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La jeune fille verte, roman cover

La jeune fille verte, roman

Chapter 5: CHAPITRE III LES DÉVOTIONS DE BASILIDA
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About This Book

The narrative presents a chronicle of provincial moeurs centered on a small town's everyday life, following the clerk Vitalis Paschal as he moves through offices, orchards and verandas. Through episodes of flirtation with two young women and scenes of household routine, it captures sensual detail, languor and the petty hierarchies of the community. Observational vignettes alternate with ironic reflection, pairing rural landscapes and seasonal atmospherics with a quietly satirical look at desire, work and social ritual.

Quant à lui, cette légende qu'il portait à travers la vie, un peu comme une croix, oh, qu'il l'eût souvent déposée avec joie. Ou bien, il lui semblait être le Juif Errant, et qu'une voix lui criât sans cesse: «Marche. Marche.» Tandis que c'était elles, ces créatures qui, au lieu de lui, marchaient, comme on dit, marchaient. Depuis plus de trente ans, il lui avait fallu courir après elles, voire au devant, en n'ayant peur de rien, autant que de les atteindre. Ce n'est pas très dangereux, une fille, quand on la courtise à deux ou trois ensemble. Un air de cavalier, alors; des mains au hasard répandues, ou même un secret à l'oreille, tout cela ne coûte guère. Mais de la suivre seul, le soir, sous les arbres de la promenade, parce qu'on vous aura dit, comme à un chien de chasse: «Allons, Pilou!» Quelle chose... surtout, quand, après vous avoir, d'un air d'innocence, entraîné à l'écart—ah—quand elle se retourne, avec cet air d'interroger, d'attendre... D'attendre quoi?

Certes, plus d'une de ces beautés, qui, soi-mêmes, se dévouaient au Minotaure, plus d'une, et déçue, s'était dit que de pareils taureaux, les boucheries sont pleines. Peut-être même l'avait-elle redit à quelque camarade. Mais quoi, ces taches s'effaçaient bientôt, sans s'étendre. La légende reprenait son éclat.

Et qui ne s'y employait? Sa femme même, morte de mélancolie aussitôt sa fille capable de la remplacer dans le ménage, s'était sacrifiée toute sa vie, avec un sourire que l'on sentait tout près des larmes, à la gloire du foyer: «C'est plus fort que lui, disait-elle; et il ne peut pas s'en passer. Ça lui vient de son père qui était la même chose que lui.»

Car la légende était rétroactive: don Juan refaisait son père à son image.

—Est-ce que vous n'exagérez pas, lui disait parfois le curé Cassoubieilh, que les confessions du Séducteur, où il n'osait faire des vanteries, tenaient au courant du secret de sa vertu. Mme Lubriquet-Pilou, que de tels propos mécontentaient, hochait la tête en réponse, étant de ces épouses qui ne veulent pas être consolées. C'est avec reconnaissance, mais tristement, qu'elle recevait parfois du bonhomme les miettes, comme elle croyait, d'un repas, dont c'était presque tous les services.

Veuf aujourd'hui, doré d'un déclin de gloire, M. Lubriquet, fermier honoraire d'octroi en retraite, trésorier des Bains jouissait d'un passé dont l'éclat boréal ne nourrissait plus de chaleur, mais éblouissait encore. Une tendresse très connue, que lui avait vouée Mlle de Lahourque, du bureau de tabac,—vierge assez bien conservée, à qui l'on supposait des économies—jetait une dernière auréole autour de sa face boursouflée, tachée de rouge, où ses yeux tout petits, sans cils ni paupières, avaient l'air de deux têtes d'épingle en verre bleu. Et il continuait à trancher en matière de cœur, comme aussi les nœuds de cette casuistique de la séduction qu'il n'y a pas de Français, ni des plus retenus, qui ne l'agitent. On eût dit, sur cette terrasse d'estaminet, qu'il présidât une Cour d'amour.

—Au fond, continuait-il, cette petite... je ne dirais pas non, c'est clair; quoiqu'il y ait des pêcheurs, s'ils prennent du fretin, qui le rejettent à l'eau. Mais aussi, c'est qu'elle a un peu l'air d'un insecte. Et puis, ce teint à l'espagnole.

—Eh, eh, observa Firmin: il y a de plus laids visages. Celui-là, on dirait qu'on l'a sculpté dans une olive. J'aime les olives, moi.

—Hors-d'œuvre, dit M. Dessoucazeaux. Et tu as beau dire, celle-ci n'a pas assez de sang aux joues. Cela force à penser au reste.

On se mit à rire; mais Lubriquet reprit d'un air rêveur.

—Ah, si vous aviez connu la mère. Et quel balcon. Aujourd'hui encore, je l'aimerais mieux. Une femme de son âge, c'est confortable; elle sait ce qu'elle fait.

—Bon, bon, fit quelqu'un. On sait aussi que vous n'en tenez plus pour les primeurs.

L'allusion à la buraliste le chatouilla doucement:

—Ce n'est pas cela, protesta-t-il, en se caressant de nouveau la moustache avec l'index, tandis que la rotondité de son œil se baignait d'un rêve. Non, ce n'est pas cela. Mais ces petites filles, qu'est-ce que vous voulez; c'est trop jeune vraiment, c'est bébête, ça n'a goût de rien.

—Goût de rien! s'écria Me Beaudésyme. Ah ça, Pilou, vous n'avez donc jamais mordu dans un citron?

M. Lubriquet se prit à sourire, comme d'avoir compris. Et le notaire, avec ses luisantes dents, avec ses lèvres où la langue sans cesse avait l'air de lécher un piment, et tout ce poil en feu autour du visage, avec sa lavallière d'écarlate: il avait l'air d'un loup rouge, d'un bon loup qui rit au fond du bois.

CHAPITRE III

LES DÉVOTIONS DE BASILIDA

Telle que dans sa bordure une image en relief, Mme Beaudésyme, toute droite sous les panonceaux, hésita un instant devant la rue aveuglante et terne comme une piste de craie sous le soleil. Et de sa belle main refermant la porte, elle prit le chemin de l'église.

Les dérèglements d'une piété qui ne s'accordait plus aux lois de sa religion la ramenaient sans cesse auprès des autels. Mais c'était pour ne trouver pas dans l'ombre des voûtes plus de repos qu'aux ardeurs de la volupté.

Soumise à des entraînements contraires, elle ne les pouvait concilier que par le mensonge, et le doyen de Sainte-Marthe, son confesseur, était le dernier à qui elle s'en pût confier, quand même, pour la conduire à travers tant d'écueils, il eût été autre chose que le pasteur de petite ville dont on imaginera sans peine l'âme, le visage, le ventre épanouis, toute l'ambition bornée aux limites de sa cure.

Ce bonhomme pour qui la mystique n'était que pieux venin, et l'ascétisme des livres «surnaturels», périlleuse acrobatie, ce confesseur mal accoutumé aux fautes complexes n'en aurait pas cru sans effort Mme Beaudésyme à l'entendre avouer que depuis deux ans c'est en état d'adultère qu'elle approchait la Sainte Table. Non pas que la crainte du scandale la contraignit à ce sacrilège autant peut-être que la faim des sacrements; et peut-être que c'eût été dans son cœur une autre espèce de sacrilège que renoncer sa passion, ne serait-ce que des lèvres. Plus encore que son amant, elle aimait son amour, et s'y voulait rouler, comme une abeille dans la semence d'une fleur, jusqu'à l'ivresse.

Mais quand même elle ne gardait de la religion que les dehors du culte, ou bien des sacrements, comme l'avouait son repentir, affreusement corrompus, c'était quelque chose encore pour cette catholique passionnée, qu'avait catéchisée, enfant, une grand'mère espagnole. Tout au moins y satisfaisait-elle des habitudes d'agenouillement, l'amour de s'humilier et ce mysticisme de la chair dont l'orgue, l'encens, les échos d'une pierre odorante, et toute cette liturgie chargée de nos propres souvenirs, entretiennent si bien la sorte d'extase animale qui tient lieu de prière ou de méditation.

Quand Basilida—la tête un peu basse et peut-être lourde de pensées,—eut gravi le haut perron de Sainte-Marthe aux marches étincelantes de soleil, la nef était si fraîche, si parfumée de cire et d'encens froids, qu'elle pensa défaillir en tombant à genoux. Un prie-Dieu lui était réservé du côté d'Évangile, devant l'autel du Sacré-Cœur dont la statue, donnée jadis par sa grand'mère, rappelait les fureurs et le sang d'une Espagne qui n'est plus. Tout de suite, elle s'abîma dans de cruelles délices. Les feux de l'enfer, de l'amour, le paradis s'y mêlaient comme ces flammes qui dansent sous les paupières d'un homme ébloui. Le Christ, flamboyant sur l'autel, ne lui présentait-il point un cœur pareil au sien, dévoré de toutes les amours que rien n'étanche? Elle mit sa tête dans ses mains pour ne plus le voir, pour le voir mieux, peut-être, ou pour le confondre avec d'autres images.

