Et, riant et chantant, ils s'en vont vers la table.
—Je fais Joss chambellan et Zéno connétable,
Dit Mahaud. Et tous trois causent, joyeux et beaux,
Elle sur le fauteuil, eux sur des escabeaux;
Joss mange, Zéno boit, Mahaud rêve. La feuille
N'a pas de bruit distinct qu'on note et qu'on recueille,
Ainsi va le babil sans force et sans lien;
Joss par moments fredonne un chant tyrolien,
Et fait rire ou pleurer la guitare; les contes
Se mêlent aux gaîtés fraîches, vives et promptes.
Mahaud dit:—Savez-vous que vous êtes heureux?
—Nous sommes bien portants, jeunes, fous, amoureux,
C'est vrai.—De plus, tu sais le latin comme un prêtre,
Et Joss chante fort bien.—Oui, nous avons un maître
Qui nous donne cela par-dessus le marché.
—Quel est son nom?—Pour nous Satan, pour vous Péché,
Dit Zéno, caressant jusqu'en sa raillerie.
—Ne riez pas ainsi, je ne veux pas qu'on rie.
Paix, Zéno! Parle-moi, toi, Joss, mon chambellan.
—Madame, Viridis, comtesse de Milan,
Fut superbe; Diane éblouissait le pâtre;
Aspasie, Isabeau de Saxe, Cléopâtre,
Sont des noms devant qui la louange se tait;
Rhodope fut divine; Érylésis était
Si belle, que Vénus, jalouse de sa gorge,
La traîna toute nue en la céleste forge
Et la fit sur l'enclume écraser par Vulcain;
Eh bien! autant l'étoile éclipse le sequin,
Autant le temple éclipse un monceau de décombres,
Autant vous effacez toutes ces belles ombres!
Ces coquettes qui font des mines dans l'azur,
Les elfes, les péris, ont le front jeune et pur
Moins que vous, et pourtant le vent et ses bouffées
Les ont galamment d'ombre et de rayons coiffées.
—Flatteur, tu chantes bien, dit Mahaud. Joss reprend:
—Si j'étais, sous le ciel splendide et transparent,
Ange, fille ou démon, s'il fallait que j'apprisse
La grâce, la gaîté, le rire et le caprice,
Altesse, je viendrais à l'école chez vous.
Vous êtes une fée aux yeux divins et doux,
Ayant pour un vil sceptre échangé sa baguette—
Mahaud songe:—On dirait que ton regard me guette,
Tais-toi. Voyons, de vous tout ce que je connais,
C'est que Joss est Bohême et Zéno Polonais,
Mais vous êtes charmants; et pauvres, oui, vous l'êtes;
Moi, je suis riche; eh bien! demandez-moi, poètes,
Tout ce que vous voudrez.—Tout! Je vous prends au mot,
Répond Joss. Un baiser.—Un baiser! dit Mahaud
Surprise en ce chanteur d'une telle pensée,
Savez-vous qui je suis?—Et fière et courroucée,
Elle rougit. Mais Joss n'est pas intimidé.
—Si je ne la savais, aurais-je demandé
Une faveur qu'il faut qu'on obtienne, ou qu'on prenne!
Il n'est don que de roi ni baiser que de reine.
—Reine! et Mahaud sourit.
XIV
APRÈS SOUPER
Cependant, par degrés,
Le narcotique éteint ses yeux d'ombre enivrés;
Zéno l'observe, un doigt sur la bouche; elle penche
La tête, et, souriant, s'endort, sereine et blanche.
Zéno lui prend la main qui retombe.
—Elle dort!
Dit Zéno; maintenant, vite, tirons au sort.
D'abord, à qui l'état? Ensuite, à qui la fille?
Dans ces deux profils d'homme un oeil de tigre brille.
—Frère, dit Joss, parlons politique à présent.
La Mahaud dort et fait quelque rêve innocent;
Nos griffes sont dessus. Nous avons cette folle.
L'ami de dessous terre est sûr et tient parole;
Le hasard, grâce à lui, ne nous a rien ôté
De ce que nous avons construit et comploté;
Tout nous a réussi. Pas de puissance humaine
Qui nous puisse arracher la femme et le domaine.
Concluons. Guerroyer, se chamailler pour rien,
Pour un oui, pour un non, pour un dogme arien
Dont le pape sournois rira dans la coulisse,
Pour quelque fille ayant une peau fraîche et lisse,
Des yeux bleus et des mains blanches comme le lait,
C'était bon dans le temps où l'on se querellait
Pour la croix byzantine ou pour la croix latine,
Et quand Pépin tenait une synode à Leptine,
Et quand Rodolphe et Jean, comme deux hommes soùls,
Glaive au poing, s'arrachaient leurs Agnès de deux sous;
Aujourd'hui, tout est mieux et les moeurs sont plus douces,
Frère, on ne se met plus ainsi la guerre aux trousses,
Et l'on sait en amis régler un différend;
As-tu des dés?
—J'en ai.
—Celui qui gagne prend
Le marquisat; celui qui perd a la marquise.
—Bien
—J'entends du bruit
—Non, dit Zéno, c'est la bise
Qui souffle bêtement et qu'on prend pour quelqu'un.
As-tu peur?
—Je n'ai peur de rien, que d'être à jeun,
Répond Joss, et sur moi que les gouffres s'écroulent!
—Finissons. Que le sort décide.
Les dés roulent.
—Quatre.
Joss prend les dés.
—Six. Je gagne tout net,
J'ai trouvé la Lusace au fond de ce cornet.
Dés demain, j'entre en danse avec tout mon orchestre.
Taxes partout. Payez. La corde ou le séquestre,
Des trompettes d'airain seront mes galoubets.
Les impôts, cela pousse en plantant des gibets.
Zéno dit: J'ai la fille. Eh bien! je le préfère.
