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La lutte pour la santé: essai de pathologie générale

Chapter 18: CHAPITRE I MATURITÉ
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About This Book

This work explores the concept of health as a continuous struggle against various internal and external influences that disrupt the body's equilibrium. It emphasizes the importance of understanding the biological capital each individual possesses at birth, which affects their health and longevity. The author discusses the myriad factors that can lead to illness throughout life, from childhood to old age, and presents methods to prevent or mitigate these health threats. Rather than focusing solely on specific diseases, the text offers practical advice based on the author's extensive medical experience, aiming to empower readers to take charge of their health and well-being.

Chez la jeune fille, la syphilis est également à redouter. Nombre de jeunes filles de la classe ouvrière connaissent tout ce qui est relatif aux questions vénériennes; elles n'en ignorent que le danger. C'est à leur usage que j'ai écrit naguère une petite brochure intitulée: Pour nos filles. Les services qu'elle est appelée à rendre ne sont pas comparables à ceux que rendra sa soeur aînée, l'excellente brochure du professeur Fournier; et si je la mentionne, ce n'est certes point par une enfantine vanité d'auteur: c'est que, de divers côtés, on m'a affirmé qu'il était bon de la faire connaître.

III—CAUSES MORBIGÈNES COMMUNES AUX DEUX SEXES.— «MALADIES» ACCIDENTELLES

C'est à dessein que nous plaçons ces observations à la suite de l'étude consacrée aux jeunes garçons, car les jeunes filles, entourées de soins à l'âge qui nous occupe, ont relativement peu de «maladies» accidentelles. Chez le jeune homme, au contraire, plus ou moins mal surveillé, plus ou moins surmené par un travail cérébral auquel son cerveau n'est pas encore complètement adapté, ou par le travail musculaire, pour lequel ses muscles, encore en état de développement, ne sont pas suffisamment préparés, la flore microbienne trouve un excellent terrain de culture. Nous ne pouvons pas passer en revue la pathologie de cet âge; faisons seulement remarquer que la «maladie» accidentelle ou bien tue l'individu, ou bien laisse un reliquat définitif sur un organe quelconque (endocardite du rhumatisme, etc.): mais il est très rare que, à cette période de la vie, elle amène l'amoindrissement prolongé ou définitif de la valeur du sujet. En d'autres termes, souvent, chez les jeunes gens, l'affection aiguë aboutit à une convalescence franche, sans ébranler l'organisme; à cet âge, comme dans l'enfance, l'organisme est doué d'une grande élasticité, et rebondit facilement.

Exception doit être faite pour la tuberculose; c'est, par excellence, la «maladie» de l'âge adulte. Contractée, le plus souvent, dans la plus tendre enfance, elle sommeille jusqu'au moment où les mauvaises conditions de milieu, la misère physiologique, le surmenage, mettent le terrain en état de moindre résistance. De là son maximum de fréquence de dix-huit à trente-cinq ans.

De cette conception, qui n'est pas encore classique, mais qui commence à pénétrer dans les esprits, grâce aux travaux du professeur Grancher, et à ceux de M. le médecin inspecteur Kelsch, sur la tuberculose dans l'armée, découle la véritable prophylaxie de la tuberculose. C'est en vain que l'on dépenserait beaucoup d'argent pour fonder des sanatoria; le sanatorium ne convient qu'aux riches. C'est peut-être un bon instrument de cure: sûrement ce n'est pas le meilleur, et, en tout cas «ce n'est pas le meilleur instrument de la lutte contre la tuberculose en tant que «maladie» sociale» (Grancher). Voyez, en effet, ce qu'il faudrait pour qu'un sanatorium populaire donnât un rendement social appréciable! Il faudrait: 1° à l'entrée du sanatorium, un dispensaire de dépistage pour ouvrir la porte aux seuls malades légèrement atteints; 2° pendant le séjour du malade au sanatorium, une oeuvre de secours pour sa femme et ses enfants; 3° à la sortie du sanatorium, la double ration de repos et la demi-ration de travail pendant un temps presque illimité! Le Congrès de la tuberculose de 1905 a d'ailleurs sonné le glas sur les sanatoria populaires, et les médecins de tous les pays, dans une heure de sens commun et de clarté, ont voté la même formule: «En fait de tuberculose, la préservation domine l'assistance.» Nous serons moins sévères dans notre appréciation des dispensaires: ils peuvent rendre quelques services pour l'éducation populaire; mais les véritables oeuvres de l'avenir, on ne saurait trop le répéter, sont les oeuvres de préservation, celles qui arrachent un enfant sain d'un milieu contaminé; ce sont les oeuvres d'hôpitaux marins, pour les enfants atteints de tuberculose locale et non contagieuse; ce sont les colonies de vacances, etc. Ce sont, surtout, les diverses oeuvres sociales luttant contre la misère: car la misère est le grand, le plus grand facteur de la tuberculose.




DEUXIÈME PARTIE



CHAPITRE I

MATURITÉ

Voici l'homme arrivé à l'âge adulte; il est en pleine possession de tous ses moyens, son capital a été progressivement amélioré et lui rapporte de gros intérêts; il s'agit maintenant de l'utiliser, de le faire valoir, d'obtenir de lui son rendement maximum.

L'ère des ménagements est passée, il faut à tout prix que l'homme travaille et produise. On l'alimentera en conséquence: la dépense étant considérable, il faudra que l'aliment soit réparateur. Le point essentiel est de ne pas dépasser la dose des dépenses, d'utiliser le capital, mais non de l'amoindrir, de chauffer la machine, sinon à blanc, du moins à la température maxima tolérée, pour ne pas l'user trop vite, et surtout pour ne pas la faire éclater. Il faut, en somme, que l'homme produise; et, à s'écouter vivre avec trop de prudence, il ne ferait que s'empêcher de mourir. Bien plus; de même qu'un capitaliste avisé, quand il possède beaucoup de fonds disponibles, quand il a ce qu'on appelle de la «surface», n'a pas peur, de temps à autre, de risquer une somme raisonnable dans une affaire qui n'est pas de tout repos; de même l'homme bien portant, à capital solide, ne doit pas craindre, à certains moments, de se dépenser un peu plus que ne l'exigerait la sage hygiène, à la condition que l'effort ne soit ni trop excessif, ni trop prolongé, et qu'une période de repos succède à cette période de travail intensif. (De là la nécessité des vacances et du repos hebdomadaire).

Soit, dira-t-on, nous acceptons le principe, nous croyons qu'il est bon que l'homme actif, intelligent, bien portant, donne de temps à autre ce qu'on appelle un «coup de collier», quitte à réparer sa dépense excessive par un repos plus ou moins prolongé, mais quel est le critérium? à quel signe reconnaîtrez-vous que l'homme n'a pas dépassé la mesure de ses forces, et qu'il ne court pas à la banqueroute?

Le principe général est qu'il faut arriver aux confins de la fatigue, mais ne jamais atteindre la fatigue douloureuse. Quand il s'agit de travail musculaire, le critérium est relativement facile à trouver. On est averti qu'on a dépassé la mesure de ses forces par deux symptômes caractéristiques: la diminution d'appétit et la diminution de sommeil.

Cette donnée pourrait même rendre de grands services aux chefs militaires, dont l'idéal, très légitime, est de faire produire à la machine humaine son maximum de rendement, sans épuiser cependant les forces des soldats. Malheureusement, quelques-uns d'entre eux confondent l'entraînement et l'épuisement; ils arrivent à avoir des troupes qui n'ont pas de valeur réelle, tout en ayant les apparences de la force. Ces troupes, qui se sont présentées sous le plus bel aspect à des manoeuvres de quelques jours, seraient incapables d'entrer en campagne et de supporter des fatigues prolongées. Si les chefs de corps avaient eu la précaution de s'enquérir de la façon dont les soldats mangent, ou de voir, après une marche prolongée, comment ils mangent, de surveiller de temps à autre le tonneau des eaux grasses, qui recueille tous les restes des repas, ils auraient vu que le travail excessif se traduit par une baisse dans l'appétit. S'ils passaient, le soir, dans les chambrées, d'une façon inopinée, ils verraient qu'à la suite de fatigues excessives les hommes ne dorment pas bien. Et rien ne les empêcherait, d'ailleurs, de prendre parfois l'avis de leurs médecins.

Nous ne dissimulons pas la difficulté du problème, d'autant que, chez l'homme qui a subi un entraînement méthodique, la sensation de fatigue disparaît; l'homme entraîné ne connaît pas la fatigue. L'épuisement, chez lui, se traduit exclusivement par la diminution du poids, de l'appétit et du sommeil, comme aussi, dans le milieu militaire en particulier, par l'apparition des «maladies» dites accidentelles.

Et si le problème est difficile tant qu'il ne s'agit que de dépenses musculaires, il devient plus complexe encore quand il s'agit de dépenses cérébrales. Voici un commerçant obligé de brasser de grosses affaires. Il est réveillé, le matin, par le téléphone voisin de son lit; pendant toute la journée, il n'a pas un quart d'heure de tranquillité; il sent peser sur lui des responsabilités écrasantes; sa vie n'est qu'une série d'inquiétudes. Qu'à ce surmenage incessant viennent s'ajouter des chagrins de famille, etc., voici notre homme qui, tout d'un coup, tombe dans la «maladie». Le moindre prétexte suffit pour amener le déclanchement: c'est une émotion un peu violente, c'est une perte d'argent, c'est une «maladie» infectieuse plus ou moins légère, qui ouvre la brèche, et voilà la «maladie» installée!