...Basilida s'était ressaisie; et c'est de Dieu seul maintenant que se remplissait sa prière: «Seigneur Jésus, disait-elle, Fontaine de pardon que ne profane aucune souillure, ni n'épuise nulle soif, Vous qui laissâtes Magdeleine répandre, sur Vos pieds, ses parfums avec sa chevelure; Vous près de qui s'abrita l'amoureuse contre la pierre des jaloux;—penchez Votre visage sur cette autre pécheresse qui Vous supplie, hélas, moins d'absoudre que de protéger une faute qu'elle ne peut haïr. Que feriez-Vous, Seigneur, d'un repentir, dont le mensonge offenserait Vos autels? Et ne m'avez-Vous pas vue lutter contre mon amour comme Jacob avec l'ange, comme lui retomber vaincue, les os desséchés par la soif? Hélas, savais-je, abandonnée enfin, vers quelles flammes il m'entraînait, et quand il m'eut liée, défaillante proie, si son vol m'emportait au cœur rouge de l'Enfer ou blanc du Paradis. Et comment reconnaître puisque le vent de ses ailes me fermait les yeux, si c'était un mauvais ange?

«Seigneur Jésus, l'amour peut-il jamais être du démon? Et, s'il est criminel, n'est-ce point assez, pour s'expier soi-même, que ses propres feux le consument, et qu'il se nourrisse de sa propre chair? Assez, pour payer sa rançon, de n'être jamais sûre, fût-ce un instant, de posséder en vérité ce que l'on aime plus que son salut? Que de fois, dans le silence de la nuit, quand le sommeil de l'homme que je trompe semble la raillerie de mes propres pensées, quand je m'ensanglante le cœur à y enfoncer mes doutes plus aigus que mes ongles; quand mon amour est comme de la haine, que de fois j'ai crié, comme aujourd'hui vers Vous: «Mon Dieu, pourquoi m'avoir donné mon bien-aimé, si ce n'est à moi seule? Ne savez-Vous pas qu'il n'est rien de lui qui ne m'appartienne, ses jambes serpentines, ses mains ou cette bouche pleine de baisers, fraîche et creuse comme une fleur? Et si, non plus que dans son corps, Vous ne voulez, sur son âme de fille, que je sois la seule à régner, mon Dieu, faites qu'il meure, mais qu'il ne me trahisse pas!»

Un instant, elle se sentit, de ce souhait, épouvantée soi-même, et tomber dans une espèce d'accablement: «Seigneur, suppliait-elle, si Vous ne m'avez plongée dans la fournaise que pour qu'elle me purifiât, l'épreuve n'a-t-elle pas assez duré? Mais quoi, n'est-ce pas pour Vous seul que fut créée votre servante, et pourquoi l'avoir marquée d'une autre emprise que de Vous? Ah, si ce n'était que pour soûler son ardeur jalouse, et que je ne puisse cesser d'aimer qu'en cessant d'être, ah, mille fois plutôt, Seigneur, que la douleur l'épure et qu'elle lave ses taches aux larmes du repentir. Que mon âme soit hors du siècle et hors de la chair, chaste comme la rosée, blanche comme les flocons. Faites, Seigneur, qu'à travers l'amant elle remonte jusqu'à l'Amour. Et que je sois pénétrée enfin, sans qu'elles me dévorent, de ces flammes qui sont de cette pourpre qui est Votre cœur. Puissé-je respirer l'odeur en Vous pareille à ce parfum des roses que le matin éveille et suspend autour du rosier?»

Basilida, un peu apaisée, releva la tête. Ses yeux errèrent vers le Grand Autel, et, sur le chœur, dont le côté d'Épitre était seul éclairé, elle vit que l'iris d'un vitrail ancien, et trempé de soleil, faisait chatoyer ces paroles:

LATENS DEITAS

Si ce n'était point assez de cet obscur oracle pour pacifier la jeune femme, elle n'en fut pas moins favorablement émue. Quelques secondes au moins il lui apparut que l'amour et Dieu étaient identiques, elle-même pardonnée sinon absoute. Mais qu'eût pensé de ces rébus le curé Cassoubieilh? Son confrère de Saint-Éloi-des-Mines ne passait guère pour plus pénétratif, encore qu'il eût ses petites entrées à l'Évêché, et déjà, dans les milieux ecclésiastiques une réputation de finesse et de politique qu'il devait, un jour, pousser plus loin. Et leurs deux vicaires étaient surtout appréciés comme chasseurs, l'un d'eux par surcroît dans les jeux de quille dont M. l'évêque de Lescar tolérait à son jeune clergé la fréquentation. D'ailleurs ils se montraient tous au confessionnal, hors M. Cassoubieilh, de la même rigueur pharisaïque. Une fois de plus, elle songea au Révérend Père Nicolle. Depuis que la Société de Jésus restait apparemment dissoute, sous les coups d'un gouvernement imbécile, et lui-même souffrant d'une nervosité qui ressortissait aux eaux de la localité, il avait été, jusqu'à nouvel ordre, envoyé par ses supérieurs à Ribamourt, d'où son père, naguère professeur en Sorbonne, tirait son origine.

Sa réputation de directeur l'y avait précédé; et la jalousie, par conséquent, des autres prêtres. Aussi, pour si peu de génie qu'ils eussent, en avaient-ils montré assez pour lier partie de lui rendre leurs paroisses irrespirables. Et pour la première fois de leur vie, sans doute, M. le Doyen, M. Puyoo, desservant de Saint-Éloi-des-Mines, leurs vicaires, se trouvèrent-ils d'accord contre l'intrus.

Si l'on s'étonnait de cette conjuration, au milieu même d'une tempête qui, à tout prendre, les menaçait eux aussi, et jusque dans leurs racines, qu'on se rappelle seulement combien, depuis le XVIIe siècle, cette lutte des séculiers contre les Ordres, comporte d'ardeur et de venin, sous le couvert de la douceur évangélique. Le Père Nicolle, qui s'attendait au pis, ne fut point déçu. Entre autres amertumes qu'il lui fallut digérer, l'une des plus répugnantes fut qu'ils se mirent, tout de suite après les politesses des premiers jours, à peloter avec lui, à propos de confessionnal, qu'ils lui prêtaient, tour à tour, ou lui reprenaient au premier prétexte, dans l'une ou l'autre des deux paroisses.

La direction des âmes, dont le clergé paroissial s'est trop souvent montré moins capable que jaloux, est un des champs de bataille où il a été le plus souvent défait, nul ne l'ignore, par les réguliers. Aussi le Père Nicolle, à peine paru, il n'en avait pas fallu davantage pour qu'il enlevât tout un troupeau de consciences troublées, ou seulement capricieuses, peut-être zélées, à des guides peu soucieux qu'on les supplantât. Mais le complot, peut-être tacite, des Cassoubieilh et des Puyoo, qui aurait pu lui rendre les fidèles matériellement étrangers, en quelque sorte, se trouva déjoué à sa naissance même, par la franchise du Jésuite: vertu qui se rencontre plus souvent dans la Compagnie que ne l'y cherche cette famille de sots dont Voltaire s'indignerait sans doute d'être le parrain, et que ce fût un châtiment qui passait beaucoup ses fautes.

Lassé de cette petite guerre, le Père Nicolle, ayant un après-midi rencontré les deux curés ensemble, leur posa la question sans détours. M. Puyoo, par son silence, se retrancha derrière son doyen, qui, ne voyant pas jour à décemment refuser son église, argua d'abord du petit nombre de confessionnaux, dont il n'y avait que deux. L'autre tourna cette objection, en proposant aussitôt d'en faire faire un à ses frais; en même temps que, par une habileté qui ménageait la susceptibilité de M. Cassoubieilh comme aussi sa propre fatigue et laissant l'attrait du rare à son ministère, il s'engageait à ne confesser qu'un jour par semaine, en dehors des Fêtes. Le curé, qui pensait avoir gagné l'avantage, accepta les offres du Jésuite; assez satisfait au fond de ne pas pousser le différend, et d'abandonner M. Puyoo, comme il pensait, à la rancune du Jésuite. Aussi se quittèrent-ils, tous les deux, assez satisfaits l'un de l'autre.

Or si le renom du Père Nicolle, comme confesseur, ne diminua point à Ribamourt pour être mis à l'épreuve, celui des jésuites, pour leur indulgence, subit, par contre, une forte atteinte. Le Père Nicolle ne se montrait rien moins qu'indulgent, au dire de ses ouailles; et c'était assez pour que Mme Beaudésyme ne lui allât point confier ses doutes, sa jalouse passion, ni ses fautes. Sans y penser en face, elle savait trop combien sa conscience en prenait à son aise, et que sa dévotion n'était, pour une part, rien que grimace. D'autre part, fût-ce dans ses accès de repentir les plus douloureux, elle se souciait peu que l'on cautérisât sa conscience, au lieu de la lui parfumer seulement: femme en un mot, et amoureuse, qui voulait bien du pardon, mais qu'on lui laissât le péché.

