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La Légende des Siècles

Chapter 16: EVIRADNUS
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About This Book

The collection assembles poems that aim to portray humanity across epochs through a sequence of tableaux, legends, and visionary scenes charting a moral and spiritual ascent from darkness toward light. Its pieces use varied modes—allegory, narrative, lyric, and didactic verse—to juxtapose monumental, often grotesque spectacles of oppression with intimate portrayals of the poor, old, and childlike. Rather than a systematic history, the book strings evocative cameos and mythic episodes into a loose epic panorama, emphasizing stark contrasts, moral intensity, and grand imagery over measured psychological subtlety or exhaustive chronological coverage.

Bivar était, au fond d'un bois sombre, un manoir

Carré, flanqué de tours, fort vieux, et d'aspect noir.

La cour était petite et la porte était laide.

Quand le scheik Jabias, depuis roi de Tolède,

Vint visiter le Cid au retour de Cintra,

Dans l'étroit patio le prince maure entra;

Un homme, qui tenait à la main une étrille,

Pansait une jument attachée à la grille;

Cet homme, dont le scheik ne voyait que le dos,

Venait de déposer à terre des fardeaux,

Un sac d'avoine, une auge, un harnais, une selle;

La bannière arborée au donjon était celle

De don Diègue, ce père étant encor vivant;

L'homme, sans voir le scheik, frottant, brossant, lavant,

Travaillait, tête nue et bras nus, et sa veste

Était d'un cuir farouche, et d'une mode agreste;

Le scheik, sans ébaucher même un buenos dias,

Dit:—Manant, je viens voir le seigneur Ruy Diaz,

Le grand campéador des Castilles.—Et l'homme,

Se retournant, lui dit: C'est moi.

—Quoi! vous qu'on nomme

Le héros, le vaillant, le seigneur des pavois,

S'écria Jabias, c'est vous qu'ainsi je vois!

Quoi! c'est vous qui n'avez qu'à vous mettre en campagne,

Et qu'à dire: Partons! pour donner à l'Espagne,

D'Avis à Gibraltar, d'Algarve à Cadafal,

O grand Cid, le frisson du clairon triomphal,

Et pour faire accourir au-dessus de vos tentes,

Ailes au vent, l'essaim des victoires chantantes!

Lorsque je vous ai vu, seigneur, moi prisonnier,

Vous vainqueur, au palais du roi, l'été dernier,

Vous aviez l'air royal du conquérant de l'Èbre;

Vous teniez à la main la Tizona célèbre;

Votre magnificence emplissait cette cour,

Comme il sied quand on est celui d'où vient le jour;

Cid, vous étiez vraiment un Bivar très superbe;

On eût dans un brasier cueilli des touffes d'herbe,

Seigneur, plus aisément, certes, qu'on n'eût trouvé

Quelqu'un qui devant vous prît le haut du pavé;

Plus d'un richomme avait pour orgueil d'être membre

De votre servidumbre et de votre antichambre;

Le Cid dans sa grandeur allait, venait, parlait,

La faisant boire à tous, comme aux enfants le lait;

D'altiers ducs, tous enflés de faste et de tempête,

Qui, depuis qu'ils avaient le chapeau sur la tête,

D'aucun homme vivant ne s'étaient souciés,

Se levaient, sans savoir pourquoi, quand vous passiez;

Vous vous faisiez servir par tous les gentilshommes;

Le Cid comme une altesse avait ses majordomes;

Lerme était votre archer; Gusman, votre frondeur;

Vos habits étaient faits avec de la splendeur;

Vous si bon, vous aviez la pompe de l'armure;

Votre miel semblait or comme l'orange mûre;

Sans cesse autour de vous vingt coureurs étaient prêts;

Nul n'était au-dessus du Cid, et nul auprès;

Personne, eût-il été de la royale estrade,

Prince, infant, n'eût osé vous dire: Camarade!

Vous éclatiez, avec des rayons jusqu'aux cieux,

Dans une préséance éblouissante aux yeux;

Vous marchiez entouré d'un ordre de bataille;

Aucun sommet n'était trop haut pour votre taille,

Et vous étiez un fils d'une telle fierté

Que les aigles volaient tous de votre côté.

Vous regardiez ainsi que néants et fumées

Tout ce qui n'était pas commandement d'armées,

Et vous ne consentiez qu'au nom de général;

Cid était le baron suprême et magistral;

Vous dominiez tout, grand, sans chef, sans joug, sans digue,

Absolu, lance au poing, panache au front.

Rodrigue

Répondit:—Je n'étais alors que chez le roi.

Et le scheik s'écria:—Mais, Cid, aujourd'hui, quoi,

Que s'est-il donc passé? quel est cet équipage?

J'arrive, et je vous trouve en veste, comme un page,

Dehors, bras nus, nu-tête, et si petit garçon

Que vous avez en main l'auge et le caveçon!

Et faisant ce qu'il sied aux écuyers de faire!

—Scheik, dit le Cid, je suis maintenant chez mon père.

EVIRADNUS

I

DÉPART DE L'AVENTURIER POUR L'AVENTURE

Qu'est-ce que Sigismond et Ladislas ont dit?

Je ne sais si la roche ou l'arbre l'entendit;

Mais, quand ils ont tout bas parlé dans la broussaille,

L'arbre a fait un long bruit de taillis qui tressaille,

Comme si quelque bête en passant l'eût troublé,

Et l'ombre du rocher ténébreux a semblé

Plus noire, et l'on dirait qu'un morceau de cette ombre

A pris forme et s'en est allé dans le bois sombre,

Et maintenant on voit comme un spectre marchant

Là-bas dans la clarté sinistre du couchant.

Ce n'est pas une bête en son gîte éveillée,

Ce n'est pas un fantôme éclos sous la feuillée,

Ce n'est pas un morceau de l'ombre du rocher

Qu'on voit là-bas au fond des clairières marcher;

C'est un vivant qui n'est ni stryge ni lémure;

Celui qui marche là, couvert d'une âpre armure,

C'est le grand chevalier d'Alsace, Éviradnus.