Cet homme aurait-il pu éviter le cataclysme? A-t-il eu, depuis dix ans qu'il surmène son cerveau, un avertissement quelconque lui indiquant qu'il dépasse les limites de son élasticité, et qu'il puise à pleines mains dans un capital insuffisamment réparé chaque jour? Oui, le plus souvent! C'est, par exemple, un vertige qui est apparu, à un moment donné. Si cet homme avait tenu compte de ce qu'on pourrait appeler «un avertissement sans frais», il aurait immédiatement diminué le travail, ou même l'aurait suspendu pendant quelques jours. Mais il n'en a pas tenu compte, il a pensé que ça passerait. D'autres fois, c'est une sorte d'endolorissement de la tête, non pas passager, mais permanent, qui constitue l'avertissement, avec bourdonnements de l'oreille gauche. (Cette prédominance des bourdonnements à gauche, de la diminution de l'acuité auditive à gauche, se rencontre à toutes les phases de la «maladie».) D'autres fois encore, c'est une sorte de sensation de fatigue permanente, exagérée surtout le matin, avec diminution d'appétit, constipation, autrement dit avec les petits symptômes de la grande «maladie». Il est tout à fait exceptionnel que le krach se produise sans de tels phénomènes prémonitoires. Cela arrive, cependant, et c'est chez les natures les plus admirablement douées en apparence.

Quand le sujet est soumis à un surmenage intellectuel et musculaire à la fois, il réalise les conditions les plus parfaites pour arriver à l'épuisement rapide; aussi ne saurait-on protester trop énergiquement contre le préjugé des gens du monde, qui se figurent que l'exercice musculaire repose du travail cérébral, et que le surmené cérébral doit, pour bien se porter, faire de l'exercice, de la bicyclette, de la marche forcée, à ses moments disponibles. C'est là une erreur énorme dont la pédagogie commence à faire justice. Certes il est des hommes, admirablement doués, qui peuvent supporter une dépense considérable à la fois au point de vue musculaire et au point de vue cérébral: mais ce qu'il faut bien se rappeler, c'est que, dès que surviennent les premiers symptômes du surmenage, on doit aussitôt réduire la dépense totale, et la dépense musculaire en particulier; à ce prix seulement on aura chance d'échapper aux griffes, toujours prêtes à s'abattre sur nous, de la «maladie».

CHAPITRE II

CARACTÈRES GÉNÉRAUX DE LA «MALADIE»

Plusieurs fois déjà, dans le cours de ce travail, j'ai eu l'occasion de parler de la «maladie», sans préciser le sens exact que je donnais à ce mot. Mais le moment est venu de tenter, sinon une définition scientifique de la «maladie»,—définition aussi impossible que celles, par exemple, de la richesse, de la vertu, ou de la beauté,—tout au moins une explication sommaire de ce qu'est, à mes yeux, cette chose indéfinissable; des principaux caractères qui lui sont propres; et des traits qui la distinguent de ces manifestations pathologiques bien déterminées que l'on appelle communément les «maladies», et que j'appellerais volontiers des «accidents», par opposition à la nature plus générale, plus profonde, et infiniment plus complexe, de la «maladie».

Voici quatre personnes qui, dans une même après-midi, se présentent à ma consultation. Ce sont quatre malades: il ne faut pas être grand clerc pour l'affirmer a priori. Mais voyons ce que nous enseignera l'étude détaillée, et surtout réfléchie, de chacune de ces quatre personnes, qui paraissent se ressembler aussi peu que possible, et n'avoir l'une avec l'autre absolument rien de commun. L'une est grande et forte, l'autre petite et malingre; l'une est obèse, l'autre d'une maigreur inquiétante. Les souffrances que chacune accuse sont tout à fait différentes, de l'une à l'autre; les causes qui ont paru engendrer ces souffrances semblent opposées: chez l'une l'excès de fatigue, chez une autre l'excès d'oisiveté, etc.

Essayons à présent d'approfondir un peu notre investigation. Ah! ce n'est pas un mince travail que d'étudier un malade, de fouiller son hérédité, de le suivre depuis le jour de sa naissance, voire même de sa conception, de noter tous les incidents pathologiques de son enfance, de sa jeunesse, de son adolescence, d'apprécier son degré de santé pendant les périodes qui ont séparé ces divers incidents, de se reconnaître au milieu du luxe de détails avec lequel il décrit ses misères, en un mot de reconstituer à la fois le bilan complet de son état présent et le tableau du chemin qu'il a suivi pour y parvenir. Mais cette étude méticuleuse est nécessaire; sans elle, pas de diagnostic possible, pas de traitement rationnel; d'elle seule pourra résulter la connaissance véritable du malade, c'est-à-dire l'appréciation de ce qu'il vaut, du point précis où il en est dans son évolution. Et j'ajoute que ce n'est que lorsqu'on a étudié ainsi des centaines et des centaines de malades que l'on commence à avoir une idée nette de ce que c'est que la «maladie».

Voici donc une première malade, que je connais depuis cinq ans. C'est une femme de trente-deux ans, dont on devine dès le premier abord la vivacité d'intelligence, et avec laquelle le médecin comprend tout de suite,—à sa grande satisfaction,—qu'il va pouvoir causer utilement.

L'enquête m'apprend qu'elle a eu un capital initial excellent: un grand-père paternel mort à soixante-quinze ans, asthmatique, la grand'mère paternelle morte à quatre-vingt-quatre ans. Du côté de l'hérédité maternelle, il n'y a pas non plus de tares transmissibles: le grand-père mort à soixante-quinze ans, la grand'mère vivant encore à quatre-vingt-deux ans. Il est vrai que l'hérédité directe est peut-être un peu moins parfaite. Le père de Mme X... est mort à cinquante-deux ans, d'une affection cérébrale, après avoir toujours été très nerveux. La mère, d'autre part, un peu délicate, continue à se bien porter, à la condition de s'écouter vivre.

Ce capital initial a été bien géré pendant les premières années de la vie. Nourrie au sein, Mme X... a pu supporter sans dommage appréciable divers assauts, tels que la coqueluche, la rougeole, la varicelle. A huit ans, cependant, s'est produit un épisode plus important: une jaunisse, qui a duré un mois, et qui semble indiquer que le système digestif était, chez cette malade, le point faible. Un médecin avisé, qui l'aurait suivie de près depuis lors, n'aurait pas manqué de remarquer qu'elle était, si l'on peut dire, une candidate à la dyspepsie.

Toutefois, jusqu'à l'âge de vingt-six ans, Mme X... n'eut aucun phénomène grave, d'origine stomacale ou intestinale: mais elle avait de petits symptômes, un manque d'appétit entremêlé de fringales, de la constipation, etc... Et, malheureusement pour elle, ces petits symptômes ont passé inaperçus. L'enfant a été soumise, dans un couvent, à l'alimentation des autres pensionnaires; elle a mangé vite, par conséquent mangé mal; bref, rien n'a été fait pour mettre en bon état son système nerveux abdominal, qui, sans protestations graves, fonctionnait déjà d'une façon défectueuse.

De onze à vingt-six ans, c'était le système nerveux cérébral qui, seul, paraissait défectueux. Dès l'âge de onze ans, elle avait des tristesses vagues, des idées de mort, qui ne firent que s'accentuer.

A dix-sept ans surtout, son entourage remarquait cet état de mélancolie. D'un caractère inégal, la jeune fille ne travaillait qu'à sa guise, acceptant péniblement toute discipline.

A dix-huit ans, la mort de son père lui causa un violent chagrin; et cet assaut ébranla si fortement son système nerveux que, six semaines après, sans cause connue, sans refroidissement préalable, elle dut garder le lit pendant un mois, pour une «maladie» qualifiée «rhumatisme mono-articulaire», mais avec prédominance de symptômes nerveux graves (angoisses cardiaques, insomnies). Elle ne se remit vraiment de cette crise qu'un an après, lorsque des projets de mariage opérèrent en elle une sorte de dérivation.

Mariée à dix-neuf ans, elle ne tarda pas à retomber dans le même état nerveux, auquel se joignirent des phénomènes névralgiques (névralgie lombo-abdominale gauche), apparaissant subitement, et l'immobilisant pendant quelques heures. Puis vinrent des crises de nerfs, le plus souvent nocturnes, avec angoisses précordiales terribles, peur de toutes les «maladies», etc...

C'est dans ces conditions qu'elle devint enceinte; et, pendant la grossesse, elle se porta admirablement. Mais, aussitôt après sa délivrance, l'estomac, qui n'avait jusqu'alors traduit son malaise que par des phénomènes insignifiants, entra définitivement en scène: perte absolue d'appétit, crampes, gastralgie. Puis, l'année suivante, ce fut le tour de l'intestin: diarrhées fréquentes, incoercibles, bientôt apparition de selles noires, survenant trois à quatre fois par jour avec fortes coliques, et qui durèrent quatre mois. A la fin de cette période, l'état général était des plus mauvais, et la vie semblait vraiment compromise.