—Elle est belle, dit Joss.
—Pardieu!
—Qu'en vas-tu faire?
—Un cadavre.
Et Zéno reprend:
—En vérité,
La créature m'a tout à l'heure insulté.
Petit! voilà le mot qu'a dit cette femelle.
Si l'enfer m'eût crié, béant sous ma semelle,
Dans la sombre minute où je tenais les dés:
'Fils, les hasards ne sont pas encor décidés;
Je t'offre le gros lot, la Lusace aux sept villes;
Je t'offre dix pays de blés, de vins et d'huiles,
A ton choix, ayant tous leur peuple diligent;
Je t'offre la Bohême et ses mines d'argent,
Ce pays le plus haut du monde, ce grand antre
D'où plus d'un fleuve sort, où pas un ruisseau n'entre;
Je t'offre le Tyrol aux monts d'azur remplis,
Et je t'offre la France avec les fleurs de lis;
Qu'est-ce que tu choisis?' J'aurais dit: 'La vengeance.'
Et j'aurais dit: 'Enfer, plutôt que cette France,
Et que cette Bohême, et ce Tyrol si beau,
Mets à mes ordres l'ombre et les vers du tombeau!'
Mon frère, cette femme, absurdement marquise
D'une marche terrible où tout le nord se brise,
Et qui, dans tous les cas, est pour nous un danger,
Ayant été stupide au point de m'outrager,
Il convient qu'elle meure; et puis, s'il faut tout dire,
Je l'aime; et la lueur que de mon coeur je tire,
Je la tire du tien; tu l'aimes aussi, toi.
Frère, en faisant ici, chacun dans notre emploi,
Les Bohèmes pour mettre à fin cette équipée,
Nous sommes devenus, près de cette poupée,
Niais, toi comme un page, et moi comme un barbon,
Et, de galants pour rire, amoureux pour de bon;
Oui, nous sommes tous deux épris de cette femme;
Or, frère, elle serait entre nous une flamme;
Tôt ou tard, et malgré le bien que je te veux,
Elle nous mènerait à nous prendre aux cheveux;
Vois-tu, nous finirions par rompre notre pacte,
Nous l'aimons. Tuons-la.
—Ta logique est exacte,
Dit Joss rêveur; mais quoi! du sang ici?
Zéno
Pousse un coin de tapis, tâte et prend un anneau,
Le tire, et le plancher se soulève; un abîme
S'ouvre; il en sort de l'ombre ayant l'odeur du crime;
Joss marche vers la trappe, et, les yeux dans les yeux,
Zéno muet la montre à Joss silencieux;
Joss se penche, approuvant de la tête le gouffre.
XV
LES OUBLIETTES
S'il sortait de ce puits une lueur de soufre,
On dirait une bouche obscure de l'enfer.
La trappe est large assez pour qu'en un brusque éclair
L'homme étonné qu'on pousse y tombe à la renverse;
On distingue les dents sinistres d'une herse,
Et, plus bas, le regard flotte dans de la nuit;
Le sang sur les parois fait un rougeâtre enduit;
L'Épouvante est au fond de ce puits toute nue;
On sent qu'il pourrit là de l'histoire inconnue,
Et que ce vieux sépulcre, oublié maintenant,
Cuve du meurtre, est plein de larves se traînant,
D'ombres tâtant le mur et de spectres reptiles.
—Nos aïeux ont parfois fait des choses utiles,
Dit Joss. Et Zéno dit:—Je connais le château;
Ce que le mont Corbus cache sous son manteau,
Nous le savons, l'orfraie et moi; cette bâtisse
Est vieille; on y rendait autrefois la justice.
—Es-tu sûr que Mahaud ne se réveille point?
—Son oeil est clos ainsi que je ferme mon poing;
Elle dort d'une sorte âpre et surnaturelle,
L'obscure volonté du philtre étant sur elle.
—Elle s'éveillera demain au point du jour.
—Dans l'ombre.
—Et que va dire ici toute la cour,
Quand au lieu d'une femme ils trouveront deux hommes?
—Tous se prosterneront en sachant qui nous sommes!
—Où va cette oubliette?
—Aux torrents, aux corbeaux,
Au néant; finissons.
Ces hommes, jeunes, beaux,
Charmants, sont à présent difformes, tant s'efface
Sous la noirceur du coeur le rayon de la face,
Tant l'homme est transparent â l'enfer qui l'emplit.
Ils s'approchent; Mahaud dort comme dans un lit.
—Allons!
Joss la saisit sous les bras, et dépose
Un baiser monstrueux sur cette bouche rose;
Zéno, penché devant le grand fauteuil massif,
Prend ses pieds endormis et charmants; et, lascif,
Lève la robe d'or jusqu'à la jarretière.
Le puits, comme une fosse au fond d'un cimetière,
Est là béant.
XVI
CE QU'ILS FONT DEVIENT PLUS DIFFICILE Á FAIRE
Portant Mahaud, qui dort toujours,
Ils marchent lents, courbés, en silence, à pas lourds,
Zéno tourné vers l'ombre et Joss vers la lumière;
La salle aux yeux de Joss apparaît tout entière;
Tout à coup il s'arrête, et Zéno dit:—Eh bien?
Mais Joss est effrayant; pâle, il ne répond rien,
Et fait signe à Zéno, qui regarde en arrière...
Tous deux semblent changés en deux spectres de pierre
Car tous deux peuvent voir, là, sous un cintre obscur,
Un des grands chevaliers rangés le long du mur
Qui se lève et descend de cheval; ce fantôme,
Tranquille sous le masque horrible de son heaume,
Vient vers eux, et son pas fait trembler le plancher;
On croit entendre un dieu de l'abîme marcher;
Entre eux et l'oubliette il vient barrer l'espace,
Et dit, le glaive haut et la visière basse,
D'une voix sépulcrale et lente comme un glas:
—Arrête, Sigismond! Arrête, Ladislas!
