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La Légende des siècles tome I cover

La Légende des siècles tome I

Chapter 92: VI
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About This Book

The collection assembles narrative and lyrical poems that portray humanity across epochs, arranging episodic scenes—mythic origins, medieval legends, religious and historical moments—into a poetic gallery. Each piece offers a concentrated portrait of a century or cultural mood, alternating legendary reconstruction and strict historical fidelity, unified by an overarching idea of human progress and ascent toward light. Imagery mixes human figures with natural and inanimate presences to explore moral, spiritual, and social transformation, while the series functions as both a self-contained volume and the first segment of a larger envisioned cycle.

VI

Le roi Santos parla de sa voix la plus haute:
—«Cid, je viens vous chercher. Nous vous honorons tous.
Vous avez une épine au talon, je vous l’ôte.
Voici pourquoi le roi n’est pas content de vous:
«Votre allure est chez lui si fière et si guerrière,
Que, tout roi qu’est le roi, son altesse a souvent
L’air de vous annoncer quand vous marchez derrière,
Et de vous suivre, ô Cid, quand vous marchez devant.
«Vous regardez fort mal toute la servidumbre.
Cid, vous êtes Bivar, c’est un noble blason;
Mais le roi n’aime pas que quelqu’un fasse une ombre
Plus grande que la sienne au mur de sa maison.
«Don Ruy, chacun se plaint:—Le Cid est dans la nue;
Du sceptre à son épée il déplace l’effroi;
Ce sujet-là se tient trop droit; il diminue
L’utile tremblement qu’on doit avoir du roi.—
«Vous n’êtes qu’à peu près le serviteur d’Alphonse;
Quand le roi brise Arcos, vous sauvez Ordoñez;
Vous retirez l’épée avant qu’elle s’enfonce;
Le roi dit: Frappe! Alors, vous, Cid, vous pardonnez.
«Qui s’arrête en chemin sert à demi son maître;
Jamais d’un vain scrupule un preux ne se troubla;
La moitié d’un ami, c’est la moitié d’un traître;
Et ce n’est pas pour vous, Cid, que je dis cela.
«Enfin, et j’y reviens, vous êtes trop superbe;
Le roi jeta sur vous l’exil comme un rideau;
Rayon d’astre, soyez moins lourd pour lui, brin d’herbe;
Ce qui d’abord est gloire à la fin est fardeau.
«Vous êtes au-dessus de tous, et cela gêne;
Quiconque veut briller vous sent comme un affront,
Tant Valence, Graos, Givrez et Carthagène
Font d’éblouissement autour de votre front.
«Tel mot, qui par moments tombe de vous, fatigue
Son altesse à la cour, à la ville, au Prado;
Le creusement n’est pas moins importun, Rodrigue,
De la goutte d’orgueil que de la goutte d’eau.
«Je ne dis pas ceci pour vous, Cid redoutable.
Vous êtes sans orgueil, étant de bonne foi;
Si j’étais empereur, vous seriez connétable;
Mais seulement tâchez de faire cas du roi.
«Quand vous lui rapportez, vainqueur, quelque province,
Le roi trouve, et ceci de nous tous est compris,
Que jamais un vassal n’a salué son prince,
Cid, avec un respect plus semblable au mépris.
«Votre bouche en parlant sourit avec tristesse;
On sent que le roi peut avoir Burgos, Madrid,
Tuy, Badajoz, Léon, soit; mais que son altesse
N’aura jamais le coin de la lèvre du Cid.
«Le vassal n’a pas droit de dédain sur le maître.
On vous tire d’exil; mais, Cid, écoutez-moi,
Il faut dorénavant qu’il vous convienne d’être
Aussi grand devant Dieu, moins haut devant le roi.
«Pour apaiser l’humeur du roi, fort légitime,
Il suffit désormais que le roi, comme il sied,
Sente qu’en lui parlant vous avez de l’estime.»—
Babieça frappait sa litière du pied,
Les chiens tiraient leur chaîne et grondaient à la porte,
Et le Cid répondit au roi Santos le Roux:
—Sire, il faudrait d’abord que vous fissiez en sorte
Que j’eusse de l’estime en vous parlant à vous.