Le groupe sortit sans autre incident de cette Closerie où on échange plus de horions qu'on n'y cueille de lilas.
L'orchestre venait de donner le signal d'un nouveau quadrille; danseurs et danseuses y couraient, sans plus s'occuper des suites d'une dispute, comme on en voit à Bullier, à peu près tous les soirs.
Le problématique marquis marchait en tête, comme de juste, puisque c'était lui qui avait proposé de sortir pour régler cette affaire d'honneur, où l'honneur n'était pas en cause, car il s'agissait d'une querelle entre deux ivrognes, dont l'un avait eu la main trop leste.
Ce giflé susceptible emmena les autres, sous les arbres, beaucoup plus loin que la statue du maréchal Ney, au milieu d'un carrefour désert, où ces messieurs pouvaient conférer tout à leur aise, sans craindre d'être dérangés.
Paul Cormier qui ne souhaitait la mort de personne, prit le premier la parole et ce fut pour prêcher la conciliation.
—Messieurs, dit-il, il n'y a dans tout cela qu'un malentendu… dont j'ai été la cause, bien involontairement… et tout peut s'arranger.
—Plus maintenant, interrompit le soi-disant marquis.
—Pourquoi donc pas?… J'exprime tout haut et devant témoins le regret d'avoir été l'occasion d'une querelle sans motif sérieux. Entre honnêtes gens, on ne se coupe pas la gorge pour un mot dit en l'air.
—Et le soufflet?… Il n'était pas en l'air, le soufflet. Il est encore marqué sur ma joue.
—Un mouvement de vivacité… que mon ami regrette, j'en suis sûr.
Mirande s'abstint de confirmer cette appréciation de Paul et son air disait assez qu'il ne se repentait pas du tout de ce qu'il avait fait.
—Bien obligé! répondit l'offensé. Demandez-lui donc s'il veut tendre la joue pour que je lui rende ce qu'il m'a donné.
—Je ne vous conseille pas d'essayer, ricana Mirande.
—Soyez tranquille!… je veux autre chose… je veux vous tuer…
—Comme ça!… tout de suite!… vous attendrez bien jusqu'à demain… et d'abord, je ne me bats pas en duel avec le premier venu. Commencez par me dire qui vous êtes.
—Je vous l'ai déjà dit. Je suis le marquis de Ganges… et il est probable que je vous ferai beaucoup d'honneur, en croisant le fer avec vous, car je ne vous connais pas et…
—C'est mon nom qu'il vous faut?… Je m'appelle Jean de Mirande et je descends des comtes de Toulouse. Ça vous suffit-il?
—Je m'en contenterai. Je serais mal fondé à vous demander de me montrer vos titres, car je suppose que vous ne les avez pas dans votre poche.
—Je les montrerai demain aux témoins que vous m'enverrez.
—Demain! s'écria le souffleté. Vous voulez rire, je pense!… Alors, vous croyez que je garderai ma gifle jusqu'à demain? Rayez cela de votre programme, monsieur le descendant des comtes de Toulouse. C'est la première que je reçois de ma vie. Je ne veux pas aller me coucher avec. Il n'y a que les lâches qui renvoient un duel au lendemain, quand l'offense ne peut se laver qu'avec du sang.
—Parbleu! je ne demande qu'à m'aligner, mais je ne peux pourtant pas m'aligner, séance tenante, sous un bec de gaz. D'abord, pour se battre, il faut des témoins et des épées.
—Des témoins? deux de ces messieurs m'en serviront.
—Bon!… et des armes?
—Vous devez avoir dans ce quartier un ami qui possède une paire de fleurets. Nous en serons quittes pour les démoucheter.
—J'ai chez moi des épées de combat, s'empressa de dire un des étudiants, un imberbe qui en était à sa première année de droit.
Cet âge ne rêve que plaies et bosses.
—Et je demeure à deux pas d'ici… faubourg Saint-Jacques… en face du
Val-de-Grâce.
—Merci, monsieur, dit gravement le marquis.
A son attitude et à son langage, Cormier commençait à croire qu'il l'était tout de bon, marquis, et s'il était vraiment le mari de madame de Ganges, cela compliquait beaucoup la situation.
—Il ne nous reste plus qu'à trouver un terrain propice, reprit ce gentilhomme entêté.
—Et à attendre qu'il soit jour, dit ironiquement Mirande.
—Pourquoi?… Il fait un clair de lune superbe.
—Le duel pourrait avoir lieu dans ma chambre, proposa le jeune étudiant, altéré du sang… des autres.
—Je ne dis pas non, répliqua l'offensé irréconciliable.
—Voyons! voyons, messieurs! s'écria Paul Cormier, tout cela, je pense, n'est pas sérieux; vous n'allez pas, de gaîté de coeur, vous exposer à passer en cour d'assises, si cette rencontre absurde se terminait par la mort d'un des deux adversaires. Battez-vous, si vous y tenez, mais battez-vous régulièrement. Je vous déclare, pour ma part, que je refuse d'être témoin dans un duel entre quatre murs et même dans un combat de nuit.
—Eh bien! nous nous contenterons de trois témoins. Deux suffiraient à la rigueur.
—Ah! ça, vous êtes donc enragé, vous, dit Paul.
Pour toute réponse, le giflé mit son doigt sur sa joue.
Et Paul comprit qu'il ne ferait pas entendre raison à ce diable d'homme.
Marquis ou non, ce pochard, complètement et subitement dégrisé, savait très bien ce qu'il disait et surtout ce qu'il voulait.
Et Mirande, toujours surexcité, n'était pas disposé à faire cause commune avec son ami pour empêcher la rencontre. Elle lui plaisait par son étrangeté même; il pensait à la première scène du roman de Dumas où les trois mousquetaires vont ferrailler derrière le Luxembourg et il se faisait une fête de mettre flamberge au vent, comme eux, pour vider au pied levé, une querelle ramassée par hasard.
Paul, qui ne renonçait pas encore à l'espoir de faire avorter le duel, chercha un biais et crut l'avoir trouvé.
Il pensait que s'il pouvait seulement gagner du temps, les têtes finiraient peut-être par se calmer et il dit au marquis:
—Vous ne voulez absolument pas attendre jusqu'à demain la réparation que monsieur vous doit et qu'il ne refuse pas de vous accorder?
—Non… et s'il persistait à demander un délai, je le tiendrais pour un lâche.
—Pas d'injures, monsieur!… et faites-moi la grâce de m'écouter, ou bien je croirai qu'en nous imposant des conditions inacceptables, vous cherchez à éviter ce duel.
L'offensé protesta d'un geste, mais il écouta. Et Paul reprit:
—Nous y sommes, à demain… attendu qu'il est minuit. Et nous sommes à la fin de mai. A trois heures, il fera jour ou du moins on y verra assez clair pour échanger des bottes sans s'éborgner. Vous pouvez bien attendre trois heures.