Basilida s'était levée, et, après une demi-génuflexion devant l'autel, avait gagné le dehors, lorsque, devant le portail, elle se rencontra avec M. Cassoubieilh, qui, venant de la ville, avait plus court à passer de ce côté, à travers l'église, pour gagner son presbytère où communiquait la sacristie. Il s'était arrêté tout en haut du perron, à l'ombre du porche roman connu pour son chrisme singulier, et soufflait un peu, étant obèse et délicat, avant de s'exposer à la fraîcheur de la nef. Son jonc sous le bras, dont la pomme était un fragment de bronze, ramassé aux mauvais jours dans les décombres de Saint-Denis, il essuyait d'un mouchoir à carreaux jaune et noir, en préparant sa tabatière, son visage moite et rond.

—Ah! dit-il avec un heureux sourire, en saluant Mme Beaudésyme, voici la fleur de mes paroissiennes. Que ne sont-elles toutes comme vous.

—Eh, Monsieur le curé, répondit la jeune femme d'une voix un peu âpre, inattendue, qui sait, au jour du jugement, ce qu'on vous dirait d'elles.

—Ta, ta, ta, j'en courrais bien le risque. Quoique, ma chère enfant, et sans reproche, je vous ai connue plus assidue au tribunal de la pénitence, et conséquemment à la Sainte Table...

Il ajouta, avec un peu de mépris:

—...que l'on recommande aujourd'hui dans des conditions telles...

M. Cassoubieilh s'interrompit. On voyait que le levain du jansénisme, qui parfois germe au cœur de nos curés vieillissants n'était pas mieux amorti encore dans le sien que le péché gallican.

—On n'ose pas toujours, dit Basilida qui regretta aussitôt ce demi-aveu de ses inquiétudes, et devint rose. Le curé lui-même parut pressentir un instant les secrets abîmes de cette âme qu'il croyait connaître, et fixa sur sa pénitente un regard plus attentif qu'à l'ordinaire. Mais ce ne fut qu'un éclair. La jeune femme s'était déjà couverte d'un sourire innocent, et l'optimiste confesseur remis à voir les choses, comme il disait «sous l'angle de la bonté de Dieu».

—Si c'est moi qui vous fais peur, reprit-il avec jovialité, il faut changer, voilà tout. M. Lassus, mon vicaire, est plein de sens et de douceur. Et vous avez encore le Révérend Père Nicolle. C'est un grand homme, M. Nicolle.

Mme Beaudésyme savait le fond qu'il fallait faire de cette louange. Aussi assura-t-elle M. Cassoubieilh, en le quittant, qu'ayant toujours mis sa confiance au clergé de sa paroisse, elle se passerait de chercher des grands hommes ailleurs.

Rien que cette flatterie était la preuve, à son sens, d'une vertu suffisante pour que se dissipât, aussitôt qu'il fut dans l'église, le souffle de soupçon qui avait, un instant, ridé sa bienveillance. Et la pensée ne lui vint pas que peut-être la conscience de la notaresse était pareille à ces eaux de cristal qui dorment sur un lit de vase.

En s'éloignant de Sainte-Marthe, la jeune femme se dirigea vers le bureau de tabac que tenait, près du Jardin Public, Mlle de Lahourque, à l'enseigne de l'Agneau Pascal. Elle s'y fournissait de cigares à cinq sous pour son mari, des conchas qu'il y jugeait meilleurs, et qui étaient parmi ses luxes un de ceux qui scandalisaient Ribamourt. Au sein de l'adultère, Mme Beaudésyme ne se laissait pas d'avoir pour lui les soins d'une ménagère attentive. Elle dépensait beaucoup de son temps à ordonner le confort d'un homme qu'elle n'aimait pas, ni peut-être n'estimait pas davantage.

La boutique étroite et longue, où Mlle Victorine de Lahourque vendait, outre du tabac, de menus objets de ménage et de piété, des joujoux, diverses sucreries, des souvenirs de Ribamourt en étain,—était aussi un bureau de conversation; elle-même une personne maigre, pieuse, aristocratique. Le singulier c'est que, fille de petits aubergistes, la seule erreur d'un secrétaire de mairie lui avait valu cette particule dont, toute jeune déjà, elle devint si vaine, et préoccupée, que toute sa vie en fut, en quelque manière orientée, et qu'on l'avait vue, honnête et d'assez jolie figure, refuser plusieurs prétendants fort sortables à sa condition. La première fois, enfant encore et dont les robes n'étaient pas bien longues, comme elle avait parlé de mésalliance, son père, après s'être fait expliquer ce que c'était, lui apprit ce que c'est qu'une fille noble qu'on corrige. La mémoire lui en resta si cuisante, qu'elle en oublia le mot sous le manteau de la cheminée. Mais son étrange manie, qui pour tout cela ne fut pas exorcisée, lui fit désormais découvrir assez de prétextes pour écarter la roture ou la bourgeoisie même des prétendants, sans en passer par les callosités des mains du vieux Lahourque. Son illusion, du reste, avec le temps, n'avait fait que grandir et s'enraciner. Elle était seule, ce jour-là au magasin, ou, comme elle aimait mieux qu'on dît: au bureau. Sa commise, fillette négligée aux cheveux en broussaille, avait congé de l'après-midi; et la chaleur, encore assez de rigueur en dépit des ombres déjà longues, pour tenir les clients chez soi. Assise derrière le comptoir, où s'échiquetaient les papiers Job et les boîtes d'allumettes suédoises, où il y a écrit: joie—elle faisait chatoyer dans sa tête argentée, aux traits délicats, les belles couleurs de ses rêves familiers.

—Bonjour, Mademoiselle de Lahourque, dit Basilida, j'ai bien l'honneur de vous saluer.

Et elle referma avec soin la porte, qui, depuis trois lustres peut-être, «forçait» sur les carreaux.

—Bonjour, Madame la notaresse, répondit Victorine. Et, comme elle faisait depuis quinze ans plusieurs fois par jour, elle observa:

—Comme c'est ennuyeux, cette porte.

A quoi Basilida, selon le rite enseigné par six ans de mariage, répondait:

—Il faudrait y mettre un peu d'huile.

Elle aimait à causer avec la vieille fille, et ne manquait pas, pour la flatter, à lui donner du «de» aussi souvent qu'il se pouvait décemment. Beaucoup de personnes, de ces méchantes gens qui affectent l'irrespect pour une distinction dont ils sont jaloux, allaient jusqu'à rire de sa noblesse. Et, comme s'ils l'eussent opérée de sa particule, ils allaient jusqu'à la rejeter dans le Tiers, voire dans la tourbe et la roture du quatrième Ordre—si c'en est un que le prolétariat, ou les petits neveux des serfs de mainmorte,—en lui parlant avec persistance de sa famille, de son frère Victor en particulier, ancien aubergiste qui, ayant fini par boire son fond, et par se faire sandalier, traînait à travers Ribamourt la plus bourgeonnante figure d'ivrogne et de cocu qu'on puisse imaginer. Sa femme, une assez jolie cascarote de Saint-Jean-de-Luz, qui faisait bouillir la marmite, et lui payait son cabaret, faisait partie, avec ses galants, quand il s'était couché trop saoûl, de l'aller fouailler à torchons mouillés.

Et l'on chagrinait aussi Mlle de Lahourque en lui demandant: à quand le retour du Roi, du ton dont on aurait dit: à quand la noce? Car elle pensait bien, comme il est naturel aux personnes de naissance. Toutes ses idées d'ailleurs avaient emprunté depuis longtemps à l'ancien régime le tour le plus romanesque et les jugements d'autrefois.

Pour découvrir le premier germe peut-être de ses rêveuses illusions, il aurait fallu remonter jusqu'à ce jour de son enfance où une vieille fille, telle qu'on la pouvait voir elle-même aujourd'hui, éprise de mystères, nourrie au pathos le plus frénétique des Ratcliffe ou des Ducray-Duménil, le cerveau plein d'enfants volés, de travestis, de complots, lui avait chuchoté: «Et si vous étiez la fille de quelque grand, qui, sur le chemin de l'exil, vous aurait confiée aux fidèles Lahourque. Et s'il venait vous réclamer tout à coup.»

Victorine, rougissante, s'était mollement récriée. Mais comme on voit la graine d'un arbuste, par hasard germée dans une potiche, la faire éclater en même temps qu'elle la retient de ses racines chevelues, toute une floraison, engendrée par cette parole, emplissait de rêves le cerveau de la buraliste. Elle avait fini par croire que cette erreur d'état civil dissimulait de grandes choses, dont sa naissance n'était pas la moindre. Comment douter que la puissante famille à qui elle appartenait ne vînt un jour la revendiquer pour lui rendre l'éminence de son rang. Et, toute seule dans la boutique, sous le plafond bas, il lui semblait, dans la gloire de l'avenir, être assise auprès des trônes.