Ces hommes qui parlaient, il les a reconnus;

Comme il se reposait dans le hallier, ces bouches

Ont passé, murmurant des paroles farouches,

Et jusqu'à son oreille un mot est arrivé;

Et c'est pourquoi ce juste et ce preux s'est levé.

Il connaît ce pays qu'il parcourut naguère.

Il rejoint l'écuyer Gaselin, page de guerre,

Qui l'attend dans l'auberge, au plus profond du val,

Où tout à l'heure il vient de laisser son cheval

Pour qu'en hâte on lui donne à boire, et qu'on le ferre.

Il dit au forgeron:—Faites vite. Une affaire

M'appelle.—Il monte en selle et part.

II

ÉVIRADNUS

Éviradnus,

Vieux, commence à sentir le poids des ans chenus;

Mais c'est toujours celui qu'entre tous on renomme,

Le preux que nul n'a vu de son sang économe;

Chasseur du crime, il est nuit et jour à l'affût;

De sa vie il n'a fait d'action qui ne fût

Sainte, blanche et loyale, et la grande pucelle,

L'épée, en sa main pure et sans tache étincelle.

C'est le Samson chrétien, qui, survenant à point,

N'ayant pour enfoncer la porte que son poing,

Entra, pour la sauver, dans Sickingen en flamme;

Qui, s'indignant de voir honorer un infâme,

Fit, sous son dur talon, un tas d'arceaux rompus

Du monument bâti pour l'affreux duc Lupus,

Arracha la statue, et porta la colonne

Du munster de Strasbourg au pont de Wasselonne,

Et là, fier, la jeta dans les étangs profonds;

On vante Éviradnus d'Altorf à Chaux-de-Fonds;

Quand il songe et s'accoude, on dirait Charlemagne;

Rôdant, tout hérissé, du bois à la montagne,

Velu, fauve, il a l'air d'un loup qui serait bon;

Il a sept pieds de haut comme Jean de Bourbon;

Tout entier au devoir qu'en sa pensée il couve,

Il ne se plaint de rien, mais seulement il trouve

Que les hommes sont bas et que les lits sont courts;

Il écoute partout si l'on crie au secours;

Quand les rois courbent trop le peuple, il le redresse

Avec une intrépide et superbe tendresse;

Il défendit Alix comme Diègue Urraca;

Il est le fort, ami du faible; il attaqua

Dans leurs antres les rois du Rhin, et dans leurs bauges

Les barons effrayants et difformes des Vosges;

De tout peuple orphelin il se faisait l'aïeul;

Il mit en liberté les villes; il vint seul

De Hugo Tête-d'Aigle affronter la caverne;

Bon, terrible, il brisa le carcan de Saverne,

La ceinture de fer de Schelestadt l'anneau

De Colmar et la chaîne au pied de Haguenau

Tel fut Éviradnus. Dans l'horrible balance

Où les princes jetaient le dol, la violence,

L'iniquité, l'horreur, le mal, le sang, le feu,

Sa grande épée était le contre-poids de Dieu.

Il est toujours en marche, attendu qu'on moleste

Bien des infortunés sous voûte céleste,

Et qu'on voit dans la nuit bien des mains supplier;

Sa lance n'aime pas moisir au râtelier;

Sa hache de bataille aisément se décroche;

Malheur à l'action mauvaise qui s'approche

Trop pres d'Éviradnus, le champion d'acier!

La mort tombe de lui comme l'eau du glacier.

Il est héros; il a pour cousine la race

Des Amadis de France et des Pyrrhus de Thrace.

Il rit des ans. Cet homme, à qui le monde entier

N'eût pas fait dire Grâce! et demander quartier,

Ira-t-il pas crier au temps: Miséricorde!

Il s'est, comme Baudoin, ceint les reins d'une corde;

Tout vieux qu'il est, il est de la grande tribu;

Le moins fier des oiseaux n'est pas l'aigle barbu.

Qu'importe l'âge? il lutte. Il vient de Palestine,

Il n'est point las. Les ans s'acharnent; il s'obstine.

III

DANS LA FORÊT

Quelqu'un qui s'y serait perdu ce soir verrait

Quelque chose d'étrange au fond de la forêt;

C'est une grande salle éclairée et déserte.

Où? Dans l'ancien manoir de Corbus.

L'herbe verte,

Le lierre, le chiendent, l'églantier sauvageon,

Font, depuis trois cents ans, l'assaut de ce donjon;

Le burg, sous cette abjecte et rampante escalade,

Meurt, comme sous la lèpre un sanglier malade;

Il tombe; les fossés s'emplissent des créneaux;

La ronce, ce serpent, tord sur lui ses anneaux;

Le moineau franc, sans même entendre ses murmures,

Sur ses vieux pierriers morts vient becqueter les mûres;

L'épine sur son deuil prospère insolemment;

Mais, l'hiver, il se venge; alors, le burg dormant

S'éveille, et, quand il pleut pendant des nuits entières,

Quand l'eau glisse des toits et s'engouffre aux gouttières,

Il rend grâce à l'ondée, aux vents, et, content d'eux,

Profite, pour cracher sur le lierre hideux

Des bouches de granit de ses quatre gargouilles.

Le burg est aux lichens comme le glaive aux rouilles;

Hélas! et Corbus, triste, agonise. Pourtant

L'hiver lui plaît; l'hiver, sauvage combattant,

Il se refait, avec les convulsions sombres

Des nuages hagards croulant sur ses décombres,

Avec l'éclair qui frappe et fuit comme un larron,

Avec des souffles noirs qui sonnent du clairon,

Une sorte de vie effrayante, à sa taille:

La tempête est la soeur fauve de la bataille;

Et le puissant donjon, féroce, échevelé,

Dit: Me voilà! sitôt que la bise a sifflé;

Il rit quand l'équinoxe irrité le querelle

Sinistrement, avec son haleine de grêle;

Il est joyeux, ce burg, soldat encore debout,

Quand, jappant comme un chien poursuivi par un loup,

Novembre, dans la brume errant de roche en roche,

Répond au hurlement de janvier qui s'approche.

