WeRead Powered by ReaderPub
La Légende des siècles tome IV cover

La Légende des siècles tome IV

Chapter 4: XLVII UN POËTE EST UN MONDE
Open in WeRead

About This Book

The volume assembles a sequence of long lyrical and narrative poems that traverse mythic and historical scenes to reflect on human destiny, war and peace, progress and superstition. It contrasts epic depictions of violence with later visions of peace and poetic renewal, meditates on cosmic phenomena and on the tension between mystery and scientific inquiry, and alternates dramatic tableaux with moral and philosophical commentary. The language mixes grand imagery, moral denunciation, and serene hopes, aiming to chart a moral evolution of humanity through symbolic episodes, vivid metaphors, and variable meters.

XLVII

UN POËTE EST UN MONDE

 

Un poëte est un monde enfermé dans un homme.
Plaute en son crâne obscur sentait fourmiller Rome;
Mélésigène, aveugle et voyant souverain
Dont la nuit obstinée attristait l’œil serein,
Avait en lui Calchas, Hector, Patrocle, Achille;
Prométhée enchaîné remuait dans Eschyle;
Rabelais porte un siècle; et c’est la vérité
Qu’en tout temps les penseurs couronnés de clarté
Les Shakspeares féconds et les vastes Homères,
Tous les poëtes saints, semblables à des mères,
Ont senti dans leurs flancs des hommes tressaillir,
Tous, l’un le roi Priam et l’autre le roi Lear.
Leur fruit croît sous leur front comme au sein de la femme.
Ils vont rêver aux lieux déserts; ils ont dans l’âme
Un éternel azur qui rayonne et qui rit;
Ou bien ils sont troublés, et dans leur sombre esprit
Ils entendent rouler des chars pleins de tonnerres.
Ils marchent effarés, ces grands visionnaires.
Ils ne savent plus rien, tant ils vont devant eux,
Archiloque appuyé sur l’iambe boiteux,
Euripide écoutant Minos, Phèdre et l’inceste.
Molière voit venir à lui le morne Alceste,
Arnolphe avec Agnès, l’aube avec le hibou,
Et la sagesse en pleurs avec le rire fou.
Cervantes pâle et doux cause avec don Quichotte;
A l’oreille de Job Satan masqué chuchote;
Dante sonde l’abîme en sa pensée ouvert;
Horace voit danser les faunes à l’œil vert;
Et Marlow suit des yeux au fond des bois l’émeute
Du noir sabbat fuyant dans l’ombre avec sa meute.
Alors, de cette foule invisible entouré,
Pour la création le poëte est sacré.
L’herbe est pour lui plus molle et la grotte plus douce;
Pan fait plus de silence en marchant sur la mousse;
La nature, voyant son grand enfant distrait,
Veille sur lui; s’il est un piége en la forêt,
La ronce au coin du bois le tire par la manche
Et dit: Ne va pas là! Sous ses pieds la pervenche
Tressaille; dans le nid, dans le buisson mouvant,
Dans la feuille, une voix, vague et mêlée au vent,
Murmure:—C’est Shakspeare et Macbeth!—C’est Molière
Et don Juan!—C’est Dante et Béatrix!—Le lierre
S’écarte, et les halliers, pareils à des griffons,
Retirent leur épine, et les chênes profonds,
Muets, laissent passer sous l’ombre de leurs dômes
Ces grands esprits parlant avec ces grands fantômes.