Heureusement une année passée dans l'isolement, et suivie d'une cure dans un sanatorium de Suisse, enraya relativement le mal. Lorsque je vis la malade pour la première fois, un an après son retour de Suisse, voici les principales constatations que je pus faire:

Céphalée permanente,—picotement des yeux,—sciatique gauche survenant au moment des règles,—inquiétudes vagues,—peur de mourir subitement,—trois heures à peine de sommeil dans les meilleures nuits. L'estomac et l'intestin laissaient également à désirer: appétit nul, alternatives de diarrhée et de constipation.

L'examen des organes me démontra qu'il n'y avait rien à la poitrine, mais qu'au coeur existait un souffle, au premier temps, à la base, perceptible seulement dans la position horizontale; ventre plat, peu élastique, sonorité basse et égale. La malade, qui pesait 50 kilogrammes à dix-huit ans, n'en pesait plus que 46.

Voilà donc une jeune femme qui a toutes les apparences extérieures d'une personne très souffrante, et dont la vie est empoisonnée par une série ininterrompue de misères variées. Et cependant l'histoire même de ces misères prouve qu'il n'y a point chez elle d'organe particulièrement atteint, et que le capital biologique est, au fond, moins mauvais qu'il ne paraît l'être. Mon premier soin fut de la rassurer, notamment sur l'état de son coeur, sur lequel un confrère un peu imprudent l'avait fort inquiétée. Je m'efforçai ensuite de lui refaire un estomac, par un régime sévère, puis de plus en plus large. Je dirigeai son hygiène musculaire, intellectuelle et morale. Et ainsi, après deux ans où je m'étais borné, en somme, à faciliter le retour à l'équilibre du système nerveux, Mme X... se vit délivrée de la plupart de ses maux, et ramenée enfin à une vie des plus supportables.

Qu'avait-elle donc au juste? me demandera-t-on Elle avait, sous une forme spéciale, ou plutôt sous plusieurs formes, ce que j'appelle la «maladie». Sous toutes ces misères, c'était le système nerveux qui, chez elle, fléchissait. Tout son système nerveux était malade, et chacun de ses centres, tour à tour, avait accusé le contre-coup de la dépréciation de l'ensemble. Au moment où j'ai vu la malade, le centre le plus atteint était celui qui préside aux fonctions digestives; mais, si je m'étais limité à ne soigner que celui-là, toute ma peine aurait risqué d'être perdue. Il fallait, derrière les symptômes locaux, atteindre le trouble général; il fallait dépasser les incidents pour parer à la «maladie».

Voici maintenant une autre malade, Mlle T..., chez qui les manifestations morbides n'ont certainement rien de commun avec celles que je viens de signaler chez Mme X... C'est une jeune fille qui, lorsque je l'ai vue d'abord, en janvier 1901, avait progressivement maigri, en six mois, de 50 à 41 kilogrammes, sans autre cause connaissable que certaines influences morales. Elle ne se plaignait de rien, ne se sentait pas malade; et cependant elle l'était, puisqu'elle maigrissait sans cesse, puisqu'elle avait le teint terreux et la peau rugueuse, puisque ses règles étaient supprimées depuis un an. Pas de lésions organiques, pas d'albumine, ni de sucre: mais toute l'apparence d'une grande malade.

Pourtant, après un examen plus approfondi, j'augurai bien de l'avenir, parce que le capital initial était assez bon, parce que Mlle T... n'avait pas eu de graves assauts dans son enfance, enfin parce qu'elle était jeune, et malade depuis peu de temps. Et le fait est qu'un traitement très simple, mais bien suivi (quinze heures de lit par jour, puis douze heures, 5 repas par jour, d'abord sans viande, puis avec un plat de viande à midi, et 30 injections de cacodylate de magnésie), amena un résultat extraordinaire: réapparition des règles, augmentation du poids, disparition de la rugosité cutanée, relèvement de l'appétit, etc.

C'est que cette malade, qui ne présentait aucun trouble nerveux, n'en était pas moins une «nerveuse». Toutes ses misères ne venaient, comme chez Mme X..., que d'un ébranlement du système nerveux; quand ce système se trouva modifié, par le repos, le régime et la psychothérapie, la malade guérit.

Elle revint alors dans son pays; six mois après, elle allait très bien, mangeant de tout, pesant 58 kilogrammes. Mais voici que, dix-huit mois plus tard, elle perd sa mère. De nouveau le chagrin la mine sourdement; elle redevient «malade», maigrit jusqu'à 37 kilogrammes, toujours sans accuser la moindre douleur, et sans ressentir aucune souffrance. Un jour, le 25 décembre 1903, elle est tellement épuisée qu'elle a une syncope grave, et que son entourage est convaincu qu'elle va mourir. J'avoue que moi-même, quand je la vis alors avec le Dr C..., je fus épouvanté, malgré la bonne opinion que j'avais de sa valeur biologique. C'était littéralement un squelette (34 kil.), elle n'avait plus qu'un souffle de vie.

Eh bien! elle se ressaisit encore. Que dis-je? En juin 1904, elle fit une pleuro-pneumonie. Deux mois après, dès qu'elle fut transportable, elle voulut venir à Paris, et se soumit, pendant trois mois, aux injections d'huile créosotée. En octobre 1904, elle avait définitivement retrouvé sa santé.

Comment douter que toutes les souffrances de cette jeune fille aient été surtout d'origine nerveuse? Et cependant voilà un cas où la perturbation du système nerveux central s'est traduite par des phénomènes qui n'avaient rien de ce que les neurologistes constatent d'ordinaire. Et c'est bien le système nerveux cérébral qui était en cause, chez cette malade: car ses deux grandes crises morbides n'ont absolument pas eu d'autre cause que le chagrin. Mlle T... était une névrosée sans manifestations nerveuses. Tout à fait comme Mme X..., malgré la dissemblance des symptômes, c'était une «malade», c'est-à-dire une personne dont le capital nerveux s'était trouvé entamé.

Dans l'exemple suivant, la «maladie» s'est traduite par des phénomènes cardiaques. Chaque fois qu'il y a eu chez le malade une défaillance du système nerveux, c'est le coeur qui a cessé de fonctionner normalement, à tel point que tous les médecins qui ne connaissaient pas M. Z... le traitaient infailliblement par la digitale et la caféine.

En réalité, M. Z... n'est ni un cardiaque, ni même un faux cardiaque: c'est simplement un «malade» chez qui le système nerveux qui préside aux mouvements du coeur est plus spécialement impressionnable.

Depuis l'âge de vingt et un ans, à la suite d'un rhumatisme (sans endocardite), chaque fois qu'il y a eu un assaut quelconque dans la santé du malade, le coeur a aussitôt protesté. En 1886, à la suite d'une bronchite grippale, je constatai, pour la première fois, de l'arythmie, et un souffle au 2e temps, à la base du coeur. Depuis lors, ce souffle persiste, mais avec une telle inégalité que, parfois, il est imperceptible, tandis que, d'autres fois, il est d'une netteté extrême: si bien que plusieurs médecins ont affirmé une lésion de la valvule de l'aorte.

Or, je le répète, il n'y a pas de lésions: M. Z. n'a jamais de pouls bondissant, et de nombreux tracés de pouls, pris par le Dr Lagrange, démontrent qu'il n'y a pas d'insuffisance aortique. Quand M. Z... va bien, son coeur va bien: quand il va mal, quand il se surmène, ou éprouve une émotion vive, son coeur se fâche, et traduit son malaise par les manifestations les plus variées: syncopes, arythmie, fausses angines de poitrine.

M. Z... est un de ces hommes qui sont faits pour le travail intensif: chez lui, quelle que soit l'énormité du travail, il n'y a jamais de surmenage cérébral; mais c'est un sensitif, que le surmenage émotionnel guette à tout instant. En 1898, à la suite d'émotions vives, tout son système nerveux entre en révolte: le système digestif (dyspepsie, constipation, etc.), le système nerveux central (insomnie absolue, tristesse, pâleur insolite, épuisement des forces). En même temps la glycosurie fait son apparition (10 grammes de sucre par litre). Enfin les troubles du coeur atteignent une intensité extrême et défient tous les traitements classiques (digitale, spartéine, bromures, etc.).

Désirant me voir avant de mourir, le malade me fit appeler le 28 avril 1898, et me raconta les soucis qui l'avaient accablé. Ces soucis étaient, sans aucun doute, l'unique cause de la «maladie»: une psychothérapie prolongée, et accompagnée d'un régime alimentaire très modéré, réussit parfaitement à remettre le malade sur pied. Les deux années qui suivirent furent même excellentes.

En 1901, une petite grippe suffit pour ramener le trouble cardiaque, avec même, cette fois, un pouls bi-géminé. Mais une saison à Vichy, sous la direction du Dr Lagrange, produit un très bon résultat. En 1903, ni le Dr Lagrange, ni moi, ne percevons plus le souffle coutumier.

Mais voici qu'en 1904, à la suite d'une nouvelle émotion, reparaissent l'arythmie, le souffle, la glycosurie: de nouveau, une saison à Vichy supprime tout cela.

En avril 1905, enfin, à la suite de nouvelles contrariétés, l'ébranlement du système nerveux se traduit par un lumbago, mais surtout par une anesthésie de la main et de la joue droites, qui effraie beaucoup le malade. Je le rassure encore, je le renvoie à Vichy, d'où il revient en parfait état, toujours jeune, malgré ses cinquante-deux ans, toujours avec une activité dévorante.