—Tiens! c'est une idée! s'écria Mirande qui se laissait toujours séduire par l'imprévu.
—Trois heures, c'est long, grommela le marquis. Et puis, je prétends ne pas quitter monsieur, jusqu'à ce qu'il m'ait rendu raison.
—Et qui vous parle de le quitter? Je compte bien que nous ne nous séparerons pas jusqu'au lever de l'aurore, dit Paul Cormier.
—Originale, ton idée, dit Mirande; mais nous ne pouvons pas battre le pavé de Paris, pendant trois heures.
—Nous monterons chez moi et nous ferons du punch au kirsch, s'écria l'étudiant de première année.
—Pourquoi ne proposes-tu pas, pendant que tu y es, d'aller souper tous ensemble? demanda Paul en haussant les épaules. Il ne s'agit pas d'un de ces duels qui ne sont que des prétextes à godaille. Tu vas monter chez toi, tout seul, tu y prendras tes épées de combat… elles ne t'ont jamais servi, je suppose.
—Elles sont toutes neuves. C'est un cadeau que m'a fait mon cousin qui est sous-lieutenant de dragons.
—Très bien! C'est ce qu'il nous faut. Tu les apporteras dans leur enveloppe et nous nous acheminerons tout doucement vers les fortifications. Je connais un endroit où nous ne serons pas dérangés… sur le boulevard Jourdan, à gauche de la porte d'Orléans.
—Mais nous y serons dans trois quarts d'heure, à la porte d'Orléans, grommela Mirande, et s'il faut battre la semelle sur le chemin de ronde, en attendant le jour, je n'en suis pas.
—Je sais dans ces parages un cabaret qui reste ouvert toute la nuit. Ou y vend la goutte aux maraîchers en route pour les halles.
—Et on nous la vendra aussi, n'est-ce pas? Merci! On nous prendrait pour ce que nous sommes… des gens qui viennent se rafraîchir d'un coup de pointe… et le cabaretier irait prévenir les sergents de ville. Je n'ai pas envie de me déranger pour rien.
—Ni moi non plus, dit le souffleté.
—J'aime encore mieux fumer des pipes sur un bastion, reprit Mirande. Il ne fait pas froid et je n'ai pas envie de dormir.
—Je me range à l'avis de mon adversaire, appuya le marquis.
Les trois autres témoins opinèrent dans le même sens et l'un d'eux qui étudiait la médecine eut soin d'ajouter, assez mal à propos, qu'il avait dans sa poche sa trousse de chirurgie.
Toute cette jeunesse était prête à aller là comme à une partie de plaisir. Le marquis restait résolu à en finir le plus tôt possible et Mirande, maintenant, se montrait aussi impatient que lui. Paul Cormier se trouvait être le seul homme raisonnable de la bande, lui qui d'ordinaire ne brillait pas par la prudence.
Le sort en était jeté. On allait se battre dans des conditions extravagantes et il n'y avait guère que Paul qui se préoccupât des conséquences de ce duel insensé.
On s'achemina vers le faubourg Saint-Jacques, deux à deux, le souffleté en tête avec l'étudiant aux épées.
Mirande s'arrangea pour rester en serre-file avec son ami Paul qu'il n'avait pu interroger en tête à tête depuis le commencement de la querelle et qui ne lui en laissa pas le temps, car il lui dit aussitôt:
—Mon cher, je ne te comprends pas. Quelle lubie t'a pris de frapper cet homme qui ne s'adressait pas à toi? Nous voilà tous embarqués dans une sotte affaire…
—Ah! parbleu! s'écria Jean, tu me la bailles belle! C'est toi qui t'es pris de bec avec ce pochard et tu viens me reprocher de t'avoir évité le soufflet qu'il te destinait!
—Je ne te reproche pas cela. Je te reproche de lui en avoir donné un qui a rendu le duel inévitable.
—Et puis, qu'est-ce que c'est que cette histoire?… Ce marquis de
Ganges qui prétend que tu lui as volé son nom?… Est-ce vrai?
—Pas du tout. Il a entendu de travers.
—Et tu ne le connais pas?…
—Je ne l'ai jamais vu, quand il s'est levé pour m'interpeller grossièrement. Je l'ai pris d'abord pour un fou.
—Moi aussi, mais je me suis aperçu qu'il ne l'est pas. Je commence même à croire qu'il est bien marquis, quoi qu'il n'en ait pas l'air. Il y a là dessous quelque chose que je ne comprends pas. Ma foi! Tant pis pour lui, si je l'embroche. Il n'avait qu'à se tenir en repos.
—Je te conseille de le ménager, sur le terrain. Si tu le tuais, nous nous trouverions tous dans un très mauvais cas.
—Oh! je ne tiens qu'à lui donner une leçon. Il est brave, après tout. Un autre aurait reculé devant une rencontre où il n'a personne pour l'assister et c'est lui qui l'a exigée. Ce marquis doit avoir beaucoup roulé. Il n'y a que les déclassés pour se jeter tête baissée dans une aventure pareille.
—Toi qui connais le monde de la noblesse, puisque tu en es, avais-tu déjà entendu parler d'un marquis de Ganges?
—Jamais… j'ai bien lu autrefois, dans un recueil de causes célèbres, l'histoire d'une marquise de Ganges, qui fut assassinée, si je ne me trompe, par ses beaux-frères et par son mari… mais ça s'est passé du temps de Louis XIV. Cet ivrogne est-il de la même famille? Je n'en sais rien et je m'en moque comme d'une guigne. J'aurais préféré ne pas le rencontrer, mais maintenant que le vin est tiré, il faut le boire… et puisque je me bats, je veux que les choses se passent convenablement sur le terrain et même avant d'y arriver. Ainsi, je pense que nous ne devons pas le laisser faire le chemin avec ce blanc-bec pour unique compagnie. Nous en avons pour deux heures de faction, avant le point du jour. Je ne peux pas me charger de causer avec lui, en attendant le moment d'en découdre… il y a un soufflet entre nous deux… toi qui ne l'as ni donné, ni reçu, ce soufflet, rien ne t'empêche de distraire ce monsieur en lui parlant de n'importe quoi.
—Tu as raison! ce sera convenable… et d'ailleurs, je ne serais pas fâché de savoir au juste à qui nous avons affaire. Je vais m'y mettre, pendant que le petit montera chercher les épées. Nous voici devant sa porte. C'est le moment de m'accointer de notre homme. Ne t'occupe plus de moi.
Mirande se le tint pour dit et aborda les deux étudiants restés sur le trottoir du faubourg Saint-Jacques devant l'allée où leur camarade venait d'entrer.
Le marquis s'était isolé d'eux et on eût dit qu'il avait deviné l'intention de Paul Cormier, car il vint à lui, et quand Paul lui proposa de faire route à côté l'un de l'autre, il répondit:
—J'allais vous le demander.