Tous deux laissent tomber la marquise, de sorte
Qu'elle gît à leurs pieds et paraît une morte.
La voix de fer parlant sous le grillage noir
Reprend, pendant que Joss blêmit, lugubre à voir,
Et que Zério chancelle ainsi qu'un mât qui sombre:
—Hommes qui m'écoutez, il est un pacte sombre
Dont tout l'univers parle et que vous connaissez;
Le voici: 'Moi, Satan, dieu des cieux éclipsés,
Roi des jours ténébreux, prince des vents contraires,
Je contracte alliance avec mes deux bons frères,
L'empereur Sigismond et le roi Ladislas;
Sans jamais m'absenter ni dire: je suis las,
Je les protégerai dans toute conjoncture;
De plus, je cède, en libre et pleine investiture,
Étant seigneur de l'onde et souverain du mont,
La mer à Ladislas, la terre à Sigismond,
A la condition que, si je le réclame,
Le roi m'offre sa tête et l'empereur son âme.'
—Serait-ce lui? dit Joss. Spectre aux yeux fulgurants,
Es-tu Satan?
—Je suis plus et moins. Je ne prends
Que vos têtes, ô rois des crimes et des trames,
Laissant sous l'ongle noir se débattre vos âmes.
Ils se regardent, fous, brisés, courbant le front,
Et Zéno dit à Joss:—Hein! qu'est-ce que c'est donc?
Joss bégaie:—Oui, la nuit nous tient. Pas de refuge.
De quelle part viens-tu? Qu'es-tu, spectre?
—Le juge.
—Grâce!
La voix reprend:
—Dieu conduit par la main
Le vengeur en travers de votre affreux chemin;
L'heure où vous existiez est une heure sonnée;
Rien ne peut plus bouger dans votre destinée;
L'idée inébranlable et calme est dans le joint.
Oui, je vous regardais. Vous ne vous doutiez point
Que vous aviez sur vous l'oeil fixe de la peine,
Et que quelqu'un savait dans cette ombre malsaine
Que Joss fût kaÿser et que Zéno fût roi.
Vous venez de parler tout à l'heure, pourquoi?
Tout est dit. Vos forfaits sont sur vous, incurables,
N'espérez rien. Je suis l'abîme, ô misérables!
Ah! Ladislas est roi, Sigismond est césar;
Dieu n'est bon qu'à servir de roue à votre char;
Toi, tu tiens la Pologne avec ses villes fortes;
Toi, Milan t'a fait duc, Rome empereur, tu portes
La couronne de fer et la couronne d'or;
Toi, tu descends d'Hercule, et toi, de Spartibor;
Vos deux tiares sont les deux lueurs du monde;
Tous les monts de la terre et tous les flots de l'onde
Ont, altiers ou tremblants, vos deux ombres sur eux;
Vous êtes les jumeaux du grand vertige heureux;
Vous avez la puissance et vous avez la gloire,
Mais, sous ce ciel de pourpre et sous ce dais de moire,
Sous cette inaccessible et haute dignité,
Sous cet arc de triomphe au cintre illimité,
Sous ce royal pouvoir, couvert de sacrés voiles,
Sous ces couronnes, tas de perles et d'étoiles,
Sous tous ces grands exploits, prompts, terribles, fougueux,
Sigismond est un monstre et Ladislas un gueux!
O dégradation du sceptre et de l'épée!
Noire main de justice aux cloaques trempée!
Devant l'hydre le seuil du temple ouvre ses gonds,
Et le trône est un siège aux croupes des dragons!
Siècle infâme! ô grand ciel étoilé, que de honte!
Tout rampe; pas un front où le rouge ne monte,
C'est égal, on se tait, et nul ne fait un pas.
O peuple, million et million de bras,
Toi, que tous ces rois-là mangent et déshonorent,
Toi, que leurs majestés les vermines dévorent,
Est-ce que tu n'as pas des ongles, vil troupeau,
Pour ces démangeaisons d'empereurs sur ta peau!
Du reste, en voilà deux de pris; deux âmes telles
Que l'enfer même rêve étonné devant elles!
Sigismond, Ladislas, vous étiez triomphants,
Splendides, inouïs, prospères, étouffants;
Le temps d'être punis arrive; à la bonne heure.
Ah! le vautour larmoie et le caïman pleure.
J'en ris. Je trouve bon qu'à-de certains instants
Les princes, les heureux, les forts, les éclatants,
Les vainqueurs, les puissants, tous les bandits suprêmes,
A leurs fronts cerclés d'or, chargés de diadèmes,
Sentent l'âpre sueur de Josaphat monter.
Il est doux de voir ceux qui hurlaient sangloter.
La peur après le crime; après l'affreux, l'immonde.
C'est bien. Dieu tout puissant! quoi, des maîtres du monde,
C'est ce que, dans la cendre et sous mes pieds, j'ai là!
Quoi, ceci règne! Quoi, c'est un césar, cela!
En vérité, j'ai honte, et mon vieux coeur se serre
De les voir se courber plus qu'il n'est nécessaire.
Finissons. Ce qui vient de se passer ici,
Princes veut un linceul promptement épaissi.
Ces mêmes dés hideux qui virent le calvaire
Ont roulé, dans mon ombre indignée et sévère,
Sur une femme, après avoir roulé sur Dieu.
Vous avez joué là rois un lugubre jeu.
Mars, soit. Je ne vais pas perdre à de la morale
Ce moment que remplit la brume sépulcrale.
Vous ne voyez plus clair dans vos propres chemins,
Et vos doigts ne sont plus assez des doigts humains
Pour qu'ils puissent tâter vos actions funèbres;
A quoi bon présenter le miroir aux ténèbres?