C'est que ce prétendu cardiaque, comme les deux malades précédents, est simplement un «malade», avec cette particularité que c'est sur le coeur que se portent de préférence, chez lui, les plus importantes manifestations de la «maladie».

Dans les trois observations que je viens de citer, c'était tel ou tel département du système nerveux qui manifestait plus spécialement les souffrances de l'être entier, et les périodes de malaise étaient séparées par des périodes de santé, tout au moins relative. Voici maintenant un cas où tous les éléments du système nerveux sont tellement excités que la «maladie» revêt les formes les plus diverses, et sans qu'il y ait eu, pour ainsi dire, un seul jour de rémission, depuis l'époque où le système nerveux a été ébranlé,—c'est-à-dire depuis l'âge de huit ans,—jusqu'à l'âge de la cessation des règles. La malade dont je vais parler a été vraiment, pendant plus de trente ans, un parfait musée pathologique. Mais, malgré mille misères qui se succédaient chez elle comme les figures d'un kaléidoscope, je n'ai jamais désespéré de sa survie, ni de sa guérison, à cause même de la mobilité et de la variété des manifestations morbides, étant donné, d'autre part, l'intégrité des organes.

La «maladie» de cette personne a commencé à huit ans, à la suite d'une fièvre typhoïde grave. Pendant cinq ans, elle ne s'est traduite que par des migraines très intenses et très fréquentes; mais dès l'apparition des règles, aux migraines se sont jointes des douleurs d'estomac et de la constipation. Vers l'âge de trente ans, le système nerveux cérébral a manifesté son trouble par des vertiges, bourdonnements d'oreilles, etc. Deux ans après, c'est le tour de la moelle: douleurs rhumatismales et névralgies erratiques. Vers l'âge de trente-trois ans, le système nerveux cardiaque donne sa note dans le concert: syncopes qui durent de dix minutes à une demi-heure, avec perte complète de connaissance.

En octobre 1889, une crise gastralgique survient, qui se prolonge pendant trois jours consécutifs. L'année suivante, c'est une douleur intercostale gauche qui immobilise la malade pendant plusieurs jours; mais, par contre, la tête est redevenue parfaitement libre, les vertiges, la céphalée, ont disparu. En 1893, apparaît une dermalgie qui occupe les deux bras. Puis voici que la fièvre survient: la malade a jusqu'à 40°, sans cause connue, à l'époque de ses règles. En 1895, se produit un état de péritonisme,—avec douleurs très vives dans l'estomac et le foie, urines acajou chargées d'urobiline,—qui semble mettre la vie en danger. Mais la malade sort de cette épreuve; et, pendant les dix mois qui suivent, elle maigrit, très heureusement, de 93 à 87 kilogrammes.

L'année suivante fut très bonne. Le sommeil revint, l'estomac rentra dans l'ordre, la malade put croire que ses misères allaient prendre fin. Mais voici que, en 1897, à la suite d'un coup de froid l'intestin à son tour se met de la partie: fausses membranes dans les selles, coliques, diarrhée et faux besoins d'exonération extrêmement pénibles. L'appendice même paraît touché: il y a une douleur très nette au point de Mac Burney. Un autre jour, en 1899, le foie se trouble: urines foncées, selles décolorées, fièvre; mais la menace ne persiste que quatre jours. En 1900, ulcère de l'estomac, vomissements noirs. La même année, je note une sorte d'inhibition du fonctionnement de la jambe droite, qui, à un moment donné, deux ou trois fois par mois, refuse tout service, au point que la malade tombe brusquement. Enfin, cette même année, se déclare un oedème des jambes, disparaissant après la marche;—c'est là un phénomène que j'ai souvent observé chez les «malades» dits arthritiques.

Cet état lamentable s'est prolongé jusqu'en 1904; la malade était, suivant son expression, un «faisceau de douleurs», mais elle avait un excellent moral, et restait sûre qu'un jour ou l'autre elle reviendrait à la santé. Or, le fait est que, depuis la fin de 1904, en même temps que disparaissaient ses règles, l'état général s'améliorait d'une façon surprenante. Aujourd'hui Mlle X..., absolument guérie, définitivement délivrée de toutes ses misères, promène joyeusement ses 105 kilogrammes et se déclare enchantée de vivre.

C'est que, même dans ses épreuves les plus douloureuses, même quand elle présentait les symptômes les plus inquiétants, cette personne n'était ni une hépatique, ni une médullaire, ni une cérébrale, ni une gastrique, ni une cardiaque, mais simplement une «malade» à manifestations cérébrales, médullaires, gastriques, intestinales, etc. Pendant les longues années où je lui ai donné des soins, toute ma thérapeutique n'a consisté qu'à essayer de dynamiser son système nerveux, et de le dynamiser tout entier, sans presque chercher à atteindre, en particulier, tel ou tel de ses centres qui semblait, provisoirement, le plus ébranlé. J'ai eu le bonheur de deviner que cette personne avait les apparences de trop de «maladies» pour en avoir la réalité; et, de fait, quand son système nerveux a retrouvé l'équilibre, la guérison de la véritable «maladie» a aussitôt amené la guérison de toutes les pseudo-affections qui n'en étaient que le contre-coup.

Le trouble du système nerveux central peut encore se traduire par les symptômes qui caractérisent, de la façon la plus formelle, des «maladies» organiques. J'ai parlé déjà, plus haut, de ce malade qui avait toutes les apparences d'une lésion du coeur, sans avoir le coeur lésé. On sait que, par ailleurs, ce qu'on appelle l'hystérie simule les «maladies» organiques les plus variées. Les hystériques peuvent présenter les symptômes de la méningite, de la grossesse, voire même des «maladies» les plus graves de la moelle épinière. Ainsi j'ai vu un jeune soldat qui offrait tous les signes de la sclérose en plaques. Après trois mois d'examen, on a fini par le réformer; or, ce n'était qu'un hystérique. Non pas que ce jeune homme ait été un simulateur: car on ne simule pas les symptômes de la sclérose en plaques!

Et quand je dis que ce n'était qu'un hystérique, j'exprime mal ma pensée. En réalité, c'était un «malade». Je l'ai suivi pendant longtemps, après son départ du régiment. Une fois réformé, il n'eut plus le moindre phénomène médullaire; mais il eut de la dyspepsie, et j'ai su que, dans son enfance, il avait eu d'autres manifestations de ce que j'appelle la «maladie». Ce n'est qu'à une phase déterminée de sa vie, quand il s'est agi pour lui de faire son service militaire, que la «maladie» s'est traduite, pendant quelques mois, par ces troubles de l'axe cérébro-spinal qu'on est convenu d'appeler hystérie.

Je pourrais multiplier les exemples: mais ceux que j'ai cités suffiront, je crois, à donner une idée de ce que j'entends, à proprement parler, par la «maladie». D'une façon générale, je veux dire que la «maladie» embrasse tout le domaine pathologique qui n'appartient pas à ce qu'on pourrait appeler les «accidents»—accidents qui vont depuis les fractures et les intoxications jusqu'à des lésions d'organes (cancer, hémorragies cérébrales, etc.), en passant par toute la série des affections à microbes, connus et inconnus.—Au-dessous de ces «accidents» s'étend une série indéfinie de troubles pouvant revêtir toutes les formes et donner même l'illusion de toutes les «maladies» organiques, mais qui, en réalité, ne sont tous que d'origine nerveuse (en donnant à ce mot toute l'extension qu'il comporte), ainsi que cela apparaît clairement pour peu que l'on considère leurs causes, leur marche et leur terminaison. Dans la «maladie» rentrent donc toutes les névroses; la folie quand elle n'est pas produite par des lésions du cerveau, l'hystérie, l'épilepsie dite idiopathique, la neurasthénie, les algies, tous les troubles fonctionnels des divers organes, tant que ces troubles fonctionnels n'ont pas amené de lésion des organes.

Les médecins voient quotidiennement la «maladie» sous une de ses formes préférées. C'est la forme gastrique, qu'on désigne vulgairement sous le nom d'«embarras gastrique», synonyme d'embarras de diagnostic. Dans cette affection, il ne faut pas croire que le système nerveux soit indemne; les malades éprouvent de la céphalée, des vertiges, souvent des bourdonnements d'oreille, un état de fatigue générale du système musculaire, de l'insomnie, de la difficulté pour lire, pour supporter une conversation; ils ne souhaitent que le repos et la tranquillité. Si on les leur accordait, si une médication perturbatrice n'intervenait pas, si on graduait sagement leur alimentation, il ne surviendrait, en général, aucune complication; et après quinze jours, un mois, ils reviendraient peu à peu à la santé6.

Note 6: (retour) La guérison, souvent, s'annonce chez eux par une crise urinaire. Les urines, qui avaient été très uraliques, quelquefois même urobilinuriques, et rares, deviennent, d'un jour à l'autre, claires et abondantes. En même temps la température tombe, pendant deux ou trois jours, au-dessous de la normale, le sommeil reparaît, l'appétit également, et tout rentre dans l'ordre.