Un dialogue ainsi entamé devait aller tout seul et Paul vit aussitôt qu'il n'aurait pas de peine à en venir à ses fins, c'est-à-dire à se renseigner sur un homme qui pouvait bien être, en dépit des apparences, le mari de Jacqueline, et qui ajouta:
—Je suis content d'avoir un autre adversaire que vous, car je ne vous en veux plus. Et puisque nous ne nous battrons pas, voulez-vous que nous causions à coeur ouvert du point de départ de cette querelle?
—Très volontiers.
—Eh bien, je vous prie de me dire pourquoi un monsieur que je ne connais pas vous a présenté à deux autres messieurs, sous un nom et sous un titre qui m'appartiennent. J'ai retenu les leurs… M. le comte de Carolles… M. de Baffé… Je ne les connais pas, mais je pourrai les retrouver et les interroger plus tard… Je ne doute donc pas que vous ne répondiez franchement à la question que je vous pose.
—Moi, non plus, je ne connaissais pas ces messieurs.
—Mais vous connaissiez l'autre… celui qui vous à présenté.
—Fort peu. Je l'ai rencontré dans un salon, où je mettais les pieds ce jour-là pour la première fois et où j'ai échangé quelques mots avec lui. En me retrouvant à la Closerie des Lilas, il s'est rappelé ma figure et il m'a abordé, mais je suppose qu'il m'aura pris pour un autre.
—Pour moi, alors, puisque je suis le marquis de Ganges… le vrai…, le seul. Nous ne nous ressemblons pourtant guère.
—Pas du tout, et je ne m'explique pas la méprise de ce monsieur. Il ne savait pas mon vrai nom et il ne le sait pas encore. Mais je tiens à vous l'apprendre. Je m'appelle Paul Cormier et j'achève mon droit. Vous voyez qu'il n'aurait pas dû confondre.
Et comme l'offensé paraissait accepter cette explication:
—Maintenant, reprit Paul, me permettrez vous d'ajouter que, si vous m'aviez interrogé tranquillement, au lieu de vous emporter comme vous l'avez fait… nous n'en serions pas où nous en sommes.
—Certainement, non… et je reconnais que j'ai eu tort… mais avouez que je suis excusable. J'arrive à Paris, après une très longue absence… à Paris où personne ne m'attendait… du moins, pas si tôt… Pour des raisons qu'il est inutile de vous dire, parce qu'elles ne vous intéresseraient pas, je m'étais décidé à ne pas descendre chez moi sans m'y faire annoncer… j'aurais pu, j'en conviens, mieux employer ma soirée, mais j'ai voulu la passer dans ce bal où je me croyais sûr de ne pas rencontrer de gens de ma connaissance… jugez de ce que j'ai dû éprouver quand j'ai entendu un monsieur vous appeler par mon nom… si je vous disais que j'ai cru entendre aussi qu'il parlait de la marquise de Ganges.
—De la marquise de Ganges, répéta Paul; non, je ne crois pas qu'il ait parlé d'elle, mais… excusez mon indiscrétion… vous êtes donc marié?
—Mon Dieu, oui, répondit le souffleté. Ça vous étonne, parce que vous venez de me retrouver à Bullier, buvant avec des drôlesses. Ça vous étonnerait moins si vous connaissiez mon histoire.
Paul grillait d'envie de répondre: racontez-la moi; mais c'eût été un peu prématuré, au début d'une conversation qui devait se prolonger puisqu'ils allaient faire route ensemble jusqu'au lieu du combat.
D'ailleurs, l'étudiant de première année venait de reparaître, portant sous son bras les épées enveloppées de serge verte et tout fier de ce fardeau.
—Quand il vous plaira, messieurs, dit Jean de Mirande. Je prends les devants avec nos camarades… Toi, Paul, tu connais le chemin et tu n'as qu'à nous suivre en tenant compagnie à monsieur.
Cet arrangement était accepté d'avance, et on s'achemina, dans l'ordre indiqué, vers les fortifications, par l'interminable rue du Faubourg-Saint-Jacques.
Le marquis et Paul formaient l'arrière-garde, et ils n'eurent pas plutôt fait cent pas côte à côte que le marquis reprit, en haussant les épaules:
—Au fait!… pourquoi ne vous la dirais-je pas, mon histoire? Je n'ai rien contre vous, après tout… Vous me plaisez, même, et je veux vous prouver que je ne suis pas simplement une brute avinée, comme vous avez pu le croire.
—Je suis déjà convaincu du contraire, dit Paul et je sois très flatté de la confiance que vous m'accordez, mais je n'ai aucun droit à recevoir des confidences que vous pourriez plus tard regretter de m'avoir faites.
—Non, car vous n'en abuserez pas, j'en suis sûr. J'ai vu tout de suite que vous étiez un galant homme et de plus, vous n'êtes pas du monde où je suis né. Je n'ai donc pas d'indiscrétions à redouter de votre part et… pourquoi ne vous le dirais-je pas? J'ai un certain intérêt à vous renseigner sur ma personne et sur mon passé.
Et comme Paul le regardait d'un air étonné, M. de Ganges reprit:
—Voici pourquoi. Je suis de première force à l'épée et j'espère bien tuer votre camarade… je ne vous cacherai pas que je le souhaite… mais enfin, tout arrive et je puis être tué, moi aussi. En prévision de ce cas, je tiens à vous apprendre certaines choses, à seule fin de ne pas disparaître comme un chien errant qu'on tue derrière une haie.
—Je ne puis pas, monsieur le marquis, refuser de vous entendre, mais vous voudrez bien vous souvenir que je ne vous ai rien demandé.
—Je le sais et je commence. Je suis bien le marquis de Ganges, vous n'en doutez plus, et j'ai sur moi des papiers qui le prouvent.
J'ai été riche et j'ai épousé, étant très jeune, une femme encore plus riche que moi. Je m'étais marié en province et j'aurais pu y tenir mon rang, mais j'ai préféré mener la grande vie à Paris et dans d'autres capitales… Je m'y suis ruiné complètement. Je n'ai pas pu ruiner ma femme parce que ses biens étaient sous le régime dotal… et je me suis relevé plus d'une fois par des spéculations heureuses… ainsi, tenez!… il n'y a pas huit jours, j'avais refait un million… mais j'en voulais trois… et vous devinez le reste.
Paul commençait à comprendre pourquoi ce mari n'était pas allé tout droit chez sa femme. En rapprochant ce récit des propos qu'il avait entendus chez la baronne Dozulé, Paul s'expliquait comment s'était propagé le bruit des succès financiers du marquis de Ganges à l'étranger, succès qui avaient été suivis d'un désastre. Il n'apercevait pas encore ce qu'il allait résulter, pour la marquise, de cette catastrophe qui ne le touchait qu'à cause d'elle.