Le donjon crie: En guerre! ô tourmente, es-tu là?

Il craint peu l'ouragan, lui qui vit Attila.

Oh! les lugubres nuits! Combats dans la bruine;

La nuée attaquant, farouche, la ruine!

Un ruissellement vaste, affreux, torrentiel,

Descend des profondeurs furieuses du ciel;

Le burg brave la nue; on entend les gorgones

Aboyer aux huit coins de ses tours octogones;

Tous les monstres sculptés sur l'édifice épars

Grondent, et les lions de pierre des remparts

Mordent la brume, l'air et l'onde, et les tarasques

Battent de l'aile au souffle horrible des bourrasques;

L'âpre averse en fuyant vomit sur les griffons;

Et, sous la pluie entrant par les trous des plafonds,

Les guivres, les dragons, les méduses, les drées,

Grincent des dents au fond des chambres effondrées;

Le château de granit, pareil au preux de fer,

Lutte toute la nuit, résiste tout l'hiver;

En vain le ciel s'essouffle, en vain janvier se rue;

En vain tous les passants de cette sombre rue

Qu'on nomme l'infini, l'ombre et l'immensité,

Le tourbillon, d'un fouet invisible hâté,

Le tonnerre, la trombe où le typhon se dresse,

S'acharnent sur la fière et haute forteresse;

L'orage la secoue en vain comme un fruit mûr;

Les vents perdent leur peine à guerroyer ce mur,

Le föhn bruyant s'y lasse, et sur cette cuirasse

L'aquilon s'époumone et l'autan se harasse,

Et tous ces noirs chevaux de l'air sortent fourbus

De leur bataille avec le donjon de Corbus.

Aussi, malgré la ronce et le chardon et l'herbe,

Le vieux burg est resté triomphal et superbe;

Il est comme un pontife au coeur du bois profond,

Sa tour lui met trois rangs de créneaux sur le front;

Le soir, sa silhouette immense se découpe;

Il a pour trône un roc, haute et sublime croupe;

Et, par les quatre coins, sud, nord, couchant, levant,

Quatre monts, Crobius, Bléda, géants du vent,

Aptar où croît le pin, Toxis que verdit l'orme,

Soutiennent au-dessus de sa tiare énorme

Les nuages, ce dais livide de la nuit.

Le pâtre a peur, et croit que cette tour le suit;

Les superstitions ont fait Corbus terrible;

On dit que l'Archer Noir a pris ce burg pour cible,

Et que sa cave est l'antre où dort le Grand Dormant;

Car les gens des hameaux tremblent facilement,

Les légendes toujours mêlent quelque fantôme

A l'obscure vapeur qui sort des toits de chaume,

L'âtre enfante le rêve, et l'on voit ondoyer

L'effroi dans la fumée errante du foyer.

Aussi, le paysan rend grâce à sa roture

Qui le dispense, lui, d'audace et d'aventure,

Et lui permet de fuir ce burg de la forêt

Qu'un preux, par point d'honneur belliqueux, chercherait.

Corbus voit rarement au loin passer un homme.

Seulement, tous les quinze ou vingt ans, l'économe

Et l'huissier du palais, avec des cuisiniers

Portant tout un festin dans de larges paniers,

Viennent, font des apprêts mystérieux, et partent;

Et, le soir, à travers des branches qui s'écartent,

On voit de la lumière au fond du burg noirci,

Et nul n'ose approcher. Et pourquoi? Le voici.

IV

LA COUTUME DE L'USAGE

C'est l'usage, à la mort du marquis de Lusace,

Que l'héritier du trône, en qui revit la race,

Avant de revêtir les royaux attributs,

Aille, une nuit, souper dans la tour de Corbus;

C'est de ce noir souper qu'il sort prince et margrave;

La marquise n'est bonne et le marquis n'est brave

Que s'ils ont respiré les funèbres parfums

Des siècles dans ce nid des vieux maîtres défunts.

Les marquis de Lusace ont une haute tige,

Et leur source est profonde à donner le vertige;

Ils ont pour père Antée, ancêtre d'Attila;

De ce vaincu d'Alcide une race coula;

C'est la race autrefois Payenne, puis chrétienne,

De Lechus, de Platon, d'Othon, d'Ursus, d'Étienne,

Et de tous ces seigneurs des rocs et des forêts

Bordant l'Europe au nord, flot d'abord, digue après.

Corbus est double; il est burg au bois, ville en plaine.

Du temps où l'on montait sur la tour châtelaine,

On voyait, au delà des pins et des rochers,

Sa ville perçant l'ombre au loin de ses clochers;

Cette ville a des murs; pourtant ce n'est pas d'elle

Que relève l'antique et noble citadelle;

Fière, elle s'appartient; quelquefois un château

Est l'égal d'une ville; en Toscane, Prato,

Barletta dans la Pouille, et Crême en Lombardie,

Valent une cité, même forte et hardie;

Corbus est de ce rang. Sur ses rudes parois

Ce burg a le reflet de tous les anciens rois;

Tous leurs évènements, toutes leurs funérailles,

Ont, chantant ou pleurant, traversé ses murailles,

Tous s'y sont mariés, la plupart y sont nés;

C'est là que flamboyaient ces barons couronnés;

Corbus est le berceau de la royauté scythe.

Or, le nouveau marquis doit faire une visite

A l'histoire qu'il va continuer. La loi

Veut qu'il soit seul pendant la nuit qui le fait roi.

Au seuil de la forêt, un clerc lui donne à boire

Un vin mystérieux versé dans un ciboire,

Qui doit, le soir venu, l'endormir jusqu'au jour;

Puis on le laisse, il part et monte dans la tour;

Il trouve dans la salle une table dressée;

Il soupe et dort; et l'ombre envoie à sa pensée

Tous les spectres des rois depuis le duc Bela:

Nul n'oserait entrer au burg cette nuit-là;

Le lendemain, on vient en foule, on le délivre;

Et, plein des visions du sommeil, encore ivre

De tous ces grands aïeux qui lui sont apparus,

On le mène à l'église où dort Borivorus;

L'évêque lui bénit la bouche et la paupière,

Et met dans ses deux mains les deux haches de pierre

Dont Attila frappait juste comme la mort,

D'un bras sur le midi, de l'autre sur le nord.

Ce jour-là, sur les tours de la ville, on arbore

Le menaçant drapeau du marquis Swantibore

Qui lia dans les bois et fit manger aux loups

Sa femme et le taureau dont il était jaloux.

Même quand l'héritier du trône est une femme,

Le souper de la tour de Corbus la réclame;

C'est la loi; seulement, la pauvre femme a peur.

V

LA MARQUISE MAHAUD

La nièce du dernier marquis, Jean le Frappeur,

Mahaud, est aujourd'hui marquise de Lusace.

Dame, elle a la couronne, et, femme, elle a la grâce.

Une reine n'est pas reine sans la beauté.

C'est peu que le royaume, il faut la royauté.

Dieu dans son harmonie également emploie

Le cèdre qui résiste et le roseau qui ploie,

Et, certes, il est bon qu'une femme parfois

Ait dans sa main les moeurs, les esprits et les lois,

Succède au maître altier, sourie au peuple, et mène,

En lui parlant tout bas, la sombre troupe humaine;

Mais la douce Mahaud, dans ces temps de malheur,

Tient trop le sceptre, hélas! comme on tient une fleur;

Elle est gaie, étourdie, imprudente et peureuse.

Toute une Europe obscure autour d'elle se creuse;

Et, quoiqu'elle ait vingt ans, on a beau la prier,

Elle n'a pas encor voulu se marier.

Il est temps cependant qu'un bras viril l'appuie;

Comme l'arc-en-ciel rit entre l'ombre et la pluie,

Comme la biche joue entre le tigre et l'ours,

Elle a, la pauvre belle aux purs et chastes jours,

Deux noirs voisins qui font une noire besogne,

L'empereur d'Allemagne et le roi de Pologne.

VI

LES DEUX VOISINS

Toute la différence entre ce sombre roi

Et ce sombre empereur, sans foi, sans Dieu, sans loi,

C'est que l'un est la griffe et que l'autre est la serre;

Tous deux vont à la messe et disent leur rosaire,

Ils n'en passent pas moins pour avoir fait tous deux

Dans l'enfer un traité d'alliance hideux;

On va même jusqu'à chuchoter à voix basse,

Dans la foule où la peur d'en haut tombe et s'amasse,

L'affreux texte d'un pacte entre eux et le pouvoir

Qui s'agite sous l'homme au fond du monde noir;

Quoique l'un soit la haine et l'autre la vengeance,

Ils vivent côte à côte en bonne intelligence;

Tous les peuples qu'on voit saigner à l'horizon

Sortent de leur tenaille et sont de leur façon;

Leurs deux figures sont lugubrement grandies

Par de rouges reflets de sacs et d'incendies;

D'ailleurs, comme David, suivant l'usage ancien,

L'un est poëte, et l'autre est bon musicien;

Et, les déclarant dieux, la renommée allie

Leurs noms dans les sonnets qui viennent d'Italie.

L'antique hiérarchie a l'air mise en oubli,

Car, suivant le vieil ordre en Europe établi,

L'empereur d'Allemagne est duc, le roi de France

Marquis; les autres rois ont peu de différence;

Ils sont barons autour de Rome, leur pilier,

Et le roi de Pologne est simple chevalier;

Mais dans ce siècle on voit l'exception unique

Du roi sarmate égal au césar germanique.

Chacun s'est fait sa part; l'Allemand n'a qu'un soin,

Il prend tous les pays de terre ferme au loin;

Le Polonais, ayant le rivage baltique,

Veut des ports, il a pris toute la mer Celtique,

Sur tous les flots du nord il pousse ses dromons,

L'Islande voit passer ses navires démons;

L'Allemand brûle Anvers et conquiert les deux Prusses,

Le Polonais secourt Spotocus, duc des Russes,

Comme un plus grand boucher en aide un plus petit;

Le roi prend, l'empereur pille, usurpe, investit;

L'empereur fait la guerre à l'ordre teutonique,

Le roi sur le Jutland pose son pied cynique;

Mais, qu'ils brisent le faible ou qu'ils trompent le fort,

Quoi qu'ils fassent, ils ont pour loi d'être d'accord;

Des geysers du pôle aux cités transalpines,

Leurs ongles monstrueux, crispés sur des rapines,

Égratignent le pâle et triste continent.

Et tout leur réussit. Chacun d'eux, rayonnant,

Mène à fin tous ses plans lâches ou téméraires,

Et règne; et, sous Satan paternel, ils sont frères;

Ils s'aiment; l'un est fourbe et l'autre est déloyal,

Ils sont les deux bandits du grand chemin royal.

O les noirs conquérants! et quelle oeuvre éphémère!

L'ambition, branlant ses têtes de chimère,

Sous leur crâne brumeux, fétide et sans clarté,

Nourrit la pourriture et la stérilité;

Ce qu'ils font est néant et cendre; une hydre allaite,

Dans leur âme nocturne et profonde, un squelette.

Le Polonais sournois, l'Allemand hasardeux,

Remarquent qu'à cette heure une femme est près d'eux;

Tous deux guettent Mahaud. Et naguère avec rage,

De sa bouche qu'empourpre une lueur d'orage

Et d'où sortent des mots pleins d'ombre et teints de sang,

L'empereur a jeté cet éclair menaçant:

—L'empire est las d'avoir au dos cette besace

Qu'on appelle la haute et la basse Lusace,

Et dont la pesanteur, qui nous met sur les dents,

S'accroît quand par hasard une femme est dedans.—

Le Polonais se tait, épie et patiente.

Ce sont deux grands dangers; mais cette insouciante

Sourit, gazouille et danse, aime les doux propos,

Se fait bénir du pauvre et réduit les impôts;

Elle est vive, coquette, aimable et bijoutière;

Elle est femme toujours; dans sa couronne altière,

Elle choisit la perle, elle a peur du fleuron;

Car le fleuron tranchant, c'est l'homme et le baron.

Elle a des tribunaux d'amour qu'elle préside;

Aux copistes d'Homère elle paye un subside;

Elle a tout récemment accueilli dans sa cour

Deux hommes, un luthier avec un troubadour,

Dont on ignore tout, le nom, le rang, la race,

Mais qui, conteurs charmants, le soir, sur la terrasse,

A l'heure où les vitraux aux brises sont ouverts,

Lui font de la musique et lui disent des vers.

Or, en juin, la Lusace, en août, les Moraves,

Font la fête du trône et sacrent leurs margraves:

C'est aujourd'hui le jour du burg mystérieux;

Mahaud viendra ce soir souper chez ses aïeux.

Qu'est-ce que tout cela fait à l'herbe des plaines,

Aux oiseaux, à la fleur, au nuage, aux fontaines?

Qu'est-ce que tout cela fait aux arbres des bois,

Que le peuple ait des jougs et que l'homme ait des rois?

L'eau coule, le vent passe, et murmure: Qu'importe?

VII

LA SALLE À MANGER

La salle est gigantesque; elle n'a qu'une porte;

Le mur fuit dans la brume et semble illimité;

En face de la porte, à l'autre extrémité,

Brille, étrange et splendide, une table adossée

Au fond de ce livide et froid rez-de-chaussée;

La salle a pour plafond les charpentes du toit;

Cette table n'attend qu'un convive; on n'y voit

Qu'un fauteuil, sous un dais qui pend aux poutres noires;

Les anciens temps ont peint sur le mur leurs histoires,

Le fier combat du roi des Vendes Thassilo

Contre Nemrod sur terre et Neptune sur l'eau,

Le fleuve Rhin trahi par la rivière Meuse,

Et, groupes blêmissants sur la paroi brumeuse,

Odin, le loup Fenris et le serpent Asgar;

Et toute la lumière éclairant ce hangar,

Qui semble d'un dragon avoir été l'étable,

Vient d'un flambeau sinistre allumé sur la table;

C'est le grand chandelier aux sept branches de fer

Que l'archange Attila rapporta de l'enfer

Après qu'il eut vaincu le Mammon, et sept âmes

Furent du noir flambeau les sept premières flammes.

Toute la salle semble un grand linéament

D'abîme, modelé dans l'ombre vaguement;

Au fond, la table éclate avec la brusquerie

De la clarté heurtant des blocs d'orfèvrerie;

De beaux faisans tués par les traîtres faucons,

Des viandes froides, force aiguières et flacons

Chargent la table où s'offre une opulente agape.

Les plats bordés de fleurs sont en vermeil; la nappe

Vient de Frise, pays célèbre par ses draps;

Et, pour les fruits, brugnons, fraises, pommes, cédrats,

Les pâtres de la Murg ont sculpté les sébiles

Ces orfèvres du bois sont des rustres habiles

Qui font sur une écuelle ondoyer des jardins

Et des monts où l'on voit fuir des chasses aux daims;

Sur une vasque d'or aux anses florentines,

Des Actéons cornus et chaussés de bottines

Luttent, l'épée au poing, contre des lévriers;

Des branches de glaïeuls et de genévriers,

Des roses, des bouquets d'anis, une jonchée

De sauge tout en fleur nouvellement fauchée,

Couvrent d'un frais parfum de printemps répandu

Un tapis d'Ispahan sous la table étendu.

Dehors, c'est la ruine et c'est la solitude.

On entend, dans sa rauque et vaste inquiétude,

Passer sur le hallier par l'été rajeuni

Le vent, onde de l'ombre et flot de l'infini.

On a remis partout des vitres aux verrières

Qu'ébranle la rafale arrivant des clairières;

L'étrange dans ce lieu ténébreux et rêvant,

Ce serait que celui qu'on attend fût vivant;

Aux lueurs du sept-bras, qui fait flamboyer presque

Les vagues yeux épars sur la lugubre fresque,

On voit le long des murs, par place, un escabeau,

Quelque long coffre obscur à meubler le tombeau,

Et des buffets chargés de cuivre et de faïence;

Et la porte, effrayante et sombre confiance,

Est formidablement ouverte sur la nuit.

Rien ne parle en ce lieu d'où tout homme s'enfuit.

La terreur, dans les coins accroupie, attend l'hôte.

Cette salle à manger de titans est si haute,

Qu'en égarant, de poutre en poutre, son regard

Aux étages confus de ce plafond hagard,

On est presque étonné de n'y pas voir d'étoiles.

L'araignée est géante en ces hideuses toiles

Flottant, là-haut, parmi les madriers profonds

Que mordent aux deux bouts les gueules des griffons.

La lumière a l'air noire et la salle a l'air morte.

La nuit retient son souffle. On dirait que la porte

A peur de remuer tout haut ses deux battants.

VIII

CE QU'ON Y VOIT ENCORE

Mais ce que cette salle, antre obscur des vieux temps,

A de plus sépulcral et de plus redoutable,

Ce n'est pas le flambeau, ni le dais, ni la table;

C'est, le long de deux rangs d'arches et de piliers,

Deux files de chevaux avec leurs chevaliers.

Chacun à son pilier s'adosse et tient sa lance;

L'arme droite, ils se font vis-à-vis en silence;

Les chanfreins sont lacés; les harnais sont bouclés;

Les chatons des cuissards sont barrés de leurs clés;

Les trousseaux de poignards sur l'arçon se répandent;

Jusqu'aux pieds des chevaux les caparaçons pendent;

Les cuirs sont agrafés; les ardillons d'airain

Attachent l'éperon, serrent le gorgerin;

La grande épée à mains brille au croc de la selle;

La hache est sur le dos, la dague est sous l'aisselle;

Les genouillères ont leur boutoir meurtrier,

Les mains pressent la bride et les pieds l'étrier;

Ils sont prêts; chaque heaume est masqué de son crible;

Tous se taisent; pas un ne bouge; c'est terrible.

Les chevaux monstrueux ont la corne au frontail;

Si Satan est berger, c'est là son noir bétail.

Pour en voir de pareils dans l'ombre, il faut qu'on dorme;

Ils sont comme engloutis sous la housse difforme;

Les cavaliers sont froids, calmes, graves, armés,

Effroyables; les poings lugubrement fermés;

Si l'enfer tout à coup ouvrait ces mains fantômes.

On verrait quelque lettre affreuse dans leurs paumes.

De la brume du lieu leur stature s'accroît.

Autour d'eux l'ombre a peur et les piliers ont froid.

O nuit, qu'est-ce que c'est que ces guerriers livides?

Chevaux et chevaliers sont des armures vides,

Mais debout. Ils ont tous encor le geste fier,

L'air fauve, et, quoique étant de l'ombre, ils sont du fer.

Sont-ce des larves? Non; et sont-ce des statues?

Non. C'est de la chimère et de l'horreur, vêtues

D'airain, et, des bas-fonds de ce monde puni,

Faisant une menace obscure à l'infini;

Devant cette impassible et morne chevauchée,

L'âme tremble et se sent des spectres approchée,

Comme si l'on voyait la halte des marcheurs

Mystérieux que l'aube efface en ses blancheurs.

Si quelqu'un, à cette heure, osait franchir la porte,

A voir se regarder ces masques de la sorte,

Il croirait que la mort, à de certains moments,

Rhabillant l'homme, ouvrant les sépulcres dormants,

Ordonne, hors du temps, de l'espace et du nombre,

Des confrontations de fantômes dans l'ombre.

Les linceuls ne sont pas plus noirs que ces armets;

Les tombeaux, quoique sourds et voilés pour jamais,

Ne sont pas plus glacés que ces brassards; les bières

N'ont pas leurs ais hideux mieux joints que ces jambières;

Le casque semble un crâne, et, de squames couverts,

Les doigts des gantelets luisent comme des vers;

Ces robes de combat ont des plis de suaires;

Ces pieds pétrifiés siéraient aux ossuaires;

Ces piques ont des bois lourds et vertigineux

Où des têtes de mort s'ébauchent dans les noeuds.

Ils sont tous arrogants sur la selle, et leurs bustes

Achèvent les poitrails des destriers robustes;

Les mailles sur leurs flancs croisent leurs durs tricots;

Le mortier des marquis près des tortils ducaux

Rayonne, et sur l'écu, le casque et la rondache,

La perle triple alterne avec les feuilles d'ache;

La chemise de guerre et le manteau de roi

Sont si larges qu'ils vont du maître au palefroi;

Les plus anciens harnais remontent jusqu'à Rome;

L'armure du cheval sous l'armure de l'homme

Vit d'une vie horrible, et guerrier et coursier

Ne font qu'une seule hydre aux écailles d'acier.

L'histoire est là; ce sont toutes les panoplies

Par qui furent jadis tant d'oeuvres accomplies;

Chacune, avec son timbre en forme de delta,

Semble la vision du chef qui la porta;

Là sont des ducs sanglants et les marquis sauvages

Qui portaient pour pennons au milieu des ravages

Des saints dorés et peints sur des peaux de poissons.

Voici Geth, qui criait aux Slaves: Avançons!

Mundiaque, Ottocar, Platon, Ladislas Cunne,

Welf, dont l'écu portait: 'Ma peur se nomme Aucune.'

Zultan, Nazamystus, Othon le Chassieux;

Depuis Spignus jusqu'à Spartibor aux trois yeux,

Toute la dynastie effrayante d'Antée

Semble là sur le bord des siècles arrêtée.

Que font-ils là, debout et droits? Qu'attendent-ils?

L'aveuglement remplit l'armet aux durs sourcils.

L'arbre est là sans la sève et le héros sans l'âme;

Où l'on voit des yeux d'ombre on vit des yeux de flamme;

La visière aux trous ronds sert de masque au néant;

Le vide s'est fait spectre et rien s'est fait géant;

Et chacun de ces hauts cavaliers est l'écorce

De l'orgueil, du défi, du meurtre et de la force;

Le sépulcre glacé les tient; la rouille mord

Ces grands casques épris d'aventure et de mort,

Que baisait leur maîtresse auguste, la bannière;

Pas un brassard ne peut remuer sa charnière;

Les voilà tous muets, eux qui rugissaient tous,

Et, grondant et grinçant, rendaient les clairons fous;

Le heaume affreux n'a plus de cri dans ses gencives;

Ces armures, jadis fauves et convulsives,

Ces hauberts, autrefois pleins d'un souffle irrité,

Sont venus s'échouer dans l'immobilité,

Regarder devant eux l'ombre qui se prolonge,

Et prendre dans la nuit la figure du songe.

Ces deux files, qui vont depuis le morne seuil

Jusqu'au fond où l'on voit la table et le fauteuil,

Laissent entre leurs fronts une ruelle étroite;

Les marquis sont à gauche et les ducs sont à droite;

Jusqu'au jour où le toit que Spignus crénela,

Chargé d'ans, croulera sur leur tête, ils sont là,

Inégaux face à face, et pareils côte à côte.

En dehors des deux rangs, en avant, tête haute,

Comme pour commander le funèbre escadron

Qu'éveillera le bruit du suprême clairon,

Les vieux sculpteurs ont mis un cavalier de pierre,

Charlemagne, ce roi qui de toute la terre

Fit une table ronde à douze chevaliers.

Les cimiers surprenants, tragiques, singuliers,

Cauchemars entrevus dans le sommeil sans bornes,

Sirènes aux seins nus, mélusines, licornes,

Farouches bois de cerfs, aspics, alérions,

Sur la rigidité des pâles morions,

Semblent une forêt de monstres qui végète;

L'un penche en avant, l'autre en arrière se jette;

Tous ces êtres, dragons, cerbères orageux,

Que le bronze et le rêve ont créés dans leurs jeux,

Lions volants, serpents ailés, guivres palmées,

Faits pour l'effarement des livides armées,

Espèces de démons composés de terreur,

Qui sur le heaume altier des barons en fureur

Hurlaient, accompagnant la bannière géante,

Sur les cimiers glacés songent, gueule béante,

Comme s'ils s'ennuyaient, trouvant les siècles longs;

Et, regrettant les morts saignant sous les talons,

Les trompettes, la poudre immense, la bataille,

Le carnage, on dirait que l'Épouvante bâille.

Le métal fait reluire, en reflets durs et froids,

Sa grande larme au mufle obscur des palefrois;

De ces spectres pensifs l'odeur des temps s'exhale;

Leur ombre est formidable au plafond de la salle;

Aux lueurs du flambeau frissonnant, au-dessus

Des blêmes cavaliers vaguement aperçus,

Elle remue et croît dans les ténébreux faîtes;

Et la double rangée horrible de ces têtes

Fait, dans l'énormité des vieux combles fuyants,

De grands nuages noirs aux profils effrayants.

Et tout est fixe, et pas un coursier ne se cabre

Dans cette légion de la guerre macabre;

Oh! ces hommes masqués sur ces chevaux voilés,

Chose affreuse!

A la brume éternelle mêlés,

Ayant chez les vivants fini leur tâche austère,

Muets, ils sont tournés du côté du mystère;

Ces sphinx ont l'air, au seuil du gouffre où rien ne luit,

De regarder l'énigme en face dans la nuit,

Comme si, prêts à faire, entre les bleus pilastres,

Sous leurs sabots d'acier étinceler les astres,

Voulant pour cirque l'ombre, ils provoquaient d'en bas,

Peur on ne sait quels fiers et funèbres combats,

Dans le champ sombre où n'ose aborder la pensée,

La sinistre visière au fond des cieux baissée.

IX

BRUIT QUE FAIT LE PLANCHER

C'est là qu'Éviradnus entre; Gasclin le suit.

Le mur d'enceinte étant presque partout détruit,

Cette porte, ancien seuil des marquis patriarches

Qu'au-dessus de la cour exhaussent quelques marches,

Domine l'horizon, et toute la forêt

Autour de son perron comme un gouffre apparaît.

L'épaisseur du vieux roc de Corbus est propice

A cacher plus d'un sourd et sanglant précipice;

Tout le burg, et la salle elle-même, dit-on,

Sont bâtis sur des puits faits par le duc Platon;

Le plancher sonne; on sent au-dessous des abîmes.

—Page, dit ce chercheur d'aventures sublimes,

Viens. Tu vois mieux que moi, qui n'ai plus de bons yeux,

Car la lumière est femme et se refuse aux vieux;

Bah! voit toujours assez qui regarde en arrière.

On découvre d'ici la route et la clairière;

Garçon, vois-tu là-bas venir quelqu'un?—Gasclin

Se penche hors du seuil; la lune est dans son plein,

D'une blanche lueur la clairière est baignée.

—Une femme à cheval. Elle est accompagnée.

—De qui? Gasclin répond:—Seigneur, j'entends les voix

De deux hommes parlant et riant, et je vois

Trois ombres de chevaux qui passent sur la route.

—Bien, dit Éviradnus. Ce sont eux. Page, écoute.

Tu vas partir d'ici. Prends un autre chemin.

Va-t'en sans être vu. Tu reviendras demain

Avec nos deux chevaux, frais, en bon équipage,

Au point du jour. C'est dit. Laisse-moi seul.—Le page,

Regardant son bon maître avec des yeux de fils,

Dit:—Si je demeurais? Ils sont deux.—Je suffis.

Va.

X

ÉVIRADNUS IMMOBILE

Le héros est seul sous ces grands murs sévères.

Il s'approche un moment de la table où les verres

Et les hanaps, dorés et peints, petits et grands,

Sont étagés, divers pour les vins différents;

Il a soif; les flacons tentent sa lèvre avide;

Mais la goutte qui reste au fond d'un verre vide

Trahirait que quelqu'un dans la salle est vivant;

Il va droit aux chevaux. Il s'arrête devant

Celui qui le plus près de la table étincelle,

Il prend le cavalier et l'arrache à la selle;

La panoplie en vain lui jette un pâle éclair,

Il saisit corps à corps le fantôme de fer,

Et l'emporte au plus noir de la salle; et, pliée

Dans la cendre et la nuit, l'armure humiliée

Reste adossée au mur comme un héros vaincu;

Éviradnus lui prend sa lance et son écu,

Monte en selle à sa place, et le voilà statue.

Pareil aux autres, froid, la visière abattue,

On n'entend pas un souffle à sa lèvre échapper,

Et le tombeau pourrait lui-même s'y tromper.

Tout est silencieux dans la salle terrible.

XI

UN PEU DE MUSIQUE

Écoutez!—Comme un nid qui murmure invisible,

Un bruit confus s'approche, et des rires, des voix,

Des pas, sortent du fond vertigineux des bois.

Et voici qu'à travers la grande forêt brune

Qu'emplit la rêverie immense de la lune,

On entend frissonner et vibrer mollement,

Communiquant au bois son doux frémissement,

La guitare des monts d'Inspruck, reconnaissable

Au grelot de son manche où sonne un grain de sable;

Il s'y mêle la voix d'un homme, et ce frisson

Prend un sens et devient une vague chanson.

'Si tu veux, faisons un rêve.

Montons sur deux palefrois;

Tu m'emmènes, je t'enlève.

L'oiseau chante dans les bois.

'Je suis ton maître et ta proie;

Partons, c'est la fin du jour;

Mon cheval sera la joie,

Ton cheval sera l'amour.

'Nous ferons toucher leurs têtes;

Les voyages sont aisés;

Nous donnerons à ces bêtes

Une avoine de baisers.

'Viens! nos doux chevaux mensonges

Frappent du pied tous les deux,

Le mien au fond de mes songes,

Et le tien au fond des cieux.

'Un bagage est nécessaire;

Nous emporterons nos voeux,

Nos bonheurs, notre misère,

Et la fleur de tes cheveux.

'Viens, le soir brunit les chênes,

Le moineau rit; ce moqueur

Entend le doux bruit des chaînes

Que tu m'as mises au coeur.

'Ce ne sera point ma faute

Si les forêts et les monts,

En nous voyant côte à côte,

Ne murmurent pas: Aimons!

'Viens, sois tendre, je suis ivre.

O les verts taillis mouillés!

Ton souffle te fera suivre

Des papillons réveillés.

'L'envieux oiseau nocturne,

Triste, ouvrira son oeil rond;

Les nymphes, penchant leur urne,

Dans les grottes souriront.

'Et diront: "Sommes-nous folles!

C'est Léandre avec Héro;

En écoutant leurs paroles

Nous laissons tomber notre eau."

'Allons-nous-en par l'Autriche!

Nous aurons l'aube à nos fronts;

Je serai grand, et toi riche,

Puisque nous nous aimerons.

'Allons-nous-en par la terre,

Sur nos deux chevaux charmants,

Dans l'azur, dans le mystère,

Dans les éblouissements!

'Nous entrerons à l'auberge,

Et nous payerons l'hôtelier

De ton sourire de vierge,

De mon bonjour d'écolier.

'Tu seras dame, et moi comte;

Viens, mon coeur s'épanouit,

Viens, nous conterons ce conte

Aux étoiles de la nuit.'

La mélodie encor quelques instants se traîne

Sous les arbres bleuis par la lune sereine,

Puis tremble, puis expire, et la voix qui chantait

S'éteint comme un oiseau se pose; tout se tait.

XII

LE GRAND JOSS ET LE PETIT ZÉNO

Soudain, au seuil lugubre apparaissent trois têtes

Joyeuses, et d'où sort une lueur de fêtes;

Deux hommes, une femme en robe de drap d'or.

L'un des hommes paraît trente ans; l'autre est encor

Plus jeune, et sur son dos il porte en bandoulière

La guitare où s'enlace une branche de lierre;

Il est grand et blond; l'autre est petit, pâle et brun;

Ces hommes, qu'on dirait faits d'ombre et de parfum,

Sont beaux, mais le démon dans leur beauté grimace;

Avril a de ces fleurs où rampe une limace.

—Mon grand Joss, mon petit Zéno, venez ici.

Voyez. C'est effrayant.

Celle qui parle ainsi

C'est madame Mahaud; le clair de lune semble

Caresser sa beauté qui rayonne et qui tremble,

Comme si ce doux être était de ceux que l'air

Crée, apporte et remporte en un céleste éclair.

—Passer ici la nuit! Certe, un trône s'achète!

Si vous n'étiez venus m'escorter en cachette,

Dit-elle, je serais vraiment morte de peur.

La lune éclaire auprès du seuil, dans la vapeur,

Un des grands chevaliers adossés aux murailles.

—Comme je vous vendrais à l'encan ces ferrailles!

Dit Zéno; je ferais, si j'étais le marquis,

De ce tas de vieux clous sortir des vins exquis,

Des galas, des tournois, des bouffons, et des femmes.

Et, frappant cet airain d'où sort le bruit des âmes,

Cette armure où l'on voit frémir le gantelet,

Calme et riant, il donne au sépulcre un soufflet.

—Laissez donc mes aïeux, dit Mahaud qui murmure.

Vous êtes trop petit pour toucher cette armure.

Zéno pâlit. Mais Joss:—ça, des aïeux! J'en ris.

Tous ces bonshommes noirs sont des nids de souris.

Pardieu! pendant qu'ils ont l'air terrible, et qu'ils songent,

Écoutez, on entend le bruit des dents qui rongent.

Et dire qu'en effet autrefois tout cela

S'appelait Ottocar, Othon, Platon, Bela!

Hélas! la fin n'est pas plaisante, et déconcerte.

Soyez donc ducs et rois! Je ne voudrais pas, certe,

Avoir été colosse, avoir été héros,

Madame, avoir empli de morts des tombereaux,

Pour que, sous ma farouche et fière bourguignotte,

Moi, prince et spectre, un rat paisible me grignote!

—C'est que ce n'est point là votre état, dit Mahaud.

Chantez, soit; mais ici ne parlez pas trop haut.

—Bien dit, reprit Zéno. C'est un lieu de prodiges.

Et, quant à moi, je vois des serpentes, des striges,

Tout un fourmillement de monstres, s'ébaucher

Dans la brume qui sort des fentes du plancher.

Mahaud frémit.

—Ce vin que l'abbé m'a fait boire

Va bientôt m'endormir d'une façon très noire;

Jurez-moi de rester près de moi.

—J'en réponds,

Dit Joss; et Zéno dit:—Je le jure. Soupons.

XIII

ILS SOUPENT