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La Légende des Siècles

Chapter 9: LA CONSCIENCE
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About This Book

The collection assembles poems that aim to portray humanity across epochs through a sequence of tableaux, legends, and visionary scenes charting a moral and spiritual ascent from darkness toward light. Its pieces use varied modes—allegory, narrative, lyric, and didactic verse—to juxtapose monumental, often grotesque spectacles of oppression with intimate portrayals of the poor, old, and childlike. Rather than a systematic history, the book strings evocative cameos and mythic episodes into a loose epic panorama, emphasizing stark contrasts, moral intensity, and grand imagery over measured psychological subtlety or exhaustive chronological coverage.




PRÉFACE
DE LA PREMIÈRE SÉRIE

Hauteville-House, Septembre 1857,



Les personnes qui voudront bien jeter un coup d'oeil sur ce livre ne s'en feraient pas une idée précise, si elles y voyaient autre chose qu'un commencement.

Ce livre est-il donc un fragment? Non. Il existe à part. Il a, comme on le verra, son exposition, son milieu et sa fin.

Mais, en même temps, il est, pour ainsi dire, la première page d'un autre livre.

Un commencement peut-il être un tout? Sans doute. Un péristyle est un édifice.

L'arbre, commencement de la forêt, est un tout. Il appartient à la vie isolée, par la racine, et à la vie en commun, par la sève. A lui seul, il ne prouve que l'arbre, mais il annonce la forêt.

Ce livre, s'il n'y avait pas quelque affectation dans des comparaisons de cette nature, aurait, lui aussi, ce double caractère. Il existe solitairement et forme un tout; il existe solidairement et fait partie d'un ensemble.

Cet ensemble, que sera-t-il?

Exprimer l'humanité dans une espèce d'oeuvre cyclique; la peindre successivement et simultanément sous tous ses aspects, histoire, fable, philosophie, religion, science, lesquels se résument en un seul et immense mouvement d'ascension vers la lumière; faire apparaître dans une sorte de miroir sombre et clair—que l'interruption naturelle des travaux terrestres brisera probablement avant qu'il ait la dimension rêvée par l'auteur— cette grande figure une et multiple, lugubre et rayonnante, fatale et sacrée, l'Homme; voilà de quelle pensée, de quelle ambition, si l'on veut, est sortie La Légende des Siècles.

Le volume qu'on va lire n'en contient que la première partie, la première série, comme dit le titre.

Les poèmes qui composent ce volume ne sont donc autre chose que des empreintes successives du profil humain, de date en date, depuis Ève, mère des hommes, jusqu'à la Révolution, mère des peuples; empreintes prises, tantôt sur la barbarie, tantôt sur la civilisation, presque toujours sur le vif de l'histoire; empreintes moulées sur le masque des siècles.

Quand d'autres volumes se seront joints à celui-ci, de façon à rendre l'oeuvre un peu moins incomplète, cette série d'empreintes, vaguement disposées dans un certain ordre chronologique, pourra former une sorte de galerie de la médaille humaine.

Pour le poète comme pour l'historien, pour l'archéologue comme pour le philosophe, chaque siècle est un changement de physionomie de l'humanité. On trouvera dans ce volume, qui, nous le répétons, sera continué et complété, le reflet de quelques-uns de ces changements de physionomie.

On y trouvera quelque chose du passé, quelque chose du présent et comme un vague mirage de l'avenir. Du reste, ces poèmes, divers par le sujet, mais inspirés par la même pensée, n'ont entre eux d'autre noeud qu'un fil, ce fil qui s'atténue quelquefois au point de devenir invisible, mais qui ne casse jamais, le grand fil mystérieux du labyrinthe humain, le Progrès.

Comme dans une mosaïque, chaque pierre a sa couleur et sa forme propre; l'ensemble donne une figure. La figure de ce livre, on l'a dit plus haut, c'est l'Homme.

Ce volume d'ailleurs, qu'on veuille bien ne pas l'oublier, est à l'ouvrage dont il fait partie, et qui sera mis au jour plus tard, ce que serait à une symphonie l'ouverture. Il n'en peut donner l'idée exacte et complète, mais il contient une lueur de l'oeuvre entière.

Le poème que l'auteur a dans l'esprit n'est ici qu'entr'ouvert.

Quant à ce volume pris en lui-même, l'auteur n'a qu'un mot à en dire. Le genre humain, considéré comme un grand individu collectif accomplissant d'époque en époque une série d'actes sur la terre, a deux aspects, l'aspect historique et l'aspect légendaire. Le second n'est pas moins vrai que le premier; le premier n'est pas moins conjectural que le second.

Qu'on ne conclue pas de cette dernière ligne—disons-le en passant—qu'il puisse entrer dans la pensée de l'auteur d'amoindrir la haute valeur de l'enseignement historique. Pas une gloire, parmi les splendeurs du génie humain, ne dépasse celle du grand historien philosophe. L'auteur, seulement, sans diminuer la portée de l'histoire, veut constater la portée de la légende. Hérodote fait l'histoire, Homère fait la légende.

C'est l'aspect légendaire qui prévaut dans ce volume et qui en colore les poèmes. Ces poèmes se passent l'un à l'autre le flambeau de la tradition humaine. Quasi cursores. C'est ce flambeau, dont la flamme est le vrai, qui fait l'unité de ce livre. Tous ces poèmes, ceux du moins qui résument le passé, sont de la réalité historique condensée ou de la réalité historique devinée. La fiction parfois, la falsification jamais; aucun grossissement de lignes; fidélité absolue à la couleur des temps et à l'esprit des civilisations diverses. Pour citer des exemples, la Décadence romaine n'a pas un détail qui ne soit rigoureusement exact; la barbarie mahométane ressort de Cantemir, à travers l'enthousiasme de l'historiographe turc, telle qu'elle est exposée dans les premières pages de Zim-Zizimi et de Sultan Mourad.

Du reste, les personnes auxquelles l'étude du passé est familière reconnaîtront, l'auteur n'en doute pas, l'accent réel et sincère de tout ce livre. Un de ces poèmes (Première rencontre du Christ avec le tombeau) est tiré, l'auteur pourrait dire traduit, de l'évangile. Deux autres (Le Mariage de Roland, Aymerillot) sont des feuillets détachés de la colossale épopée du moyen âge (Charlemagne, emperor à la barbe florie). Ces deux poèmes jaillissent directement des livres de geste de la chevalerie. C'est de l'histoire écoutée aux portes de la légende.

Quant au mode de formation de plusieurs des autres poèmes dans la pensée de l'auteur, on pourra s'en faire une idée en lisant les quelques lignes placées en note avant la pièce intitulée Les Raisons du Momotombo; lignes d'où cette pièce est sortie. L'auteur en convient, un rudiment imperceptible, perdu dans la chronique ou dans la tradition, à peine visible à l'oeil nu, lui a souvent suffi. Il n'est pas défendu au poète et au philosophe d'essayer sur les faits sociaux ce que le naturaliste essaie sur les faits zoologiques, la reconstruction du monstre d'après l'empreinte de l'ongle ou l'alvéole de la dent.

Ici lacune, là étude complaisante et approfondie d'un détail, tel est l'inconvénient de toute publication fractionnée. Ces défauts de proportion peuvent n'être qu'apparents. Le lecteur trouvera certainement juste d'attendre, pour les apprécier définitivement, que La Légende des Siècles ait paru en entier. Les usurpations, par exemple, jouent un tel rôle dans la construction des royautés au moyen âge et mêlent tant de crimes à la complication des investitures, que l'auteur a cru devoir les présenter sous leurs trois principaux aspects dans les trois drames, Le Petit Roi de Galice, Éviradnus, La Confiance du Marquis Fabrice. Ce qui peut sembler aujourd'hui un développement excessif s'ajustera plus tard à l'ensemble.

Les tableaux riants sont rares dans ce livre; cela tient à ce qu'ils ne sont pas fréquents dans l'histoire.

Comme on le verra, l'auteur, en racontant le genre humain, ne l'isole pas de son entourage terrestre. Il mêle quelquefois à l'homme, il heurte à l'âme humaine, afin de lui faire rendre son véritable son, ces êtres différents de l'homme que nous nommons bêtes, choses, nature morte, et qui remplissent on ne sait quelles fonctions fatales dans l'équilibre vertigineux de la création.

Tel est ce livre. L'auteur l'offre au public sans rien se dissimuler de sa profonde insuffisance. C'est une tentative vers l'idéal. Rien de plus.

Ce dernier mot a besoin peut-être d'être expliqué.

Plus tard, nous le croyons, lorsque plusieurs autres parties de ce livre auront été publiées, on apercevra le lien qui, dans la conception de l'auteur, rattache La Légende des Siècles à deux autres poèmes, presque terminés à cette heure, et qui en sont, l'un le dénoûment, l'autre le commencement: La Fin de Satan, Dieu.

L'auteur, du reste, pour compléter ce qu'il a dit plus haut, ne voit aucune difficulté à faire entrevoir, dès à présent, qu'il a esquissé dans la solitude une sorte de poème d'une certaine étendue où se réverbère le problème unique, l'Être, sous sa triple face: l'Humanité, le Mal, l'Infini; le progressif, le relatif, l'absolu; en ce qu'on pourrait appeler trois chants, La Légende des Siècles, La Fin de Satan, Dieu.

Il publie aujourd'hui un premier carton de cette esquisse. Les autres suivront.

Nul ne peut répondre d'achever ce qu'il a commencé, pas une minute de continuation certaine n'est assurée à l'oeuvre ébauchée; la solution de continuité, hélas! c'est tout l'homme; mais il est permis, même au plus faible, d'avoir une bonne intention et de la dire.

Or l'intention de ce livre est bonne.

L'épanouissement du genre humain de siècle en siècle, l'homme montant des ténèbres à l'idéal, la transfiguration paradisiaque de l'enfer terrestre, l'éclosion lente et suprême de la liberté, droit pour cette vie, responsabilité pour l'autre; une espèce d'hymne religieux à mille strophes, ayant dans ses entrailles une foi profonde et sur son sommet une haute prière; le drame de la création éclairé par le visage du créateur, voilà ce que sera, terminé, ce poème dans son ensemble; si Dieu, maître des existences humaines, y consent.




CONTENTS



INTRODUCTION

BIOGRAPHICAL SKETCH

PRÉFACE DE LA PREMIÈRE SÉRIE

LA LÉGENDE DES SIÈCLES

LA CONSCIENCE

PUISSANCE ÉGALE BONTÉ

BOOZ ENDORMI

AU LION D'ANDROCLÈS

LE MARIAGE DE ROLAND

AYMERILLOT

BIVAR

ÉVIRADNUS

SULTAN MOURAD

LA CONFIANCE DU MARQUIS FABRICE

LA ROSE DE L'INFANTE

LES RAISONS DU MOMOTOMBO

LA CHANSON DES AVENTURIERS DE LA MER

APRÈS LA BATAILLE

LE CRAPAUD

LES PAUVRES GENS

PLEINE MER

PLEIN CIEL

LA TROMPETTE DU JUGEMENT

NOTES

BIBLIOGRAPHY



LA LÉGENDE DES SIECLES



LA CONSCIENCE

Lorsque avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes,

Échevelé, livide au milieu des tempêtes,

Caïn se fut enfui de devant Jéhovah,

Comme le soir tombait, l'homme sombre arriva

Au bas d'une montagne en une grande plaine;

Sa femme fatiguée et ses fils hors d'haleine

Lui dirent:—Couchons-nous sur la terre, et dormons.—

Caïn, ne dormant pas, songeait au pied des monts

Ayant levé la tête, au fond des cieux funèbres

Il vit un oeil, tout grand ouvert dans les ténèbres,

Et qui le regardait dans l'ombre fixement.

—Je suis trop près, dit-il avec un tremblement.

Il réveilla ses fils dormant, sa femme lasse,

Et se remit à fuir sinistre dans l'espace.

Il marcha trente jours, il marcha trente nuits.

Il allait, muet, pâle et frémissant aux bruits,

Furtif, sans regarder derrière lui, sans trêve,

Sans repos, sans sommeil. Il atteignit la grève

Des mers dans le pays qui fut depuis Assur.

—Arrêtons-nous, dit-il, car cet asile est sûr.

Restons-y. Nous avons du monde atteint les bornes.—

Et, comme il s'asseyait, il vit dans les cieux mornes

L'oeil à la même place au fond de l'horizon.

Alors il tressaillit en proie au noir frisson.

—Cachez-moi, cria-t-il; et, le doigt sur la bouche,

Tous ses fils regardaient trembler l'aïeul farouche.

Caïn dit à Jabel, père de ceux qui vont

Sous des tentes de poil dans le désert profond:

—Étends de ce côté la toile de la tente.—

Et l'on développa la muraille flottante;

Et, quand on l'eut fixée avec des poids de plomb

- Vous ne voyez plus rien? dit Tsilla, l'enfant blond,

La fille de ses fils, douce comme l'aurore;

Et Caïn répondit:—je vois cet oeil encore!—

Jubal, père de ceux qui passent dans les bourgs

Soufflant dans des clairons et frappant des tambours,

Cria:—je saurai bien construire une barrière.—

Il fit un mur de bronze et mit Caïn derrière.

Et Caïn dit:—Cet oeil me regarde toujours!

Hénoch dit:—Il faut faire une enceinte de tours

Si terrible, que rien ne puisse approcher d'elle.

Bâtissons une ville avec sa citadelle.

Bâtissons une ville, et nous la fermerons.—

Alors Tubalcaïn, père des forgerons,

Construisit une ville énorme et surhumaine.

Pendant qu'il travaillait, ses frères, dans la plaine,

Chassaient les fils d'Énos et les enfants de Seth;

Et l'on crevait les yeux à quiconque passait;

Et, le soir, on lançait des flèches aux étoiles.

Le granit remplaça la tente aux murs de toiles,

On lia chaque bloc avec des noeuds de fer,

Et la ville semblait une ville d'enfer;

L'ombre des tours faisait la nuit dans les campagnes;

Ils donnèrent aux murs l'épaisseur des montagnes;

Sur la porte on grava: `Défense à Dieu d'entrer.

Quand ils eurent fini de clore et de murer,

On mit l'aïeul au centre en une tour de pierre.

Et lui restait lugubre et hagard.—O mon père!

L'oeil a-t-il disparu? dit en tremblant Tsilla.

Et Caïn répondit:—Non, il est toujours là.

Alors il dit:—je veux habiter sous la terre,

Comme dans son sépulcre un homme solitaire;

Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien.—

On fit donc une fosse, et Caïn dit: C'est bien!

Puis il descendit seul sous cette voûte sombre.

Quand il se fut assis sur sa chaise dans l'ombre,

Et qu'on eut sur son front fermé le souterrain,

L'oeil était dans la tombe et regardait Caïn.

PUISSANCE ÉGALE BONTÉ

Au commencement, Dieu vit un jour dans l'espace

Iblis venir à lui; Dieu dit:—Veux-tu ta grâce?

—Non, dit le Mal.—Alors que me demandes-tu?

—Dieu, répondit Iblis de ténèbres vêtu,

Joutons à qui créera la chose la plus belle.

L'Être dit: J'y consens.—Voici, dit le Rebelle;

Moi, je prendrai ton oeuvre et la transformerai.

Toi, tu féconderas ce que je t'offrirai;

Et chacun de nous deux soufflera son génie

Sur la chose par l'autre apportée et fournie.

—Soit. Que te faut-il? Prends, dit l'Être avec dédain.

—La tête du cheval et les cornes du daim.

—Prends.—Le monstre hésitant que la brume enveloppe

Reprit:—J'aimerais mieux celle de l'antilope.

—Va, prends.—Iblis entra dans son antre et forgea.

Puis il dressa le front.—Est-ce fini déjà?

—Non.—Te faut-il encor quelque chose? dit l'Être.

—Les yeux de l'éléphant, le cou du taureau, maître.

—Prends.—Je demande en outre, ajouta le Rampant,

Le ventre du cancer, les anneaux du serpent,

Les cuisses du chameau, les pattes de l'autruche.

—Prends.—Ainsi qu'on entend l'abeille dans la ruche,

On entendait aller et venir dans l'enfer

Le démon remuant des enclumes de fer.

Nul regard ne pouvait voir à travers la nue

Ce qu'il faisait au fond de la cave inconnue.

Tout à coup, se tournant vers l'Être, Iblis hurla

—Donne-moi la couleur de l'or. Dieu dit:—Prends-la.

Et, grondant et râlant comme un boeuf qu'on égorge,

Le démon se remit à battre dans sa forge;

Il frappait du ciseau, du pilon, du maillet,

Et toute la caverne horrible tressaillait;

Les éclairs des marteaux faisaient une tempête;

Ses yeux ardents semblaient deux braises dans sa tête;

Il rugissait; le feu lui sortait des naseaux,

Avec un bruit pareil au bruit des grandes eaux

Dans la saison livide où la cigogne émigre.

Dieu dit:—Que te faut-il encor?—Le bond du tigre.

—Prends.—C'est bien, dit Iblis debout dans son volcan,

Viens m'aider à souffler, dit-il à l'ouragan.

L'âtre flambait; Iblis, suant à grosses gouttes,

Se courbait, se tordait, et, sous les sombres voûtes,

On ne distinguait rien qu'une sombre rougeur

Empourprant le profil du monstrueux forgeur.

Et l'ouragan l'aidait, étant démon lui-même.

L'Être, parlant du haut du firmament suprême,

Dit:—Que veux-tu de plus?—Et le grand paria,

Levant sa tête énorme et triste, lui cria:

—Le poitrail du lion et les ailes de l'aigle.

Et Dieu jeta, du fond des éléments qu'il règle,

A l'ouvrier d'orgueil et de rébellion

L'aile de l'aigle avec le poitrail du lion.

Et le démon reprit son oeuvre sous les voiles.

—Quelle hydre fait-il donc? demandaient les étoiles.

Et le monde attendait, grave, inquiet, béant,

Le colosse qu'allait enfanter ce géant.

Soudain, on entendit dans la nuit sépulcrale

Comme un dernier effort jetant un dernier râle;

L'Etna, fauve atelier du forgeron maudit,

Flamboya; le plafond de l'enfer se fendit,

Et, dans une clarté blême et surnaturelle,

On vit des mains d'Iblis jaillir la sauterelle.

Et l'infirme effrayant, l'être ailé, mais boiteux,

Vit sa création et n'en fut pas honteux,

L'avortement étant l'habitude de l'ombre.

Il sortit à mi-corps de l'éternel décombre,

Et, croisant ses deux bras, arrogant, ricanant,

Cria dans l'infini:—Maître, à toi maintenant!

Et ce fourbe, qui tend à Dieu même une embûche,

Reprit:—Tu m'as donné l'éléphant et l'autruche,

Et l'or pour dorer tout; et ce qu'ont de plus beau

Le chameau, le cheval, le lion, le taureau,

Le tigre et l'antilope, et l'aigle et la couleuvre;

C'est mon tour de fournir la matière à ton oeuvre;

Voici tout ce que j'ai. Je te le donne. Prends.—

Dieu, pour qui les méchants mêmes sont transparents,

Tendit sa grande main de lumière baignée

Vers l'ombre, et le démon lui donna l'araignée.

Et Dieu prit l'araignée et la mit au milieu

Du gouffre qui n'était pas encor le ciel bleu;

Et l'esprit regarda la bête; sa prunelle,

Formidable, versait la lueur éternelle;

Le monstre, si petit qu'il semblait un point noir,

Grossit alors, et fut soudain énorme à voir;

Et Dieu le regardait de son regard tranquille;

Une aube étrange erra sur cette forme vile;

L'affreux ventre devint un globe lumineux;

Et les pattes, changeant en sphères d'or leurs noeuds,

S'allongèrent dans l'ombre en grands rayons de flamme.

Iblis leva les yeux; et tout à coup l'infâme,

Ébloui, se courba sous l'abîme vermeil;

Car Dieu, de l'araignée, avait fait le soleil.

BOOZ ENDORMI

Booz s'était couché de fatigue accablé;

Il avait tout le jour travaillé dans son aire,

Puis avait fait son lit à sa place ordinaire;

Booz dormait auprès des boisseaux pleins de blé.

Ce vieillard possédait des champs de blés et d'orge;

Il était, quoique riche, à la justice enclin;

Il n'avait pas de fange en l'eau de son moulin,

Il n'avait pas d'enfer dans le feu de sa forge.

Sa barbe était d'argent comme un ruisseau d'avril.

Sa gerbe n'était point avare ni haineuse;

Quand il voyait passer quelque pauvre glaneuse:

—Laissez tomber exprès des épis, disait-il.

Cet homme marchait pur loin des sentiers obliques,

Vêtu de probité candide et de lin blanc;

Et, toujours du côté des pauvres ruisselant,

Ses sacs de grains semblaient des fontaines publiques.

Booz était bon maître et fidèle parent;

Il était généreux, quoiqu'il fût économe;

Les femmes regardaient Booz plus qu'un jeune homme.

Car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand.

Le vieillard, qui revient vers la source première,

Entre aux jours éternels et sort des jours changeants;

Et l'on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens,

Mais dans l'oeil du vieillard on voit de la lumière.

Donc, Booz dans la nuit dormait parmi les siens;

Près des meules, qu'on eût prises pour des décombres,

Les moissonneurs couchés faisaient des groupes sombres;

Et ceci se passait dans des temps très anciens.

Les tribus d'Israël avaient pour chef un juge;

La terre, où l'homme errait sous la tente, inquiet

Des empreintes de pieds de géant qu'il voyait,

Était encor mouillée et molle du déluge.

Comme dormait Jacob, comme dormait Judith,

Booz, les yeux fermés, gisait sous la feuillée;

Or, la porte du ciel s'étant entre-bâillée

Au-dessus de sa tête, un songe en descendit.

Et ce songe était tel, que Booz vit un chêne

Qui, sorti de son ventre, allait jusqu'au ciel bleu;

Une race y montait comme une longue chaîne;

Un roi chantait en bas, en haut mourait un dieu.

Et Booz murmurait avec la voix de l'âme

'Comment se pourrait-il que de moi ceci vînt?

Le chiffre de mes ans a passé quatre vingt,

Et je n'ai pas de fils, et je n'ai plus de femme.

'Voilà longtemps que celle avec qui j'ai dormi,

O Seigneur! a quitté ma couche pour la vôtre;

Et nous sommes encor tout mêlés l'un à l'autre,

Elle à demi vivante et moi mort à demi.

'Une race naîtrait de moi! Comment le croire?

Comment se pourrait-il que j'eusse des enfants?

Quand on est jeune, on a des matins triomphants,

Le jour sort de la nuit comme d'une victoire;

'Mais, vieux, on tremble ainsi qu'à l'hiver le bouleau.

Je suis veuf, je suis seul, et sur moi le soir tombe,

Et je courbe, ô mon Dieu! mon âme vers la tombe,

Comme un boeuf ayant soif penche son front vers l'eau.'

Ainsi parlait Booz dans le rêve et l'extase,

Tournant vers Dieu ses yeux par le sommeil noyés;

Le cèdre ne sent pas une rose à sa base,

Et lui ne sentait pas une femme à ses pieds.

Pendant qu'il sommeillait, Ruth, une moabite,

S'était couchée aux pieds de Booz, le sein nu,

Espérant on ne sait quel rayon inconnu,

Quand viendrait du réveil la lumière subite.

Booz ne savait point qu'une femme était là,

Et Ruth ne savait point ce que Dieu voulait d'elle,

Un frais parfum sortait des touffes d'asphodèle;

Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala.

L'ombre était nuptiale, auguste et solennelle;

Les anges y volaient sans doute obscurément,

Car on voyait passer dans la nuit, par moment,

Quelque chose de bleu qui paraissait une aile.

La respiration de Booz qui dormait,

Se mêlait au bruit sourd des ruisseaux sur la mousse.

On était dans le mois où la nature est douce,

Les collines ayant des lis sur leur sommet.

Ruth songeait et Booz dormait; l'herbe était noire;

Les grelots des troupeaux palpitaient vaguement;

Une immense bonté tombait du firmament;

C'était l'heure tranquille où les lions vont boire.

Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth;

Les astres émaillaient le ciel profond et sombre;

Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l'ombre

Brillait à l'occident, et Ruth se demandait,

Immobile, ouvrant l'oeil à moitié sous ses voiles,

Quel dieu, quel moissonneur de l'éternel été

Avait, en s'en allant, négligemment jeté

Cette faucille d'or dans le champ des étoiles.

AU LION D'ANDROCLÈS

La ville ressemblait à l'univers. C'était

Cette heure où l'on dirait que toute âme se tait,

Que tout astre s'éclipse et que le monde change.

Rome avait étendu sa pourpre sur la fange.

Où l'aigle avait plané, rampait le scorpion.

Trimalcion foulait les os de Scipion.

Rome buvait, gaie, ivre et la face rougie;

Et l'odeur du tombeau sortait de cette orgie.

L'amour et le bonheur, tout était effrayant.

Lesbie en se faisant coiffer, heureuse, ayant

Son Tibulle à ses pieds qui chantait leurs tendresses,

Si l'esclave persane arrangeait mal ses tresses,

Lui piquait les seins nus de son épingle d'or.

Le mal à travers l'homme avait pris son essor;

Toutes les passions sortaient de leurs orbites.

Les fils aux vieux parents faisaient des morts subites.

Les rhéteurs disputaient les tyrans aux bouffons.

La boue et l'or régnaient. . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Rome horrible chantait. Parfois, devant ses portes,

Quelque Crassus, vainqueur d'esclaves et de rois,

Plantait le grand chemin de vaincus mis en croix;

Et, quand Catulle, amant que notre extase écoute,

Errait avec Délie, aux deux bords de la route,

Six mille arbres humains saignaient sur leurs amours.

La gloire avait hanté Rome dans les grands jours,

Toute honte à présent était la bienvenue.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Épaphrodite avait un homme pour hochet

Et brisait en jouant les membres d'Épictète.

Femme grosse, vieillard débile, enfant qui tette,

Captifs, gladiateurs, chrétiens, étaient jetés

Aux bêtes, et, tremblants, blêmes, ensanglantés,

Fuyaient, et l'agonie effarée et vivante

Se tordait dans le cirque, abîme d'épouvante.

Pendant que l'ours grondait, et que les éléphants,

Effroyables, marchaient sur les petits enfants,

La vestale songeait dans sa chaise de marbre.

Par moments, le trépas, comme le fruit d'un arbre,

Tombait du front pensif de la pâle beauté;

Le même éclair de meurtre et de férocité

Passait de l'oeil du tigre au regard de la vierge.

Le monde était le bois, l'empire était l'auberge.

De noirs passants trouvaient le trône en leur chemin,

Entraient, donnaient un coup de dent au genre humain,

Puis s'en allaient. Néron venait après Tibère.

César foulait aux pieds le Hun, le Goth, l'Ibère;

Et l'empereur, pareil aux fleurs qui durent peu,

Le soir était charogne à moins qu'il ne fût dieu.

Le porc Vitellius roulait aux gémonies.

Escalier des grandeurs et des ignominies,

Bagne effrayant des morts, pilori des néants,

Saignant, fumant, infect, ce charnier de géants

Semblait fait pour pourrir le squelette du monde.

Des torturés râlaient sur cette rampe immonde,

Juifs sans langue, poltrons sans poings, larrons sans yeux;

Ainsi que dans le cirque atroce et furieux

L'agonie était là, hurlant sur chaque marche.

Le noir gouffre cloaque au fond ouvrait son arche

Où croulait Rome entière; et, dans l'immense égout,

Quand le ciel juste avait foudroyé coup sur coup,

Parfois deux empereurs, chiffres du fatal nombre,

Se rencontraient, vivants encore, et, dans cette ombre,

Où les chiens sur leurs os venaient mâcher leur chair,

Le césar d'aujourd'hui heurtait celui d'hier.

Le crime sombre était l'amant du vice infâme.

Au lieu de cette race en qui Dieu mit sa flamme,

Au lieu d'Ève et d'Adam, si beaux, si purs tous deux,

Une hydre se traînait dans l'univers hideux;

L'homme était une tête et la femme était l'autre.

Rome était la truie énorme qui se vautre.

La créature humaine, importune au ciel bleu,

Faisait une ombre affreuse à la cloison de Dieu;

Elle n'avait plus rien de sa forme première;

Son oeil semblait vouloir foudroyer la lumière;

Et l'on voyait, c'était la veille d'Attila,

Tout ce qu'on avait eu de sacré jusque-là

Palpiter sous son ongle; et pendre à ses mâchoires,

D'un côté les vertus et de l'autre les gloires.

Les hommes rugissaient quand ils croyaient parler.

L'âme du genre humain songeait à s'en aller;

Mais, avant de quitter à jamais notre monde,

Tremblante, elle hésitait sous la voûte profonde,

Et cherchait une bête où se réfugier.

On entendait la tombe appeler et crier.

Au fond, la pâle Mort riait sinistre et chauve.

Ce fut alors que toi, né dans le désert fauve

Où le soleil est seul avec Dieu, toi, songeur

De l'antre que le soir emplit de sa rougeur,

Tu vins dans la cité toute pleine de crimes;

Tu frissonnas devant tant d'ombre et tant d'abîmes;

Ton oeil fit, sur ce monde horrible et châtié,

Flamboyer tout à coup l'amour et la pitié;

Pensif tu secouas ta crinière sur Rome;

Et, l'homme étant le monstre, ô lion, tu fus l'homme.

II

LE MARIAGE DE ROLAND

Ils se battent—combat terrible!—corps à corps.

Voilà déjà longtemps que leurs chevaux sont morts;

Ils sont là seuls tous deux dans une île du Rhône.

Le fleuve à grand bruit roule un flot rapide et jaune,

Le vent trempe en sifflant les brins d'herbe dans l'eau.

L'archange saint Michel attaquant Apollo

Ne ferait pas un choc plus étrange et plus sombre.

Déjà, bien avant l'aube, ils combattaient dans l'ombre.

Qui, cette nuit, eût vu s'habiller ces barons,

Avant que la visière eût dérobé leurs fronts,

Eût vu deux pages blonds, roses comme des filles.

Hier, c'étaient deux enfants riant à leurs familles,

Beaux, charmants;—aujourd'hui, sur ce fatal terrain,

C'est le duel effrayant de deux spectres d'airain,

Deux fantômes auxquels le démon prête une âme,

Deux masques dont les trous laissent voir de la flamme.

Ils luttent, noirs, muets, furieux, acharnés.

Les bateliers pensifs qui les ont amenés

Ont raison d'avoir peur et de fuir dans la plaine,

Et d'oser, de bien loin, les épier à peine:

Car de ces deux enfants, qu'on regarde en tremblant,

L'un s'appelle Olivier et l'autre a nom Roland.

Et, depuis qu'ils sont là, sombres, ardents, farouches

Un mot n'est pas encor sorti de ces deux bouches.

Olivier, sieur de Vienne et comte souverain,

A pour père Gérard et pour aïeul Garin.

Il fut pour ce combat habillé par son père.

Sur sa targe est sculpté Bacchus faisant la guerre

Aux Normands, Rollon ivre, et Rouen consterné,

Et le dieu souriant par des tigres traîné,

Chassant, buveur de vin, tous ces buveurs de cidre.

Son casque est enfoui sous les ailes d'une hydre;

Il porte le haubert que portait Salomon;

Son estoc resplendit comme l'oeil d'un démon;

Il y grava son nom afin qu'on s'en souvienne;

Au moment du départ, l'archevêque de Vienne

A béni son cimier de prince féodal.

Roland a son habit de fer, et Durandal.

Ils luttent de si près avec de sourds murmures,

Que leur souffle âpre et chaud s'empreint sur leurs armures.

Le pied presse le pied; l'île à leurs noirs assauts

Tressaille au loin; l'acier mord le fer; des morceaux

De heaume et de haubert, sans que pas un s'émeuve,

Sautent à chaque instant dans l'herbe et dans le fleuve;

Leurs brassards sont rayés de longs filets de sang

Qui coule de leur crâne et dans leurs yeux descend.

Soudain, sire Olivier, qu'un coup affreux démasque,

Voit tomber à la fois son épée et son casque.

Main vide et tête nue, et Roland l'oeil en feu!

L'enfant songe à son père et se tourne vers Dieu.

Durandal sur son front brille. Plus d'espérance!

—Çà, dit Roland, je suis neveu du roi de France,

Je dois me comporter en franc neveu de roi.

Quand j'ai mon ennemi désarmé devant moi,

Je m'arrête. Va donc chercher une autre épée,

Et tâche, cette fois, qu'elle soit bien trempée.

Tu feras apporter à boire en même temps,

Car j'ai soif.

—Fils, merci, dit Olivier.

—J'attends,

Dit Roland, hâte-toi.

Sire Olivier appelle

Un batelier caché derrière une chapelle.

—Cours à la ville, et dis à mon père qu'il faut

Une autre épée à l'un de nous, et qu'il fait chaud.

Cependant les héros, assis dans les broussailles,

S'aident à délacer leurs capuchons de mailles,

Se lavent le visage, et causent un moment.

Le batelier revient, il a fait promptement;

L'homme a vu le vieux comte; il rapporte une épée

Et du vin, de ce vin qu'aimait le grand Pompée

Et que Tournon récolte au flanc de son vieux mont.

L'épée est cette illustre et fière Closamont,

Que d'autres quelquefois appellent Haute-Claire.

L'homme a fui. Les héros achèvent sans colère

Ce qu'ils disaient, le ciel rayonne au-dessus d'eux;

Olivier verse à boire à Roland; puis tous deux

Marchent droit l'un vers l'autre, et le duel recommence.

Voilà que par degrés de sa sombre démence

Le combat les enivre, il leur revient au coeur

Ce je ne sais quel dieu qui veut qu'on soit vainqueur,

Et qui, s'exaspérant aux armures frappées,

Mêle l'éclair des yeux aux lueurs des épées.

Ils combattent, versant à flots leur sang vermeil.

Le jour entier se passe ainsi. Mais le soleil

Baisse vers l'horizon. La nuit vient.

—Camarade,

Dit Roland, je ne sais, mais je me sens malade.

Je ne me soutiens plus, et je voudrais un peu

De repos.

—Je prétends, avec l'aide de Dieu,

Dit le bel Olivier, le sourire à la lèvre,

Vous vaincre par l'épée et non point par la fièvre.

Dormez sur l'herbe verte; et, cette nuit, Roland,

je vous éventerai de mon panache blanc.

Couchez-vous et dormez.

—Vassal, ton âme est neuve,

Dit Roland. Je riais, je faisais une épreuve.

Sans m'arrêter et sans me reposer, je puis

Combattre quatre jours encore, et quatre nuits.

Le duel reprend. La mort plane, le sang ruisselle.

Durandal heurte et suit Closamont; l'étincelle

Jaillit de toutes parts sous leurs coups répétés.

L'ombre autour d'eux s'emplit de sinistres clartés.

Ils frappent; le brouillard du fleuve monte et fume;

Le voyageur s'effraie et croit voir dans la brume

D'étranges bûcherons qui travaillent la nuit.

Le jour naît, le combat continue à grand bruit;

La pâle nuit revient, ils combattent; l'aurore

Reparaît dans les cieux, ils combattent encore.

Nul repos. Seulement, vers le troisième soir,

Sous un arbre, en causant, ils sont allés s'asseoir;

Puis ont recommencé.

Le vieux Gérard dans Vienne

Attend depuis trois jours que son enfant revienne.

Il envoie un devin regarder sur les tours;

Le devin dit: Seigneur, ils combattent toujours.

Quatre jours sont passés, et l'île et le rivage

Tremblent sous ce fracas monstrueux et sauvage.

Ils vont, viennent, jamais fuyant, jamais lassés,

Froissent le glaive au glaive et sautent les fossés,

Et passent, au milieu des ronces remuées,

Comme deux tourbillons et comme deux nuées.

O chocs affreux! terreur! tumulte étincelant!

Mais enfin Olivier saisit au corps Roland,

Qui de son propre sang en combattant s'abreuve,

Et jette d'un revers Durandal dans le fleuve.

—C'est mon tour maintenant, et je vais envoyer

Chercher un autre estoc pour vous, dit Olivier.

Le sabre du géant Sinnagog est à Vienne.

C'est, après Durandal, le seul qui vous convienne.

Mon père le lui prit alors qu'il le défit.

Acceptez-le.

Roland sourit.—Il me suffit

De ce bâton.—Il dit, et déracine un chêne.

Sire Olivier arrache un orme dans la plaine

Et jette son épée, et Roland, plein d'ennui,

L'attaque. Il n'aimait pas qu'on vînt faire après lui

Les générosités qu'il avait déjà faites.

Plus d'épée en leurs mains, plus de casque à leurs têtes.

Ils luttent maintenant, sourds, effarés, béants,

A grands coups de troncs d'arbre, ainsi que des géants.

Pour la cinquième fois, voici que la nuit tombe.

Tout à coup Olivier, aigle aux yeux de colombe,

S'arrête et dit:

-Roland, nous n'en finirons point.

Tant qu'il nous restera quelque tronçon au poing,

Nous lutterons ainsi que lions et panthères.

Ne vaudrait-il pas mieux que nous devinssions frères?

Écoute, j'ai ma soeur, la belle Aude au bras blanc,

Épouse-la.

-Pardieu! je veux bien, dit Roland.

Et maintenant buvons, car l'affaire était chaude.—

C'est ainsi que Roland épousa la belle Aude.

AYMERILLOT

Charlemagne, empereur à la barbe fleurie,

Revient d'Espagne; il a le coeur triste, il s'écrie:

—Roncevaux! Roncevaux! ô traître Ganelon!

Car son neveu Roland est mort dans ce vallon

Avec les douze pairs et toute son armée.

Le laboureur des monts qui vit sous la ramée

Est rentré chez lui, grave et calme, avec son chien;

Il a baisé sa femme au front et dit: C'est bien.

Il a lavé sa trompe et son arc aux fontaines;

Et les os des héros blanchissent dans les plaines.

Le bon roi Charle est plein de douleur et d'ennui;

Son cheval syrien est triste comme lui.

Il pleure; l'empereur pleure de la souffrance

D'avoir perdu ses preux, ses douze pairs de France,

Ses meilleurs chevaliers qui n'étaient jamais las,

Et son neveu Roland, et la bataille, hélas!

Et surtout de songer, lui, vainqueur des Espagnes,

Qu'on fera des chansons dans toutes ces montagnes

Sur ses guerriers tombés devant des paysans,

Et qu'on en parlera plus de quatre cents ans!

Cependant il chemine; au bout de trois journées

Il arrive au sommet des hautes Pyrénées.

Là, dans l'espace immense il regarde en rêvant;

Et sur une montagne, au loin, et bien avant

Dans les terres, il voit une ville très forte,

Ceinte de murs avec deux tours à chaque porte.

Elle offre à qui la voit ainsi dans le lointain

Trente maîtresses tours avec des toits d'étain,

Et des mâchicoulis de forme sarrasine

Encor tout ruisselants de poix et de résine.

Au centre est un donjon si beau, qu'en vérité

On ne le peindrait pas dans tout un jour d'été.

Ses créneaux sont scellés de plomb, chaque embrasure

Cache un archer dont l'oeil toujours guette et mesure.

Ses gargouilles font peur, à son faîte vermeil

Rayonne un diamant gros comme le soleil,

Qu'on ne peut regarder fixement de trois lieues.

Sur la gauche est la mer aux grandes ondes bleues,

Qui jusqu'à cette ville apporte ses dromons.

Charle, en voyant ces tours tressaille sur les monts.

—Mon sage conseiller, Naymes, duc de Bavière,

Quelle est cette cité près de cette rivière?

Qui la tient la peut dire unique sous les cieux.

Or, je suis triste, et c'est le cas d'être joyeux.

Oui, dussé-je rester quatorze ans dans ces plaines,

0 gens de guerre, archers compagnons, capitaines,

Mes enfants! mes lions! saint Denis m'est témoin

Que j'aurai cette ville avant d'aller plus loin!—

Le vieux Naymes frissonne à ce qu'il vient d'entendre.

—Alors, achetez-la, car nul ne peut la prendre,

Elle a pour se défendre, outre ses Béarnais,

Vingt mille Turcs ayant chacun double harnais.

Quant à nous, autrefois, c'est vrai, nous triomphâmes;

Mais, aujourd'hui, vos preux ne valent pas des femmes,

Ils sont tous harassés et du gîte envieux,

Et je suis le moins las, moi qui suis le plus vieux.

Sire, je parle franc et je ne farde guère.

D'ailleurs, nous n'avons point de machines de guerre;

Les chevaux sont rendus, les gens rassasiés;

Je trouve qu'il est temps que vous vous reposiez,

Et je dis qu'il faut être aussi fou que vous l'êtes

Pour attaquer ces tours avec des arbalètes.

L'empereur répondit au duc avec bonté:

—Duc, tu ne m'as pas dit le nom de la cité?

—On peut bien oublier quelque chose à mon âge.

Mais, sire, ayez pitié de votre baronnage;

Nous voulons nos foyers, nos logis, nos amours.

C'est ne jouir jamais que conquérir toujours.

Nous venons d'attaquer bien des provinces, sire,

Et nous en avons pris de quoi doubler l'empire.

Ces assiégés riraient de vous du haut des tours.

Ils ont, pour recevoir sûrement des secours,

Si quelque insensé vient heurter leurs citadelles,

Trois souterrains creusés par les Turcs infidèles,

Et qui vont, le premier, dans le val de Bastan,

Le second, à Bordeaux, le dernier, chez Satan.

L'empereur, souriant, reprit d'un air tranquille:

—Duc, tu ne m'as pas dit le nom de cette ville?

—C'est Narbonne.

—Narbonne est belle, dit le roi,

Et je l'aurai; je n'ai jamais vu, sur ma foi,

Ces belles filles-là sans leur rire au passage,

Et me piquer un peu les doigts à leur corsage.—

Alors, voyant passer un comte de haut lieu,

Et qu'on appelait Dreus de Montdidier.—Pardieu!

Comte, ce bon duc Naymes expire de vieillesse!

Mais vous, ami, prenez Narbonne, et je vous laisse

Tout le pays d'ici jusques à Montpellier;

Car vous êtes le fils d'un gentil chevalier;

Votre oncle, que j'estime, était abbé de Chelles;

Vous-même êtes vaillant; donc, beau sire, aux échelles!

L'assaut!

—Sire empereur, répondit Montdidier,

Je ne suis désormais bon qu'à congédier;

J'ai trop porté haubert, maillot, casque et salade;

J'ai besoin de mon lit, car je suis fort malade;

J'ai la fièvre; un ulcère aux jambes m'est venu;

Et voilà plus d'un an que je n'ai couché nu.

Gardez tout ce pays, car je n'en ai que faire.

L'empereur ne montra ni trouble ni colère.

Il chercha du regard Hugo de Cotentin;

Ce seigneur était brave et comte palatin.

—Hugues, dit-il, je suis aise de vous apprendre

Que Narbonne est à vous; vous n'avez qu'à la prendre.

Hugo de Cotentin salua l'empereur.

—Sire, c'est un manant heureux qu'un laboureur!

Le drôle gratte un peu la terre brune ou rouge

Et, quand sa tâche est faite, il rentre dans son bouge.

Moi, j'ai vaincu Tryphon, Thessalus, Gaïffer;

Par le chaud, par le froid, je suis vêtu de fer;

Au point du jour, j'entends le clairon pour antienne;

Je n'ai plus à ma selle une boucle qui tienne;

Voilà longtemps que j'ai pour unique destin

De m'endormir fort tard pour m'éveiller matin,

De recevoir des coups pour vous et pour les vôtres,

Je suis très fatigué. Donnez Narbonne à d'autres.

Le roi laissa tomber sa tête sur son sein.

Chacun songeait, poussant du coude son voisin.

Pourtant Charle, appelant Richer de Normandie:

—Vous êtes grand seigneur et de race hardie,

Duc; ne voudrez-vous pas prendre Narbonne un peu?

—Empereur, je suis duc par la grâce de Dieu.

Ces aventures-là vont aux gens de fortune.

Quand on a ma duché, roi Charle, on n'en veut qu'une.

L'empereur se tourna vers le comte de Gand.

—Tu mis jadis à bas Maugiron le brigand.

Le jour où tu naquis sur la plage marine,

L'audace avec le souffle entra dans ta poitrine;

Bavon, ta mère était de fort bonne maison;

Jamais on ne t'a fait choir que par trahison;

Ton âme après la chute était encor meilleure.

je me rappellerai jusqu'à ma dernière heure

L'air joyeux qui parut dans ton oeil hasardeux,

Un jour que nous étions en marche seuls tous deux,

Et que nous entendions dans les plaines voisines

Le cliquetis confus des lances sarrasines.

Le péril fut toujours de toi bien accueilli,

Comte; eh bien! prends Narbonne et je t'en fais bailli.

—Sire, dit le Gantois, je voudrais être en Flandre.

J'ai faim, mes gens ont faim; nous venons d'entreprendre

Une guerre à travers un pays endiablé;

Nous y mangions, au lieu de farine de blé,

Des rats et des souris, et, pour toutes ribotes,

Nous avons dévoré beaucoup de vieilles bottes.

Et puis votre soleil d'Espagne m'a hâlé

Tellement, que je suis tout noir et tout brûlé;

Et, quand je reviendrai de ce ciel insalubre

Dans ma ville de Gand avec ce front lugubre,

Ma femme, qui déjà peut-être a quelque amant,

Me prendra pour un Maure et non pour un Flamand!

J'ai hâte d'aller voir là-bas ce qui se passe.

Quand vous me donneriez, pour prendre cette place,

Tout l'or de Salomon et tout l'or de Pépin,

Non! je m'en vais en Flandre, où l'on mange du pain.

—Ces bons Flamands, dit Charle, il faut que cela mange.

Il reprit:

Çà, je suis stupide. Il est étrange

Que je cherche un preneur de ville, ayant ici

Mon vieil oiseau de proie, Eustache de Nancy.

Eustache, à moi! Tu vois, cette Narbonne est rude;

Elle a trente châteaux, trois fossés, et l'air prude;

A chaque porte un camp, et, pardieu! j'oubliais,

Là-bas, six grosses tours en pierre de liais.

Ces douves-là nous font parfois si grise mine

Qu'il faut recommencer à l'heure où l'on termine,

Et que, la ville prise, on échoue au donjon.

Mais qu'importe! es-tu pas le grand aigle?

—Un pigeon,

Un moineau, dit Eustache, un pinson dans la haie!

Roi, je me sauve au nid. Mes gens veulent leur paie;

Or, je n'ai pas le sou; sur ce, pas un garçon

Qui me fasse crédit d'un coup d'estramaçon;

Leurs yeux me donneront à peine une étincelle

Par sequin qu'ils verront sortir de l'escarcelle.

Tas de gueux! Quant à moi, je suis très ennuyé;

Mon vieux poing tout sanglant n'est jamais essuyé;

Je suis moulu. Car, sire, on s'échine à la guerre;

On arrive à haïr ce qu'on aimait naguère,

Le danger qu'on voyait tout rose, on le voit noir;

On s'use, on se disloque, on finit par avoir

La goutte aux reins, l'entorse aux pieds, aux mains l'ampoule,

Si bien qu'étant parti vautour, on revient poule.

Je désire un bonnet de nuit. Foin du cimier!

J'ai tant de gloire, ô roi, que j'aspire au fumier.

Le bon cheval du roi frappait du pied la terre

Comme s'il comprenait; sur le mont solitaire

Les nuages passaient. Gérard de Roussillon

Était à quelques pas avec son bataillon;

Charlemagne en riant vint à lui.

—Vaillant homme,

Vous êtes dur et fort comme un Romain de Rome;

Vous empoignez le pieu sans regarder aux clous;

Gentilhomme de bien, cette ville est à vous!—

Gérard de Roussillon regarda d'un air sombre

Son vieux gilet de fer rouillé, le petit nombre

De ses soldats marchant tristement devant eux,

Sa bannière trouée et son cheval boiteux.

—Tu rêves, dit le roi, comme un clerc en Sorbonne.

Faut-il donc tant songer pour accepter Narbonne?

—Roi, dit Gérard, merci, j'ai des terres ailleurs.—

Voilà comme parlaient tous ces fiers batailleurs

Pendant que les torrents mugissaient sous les chênes.

L'empereur fit le tour de tous ses capitaines;

Il appela les plus hardis, les plus fougueux,

Eudes, roi de Bourgogne, Albert de Périgueux,

Samo, que la légende aujourd'hui divinise,

Garin, qui, se trouvant un beau jour à Venise,

Emporta sur son dos le lion de Saint-Marc,

Ernaut de Bauléande, Ogier de Danemark,

Roger, enfin, grande âme au péril toujours prête.

Ils refusèrent tous. Alors, levant la tête,

Se dressant tout debout sur ses grands étriers,

Tirant sa large épée aux éclairs meurtriers,

Avec un âpre accent plein de sourdes huées,

Pâle, effrayant, pareil à l'aigle des nuées,

Terrassant du regard son camp épouvanté,

L'invincible empereur s'écria:

—Lâcheté!

O comtes palatins tombés dans ces vallées,

O géants qu'on voyait debout dans les mêlées,

Devant qui Satan même aurait crié merci,

Olivier et Roland, que n'êtes-vous ici!

Si vous étiez vivants, vous prendriez Narbonne,

Paladins! vous, du moins, votre épée était bonne,

Votre coeur était haut, vous ne marchandiez pas!

Vous alliez en avant sans compter tous vos pas!

O compagnons couchés dans la tombe profonde,

Si vous étiez vivants, nous prendrions le monde!

Grand Dieu! que voulez-vous que je fasse à présent?

Mes yeux cherchent en vain un brave au coeur puissant

Et vont, tout effrayés de nos immenses tâches,

De ceux-là qui sont morts à ceux-ci qui sont lâches!

Je ne sais point comment on porte des affronts

Je les jette à mes pieds, je n'en veux pas! Barons,

Vous qui m'avez suivi jusqu'à cette montagne,

Normands, Lorrains, marquis des marches d'Allemagne,

Poitevins, Bourguignons, gens du pays Pisan,

Bretons, Picards, Flamands, Français, allez-vous-en!

Guerriers, allez-vous-en d'auprès de ma personne,

Des camps où l'on entend mon noir clairon qui sonne

Rentrez dans vos logis, allez-vous-en chez vous,

Allez-vous-en d'ici, car je vous chasse tous!

Je ne veux plus de vous! Retournez chez vos femmes!

Allez vivre cachés, prudents, contents, infâmes!

C'est ainsi qu'on arrive à l'âge d'un aïeul.

Pour moi, j'assiégerai Narbonne à moi tout seul.

Je reste ici rempli de joie et d'espérance!

Et, quand vous serez tous dans notre douce France,

O vainqueurs des Saxons et des Aragonais!

Quand vous vous chaufferez les pieds à vos chenets,

Tournant le dos aux jours de guerres et d'alarmes,

Si l'on vous dit, songeant à tous vos grands faits d'armes

Qui remplirent longtemps la terre de terreur

—Mais où donc avez-vous quitté votre empereur?

Vous répondrez, baissant les yeux vers la muraille:

—Nous nous sommes enfuis le jour d'une bataille,

Si vite et si tremblants et d'un pas si pressé

Que nous ne savons plus où nous l'avons laissé!—

Ainsi Charles de France appelé Charlemagne,

Exarque de Ravenne, empereur d'Allemagne,

Parlait dans la montagne avec sa grande voix;

Et les pâtres lointains, épars au fond des bois,

Croyaient en l'entendant que c'était le tonnerre.

Les barons consternés fixaient leurs yeux à terre.

Soudain, comme chacun demeurait interdit,

Un jeune homme bien fait sortit des rangs et dit:

—Que monsieur saint Denis garde le roi de France!

L'empereur fut surpris de ce ton d'assurance.

Il regarda celui qui s'avançait, et vit,

Comme le roi Saül lorsque apparut David,

Une espèce d'enfant au teint rose, aux mains blanches,

Que d'abord les soudards dont l'estoc bat les hanches

Prirent pour une fille habillée en garçon,

Doux, frêle, confiant, serein, sans écusson

Et sans panache, ayant, sous ses habits de serge,

L'air grave d'un gendarme et l'air froid d'une vierge.

—Toi, que veux-tu, dit Charle, et qu'est-ce qui t'émeut?

—Je viens vous demander ce dont pas un ne veut,

L'honneur d'être, ô mon roi, si Dieu ne m'abandonne,

L'homme dont on dira: C'est lui qui prit Narbonne.

L'enfant parlait ainsi d'un air de loyauté,

Regardant tout le monde avec simplicité.

Le Gantois, dont le front se relevait très vite,

Se mit à rire, et dit aux reîtres de sa suite:

-Hé! c'est Aymerillot, le petit compagnon.

—Aymerillot, reprit le roi, dis-nous ton nom.

—Aymery. Je suis pauvre autant qu'un pauvre moine.

J'ai vingt ans, je n'ai point de paille et point d'avoine,

Je sais lire en latin, et je suis bachelier.

Voilà tout, sire. Il plut au sort de m'oublier

Lorsqu'il distribua les fiefs héréditaires.

Deux liards couvriraient fort bien toutes mes terres,

Mais tout le grand ciel bleu n'emplirait pas mon coeur.

J'entrerai dans Narbonne et je serai vainqueur.

Après, je châtierai les railleurs, s'il en reste.

Charles, plus rayonnant que l'archange céleste,

S'écria:

—Tu seras, pour ce propos hautain,

Aymery de Narbonne et comte palatin,

Et l'on te parlera d'une façon civile.

Va, fils!

Le lendemain Aymery prit la ville.

BIVAR