—Je n'avais plus de quoi faire la guerre à la fortune, reprit M. de Ganges; je me suis décidé brusquement à revenir à Paris où on ne m'a pas vu depuis longtemps et j'y suis arrivé nu comme un petit Saint-Jean. Vous allez rire quand vous saurez que j'ai dû laisser mes malles en gage dans le pays où j'étais et qu'il ne me reste pas cinq louis dans ma poche. Aussi ne suis-je pas descendu à l'auberge… je comptais passer ma nuit au bal et dans quelque restaurant… j'aurais pu descendre chez moi… c'est-à-dire chez ma femme, mais je ne l'avais pas prévenue de mon arrivée… j'ai préféré remettre ma visite à demain… non pas, comme vous pourriez le croire, parce que je craignais de mal tomber… ma femme est cuirassée de vertu… sans compter qu'elle a un garde du corps en la personne d'un vieux soldat que sa famille a comblé de bienfaits et qui veille sur elle comme sur un trésor…
—Bon! se dit Paul, c'est l'homme du Luxembourg… celui qui s'est interposé quand Mirande l'a abordée.
—Non, continua le marquis, je n'ai pas fait le mari prudent… j'étais bien sûr de ne pas déranger cette pauvre Marcelle qui vit comme une sainte… mais j'ai de si gros aveux à lui faire que j'ai voulu réfléchir avant de la voir.
—Aurait-il quelque crime ou quelque vilenie sur la conscience? se demandait l'étudiant.
—S'il ne s'agissait que de ma ruine totale, ce ne serait rien… je me suis déjà ruiné trois on quatre fois… elle y est accoutumée… et puis elle est si bonne!… mais j'ai aggravé mes torts en lui écrivant que j'étais en passe de faire une immense fortune, avec une concession de chemins de fer que j'avais obtenue en Turquie… où entre nous, je n'ai jamais mis les pieds… elle me croyait à Constantinople, tandis que j'étais…
Paul n'osa pas demander: où, mais ses yeux interrogèrent M. de Ganges qui lui dit brusquement:
—Êtes-vous joueur?
—Je l'ai été, répondit évasivement Paul qui n'avait garde de parler des huit mille francs gagnés au baccarat, presque sous les yeux de la marquise.
—Si vous ne l'êtes plus, je vous en félicite, mais puisque vous l'avez été, vous allez me comprendre… et m'excuser.
J'étais à Monaco.
—Oh! murmura Paul.
—Oui, à Monaco… au trente et quarante… et j'ai cru plus d'une fois la tenir cette fortune que j'annonçais à ma femme. J'étais en pleine veine… le diable s'est mis de la partie et j'ai tout perdu. Cette fois, c'est la fin finale… non seulement parce que je n'ai plus un sou, mais parce que je suis las de la vie que je mène depuis quatre ans. S'il m'était resté seulement de quoi payer mon passage, je me serais embarqué pour l'Australie et ma femme n'aurait plus entendu parler de moi. Je vais la revoir, mais ce sera pour lui faire mes adieux… et pour lui conseiller de demander le divorce… j'ai peur qu'elle n'entende pas de cette oreille-là, car elle a tous les préjugés de sa caste… mieux vaudrait pour elle que je fusse mort et ma foi! si votre ami me tuait, ça liquiderait une situation inextricable.
Paul comprenait maintenant le caractère du marquis de Ganges et il ne pouvait se défendre d'une certaine sympathie pour ce gentilhomme dévoyé qui n'avait pas perdu tout sentiment de l'honneur et de l'équité, puisqu'il risquait gaiement sa vie pour venger un outrage reçu et puisqu'il rendait justice à sa femme.
Paul devinait aussi l'existence de sacrifices et de dévouement de cette marquise blonde qu'il avait prise d'abord pour une coquette et qui méritait si bien d'être aimée et respectée.
—Oui, reprit M. de Ganges, je suis un homme fini. Autant vaut que je crève tout de suite. Mais j'aime mieux que ce ne soit pas de votre main, car je suis bien persuadé maintenant que je n'ai aucun sujet de vous en vouloir. Ce n'est pas votre faute si je ne sais quel écervelé a cru faire une jolie plaisanterie en vous appelant par mon nom. Il était écrit que je me battrais cette nuit… c'est fatal, ces choses-là, comme le retour du zéro à la roulette, il en arrivera ce qu'il pourra. Je me défendrai de mon mieux et j'espère ne pas laisser ma peau sur l'herbe des fortifications, mais enfin, si j'y restais, j'ai un devoir à remplir. Ma femme deviendrait veuve et ce serait fort heureux pour elle. Encore faudrait-il qu'elle le sût. Voudriez-vous, le cas échéant, vous charger de le lui annoncer?
—Moi!… vous n'y songez pas, monsieur!
—J'y songe si bien que je vais vous remettre des papiers que j'ai sur moi et qui serviront à faire constater authentiquement le décès de Pierre-Constantin, marquis de Ganges et seigneur de divers autres lieux où je ne possède plus un arpent. Je tiens beaucoup à ne pas être jeté à la fosse commune.
C'est une faiblesse, je le sais. Je ne devrais pas m'inquiéter de ce que deviendra ma carcasse. Si je m'étais brûlé la cervelle à Monte-Carlo, on ne m'aurait pas consacré un monument… ni même une plaque commémorative sur la façade du Casino. Mais si je meurs à Paris, je voudrais que cette pauvre Marcelle vînt de temps en temps voir ma tombe… je suis sûr que, malgré tout le mal que je lui ai fait, elle y apporterait des fleurs… C'est bête, ce que je vous dis là, mais que voulez-vous!… on n'est pas parfait.
Paul se sentait ému d'entendre ce marquis déchu parler avec tant de désinvolture de sa mort prochaine et il se surprenait à souhaiter de tout son coeur qu'il revînt vivant du combat où il allait si gaiement.
Et pourtant, l'amoureux Paul ne pouvait pas s'empêcher de penser aux conséquences de cette mort qui ferait libre une femme malheureuse, touchante victime d'un mariage mal assorti avec un débauché, lequel se rendait justice en déclarant qu'il n'avait plus qu'à quitter ce monde où il n'avait fait que du mal.
S'il survivait à la rencontre, ses bonnes résolutions s'évanouiraient bien vite et Marcelle n'aurait plus qu'à se résigner, à souffrir encore, à souffrir toujours.
S'il y succombait, l'avenir était à elle et à Paul qui ne demandait qu'à l'aimer… qui l'aimait déjà.
—Il me reste, reprit M. de Ganges, à vous indiquer ce que vous aurez à faire pour remplir la mission que, je l'espère, vous voudrez bien accepter. Madame la marquise de Ganges habite avenue Montaigne, 22, un hôtel qui lui appartient. Vous vous y présenterez de ma part et elle vous recevra certainement. Je n'ai pas à vous dicter ce que vous lui direz pour lui annoncer la nouvelle de ma mort. Je suis sûr que vous y mettrez tous les ménagements possibles. Je me fie pour cela à votre tact. Le point essentiel, c'est que vous lui remettiez ce portefeuille. Elle y trouvera tout ce qu'il faut pour établir mon identité. Elle se chargera de faire le reste.