Déjà, jeune encore, et faite pour plaire, si quelque inconnu la regardait avec un peu d'attention, elle ne voyait pas là un symptôme de cet amour qu'il est si doux aux femmes d'imaginer qu'elles inspirent. Elle se disait, avec un battement de son pauvre cœur rempli de mirages:

—C'est un émissaire de la Famille.

Peu à peu sa jeunesse, l'éclat de ses cheveux, de son visage, s'étaient fanés. Mais les magnifiques cristaux de l'illusion continuaient à s'appareiller autour de son premier rêve. Aujourd'hui encore, c'est Iris tout entière qui, pour elle, s'y jouait chatoyante, quand Mme Beaudésyme vint l'arracher à ses mirages.

—Oui, répondit-elle à l'observation de Basilida. Mais on est si occupé qu'on oublie. Et que puis-je faire, Madame, pour vous être agréable.

—Je voudrais de ces londrès, vous savez—une douzaine—que fume toujours Alexandre, et venant d'ici. Il prétend ne les trouver bons que chez Mlle de Lahourque.

La vieille fille soupira. Ayant avancé une chaise à la notaresse, elle revint derrière son comptoir, et se haussa, en disant, la tête à demi tournée:

—Si le malheur des temps veut qu'on ne fasse qu'un humble métier, Dieu n'exige pas moins—ce sont les propres termes du Père—qu'on l'accomplisse de la manière la plus agréable à Ses yeux.

Et Mlle de Lahourque, en prononçant ces paroles, laissa choir toute une pile de boîtes. La plupart s'ouvrirent. Des cigares l'un à l'autre—non moins qu'à la Havane—étrangers, se mêlaient dans la sciure de bois. Il y en avait avec des bagues.

Tandis que Basilida, prise de fou rire, se mouchait opportunément, la buraliste se baissa et disparut à son tour dans l'étroit passage, d'où sa voix, soudain lointaine, donna le vol à des paroles étouffées:

—...font exprès... lui répète sans cesse... une paire de calottes.

—J'ai rencontré tout à l'heure, interrompit Mme Beaudésyme, et qui revenait, je pense, de son bureau, M. Lubriquet-Pilou.

La vieille fille réapparut soudain, et, en quelque sorte, à la façon de ces diables dont on ouvre brusquement le couvercle. Un peu de rouge qui lui était monté aux joues, peut-être pour s'être tenue courbée, lui donnait un reflet de jeunesse:

—M. Lubriquet? dit-elle. C'est qu'il est trésorier des Eaux, maintenant,—oui, de la Société Neuras... théno... thérapique. Ça ne m'étonne pas que vous l'ayez rencontré. Il est partout.

Et elle ajouta, avec cette expression de la pudeur alarmée à la fois et ravie:

—On ne se doute pas quel coureur c'est.

Dès que Basilida était arrivée, par des moyens qui variaient peu, à se faire dire cette phrase qui ne variait pas, elle levait les yeux au ciel en s'exclamant:

—Est-il possible! Un homme qui a l'air si comme il faut.

—Oh! reprenait Mlle de Lahourque, ce n'est pas de ces débauchés... peuple, sans choix. Et il n'en est que plus coupable, car, partout, c'est à lui la primeur. Aussi, ce qu'on en est jaloux. La jeunesse le déteste.

—Non? faisait Mme Beaudésyme.

—Et savez-vous, ajouta-t-elle plus bas, ce qu'on dit d'une jeune fille qui a mal tourné: «Qu'a battut lou briquët, et n'y hazé pas rët.»

Personne n'ignorait à Ribamourt la passion que nourrissait pour le trésorier Mlle de Lahourque. Quoiqu'elle-même fût la cendre où couvaient ces feux, elle n'aurait pu se rappeler le jour qui les avait vus naître. C'est comme s'ils fussent venus au jour avec elle, et sa tendresse au point qu'elle ne sentait pas tout ce qui les éloignait sur les degrés sociaux, ni l'essentiel qui manquait à Lubriquet pour ne lui être pas inégal: la particule, en un mot. Et si quelqu'un feignait en sa présence de le rabaisser là-dessus:

—Il y a des gens, disait-elle, qui naissent nobles.

Mais elle n'expliquait, de cet adage, ni la portée, ni le mystère.

—Tout de même, Mademoiselle de Lahourque, reprit Basilida, c'est chez vous qu'il se sert, n'est-ce pas? Prenez garde.

La pudeur mit à nouveau son incarnat sur les joues de Victorine.

—Oh! Madame, il est si distingué. Avec moi, jamais un mot plus haut que l'autre.

Le fait est que M. Lubriquet-Pilou, informé depuis plusieurs années de cette conquête, était obligé, pour soutenir son caractère, de venir chaque jour acheter son tabac à l'Agneau Pascal. Comme il n'en fumait guère que pour trois ou quatre sous par jour, la buraliste le lui préparait d'avance en petits paquets de couleur, et sans pailles. Ah! que ne les pouvait-elle orner de fleurs, de ces cloches et ces calices des champs dont l'allégorie veut dire espoir, amour qui n'ose, battements du cœur.

—N'importe, dit Mme Beaudésyme. Je me sauve. Un homme comme ça... doit avoir mille choses à vous dire.

—Oh! il vient plus tard, beaucoup plus tard, et presque jamais quand je suis seule.

—Il n'ose pas, voyez-vous.

—Lui, ne pas oser, se récria la vieille fille, du même ton que si on lui avait dit: «Le soleil est noir.»

Mais Basilida avait raison. Le Séducteur éprouvait autant d'émoi que sa victime, dès qu'ils étaient réduits au tête à tête. Ces jours-là, M. Lubriquet ne s'attardait pas au comptoir où tous deux, sans presque mot dire et les yeux baissés, se tenaient chacun de son côté, jusqu'à ce que la commise revenant de courses, ou quelque acheteur qui croyait en entrant soudain leur faire une malice les tirât d'embarras.

—A demain donc, Mademoiselle Victorine, disait le trésorier comme pour clore une longue causerie, je vous dirai ce que c'est. La buraliste maudissait l'importun, en se disant: «Il allait parler. Qu'allait-il dire? Et demain serons-nous seuls?» Lui s'en allait le nez au vent, et tel un vainqueur, en sifflotant la romance que tout Ribamourt lui connaissait:

Songe que, d'un regard, la colombe peureuse
Fait coucher à ses pieds le lion du désert (bis).

qui résonnait, en décroissant, discrètement et tendrement comme un aveu, dans le cœur de Victorine.

Cependant la conversation des deux femmes avait dévié; et c'est M. Lescaa qui était sur le tapis. Qui dira pourquoi la buraliste avait fini par le mêler à ses songes, non pas sans qu'il les eût devinés? A cause, peut-être, qu'à plusieurs fois il l'avait conseillée dans ses affaires, aidée plus souvent encore, en souvenir de la mère Lahourque, jadis cuisinière chez ses parents, et qui avait été la nourrice de son unique sœur, morte au sortir de l'enfance, et dont la peine lui avait duré toute sa vie.

Mais Victorine était sûre qu'il connût le secret de sa propre naissance, non moins que le nombre des perles ou des feuilles d'ache qui timbraient le pucelage de son blason en forme de losange. Aussi, ce qu'elle en avait reçu, ce n'était point, pensait-elle, qu'il eût obéi à sa générosité (et comment croire qu'il y en eût chez cet homme de glace?) mais aux ordres de ceux dont elle était issue.

—En voilà un, dit-elle, s'il voulait parler...

Basilida hocha la tête. Il y avait bien des jours qu'elle était un peu la confidente de Victorine.

—Je ne sais si vous êtes comme moi, mais je le trouve tout changé depuis quelque temps. Dieu! s'il emportait ses secrets dans la tombe.

—Est-ce que vous l'avez vu dernièrement?

—Mais oui: toujours pour ce pauvre Lahourque.

—Votre frère vous a fait encore des ennuis?

La buraliste acquiesça par un soupir.

—Hélas, les gens mal nés, dit-elle. Que voulez-vous espérer d'eux?

Cette parole mélancoliquement sincère provoqua un instant de silence. Puis la notaresse reprit:

—Il vient pourtant assez d'étrangers, et il reste assez d'argent pour que tout le monde en gagne, quand on veut travailler. Et voilà qu'on en annonce d'autres, de partout. Tenez. Vous rappelez-vous cet ami de mon cousin Vitalis, qui a une automobile?

—Ah oui, un grand, maigre, avec le nez comme un paon et si difficile pour ses cigares? Il m'a même fait venir deux boîtes de havanes, à vingt-deux sous. Des Uppmann, ça s'appelle.

—Il arrive ces jours-ci, pour prendre les eaux, à cause de ses nerfs.

—Ce doit être quelque fils de gros marchand. Mais je n'ai jamais su son nom.

—Cérizolles, il s'appelle; c'est le frère du duc.

—Ah oui: le duc, dit Mlle de Lahourque, en dégustant ce substantif, comme si ce fût une prune à l'eau-de-vie.

—La naissance, observa-t-elle, ça se reconnaît toujours.

Elle jeta obliquement un regard au miroir rond qui pendait près d'elle, et ajouta:

—Tout de même, si ce n'était pour ça, et aussi pour M. Vitalis, je le prierais de porter ses commandes ailleurs.

—Ah! mon Dieu. Qu'est-ce qu'il a donc fait?

—Imaginez qu'un jour—j'avais le dos tourné, mais avec le reflet de la vitrine—est-ce qu'il n'avait pas... (elle baissa la voix)... oui, ma chère Madame, à la petite. Ce que je lui ai administré deux gifles, aussi...

—A M. de Cérizolles, demanda Mme Beaudésyme?

—Non, à Jeannine! Est-ce qu'elle n'avait pas le toupet de rire? Je l'aurais fouettée, si nous avions été seules.

—Je vous trouve un peu sévère. Jeannine n'a plus...

La porte grinça (Cette porte! s'exclama Mlle de Lahourque); et M. Lubriquet-Pilou parut, qui s'était assuré sans doute que la buraliste n'était point seule. Mais son répit fut court. Soit discrétion ou malice, Mme Beaudésyme paya ses cigares et prit congé. Derrière elle la boutique retomba dans le silence: le Séducteur, sans doute, fascinait sa proie par un mutisme omineux.

Basilida se disait que les passions vraiment n'ont pas d'âge. Et peut-être enviait-elle l'innocence de la vieille fille au prix de ces joies qu'elle ne goûtait qu'en frémissant, et de ces terreurs: le ciel, le monde, son mari. Mais quoi? Si c'était cela même qui en fût l'épice, songeait Mme Beaudésyme, et l'exaltation! Si cet amour n'était si ravissant que pour être périlleux et dérobé. Et si ce masque de règle et de sagesse, dont elle cachait son déportement, que soudain il se détachât au jour, ne la verrait-on point, telle qu'une Ménade, précipitée au travers d'un peuple qui s'écrie? La poussière du grand chemin qu'ont soulevée ses flottantes jupes est déjà loin derrière elle, loin comme le passé; tandis qu'au hasard des champs ou des vignes, ivre de courir, de grappes, d'espace, ivre du ciel qu'ébranle la foudre prochaine, elle se hâte vers l'horizon cuivreux.

Un bruit de roues fit retourner Basilida sur le seuil de sa maison. C'était Mme de Charite et Sabine, en charrette anglaise. Les deux dames, dont la sympathie était médiocre, échangèrent une espèce de sourire. Guiche, qui aimait Mme Beaudésyme, la salua d'un «Bonjour, Madame!», qui sonna joyeusement dans la rue.

—Pourquoi cries-tu comme cela, demanda sa mère avec humeur.

—C'est pour qu'on m'entende. J'aime beaucoup Mme Beaudésyme, et pas du tout qu'on m'attrape.

Mme de Charite mesurait chaque jour depuis le retour de Sabine, l'autorité qui peu à peu lui échappait, n'ayant jamais employé que la contrainte, et qu'elle sentait bien qu'il ne lui fallait plus compter de mettre en usage. Aussi ne répondit-elle que par un claquement de langue qui pouvait s'adresser à sa fille comme à sa jument, et par un coup de fouet que Savoy fut seule à recevoir. Elle en marqua de l'indignation, pointa, s'enleva, et fut du même train jusqu'à la Place Jeanne où, ayant pris son tournant un peu de court, elle accrocha une brouette de linge que poussait une femme. Guiche qui n'avait peur jamais de rien, et dont le visage semblait aspirer la vitesse et l'aspect aussitôt évanouis des choses, vit dans un même moment la blanchisseuse debout et sur le dos, ses bas rouges qui battent l'air, et le linge, avec la brouette, sur elle épars. Enfin un choc la jeta soi-même, ainsi que sa mère, contre le tablier de la voiture; Savoy, engagée entre deux chevaux dételés, dont l'un se cabrait, en secouant—comme d'un fruit fait l'orage—le palefrenier bossu suspendu à sa ganache; un cocher, à quelques pas, jeté par terre, avec son chapeau à rubans qui roule, tandis que des gens confusément sortent de la Vache Couronnée.

Tout cela fit plus de bruit que de mal. Mme de Charite, s'étant, avec condescendance, occupée qu'on réconfortât les victimes, et de donner rendez-vous chez elle à la blanchisseuse, s'éloigna en laissant derrière elle un rassemblement mi-laudatif, mi-gouailleur, dont un commis-voyageur, connu pour ses accidents de voiture, avait condensé l'opinion de tous en ces quelques mots:

—On devrait défendre aux femmes de conduire.

Guiche et sa mère s'étaient cependant engagées sur le pont:

—Écoute, dit celle-ci, je te laisse à tes courses. Puis tu viendras me rejoindre chez M. Lescaa. Et sois gentille avec lui, ajouta-t-elle avec un peu d'aigreur.

—Je suis toujours gentille avec Parrain, dit la fillette, paisiblement.

—Aujourd'hui en particulier. Il est à même de nous rendre un grand service.

—Ce ne sera pas le premier.

—Tais-toi, et tâche de ne pas nous arriver toute fripée et fagottée, avec tes cheveux sur les oreilles.

—Je tâcherai. Toi-même, maman, tu feras bien de tirer un peu sur ton corsage par derrière, ou de ne te présenter que de face. Je t'ai déjà dit qu'il te faisait une poche au-dessous de l'épaule gauche: on y mettrait un œuf de canard. Et à tout à l'heure, alors.

La mère et la fille se séparèrent avec la plus gracieuse inclinaison de tête. Une heure après, quand Guiche fut introduite dans le petit salon où Mme de Charite s'entretenait avec l'Onagre, la conversation s'interrompit sur ces paroles de sa mère, qu'elle n'entendit pas:

—Oui, les hommes, je ne sais pourquoi, la trouvent assez aguichante.

Et avec un éclat de rire peut-être un peu forcé, elle ajouta, en baissant la voix, ces paroles dont la logique demeurait obscure:

—Quel dommage que ce soit votre... filleule.

CHAPITRE IV

L'APRÈS-MIDI DANS UN PARC

Jean-Prudence Michon-de-Cérizolles arriva vers la fin d'août à Ribamourt. Sur les trois heures du matin, tout étant clos, les lampes même du baccara éteintes, on entendit le roulement sans cahots d'une automobile, et puis, devant l'hôtel Gastou Fébus, un arrêt, des trépidations, des appels de trompe. Personne ne paraissant, le seul clair de lune vit sortir de voiture un jeune homme maigre qui ôta ses lunettes, poussa quelques jurements et, muni d'une canne pareille à un bélier que son chauffeux lui avait tendu avec effort, fut en asséner quelques coups dans la porte de l'hôtel, dont il dédaigna la sonnette. De nouveau rien ne se montra, sinon quelques clients aux fenêtres. L'un d'eux ayant marqué très haut son dégoût de ne pouvoir dormir, une voix perçante, mordante, demanda:

—Vous voudriez peut-être qu'on aille vous bercer?

L'inconnu, interpellé à ce moment dans sa chambre par une autre voix, mais indistincte, se tut. Le chauffeux éclata de rire. Cérizolles recommença son tapage.

Cependant, abîmé dans ce néant où un veilleur, sans doute, est seul à choir, celui de l'hôtel Gastou Fébus, sentait qu'il se passait à l'extérieur quelque chose de déplorable, qui, tôt ou tard, le réveillerait. Et peu à peu il émergea des ténèbres en s'écriant:

—Qui ey aquioü, Dioü bibann!

A ce même moment parut M. Caüpana, le patron, homme bigle, minime, un peu tortu, que sa femme et une récente faillite, la sienne, conservaient dans l'aigre. Il alla ouvrir en personne, tandis qu'il observait d'une voix de tête:

—Je ne sais pas qui c'est; mais vous pourriez faire plus doucement.

—Monsieur Caüpana, répondit le jeune homme, si vous savez réveiller les gens avec un éventail, vous m'enseignerez.

—Eh, c'est M. de Cérizolles, fit l'hôtelier radouci de reconnaître un client d'importance. Votre valet de chambre est bien venu retenir votre appartement, mais on ne vous attendait plus de ce soir.

—C'est la faute de mon mécanicien.

—On est si mal servi aujourd'hui, déplora l'hôtelier. Et toi, imbécile, dit-il au veilleur, est-ce que tu ne pouvais pas ouvrir à Monsieur le Comte. Allons, éclaire!

La lumière électrique ne voulut pas être. L'appartement de Cérizolles donnait au nord,—ou au midi. Son valet de chambre couchait en ville avec les clefs. Il n'y avait rien à boire. Toutes choses qui lui permirent de s'irriter sur l'escalier, davantage le long du couloir, et fortement dans sa chambre. Caüpana mâchait sa bile avec servilité. Il pensait à sa femme, une Levantine qui le trompait depuis longtemps avec des valets en foule,—et combien de plaisir il aurait eu à la battre, si elle n'avait pas été plus forte que lui.

Et, à la longue, les clients de l'hôtel purent se rendormir.

Le lendemain, on vint prévenir Cérizolles à sa toilette que Vitalis désirait le voir. Aussitôt introduit, les deux jeunes gens se serrèrent la main, en se demandant à la fois:

—Quoi de neuf...

A la fois ils s'aperçurent, une fois de plus, que les choses les plus rares ce sont les neuves.

Cependant Cérizolles, ayant mis à son complet couleur-de-la-bête le sceau d'un plastron prune-et-or, fut prêt à sortir: ce qu'il fit en longues enjambées, en traînant contre sa jambe, plus qu'il ne le portait, un de ces bâtons de fer, dit cannes d'entraînement, qui sont d'un poids extrême.

Vitalis, qui avait pris les devants, le regardait venir qui marchait anguleusement et avec souplesse, comme certains fauves que l'on voit toujours prêts de se détendre. Mais une tête hardiment modelée; et de ces yeux couleur d'une source qui coule sur les herbages; un nez en éperon; le sarcasme de sa bouche: Vitalis savait qu'à la moindre contrariété, ce visage impérieux se tendait comme la main de l'aigle. Peut-être ressemblait-il alors à ce foudre, jadis pour César, jailli des Pyrénées: le maréchal-ferrant Prudence Michon, duc de Cérizolles, prince de Brokenfurstberg, maréchal de France.

Ils s'arrêtèrent sur la porte de Vitalis. La rue, bordée d'acacias-boule d'un côté, de l'autre longeait le Jardin Public. A l'abri d'un pont de chemin de fer qui l'enjambait, des bourriquots au repos agitaient leurs sonnailles pour chasser les mouches. Tout seul dans l'accablante lumière, on voyait un gamin courir. Sa chaussure trop lourde le faisait billarder, tandis que son ombre tressautait devant lui sur la poudre du chemin.

—Que ferons-nous, demanda Cérizolles. Vos paperasses, pendant que je déjeunerai: il n'est que deux heures. Et c'est peut-être un peu tard pour que vous soyez mon hôte.

—Assurément; mais j'irai vous rejoindre tout à l'heure. Et puisque votre auto est à réparer, nous pourrons prendre une voiture jusqu'à Sainte-Mary. Vous n'y êtes jamais allé? L'eau est exquise.

—Mmm... fit son compagnon. L'eau?... je sors de mon bain.

—Je vous assure qu'avec un peu de Pernod avec.

—Ah, ainsi... Ce n'est pas que j'en sois fou. Mais il faut profiter de son reste: tant qu'elle n'est pas défendue.

Ils se retrouvèrent quelque deux heures plus tard, à l'ombre des platanes, devant une bâtisse où le platras se jouait à travers le sarrazinesque, et le Louis XV et le gothique. C'était le Casino de Ribamourt, et Cérizolles, à qui ce monstre était familier, ne paraissait pas en souffrir. Peut-être n'avait-il pas d'opinions sur l'architecture, quoiqu'il en eût sur beaucoup de choses. Il les défendait brillamment, à la manière de ces généraux qui, ayant jeté de grandes forces dans une bicoque, se maintiennent surtout par des sorties.

Le long de la terrasse où les jeunes gens étaient assis, une balustrade de ciment multipliait les entrelacs d'un céleri dont Munich vend la graine, ou peut-être d'une treille. Les grappes en étaient figurées par des lampions de couleur, imagination pleine de fraîcheur, affirmaient les habitants qui en tiraient vanité. Il y en avait plusieurs là, qui buvaient: c'était leur coutume.

—A propos, dit Vitalis, vous recevrez, aujourd'hui ou demain, un carton de Mme de Charite. Elle donne une espèce de partie de jardin, en l'honneur, je pense, de sa fille cadette, qui est de retour.

—Est-ce celle qui était couleur de prairie? Ou si elle a changé comme l'herbe.

Le clerc eut un instant de réflexion:

—Le fait est qu'elle tient un peu de l'olive, mais non pas sans agrément. Si vous l'aviez vue, à cette époque, avec les cheveux dans le dos, et de ces bas blancs à jour, faits de dentelle en papier, qu'on lui voyait monter sous...

Vitalis s'arrêta brusquement et devint rouge. Mais Cérizolles eut l'air de ne pas s'en apercevoir.

—Elle m'avait plutôt, dit-il, laissé le souvenir d'une de ces fillettes devenues insupportables depuis qu'on ne les claque plus assez... Et votre patronne, ô Fortunio! viendra-t-elle?

—Je pense, répondit le clerc, tout près de rougir encore.

C'est qu'il n'avait jamais fait confidence à son ami jusqu'où il poussait l'imitation de ce héros de basoche, dont le cœur, pareil au sien, avait jadis fleuri parmi la rose-mousse et les fraisiers, dans l'ombre d'un jardin de notaire dont les murailles laissent de haut pendre un jasmin.

—A-t-elle toujours l'air d'une belle armoire en cœur de noyer, pleine de linge et des plus solides parfums.

—Mon Dieu, je ne vois pas...

—Je ne suis pas bien assuré de ma comparaison, et qu'il n'y règne pas une âme, derrière les panneaux, plus passionnée que celle des lavandes. Elle a une façon de se mordre les lèvres et de se taire pour répondre. On peut mettre aussi du girofle, dans une armoire.

—Évidemment.

Cérizolles regarda son compagnon.

—Ah! ça, dit-il, est-ce que vous auriez des cors, et que je vous marche dessus? Vous en parliez autrefois d'une autre abondance.

Vitalis tourna court:

—Ne pensez-vous pas, demanda-t-il, qu'il est l'heure de partir.

Leur victoria attendait devant la grille du jardin, où les deux jeunes gens la rejoignirent. A Hargouët, Vitalis s'arrêta chez sa tante; mais on répartit presque aussitôt, pour descendre à l'auberge Sallenave, dans le village suivant, qui était Carresse. La tonnelle, au fond du potager, y surplombait la plaine du Gave, dont une longue allée de platanes coupait en deux les maïs mûrissants et les prés. A travers des massifs de trembles, de vergnes, des peupliers en file, entre les taches d'une verdure inégale, on voyait mirailler la rivière au pied des hauteurs et des rocs de Ribes.

Tandis que Cérizolles, avec la sagesse d'un vieillard ou d'un officier en retraite, battait son absinthe d'une eau dont la fraîcheur, encore, se ressentait assez des abîmes du sol pour voiler le cristal.

—Eh bien, viendrez-vous à Castabala, lui demanda son compagnon?

—A Castabala?

—Oui, c'est le manoir de Mme de Charite. Elle est d'origine italienne, et l'a nommé ainsi en souvenir... en souvenir de je ne sais pas quoi: Castel Castabala.

—Chaste Balai?

—Chut, ne le répétez pas.

—Et qui trouve-t-on dans cette cassine?

—Sa fille aînée d'abord, avec son gendre: Wolfgang Etchepalao.

—Ce gros, rose, qui a l'air en petit salé. On l'appelle le Prince du Pétrole, je ne me rappelle pas pourquoi.

—Voici, expliqua Vitalis. Son père était à Bakou, chez des seigneurs turcomans, ou circassiens, à qui il était très dévoué; dévoué au point de passer les viandes à table—ou de faire les lits. Il défit si bien celui de l'institutrice allemande, étant, paraît-il, assez beau gars, qu'elle en conçut des espérances.

—C'était le Prince!

—On ne peut rien vous cacher. Mais l'homme dévoué, qui, fâcheusement, était déjà marié dans son Pays Basque, se sauva dans le Caucase, ou par là. Les riches seigneurs, qui ne pouvaient se passer de lui, l'envoyèrent supplier de revenir—par une sotnia de Cosaques. Lesquels le lièrent sur un cheval...

—Comme Mazeppa.

—Comme Mazeppa, et ramenèrent le tout à coups de sangle. Là-dessus, mariage chez le pope; et, entre tant, la première épouse étant morte, Wolfgang naquit légitime, ou à peu près. Toujours est-il qu'il ne peut renier Fraülein pour sa mère: c'est d'elle que vint la première galette et le premier pétrole; d'elle, ou plutôt de ses maîtres, tant elle avait su leur inspirer d'affection. Aujourd'hui, elle vit à Cambo; et le Prince, comme vous savez sans doute, s'est lancé dans les automobiles.

—Si je le sais! C'est lui qui avait prêté la sienne pour ces infâmes Corridas, où elle remplaçait les picadors. C'est vrai que lui ne la montait pas; car en fait de bravoure...

—Lui non plus. Mais mauvais, en revanche, avare, vaniteux...

—N'en jetez plus.

—Sa belle-mère l'adore à ce qu'il semble. Sa femme... un peu moins.

—Et qu'y a-t-il plus—comme vous dites ici—continua Cérizolles.

—Peuh. Les gens du cru, M. Lescaa, les Laharanne; les Aronsky, qui viennent d'arriver. Vous connaissez?

—Les Harum-Scarum? Un peu. Aimables loufoques. Et lui, cartonne-t-il, ici?

—Oui, depuis l'autre jour, qu'il y a un bout de partie. Et il s'enfile.

—Votre patron aussi, dit Cérizolles à brûle-pourpoint. Car il joue, et gros.

—Bah, une fois en passant.

—Et ce n'est pas la première fois que vous entendez dire qu'il y laissera sa peau,—et celle de ses clients.

—Allons donc! c'est l'homme le plus sûr...

Mais ce sujet lui paraissait pénible. Il rompit les chiens.

—M. Lescaa, dit-il, l'avez-vous jamais vu jouer.

—Comme tout le monde dans nos douces Pyrénées. Chez nous, ce n'est pas l'amour qu'il faut dire, mais le baccara, tyran des hommes et des dieux. Votre cousin, c'est bien ce vieux homme, vaguement banquier: beaucoup de branche, des cheveux blancs, et des yeux rares, pleins de mépris et de feu.

Vitalis fit signe qu'oui.

—Oui je l'ai vu—et ressenti. Ah! quelles banques! Il aurait gagné les lustres s'il avait pris la peine de les décrocher. Et votre Beaudésyme ne joue jamais devant M. Lescaa, lui. Mais ni l'un ni l'autre, je pense, à Ribamourt.

—Rarement, quoique l'occasion ne leur manque pas, cette année. Imaginez qu'il nous a crevé dessus tout un nuage de croupiers, de philosophes, d'aigrefins. Tous les portiers du paradis, quoi! et prêts à vous montrer le chemin de s'en aller avec les anges.

—Je brûle de les voir. Si on rentrerait.

Le soleil était déjà bas; la plaine d'Hargouët obliquement illuminée et comme florissante d'une moisson de lumière.

—Hontou, est-ce que vous avez bu, demanda Vitalis au cocher.

—O, o, Moussu: segü.

—En route alors: au Casino.

Et l'on partit, dans la poussière qui semblait d'or rose, et dans le bruit des grelots.

—Vous verrez encore, chez Mme de Charite, un jésuite: le père Nicolle.

—Je l'ai rencontré chez mes cousins Château-Gaillard, dont il a dirigé un de leurs fils. Et c'est un prêtre charmant.

—Vous aimez donc les jésuites, demanda Vitalis, qui était jeune.

—Un peu plus que Jansénius, répondit l'autre, en adoucissant un sourire sarcastique.

Cérizolles fut à Castabala le lendemain. N'arrivant où que ce fût jamais qu'en retard, il y avait trouvé une compagnie assez nombreuse, partagée déjà entre le tennis et le croquet dont au loin s'entendaient les cris.

Les alentours de Castabala figuraient, dans l'idée d'Herminie de Charite, un jardin à l'italienne. Il y avait des rocailles, quatre ou cinq ifs dans des terrines vertes. Plus loin, Diane moussue continuait de régner sur une cressonnière. A gauche, du même côté que la réunion, deux rangs de cyprès alternaient leur noirceur pointue jusques au seuil d'une rotonde en ciment, copiée à Trianon sur le temple de l'Amour. Mais lui, le dieu funeste et désirable y était remplacé par une de ces négresses qu'on fabrique par milliers, à Venise, pour les mauvais lieux. Celle-ci élevait vers le ciel, que plus rien n'irrite, deux lampes dont l'une, le globe en était cassé. Et Guiche l'avait dénommée Mme Othello. Tout autour s'arrondissait une table de marbre artificiel. C'est là qu'on servait le thé et que se tenait aujourd'hui Vitalis entre Mme Beaudésyme et Sabine.

—Tiens, dit celle-ci, voilà M. de Cérizolles. Comme il est long. On l'a privé de pain, je pense, depuis longtemps.

Il se dirigeait vers le tennis, après avoir, en contrehaut des jardins, longé le Castel, espèce de fabrique à la façon d'Hubert Robert, ornée de niches et de colonnes. La terrasse, qu'il traversait en diagonale, faisait voir des urnes, des sphinx, des balustres, mais où Mme de Charite avait mêlé des vases d'un bleu faux, prépanamites de style, dont l'émail s'écaillait. Ils lui rappelaient sa jeunesse, disait-elle avec une ingénuité que Sabine jugeait hors de propos.

Mais il y avait de belles ombres, du gazon, des fleurs de France: glaïeuls, iris, pivoines, giroflées. Les giroflées étaient d'un or sombre, les pivoines pareilles à des flaques de sang; et les glaïeuls s'élançaient comme un désir du printemps.

Plus loin c'était une prairie, telle qu'un grand bouclier vert, et qu'on eût dit descendante vers l'Ouze, que la gonflât une fécondité secrète. Les quatre chiens de Sabine y bâillaient au soleil, attendant peut-être qu'elle y vînt rouler avec eux l'impudence de son corps fantasque. Parfois, quand tout la tenait assurée qu'elle n'était que cinq, Guiche faisait «le poteau», figure de gymnastique où l'on se tient sur les mains en dardant des jambes; cependant que ses jupes, retombées en saule pleureur, découvraient, entre les bas et le pantalon, le double hiatus d'une chair mate au derme bistré.

—Jambes divines! avait dit M. Dessoucazeaux, à qui le hasard les avait trahies, jambes de Diane à sa première communion; jambes dont la perfection cruelle inspire aux cœurs bien nés plus de religion encore que de désir.

Enfin, à droite de la maison croissait un bosquet de cèdres, que Mme de Charite avait dénommé: la Pineraie, et dont les strates joignaient l'Orangerie à la pelouse du tennis. Celle-ci, fraîchement tondue, arrosée, brillait d'un vert d'oxyde, que des asphodèles, au hasard plantées par Guiche, tachaient de sang; et des gens qu'on y voyait courir en avant et en arrière, avaient l'air de figurer un quadrille, où parmi d'autres images mouvantes, était Wolfgang Etchepalao en pantalon et souliers blancs, et dont la chemise à raies groseille, ornée d'une cravate d'azur, faisait naître dans les cœurs, une espèce d'épouvante.

Il reçut Cézirolles avec autant de cordialité que de bruit. Les r lui roulaient dans la salive comme les olives sous la meule. Et, laissant là, sans plus d'excuses, les autres joueurs sur un avantage de leur part:

—Je vais, dit-il, vous conduire à la mamân.

Mme de Charite était au croquet, où son maillet languissant, effroi des partenaires, exilait sa boule aux cantons les plus imprévus. Elle accueillit le nouveau venu avec la même faveur qu'avait fait son gendre, quoique plus discrète, et le présenta à sa fille aînée, personne de beaucoup d'agrément, et qui se querellait avec le capitaine Laharanne, touchant le cercle du milieu qui avait sonné, ou qui n'avait pas. Elle s'interrompit pour tourner vers le jeune homme des yeux bleus un peu à fleur de tête, et la cerise de sa bouche.

—Et si vous voulez, dit Herminie, épuiser toute la famille, vous en trouverez le reste sous le kiosque et le bouton. Mme Beaudésyme y est avec elle, et M. Vitalis Paschal aussi, je pense. N'est-ce pas votre ami?

—En effet, répondit Cérizolles, et s'éloigna du croquet qui lui faisait horreur.

—Vous n'avez fait que passer, Monsieur, l'année dernière, lui dit Basilida. Est-ce que votre ami Vitalis sera plus heureux, cette fois?

—Je l'espère pour moi-même, répondit-il. Et je suis venu pour soigner mes nerfs détestables, parmi d'heureuses gens qui n'ont que faire de leurs eaux.

—Pensez-vous donc, Monsieur, que nous vivions une éternelle bergerade?

—C'est justement ainsi que j'imagine Ribamourt. Rien ne s'y passe, je le jure, que pareil à un roman blanc, entre gens qui s'aiment toujours. Et, de tous ces cœurs bien réglés, que rien ne gonfle, on n'en trouverait aucun, en l'ouvrant, qui nourrisse un rêve,—un remords, peut-être...

Il la contemplait cependant, comme s'il attendait quelque chose. C'était un amateur de visages, Jean de Cérizolles, et qui croyait bien connaître celui-ci. Enfin il vit pointer, à son désir, les dents de la jeune femme sur sa lèvre qui s'empourpra. Mais il découvrit aussi dans ses yeux—ces beaux yeux bombés qui reflétaient, comme à Junon, l'extérieur des choses—un regard singulier. Ce fut comme si elle regardait, à travers lui, quelque chose derrière lui, flottante; mais si expressément, qu'il se retourna.

Et Basilida, après quelques secondes mesurables, répondit, de cette voix qui était pareille à un écho profond:

—...Un fantôme.

Dans le silence qui suivit, ce fut soudain sensible que Guiche et Vitalis s'entretenaient à part, de leur côté. De nouveau Cérizolles, qui avait ses opinions sur les gens, guetta les dents blanches sur la lèvre rouge. Et de nouveau elles apparurent.

Guiche, les jambes croisées, le menton sur ses deux paumes, disputait avec son compagnon.

—Ah, si vous vous mettez avec maman! Du reste, ça ne vous profitera pas: elle ne peut pas vous souffrir.

—Merci.

—Qu'y a-t-il, sauterelle, demanda Mme Beaudésyme?

La jeune fille se tourna tout d'une pièce, comme sur un tabouret de piano. Son col de guipure laissait voir un peu de chair couleur de pistache, et deviner, à travers le linge, tout un jeune ivoire, aux pénombres bistrées.

Sa robe était d'un écossais émeraude, épinard et bleu, comme ses bas, dont laissait beaucoup voir cette attitude qui lui relevait les genoux. Ayant souri à Basilida, elle regarda avec une ingénuité peut-être équivoque, et jusqu'à le gêner, Cérizolles dont les regards ne pouvaient tout à fait démentir qu'il voyait des bas à carreaux, mais fort avant. Peut-être, les aimait-il.

—C'est qu'il prend des airs, expliqua-t-elle, en désignant Vitalis avec son menton pointu, de trouver que je parle mal parce que je lui demande s'il y a beaucoup de cocottes, ces jours-ci, à Ribamourt.

Mme Beaudésyme fit les gros yeux, et personne ne répondit. Sabine haussa un peu les épaules, et reportant sur l'étranger des prunelles si claires, si profondes, si variables, qu'elles faisaient songer à ces fontaines dans le roc, où l'on voit, au fond d'un abîme, des moires bouillonner:

—Dites-le moi, M. de Cérizolles, fit-elle.

—Mon Dieu, Mademoiselle, je ne sais pas. Mais peut-être qu'avec du papier...

—Je vous parle des vraies, qui ont des chapeaux, et qui marchent sur la pointe. Ah, que ça m'amuserait de voir comment vous vous tenez ensemble, quand vous êtes seuls.

—Peuh... fit-il, d'un air de doute.

—Très peu, même, ajouta Vitalis, qui haussa les épaules en déclarant qu'il avait un mot à dire au Père.

—Et moi aussi, dit Mme Beaudésyme: à propos d'un livre.

—C'est donc votre directeur, demanda Guiche.

—Oh, un directeur, répondit Basilida, c'est bien ambitieux. En province, nous nous contentons de confesseurs.

Tous deux s'éloignèrent, laissant Guiche seule avec Cérizolles qui n'en sembla point enchanté, car au contraire des hommes, en général, il ne faisait point profession de pâmer devant ces bêtes et singulières: les petites filles.

—C'est si amusant de se confesser, continua celle-ci inopinément, de leur dire des choses...

Cérizolles, surpris du timbre, et, si l'on peut dire, de la physionomie de sa voix, contempla ce visage si mobile que les moments, les aspects, en étaient insaisissables.

—Je ne vous absoudrais pas sans pénitence, dit-il, peut-être sans discipline. C'est d'ailleurs la principale force des armées.

Un éclair de rancune passa dans les yeux de la jeune fille.

—Et des mamans, dit-elle. Ah tyrannie! Et quand on est délivré des terreurs, des larmes de l'enfance, et des mains maternelles, c'est pour tomber à celles des hommes: les hommes, oui, indulgents entre eux, inexorables pour nous.

—Mais c'est de l'éloquence, interrompit Cérizolles, de sa voix sarcastique.

Guiche était lancée, comme une cavale échappée du paddock. Elle n'écoutait rien.

—En voilà un (du pouce, elle indiquait Vitalis, éloigné près de la notaresse), sous prétexte que nous jouions, enfants, à femme et mari, il se donne déjà les airs de ne rien pardonner.

—Déjà? demanda l'autre.

Sabine devint rouge, et sa joue comme une pomme mûrissante d'un vert ivoire, où commence l'écarlate à poindre.

—Et savez-vous, continua-t-elle, pourquoi il me faisait la tête? Parce que je veux apprendre le violon; parce que je fais le poteau, quand je suis seule avec mes chiens...

—Le poteau?

—Oui, le poteau: tout le monde fait ça. Vous vous tenez sur les mains, les pieds en l'air. Ça fait que vous êtes aveuglé par vos jupes.

—Je comprends, dit Cérizolles. Mes jupes.

—Mais non... Enfin vous comprenez. Et puis il ne veut pas que je me promène seule dans le bois du Moulin. Et puis... Enfin, c'est un tyran. Que ferait-il de plus s'il était...

Le jeune homme ne disait rien.

—S'il était un mari, conclut-elle.

—Les mêmes choses, sans doute; et vous aussi, à part le poteau... Mais ce bois du Moulin, il est donc tabou?

—C'est loin des maisons. Il y passe des chemineaux, des journaliers de la Mine et, je pense, de ces demi-dieux qui avaient les oreilles pointues. L'an passé, on y a fait du mal à une jeune fille, une couturière, qui cherchait des champignons. On lui a... Je ne sais pas ce qu'on lui a fait. Oui, et pris son porte-monnaie.

—Peut-être, en effet, serait-il plus sage de se promener ailleurs.

—C'est si beau, voyez-vous. Il y a un bouquet de chênes, surtout; de très vieux chênes, avec de grandes pierres, qui font carrefour. Et on y est tout seul, tout seul... tout seul d'hommes, je veux dire.

—Comment, tout seul d'hommes, s'informa Cérizolles languissamment. Il y a des lions, peut-être, comme dans la forêt des Ardennes.

Guiche secoua la tête.

—Est-ce que vous croyez à la mythologie, demanda-t-elle?

—Mon Dieu, ça dépend de l'heure.

—Vous riez, mais c'est une chose très vraie, au fond. En plein midi, l'été, quand les champs, les jardins, les bois, sont immobiles de chaleur; et que rien n'est en vie, rien que la source dans les herbes, avec sa voix cachée; ou bien cet oiseau, le martin-pêcheur, qui ressemble à un bijou bleu, lancé sur la rivière,—alors, il y a tant de choses qu'on devine autour de soi. Quelquefois, on dirait qu'il n'y en a qu'une, immense, qui respire et vous absorbe, comme si la terre tout entière n'était qu'une seule et même grosse bête. Alors, pour avoir peur—qui est si bon—on appuie l'oreille contre les vieux arbres, et l'on entend remuer ces espèces de dieux moitié bétail, qui dorment le jour, qui rêvent peut-être derrière l'écorce des chênes, à moins qu'ils ne s'échappent pour courir après les enfants... Comment les appelle-t-on, déjà.

—Voilà. Quand ils portent quelque chose, ce sont des Télamons. On en fait des pieds de table et des consoles. Quand ils ne portent rien... eh bien je suppose que c'est comme dans Malbrouk. On n'a jamais su le nom du quatrième soldat.

—Vous n'êtes jamais sérieux, dit-elle.

—Mais si, mais si. Excepté...

—Et vous êtes méchant, vous aussi.

Elle contemplait d'un air assombri Vitalis qui s'en revenait avec Mme Beaudésyme. Il ne lui parlait pas; et, comme il se tenait tout près d'elle, son pas, tout son corps pour ainsi dire, épousait le rythme de la jeune femme; et, de même qu'on pense, après un concert, entendre ce que l'oreille ne distingue plus, peut être Sabine les devinait-elle pareils à deux instruments qui vibrent encore d'un accord évanoui.

Cependant Basilida, entendant marcher derrière elle, reconnut le Père Nicolle qu'elle n'avait pas eu jusqu'ici le loisir de consulter sur sa lecture, et s'arrêta. C'est un livre, expliqua-t-elle, que lui avait prêté M. Cassoubieilh «avec d'autres bouquins», comme il disait.

—Ils sont tous excellents, j'en suis sûr, dit le Jésuite, sans spécifier davantage.

Il s'agissait du «Traité de la nature et de la grâce», de Malebranche, et qui, jadis, fut mis à l'index sous Clément XII, Pignatelli, et qu'on y avait oublié depuis, sous la poussière sacrée d'une théologie dont les gens du monde sont moins curieux que dans le grand siècle.

—Et d'ailleurs, continua l'ecclésiastique, puisque M. Cassoubieilh le juge édifiant!

—Mais je ne pense pas qu'il l'ait lu.

Le P. Nicolle dissimula mal un sourire:

—Faites ce qu'il fait, conclut-il. Ne faites pas ce qu'il dit.

Ils approchaient du kiosque. Vitalis, qui avait pris l'avance, devant un débat qui lui était obscur, y aidait Mme de Charite à servir le thé. C'est à dire qu'il changeait la pince à sucre de place, ou regardait le soleil à travers une carafe pleine d'un vin couleur de peau d'orange.

—C'est que, reprit Mme Beaudésyme plus bas, j'aurais besoin d'un tonique, en fait de lecture. L'Imitation, c'est tout le contraire. Et puis je ne l'aime plus... à moins que je ne l'aime trop.

—Mme de Chantal a dit quelque chose comme cela, dans une de ses heures d'aridité. Mais, si vous voulez, Madame, je me permettrai de vous prêter un livre ou deux plus substantiels.

Et avec un air de demi-interrogation, il ajouta:

—Sous l'aveu de votre confesseur...