Dans d'autres cas, la «maladie» évolue sur le mode chronique; et c'est pendant des mois et des années que l'on voit tout le système organique compromis dans son fonctionnement. Le système nerveux, l'estomac, l'intestin, laissent à désirer d'une façon à peu près égale. C'est chez ces grands malades qu'on est en droit de se demander si c'est le cerveau qui tient sous sa dépendance les troubles nerveux de l'estomac ou de l'intestin, ou si c'est l'inverse. Selon qu'on adopte telle ou telle manière de voir, on adopte telle ou telle thérapeutique exclusive: on s'acharne à remédier aux troubles du système nerveux, en négligeant les troubles digestifs, ou inversement. Dans les deux cas on a tort. Pour faire de la bonne thérapeutique, il faut à la fois soigner le cerveau, l'estomac, l'intestin, la moelle, le malade entier, en un mot, tout en recherchant, si possible, quel est le système le plus compromis et dont le fonctionnement laisse le plus à désirer.

C'est de la «maladie» ainsi comprise que je voudrais, maintenant, rechercher les causes les plus habituelles, avant d'en indiquer, dans ses grandes lignes, le mode de traitement: traitement qui doit être toujours général, puisque toujours la «maladie», même quand elle ne se traduit que par des troubles locaux, est, par son essence, d'ordre général.

Quant au traitement particulier des «maladies» accidentelles, il va sans dire que je n'aurai pas à m'en préoccuper dans ce travail.

CHAPITRE III

LES CAUSES DE LA «MALADIE»

I.—CAUSES PHYSIQUES

Je ne saurais songer à suivre l'homme à travers toutes les circonstances de sa vie qui compromettent sa valeur, soit momentanément, soit d'une façon définitive et irrémédiable. Elles varient à l'infini; l'homme heureux seul n'a pas d'histoire, et l'homme heureux est un être de raison, qui n'existe pas dans la réalité.

Mais, d'une façon générale, je puis faire remarquer que ce n'est pas le surmenage cérébral, ni le surmenage musculaire, ni même les vices d'alimentation, le défaut de confort, l'aération insuffisante, etc., qui constituent les grands facteurs de la «maladie»: c'est le surmenage émotionnel, c'est le chagrin,—l'influence psychique, en un mot.

Cependant les autres influences morbigènes méritent une mention détaillée. Je les rapporterai aux trois chefs suivants:

I. Surmenage cérébral.

II. Surmenage musculaire.

III. Alimentation défectueuse ou insuffisante.

Surmenage cérébral.—Le cerveau est fait pour fonctionner, comme le coeur est fait pour battre; et il est bien rare que le travail cérébral, à lui seul, si excessif qu'il puisse paraître, soit une cause de détérioration profonde, et surtout de déchéance définitive. C'est bien plutôt un élément de survie prolongée.—Voyez cet écrivain qui, à l'âge de soixante-dix-huit ans, continue à étonner le monde par les productions de son génie; il n'a jamais cessé de travailler, et il a pu faire les frais, à soixante-quinze ans, d'une pneumonie qui, à cet âge, est presque toujours fatale. Quel est donc son secret? Son secret, c'est de n'avoir aucune préoccupation étrangère à son travail; c'est d'avoir une femme qui pense pour lui à tous les détails de la vie; c'est d'avoir une excellente hygiène morale, la paix du coeur et de l'esprit.

Bien plus nombreuses sont les victimes d'un travail cérébral insuffisant, et tout le monde sait que les désoeuvrés sont bien à plaindre. Ce sont des coupables, puisqu'ils n'apportent pas à l'oeuvre sociale le contingent d'efforts et de travail qu'ils lui doivent; mais ce sont aussi des malheureux, car la «maladie» les guette. Le désoeuvré accidentel lui-même, habitué à un travail cérébral considérable, s'il est condamné trop longtemps au repos de l'esprit, sent qu'il lui manque quelque chose: il perd son bon sommeil coutumier, et a hâte de reprendre le travail cérébral, qui lui est aussi nécessaire que l'air respirable.

Quand, cependant, le travail cérébral est poussé à une limite véritablement excessive, il amène aussi ce que nous avons appelé la «maladie», c'est-à-dire la détérioration, quelquefois définitive ou prolongée pendant des années. On en voit des exemples chez les candidats aux écoles, à l'internat, à l'agrégation, etc. On serait porté à croire, a priori, que, dans ces cas, la «maladie» atteint l'organe surmené; c'est vrai quelquefois, mais pas toujours, même quand elle est de cause cérébrale, elle peut très bien revêtir les symptômes de la dyspepsie, de l'entérite, tout comme si elle avait été produite par une intoxication. Il faut toujours en revenir aux notions que nous avons développées au chapitre précédent: à la notion des points faibles, et à la variété des manifestations par lesquelles l'organisme traduit le malaise causé par une influence déterminée.

Surmenage musculaire.—Il n'amène qu'exceptionnellement la «maladie». Chez le surmené musculaire, quelques jours ou quelques semaines de repos suffisent pour remettre toutes les fonctions d'aplomb; et l'on ne saurait se figurer le rendement dont est capable la machine, quand, par ailleurs, il n'y a pas de fuites occasionnées par la dépense cérébrale. Ainsi nous avons vu des ouvriers italiens produire un travail musculaire véritablement colossal, tout en ayant une alimentation très restreinte (polenta, macaroni, gruyère, viande une fois par semaine, eau claire), et ce, sans le moindre préjudice pour leur santé. Ils se contentaient du salaire dit «de famine», salaire qu'on serait mal venu de proposer à nos ouvriers français.

Il est cependant incontestable que le travail musculaire, poussé à de trop grands excès, peut devenir une cause de «maladie» momentanée, et préparer le terrain à l'éclosion des affections accidentelles. Nous en avons déjà dit un mot à propos de l'entraînement dans l'armée, et des sports chez les jeunes gens.

Vices d'alimentation.—Ils jouent un rôle important dans la pathogénie de la «maladie», d'autant que, en dehors des cas d'intoxication aiguë, ils n'agissent qu'à la longue, traîtreusement, insidieusement. Le plus souvent, en effet, l'estomac et l'intestin ne se révoltent qu'après de longues années de protestations presque silencieuses. Mais, à partir du jour de cette révolte, la «maladie» est constituée. Les symptômes d'ordre dyspeptique y tiendront le plus souvent la première place, ce qui n'est pas fait pour surprendre, puisque c'est l'estomac qui a été, dans ces cas, le plus spécialement molesté. Cependant, dans certains cas, les troubles dyspeptiques passeront à l'arrière-plan, au point d'égarer complètement le diagnostic. Voyez cet hystéro-épileptique qui n'a, pour un examinateur superficiel, que des troubles cérébraux; il peut très bien se faire qu'il ait de l'épilepsie gastrique, qu'on fera disparaître par un bon régime. Dans ce cas, les phénomènes gastriques étaient au second plan pour le clinicien, alors que, pour le thérapeute, ils doivent être au premier plan. Si donc le clinicien veut être bon thérapeute, il doit se rappeler les grandes lois que nous avons déjà formulées: s'il traite comme cérébral un sujet dont la «maladie» a été provoquée par des troubles alimentaires, il fait fausse route; de même qu'il ferait fausse route en traitant comme dyspeptique un sujet ayant des misères gastriques, intestinales, hépatiques, mais dont l'état pathologique aurait été occasionné par du surmenage cérébral, médullaire, émotionnel.

Maintenant, essayons d'expliquer comment l'alimentation défectueuse retentit sur l'ensemble de l'organisme.

On a fait grand bruit, ces derniers temps, de l'auto-intoxication d'origine alimentaire; et beaucoup de médecins s'obstinent à ne voir dans la «maladie», quelle qu'en soit la forme, et surtout quand elle revêt la forme nerveuse, qu'une sorte d'empoisonnement de la cellule cérébrale par les toxines alimentaires.

C'est là une hypothèse assez commode, et qui rend compte d'un nombre considérable de faits: mais ce n'est, en somme, qu'une hypothèse, et ne pouvant pas être démontrée par des observations véritablement scientifiques. On pourrait tout aussi bien expliquer les phénomènes rapportés à l'auto-intoxication par l'irritation que provoque, sur le plexus solaire, un aliment défectueux, ou encore par l'irritation des extrémités nerveuses du pneumo-gastrique. On sait que ce nerf étend ses ramifications sur le coeur, l'estomac, le poumon; et on s'expliquerait ainsi les irradiations à distance provoquées par l'irritation stomacale: la dyspnée, l'asthme, les fausses cardiopathies, etc.

Quoi qu'il en soit, les vices d'alimentation peuvent incontestablement provoquer, à eux seuls, la «maladie». Mais, le plus souvent, ils s'associent à d'autres causes: aux chagrins, au surmenage, à la débauche, etc.