Le marquis l'avait tiré de sa poche et le tendait à Paul qui se défendit de le prendre, en disant:
—Il m'en coûte, monsieur, de vous refuser, mais vous me demandez là un service si délicat que j'hésiterais à le rendre à un ami intime.
—Et vous ne me connaissez pas du tout, je le sais, mais l'aventure où nous nous trouvons engrenés sort tellement de l'ordinaire, que vous pouvez bien faire une exception en ma faveur.
Prenez, je vous en prie. Je vois là-bas vos amis qui se sont arrêtés pour nous attendre et il est inutile qu'ils sachent que je vous ai chargé d'aller voir ma femme.
Si, comme j'y compte bien, je reviens sans accroc de cette promenade aux remparts, vous me rendrez mon portefeuille et tout sera dit.
Ce dernier argument décida Paul, qui, très à contrecoeur, empocha l'objet.
Jean de Mirande et les trois étudiants qui lui faisaient cortège étaient arrivés au rond-point où était jadis la barrière Saint-Jacques, et où on a exécuté de 1832 à 1851 les condamnés à mort, qu'on guillotine maintenant sur la place de la Roquette.
Là s'arrêtaient les connaissances topographiques de Jean qui ne poussait guère ses excursions plus loin que l'Observatoire et il attendait Cormier pour lui demander le chemin du boulevard Jourdan, où se trouvait la place indiquée comme devant leur fournir un terrain excellent.
Paul dit qu'on n'avait qu'à prendre la rue de la Tombe-Issoire qui fait suite au faubourg Saint-Jacques et qui aboutit directement aux fortifications.
On la prit, en se rapprochant les uns des autres, sans cependant que les deux groupes se fondissent en un seul, mais assez pour faire cesser les apartés.
Le marquis, du reste, ne tenait plus à continuer la conversation avec
Paul. Il lui avait dit tout ce qu'il avait à lui dire et de son côté,
Paul aimait mieux réfléchir que de parler.
Mirande continuait à blaguer, à haute voix, sur tous les sujets qui lui passaient par la tête, mais ses compagnons lui donnaient peu la réplique.
Ces messieurs commençaient à regretter de s'être embarqués dans une affaire qui pouvait très mal finir.
A la chaude, après la dispute, et encouragés par l'attitude agressive de Mirande, champion des Écoles, ils avaient été tout feu, tout flammes, et s'il l'avaient pu, ils auraient pris pour champ-clos un des quinconces plantés devant la porte la Closerie.
La marche les avait calmés peu à peu, et maintenant ils pensaient moins à la gloriole d'être témoins dans un duel sérieux qu'aux suites menaçantes de ce duel improvisé.
Cela pouvait les mener devant la justice et les faire expulser, l'un de l'Ecole de médecine, et les deux autres de l'École de droit.
Ils n'osaient pas déserter en route, mais ils en avaient bonne envie, et Cormier, qui s'en aperçut, se promit d'utiliser sur le terrain leurs dispositions pacifiques, c'est-à-dire d'en profiter pour empêcher le combat ou tout au moins pour le renvoyer à une heure moins nocturne.
Et Paul avait quelque mérite à souhaiter un arrangement, car tout valait mieux pour lui que de rester dans la situation où il s'était mis vis-à-vis du mari de Jacqueline.
On allait lentement, très lentement, afin d'employer le temps jusqu'au petit jour et ce piétinement sur un chemin désert n'avait rien de récréatif.
Mirande en avait assez quand on déboucha sur le chemin de ronde, plus désert encore que la rue qu'ils venaient de suivre dans toute sa longueur, et il demanda brusquement à Paul:
—Où se trouve-t-il donc, ton fameux terrain?
—A deux cents pas d'ici, répondit Paul. Vois-tu là-bas, cette butte qui fait bosse au milieu d'un bastion?
—Bon!… et après?… Tu ne vas pas, je suppose, nous proposer de monter dessus pour nous battre?
—Non, mais entre la butte et le rempart, il y a une place excellente… assez d'espace pour rompre… un sol ferme sous le gazon sec… on est là comme chez soi, et personne ne peut vous voir… Le cavalier sert d'écran…
—Ça s'appelle un cavalier, cette espèce de monticule?
—Oui, et ça servait pendant le siège contre les obus.
—Le lieu me paraît très bien choisi, dit le marquis.
—Alors, allons-y! conclut Jean.
Et on y alla.
On n'avait pas marché vite et, à la montre de Paul Cormier, il était deux heures passées. Il faisait encore pleine nuit, mais l'attente ne serait pas longue, car le ciel blanchissait déjà du côté de l'est.
Ces messieurs commencèrent par prendre position dans le coin signalé par
Paul et accepté à l'unanimité.
Tout le monde était fatigué et chacun s'assit par terre, les uns au pied du rempart, les autres au pied de la butte.
Le marquis fit mieux, il se coucha sur la pente gazonnée du cavalier, en disant à Paul:
—Ces messieurs m'excuseront. J'ai passé la nuit dernière en wagon et j'ai plus marché ce soir que je n'avais marché pendant toute cette année. Je tombe de sommeil. Il ne fera pas jour avant trois quarts d'heure. Je demande qu'il me soit permis de dormir, et je compte que vous voudrez bien me réveiller aussitôt qu'on y verra clair.
—Je vous le promets, monsieur, dit Paul, tout étonné.
Il ne songeait guère à dormir, ni Mirande non plus, et sans se le dire, ils admiraient ce gentilhomme qui, au moment de jouer sa vie dans un duel, imitait le grand Condé, lequel, comme chacun sait, ne fit qu'un somme pendant toute la nuit, la veille de la bataille de Rocroy.
Et ce n'était pas de la pose car, au bout d'une minute, il ronflait déjà comme un tuyau d'orgue.
Les petits étudiants étaient bien trop émotionnés pour en faire autant, quoique leurs précieuses personnes ne courussent aucun danger. Ils se repentaient d'être venus et ils auraient bien voulu s'en aller.
L'un d'eux osa même dire à l'oreille de Mirande qu'une très jolie farce ce serait de décamper et de laisser le dormeur se réveiller tout seul. Sur quoi, Mirande le tança vertement et déclara que le premier qui filerait aurait affaire à lui.
La proposition du jouvenceau n'était pas héroïque, mais elle était sage.
Aussi n'avait-elle aucune chance d'être adoptée.
Paul, lui-même, la repoussa, mais pas pour le même motif que son ami
Jean.
Jean de Mirande tenait à se battre, pour l'honneur du quartier latin, surtout, car il n'avait pas d'outrage personnel à venger, et il était incontestablement l'offenseur.
