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La jeune fille bien élevée

Chapter 25: XXI
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About This Book

The narrator recollects a provincial childhood in Chinon, describing an old street, a house with balconied views of the Vienne, family life and local characters. The account intertwines vivid topographical detail with memories of domestic rituals, social gatherings where political ambitions and failed royalist projects strain family finances, and the child's observations of servants, neighbors, and small landscape curiosities. As she grows, attention turns to religious instruction and social expectations, particularly preparations for first communion, and to her restless desire to speak and assert herself. The narrative blends sensory description, interpersonal nuance, and reflections on upbringing, class, and the shaping of feminine identity.

XX

Nous vîmes encore refleurir le printemps aux balcons de la terrasse et dans le Clos de M. Vaufrenard. Pendant que les Vaufrenard étaient à Paris, nous avions l'autorisation de pénétrer chez eux pour aérer la maison, pour surveiller Tondu, qui était chargé d'entretenir le petit parterre; et il m'était recommandé d'user du demi-queue Erard, pour mes études, de préférence à mon vieux piano droit.

J'aurais eu grand plaisir à voir blanchir les arbres à fruits, à voir se réveiller la terre du père Sablonneau et reverdir les peupliers des îles, si chaque retour de saison ne m'eût été abîmé par l'idée que j'étais une jeune fille à marier, que je ne me mariais pas, que j'aurais dû être enlevée d'ici depuis longtemps, comme les autres qui avaient joué, enfants, avec moi, sur cette terrasse, enfin par l'idée que j'aurais dû n'être plus là!

Quand Sablonneau bêchait sa vigne, s'il m'apercevait d'en bas et portait la main à son chapeau, il dodelinait de la tête, il soulevait une épaule, et souvent il mâchonnait un juron. Mon frère, qui n'était jamais gêné par les mots, m'avait rapporté ce que Sablonneau, un jour, avait dit ainsi dans sa gorge avec un gros juron: "Si c'est pas dommage, un si beau brin de fille!..." Sablonneau lui aussi pestait que je ne fusse pas mariée. Sablonneau faisait comme ma vieille Françoise qui, lorsqu'elle m'aidait à m'habiller, ne pouvait me voir ni les bras nus ni la gorge sans pousser des soupirs à fendre l'âme. Et si je lui demandais en riant: "Mais, qu'as-tu donc?" elle dodelinait de la tête, elle aussi.

Ah! si ce n'eût été ce désir général de me voir mariée, que j'eusse donc été tranquille, moi! Que je me fusse amusée à voir gambader mes araignées d'eau dégingandées dans la citerne! Que je me fusse satisfaite, longtemps encore sans doute, à voir mes songeries, mes regrets, mes désirs imprécis, mes espérances emplir cette belle vallée en fleurs! Derrière moi, je n'avais que dix pas à faire, j'étais à mon piano avec mon Chopin, mon Beethoven, mon Rameau et mon Franck, mes enchanteurs! Aussitôt en leur pouvoir, par le jeu à présent si facile de mes doigts, le reste du monde me semblait peu de chose! Je me rappelais ce que M. Topfer m'avait appris de Beethoven: "Cet immense génie était sourd! Imaginez-vous un homme entouré d'une muraille infranchissable... Il n'entendait ni sa musique, ni les applaudissements qui l'accueillaient..." Et M. Topfer, en désignant les partitions des œuvres sublimes ajoutait: "Tout cela ne s'est passé que dans sa tête!..." Je voyais l'œil bleu, l'œil d'enfant, de M. Topfer, se mouiller d'admiration et d'émotion profonde à cette pensée. Le goût de la vie intérieure, développé par l'éducation chrétienne, me semblait préférable à tout autre... Quand j'avais passé la journée sous l'influence de la poésie de mes grands maîtres, j'étais dégoûtée du monde... Le "beau brin de fille" que Sablonneau voyait en moi, ces bras, cette gorge et cette chevelure qui attendrissaient ma vieille bonne, eh bien! j'offrais tout cela à ceux qui savaient le mieux me ravir, à mes chers génies; je m'imaginais que leurs ombres devaient se réjouir de voir une fraîche jeune fille se consacrer au culte de leur mémoire. J'ai conservé dans mes vieux papiers une petite poésie, dont je n'oserais pas recopier un seul vers, tant ils sont à la fois médiocres, innocents et hardis, par laquelle je vouais chaque partie de moi-même à mes trois célestes amants! Il y avait une strophe pour les yeux, une pour la bouche, une pour les "blonds cheveux," une pour les "longs bras blancs," une autre pour les "doigts agiles!" Les mots que je souligne donnent une idée du style employé et que j'empruntais aux romances: il me semble aujourd'hui comique, mais à la seule vue de ce papier jauni, mon cœur se soulève, parce qu'en écrivant à vingt ans ces choses naïves et cyniques, j'étais vraiment bien émue; ce n'était pas pour les envoyer à un journal, ni pour les montrer à quelqu'un, que je me torturais à trouver des rimes,—dans ce temps-là, les jeunes filles ne faisaient pas imprimer leurs vers...—c'était pour épancher un très réel bonheur intime, un bonheur très haut, très noble: véritable et logique suite de mes félicités religieuses.

Il me fallait quelque chose de grand, de magnifique. J'avais touché cela au couvent. Lorsque, ensuite, j'avais aimé un homme, sans l'approcher, j'avais pu aisément croire qu'il était de taille à combler mes désirs. A présent, je me croyais comblée par mon enthousiasme musical. N'étais-je pas heureuse? ne pouvais-je pas rester comme cela? Quel était donc le mariage qui ne détruirait cette félicité-là? Et quel mari m'en procurerait une analogue?

Je comptais sur le retour des Vaufrenard pour m'affermir dans la voie qu'ils avaient choisie pour moi, ce dont je leur savais tant de gré. Quel moyen auraient-ils imaginé pour m'emmener à Paris cet été et me faire concourir sans que grand'mère s'en aperçût? Ils commençaient à être assez puissants sur elle pour obtenir jusqu'à l'invraisemblable.

En les attendant, je travaillais sans maître, car la petite leçon que "je donnais" chaque samedi à Mme de Testaucourt était vraiment une pure formalité.

Ah! que c'était curieux, chez nous, cette attente des Vaufrenard, au printemps! Les arbres en fleurs, le travail du jardinier dans les parterres, le soleil commençant à réchauffer notre coteau en espalier, n'étaient rien: le renouveau, c'était les Vaufrenard qui amenaient avec eux l'air de Paris et qui ressuscitaient la vie à Chinon.

Ils étaient un peu, pour nous tous, ce que sont pour les enfants, à la campagne, les parents qui reviennent de la ville: qu'allaient-ils nous rapporter?

C'était le temps où l'on essayait d'acclimater en France la musique de Wagner. Nous avions su par le journal, qui s'en indignait comme d'une nouvelle invasion étrangère, et par les lettres des Vaufrenard, le bruit qu'avait fait à Paris une certaine représentation de Lohengrin. J'étais très avide de m'initier à la musique nouvelle que les journaux qualifiaient de barbare et les Vaufrenard de géniale.

Les Vaufrenard apportaient en effet avec eux presque toutes les partitions du maître nouveau. A la vue de ces couvertures couleur de miel où le nom de Richard Wagner se discernait parmi un charabia allemand, ma grand'mère bondit, grand-père fit la grimace, maman elle-même eut peur: on eût dit que les Vaufrenard hébergeaient chez eux et nous présentaient un espion!

—J'espère que Madeleine ne va pas jouer ça!... dit grand'mère.

—Pas de si tôt! fit M. Vaufrenard, tranquillisez-vous, madame!

Et il se refusa à me confier aucune partition, sous le prétexte qu'il ne fallait pas s'initier à cela toute seule: il avait peur que je ne fusse rebutée au premier accord; il voulait m'initier lui-même; il me dit à l'oreille: "Demain matin, ici!..."

Ce fut une sorte d'escapade frondeuse, une rébellion organisée contre les pouvoirs publics! Le matin, conduite par Françoise ou par ma pauvre maman qu'on ne craignait guère, je recevais de M. et de Mme Vaufrenard l'initiation wagnérienne. Tannhauser, les Maîtres Chanteurs, Lohengrin, l'Or du Rhin: en une semaine, nous avions parcouru presque quatre opéras, Mme Vaufrenard au piano, M. Vaufrenard chantonnant, chantant quelquefois, même en allemand! Je me souviens d'avoir été tellement enthousiasmée par la phrase de Voglinde, dans les abîmes du Rhin... après les cent trente-quatre mesures du prélude: "Vei...a, va-ga! vogue la vague!..." que je demandai à la reprendre moi-même, et M. Vaufrenard s'écria: "Mais, tu chantes!" C'était vrai, j'avais la voix juste, mais je n'avais jamais chanté que pour moi. Sans prononcer les paroles allemandes, je suivis tant mal que bien les rôles de femme qui se trouvaient dans ma voix. Ce fut un regain de plaisir pour nos réunions intimes du matin. L'amour wagnérien empêcha peut être M. et Mme Vaufrenard de s'apercevoir que je manquais des leçons de Bienheuré. Jamais notre commune frénésie musicale n'avait été si vive. On savait que M. Topfer avait été, quoique si intransigeant ami de ses classiques, un des premiers à goûter Wagner, et nous disions en chœur: "Ah! quand Topfer sera là!..."

C'est entre nous qu'il ne s'agissait pas de mariage! Nous avions autre chose à faire!...

Je disais à M. Vaufrenard: "Et mon concours?"

—Nous t'enlevons, c'est entendu... Nous t'enlevons au moment voulu!

J'en tremblais, mais avec un secret bonheur. Etais-je assez prise par la musique! Ah! vraiment ces Vaufrenard avaient découvert ma voie. C'étaient eux qui avaient soupçonné mon goût, qui l'avaient cultivé, surchauffé, qui m'avaient créé, on peut le dire, une seconde nature, car, sans eux, je n'aurais été, évidemment, que la petite bécasse à marier, ordinaire, et, franchement; ne m'avaient-ils pas mise au-dessus de cela?


Voilà où nous en étions, quand, un beau matin, je reçus une lettre particulière de M. Topfer.

Qu'est-ce qu'avait à me dire mon vieil ami Topfer? Il me demandait de vouloir bien me faire entendre en public, à Angers, dans un grand concert que donnerait, au mois de juin, une société musicale très connue dans le pays.

Me faire entendre en public!... Tout mon sang s'arrêta, quand je lus cela. J'eus d'abord une surprise, plutôt joyeuse, un orgueil fou, ensuite une idée un peu vulgaire, dont je ne me flatte pas: "Que de gens vont être "épatés!" C'est que je sentais déjà, à cette époque, quoique d'une façon très imprécise, que ceux que nous avons indisposés contre nous en nous singularisant un peu parmi eux, nous les subjuguons et les gagnons en nous singularisant tout à fait. Je vis les journaux où mon nom serait cité, peut-être répété dans un article; je vis la figure épanouie des Vaufrenard, je vis le petit œil bleu, si ému, de mon cher vieux Topfer... Mais tout à coup, je vis aussi le lieu du concert, l'estrade, le piano ouvert, la salle comble... Et je dus m'asseoir.

Je descendis, bouleversée. Maman, grand'mère, avaient aussi reçu, chacune, une lettre de M. Topfer. Il avait pris toutes ses précautions, le cher homme! Maman était très flattée et ne pensait qu'à la toilette qu'il me faudrait pour jouer en public; grand'mère gardait une réserve inquiétante, elle allait et venait par la maison, les lèvres serrées, l'enveloppe de M. Topfer pliée en deux et fichée entre deux boutons du corsage. Elle avait dit seulement, paraît-il: "Moi aussi, j'ai reçu une lettre."

Tout à coup, ayant achevé je ne sais quelle besogne, elle éclata. Elle était indignée, tout simplement; à l'entendre, une pareille proposition équivalait à un attentat contre ma personne. Elle n'aurait jamais cru cela possible de la part de M. Topfer; cependant, elle rappelait qu'elle l'avait toujours dit: "Ces artistes sont, au fond, tous des bohèmes." Pour qui nous prenait-il, ce vieux "coureur de cachets?" N'allait-il pas, aussi, m'offrir cinq cents francs pour m'exhiber en public, comme une comédienne?

—Va à Angers, ma fille!... monte sur les tréteaux comme une Sarah Bernhardt!...

—Mais, grand'mère, il ne s'agit pas...

—Comment? il ne s'agit pas? De quoi s'agit-il donc?... Une femme qui appartient au public n'appartient plus ni à sa famille, ni à sa maison... Mais, c'est à croire, ma pauvre enfant, que votre génération a perdu le sens commun: quel est donc le but de la vie, si ce n'est de fonder une famille?

—Sans doute, grand'mère, mais pourquoi nous fait-on cultiver les arts?... pour ne les savoir qu'à moitié?...

—Oui, oui, raisonne, ma fille, c'est de ton temps!... Les arts! les arts!... Je vous demande un peu!... Mais si ta mère m'avait dit un mot comme celui-là, quand elle avait ton âge, je lui aurais administré une correction, comme à une petite morveuse... Oh! n'aie pas peur: cela ne se fait plus!

Et elle s'en allait, répétant:

—Les arts!... les arts! Ma parole, je ne comprends plus... Je suis trop vieille, décidément, je suis trop vieille... L'année dernière, c'était "l'amour," Sa Majesté l'Amour, la grande passion!... L'année d'avant, il fallait vous empêcher d'être trop dévote!... C'est à donner sa langue au chat... Je m'y perds... Mes parents à moi sont morts, pourtant, plus âgés que je ne le suis; ils avaient vu bien des guerres, bien des bouleversements et des révolutions; mais je ne crois pas qu'ils aient essuyé pareil vent de folie!...


XXI

Grand-père reçut son algarade. Il revenait du dehors où il jardinait, le matin. Grand'mère lui donna à lire la lettre de M. Topfer, et je vis, à ses yeux, qu'à la fois il était flatté et sentait que nous allions avoir de vives discussions.

Il ne dit rien. Mais ne pas soutenir sa femme, c'était presque se prononcer en faveur de la proposition Topfer. Oh! qu'il eût mieux fait de rester à retourner la terre, dans ses plates-bandes, une heure de plus!... Son muet acquiescement au projet musical provoqua une crise qui dura longtemps et pendant laquelle nous entendîmes tout ce qu'une honnête femme de la vieille bourgeoisie provinciale pouvait concevoir de secrète horreur pour le monde des arts. Ma pauvre grand'mère épancha une bile que nous ne soupçonnions même pas.

Il fallait que les Vaufrenard eussent une bien grande influence sur elle par ailleurs, pour qu'elle les supportât malgré leur musique. Nous vîmes que, depuis une dizaine d'années qu'elle fréquentait régulièrement et patiemment chez eux, ce culte de la musique, qu'on y célébrait, lui répugnait intimement comme l'eût fait une cérémonie en l'honneur de Baal! D'abord la musique classique l'ennuyait, quant à elle, et ceux qui la goûtaient y semblaient prendre une réjouissance de mauvais aloi. Dans son emportement, elle alla jusqu'à dire à son mari devant moi:

—Où cela mène? veux-tu que je te le dise?... Vaufrenard,—je le sais, par les confidences de sa malheureuse femme...—Vaufrenard...

—Eh bien!... Vaufrenard?...

—Il a eu dix maîtresses!

—Qu'est-ce que la musique a à faire avec cette circonstance? dit grand-père.

—Oui, oui, sans doute, la plupart des hommes sont sans conduite, mais il n'est pas moins certain que l'habitude du plaisir de l'oreille prédispose à tous les plaisirs, à tous!... Oh! vous pouvez rire et vous moquer de moi, je maintiens mes idées là-dessus: quoique d'un autre âge, elles sont les bonnes. De la musique, je vous le concède, comme de la peinture, il en faut, oui, pour occuper les loisirs et provoquer des réunions, et il est d'usage qu'une jeune fille peigne à l'aquarelle: c'est gracieux; et que l'on fasse un tour de danse pour faciliter les mariages, c'est nécessaire... mais, aussitôt que le "grand art" s'en mêle, vous ne voyez que prétention, excentricités et prétextes à se mettre, sous tous rapports, hors de la loi commune!...

Oh! ce fut une fameuse dispute qui dura toute la matinée! J'en manquai d'aller poursuivre ce jour-là mon initiation au "grand art" wagnérien, et l'on était tellement excité contre les Vaufrenard que je n'osai même pas, l'après-midi, proposer d'aller chez eux. J'avais pourtant un grand désir d'entretenir M. Vaufrenard du projet Topfer: il devait, lui aussi, le connaître, il avait certainement reçu, lui aussi, une lettre d'Angers. Car, à mesure que grand'mère combattait ce projet, par des arguments qui ne sont pas tous aussi faux qu'ils me semblaient l'être alors, je me sentais une irrésistible envie de triompher de toutes les difficultés, tant de celles qui me venaient du dehors que de celles que j'éprouvais moi-même. Avec ma consécration définitive à la musique, il fallait en finir, voyons! Mon vieil ami Topfer l'avait très bien compris; il m'en proposait le moyen... Si le petit coup d'Etat d'Angers réussissait, la partie était gagnée, mon sort déterminé; je ne pouvais plus revenir en arrière.

C'est un jeudi, je me souviens, que nous était parvenue la lettre de M. Topfer; le lendemain vendredi, nous avions, à dix heures, une messe anniversaire de la mort de mon pauvre papa; Mme Vaufrenard s'y montra, nous serra la main, disparut. Le lendemain c'était le voyage de Tours; point de Vaufrenard ce jour-là. De sorte que je ne pus revoir les Vaufrenard que le dimanche suivant. Cette première entrevue, après la lettre Topfer, devait avoir la plus grande importance. Le poids de M. Vaufrenard, seul, pouvait faire incliner les événements à mon gré. Grand'mère s'insurgeait contre lui, à distance, mais quand il lui parlerait dans le nez, avec sa belle voix de baryton, et de toute la hauteur de sa suprématie financière, qu'oserait-elle objecter?

Mon cœur palpitait assez fort, mais je n'étais pas très inquiète, j'avais confiance en la force de M. Vaufrenard et je ne pouvais douter qu'il ne l'employât à seconder son ami Topfer qui lui-même favorisait nos projets futurs et qui, d'ailleurs, c'était probable, n'avait agi que de connivence avec lui.

Je voyais bien ce qui se passerait à la matinée du dimanche. M. Vaufrenard m'embrasserait, d'un air fier, car, enfin, à l'idée que son élève allait bientôt se faire entendre devant un grand public, il se rengorgerait évidemment. Et, avec sa rondeur habituelle, il était homme à parler immédiatement du concert, à l'annoncer à toutes les personnes présentes, à organiser, qui sait? une caravane pour Angers afin de me faire un triomphe!... Quant aux habitués du dimanche, pensais-je à part moi, cela va leur porter un coup; ces gens-là me tiendront dorénavant pour quelqu'un... Et grand'mère sera subjuguée et croulera sous l'avalanche des félicitations.

Voilà comment, moi, j'arrangeais les choses.

Voici comment elles se passèrent.


XXII

Comme nous montions, à pas lents, la ruelle assez raide conduisant chez les Vaufrenard, nous vîmes, de loin, descendre à la grille, deux messieurs, dont l'un était M. Segoing, conseiller général, et dont l'autre nous était inconnu. A notre entrée, ces messieurs se trouvaient encore dans le vestibule où M. Vaufrenard était venu au-devant d'eux. M. Segoing nous salua, tandis que M. Vaufrenard entraînait l'inconnu, en lui appliquant la main à plat sur le dos, dans une petite pièce dite cabinet de travail. Nous fûmes seuls au salon, avec Mme Vaufrenard et le conseiller général, nous excusant, lui comme nous, de nous présenter de si bonne heure. Comme M. Vaufrenard ne rentrait pas, avec son inconnu, Mme Vaufrenard dit:

—Oh! mon mari adore les cachotteries!

Et nous sûmes que celui à qui il faisait, dans son cabinet de travail, des "cachotteries", était un architecte de Paris, nommé Achille Serpe, occupé dans les environs de Champigny, à restaurer le petit château de Bel-Ebat, à M. Segoing. Celui-ci nous parla des travaux qu'il faisait exécuter à sa gentilhommière, et il employait, non sans pédantisme, des termes techniques, pour exprimer cent détails de l'architecture de la Renaissance, qui nous étonnaient un peu, car nul ne s'était douté jusqu'à présent des connaissances archéologiques de notre conseiller général.

—Que vous êtes savant!... lui dit Mme Vaufrenard.

Il fit alors le modeste:

—Je vis depuis quinze jours dans la compagnie d'Achille Serpe!

—Oh! oh!... c'est tout dire!...

—C'est le Viollet-le-Duc de la Renaissance française: à côté de lui, on jurerait être encore sous le gouvernement du roi François Ier.

Mme Vaufrenard et ma grand'mère soupirèrent en même temps; grand'mère dit:

—Que n'y sommes-nous!

Mais c'était de M. Achille Serpe qu'il était question. Le conseiller général nous vanta son savoir, son goût, son ingéniosité, qui, ce n'était pas trop affirmer, touchait au génie... Il nous énuméra les travaux dont il était chargé en Normandie, en Bourgogne, en Périgord, par la Commission des monuments historiques. Nous étions édifiées sur le compte de l'architecte, lorsque celui-ci enfin entra, toujours poussé, dans le dos, par la main de M. Vaufrenard. On nous le présenta, quelques personnes arrivèrent presque aussitôt, à mon désespoir, car j'aurais voulu parler à mon aise à M. Vaufrenard. Je le regardais, l'œil brillant, afin de correspondre par ce seul signe avec lui: "Eh bien! disait mon regard, le concert?... hein?... qu'en dites-vous?..." M. Vaufrenard ne me regardait pas. Il parlait, à tort et à travers, de choses absolument dénuées d'importance, et il parlait beaucoup trop fort. Je pensais: "Il ne parlera pas plus haut, tout à l'heure, quand il annoncera mon concert!..." Et il ne l'annonçait point, ni haut ni bas! On n'en avait que pour l'architecte. Moi, je maudissais cet intrus qui venait là, par une coïncidence vraiment désolante, me couper mon effet. Que nous faisait cet Achille Serpe? Est-ce que quelqu'un d'entre nous avait un château Renaissance, ou s'en voulait faire construire un?... car cet Achille Serpe vous bâtissait, disait-on, en vingt-huit mois, avec la pierre du pays et l'ardoise d'Angers, un "petit Chenonceau," un "Hôtel Goüin," ou un "Azay en miniature..." C'était un homme ni beau ni laid, encore jeune, assez grand, avec des cheveux lustrés et plats, et des favoris courts rejoignant la moustache, le menton rasé, tel qu'on a représenté longtemps les agents de change, les hommes de Bourse.—On parlait tant de lui, qu'il fallait bien le détailler un peu!...—Et je me disais, en l'observant: "Va-t-il s'en aller?... C'est un étranger, et M. Segoing n'est pas des habitués des dimanches: leur visite ne saurait être longue..." Après tout, M. Vaufrenard aurait bien pu, devant eux, dire un mot de mon concert!... Un moment, comme on passait en revue les monuments de la Renaissance dans la région, on nomma l'Hôtel Pincé, à Angers... Je ne connaissais point l'Hôtel Pincé, mais au nom d'Angers, mon cœur sauta; mon œil s'aviva plus encore et je regardais M. Vaufrenard, à le suggestionner! M. Vaufrenard se souciait bien de mon regard enflammé!... et l'on abandonna la ville d'Angers sans accorder un mot ni à M. Topfer ni à la musique...

La musique!... Ah! ce fut ce M. Achille Serpe qui en parla, et à moi-même, et de quelle façon, Seigneur!

—J'ai entendu dire, mademoiselle, que vous êtes excellente musicienne...

—Oh!... monsieur!

Et je regardais M. Vaufrenard: "Hardi donc! mais parlez donc!... voilà l'occasion à vous de répondre pour moi: "Musicienne?... elle va tout simplement se faire entendre au mois de juin, devant quinze cents personnes!..." Et le satané M. Vaufrenard ne disait rien du tout et me laissait sur mon stupide: "Oh!... monsieur!..." qui n'était pas moins banal, je le reconnais, que la question de l'architecte Achille Serpe.

Je ne me suis jamais rappelé ce que me dit de nouveau ce M. Achille Serpe pour me tirer d'embarras; il m'en tira, en tous cas, et trouva moyen de me faire parler; car, ne voilà-t-il pas qu'il s'occupait de moi, maintenant, après avoir paru faire à peine attention à moi au début de sa visite! Je le trouvais ordinaire, et je ne me mettais pas en frais. En outre, je ne lui pardonnais pas mon mécompte. Tout à coup, je pensai: "Mais, ne se pourrait-il pas que M. Vaufrenard ignorât l'affaire du concert?..." Et je vous lâche mon Achille Serpe pour aller m'asseoir sur le tabouret de piano qui était en promenade loin de son instrument et que le maître de la maison, tout en causant, s'amusait à faire tourner sur sa vis. Et je dis à l'oreille de M. Vaufrenard:

—Eh bien!... et ce concert d'Angers?

Il fit, exactement, comme s'il n'avait pas entendu ma question.

"Ah! ah! me dis-je, qu'est-ce qui se passe?..." Peut-être aussi, ma grand'mère avait-elle correspondu avec lui depuis le jeudi précédent, et avait-elle décidé qu'il ne serait jamais question de cette "exhibition publique," comme elle disait?

Quelques minutes plus tard, on me priait de me mettre au piano, M. Vaufrenard disposait lui-même la partition; nous nous trouvions un peu isolés, lui et moi, devant le clavier; je me hasardai à lui demander:

—Vous n'avez donc pas reçu un mot de M. Topfer?

Il me dit, tous bas, d'un ton bourru:

—Tais-toi, petite sotte! tais-toi donc!

Ah! bien, je vous jure que j'étais en bonne disposition pour exécuter mon morceau, après cela!... M. Achille Serpe aurait une belle impression de mon talent!...

Il écouta patiemment et m'adressa force compliments. Ce n'est ni le nombre ni la chaleur des compliments qui vous touche. M. Vaufrenard dit:

—Ah! monsieur, vous allez voir une jeune fille pleine de confusion!

L'architecte ne me vit point du tout pleine de confusion: ses compliments ne me troublaient pas le moins du monde.

Et il ne s'en allait toujours pas!

Il parla des jeunes filles de Paris qui, à son dire, ne se distinguaient des femmes que par une hypocrisie plus soignée, plus constante: "hommage, dit-il, qu'elles rendent à la vertu traditionnelle qu'exigent d'elles les épouseurs."

M. Achille Serpe n'en avait pas fini avec ses jeunes filles de Paris! Je crois même qu'il en fit une étude trop vive et trop "appuyée," car ces dames se trémoussèrent, toussotèrent, et il comprit aussitôt qu'il dépassait la limite de perception de nos oreilles susceptibles. Je ne fus pas choquée, moi, de ses excès, parce que le fait même d'exprimer en termes voilés des choses que l'on n'abordait point dans nos conversations, me paraissait une supériorité. Cela n'était certes pas le signe chez moi d'une grande maturité d'esprit, mais je déclare mes impressions telles qu'elles furent, et peut-être peuvent-elles contribuer à expliquer le prestige, sur la province, de la plus futile sottise pourvu qu'elle vienne de Paris.

—Moi? dit-il à quelqu'un qui l'interrogeait, plutôt que d'épouser une de ces petites coquines, j'aimerais mieux me faire moine, et bénédictin!

Cette profession de foi ou la forme qu'il lui donna fut jugée très spirituelle; toutes les personnes présentes rirent à gorge déployée. Moi, je ne trouvais pas cela drôle, mais c'était ainsi. Ce M. Achille Serpe était jugé un homme charmant.

Mais pourquoi étais-je une "petite sotte," moi, de vouloir parler de mon concert?...

Car enfin, toutes les grâces de M. Achille Serpe ne me laissaient point oublier que je vivais depuis le jeudi précédent dans l'attente de cette après-midi, où l'opinion de M. Vaufrenard sur le concert devait décider, non seulement de cette première audition en public, mais de mon avenir...

On goûta. Le conseiller général et l'architecte goûtèrent. Ils étaient là comme chez eux; ils n'avaient pas mieux à faire que de passer la journée là. Un domestique tenait le cheval à la grille, et toutes les personnes qui entraient faisaient force compliments du cheval et de la charrette anglaise.

Il y avait là trois jeunes filles moins âgées que moi de quatre ou cinq ans, et que je rencontrais chaque dimanche. Une d'elles, Mlle Bouquet, passait pour jolie, et riche.

"Eh bien! me disais-je, mon M. Achille Serpe, en voilà des jeunes filles qui ne sont pas de Paris!... hardi donc!..." Mais M. Achille Serpe se montrait très réservé; il ne recherchait pas, c'était évident, la société des jeunes filles; il semblait fort sérieux. Ce n'était pas non plus, il faut le dire, un homme de toute première fraîcheur: il avait bien trente-sept ans sonnés. Je pensais que, parce qu'il m'avait vue la première, parce qu'il m'avait entendue au piano et félicitée, il était assez naturel qu'il causât avec moi plutôt qu'avec les autres, mais il n'avait point l'air de se soucier des autres. Je n'en étais pas intimement flattée, parce que ce M. Achille Serpe m'était très indifférent, mais la rivalité entre femmes est une chose si naturelle que je n'étais pas fâchée, malgré tout, qu'il s'occupât de moi, et si ce n'avait été l'énigme de mon concert, qui me tourmentait, je ne me serais pas trop ennuyée ce jour-là.

Une des jeunes filles, la petite de Gouffier, me dit, après le goûter, et sur un drôle de ton:

—Les arts s'assemblent!

Je souris, bénévolement, comme on fait souvent, par contenance provisoire, quand on n'a pas compris ce qu'une personne vient de vous dire. Puis je pensai que l'allégorie était maligne et Mlle de Gouffier jalouse!... "Les arts:" la musique et l'architecture!... "s'assemblent:" M. Achille Serpe avait fait plus attention à moi qu'à elle.

Le groupe des trois jeunes filles me regardait de loin et parlait de moi. J'allai tout droit à Mlle de Gouffier et je l'assurai que je n'avais pas compris tout à l'heure son apologue, et qu'en avoir souri était trop bête. Mlle de Gouffier ne dit rien; les deux autres s'écrièrent:

—Mais, pourquoi donc serait-ce bête?

—Mais, ce n'est pas bête du tout!

Mlle de Gouffier leur avait rapporté son apologue et mon sourire d'acquiescement!... Je fus horriblement vexée. J'aurais volontiers envoyé au diable l'architecte. Du moment qu'on interprétait comme un flirt trois ou quatre paroles échangées avec cet homme dont je ne me souciais pas et qui ne me plaisait point, je le prenais en horreur. Je l'évitai le plus que je pus, le reste de l'après-midi.

Quand il fut parti, enfin, je demandai, à part, à M. Vaufrenard:

—M. Topfer...

—Il s'agit bien de M. Topfer!...—me fit-il avec la brusquerie qu'il avait encore plus dans les bons jours que dans les mauvais,—laisse-nous tranquilles avec M. Topfer!... J'ai à parler avec ta grand'mère.

Et il alla parler à ma grand'mère, à qui je vis ouvrir des yeux, ronds, stupéfaits.

"Ah! me dis-je, est-ce que l'architecte voudrait m'épouser, sans dot, en haine des jeunes filles de Paris?..."

C'était cela! J'avais deviné juste. Ma grand'mère ne m'en avertit pas ce jour-là; mais je la surpris, dans la soirée et les jours suivants, à chuchoter avec son mari ou avec maman, et puis je voyais bien les figures!

Il paraît que ce n'était point la première fois que ce M. Serpe venait à Chinon, ni la première fois qu'il me voyait. Depuis trois semaines qu'il travaillait à Bel-Ebat, il s'était fait conduire à Chinon, chaque dimanche, à la messe. Tout le monde se souvint, plus tard, d'avoir aperçu la charrette anglaise et un étranger avec le petit groom de M. Segoing. Il venait à la messe pour y voir les jeunes filles, et c'était sur moi qu'il avait jeté son dévolu. Par les Vaufrenard qu'il avait déjà vus, il apprenait qui j'étais et ma situation de fortune peu brillante, et celle de mon frère, menace perpétuelle pour la famille. Peu lui importaient ces détails, il gagnait beaucoup d'argent. Il voulait se marier, et il n'avait qu'un souci; il le dit; et c'était d'épouser une jeune fille bien élevée.

Et que je devinsse la femme de M. Achille Serpe, architecte, cela était donc, aux yeux de M. Vaufrenard, d'une telle importance, que cette musique, qu'il mettait au-dessus de tout, que nos beaux et hardis projets de Conservatoire, que mon concert d'Angers, passaient du coup au second plan, que dis-je? ne semblaient seulement pas dignes d'être pris en considération?

Comment! cette belle passion musicale que l'on m'avait insufflée, cet avenir d'artiste qu'on avait fait étinceler à mes yeux, cette autre religion dont on m'avait tant pénétrée, ce n'était donc qu'un pis aller?... On ne me poussait à cela que parce qu'on me savait sans fortune et parce qu'on croyait pour moi tout mariage impossible! Pour un amateur qui s'offrait, un si splendide échafaudage ne tenait plus debout, on s'en détournait avec dédain, on l'abattait d'un coup de pied: "Laisse-nous tranquilles avec ton M. Topfer!... Il s'agit bien de M. Topfer!..." Un monsieur nommé Achille Serpe, architecte, de vingt ans plus âgé que moi, peu séduisant d'ailleurs, voulait bien de moi, et tout devait baisser pavillon devant M. Achille Serpe!...

Ah! quelle leçon sur l'importance du mariage!

"Mais, me dis-je alors, il y a M. Topfer! Celui-là est vraiment dévoué à son art; celui-là a vraiment la passion de la musique, et celui-là sait aussi ce que c'est que le mariage! Son opinion me ferait du bien." Je résolus de la lui demander même avant que je ne connusse rien de précis sur la demande de M. Achille Serpe. C'était un principe général que je voulais obtenir de lui, une réponse à une question comme celle-ci, par exemple: "Au cas où... etc.?... Si M. Vaufrenard lui-même me conseillait de?... etc. Quel serait votre avis à vous?" Et, pour m'excuser de ne point répondre à sa lettre avant la quinzaine écoulée, je lui écrivis et lui posai le problème. Ma lettre était achevée quand l'idée me vint que M. Topfer serait fort embarrassé pour me répondre avec franchise, puisque sa lettre pourrait être lue par ma famille. "Sotte!... ah! oui, sotte!..." me dis-je sur tous les tons.

Ma lettre à M. Topfer demeura là, je l'enfermai dans mon tiroir. Mon intention n'était certainement pas d'accepter jamais la main de M. Achille Serpe, si elle m'était offerte; mais je me promis de ne me décider à aucun mariage avant la période des vacances, où je pourrais interroger de vive voix M. Topfer.

La demande fut faite positivement dans la quinzaine qui suivit. Ma grand'mère, jusque-là, n'avait été que pressentie. Pourquoi ne m'avait-elle point pressentie, moi, que l'affaire concernait un peu, on l'avouera? Je n'en sais rien. Je crois qu'elle redoutait surtout, de ma part, quelque mouvement irréparable, et elle n'eût pu user de son autorité tant que la demande officielle n'était pas faite, car enfin, si par hasard celle-ci ne se fût pas produite, de quoi la pauvre grand'mère eût-elle eu l'air? Enfin on m'informa quand il en fut temps.

Je répondis à ma grand'mère que je n'aimais point ce M. Serpe, et que je ne voyais rien en lui qui pût me faire croire que je l'aimerais un jour.

Ma grand'mère me répliqua qu'il eût en effet été bien extraordinaire que je tombasse amoureuse d'un monsieur que j'avais vu deux heures en tout et pour tout.

—Ce que sollicite ce monsieur,—qu'entre parenthèses, tout le monde a trouvé extrêmement bien, sous tous les rapports,—c'est de se faire, sinon aimer, du moins agréer de toi. Il ne nous met pas marché en main, il souhaite se faire connaître et apprécier de toi, et comme ses travaux le retiendront à Bel-Ebat quelque temps et l'obligeront à y revenir souvent, pendant de longs mois encore, il désire être autorisé à te faire sa cour... Tu le jugeras, et tu diras oui quand bon te semblera.

Je pensais: "Eh bien! que ne vient-il tout simplement chez les Vaufrenard et que ne cherche-t-il à se faire aimer de moi sans en avertir la ville et la banlieue!... Mais c'est qu'il sent que jamais je n'aurai l'idée de l'aimer, donc il faut parler de cela d'abord... Ah! comme c'est disgracieux et choquant!..." Je n'avais pourtant point lu de littérature romanesque; mais les débuts de l'amour, cela me paraissait être une période infiniment délicate, composée de silences plutôt que de paroles, ou tout au moins composée de paroles incertaines, et que l'on devine après des impatiences, des angoisses, des supplices charmants! Que l'imprécision, dans ce cas-là, est délicieuse, l'imprécision qu'on voit se dissiper comme un brouillard, et qui découvre alors la certitude éclatante!... Et, au lieu de cela, voilà un monsieur qui vient vous demander, en présence de vos parents et amis, la permission de se faire aimer de vous dans un temps donné!... Ah! si l'amour est fait en grande partie d'imagination, voilà quelque chose qui est propre à vous la fouetter, l'imagination! Sans compter que, tout inexpérimentée que je fusse, je soupçonnais très bien que la question "amour" n'était là qu'à titre de concession aux niaises exigences de l'esprit d'une jeune fille, et que si l'"amour" ne se déclarait pas, en moi, malgré la cour assidue de M. Achille Serpe, mes parents et mes amis n'auraient qu'une voix pour me dire: "Qu'à cela ne tienne!... l'amour? mais il vient plus tard... les mariages de raison sont les meilleurs!"

J'assemblai tout ce que j'avais de courage et, la première fois que je rencontrai M. Serpe chez les Vaufrenard, je lui dis:

—Monsieur, je suis très flattée de l'attention que vous avez bien voulu m'accorder, mais je vous dois un aveu: à la place du cœur, savez-vous ce que j'ai?... un caillou!

Je croyais, par cette phrase apprise, et que j'avais martelée pendant des nuits, le faire fuir à trente pas. Point du tout. Ma franchise lui plaisait au contraire et, que je n'aie point de cœur, cela ne semblait pas l'effrayer le moins du monde. Il était tout prêt à s'en passer; non qu'il en eût pour deux, lui,—oh! ce n'était pas cela!—mais que je n'eusse point de cœur, cela encore faisait son affaire. Comment? pourquoi?... Ce n'est pas encore à ce moment que je le sus... Par exemple cela me déplut, en lui, ferme. Et je fus avec lui d'un bourru!

Mlle de Gouffier me dit:

—Vous êtes bien fière, Madeleine!...

Lui, il ne se rebutait point. C'était une "entreprise" qu'il avait adoptée; il s'y donnait malgré les difficultés, en homme d'affaires: il avait l'habitude; n'ai-je pas appris plus tard tout ce qu'un architecte doit supporter de la part des clients à lubies?... et M. Serpe disait déjà: "Quand nous construisons une maison sur la glaise, les travaux de fondations peuvent être retardés de plusieurs mois, jusqu'à ce que nous touchions le sable... Nous creusons des puits..." Il creusait des puits, il cherchait le sable... Mais il travaillait à cela, malheureusement, en architecte, non en homme tout simple, et ce n'est pas la bonne manière.

Avec tout cela, comme je n'avais pas pu m'opposer à ce que cet architecte me fît la cour, je me sentais, non sans effroi, prise dans une sorte d'engrenage. Cela n'avait eu l'air de rien tout d'abord, chacun s'était ingénié à me présenter comme tout à fait dénuée de signification cette simple condescendance de ma part; mais c'est dans l'opinion, sinon entre l'architecte et moi, que la chose prenait consistance; tout le monde en parlait; pour tout le monde, avant six mois, je serais mariée à "l'architecte de Paris!"

Et mon concert?... Ah! mon malheureux concert!... Il avait bien fallu que M. Vaufrenard fût à ce propos plus explicite que le premier jour. Il m'avait dit:

—J'ai écrit à Topfer, ne parlons pas de cela; M. Serpe serait très péniblement affecté!... Non! ne parlons pas de cela, en ce moment.

"M. Serpe serait très péniblement affecté!..." Je dépendais déjà de M. Serpe!

M. Serpe ne souffrirait pas que sa femme jouât en public!... Eh! mais... je ne tardai pas à m'apercevoir que, le dimanche, chez les Vaufrenard, on me priait moins souvent de m'asseoir au piano!... Tout d'abord j'avais trouvé cela ridicule: c'était afin que j'eusse plus de temps pour causer avec M. Serpe! Mais peu à peu l'idée me vint que M. Serpe n'aimait pas beaucoup que je me fisse trop applaudir. M. Serpe était en cela de l'avis de ma grand'mère: un petit talent était bien suffisant!

Je lui dis un jour:

—Un petit talent, n'est-ce pas, comme dit ma grand'mère, est bien suffisant?...

—Oh! certainement! dit-il.

Il n'avait pas remarqué que je me moquais de lui. De tout ce qui m'éloignait de lui, voilà ce qui me repoussa le plus loin. Je lui eusse pardonné de n'aimer pas que l'on m'applaudisse, mais non de ne pas s'apercevoir que je me moquais de lui.

Il venait tous les dimanches chez les Vaufrenard; puis il dut retourner à Paris et aller en Bretagne où il restaurait une aile du château de Plouhinec! Ah! le château de Plouhinec, en entendîmes-nous parler, quand M. Serpe fut de retour! Et du duc et de la duchesse, et du jeune prince de ceci et de la baronne de cela! On eût juré qu'il était à tu et à toi avec ce beau monde; il en tirait grande vanité, et il avait raison, car, pour la plupart des esprits, cela le revêtait d'un prestige. Je crois que mon grand-père et moi fûmes les seuls à n'en être pas éblouis, moi pour des raisons personnelles sans doute, lui par un certain bon sens qui le tenait éloigné des snobismes. Comme on parlait un soir à table, entre nous, des chasses de Plouhinec, racontées par l'architecte, et de l'équipage et des pièces au tableau, mon grand-père ne put s'empêcher de dire:

—Mais, pendant ces chasses, lui, voyons! il était sur son échafaudage, au milieu des maçons!...

Ma grand'mère lui lança un regard foudroyant. Je n'osai pas rire.

Lorsque M. Serpe me parlait, c'était de sa clientèle, des châteaux qui semblaient son œuvre et des plaisirs de Paris. C'était par là qu'il pensait me conquérir. Il affectionnait une phrase qui, à son sens, je suppose, était d'un effet assuré: "Avant cinq ans, je le veux, ma femme aura sa voiture." Il la plaçait en s'adressant à moi, en s'adressant à d'autres, à n'importe qui. Cette phrase, en effet, avait grand air. Mlle de Gouffier en ouvrait la bouche, et ses beaux yeux semblaient suivre cette voiture au Bois, aux magasins, à l'Opéra... Mon Dieu! je ne suis pas plus qu'une autre inaccessible aux avantages du bien-être, mais, d'abord, celui-ci était un peu problématique, et puis, à cet avantage, j'aurais préféré aimer mon mari.

Ah! si, au lieu de parler des ducs, des princes, des chasses et de la voiture, il avait dit, une pauvre petite fois, un de ces mots, un rien, mais qui traverse l'imagination d'une femme; s'il avait eu un geste, un sourire, une moue, une intonation de voix, un mouvement instinctif amusant, spontané, que sais-je?... Il n'en faut pas plus pour nous gagner! Mais rien de cela; c'était un architecte, très correct, qui avait une brillante clientèle et dont la femme "avant cinq ans aurait sa voiture;" ce n'était ni plus ni moins.


Je le connaissais depuis trois mois et je n'étais pas plus avancée qu'au premier jour. Il m'avait donné, dès la première entrevue, l'impression que dix entrevues avaient confirmée. Il ne me séduisait nullement, mais je continuais à être flattée, au milieu de notre petit monde, qu'un homme que presque tous, autour de moi, jugeaient supérieur, m'accordât une attention si particulière et persistât à me l'accorder. Le temps avait donc tout au moins mis en relief une vertu chez cet homme: la constance. Quant à mon cœur, je ne cachais pas à mon prétendant lui-même son état:

—Vous avez, là, lui disais-je, un silex, décidément!

Ah! que j'aurais voulu qu'il sourît, au moins, qu'il plaisantât un peu, qu'il se moquât même de moi!... J'avais envie de lui dire: "Mais riez donc!..." Quelle misère c'est de n'avoir pas un grain de fantaisie dans l'esprit!

Les travaux de Bel-Ebat allaient être terminés; je crois même qu'on les traînait en longueur. Je voyais approcher, avec terreur, le moment où il faudrait dire oui ou non. Dire non, c'était déjà à peu près impossible: ne l'aurais-je pas dû dire plus tôt? Mais tant que "oui" n'est pas dit, "non" est comme un soleil qui n'est pas tout à fait couché encore.

Et mon gredin de frère qui se conduisait à présent comme un ange! On n'entendait plus parler de lui; on le trouvait à son bureau chez Bizienne. Une bonne vingtaine de mille francs de dettes, d'un coup, aurait peut-être ouvert à M. Achille Serpe une perspective alarmante!... Mais point. Paul semblait converti. Et M. Achille Serpe qui l'avait vu, disait: "Mais c'est un garçon à qui on ferait une jolie situation!..." Que j'épouse M. Achille Serpe, et son avenir était peut-être assuré, et mes grands-parents achevaient leur vieillesse, tranquilles...

Cependant je comptais toujours sur M. Topfer.

Moi, toute seule, une jeune fille qui n'avait presque rien vu, qui ne savait à peu près rien de la vie, résister à l'opinion publique exigeant d'elle le mariage à tout prix, ce n'était pas une tâche facile. Dédaigner, repousser l'état que tous, parents, amis, étrangers même m'imposaient d'un commun accord, pour suivre mon goût, c'est-à-dire la musique, une carrière de femme!...—une carrière de femme à cette époque-là!—quel risque c'était courir! Enfin, je me disais: "Nous allons bien voir M. Topfer!... C'est un homme qui ne me dira que ce qu'il pense. Même sermonné préalablement par son ami Vaufrenard, M. Topfer ne me dissimulera pas son jugement intime, et, si je m'aperçois qu'il donne tort à tous, quand je ne devrais m'appuyer que sur lui, je serai assez forte!..."

Il vint de bonne heure, cette année-là; il n'allait pas à Contrexéville. Jamais je ne l'avais abordé avec une pareille émotion. Je le trouvai, dès le matin qui suivit son arrivée, dans le Clos, et je lui dis, d'emblée, après les premières questions sur la santé:

—Vous savez tout, n'est-ce pas? Eh bien! dites-moi, vous, ce que je dois faire!

Il me répondit, sans hésiter:

—Il faut vous marier, mon enfant!

Je lui demandai aussitôt s'il voulait bien s'asseoir à côté de moi sur un banc. Il vit combien sa réponse me troublait; il ajouta aussitôt:

—L'amour?... je sais bien... Ah!... Mais c'est la singularité, c'est presque le miracle!

Je ne voulais pas parler de l'amour; je dis:

—Mais, la musique?... monsieur Topfer!

Il pensait que je n'abandonnerais pas, même mariée, la musique. Je lui dis que le goût de M. Serpe n'était point que sa femme fût applaudie. Il fit la grimace, une vilaine grimace, et son petit œil bleu, que je voyais de côté, sembla se perdre dans un songe. Ah! enfin, sacrifier la musique le faisait réfléchir!...

Un rouge-gorge, familier, était tout près de nous, sautillant sur le sable; je pensais: "Pourvu que M. Topfer ne se laisse pas distraire par ce rouge-gorge au lieu de réfléchir à ce que je viens de lui apprendre!..." En effet, il ne se pressait pas de me répondre. Je lui dis:

—Eh bien! et si l'on exige que je renonce à la musique?

—Eh bien! dit-il, il faut tout de même vous marier, mon enfant.

Ah! mon Dieu!... Moi qui avais attendu trois mois la réponse de M. Topfer, de mon meilleur ami, du seul homme de qui je fusse sûre qu'il m'aimait et qu'il aimait la musique!

Le mariage! le mariage!... même avec toutes sortes d'inconvénients, même avec les plus grands inconvénients, même sans amour, le mariage!

Tous étaient d'accord là-dessus. C'était la réponse de Mme du Cange, presque son testament,—dissimulé sous l'expression plus décente d'"obéissance parfaite aux volontés de la famille,"—lorsqu'elle quittait le couvent où elle ne nous avait enseigné que l'amour de Dieu. C'était la réponse de M. Topfer, qui m'avait appris à ne voir d'exquis dans la vie que le plaisir sacré qui nous vient de l'art.

Contradiction étrange et que personne n'examine avec franchise! On nous met à genoux devant la beauté, le divin, l'absolu; puis l'on nous dit: "Tout doit céder devant la réalité." On nourrit, on excite, on exalte nos rêves; et l'on nous donne pour avis: "N'écoutez pas les chimères." Nous voyons bien que l'amour est au fond de la religion, de la littérature et de la musique dont on nous a imprégnées jusqu'aux moelles; et, quand le cœur et la chair sont mûrs, il n'y a qu'une voix pour nous crier: "Il ne s'agit pas d'amour; le mariage!"

La vocation religieuse, je l'ai bien vu, au couvent, c'était, à part quelques magnifiques exceptions, comme Mme de Contebault, Mme du Cange, et telles autres de mes anciennes maîtresses dont je pourrais citer les noms, c'était la vocation de celles qui ne pouvaient pas se marier. La vocation artistique, M. Topfer et M. Vaufrenard ne l'avaient voulu voir en moi que parce qu'ils croyaient que je me marierais difficilement. Mais le mariage est préférable à tout.

Je laissai M. Topfer; je le voyais tout attristé. Il était comme un homme qui plie devant une loi naturelle, inéluctable.

Je remarquai que son désir était de ne pas penser à la nécessité où il se trouvait de plier, et toutes les fois que je le revis, ce fut avec un entrain un peu artificiel que nous parlâmes d'autre chose.


XXIII

Alors, tout à coup, j'eus l'impression que j'étais amenée au mariage comme une bête de somme à l'abattoir. Je me souvins du temps où, toute petite, j'accompagnais Françoise chez le boucher; un jour, dans la cour, par derrière, j'avais vu le maillet énorme s'élever pour retomber entre les deux cornes du bœuf et l'assommer du coup. Je voyais un maillet pareil retomber sur ma tête pleine de songes et de féeries. Cinq ou six images repassaient devant mes yeux: les jardins du château, quand je m'y promenais, gamine émerveillée, mon jeune cœur rempli d'espoirs et de désirs imprécis, affolants; le violoncelle de M. Topfer, d'où m'était venue la première révélation de la musique; le salon du couvent, à Marmoutier; l'emprise du sentiment de l'ordre, de la netteté morale, souvenir singulier et qui ne s'effacera jamais; les couloirs de Marmoutier encore, où Mme du Cange apparaissait et grandissait en venant à vous, si belle,—puis le jeune homme qui m'avait tourné les pages, et que j'avais aimé...; enfin la figure un peu convenue mais douce du fils du notaire qui m'avait demandée en mariage, mais à qui il fallait au moins 50,000 francs!... Chacune de ces images était pour moi l'illustration d'un "paradis perdu" dont je feuilletais la dernière page en attendant le coup de maillet. C'est que chacune de ces images correspondait à un moment où j'avais énormément espéré. Il n'y a de vrai plaisir que dans l'espérance. C'était cette faculté qu'on m'allait briser. Ah! qu'est-ce donc que ç'aurait été de se faire religieuse, de renoncer au monde avec un peu de foi, au prix de ce que c'est que d'épouser un homme dont la vue, l'approche, le toucher de la main ne vous gonflent pas immédiatement, à en crever, de cette substance d'espérance qui nous soulève au-dessus de la terre?...

Mon Dieu! que je fus malheureuse!... En une quinzaine de jours, je me souviens que je changeai d'une façon si sensible que l'on s'en inquiéta et me fit examiner par le médecin. Je commençai, à ce moment-là, à perdre un peu de cette chevelure si fournie et si longue que je ne savais comment la coiffer; et je maigris à en devenir laide... Je comptai là-dessus pour écarter M. Serpe. Mais non! mais non! j'ai dit qu'il était constant!... Il se conduisit même très bien: combien d'autres, à sa place, en pareille circonstance, eussent hésité, temporisé, reculé indéfiniment toute conclusion! Lui, point. Il fut plein d'attentions pour mes parents alarmés et pour moi; il eut même des gentillesses!... lui à cause de qui je souffrais tant, il sut me toucher, gagner de ma part au moins quelque amitié!... Comme, à un compliment banal qu'il m'adressait, je lui objectais:

—Mais voyez donc ma figure!

Il me dit:

—C'est quelque chose de mieux que la beauté, que j'aime en vous.

Et, ma foi, ce fut là son aveu; il ne m'avait jamais dit jusque-là qu'il m'aimait. Et je lui sus gré de me l'avoir dit de cette façon.

Oui, mais cela ne pouvait pas atténuer beaucoup mon chagrin.

Ce qui l'aviva, c'est que je m'aperçus qu'avec cette espèce de maladie pour laquelle tant de soins me furent prodigués, et en particulier par M. Serpe, le "oui" que je pensais ne jamais me résoudre à prononcer, il se trouvait que je l'avais à peu près prononcé, car, dans mon désarroi et ma faiblesse, et pour ne pas attrister davantage mes grands-parents si dévoués, j'avais accueilli de M. Serpe ses attentions, ses gentillesses et son aveu!...

Mon acceptation se trouva faite, presque sans moi, hors de moi. C'était un peu comme si je m'étais jetée à l'eau pour échapper à une poursuite redoutable, et si, après avoir été emportée par le courant, en syncope, asphyxiée à demi, je me retrouvais sauvée par ceux-là mêmes que j'avais voulu éviter,—moins avancée qu'avant mon acte désespéré, car je leur avais maintenant des obligations!

A partir du moment où je sentis que ma volonté, mon goût personnel, enfin tout ce qui était de moi, de moi-même, ne pouvait plus rien modifier à la marche des événements, j'éprouvai une sorte de soulagement. Il me semblait qu'une partie considérable de moi était morte; j'en avais du regret, mais c'était la partie de moi qui m'avait fait le plus souffrir, parce que c'était elle qui m'obligeait constamment à choisir, à prendre une détermination, à vouloir. Elle était morte; je m'en trouvais tout endolorie; mais du moins il ne me restait plus qu'à me laisser aller!

Oh! que c'est triste!... Et dire que c'est presque agréable!...

Est-ce qu'il y a des femmes qui ont passé, comme moi, par cette épreuve? Il faut le croire, car le mariage d'amour, dans notre monde, n'est pas le plus fréquent. Qu'elles me disent s'il y a quelque chose de comparable à ces mariages plats, où l'on va sans goût et même sans dégoût, où l'on va sans rien, même sans soi-même! Une bonne révolte au fond du cœur, une sourde rage, une haine pour l'homme qu'on va épouser vaudraient mieux, car tout cela permet de méditer des vengeances et vous oblige à faire le vœu de briser la chaîne qui va être rivée. Mais l'état neutre, quasi amical, un peu reconnaissant, joint au deuil de votre propre personnalité, à l'impression de facilité que donne la perspective d'une vie toute faite, pareille à une voie ferrée en ligne droite, d'une vie faite par les autres, par vos parents, par vos amis, par la société tout entière, par l'histoire, par la coutume de votre pays, comme c'est triste!... Et dire que c'est presque agréable!... Ah! non, il n'y a rien d'analogue à cela! Ne serait-ce pas là la "tiédeur" que vomit l'Ecriture?

J'ai entendu bien souvent parler, depuis lors, des joyeux enterrements de la vie de garçon que fêtent, avant de nous épouser, messieurs nos maris. Ils les peuvent célébrer légèrement, parce que presque aucun d'eux, ce faisant, n'a le sentiment de renoncer définitivement à quoi que ce soit. Mais, nous autres femmes, nées honnêtes, élevées comme je l'ai été, qui n'avons joui de rien et qui renonçons sérieusement à tout, c'est pire qu'une vie que nous enterrons, c'est nos rêves. La vie vécue se laisse juger, on en sait la valeur relative et la médiocrité; mais le rêve, non. Que de félicités, puériles peut-être, mais intenses et illimitées, n'avons-nous pas imaginées autour de la figure du jeune homme qui nous tourna les pages, ou du fils du notaire, aux yeux tendres, aperçu sur le quai de la gare!...


XXIV

Dieu sait si mes grands-parents avaient favorisé ce mariage! Du jour où l'on fut autorisé de part et d'autre à le tenir pour assuré, et où l'on parla de fixer la date des fiançailles, voilà mes grands-parents tout défaits! Comment! n'était-ce pas leur plus sincère désir que ce mariage fût conclu? Si, si! Et ils ne cessaient de répéter: "Pour ton avenir, pour ton bien, ma chère enfant, on ne pouvait espérer une telle chance!..." Mais, à maintes petites réflexions, allusions entrecoupées ou suspendues tout à coup, il était apparent que cette aubaine pour moi était pour eux un sacrifice considérable. N'était-ce que de me perdre qu'ils redoutaient? En effet, si je les interrogeais là-dessus: "Crois-tu, ma fille, disaient-ils, que cela n'est rien?"

—Mais M. Serpe voyage si facilement!... Pour un oui, pour un non, nous serons ici!

Ils soupiraient, hochaient la tête. Ils étaient dans une grande anxiété, ils ne parlaient que de se réduire; de renvoyer le domestique mâle, de louer le jardin, voire une partie de la maison. J'avais déjà entendu cela lorsque mon frère faisait ses sottises; n'en avait-il pas commis quelque autre depuis le temps qu'il se tenait coi?

—Non, non! Paul se conduit très bien, faisait grand'mère, d'ailleurs je l'ai toujours dit: "Ce garçon-là est meilleur qu'on ne le croit. Il fallait bien qu'il jetât sa gourme!..."

—Mais, alors, pourquoi louer le jardin, une partie de la maison?

—Oh!... pour nous tout seuls, à présent, songe donc, mon enfant! que nous faut-il?

—Bientôt, quelques mètres carrés de terre, disait grand-père, nous serons amplement suffisants... à perpétuité, par exemple!

Et alors c'était entre eux "le duo de corbillard." Impossible de les dérider.

Ils tinrent à faire visiter à M. Serpe les deux fermes qui leur restaient. On louait, quand on allait "à la campagne," une voiture à l'Hôtel de la Lamproie; c'était une guimbarde centenaire et des plus comiques. Les Vaufrenard nous accompagnaient. Mais personne ne riait, ce jour-là; M. Serpe, aussi, était tellement sérieux!... On fit le tour du vignoble, aux Epinettes et au Petit-Coudray, puis on visita les bâtiments, le pressoir où l'on cogna du doigt sur le flanc de la cuve vide, les étables; on présenta M. Serpe aux fermiers qui le dévisageaient d'un œil admiratif et méfiant, car il était très bien habillé, et, quoiqu'on ne leur eût rien dit, ils voyaient en lui mon futur mari. Et mes grands-parents parlaient de tout à l'imparfait: "Nous faisions ceci... nous venions là pour les vendanges, c'est ici que nous récoltions le petit vin que vous avez bu..."

—Mais, sacrebleu!... dit M. Vaufrenard, vous n'êtes pas morts!

Mme Vaufrenard, M. Serpe lui-même et moi, qui avions remarqué la façon de parler de mes grands-parents, nous mîmes à éclater de rire. Mais les grands-parents hochèrent mélancoliquement la tête; et ils continuèrent à parler comme s'ils partaient le soir même pour l'exil ou pour l'autre monde.

Le soir même, ils firent à M. Serpe l'aveu que la petite dot dont ils lui avaient dit un mot, avait été aux trois quarts, exactement, absorbée par les "imprudences de jeune homme" de mon frère. Détacher une des deux dernières fermes de la propriété, et la vendre pour payer les créanciers de Paul, comme on y avait songé un moment, c'eût été subir une perte considérable; et, faute d'autre argent liquide, il avait bien fallu prendre sur les titres que maman mettait en réserve pour moi. Ils priaient M. Serpe d'accepter une des deux fermes du Petit-Coudray ou des Epinettes, à son choix.

M. Serpe laissa parler mon grand-père sans donner le moindre signe de surprise, d'opposition ni d'acquiescement. Je ne suis pas bien sûre qu'il écoutait; je crois, par ce qui s'ensuivit, qu'il se mit rapidement à penser à autre chose. Et mon infortuné grand-père était sur des épines et se croyait obligé de parler, de parler, d'étaler des papiers qu'il avait peine à lire: c'étaient des estimations des Epinettes et du Petit-Coudray, faites par Un tel et Un tel; et des livres de comptes, des factures, un fatras de paperasses. Ma grand'mère, elle, affaissée dans un fauteuil garni d'une housse jaune,—je la vois encore,—était comme un cadavre et ne pouvait pas parler; on eût juré que son mari, en avouant le vide de son portefeuille, était en train de confesser un crime! On m'avait priée de demeurer là, sous le prétexte que je ne devais rien ignorer. Je ne me tourmentais pas outre mesure, parce que je savais que M. Serpe ne me prenait pas pour une misérable dot de quelques milliers de francs, et que, par conséquent, il lui devait être assez indifférent que cette obole consistât en titres de rentes ou bien en un pauvre toit nommé le Petit-Coudray ou les Epinettes!... Mais c'était de mes deux vieux parents, privés du revenu de cette terre, qu'il fallait s'inquiéter, et, s'il fallait les secourir à l'avenir, somme toute, "les imprudences de jeune homme" retombaient, quelque arrangement qui intervînt, toujours sur moi... et désormais sur M. Serpe...

Nous n'étions donc pas fiers, ni les uns ni les autres. M. Serpe, tout à coup, se mit à rire, ce dont nous fûmes ébahis, car il était d'une gravité imperturbable. Et il dit:

—Mais ce sont des enfantillages!... Tout est très bien, très bien!... Je ne sais pourquoi je vous laisse prendre tant de peine, cher monsieur Coëffeteau... Je voudrais seulement pouvoir vous dire: "Mlle Madeleine a assez de qualités pour qu'elle puisse se passer de ces bouquets de fleurs rustiques dans sa corbeille de mariage!..." Oui, oui! il dit cette belle phrase, qu'il avait, je crois, tournée pendant que mon grand-père parlait. "Mais, ajouta-t-il, comme je ne me crois pas le droit de léser les intérêts de ma "future épouse," ainsi qu'on dit dans l'étude d'un notaire, j'accepterai pour elle, puisque vous me le proposez, la nue propriété des Epinettes ou du Petit-Coudray, à votre choix, je vous en prie!... et, d'accord avec elle, j'en suis sûr, nous vous en laisserons, votre vie durant, l'usufruit... dont nous nous passerons fort bien!

Il se tourna vers moi avec un geste de la main analogue à celui qu'on fait pour recueillir une pêche qui se détache de la tige. Je fis un beau sourire: c'était le fruit qu'il attendait; il referma sa main et la rouvrit, dans l'attitude de l'offrande, cette fois, en la dirigeant vers mon grand-père qui avait laissé tomber ses lunettes, puis vers ma grand'mère, qui ressuscitait.

Ce fut magnifique. Je crus que nous allions tous nous embrasser. Mon grand-père tendit les mains à M. Serpe et le nomma pour la première fois son "futur gendre." Ma grand'mère, elle, s'écria:

—Non, non!... c'est trop gracieux: nous ne pouvons pas accepter!

M. Serpe fut vraiment très bien. Il s'approcha de moi, me demanda de lui donner la main, et il dit:

—Madame, voudriez-vous contrarier le premier accord—et de si bon présage!...—entre votre petite-fille et moi?

—Ah!... dit grand'mère, si vous y mettez d'aussi jolies formes, moi, je ne suis pas de taille à lutter!... Je vous dis mon sentiment tel qu'il est: je trouve cela trop beau; voilà tout!

Ce n'en fut pas moins une chose convenue, et nous étions tous bien contents, quoique grand'mère demeurât un peu songeuse et qu'il lui fallût du temps pour croire à un arrangement si avantageux. Je savais, quant à moi, un gré infini à M. Serpe qui s'était montré vraiment gentil; et je lui pardonnais bien des choses qui ne me séduisaient pas en lui. Et, comme il se mêle toujours quelque puérilité aux affaires les plus graves, ce fut ce soir-là, chez nous, entre le retour de la campagne et le dîner, que je me convainquis que le prénom d'Achille était acceptable. Je ne me croyais pas capable, il est vrai, de dire: "Monsieur Achille" comme on m'inviterait à le faire, une fois fiancée à lui; mais j'espérais pouvoir dire plus tard: "Achille" tout court. Oh! Oh! cela avait son importance!

Aussitôt terminé le chapitre de ma dot, M. Serpe se mit à nous parler de sa famille, avec détails, ce dont il n'avait point abusé jusqu'à présent, par discrétion, semblait-il. Mais à présent que nous attendions l'anneau de fiançailles, c'était bien la moindre des choses que je connusse un peu les figures de la famille où j'allais pénétrer.

M. Serpe avait encore sa "vieille mère," cela, tout le monde le savait; il disait fréquemment: "Ma vieille mère," et, sans qu'il eût employé jamais aucune forme particulière d'affection ou de respect, ce "ma vieille mère" prononcé sur un certain ton, avait été par tous interprété comme une marque de piété filiale qui produisait le meilleur effet. Nous avions cru jusqu'alors qu'il habitait avec sa "vieille mère;" il nous dit que non, et bien qu'ils fussent du même quartier. C'était tant mieux, en somme, puisqu'elle n'aurait point à se séparer de son fils après le mariage, ce qui laisse toujours, dans l'esprit de la femme âgée, qui a plus besoin de compagnie que jamais, et qu'on abandonne, une certaine animosité contre la jeune bru. Nous sûmes aussi que la "vieille mère" avait bien des manies; qu'elle vivait au milieu d'"une ribambelle de petits toutous,"—cela me plut à moi, mais fit froncer les sourcils à grand'mère. Je ne sais si M. Serpe le remarqua: je crois qu'il épiait assez méticuleusement l'impression produite par les détails domestiques qu'il donnait. Comme il se taisait, un moment, grand'mère l'interrogea.

—Y a-t-il longtemps que vous avez perdu monsieur votre père?...

—Je ne l'ai point perdu, dit M. Serpe, mon père vit séparé de sa femme depuis plus de vingt ans.

Aïe! aïe!

Chacun dit son mot sur la division qui déchirait les familles. Grand'mère enrageait de savoir "de quel côté étaient les torts," du côté de la "vieille mère" aux toutous, ou bien du père, de qui M. Serpe ne parlait pas. Mais il n'y eut pas moyen de le savoir, tant M. Serpe était discret. Il dit qu'il voyait son père, de temps en temps. Ceci était au moins d'un bon fils.

La "vieille mère," que ses toutous avaient bien failli détruire dans l'esprit de ma famille, y gagna quelque sympathie, parce que, au jugé, ce fut elle qu'on déclara victime. Le père Serpe devait être un vieux sacripant. Heureusement, l'on sait que les fils tiennent le plus souvent de leur mère.

—Peuh! dit grand-père, vois donc Paul, par exemple!

Le lendemain, pendant une promenade à Champigny, aux environs de Chinon, où M. Serpe nous accompagna, il nous jeta comme un détail sans importance, qu'il avait une sœur divorcée!... Le divorce, alors, était rare, et fort mal vu en province. Mes grands-parents s'arrêtèrent tous les deux instantanément, le temps de reprendre respiration. Nous allions entrer à la chapelle où l'on visite de très beaux vitraux; et des touristes, non loin de nous, attendaient le gardien. Je pensai que mon mariage était flambé.