Les vices d'alimentation peuvent, à leur tour, se classer en quatre catégories distinctes:

I. Alimentation excessive en quantité.

II. Alimentation insuffisante en quantité.

III. Alimentation insuffisante en qualité.

IV. Abus de l'alcool.

I. Alimentation excessive.—Nous ne voulons pas nous étendre ici sur les inconvénients, vraiment assez connus, de l'alimentation excessive. Disons seulement que l'alimentation excessive empoisonne peut-être la cellule nerveuse par les toxines alimentaires, mais que sûrement elle impose aux organes chargés de l'élimination (foie, reins, peau), un travail exagéré, inutile, et par conséquent nuisible; de là, à la longue, le surmenage et les protestations de ces divers organes, se traduisant de mille et une façons (eczéma, urticaire, gravelle, etc.). Cette manière de voir donne satisfaction aux partisans de l'auto-intoxication; ou bien si l'on admet la théorie de l'irritation du pneumo-gastrique, ou du plexus solaire, on peut également comprendre comment cette irritation, presque permanente, des nerfs de l'estomac par une alimentation incendiaire, amène, par action réflexe, des troubles de coeur (palpitations, arythmie, etc.) et du poumon (asthme, dyspnée), du cerveau et de la moelle, voire même des troubles cutanés, etc. Pourquoi, d'ailleurs, ne pas adopter les deux théories à la fois? ce ne serait, en tout cas, pas déraisonnable.

Mais, dira-t-on, quelle est donc la dose optima d'aliments qui convient pour entretenir la vie et pour réparer les dépenses incessantes de l'organisme? Elle doit varier, évidemment, suivant le travail produit, et suivant les individus. Tous n'ont pas le même besoin d'alimentation, pas plus que, dans un régiment de cavalerie, tous les chevaux n'ont pas les mêmes besoins, bien qu'ils soient obligés aux mêmes dépenses musculaires. On a essayé de fixer mathématiquement ce qu'on appelle la «ration d'entretien» et la «ration de travail»; et les différents chimistes qui se sont livrés à ce calcul sont arrivés à des chiffres qui variaient du simple au quadruple: mais tous s'accordent pour démontrer qu'il faut très peu d'aliments pour subvenir à la «ration d'entretien», et même à la «ration de travail», de l'homme. La vérité est que nous mangeons, presque tous, trop, et qu'il faut que la machine humaine soit bien admirablement construite pour qu'elle résiste aux assauts quotidiens que nous lui imposons.

Comme ce problème de la ration physiologique m'a toujours intéressé, je me suis livré à une enquête sur le régime des Chartreux; et j'affirme que l'insuffisance apparente d'alimentation n'est pour rien dans leur morbidité. Ils ont beaucoup moins de jours d'indisponibilité que la plupart des autres hommes du même âge, meurent plus vieux, et s'éteignent sans «maladie». Pareillement, chez les Trappistes, le régime fort sévère n'est pas une cause de morbidité; j'ai même été étonné, à leur propos, de voir la flexibilité de l'organisme humain, et de constater qu'un homme habitué à manger comme tout le monde pouvait, d'un jour à l'autre, sans troubler sa santé, passer au régime ultra-restreint d'une Trappe.

Mais, dira-t-on, avez-vous étudié le régime restreint chez les individus qui dépensent beaucoup? Oui, je l'ai étudié dans l'armée7, et j'affirme, au nom d'une expérience de deux années, pendant lesquelles je me suis occupé de l'alimentation du soldat avec un colonel qui avait, de ce grave problème, tout le souci qu'il mérite, que, si le soldat français, le seul que je connaisse, avait la quantité et la qualité des aliments auxquels il a droit de par les règlements, et si ces aliments étaient préparés comme ils devraient et comme ils pourraient l'être dans toutes les garnisons, sa nourriture serait tout à fait suffisante. Elle n'est un peu au-dessous des besoins que pour les jeunes soldats, pendant les trois premiers mois de la nouvelle existence qui leur est imposée; aussi les officiers soucieux de la santé de leurs soldats réservent-ils pour les nouveaux arrivants les boni qu'ils ont pu réaliser sur les hommes dits «de la classe».

Note 7: (retour) La vie du soldat en temps de paix (Ann. d'hyg. et de médecine légale, février 1890).

Tout le monde, du reste, connaît la sobriété des guides alpins, qui, non seulement, les jours d'excursion, se contentent d'une alimentation extrêmement réduite (quelques morceaux de sucre et des fruits secs), mais, en temps ordinaire, mangent très peu, pour conserver leurs forces. Les professionnels du sport, également, savent que la sobriété est la condition de leur succès.

Autre exemple: j'ai donné, pendant plusieurs années, des soins à une dame qui, avec toutes les apparences de la santé, était constamment souffrante: migraines, eczéma, urticaire, affections cutanées polymorphes, palpitations, dyspnée, insomnies, caractère inquiet, émotivité exagérée, sensation de fatigue permanente, tendance à l'obésité,—et j'en passe, pour ne pas faire le tableau complet de ce qu'on est convenu d'appeler la «grande neurasthénie». Chose curieuse, elle avait peu de phénomènes digestifs, seulement de la constipation et des hémorroïdes. Elle avait même un vigoureux appétit, bien qu'elle prît fort peu d'exercice. En vain, je m'acharnai à diminuer son alimentation: précisément à cause de cet appétit de premier ordre, elle ne voulait pas entendre parler de régime restreint. Mais voici que l'adversité s'abattit sur elle, sous la forme de la ruine absolue; elle en fut réduite à ne plus manger que des pommes de terre cuites dans le four d'un petit poêle en faïence, et des haricots; un demi-litre de lait était pour elle un grand extra. Or, à partir de ce jour, elle alla bien. Toutes ses misères disparurent successivement, en trois ou quatre mois, y compris les misères nerveuses et les migraines; et force me fut d'attribuer au seul changement de régime la surprenante modification de sa santé. Car on croira peut-être que, pressée par le besoin, elle s'est mise à marcher davantage, pour chercher du travail, ou pour se créer des relations? Non, elle savait trop bien ce qu'il faut espérer des relations quand on est dans l'extrême détresse; et je lui procurai un travail sédentaire, qui consistait à faire des adresses sur des bandes, pour un grand magasin de nouveautés. On avouera que ce n'est pas, non plus, l'intérêt palpitant de ce travail qui a pu modifier avantageusement sa mentalité. En dehors de ses douze heures de travail quotidien, elle avait des préoccupations angoissantes, qui auraient suffi pour ébranler un système nerveux moins équilibré. C'est donc bien uniquement, toute analyse faite, à la restriction du régime, et à cet élément seul, qu'elle a dû son retour à la santé. Et je pourrais, là encore, multiplier les exemples: mais aucun ne peut être plus typique que celui que je viens de relater à grands traits.

Ceci étant, j'aurai peu de choses à dire de l'alimentation insuffisante.

II. Alimentation insuffisante en quantité.—Tout le monde connaît les désastres occasionnés par les famines qui sont encore, hélas! trop fréquentes en Russie, aux Indes, en Algérie. En France, nous estimons que personne ne doit avoir une alimentation insuffisante, et que c'est une honte pour une société civilisée d'avoir un seul de ses membres manquant du nécessaire. Nous n'hésitons pas à proclamer que ce déshérité aurait, dans ce cas, le droit absolu de prendre ce qui est indispensable à sa vie, et cela sans être même tenu de le rendre si un jour la capricieuse fortune venait à lui sourire. C'est d'ailleurs la doctrine de l'Église, nettement formulée par saint Thomas, et très bien expliquée dans un livre récent (Socialisme et Christianisme) de l'abbé Sertillanges, professeur de philosophie à l'Institut catholique. Mais laissons là ces considérations d'ordre social, renonçons au délicat plaisir qu'il y aurait à errer dans les sentiers adjacents, et reprenons notre grande route! Ce qui est sûr, c'est que le problème de l'insuffisance d'alimentation n'a pas souvent à être résolu, chez les gens bien portants; notre état social n'étant pas aussi détestable que se plaisent à le dire quelques pessimistes, ou encore quelques jouisseurs, qui semblent n'avoir pour but que de semer la haine par leurs discours et par leurs écrits. En France, personne ne meurt de faim, et bien peu de gens sont menacés d'insuffisance alimentaire, étant donné le peu qu'il faut pour vivre et se bien porter.

Là où le problème de l'insuffisance alimentaire devient, pour le médecin, d'une douloureuse perplexité, c'est quand il s'agit de malades ne pouvant ou ne voulant pas manger, ne pouvant en apparence rien digérer, vomissant tout ce qu'ils prennent, arrivés au dernier degré de la consomption, n'urinant presque plus, restant des semaines entières sans aller à la garde-robe, ne dormant plus, ne pouvant plus ni lire, ni supporter une conversation, ni penser. Tous les médecins ont vu de ces grands malades sans lésions organiques, auxquels il est très difficile de faire du bien, et auxquels on fait trop facilement du mal par une intervention intempestive. Est-il admissible que la vie persiste dans ces conditions déplorables, et faut-il, oui ou non, forcer ces malades à manger?

Il est certain que, parfois, en brusquant la résistance du système nerveux, en domptant sa révolte, on arrive à des résultats remarquables. Chez de grands névropathes, on est tout étonné de voir qu'une seule application de la sonde oesophagienne suffit pour faire renaître l'appétit, et rendre à l'estomac la tolérance qu'il avait perdue depuis longtemps. Le plus bel exemple dont j'aie souvenance, à cet égard, est celui d'une jeune femme mariée à un capitaine au long cours. Dès le lendemain du mariage, il l'emmenait en voyage de noces à San Francisco, en passant par le détroit de Magellan, sur un navire à voiles. Pendant ce voyage, qui dura six mois, la jeune femme commença à éprouver divers symptômes morbides. Elle en arriva à être gravement atteinte, et on dut la faire revenir, par les voies les plus rapides, de San Francisco à Paris, où elle désirait se confier à mes soins. A son arrivée, je trouvai une véritable loque humaine, ayant toutes les apparences d'une tuberculeuse avancée; l'auscultation ne révélait cependant rien. Pendant les trois premières semaines de son séjour à Paris, elle avait une inappétence absolue, ne tolérait aucun aliment, pas même le lait coupé, et était dévorée par une fièvre qui atteignait, le soir, 44°. La température s'abaissait à 40° le matin. Bien que la chaleur de la peau fût mordicante, bien que la malade n'eût aucun intérêt à me tromper puisque c'est de son plein gré qu'elle m'avait appelé, je me refusai à croire à la possibilité d'une fièvre aussi ardente et aussi continue. Je m'attachai à vérifier et à faire vérifier avec le plus grand soin les indications thermométriques; elles étaient parfaitement exactes. C'est alors que, en désespoir de cause, voyant que ni la quinine en injections ni les lotions fraîches ne modifiaient cette température, je me décidai à recourir aux lumières du Dr Babinski, qui, après examen, me dit: «Je ne trouve pas, non plus, de tuberculose, il n'y a certainement pas d'impaludisme; nous sommes donc en présence d'une de ces hyperthermies comme on en rencontre chez les grandes hystériques. Mais le plus pressé est d'empêcher cette femme de mourir de faim, et, puisqu'elle ne peut pas manger, il faut la suralimenter par la sonde.» Ainsi fut fait; et, après cinq repas assez copieux donnés à la sonde, la malade retrouva l'appétit, la fièvre tomba, le sommeil revint. Deux mois après, elle pouvait quitter Paris, et, vingt-huit mois après, je recevais une lettre m'annonçant la naissance d'un enfant. Suivant la formule traditionnelle, la mère et l'enfant se portaient bien.

Autre exemple. Quand j'étais au Val-de-Grâce, le professeur Delorme m'invita à voir l'un de ses malades, opéré depuis dix jours, et qui, depuis, ne voulait pas manger. Il était guéri de son opération, n'avait aucune fièvre, aucune lésion organique, mais il se refusait obstinément à avaler quoi que ce fût. C'était probablement le choc opératoire qui avait produit une folie passagère. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il maigrissait à vue d'oeil. Je n'hésitai pas, alors, à lui donner du premier coup, par la sonde, avec le plus de douceur et de bienveillance possible, un repas complet; dès le même soir, il demandait à manger, et, s'étant mis à digérer, il était guéri. Huit jours après, il sortait de l'hôpital en très bon état. Nul doute encore que, chez les aliénés, il ne soit du devoir strict du médecin de prolonger l'alimentation à la sonde aussi longtemps qu'elle est nécessaire, après s'être toutefois bien enquis du fonctionnement du système digestif. Il y a là de grosses difficultés cliniques.

D'une façon générale, cependant, nous hésitons toujours à employer ce moyen brutal qu'est la sonde oesophagienne; le plus souvent, quand l'alimentation est indiquée pour une grande neurasthénique qui ne veut ou ne peut pas manger, nous la lui imposons par suggestion à l'état de veille. Mais là n'est pas encore la difficulté véritable. La vraie difficulté est de savoir à quel moment il faut alimenter. La responsabilité du médecin est, quelquefois, bien gravement engagée dans ce problème. S'il alimente à tort, soit à la sonde, ou même par suggestion ou par persuasion, il risque de donner à sa malade une indigestion formidable, avec fièvre ardente et quelquefois collapsus; il risque, en d'autres termes, d'épuiser les lueurs de vie qui soutiennent l'existence de la malade. Étant donné ce que nous avons dit du peu d'aliments qu'il faut pour entretenir la vie, et les risques à redouter d'une alimentation intempestive, nous croyons qu'il faut patienter le plus possible, et ne donner à ces malades que le régime ultra-restreint, sans se laisser émouvoir par la tyrannie de l'entourage, toujours prêt à se figurer que la malade va mourir de faim. Et puis, peu à peu, quand, par une alimentation restreinte mais bien conduite, on a été assez heureux pour vaincre l'intolérance gastrique,—et on y arrive toujours,—alors seulement on alimente plus généreusement.

Nous savons que ce n'est pas la manière de procéder habituelle de nos confrères renommés pour le traitement des grandes névroses; mais nous ne pouvons pas admettre que tous les malades, quel que soit le degré de leur «maladie», soient justiciables d'un même procédé thérapeutique, et que, après six jours de repos au lit et de régime lacté, il suffise de leur dire: «Mangez, je l'ordonne!» pour qu'ils mangent et qu'ils digèrent n'importe quoi. Ils mangeront peut-être, mais tous ne digéreront pas.

III. Alimentation insuffisante en qualité.—Si l'insuffisance alimentaire quantitative joue, dans la pathogénie de la «maladie», un rôle relativement minime, il n'en est pas de même de l'insuffisance qualitative; et la défectueuse qualité des aliments est un ennemi de tous les jours, d'autant plus dangereux qu'on ne le soupçonne point. On ne saurait croire combien les aliments les plus usuels sont frelatés. Si une chimie bienfaisante permet, par-ci par-là, de découvrir quelques fraudes, il est une chimie malfaisante qui fait tous les jours des progrès, et qui nous empoisonne sans que nous nous en doutions. Bientôt le dictionnaire des falsifications alimentaires atteindra le volume du Bottin. Mais ce n'est pas tout: les sciences physiques se mettent aussi de la partie, et, par les procédés de congélation, en particulier, on arrive à jeter sur les marchés des aliments de belle apparence, mais qui deviennent toxiques avec une rapidité surprenante. Prenons, à titre d'exemple, les poissons de mer. Je me souviens d'avoir été frappé, dans un port de mer, par la vue de gros blocs de glace que des pêcheurs emportaient avec eux. Ces blocs ne me disaient rien qui vaille; et j'appris, en effet, que ces pêcheurs partaient pour huit ou dix jours, et que, au fur et à mesure qu'ils prenaient du poisson, ils le mettaient dans la glace: de telle sorte que ce poisson congelé arrive sur nos marchés avec bel aspect, mais, passant par cinq ou six intermédiaires avant de parvenir à notre table, il y parvient à l'état d'aliment toxique.

Certains procédés de stérilisation sont également vus d'un mauvais oeil par l'hygiéniste. Pour les conserves de viande, notamment, on sait les préoccupations bien légitimes de l'autorité militaire; et le problème vient seulement d'être résolu, grâce au zèle d'une commission composée de nos plus distingués maîtres, en hygiène, en chimie, en bactériologie qui ont travaillé pendant de longs mois.

Le lait subit aussi mille et une tortures; c'est pourquoi il est si souvent un breuvage meurtrier, non seulement pour les enfants, mais même pour les adultes; et c'est quelquefois parce qu'il est falsifié, ou adultéré spontanément, qu'il est, chez les malades, d'un emploi si délicat. Remarquez que nous disons: quelquefois, car le plus souvent, si le lait n'est pas supporté par les malades, ce n'est pas parce qu'il est altéré, c'est parce qu'il est trop riche en crème, ou pris en trop grande quantité, c'est aussi sans que nous sachions pourquoi. Le simple bon sens indique alors qu'il faut soit l'écrémer, ou s'en abstenir, sans poursuivre le projet insensé de vaincre l'intolérance des malades. A cela on y arrive parfois, quand le malade est complaisant, mais le plus souvent on échoue.

Les aliments adultérés, quels qu'ils soient, poissons, mollusques, viandes, provoquent des empoisonnements dont on néglige souvent de chercher la cause. Ils revêtent parfois les apparences de la fièvre typhoïde grave, ou de la typhoïdette, et, entre ces deux extrêmes, toutes les variétés cliniques se rencontrent. D'autres fois, ils empruntent le masque du choléra ou de la cholérine. Il va de soi que le traitement consiste à attendre que l'économie soit débarrassée de ces poisons (diète absolue d'abord, puis tisanes et repos); quant à chercher à favoriser l'élimination des poisons par des purgatifs ou des vomitifs, c'est très légitime en théorie, mais, en fait, très dangereux, car on ajoute ainsi un élément de perturbation qui aggrave parfois grandement l'état morbide.

Ajoutons enfin que, le plus souvent, l'intoxication alimentaire n'occasionne qu'à la longue la perturbation du système digestif; et c'est alors qu'il est si difficile de rapporter les effets directs et éloignés de cette perturbation à leur cause véritable.

IV. Alcool.—Certes, l'alcool et toutes les boissons distillées, quelque pompeuse que soit l'étiquette de leur flacon récepteur, constituent un aliment meurtrier; et nous leur faisons grand honneur en leur conservant le nom d'aliment. C'est par déférence pour la mémoire de Duclaux, qui a excité de si vives polémiques en écrivant que l'alcool était un aliment. Les ravages produits par l'alcoolisme sont de ceux que déplorent tout hygiéniste et tout bon citoyen; aussi ne saurait-on encourager trop les ligues contre l'alcoolisme, les sociétés de tempérance, etc. Mais que peuvent tous ces petits efforts contre les vraies causes de l'alcoolisme, qui se rattache aux conditions économiques de la société? L'alcoolisme durera aussi longtemps que l'impôt sur l'alcool, qui, au dernier exercice, avait rapporté à l'État 358 392 000 francs (et dans ce chiffre ne sont pas compris les droits sur les vins, cidres, bières, etc.); aussi longtemps que la puissance électorale du marchand de vin; aussi longtemps que le malaise de l'ouvrier, poussé au cabaret par la destruction du foyer et l'insalubrité du logis...

Et l'on ne peut même s'empêcher, tout en souhaitant sincèrement le succès des généreux efforts des ligues anti-alcooliques, de conserver un reste de pitié pour les malheureux qui trouvent dans l'alcool un oubli momentané aux misères humaines. C'est souvent leur malheur, et non leur faute, s'ils tombent dans la dégradation progressive qu'on déplore à trop juste titre.

Mais autant est légitime la campagne contre les boissons distillées, autant, à notre avis, les boissons fermentées devraient trouver grâce devant la rigueur des hygiénistes; et nous pensons que la ligue anti-alcoolique française, pour ne parler que d'elle, compromet d'une façon irrémédiable le résultat qu'elle poursuit, si elle continue à proscrire les boissons fermentées. Qu'un intellectuel dyspeptique ne tolère pas une goutte de vin à ses repas, c'est chose possible, et il fera bien de s'en abstenir; mais proscrire le vin, la bière, le cidre, c'est commettre une faute contre le bon sens. Il y a quelques années, on pouvait dire qu'un litre de vin représentait 100 grammes de mauvais alcool; mais depuis la surproduction des vignes françaises, et depuis qu'on a diminué les droits d'octroi, le vin est devenu une boisson hygiénique, quand elle est prise à petite dose par des gens dont l'estomac n'est pas délabré. Certes, l'ouvrier chargé de famille ferait mieux, comme le lui conseillent les hygiénistes en chambre, de dépenser à l'achat d'aliments azotés, ou hydro-carbonés, le franc qu'il dépense à acheter du vin; mais que deviendrait la vie si elle était soumise aux tyrannies des théoriciens hygiénistes?

Pour les soldats, en particulier, il serait à souhaiter que le vin entrât dans la ration réglementaire. Presque tous apprécient énormément le vin, et rien ne leur va plus au coeur que l'attention du chef qui leur octroie aimablement un quart de litre de vin. Malheureusement, il ne faut pas songer avant longtemps à introduire l'usage régulier du vin dans l'armée, à cause de la dépense: si l'on voulait se rappeler que, chaque fois qu'on augmente d'un centime par jour la dépense du soldat français, le budget se trouve grevé d'un million par an, on mettrait fin du coup à toutes les discussions, plus ou moins intéressées, qui font perdre à nos législateurs un temps précieux.

Un esprit chagrin pourrait nous répondre que l'eau stérilisée que l'on donne aux soldats coûte plus cher que le vin, si l'on tient compte du prix d'achat des appareils stérilisateurs, du prix du combustible, et surtout de la répugnance invincible qu'ont les soldats à boire cette eau cuite, presque toujours tiède malgré les soins qu'on met à la refroidir après la stérilisation; mais nous aurions mauvaise grâce à nous associer à ces critiques. Il ne faut décourager les efforts de personne.

Je m'empresse d'ajouter que, si le vin est une boisson recommandable pour l'adulte valide, chez le malade le vin et les autres boissons fermentées sont, en général, de véritables toxiques; et c'est par la suspension du vin qu'il faut commencer le traitement de tous les dyspeptiques. Mais quand l'estomac a cessé de protester, quand il s'agit d'aider à la reconstitution du système nerveux, le vin devient un adjuvant utile; et non pas sous une forme pharmaceutique quelconque, mais sous la forme de bon vin naturel peu acide (bordeaux, vin d'Algérie, du Midi, etc.).

En résumé, les erreurs de l'alimentation sont essentiellement regrettables, comme le sont toutes les erreurs contre la véritable hygiène; elles entrent pour une bonne part dans la genèse de la «maladie»; mais elles ont été dénoncées de toutes parts, étudiées à fond, tandis que les influences qui nous restent à passer en revue agissent plus profondément encore, d'une manière plus insidieuse et plus malfaisante; et leur rôle pathogénique n'est, en général, pas apprécié à sa juste valeur. Nous voulons parler des influences morales.

II.—CAUSES MORALES

Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on admet l'influence du moral sur le physique; mais, malgré les travaux de divers philosophes, les médecins en général ne connaissent pas encore assez cette influence du moral, et ne lui attribuent pas assez d'importance. En réalité, elle joue un rôle énorme, et dans presque tous les cas elle se rencontre, pour qui sait la chercher. Malheureusement, pour faire de semblables enquêtes, il faut beaucoup de temps, il faut que le médecin devienne le confident, l'ami de son malade, et qu'une regrettable suspicion de l'entourage ne l'empêche pas d'accomplir son oeuvre. Il faut, en outre, que le médecin ait des qualités de psychologue. Il doit savoir lire dans la pensée du sujet, deviner ce qu'on lui laisse entendre à mots couverts.

Chez l'adulte des deux sexes, les causes morales de «maladie» sont multiples, et peuvent être rapportées aux quatre grands chefs suivants, que nous classons par ordre d'importance effective, sans aucune prétention psychologique:

1° Pertes matérielles, pertes de fortune, pertes au jeu, etc., ambitions déçues.

2° Influences qui compromettent, par une action lente et continue, la quiétude de l'âme (passions contrariées, chagrins d'amour).

3° Inquiétudes d'origine altruiste (chagrins occasionnés par l'éloignement ou la perte d'êtres aimés).

4° Choc moral et choc traumatique.

Pertes matérielles.—Les pertes de fortune, les changements de situation, sont des facteurs moins importants qu'on ne se le figure d'ordinaire, relativement à l'éclosion de la «maladie». Une fois le premier choc reçu, les victimes s'adaptent assez vite aux nouvelles conditions d'existence qui leur sont faites, si elles n'ont pas, par ailleurs, à s'alarmer pour leurs enfants, et si elles sont préalablement bien portantes. On pourrait paraphraser la pensée d'Horace, en disant: Sanum et tenacem impavidum feriunt ruinae. C'est ainsi qu'on a pu définir l'homme: «Un être qui s'habitue à tout»; et c'est peut-être la meilleure définition qu'on en ait donnée.

Mais il n'en est pas moins vrai que, dans certains cas, les perturbations dans la situation sociale, les pertes d'argent, provoquent des assauts considérables,—que le médecin doit savoir deviner,— capables de produire la «maladie», et surtout de l'aggraver quand elle existe déjà à un degré quelconque. Voyez ce diabétique qui, d'un jour à l'autre, rend une quantité triple de sucre, et cherchez bien: c'est souvent parce qu'il a eu, la veille, une perte d'argent.

Les pertes au jeu sont encore plus pathogènes qu'une perte survenue accidentellement ou par imprudence; c'est que le jeu, en lui-même, a une influence morbide considérable. Le joueur, en effet, vit dans un milieu anti-hygiénique; il joue, le plus souvent, la nuit, et se prive de sommeil; en outre, son surmenage émotionnel est doublé de surmenage cérébral; bref, la funeste habitude du jeu mérite une place d'honneur parmi les causes morales pathogènes.

Les ambitions déçues ont beaucoup d'analogie avec les pertes au jeu. Ici l'enjeu, au lieu d'être une somme d'argent, est un grade, une décoration, un hochet quelconque, auquel l'intéressé attribue quelquefois une importance qui nous fait sourire, mais qui, cependant, lui tient grandement au coeur: car tout est relatif dans la vie, et l'ambition déçue après de longs efforts, après des tentatives souvent répétées, se traduit par l'apparition de la «maladie». Qui ne connaît, dans son entourage, un officier navré d'avoir à prendre sa retraite sans avoir obtenu le grade ou la distinction rêvés, et qui fait le malheur d'une famille, et son propre malheur, au point d'en perdre la santé, ou quelquefois la vie? «Vanité des vanités», disait le sage; mais c'est de cette nourriture que vivent les hommes.

Influences qui compromettent la quiétude de l'âme—Les unes agissent par leur continuité: ce sont les coups d'épingles incessants dans un ménage où il y a incompatibilité d'humeur, les petites querelles de famille quotidiennes, l'impossibilité de fuir un milieu où l'on ne se sent pas à l'aise. C'est le fait d'être souvent en butte aux taquineries ou aux caprices d'un chef avec lequel on ne s'entend pas, d'avoir à subir l'autorité malveillante d'un parent, d'une mère. La victime se trouve tiraillée à tout instant, retenue, d'un côté, par la notion plus ou moins forte du devoir, et, d'un autre, poussée à la révolte par les vexations, réelles ou imaginaires, qu'elle subit. Ce supplice incessant finit par «énerver»,—c'est le mot qu'on emploie journellement,—autrement dit, finit par amener la «maladie», à un degré variable: et l'une de ses formes les plus connues s'appelle le délire de la persécution, quand le trouble mental domine la scène morbide. Mais, si l'on étudie de près un «persécuté», on verra bien vite qu'il n'est pas malade que de la tête; il digère mal, il est constipé, il maigrit, il a souvent des battements de coeur, de la dyspnée, la peau sèche, etc., etc.; toutes ses fonctions sont en délire. Tout est fou chez l'aliéné, parce que l'aliéné n'est pas autre chose qu'un «grand malade».