Paul, qui se serait très bien contenté d'un arrangement, ne pouvait pas accepter cette façon d'éviter le combat, depuis qu'il s'était chargé, un peu malgré lui, du portefeuille de M. de Ganges. Et, d'ailleurs, l'expédient proposé n'aurait pas amélioré la situation. Le duel eût été retardé, sinon évité, mais le marquis aurait pris ces messieurs pour des drôles, et il n'aurait pas manqué de raconter l'histoire à sa femme, en nommant Paul Cormier, qui aimait mieux tout que cette honte.
Il soutint donc avec Mirande qu'il fallait attendre le réveil du dormeur, et il ne fut plus question de l'idée saugrenue de l'étudiant de première année.
Le jour ne venait pas vite, et le froid du matin se faisait sentir. On alluma des pipes et on piétina pour se réchauffer. L'excitation était tombée. Chacun raisonnait à part soi et on n'échangeait plus de réflexions.
Les instants qui précèdent une bataille sont toujours silencieux; les braves se recueillent, les autres cherchent à se monter la tête pour faire bonne figure quand le combat s'engagera. Mais tous trouvent le temps long.
Cette veillée des armes prit fin à la voix de Mirande.
—Allons! dit-il, on y voit maintenant bien assez clair pour se tailler réciproquement des boutonnières dans le casaquin.
A toi, Paul, l'honneur de réveiller M. le marquis!
Mets-y des égards.
Paul ne pouvait pas décliner cette mission qui lui revenait de droit, puisqu'il devait être le second de M. de Ganges.
Il se baissa et poussa doucement par l'épaule le dormeur, qui se redressa, en disant vivement:
—Je fais le maximum à rouge.
Le ponte incorrigible croyait être attablé au trente-et-quarante, et il se hâtait d'annoncer sa mise, de peur de manquer la série.
En toute autre circonstance, Paul aurait ri de la méprise, mais il n'avait pas le coeur à la joie et il tendit la main à M. de Ganges pour l'aider à se remettre sur pied.
Dès qu'il y fut, ce singulier marquis se frotta les yeux, se secoua comme un braque mouillé par la rosée dans un champ de luzerne qu'il vient de battre, s'étira les bras et reprit en saluant à la ronde:
—Je vous demande pardon, Messieurs, si je vous ai fait attendre. J'étais tellement éreinté, que j'aurais dormi vingt-quatre heures, si on avait oublié de me réveiller.
Mirande eut un bon mouvement:
—Si vous êtes éreinté, la partie ne serait pas égale et nous pourrions la remettre pour vous laisser le temps de vous reposer.
—Du tout! du tout! j'ai fait un somme qui m'a délassé… vous êtes trop bon… mais je ne veux pas de remise. Ma joue ne peut pas attendre.
Ce diable d'homme en revenait toujours au soufflet et Paul vit bien qu'il serait inutile d'insister.
—Alors, finissons-en, dit Mirande et dépêchons-nous, car il fait frisquet ici… sans compter que si nous traînions, nous pourrions être dérangés.
Jules, les épées!
L'étudiant imberbe défit le paquet et mit au clair deux lames fourbies de frais, qui n'avaient encore jamais brillé sur le terrain.
—M. Cormier va être l'un de vos témoins. Veuillez choisir l'autre.
Le marquis désigna au hasard l'étudiant en médecine. Ces jeunes gens se valaient tous, car aucun d'eux n'avait jamais assisté à une affaire sérieuse.
Mais Paul était là et il s'était déjà battu. Il prit donc la direction du duel et personne ne s'avisa de la lui disputer.
La place était marquée d'avance. Le choix des armes n'était pas en question, puisqu'on n'avait qu'une paire d'épées.
Paul n'eut qu'à les mesurer pour s'assurer qu'elles étaient de même longueur.
Les deux adversaires mirent habit bas. Il ne restait plus qu'à les armer, à engager les fers et à donner le signal.
Le marquis s'approcha de Paul et lui dit à demi-voix:
—Savez-vous l'anglais?…
—Un peu, murmura Paul qui ne s'attendait guère à pareille question.
—Ça suffit. Je n'ai qu'un mot à vous dire… Remember!
Paul le comprit ce mot, le dernier que Charles Stuart, roi d'Angleterre, ait prononcé sur l'échafaud, ce mot qui veut dire: «souviens-toi!» et il comprit aussi à quoi le marquis faisait allusion.
Il s'agissait du portefeuille à remettre à la marquise et pour que M. de Ganges y pensât dans un pareil moment, il fallait qu'il tînt beaucoup à ce que Paul s'acquittât de la commission.
Et Paul, bien résolu à tenir sa promesse, vit comme un présage sinistre dans cette réminiscence très imprévue de la dernière parole d'un roi qui allait mourir.
Mais Paul n'eut pas le loisir de philosopher sur ce rapprochement entre un monarque condamné à mort par ses sujets révoltés et un déraillé de la vie qui tenait à ne pas quitter ce monde sans en informer sa femme.
Les combattants étaient face à face, les épées étaient croisées.
—Allez, messieurs, prononça Cormier, en se reculant un peu pour laisser le champ libre.
Ils avaient tous les deux très bonne mine sous les armes. Mirande, académiquement posé et ferme comme un roc sur ses grandes jambes; le marquis ramassé sur lui-même, le corps bien effacé, avait pris d'emblée une garde savante et se préparait à attaquer.
Rien qu'à son attitude on voyait qu'il était de première force. Il attaqua en effet, après quelques feintes, et avec une vivacité inquiétante pour Jean de Mirande qui eut fort à faire pour parer une série de coups très bien calculés et magistralement exécutés.
Il était moins leste et moins prompt que le marquis, mais il le tenait à distance, grâce à la portée de son bras, se bornant à lui présenter la pointe de son fer et, sous la menace incessante d'un coup d'allonge, le marquis n'avait pas encore trouvé le joint pour risquer une botte décisive.
Il le trouva enfin, après on dégagement trop large qui fit dévier de la ligne droite l'épée de son adversaire, et il en profita pour charger à fond, avec une telle furie que Mirande dut rompre en parant de son mieux, sans riposter. Le marquis ne lui en laissait pas le temps.
Le combat, mené de la sorte, ne pouvait pas se prolonger beaucoup et tout annonçait qu'il allait se terminer par une catastrophe. Ce n'était pas un de ces duels pour rire où les combattants cherchent à en finir par une piqûre à l'avant-bras. Le marquis tirait au corps et il tirait si bien que c'était un miracle que Jean n'eût pas encore été embroché.
Paul Cormier faisait maintenant des voeux sincères pour son ami et tremblait d'avoir à le ramasser, transpercé d'outre en outre.
Il était si ému qu'il ne pensait plus du tout à madame de Ganges.
En revanche, il pensait beaucoup à la responsabilité qui retomberait sur lui, en cas de malheur, car les autres témoins n'étaient là que des comparses, absolument incapables de le seconder.
Mirande était serré de si près que, pour empêcher un corps à corps, Paul allait prendre sur lui d'arrêter l'engagement.
