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La Légende des siècles tome I cover

La Légende des siècles tome I

Chapter 61: XIV LE CID HONNÊTE
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About This Book

The collection assembles narrative and lyrical poems that portray humanity across epochs, arranging episodic scenes—mythic origins, medieval legends, religious and historical moments—into a poetic gallery. Each piece offers a concentrated portrait of a century or cultural mood, alternating legendary reconstruction and strict historical fidelity, unified by an overarching idea of human progress and ascent toward light. Imagery mixes human figures with natural and inanimate presences to explore moral, spiritual, and social transformation, while the series functions as both a self-contained volume and the first segment of a larger envisioned cycle.

XIV
LE CID HONNÊTE

Donc, sois tranquille, roi Sanche.
Tu n’as rien à craindre ici.
La vieille âme est toute blanche
Dans le vieux soldat noirci.
Grondant, je te sers encore.
Dieu, m’a donné pour emploi,
Sire, de courber le more
Et de redresser le roi.
Étant durs pour vous, nous sommes
Doux pour le peuple aux abois,
Nous autres les gentilshommes
Des bruyères et des bois.
Personne sur nous ne marche.
Il suffit de oui, de non,
Pour rompre à nos ponts une arche,
A notre chaîne un chaînon.
Loin de vos palais infâmes
Pleins de gens aux vils discours,
La fierté pousse en nos âmes
Comme l’herbe dans nos cours.
Les vieillards ont des licences,
Seigneur, et ce sont nos mœurs
De rudoyer les puissances
Dans nos mauvaises humeurs.
Le Cid est, suivant l’usage,
Droit, sévère et raisonneur
Peut-être n’est-ce point sage,
Mais c’est honnête, seigneur.
Pour avoir ce qu’il désire
Le flatteur baise ton pied.
Nous disons ce qu’il faut, sire,
Et nous faisons ce qui sied.
Nous vivons aux solitudes
Où tout croît dans les sentiers,
Excepté les habitudes
Des valets et des portiers.
Nous fauchons nos foins, nos seigles,
Et nos blés aux flancs des monts;
Nous entendons des cris d’aigles
Et nous nous y conformons.
Nous savons ce que vous faites,
Sire, et, loin de son lever,
De ses gibets, de ses fêtes,
Le prince nous sent rêver.
Nous avons l’absence fière,
Et sommes peu courtisans,
Ayant sur nous la poussière
Des batailles et des ans.
Et c’est pourquoi je te parle
Comme parlait, grave et seul,
A ton aïeul Boson d’Arle
Gil de Bivar mon aïeul.
D’où naît ton inquiétude?
D’où vient que ton œil me suit
Épiant mon attitude
Comme un nuage de nuit?
Craindrais-tu que je te prisse
Un matin dans mon manteau?
Et que j’eusse le caprice
D’une ville ou d’un château?
Roi, la chose qui m’importe
C’est de vivre exempt de fiel;
Non de glisser sous ma porte
Ma main jusqu’à Peñafiel.
Roi, le Cid que l’âge gagne
S’aime mieux, en vérité,
Montagnard dans sa montagne
Que roi dans ta royauté.
Roi, le Cid qu’on amadoue,
Mais que nul n’intimida,
Ne t’a pas donné Cordoue
Pour te prendre Lérida.
Qu’ai-je besoin de Tortose,
De tes tours d’Alcacébé,
Et de ta chambre mieux close
Que la chambre d’un abbé,
Et des filles de la reine,
Et des plis de brocart d’or
De ta robe souveraine
Que porte un corrégidor,
Et de tes palais de marbre?
Moi qui n’ai qu’à me pencher
Pour prendre une mûre à l’arbre
Et de l’eau dans le rocher!