A quoi bon vous parler de ce que vous faisiez?
Boire de l'ombre, étant de nuit rassasiés,
C'est ce que vous avez l'habitude de faire,
Rois, au point de ne plus sentir dans votre verre
L'odeur des attentats et le goût des forfaits.
Je vous dis seulement que ce vil portefaix,
Votre siècle, commence à trouver vos altesses
Lourdes d'iniquités et de scélératesses;
Il est las, c'est pourquoi je vous jette au monceau
D'ordures que des ans emporte le ruisseau!
Ces jeunes gens penchés sur cette jeune fille,
J'ai vu cela! Dieu bon, sont-ils de la famille
Des vivants, respirant sous ton clair horizon?
Sont-ce des hommes Non. Rien qu'à voir la façon
Dont votre lèvre touche aux vierges endormies,
Princes, on sent en vous des goules, des lamies,
D'affreux êtres sortis des cercueils soulevés.
Je vous rends à la nuit. Tout ce que vous avez
De la face de l'homme est un mensonge infâme;
Vous avez quelque bête effroyable au lieu d'âme;
Sigismond l'assassin, Ladislas le forban,
Vous êtes des damnés en rupture de ban;
Donc lâchez les vivants et lâchez les empires!
Hors du trône, tyrans! à la tombe, vampires!
Chiens du tombeau, voici le sépulcre. Rentrez.
Et son doigt est tourné vers le gouffre.
Atterrés,
Ils s'agenouillent.
—Oh! dit Sigismond, fantôme,
Ne nous emmène pas dans ton morne royaume!
Nous t'obéirons. Dis, qu'exiges-tu de nous?
Grâce!
Et le roi dit: —Vois, nous sommes à genoux,
Spectre!
Une vieille femme a la voix moins débile.
La figure qui tient l'épée est immobile,
Et se tait, comme si cet être souverain
Tenait conseil en lui sous son linceul d'airain;
Tout à coup, élevant sa voix grave et hautaine:
—Princes, votre façon d'être lâches me gêne.
je suis homme et non spectre. Allons, debout! mon bras
Est le bras d'un vivant; il ne me convient pas
De faire une autre peur que celle où j'ai coutume.
Je suis Éviradnus.
XVII
LA MASSUE
Comme sort de la brume
Un sévère sapin, vieilli dans l'Appenzell,
A l'heure où le matin au souffle universel
Passe, des bois profonds balayant la lisière,
Le preux ouvre son casque, et hors de la visière
Sa longue barbe blanche et tranquille apparaît.
Sigismond s'est dressé comme un dogue en arrêt;
Ladislas bondit, hurle, ébauche une huée,
Grince des dents et rit, et, comme la nuée
Résume en un éclair le gouffre pluvieux,
Toute sa rage éclate en ce cri:—C'est un vieux!
Le grand chevalier dit, regardant l'un et l'autre:
—Rois, un vieux de mon temps vaut deux jeunes du vôtre.
Je vous défie à mort, laissant à votre choix
D'attaquer l'un sans l'autre ou tous deux à la fois;
Prenez au tas quelque arme ici qui vous convienne;
Vous êtes sans cuirasse et je quitte la mienne;
Car le châtiment doit lui-même être correct.
Éviradnus n'a plus que sa veste d'Utrecht.
Pendant que, grave et froid, il déboucle sa chape,
Ladislas, furtif, prend un couteau sur la nappe,
Se déchausse, et, rapide et bras levé, pieds nus,
Il se glisse en rampant derrière Éviradnus;
Mais Éviradnus sent qu'on l'attaque en arrière,
Se tourne, empoigne et tord la lame meurtrière,
Et sa main colossale étreint comme un étau
Le cou de Ladislas, qui lâche le couteau;
Dans l'oeil du nain royal on voit la mort paraître.
—Je devrais te couper les quatre membres, traître,
Et te laisser ramper sur tes moignons sanglants.
Tiens, dit Éviradnus, meurs vite!
Et sur ses flancs
Le roi s'affaisse, et, blême et l'oeil hors de l'orbite,
Sans un cri, tant la mort formidable est subite,
Il expire.
L'un meurt, mais l'autre s'est dressé.
Le preux, en délaçant sa cuirasse, a posé
Sur un banc son épée, et Sigismond l'a prise.
Le jeune homme effrayant rit de la barbe grise;
L'épée au poing, joyeux, assassin rayonnant,
Croisant les bras, il crie: A mon tour maintenant!—
Et les noirs chevaliers, juges de cette lice,
Peuvent voir, à deux pas du fatal précipice,
Près de Mahaud, qui semble un corps inanimé,
Éviradnus sans arme et Sigismond armé.
Le gouffre attend. Il faut que l'un des deux y tombe.
—Voyons un peu sur qui va se fermer la tombe,
Dit Sigismond. C'est toi le mort, c'est toi le chien!
Le moment est funèbre; Éviradnus sent bien
Qu'avant qu'il ait choisi dans quelque armure un glaive
Il aura dans les reins la pointe qui se lève;
Que faire? Tout à coup sur Ladislas gisant
Son oeil tombe; il sourit, terrible, et, se baissant
De l'air d'un lion pris qui trouve son issue
—Hé! dit-il, je n'ai pas besoin d'autre massue!—
Et, prenant aux talons le cadavre du roi,
Il marche à l'empereur qui chancelle d'effroi;
Il brandit le roi mort comme une arme, il en joue,
Il tient dans ses deux poings les deux pieds, et secoue
Au-dessus de sa tête, en murmurant: Tout beau!
Cette espèce de fronde horrible du tombeau,
Dont le corps est la corde et la tête la pierre.
Le cadavre éperdu se renverse en arrière,
Et les bras disloqués font des gestes hideux.
Lui, crie:—Arrangez-vous, princes, entre vous deux.
Si l'enfer s'éteignait, dans l'ombre universelle,
On le rallumerait, certe, avec l'étincelle
Qu'on peut tirer d'un roi heurtant un empereur.
Sigismond, sous ce mort qui plane, ivre d'horreur,
Recule, sans la voir, vers la lugubre trappe;
Soudain le mort s'abat et le cadavre frappe...
Éviradnus est seul. Et l'on entend le bruit
De deux spectres tombant ensemble dans la nuit.
Le preux se courbe au seuil du puits, son oeil y plonge,
Et, calme, il dit tout bas, comme parlant en songe:
—C'est bien! disparaissez, le tigre et le chacal!
XVIII
LE JOUR REPARAÎT
Il reporte Mahaud sur le fauteuil ducal.
Et, de peur qu'au réveil elle ne s'inquiète,
Il referme sans bruit l'infernale oubliette,
Puis remet tout en ordre autour de lui, disant:
—La chose n'a pas fait une goutte de sang;
C'est mieux.
Mais, tout à coup, la cloche au loin éclate;
Les monts gris sont bordés d'un long fil écarlate;
Et voici que, partant des branches de genêt,
Le peuple vient chercher sa dame; l'aube naît.
Les hameaux sont en branle, on accourt; et, vermeille,
Mahaud, en même temps que l'aurore, s'éveille;
Elle pense rêver et croit que le brouillard
A pris ces jeunes gens pour en faire un vieillard,
Et les cherche des yeux, les regrettant peut-être;
Éviradnus salue, et le vieux vaillant maître,
S'approchant d'elle avec un doux sourire ami:
—Madame, lui dit-il, avez-vous bien dormi?
SULTAN MOURAD
I
Mourad, fils du sultan Bajazet, fut un homme
Glorieux, plus qu'aucun des Tibères de Rome;
Dans son sérail veillaient les lions accroupis,
Et Mourad en couvrit de meurtres les tapis;
On y voyait blanchir des os entre les dalles;
Un long fleuve de sang de dessous ses sandales
Sortait, et s'épandait sur la terre, inondant
L'orient, et fumant dans l'ombre à l'occident;
Il fit un tel carnage avec son cimeterre
Que son cheval semblait au monde une panthère;
Sous lui Smyrne et Tunis, qui regretta ses beys,
Furent comme des corps qui pendent aux gibets;
Il fut sublime; il prit, mêlant la force aux ruses,
Le Caucase aux Kirghis et le Liban aux Druses;
Il fit, après l'assaut, pendre les magistrats
D'Éphèse, et rouer vifs les prêtres de Patras;
Grâce à Mourad, suivi des victoires rampantes,
Le vautour essuyait son bec fauve aux charpentes
Du temple de Thésée encor pleines de clous;
Grâce à lui, l'on voyait dans Athènes des loups,
Et la ronce couvrait de sa verte tunique
Tous ces vieux pans de murs écroulés, Salonique,
Corinthe, Argos, Varna, Tyr, Didymothicos,
Où l'on n'entendait plus parler que les échos;
Mourad fut saint; il fit étrangler ses huit frères;
Comme les deux derniers, petits, cherchaient leurs mères
Et s'enfuyaient, avant de les faire mourir
Tout autour de la chambre il les laissa courir;
Mourad, parmi la foule invitée à ses fêtes,
Passait, le cangiar à la main, et les têtes
S'envolaient de son sabre ainsi que des oiseaux;
Mourad, qui ruina Delphe, Ancyre et Naxos,
Comme on cueille un fruit mûr tuait une province;
Il anéantissait le peuple avec le prince,
Les temples et les dieux, les rois et les donjons;
L'eau n'a pas plus d'essaims d'insectes dans ses joncs
Qu'il n'avait de rois et de spectres épiques
Volant autour de lui dans les forêts de piques;
Mourad, fils étoilé de sultans triomphants,
Ouvrit, l'un après l'autre et vivants, douze enfants
Pour trouver dans leur ventre une pomme volée;
Mourad fut magnanime; il détruisit Élée,
Mégare et Famagouste avec l'aide d'Allah;
Il effaça de terre Agrigente; il brûla
Fiume et Rhode, voulant avoir des femmes blanches;
Il fit scier son oncle Achmet entre deux planches
De cèdre, afin de faire honneur à ce vieillard;
Mourad fut sage et fort; son père mourut tard,
Mourad l'aida; ce père avait laissé vingt femmes,
Filles d'Europe ayant dans leurs regards des âmes,
Ou filles de Tiflis au sein blanc, au teint clair;
Sultan Mourad jeta ces femmes à la mer
Dans des sacs convulsifs que la houle profonde
Emporta, se tordant confusément dans l'onde;
Mourad les fit noyer toutes; ce fut sa loi.
D'Aden et d'Erzeroum il fit de larges fosses,
Un charnier de Modon vaincue, et trois amas
De cadavres d'Alep, de Brousse et de Damas;
Un jour, tirant de l'arc, il prit son fils pour cible,
Et le tua; Mourad sultan fut invincible;
Vlad, boyard de Tarvis, appelé Belzébuth,
Refuse de payer au sultan son tribut,
Prend l'ambassade turque et la fait périr toute
Sur trente pals, plantés aux deux bords d'une route;
Mourad accourt, brûlant moissons, granges, greniers,
Bat le boyard, lui fait vingt mille prisonniers,
Puis, autour de l'immense et noir champ de bataille,
Bâtit un large mur tout en pierre de taille,
Et fait dans les créneaux, pleins d'affreux cris plaintifs,
Maçonner et murer les vingt mille captifs,
Laissant des trous par où l'on voit leurs yeux dans l'ombre,
Et part, après avoir écrit sur leur mur sombre:
'Mourad, tailleur de pierre, à Vlad, planteur de pieux.'
Mourad était croyant, Mourad était pieux;
Il brûla cent couvents de chrétiens en Eubée,
Où par hasard sa foudre était un jour tombée;
Mourad fut quarante ans l'éclatant meurtrier
Sabrant le monde, ayant Dieu sous son étrier;
Il eut le Rhamséion et le Généralife;
Il fut le padischah, l'empereur, le calife,
Et les prêtres disaient; 'Allah! Mourad est grand.'
II
Législateur horrible et pire conquérant,
N'ayant autour de lui que des troupeaux infâmes,
De la foule, de l'homme en poussière, des âmes
D'où des langues sortaient pour lui lécher les pieds,
Loué pour ses forfaits toujours inexpiés,
Flatté par ses vaincus et baisé par ses proies,
Il vivait dans l'encens, dans l'orgueil, dans les joies
Avec l'immense ennui du méchant adoré.
Il était le faucheur, la terre était le pré.
III
Un jour, comme il passait à pied dans une rue
A Bagdad, tête auguste au vil peuple apparue,
A l'heure où les maisons, les arbres et les blés
Jettent sur les chemins de soleil accablés
Leur frange d'ombre au bord d'un tapis de lumière,
Il vit, à quelques pas du seuil d'une chaumière,
Gisant à terre, un porc fétide qu'un boucher
Venait de saigner vif avant de l'écorcher;
Cette bête râlait devant cette masure;
Son cou s'ouvrait, béant d'une affreuse blessure;
Le soleil de midi brûlait l'agonisant;
Dans la plaie implacable et sombre, dont le sang
Faisait un lac fumant à la porte du bouge,
Chacun de ses rayons entrait comme un fer rouge;
Comme s'ils accouraient à l'appel du soleil,
Cent moustiques suçaient la plaie au bord vermeil;
Comme autour de leur lit voltigent les colombes,
Ils allaient et venaient, parasites des tombes,
Les pattes dans le sang, l'aile dans le rayon;
Car la mort, l'agonie et la corruption
Sont ici-bas le seul mystérieux désastre
Où la mouche travaille en même temps que l'astre;
Le porc ne pouvait faire un mouvement, livré
Au féroce soleil, des mouches dévoré;
On voyait tressaillir l'effroyable coupure;
Tous les passants fuyaient loin de la bête impure;
Qui donc eût eu pitié de ce malheur hideux?
Le porc et le sultan étaient seuls tous les deux;
L'un torturé, mourant, maudit, infect, immonde;
L'autre, empereur, puissant, vainqueur; maître du monde,
Triomphant aussi haut que l'homme peut monter,
Comme si le destin eût voulu confronter
Les deux extrémités sinistres des ténèbres.
Le porc, dont un frisson agitait les vertèbres,
Râlait, triste, épuisé, morne; et le padischah
De cet être difforme et sanglant s'approcha,
Comme on s'arrête au bord d'un gouffre qui se creuse;
Mourad pencha son front sur la bête lépreuse,
Puis la poussa du pied dans l'ombre du chemin,
Et, de ce même geste énorme et surhumain
Dont il chassait les rois, Mourad chassa les mouches.
Le porc mourant rouvrit ses paupières farouches,
Regarda d'un regard ineffable, un moment,
L'homme qui l'assistait dans son accablement;
Puis son oeil se perdit dans l'immense mystère;
Il expira.
IV
Le jour où ceci sur la terre
S'accomplissait, voici ce que voyait le ciel:
C'était dans l'endroit calme, apaisé, solennel,
Où luit l'astre idéal sous l'idéal nuage,
Au delà de la vie, et de l'heure, et de l'âge,
Hors de ce qu'on appelle espace, et des contours
Des songes qu'ici-bas nous nommons nuits et jours;
Lieu d'évidence où l'âme enfin peut voir les causes,
Où, voyant le revers inattendu des choses,
On comprend, et l'on dit: C'est bien!—l'autre côté
De la chimère sombre étant la vérité;
Lieu blanc, chaste, où le mal s'évanouit et sombre.
L'étoile en cet azur semble une goutte d'ombre.
Ce qui rayonne là, ce n'est pas un vain jour
Qui naît et meurt, riant et pleurant tour à tour,
Jaillissant, puis rentrant dans la noirceur première,
Et, comme notre aurore, un sanglot de lumière;
C'est un grand jour divin, regardé dans les cieux
Par les soleils, comme est le nôtre par les yeux;
Jour pur, expliquant tout, quoiqu'il soit le problème;
Jour qui terrifierait s'il n'était l'espoir même;
De toute l'étendue éclairant l'épaisseur,
Foudre par l'épouvante, aube par la douceur.
Là, toutes les beautés tonnent épanouies;
Là, frissonnent en paix les lueurs inouïes;
Là, les ressuscités ouvrent leur oeil béni
Au resplendissement de l'éclair infini;
Là, les vastes rayons passent comme des ondes.
C'était sur le sommet du Sinaï des mondes;
C'était là.
Le nuage auguste, par moments,
Se fendait, et jetait des éblouissements.
Toute la profondeur entourait cette cime.
On distinguait, avec un tremblement sublime,
Quelqu'un d'inexprimable au fond de la clarté.
Et tout frémissait, tout, l'aube et l'obscurité,
Les anges, les soleils, et les êtres suprêmes,
Devant un vague front couvert de diadèmes.
Dieu méditait.
Celui qui crée et qui sourit,
Celui qu'en bégayant nous appelons Esprit,
Bonté, Force, Équité, Perfection, Sagesse,
Regarde devant lui, toujours, sans fin, sans cesse,
Fuir les siècles ainsi que des mouches d'été.
Car il est éternel avec tranquillité.
Et dans l'ombre hurlait tout un gouffre, la terre.
En bas, sous une brume épaisse, cette sphère
Rampait, monde lugubre où les pâles humains
Passaient et s'écroulaient et se tordaient les mains.
On apercevait l'Inde et le Nil, des mêlées
D'exterminations et de villes brûlées,
Et des champs ravagés et des clairons soufflant,
Et l'Europe livide ayant un glaive au flanc;
Des vapeurs de tombeau, des lueurs de repaire;
Cinq frères tout sanglants; l'oncle, le fils, le père;
Des hommes dans des murs, vivants, quoique pourris;
Des têtes voletant, mornes chauves-souris,
Autour d'un sabre nu, fécond en funérailles;
Des enfants éventrés soutenant leurs entrailles;
Et de larges bûchers fumaient, et des tronçons
D'êtres sciés en deux rampaient dans les tisons;
Et le vaste étouffeur des plaintes et des râles,
L'Océan, échouait dans les nuages pâles
D'affreux sacs noirs faisant des gestes effrayants;
Et ce chaos de fronts hagards, de pas fuyants,
D'yeux en pleurs, d'ossements, de larves, de décombres,
Ce brumeux tourbillon de spectres, et ces ombres
Secouant des linceuls, et tous ces morts, saignant
Au loin, d'un continent à l'autre continent,
Pendant aux pals, cloués aux croix, nus sur les claies,
Criaient, montrant leurs fers, leur sang, leurs maux, leurs plaies:
—C'est Mourad! c'est Mourad! justice, ô Dieu vivant!
A ce cri, qu'apportait de toutes parts le vent,
Les tonnerres jetaient des grondements étranges,
Des flamboiements passaient sur les faces des anges,
Les grilles de l'enfer s'empourpraient, le courroux
En faisait remuer d'eux-mêmes les verrous,
Et l'on voyait sortir de l'abîme insondable
Une sinistre main qui s'ouvrait formidable;
'Justice!' répétait l'ombre, et le châtiment
Au fond de l'infini se dressait lentement.
Soudain du plus profond des nuits, sur la nuée,
Une bête difforme, affreuse, exténuée,
Un être abject et sombre, un pourceau, s'éleva;
Ouvrant un oeil sanglant qui cherchait Jéhovah;
La nuée apporta le porc dans la lumière,
A l'endroit même où luit l'unique sanctuaire,
Le saint des saints, jamais décru, jamais accru;
Et le porc murmura:—Grâce! il m'a secouru.
Le pourceau misérable et Dieu se regardèrent.
Alors, selon des lois que hâtent ou modèrent
Les volontés de l'Être effrayant qui construit
Dans les ténèbres l'aube et dans le jour nuit,
On vit, dans le brouillard où rien n'a plus de forme,
Vaguement apparaître une balance énorme;
Cette balance vint d'elle-même, à travers
Tous les enfers béants, tous les cieux entr'ouverts,
Se placer sous la foule immense des victimes;
Au-dessus du silence horrible des abîmes,
Sous l'oeil du seul vivant, du seul vrai, du seul grand,
Terrible, elle oscillait, et portait, s'éclairant
D'un jour mystérieux plus profond que le nôtre,
Dans un plateau le monde et le pourceau dans l'autre.
Du côté du pourceau la balance pencha.
V
Mourad, le haut calife et l'altier padischah,
En sortant de la rue où les gens de la ville
L'avaient pu voir toucher à cette bête vile,
Fut le soir même pris d'une fièvre, et mourut.
Le tombeau des soudans, bâti de jaspe brut,
Couvert d'orfèvrerie, auguste, et dont l'entrée
Semble l'intérieur d'une bête éventrée
Qui serait tout en or et tout en diamants,
Ce monument, superbe entre les monuments,
Qui hérisse, au-dessus d'un mur de briques sèches,
Son faîte plein de tours comme un carquois de flèches,
Ce turbé que Bagdad montre encore aujourd'hui,
Reçut le sultan mort et se ferma sur lui.
Quand il fut là, gisant et couché sous la pierre,
Mourad ouvrit les yeux et vit une lumière;
Sans qu'on pût distinguer l'astre ni le flambeau,
Un éblouissement remplissait son tombeau;
Une aube s'y levait, prodigieuse et douce;
Et sa prunelle éteinte eut l'étrange secousse
D'une porte de jour qui s'ouvre dans la nuit.
Il aperçut l'échelle immense qui conduit
Les actions de l'homme à l'oeil qui voit les âmes;
Et les clartés étaient des roses et des flammes;
Et Mourad entendit une voix qui disait:
—Mourad, neveu d'Achmet et fils de Bajazet,
Tu semblais à jamais perdu; ton âme infime
N'était plus qu'un ulcère et ton destin un crime;
Tu sombrais parmi ceux que le mal submergea;
Déjà Satan était visible en toi; déjà
Sans t'en douter, promis aux tourbillons funèbres
Des spectres sous la voûte infâme des ténèbres,
Tu portais sur ton dos les ailes de la nuit;
De ton pas sépulcral l'enfer guettait le bruit;
Autour de toi montait, par ton crime attirée,
L'obscurité du gouffre ainsi qu'une marée;
Tu penchais sur l'abîme où l'homme est châtié;
Mais tu viens d'avoir, monstre, un éclair de pitié;
Une lueur suprême et désintéressée
A, comme à ton insu, traversé ta pensée,
Et je t'ai fait mourir dans ton bon mouvement;
Il suffit, pour sauver même l'homme inclément,
Même le plus sanglant des bourreaux et des maîtres,
Du moindre des bienfaits sur le dernier des êtres;
Un seul instant d'amour rouvre l'éden fermé;
Un pourceau secouru pèse un monde opprimé;
Viens! le ciel s'offre, avec ses étoiles sans nombre,
En frémissant de joie, à l'évadé de l'ombre!
Viens! tu fus bon un jour, sois à jamais heureux.
Entre, transfiguré; tes crimes ténébreux,
O roi, derrière toi s'effacent dans les gloires;
Tourne la tête, et vois blanchir tes ailes noires.
LA CONFIANCE DU MARQUIS FABRICE
I
ISORA DE FINAL.—FABRICE D'ALBENGA
Tout au bord de la mer de Gênes, sur un mont
Qui jadis vit passer les Francs de Pharamond,
Un enfant, un aïeul, seuls dans la citadelle
De Final sur qui veille une garde fidèle,
Vivent bien entourés de murs et de ravins;
Et l'enfant a cinq ans et l'aïeul quatre-vingts.
L'enfant est Isora de Final, héritière
Du fief dont Witikind a tracé la frontière;
L'orpheline n'a plus près d'elle que l'aïeul.
L'abandon sur Final a jeté son linceul;
L'herbe, dont par endroits les dalles sont couvertes,
Aux fentes des pavés fait des fenêtres vertes;
Sur la route oubliée on n'entend plus un pas;
Car le père et la mère, hélas! ne s'en vont pas
Sans que la vie autour des enfants s'assombrisse.
L'aïeul est le marquis d'Albenga, ce Fabrice
Qui fut bon; cher au pâtre, aimé du laboureur;
Il fut, pour guerroyer le pape ou l'empereur,
Commandeur de la mer et général des villes;
Gênes le fit abbé du peuple, et, des mains viles
Ayant livré l'état aux rois, il combattit.
Tout homme auprès de lui jadis semblait petit;
L'antique Sparte était sur son visage empreinte;
La loyauté mettait sa cordiale étreinte
Dans la main de cet homme à bien faire obstiné.
Comme il était bâtard d'Othon, dit le Non-Né,
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Les rois faisaient dédain de ce fils belliqueux;
Fabrice s'en vengeait en étant plus grand qu'eux.
A vingt ans, il était blond et beau; ce jeune homme
Avait l'air d'un tribun militaire de Rome;
Comme pour exprimer les détours du destin
Dont le héros triomphe, un graveur florentin
Avait sur son écu sculpté le labyrinthe;
Les femmes l'admiraient, se montrant avec crainte
La tête de lion qu'il avait dans le dos.
Il a vu les plus fiers, Requesens et Chandos,
Et Robert, avoué d'Arras, sieur de Béthune,
Fuir devant son épée et devant sa fortune;
Les princes pâlissaient de l'entendre gronder;
Un jour, il a forcé le pape à demander
Une fuite rapide aux galères de Gênes;
C'était un grand briseur de lances et de chaînes,
Guerroyant volontiers, mais surtout délivrant;
Il a par tous été proclamé le plus grand
D'un siècle fort auquel succède un siècle traître;
Il a toujours frémi quand des bouches de prêtre
Dans les sombres clairons de la guerre ont soufflé;
Et souvent de saint Pierre il a tordu la clé
Dans la vieille serrure horrible de l'Église.
Sa bannière cherchait la bourrasque et la bise;
Plus d'un monstre a grincé des dents sous son talon,
Son bras se roidissait chaque fois qu'un félon
Déformait quelque état populaire en royaume.
Allant, venant dans l'ombre ainsi qu'un grand fantôme,
Fier, levant dans la nuit son cimier flamboyant,
Homme auguste au dedans, ferme au dehors, ayant
En lui toute la gloire et toute la patrie,
Belle âme invulnérable et cependant meurtrie,
Sauvant les lois, gardant les murs, vengeant les droits,
Et sonnant dans la nuit sous tous les coups des rois,
Cinquante ans, ce soldat, dont la tête enfin plie,
Fut l'armure de fer de la vieille Italie,
Et ce noir siècle, à qui tout rayon semble ôté,
Garde quelque lueur encor de son côté.
II
LE DÉFAUT DE LA CUIRASSE
Maintenant il est vieux; son donjon, c'est son cloître;
Il tombe, et, déclinant, sent dans son âme croître
La confiance honnête et calme des grands coeurs;
Le brave ne croit pas au lâche, les vainqueurs
Sont forts, et le héros est ignorant du fourbe.
Ce qu'osent les tyrans, ce qu'accepte la tourbe,
Il ne le sait; il est hors de ce siècle vil;
N'en étant vu qu'à peine, à peine le voit-il;
N'ayant jamais de ruse, il n'eut jamais de crainte;
Son défaut fut toujours la crédulité sainte,
Et quand il fut vaincu, ce fut par loyauté;
Plus de péril lui fait plus de sécurité.
Comme dans un exil il vit seul dans sa gloire,
Oublié; l'ancien peuple a gardé sa mémoire,
Mais le nouveau le perd dans l'ombre, et ce vieillard,
Qui fut astre, s'éteint dans un morne brouillard.
Dans sa brume, où les feux du couchant se dispersent,
Il a cette mer vaste et ce grand ciel qui versent
Sur le bonheur la joie et sur le deuil l'ennui.
Tout est derrière lui maintenant; tout a fui;
L'ombre d'un siècle entier devant ses pas s'allonge;
Il semble des yeux suivre on ne sait quel grand songe;
Parfois, il marche et va sans entendre et sans voir.
Vieillir, sombre déclin! l'homme est triste le soir;
Il sent l'accablement de l'oeuvre finissante.
On dirait par instants que son âme s'absente,
Et va savoir là-haut s'il est temps de partir.
Il n'a pas un remords et pas un repentir;
Après quatre vingts ans son âme est toute blanche;
Parfois, à ce soldat qui s'accoude et se penche,
Quelque vieux mur, croulant lui-même, offre un appui;
Grave, il pense, et tous ceux qui sont auprès de lui
L'aiment; il faut aimer pour jeter sa racine
Dans un isolement et dans une ruine;
Et la feuille de lierre a la forme d'un coeur.