Il n'eut pas besoin d'intervenir.
Le marquis, en se fendant à fond, mit le pied sur un caillou roulant qui le fit trébucher. Son épée dévia un instant de la ligne droite et il vint s'enferrer sur celle de Mirande qui lui troua profondément la poitrine.
Il lâcha la sienne, appuya ses deux mains sur sa blessure et dit avec effort:
—Toujours la série à rouge!… j'avais trente et un à noire… j'avais gagné… et voilà que j'attrape un refait.
Les assistants auraient pu ajouter, à l'instar des croupiers de Monte-Carlo:—«Rien ne va plus», car le marquis tomba comme une masse et ne se releva pas.
Tout cela s'était passé si vite que Mirande ne comprenait pas encore. Il resta en garde et il fallut que Paul lui criât de jeter son épée.
Les trois autres témoins avaient perdu la tête à ce point qu'ils se seraient enfuis, si Paul n'avait pas pris au collet l'étudiant en médecine pour le contraindre à examiner le corps étendu sur l'herbe ensanglantée.
Ils auraient été tous encore plus effrayés s'ils avaient levé les yeux vers le sommet de la butte au pied de laquelle on s'était battu.
Ils y auraient aperçu un homme qui s'était sans doute endormi là, que le bruit avait réveillé et qui avait dû tout voir.
La présence de ce témoin imprévu les aurait d'autant plus inquiétés qu'au lieu de dégringoler de là haut pour leur offrir ses services, après la catastrophe, il cherchait évidemment à se cacher, car il s'était couché à plat-ventre et il ne montrait guère que sa tête.
Ces messieurs avaient pour le moment d'autres soucis que celui de s'assurer que personne n'avait assisté au duel sans leur permission.
Il s'agissait avant tout de savoir si M. de Ganges était mort et le docteur en médecine déclara, après l'avoir examiné, qu'il avait été tué raide.
L'épée avait dû trancher l'artère aorte; l'hémorragie s'était faite en dedans, et le sang l'avait étouffé. L'étudiant ne comprenait pas qu'il eût encore pu prononcer quelques mots avant de tomber.
Le malheureux marquis n'était plus qu'un cadavre et tous les soins du monde ne l'auraient pas rappelé à la vie.
Il fallait maintenant prendre un parti: aller chercher des sergents de ville au poste le plus rapproché ou s'esquiver sans bruit.
Les trois jeunes témoins n'hésitèrent pas. Celui qui avait fourni les armes ramassa prestement les épées que lui avait prêtées son cousin le sous-lieutenant de dragons, et fila comme un lièvre. Les deux autres en firent autant et les deux amis restèrent seuls auprès du mort, sous les yeux de l'homme qui continuait à les espionner du haut de la butte.
Très émus tous les deux et très perplexes.
—Qu'allons-nous faire? demanda Mirande.
—Tout plutôt que d'attendre qu'on nous surprenne, répondit Paul Cormier. Un passant du chemin de ronde qui aurait l'idée de tourner la butte nous trouverait près d'un mort et nous aurions beau dire qu'il a été tué en duel, on nous prendrait pour des assassins.
—D'autant plus que ces clampins qui viennent de se sauver ont emporté les épées, grommela Mirande, en endossant son justaucorps qu'il avait ôté avant le combat. Mais nous ne pouvons pas en rester là. Il y a eu mort d'homme. Tout le quartier des Écoles saura l'histoire… ils vont la colporter ce soir dans les cafés du boul'Mich'… il faut absolument que je fasse ma déclaration au commissaire de police.
—Moi aussi. Seulement, il vaut mieux nous adresser à celui de notre quartier, où on nous connaît. Dans les parages où nous sommes en ce moment, on commencerait par nous arrêter. Mon avis est donc que nous rentrions d'abord chez nous.
—C'est aussi le mien. En route!
Ils partirent, non sans remords d'abandonner ce cadavre, que le premier venu allait découvrir et qu'on ne manquerait de porter à la Morgue.
Ils se trouvaient dans un de ces mauvais cas où on se tire d'affaire comme on peut, et ce n'était pas le moment de faire du sentiment.
Ils reprirent le chemin par lequel ils étaient venus et ne s'aperçurent pas que l'homme couché sur le sommet de la butte artificielle se leva tout doucement, descendit de son observatoire et se mit à les suivre de loin.
Le voyage à pied était forcé, car au petit jour les fiacres ne circulent pas encore, et il n'était pas court, mais il n'y avait pas moyen de faire autrement.
Paul d'ailleurs n'était pas très pressé de passer au commissariat. Il préférait même n'y aller qu'après s'être acquitté de la mission que l'infortuné marquis lui avait confiée et il ne pouvait pas décemment aller réveiller la marquise à cinq heures du matin.
Il se proposait pourtant de s'y présenter vers midi, après avoir pris un peu de repos dont il avait grand besoin, et il tenait à commencer par cette visite.
Il ne pouvait pas parler de ses projets à son ami qui ne savait pas le premier mot de la vraie situation, car non seulement Mirande n'avait pas vu le marquis remettre son portefeuille à Paul, mais il en était encore à croire que la querelle avait eu pour point de départ un malentendu.
Et Paul n'avait garde de le détromper.
Il avait du coeur ce grand fou de Mirande et, en dépit de l'affectation qu'il mettait à paraître impassible, il sentait très vivement le regret de s'être mis sur la conscience la mort d'un homme.
Ce n'était pas qu'il redoutât beaucoup les suites fâcheuses que pouvait avoir pour lui ce tragique événement.
Le duel, après tout, avait été loyal. Il se trouverait des gens pour attester que l'affaire s'était engagée à Bullier et que la victime de cette rencontre improvisée avait eu les premiers torts.
Et, en définitive, Mirande qui avait de sa main tué le marquis était moins préoccupé des conséquences de cette mort que Paul Cormier qui n'avait fait qu'assister au combat.
Mirande pensait avoir eu pour adversaire un aventurier sans attaches mondaines, et même sans relations à Paris.
Il ne se trompait qu'à moitié, mais il ne croyait pas avoir eu à faire à un gentilhomme dont la race valait la sienne.
Les deux amis n'étaient ni l'un ni l'autre en train de parler et ils cheminaient côte à côte depuis plus d'une demi-heure, lorsque Paul dit:
—J'ai réfléchi et avant de rien faire, je voudrais consulter le père
Bardin.
—Qu'est-ce que c'est que le père Bardin? demanda Jean.
—Un vieil avocat qui était l'ami et le conseil de mon père. Je croyais t'avoir déjà parlé de lui.
—C'est possible, mais je l'ai oublié. A quoi peut-il nous être bon?
—Il connaît comme pas un le Code, la procédure et tout ce qui s'ensuit. Je vais lui exposer notre cas, et il m'indiquera la marche à suivre. Il a, d'ailleurs, un fils qui est magistrat et qui, s'il le fallait, répondrait de nous.
—Tu as raison. Il faut que tu le voies, le plus tôt possible.
—Aujourd'hui, parbleu!… j'ai dîné, hier, avec lui chez ma mère. Il m'a même parlé de toi.
—A propos de quoi?
—Oh! rien… un renseignement qu'il m'a prié de te demander. Il sait que tu es du Midi et il voudrait savoir si tu as connu dans ta province une famille de… le nom m'échappe… un nom bizarre… ah! j'y suis!… de Marsillargues…
—Oui, j'ai entendu parler de ces gens-là… autrefois, car il y a beau temps que je l'ai lâchée, ma province… ils étaient très riches… et l'unique héritière de la fortune était une toute jeune fille, très jolie, qui avait je ne sais plus quelle infirmité… manchotte, je crois… ou paralysée d'une main… Moi, je ne l'ai jamais vue et je crois bien qu'elle est morte. Toute cette famille a disparu. Pourquoi Bardin te parlait-il d'elle?
—Ce serait trop long à t'expliquer et ça ne t'intéresserait pas.
Revenons à notre affaire. Me donnes-tu carte blanche jusqu'à ce soir?
—Oh! très volontiers. Je vais me coucher en rentrant chez moi, car je ne tiens plus sur mes jambes. Tu me trouveras au lit quand tu viendras. Et tout ce que ton homme t'aura conseillé de faire, nous le ferons de concert. Ce sera mieux que si nous agissions séparément.
—Beaucoup mieux. C'est convenu.
Paul se disait:
—D'ici, à ce soir, j'aurai vu la marquise.
Ils étaient arrivés à la hauteur de l'Observatoire, lorsque Mirande avisa un fiacre qui revenait à vide de quelque gare où il était allé attendre inutilement les voyageurs d'un train de nuit.
Mirande l'appela et voulut y faire monter Paul avec lui, mais Paul refusa. Il n'était plus très loin de la rue Gay-Lussac et la marche lui faisait du bien.
Il n'était pas fâché d'ailleurs de se retrouver seul, pour tâcher de remettre un peu d'ordre dans ses idées.
Les deux amis se séparèrent donc. Un magistrat aurait dit: les deux complices, puisqu'ils pouvaient être impliqués tous les deux dans une affaire qui se dénouerait peut-être en Cour d'assises.
Jean se fit voiturer au boulevard Saint-Germain où il avait son domicile. Paul continua de cheminer à pied vers la rue Gay-Lussac.
L'homme qui les avait épiés du haut de la butte les avait filés à distance sans qu'ils s'en fussent aperçus.
Il les filait, dans un but qui ne pouvait pas être de leur rendre service, car il se dissimulait en rasant les maisons et on ne se cache que pour mal faire.
Quand ces messieurs se quittèrent, il dut forcément lâcher une des deux pistes pour s'attacher à l'autre, et il n'avait pas le choix, car les chevaux du fiacre où Mirande était monté allaient plus vite que lui.
Il se rabattit donc sur Paul Cormier qui s'en allait pédestrement et qui ne s'avisa pas une seule fois de se retourner, car il ne se doutait pas qu'un curieux mal intentionné était à ses trousses.
Ce suspect individu suivit Paul jusqu'à la porte de la maison qu'il habitait.
Il ne poussa pas l'audace jusqu'à y entrer sur ses talons, comme Paul était entré, la veille, chez la baronne Dozulé, en même temps que la marquise de Ganges. Mais il n'abandonna pas la partie et Paul s'aperçut, dès le lendemain, qu'il aurait désormais à compter avec un dangereux drôle.
III
Quoique ses moyens le lui permissent, Paul Cormier ne s'était pas encore mis dans ses meubles, comme son ami Jean de Mirande qui s'était payé une installation superbe.
Il ne vivait pas non plus dans un hôtel garni, comme un simple étudiant, pourvu d'une maigre pension.
Il avait loué, dans une honnête maison, un joli appartement meublé, composé de quatre pièces, au premier sur le devant, et n'eût été l'écriteau jaune pendu à la porte de la rue, les personnes qui venaient le voir pouvaient croire qu'il était là chez lui.
Une femme comme il faut pouvait y entrer sans se compromettre.
En fait de domestiques, il se contentait d'une femme de ménage, évitant ainsi la dépense obligatoire d'une tenue de maison, afin de garder plus d'argent de poche, le seul qu'il appréciât.
Il avait un certain mérite à se gouverner de la sorte, car madame Cormier, la mère, était restée usufruitière de toute la fortune; et son fils, qui aurait pu exiger sa part de l'héritage, ne l'avait jamais réclamée.
Depuis qu'il avait gagné huit mille francs au vicomte de Servon, il s'était déjà demandé s'il ne les emploierait pas à se créer un intérieur confortable où il pourrait, sans rougir de la mesquinerie de son ameublement, recevoir un jour ou l'autre la marquise de Ganges.
Mais depuis la mort tragique du mari, il pensait beaucoup moins à la jolie somme qui gonflait son portefeuille qu'à un autre portefeuille qu'il s'était chargé de remettre à la veuve du marquis.
Celui-là lui pesait cent livres sur la poitrine et quand il le retira de sa poche en se déshabillant, c'est à peine s'il osa y toucher.
Il fut pourtant violemment tenté de l'ouvrir.
M. de Ganges, en lui recommandant de le porter à sa femme, ne lui avait pas défendu d'en examiner le contenu, et il y trouverait peut-être d'autres secrets que celui de la personnalité du défunt.
Il ne savait presque rien de la marquise et il ne tenait peut-être qu'à lui de tout savoir.
Mais il lui répugnait de fouiller dans les papiers d'un mort et après avoir un peu trop hésité, il sut résister à la tentation.
Il le serra avec ses billets de banque dans l'armoire à glace qui lui servait de coffre-fort et il se mit au lit où il dormit d'un sommeil très agité, jusqu'à l'heure où sa femme de ménage le réveilla pour lui apporter son chocolat, c'est-à-dire à midi précis.
Paul se hâta de se lever et d'expédier ce frugal déjeuner. Il lui tardait de courir à l'avenue Montaigne et il avait encore à faire une toilette plus soignée que de coutume, avant de se présenter chez la marquise.
Le noir était indiqué, puisqu'il avait à remplir le pénible rôle du page de la chanson de Marlborough.
«La nouvelle que j'apporte fera vos yeux pleurer.»
Encore fallait-il que les vêtements de deuil qu'il allait mettre fussent neufs et coupés par un bon tailleur.
Il était content du sien qui n'habillait que des messieurs élégants et il choisit une tenue appropriée à la circonstance.
S'il l'eût osé, il aurait mis un crêpe à son chapeau.
Et il n'eut pas de peine à prendre la figure que doit avoir un homme chargé d'annoncer une catastrophe, car il n'avait pas le coeur à la joie. Il commençait à se préoccuper fortement des conséquences du drame nocturne auquel il avait pris une trop large part. