motivait le voyage du grand-père à Paris, et il disait:
—Tout ça, c'est la faute au capitaine!...
—Un peu la tienne aussi, mon garçon, tu avoueras!... Mais enfin, c'est arrangé, dit-on: qu'est-ce qui est arrangé? comment ces choses-là s'arrangent-elles?
Paul n'en savait rien. Il s'en fichait pas mal.
—Mais, la petite?...
—Oh! je la reverrai, n'aie pas peur!
—Comme elle doit avoir du chagrin!
Il me laissa là-dessus et s'en alla en sifflotant, un peu plus loin, au-dessus du père Sablonneau. Sablonneau, qui bêchait sa vigne, suspendit son "pic" en reconnaissant mon frère, et il lui demanda si "dans ce Paris" il n'avait point vu Gambetta. Le père Sablonneau était toujours agent électoral comme du temps de mon père, mais à présent, il tournait au rouge.
Les moineaux piaillaient dans les noisetiers; par instants, l'odeur de la terre remuée venait jusqu'à moi, mêlée au parfum si délicat des arbres fruitiers en fleurs; je continuais à me mordre le dessus de la main, appuyée sur le fer du balcon, et je regardais un insecte tombé dans la citerne et qui, soutenu à la surface de l'eau, agitait, agitait désespérément une quantité de pattes au milieu des conferves.
Des paroles ou des bruits entendus, et qui nous ont pénétrés, peut-être à notre insu, remuent en nous un monde ignoré de nous-mêmes. Ce n'est que plus tard que j'ai su pourquoi j'avais eu, à ce moment, si grande envie de pleurer. Cela montait, montait, cela allait éclater; je n'eus que le temps de m'enfuir à toutes jambes dans le Clos. La famille sortait du salon; on m'appela: "Madeleine!... Madeleine!..." Je criais sans me retourner: "Qui m'aime me suive!..." et je grimpais, quatre à quatre, les marches de l'escalier de bois, en déchirant des fils d'araignée. Je sentais qu'on disait derrière moi: "Est-elle encore enfant, pour son âge!..."
XIII
Ma famille et les Vaufrenard montèrent dans le Clos; je courais toujours, pour leur échapper et pour mettre sur le compte de l'essoufflement le trouble que l'envie de pleurer avait dû laisser sur ma figure. J'entendais de loin les exclamations de M. Vaufrenard à propos de la beauté du printemps, et les compliments qu'il ne se fatiguait pas d'adresser à ma grand'mère et à maman:
—Madame Coëffeteau, quelle vue!... Voilà Richelieu là-bas... Vous avez de bons yeux, j'espère? et savez-vous qu'on aperçoit jusqu'aux clochers de Loudun!...
Grand'mère n'était pourtant guère encourageante, car elle ne se préoccupait, dans cet admirable endroit, que de l'état des celliers négligés par le locataire.
—Mais que voulez-vous que je fasse de vos celliers, ma bonne madame Coëffeteau, s'écriait M. Vaufrenard, puisque je n'ai pas trois pièces de vin à y loger?
J'entendis grand-père qui confiait à Mme Vaufrenard:
—Ma femme échangerait toute la belle vue pour un placard de plus dans la maison!...
Il exagérait un peu, pour faire sa cour aux Parisiens, mais la vérité était que grand'mère, lorsqu'elle n'était pas en coquetterie, n'appréciait à fond que les choses utilisables.
Pour la taquiner, M. Vaufrenard lui disait:
—Madame Coëffeteau, dès que je serai ici propriétaire, je fais combler vos celliers!...
Ceci la piquait doublement, parce qu'il était en effet question de vendre la maison et le Clos, pour payer les "légèretés" de mon frère.
M. Vaufrenard offrait à maman d'acheter la petite propriété; maman, qui ne pouvait plus faire autrement que de la vendre, y eût bien consenti, mais vendre son bien, pour grand'mère, quelle déchéance! et le vendre aux Vaufrenard, quel aveu de détresse à ceux-là auxquels on l'eût voulu le mieux cacher!... Je surpris, à la maison, plutôt que je ne connus, les conciliabules qui eurent trait à cette affaire; à toute porte entre-bâillée, j'entendais des "La dot de Madeleine... la malheureuse dot de Madeleine!..." qui me frappèrent vivement, comme on le peut supposer. Ce n'était pas que je fusse inquiète de ma "malheureuse dot," car, à cette époque-là, d'abord je ne m'étais jamais arrêtée à la pensée du mariage, et, en second lieu, le mariage, s'il m'apparaissait dans un lointain brumeux, ne se laissait concevoir que sous l'aspect d'un rêve de tendresse, d'un paradis à deux âmes perpétuellement ravies, et entre lesquelles une question d'argent eût été vraiment méprisable. Toute mon éducation, plus forte que les exemples fournis, m'obligeait à cette conception idéale. Non, ma dot m'importait peu, mais j'étais touchée du tourment qu'elle causait à ma famille. Evidemment, pour solder les frasques de Paul, c'était ma dot qu'on avait écornée, ou bien c'était elle qu'il faudrait sacrifier.
Chacun était témoin que M. Vaufrenard insistait pour acheter, et grand'mère se chargeait de le répéter à toute la ville, afin de manifester sa résistance aux plus belles offres; elle était si heureuse de savoir que l'on disait, à Chinon: "Vendre leur propriété?... les Coëffeteau n'en sont pas là!..." Je crois même qu'il dut intervenir un arrangement entre mes grands-parents et maman, par lequel on faisait un échange: ils devenaient propriétaires de la maison et du Clos, situés à Chinon même, et maman acquérait une de leurs trois fermes, situées dans le canton de Bourgueil, qu'elle pourrait mettre en vente sans trop de bruit. Cette ferme, nommée la Blanchetière, fut en effet mise en vente; mais lorsqu'il se présenta un acquéreur, un gros marchand de biens très connu, qui entra à la maison, un jour de marché, les souliers crottés et le verbe haut, on le mit quasiment à la porte: Monsieur n'était pas là, Madame ne savait seulement pas de quoi il s'agissait; quant à Mme Doré, que l'homme demandait, elle se déclara incompétente et le renvoya chez le notaire. On ne revit plus le marchand de biens. Mais, par les portes entre-bâillées, j'entendais toujours: "La malheureuse dot de Madeleine!..."
XIV
Je ne sais si ces tristesses de famille y furent pour quelque chose, mais je tombai, moi, durant ces vacances, dans une sombre mélancolie qui n'était, malheureusement, pour ragaillardir personne autour de moi. Par-dessus le marché, ne voilà-t-il pas que M. Vaufrenard et M. Topfer me jugeaient moins forte que l'année dernière, et se lamentaient, et ne semblaient plus faire aucun fond sur moi!...
Pour mon piano, M. Vaufrenard, il faut le dire, s'y prenait mal avec moi; il me tarabustait et se fâchait—alors que j'aurais eu tant besoin de douceur...—Je crois aussi qu'il était un peu agacé de ce que ma famille refusât de lui vendre la maison, et d'autant plus qu'il n'ignorait pas que nous avions besoin de la vendre. Mon bon vieux Topfer, qui avait pour moi une secrète indulgence, manquait d'autorité pour me défendre contre son ami, et il me suppliait, à part, de travailler pour le contenter. "Etudiez nuit et jour!" me disait-il. Je pianotais à faire damner tous les membres de ma famille; mais le cœur n'y était pas.
Un matin de septembre, un samedi, je me souviens, nous eûmes une scène violente et regrettable, M. Vaufrenard et moi. Je jouais du Chopin comme du Gounod, me disait-il; il me faisait reprendre huit fois le même passage, je m'énervais, il s'irritait, et je jouais de plus en plus mal. Il me dit:
—Mais, ma fille, le piano peut être une ressource dans la vie! Personne ne sait, par le temps qui court, s'il aura de quoi manger demain...
Cela me blessa parce que j'y vis une allusion à la gêne dont souffrait ma famille, et au fond de moi, sans que je me fusse doutée que je la possédais, je trouvais la susceptibilité de ma grand'mère.
J'éprouvai alors le besoin de répondre à M. Vaufrenard quelque chose de désagréable; mais je n'avais point d'esprit: je lui dis la chose la plus sotte possible, celle que j'avais voulu précisément lui cacher, parce qu'elle ne pouvait qu'aigrir nos rapports; je lui dis que mon piano n'allait plus pour une bonne raison, c'était qu'au couvent j'avais fait de l'harmonium et même de l'orgue, qui me plaisaient mieux.
M. Vaufrenard devint cramoisi. Il ne pouvait pas souffrir que l'on cultivât plusieurs instruments à la fois si l'on voulait posséder l'un d'eux parfaitement:
—Si tu apprends le piano, s'écria-t-il, ce n'est pas pour chanter les Vêpres!... Tes sacrées béguines...
Il s'interrompit lui-même, peut-être en lisant sur ma figure l'effet désastreux que produisait la moindre critique de mon couvent, de mes chères maîtresses. Mais il m'avait encore touchée dans une autre partie de mon amour-propre, et, à ce qu'il me semblait, jusque dans ma religion.
Je perdis complètement la tête, et pour porter à mon adversaire un coup qui fût l'équivalent des deux blessures qu'il m'avait faites, une idée soudaine, nullement fondée, une idée qui ne correspondait en moi à rien de réfléchi, s'offrit à moi: elle était une réplique au souci pécuniaire abordé par M. Vaufrenard et elle fournissait une explication audacieuse à mon goût pour "faire chanter les Vêpres;" je dis, en verdissant de rage:
—Le piano? heureusement que je pense avoir de quoi manger sans cela: je n'ai qu'à me faire religieuse!...
Il me dit simplement ceci:
—Ma petite, la séance est levée.
M. Topfer revenait de sa promenade matinale; il entra au salon avec Mme Vaufrenard: tous deux s'étonnèrent que je fusse en train de rouler ma musique; je leur dis que j'étais pressée, ce matin, que maman m'attendait pour aller au marché, enfin quelque chose d'invraisemblable. On me regarda partir. M. Vaufrenard ne souffla pas un mot. Mme Vaufrenard me dit qu'elle espérait bien me voir le lendemain, dimanche, après-midi.
—Mais, certainement, madame!
Mais le lendemain, dimanche, après-midi, je boudai, et n'allai pas chez les Vaufrenard. Il me fallut pour cela, prétexter à la maison "une migraine atroce," indisposition qui parut bien extraordinaire, car je n'étais point sujette à la migraine. Toute ma famille alla chez les Vaufrenard. Moi, dans ma solitude, j'essayai de me faire à l'idée que j'étais irrémédiablement fâchée avec eux, que je ne verrais plus ni M. Topfer, ni le Clos, ni mon balcon au-dessus de la citerne du père Sablonneau; et je songeai aussi à ce qui était sorti de moi tout à coup en présence de M. Vaufrenard: que je n'avais qu'à me faire religieuse...
Je n'avais jamais pensé à cela auparavant, même au plus fort de ma piété, je n'avais pas un instant songé à n'être pas une femme comme toutes les autres. Ce n'était que dans un moment de dépit contre la vie qu'on semblait dire fermée devant moi, que ce refuge s'était entr'ouvert. C'était une parole prononcée:—ô la vertu des mots!—et parce que mes lèvres l'avaient articulée, et parce que des oreilles l'avaient entendue, tout mon avenir paraissait invité à prendre une route insoupçonnée.
Et je me disais: "Pourquoi pas?..." Me retirer du monde, ne serait-ce pas épargner à ma famille l'inquiétude de ma dot, de ma "malheureuse dot?" Au Sacré-Cœur, je le savais bien, on m'accepterait, avec ma docilité, ma piété, et le nom de mon père, sans argent. La vie des religieuses, je la trouvais belle. Et mon appétit d'idéal y eût été satisfait.
Que le cœur me battit, toute cette journée! J'avais cette espèce d'ivresse que donne souvent une grande détermination à prendre, surtout lorsqu'elle se présente brusquement et doit vous offrir des horizons neufs. Il y a une plaisante secousse à jouer son sort à pile ou face. Mais à présent que je songe à ce que fut cette méditation de jeune fille, je m'aperçois que ce qui m'y plut surtout, ce fut l'idée que le parti de me faire religieuse me dispenserait de reparaître, dans une posture humiliée, devant M. Vaufrenard...
Ma vertu était imparfaite, et ma vocation un peu improvisée! Mais je ne m'en rendais pas compte.
Je fus soutenue, toute cette après-midi, par l'idée que je frappais un coup, un grand coup, que mon absence chez les Vaufrenard était une manifestation, que de n'aller point chez eux aujourd'hui, c'était déjà un peu me faire religieuse!... J'escomptais les impressions de ma famille au retour de chez les Vaufrenard, leurs exclamations: "Tu n'étais pas là! On a dit ceci... On a fait cela..."—"Et comment! nous ne verrons pas mademoiselle Madeleine!..."—"Rien d'inquiétant, au moins, j'espère!..." "Et les Un Tel qui auraient eu tant de plaisir à te voir!... On voulait nous accompagner jusqu'ici pour prendre de tes nouvelles..." J'acceptais tout cela; j'étais en même temps très ennuyée de n'être pas chez les Vaufrenard, et très fière de mon "coup."
Eh bien! la famille arriva, et il n'y eut point d'exclamations, point d'impressions intéressantes à me rapporter. Chacun me dit: "Et cette migraine! ma pauvre petite?..." Il n'y en eut même pas un à qui vînt l'idée que ma migraine était feinte!...
Accidentellement, pendant le dîner, maman me dit:
—Tiens! il y avait là ce jeune homme, tu sais, qui t'a tourné les pages, l'année dernière...
Tout mon sang m'échappa. Je dus devenir blême. Oh! ma nouvelle de chez les Vaufrenard que je n'avais pas escomptée, c'était bien celle-là!
Maman dit encore:
—Il a eu la gentillesse de se souvenir de toi...
Grand-père découpait un poulet, et toute la table le regardait faire, attentivement; l'abat-jour opaque de la lampe dissimulait la tempête qui s'élevait sur ma figure.
Je sentais monter de ma poitrine à mon cou quelque chose d'énorme et d'inconnu, que je ne pourrais comparer, bien que le rapport soit un peu ridicule, qu'à nos rivières paisibles qui, tout d'un coup, se soulèvent, crèvent leurs digues et inondent le pays. Je vis que je ne pourrais certainement pas me contraindre, alors je prétextai que j'avais oublié mon mouchoir et courus à ma chambre.
Je tremblais, à claquer des dents. Il me fallut me jeter sur mon lit et m'efforcer de pleurer pour que cela finisse vite, car il ne s'agissait pas de rester dix minutes absente: quand grand-père aurait fini de découper son poulet, si je n'étais pas redescendue avec mon mouchoir, ah! bien, merci... Je me souviens que j'étais partagée entre le désir de pleurer vite et celui de ne pas savoir pourquoi je pleurais. Le dépit et la rage d'avoir manqué cette après-midi dominaient et m'empêchaient de pleurer, puis, tout à coup, une désolation immense prit le dessus, la désolation d'avoir manqué non une après-midi, mais ma vie: le bonheur qui est passé près de vous, que vous n'avez pas vu!... Ah! des larmes, je crois que je n'en ai jamais tant versé en si peu de temps. Et dans ma crise, j'avais une idée obsédante: "Qu'est-ce que je vais dire en bas? Je vais dire que je suis enrhumée du cerveau..."
En rentrant à la salle à manger, je dis:
—Je couvais un rhume de cerveau: voilà l'explication de ma migraine.
Il est donc possible que des sentiments très intimes nous parcourent comme des filets d'eau souterrains dont il faudrait une baguette divinatoire pour découvrir les sinuosités secrètes, et qu'ils affleurent au sol tout à coup et jaillissent sous nos pas en nous causant tout l'effroi d'un phénomène inconnu?
On reparla du jeune homme qui m'avait tourné les pages, parce qu'il était un personnage nouveau chez les Vaufrenard, n'y ayant paru qu'une fois, l'année dernière. Il se nommait René Chambrun; il était de Vendôme; il allait prochainement soutenir sa thèse de doctorat en médecine.
Dire le retentissement en moi de ces syllabes quelconques: "René Chambrun," c'est impossible. La musique, la poésie, le rêve infini qu'elles évoquèrent dès qu'elles furent prononcées devant moi, de quelle manière, par quels mots exprimer cela? "René" me semblait être le prénom le plus élégant, le plus discret, le plus distingué: "Chambrun" m'évoquait je ne sais quelles notes graves du violoncelle de M. Topfer. C'était un nom assez ordinaire, et je voulais que ce fût un nom très beau.
Et ce nom faisait surgir dans mon imagination la figure du jeune homme que j'avais à peine remarquée l'année précédente: j'étais sûre qu'il avait des cheveux noirs, des yeux profonds et une barbe frisée. Ce que je connaissais de lui, c'était le son de sa voix; la phrase qu'il avait dite pour moi, sur un ton si bas, si ému: "Oh! mademoiselle... quel plaisir... etc.," tintait à mon oreille et se joignait aux syllabes magiques du nom pour composer un homme dont je ne doutais ni du caractère, ni de la valeur morale, ni du talent même. J'aurais mis ma main au feu pour soutenir que M. René Chambrun, qui m'avait dit une fois quatre mots et qui avait reparu ce dernier dimanche chez les Vaufrenard, était, par hasard, entre tous les hommes, le type le plus accompli.
Cette conception s'imposait à moi avec la même évidence que la toute-puissance divine ou que la parfaite charité du cœur de Notre-Seigneur; la possibilité de la discuter ne s'offrait même pas; j'avais là-dessus la certitude.
Et ce M. René Chambrun était un être si exceptionnel, si bon, si noble, si beau, que toute ma retenue de jeune fille, en son honneur s'abattait d'un coup; en dépit de toute mon éducation, je ne me faisais pas de scrupules à penser exclusivement à un jeune homme, pourvu que ce jeune homme fût celui-là, ni à laisser bondir, caracoler et chanter toute ma jeunesse, à la seule idée que je pourrais, un jour, échanger un serrement de main enivrant avec un homme, du moment que cet homme serait celui-là!
Je pensais à lui avec douceur, avec bonheur; mais si on parlait de lui devant moi, mon corps tremblait, et je m'étonnais que personne ne comprît mon bouleversement. Si on m'avait interrogée, j'aurais confessé mon amour, comme on m'avait appris à confesser ma foi, au péril de ma vie.
Ah! je n'eus pas de respect humain pour aller faire amende honorable à M. Vaufrenard: je n'avais pas envie de manquer la matinée du dimanche suivant!... Je fis la gentille; je demandai pardon de ma boutade de l'autre matin. M. Vaufrenard me dit:
—Mais, c'est que tu serais bien capable de te faire béguine!
Je fis:
—Oh!... oh!...
Mme Vaufrenard, qui se trouvait là, opina:
—Un bon petit mari ferait bien mieux son affaire!
M. Vaufrenard me regarda de biais; il se méfiait de moi; pourtant la paix fut conclue entre nous. Je me remis au piano, et cela alla beaucoup mieux; c'est que je tenais à être brillante pour le dimanche prochain! Notez que personne ne m'avait annoncé que M. René Chambrun reviendrait; je savais seulement qu'il était chez les Jarcy, à la Vaubyessart, et les Jarcy venaient irrégulièrement. Mais j'avais l'idée d'une sorte de rendez-vous mystique entre ce jeune homme et moi: j'avais demandé à Dieu,—je me souviens de cette puérilité,—de me retrancher, s'il lui plaisait, plusieurs années de ma vie,—à lui de décider du nombre—en échange d'une rencontre avec ce jeune homme...
Eh bien! ce jeune homme vint le prochain dimanche! Je vis dans ce fait l'exaucement de ma prière et la bénédiction de Dieu sur mon sentiment. Les Jarcy et M. René Chambrun étaient là avant nous. Je ne sais pas comment je le vis et le reconnus, lui; sans doute, uniquement parce qu'il était seul avec les Jarcy; mais il ne ressemblait pas à la figure qu'avaient créée mon souvenir vague de l'an passé et mon imagination. D'abord, il n'avait pas les cheveux noirs, mais châtains, et pas très abondants; il portait en effet la barbe, mais elle n'était pas frisée; ses yeux répondaient mieux à mon attente: ils étaient sombres et j'y trouvais tout l'abîme rêvé. Tout de suite, d'ailleurs, j'eus un mépris pour l'image que je m'étais faite de lui; je la jugeais banale; il était, lui, en réalité, beaucoup mieux.
J'étais émue, à la folie; cependant je ne me conduisis pas trop sottement; une jeune fille élevée comme je l'étais ne devant guère causer, je n'eus pas de maladresse à éviter; au bout d'une demi-heure, on me pria de me mettre au piano, et je me demande comment je pus jouer si correctement, pendant que, comme l'an passé, le jeune homme me tournait les pages. J'étais dans le ravissement; j'étais au ciel; je dis vrai: je me sentais secondée par des anges, et moi, d'ordinaire plutôt modeste, je me croyais, franchement, douée d'une grande séduction.
Le jeune homme me fit encore un compliment, comme l'an passé, le même, à peu près exactement. J'aurais pu interpréter défavorablement le fait qu'il me faisait le même compliment: mais non! Je crus à son compliment, comme je l'avais fait la fois précédente; j'aurais cru à tous les compliments, parce que je n'étais pas accoutumée à en entendre; je croyais que ceux que l'on m'adressait n'étaient composés que pour moi; ah! combien ils me trouvaient reconnaissante!...
Comme j'étais seule admise, chez les Vaufrenard, à m'asseoir au piano, je me trouvais par là mieux en vedette que les autres jeunes filles présentes, Henriette Patissier et les deux petites de la Vauguyon; il était donc assez naturel que M. Chambrun se montrât près de moi un peu plus assidu qu'il ne l'était près des autres. Henriette Patissier se fût bien chargée de me le faire remarquer si je ne l'eusse observé moi-même, avec trop de complaisance. Et ce qui m'étonna, à ce propos, c'est que moi, que l'on disait si bonne, si généreuse, j'étais contente, glorieusement contente de voir Henriette Patissier piquée par la jalousie. Pareil sentiment ne m'était encore jamais venu; je ne valais peut-être pas ma réputation, mais, en toute circonstance ordinaire, j'aurais été très ennuyée de causer de la peine à quelqu'un: non pas aujourd'hui! J'entendis Henriette qui chuchotait à l'une des Vauguyon: "Ma chère, elle en est indécente!..." Je rougis et fus toute décontenancée: il était, ma foi, bien possible que je fusse indécente, car je ne savais à peu près pas ce que je faisais, n'ayant jamais été laissée libre, avant dix-sept ans, de causer avec un jeune homme. Cependant, M. Chambrun et moi, nous n'avions échangé que les propos les plus ordinaires; il était musicien, moi aussi: nous avions parlé musique.
—De quoi parlez-vous donc?—avait demandé grand'mère, en passant, à dessein, près de nous.
—Nous parlons musique.
—A la bonne heure!
Et elle s'était éloignée, garantie contre toute inquiétude. La musique innocentait tout, dans les esprits de nos familles. Nous chantions, les yeux enflammés et la main sur le cœur, des romances passionnées qu'on ne nous eût pas permis de lire. Parler de la pluie ou du beau temps eût pu paraître suspect; mais la musique était le sujet "convenable" par excellence.
Ce que nous disions n'était pas trop absorbant, car cela me laissait le loisir de penser, tout en causant ou écoutant: "Non, il n'a pas la barbe frisée, du tout; mais comme elle fait bien la pointe!... des cheveux droits et plats, mais c'est très bien: rien de commun comme d'avoir les cheveux trop fournis..." Et je remarquais aussi qu'il avait, à gauche, une dent canine, pointue, et mal plantée, qui chevauchait sa voisine; et je me disais: "C'est curieux, mais cela fait mieux ainsi!..."
Les Jarcy et M. Chambrun s'en allèrent avant nous, car la Vaubyessart est à dix kilomètres, et quand il eut disparu, il me sembla que tout avait disparu avec lui, qu'il ne restait ni gens, ni choses autour de moi. Je n'avais jamais rien éprouvé de pareil.
Je ne me contins pas, et je dis à maman, trop tôt, et trop haut, paraît-il:
—Est-ce que nous rentrons, maman?
Ce fut Mme Vaufrenard qui surprit mon mot; et, loin de s'en offusquer, elle sourit, finement. Il fallut son sourire pour me faire comprendre ce qu'il y avait de sous-entendu dans mon propre empressement à partir. Il était parti, lui: que faisions-nous là?...
Personne à la maison ne remarqua que cette journée avait été pour moi exceptionnelle. Il n'y avait eu, je le crois, qu'Henriette Patissier et Mme Vaufrenard à traverser ma pensée. J'aurais pu être heureuse, car c'était avec un optimisme béat que j'interprétais, moi, mon entrevue avec le jeune homme; mais ce qui m'empêcha d'être heureuse, ce fut la pensée que j'avais manqué l'après-midi du dimanche précédent; si j'étais venue chez les Vaufrenard le dimanche précédent, l'après-midi d'aujourd'hui eût été la seconde; à la seconde entrevue, il me semblait qu'on eût été beaucoup plus avancé! Ah! je n'y allais pas par quatre chemins! Et, viendrait-il encore une autre fois?... Nous étions à la fin de septembre.
A cette époque-là, nous allions chez les Vaufrenard presque tous les jours, et surtout le soir, après dîner, parce que, sur leur terrasse, devant la maison ou dans le Clos, encore plus élevé, la nuit était merveilleuse. Les commencements de l'automne sur ces coteaux en espalier, trop chauffés tout l'été, sont un enchantement, surtout à la tombée du soir. On apercevait, à gauche, les lumières de Chinon, bien pauvres dans ce temps-là, et qui dessinaient la ligne sinueuse du quai, quelques toits pointus éclairés çà et là par un réverbère, et, au-dessus de la ville, la silhouette romantique des ruines du château, grises sur le ciel gris, presque irréelles. Tout au bas des vergers en terrasses, un lumignon attirait notre attention au milieu de l'ombre; il avançait d'une façon lente et régulière; quelqu'un disait:
—C'est un ver luisant dans la vigne de Sablonneau...
De la même direction, montait le bruit d'un choc lointain, sourd, caractéristique. Mon grand-père disait:
—C'est Gaulois le pêcheur!...
Et quand la lune se montrait et révélait la barque de Gaulois le pêcheur, bien au-dessous et bien loin de la vigne du père Sablonneau, la Vienne et son immense vallée teintées d'argent, et les toits moyen âge de Chinon, et les ruines tout à coup transformées du château, faisaient rugir d'admiration M. Vaufrenard.
Je me tenais volontiers assise près de mon balcon, au-dessus de l'œil sombre de la citerne, mon bras nu appuyé sur la rampe de fer froid, et la bouche suçant comme un fruit le dessus de ma main. L'air, à peine agité, apportait par moments un parfum mêlé d'héliotropes et de framboises auquel se joignait l'odeur de futailles qui imprègne le pays à l'approche des vendanges. Mon Dieu! mon Dieu! qu'avez-vous mis en moi à cette époque de ma vie? Quelle puissance de bonheur m'avez-vous donnée à dix-sept ans, que je n'ai plus retrouvée depuis? Quelle force ont donc nos rêves à cet âge! quelle vigueur a notre pouvoir d'aimer! Vingt ans après cette heure écoulée, je frissonne encore tout entière, au souvenir de l'extraordinaire beauté de l'espérance dont je fus alors possédée.
C'est l'idée de l'ineffable bonheur céleste, que nous voulons réaliser prématurément dès que le goût de la volupté pénètre en nous, aux premières heures d'amour. Nous ne mesurons pas notre désir à ce que la vie nous a semblé en pouvoir satisfaire; nous croyons, en notre faveur toute spéciale, à une exception merveilleuse. Nous avons trop entendu parler d'amour parfaitement suave, inépuisable et infini; nous sommes trop préparées à un amour éperdu: quand l'amour humain se présente, une bien grave confusion est possible. Et le pauvre garçon que nous avons chargé d'un rêve si beau, il ne saura jamais la raison de notre déconvenue...
O monsieur René Chambrun! où que vous soyez aujourd'hui, par le monde, et quand les lignes que j'écris vous devraient joindre, vous ne soupçonnerez pas la splendeur qui a environné votre image, aux yeux d'une malheureuse jeune fille, par ces soirs de septembre, dans la vallée de Chinon!
Faut-il déplorer d'avoir conçu de telles chimères et de si magnifiques, ne fût-ce que pour la durée d'un soir? ou bien peut-on s'en féliciter comme d'avoir assisté à un spectacle unique, un beau jour, dans quelque île enchantée? Je n'en sais rien.
Je me souviens qu'un soir, nous étions là, à regarder des éclairs lointains qui illuminaient tout à coup, à l'horizon, un clocher, un château, des villages. Il faisait lourd, on parlait peu; je rafraîchissais mes bras sur le fer du balcon. On entendit des gouttes de pluie qui commençaient à tomber sur les arbres; quelqu'un dit:
—Ah! j'en ai reçu une...
Puis, peu à peu, ces gouttes, moins espacées, pénétrèrent les feuillages. On sentait chaque feuille qui ployait sous le poids de la perle humide, et cela faisait du bien. Les dames rentrèrent. Je me trouvais abritée sous une grande branche de platane. Une goutte d'eau énorme me tomba sur le bras, et je la bus. On me criait, du salon:
—Madeleine, Madeleine, tu vas être trempée!
Mais je n'osais pas rentrer: je pleurais.
Chaque jour, après cela, je me mis à pleurer, pour des riens. Ou bien j'étais d'une gaieté exagérée. Et je m'occupais, avec un soin excessif, de ma toilette. Cela ne pouvait manquer de frapper ma famille. Maman m'avait dit déjà, plusieurs fois, en souriant, avec indulgence:
—Mais, Madeleine!...
Elle n'ajoutait rien. Je ne disais rien. Quand grand'mère eut vent de quelque chose, ce fut une autre affaire! Je me sentais observée, épiée, dans tous mes gestes, dans toutes mes paroles, à tous les instants; mes tiroirs, dans ma chambre à coucher furent fouillés, et, sans s'adresser encore à moi, c'était à maman que l'on faisait de gros yeux, dans les coins, en disant, un doigt levé:
—Ma fille, attention!... attention!
Mme Vaufrenard, qui voyait clair en ces affaires, dut parler à grand'mère ou à maman, et leur dire par qui elle me croyait troublée, car il y eut tout à coup alerte à la maison. Il faut avouer aussi que j'avais été d'une sottise rare, le dimanche qui suivit ma rencontre avec le jeune homme: j'espérais le revoir; il ne vint pas; mon espoir, mon attente, mon angoisse et enfin ma désolation, je ne sus aucunement les contenir; et il y avait Henriette Patissier qui ne me perdait pas de l'œil! et Mme Vaufrenard qui affectait précisément de ne pas me regarder! et ma famille!...
Elle n'entendait pas du tout que les affaires de mariage commençassent de cette façon; c'était d'une imprudence! sinon inconvenant! Qui est-ce qui connaissait seulement ce jeune homme, qui, en somme, n'était encore qu'un étudiant? Et moi, qui allais, comme cela, s'il vous plaît, m'enflammer, à la sournoise, sans avertir seulement ma mère! Ah! bien, ce n'était pas la peine de s'être ruiné à me fournir une bonne éducation, pour que, à peine jeune fille, j'en vinsse à exhiber devant tout le monde des sentiments exaltés, et sans pudeur! Etait-ce au couvent que l'on m'avait enseigné un tel manque de retenue? Etait-ce au couvent que l'on m'avait appris à me passionner de la sorte?
Je fus surprise, étourdie, horriblement confuse du sermon que me tint ma grand'mère. Moi qui croyais avoir au cœur quelque chose de si beau, de si grand, et j'oserai dire de si conforme à ce que nous enseignaient la littérature, la musique, la religion même, qui est tout amour!... Je connaissais par cœur l'Imitation; j'avais lu quelques tragédies de Racine; et toutes les fois qu'on déchiffrait une partition d'opéra, ou que l'on chantait un morceau qui soulevait l'enthousiasme des auditeurs, c'étaient d'ardentes, de délirantes paroles d'amour!...
Est-ce que l'amour, c'était comme la sainteté: une chose dont il est convenu que l'on parle en certaines circonstances, et que l'on vous propose comme exemples magnifiques, mais qu'il ne convient pas d'imiter tout à fait? Au couvent, la première de toutes les vertus, c'était la piété; mais ma piété étant devenue très sincère et très vive, Mme du Cange m'avait arrêtée: "Sachons rester modeste, mon enfant; c'est une présomption que de croire que nous puissions approcher des saints..." A présent, toute ma jeunesse semblait s'épanouir en un sentiment que les poètes les plus divins et les musiciens les plus idolâtrés déclarent sublime, et ma grand'mère me criait: "Halte-là! ma fille: on ne s'enflamme pas ainsi!"
—Mais enfin, me dit grand'mère, comment cela t'est-il venu?
Maman, qui ne m'en voulait pas, faisait observer à sa mère:
—Mais, maman, on ne sait pas comment cela vient!
—Turlututu!... "On ne sait pas!" Une jeune fille élevée comme il faut doit, sans cesse, surveiller ses sentiments... "On ne sait pas!" Mais, à ce compte-là, on aurait droit de commettre toutes les erreurs, toutes les folies, tous les crimes!... Enfin, qui est-ce qui a attiré ton attention sur ce jeune homme? Tu ne le connaissais pas; tu ne l'as vu qu'une fois, deux fois à peine?...
Je dis:
—C'est de la première fois que je l'ai vu.
Grand'mère leva les bras au ciel. Un jeune homme dont je ne savais pas le nom! qui m'avait adressé quatre mots!
Maman soupira:
—Quelquefois, il n'en faut pas plus!
Mais elle eut tort, car grand'mère se monta davantage. Ce dont elle ne revenait pas, c'est qu'un tel sentiment eût pu naître et se développer en moi sans quelle en eût la moindre intuition.
Quand elle se fut calmée, la plainte qui s'échappait encore de sa blessure profonde était:
—A quoi bon se donner tant de mal pour élever parfaitement des enfants?
Le grand-père fut consulté: il était, comme elle, opposé à mon inclination, trop spontanée et trop forte. Ce n'était pas une opinion de déférence envers sa femme; cette opinion était bien la sienne, car il la soutint aussi contre les Vaufrenard, qui s'offraient à servir d'intermédiaires si l'on jugeait un mariage possible. Il admettait les mariages d'amour, mais pourvu que toutes les autres conditions, plus solides, disait-il, et de qualité plus durable, fussent réunies. J'entendis un jour Mme Vaufrenard qui lui disait:
—Bien des femmes n'aiment qu'une fois... Et c'est le meilleur de la vie...
—Il y a amour et amour, disait-il; je me méfie des sentiments exaltés... Et puis, que diable! il y a le jeune homme!... Est-il amoureux transi, lui? A-t-il fait des aveux à Madeleine? Il n'a pas demandé sa main?
Grand-père, lui, penchait cependant à faire quelque concession aux Vaufrenard qui, je le crois, l'avaient effrayé en lui disant qu'il fallait m'épargner un chagrin, parce qu'il ne tenait qu'à un cheveu que je me fisse religieuse. Mais grand'mère demeura inflexible; elle se refusait absolument à prendre en considération un "prétendu sentiment" qui n'était pas né conformément à la règle. Elle examinait tous les mariages connus d'elle, dans la bonne société: comment s'étaient-ils conclus? Les familles s'entendaient par l'intermédiaire d'une commune maison amie, pour présenter l'un à l'autre un jeune homme et une jeune fille jugés capables de faire des époux assortis: les trois quarts du temps, une jeune fille "qui a été tenue soigneusement à l'abri de toute promiscuité avec l'autre sexe," affirmait grand'mère, admet très volontiers la formation d'un tendre sentiment entre elle et le jeune homme qu'on lui permet d'aimer. "Et puis, l'amour... l'amour!... le meilleur est celui qui peut demeurer le plus modéré."
Je me garde bien d'insinuer que ma grand'mère ait eu tort, du moins s'il s'agissait de sauvegarder le bon ordre et la tranquillité de la vie, dans "les trois quarts des cas," et peut-être même dans mon cas! Mais le fait était que, moi, la jeune fille la mieux élevée, la plus docile élève du Sacré-Cœur, j'étais bel et bien éprise d'un jeune homme qui ne m'avait pas été présenté dans l'intention d'être pour moi un époux assorti. Et je sentais bien que ce n'était point de ma faute, que je n'avais rien fait pour me complaire en ce sentiment: un an durant, je l'avais porté en moi sans le savoir!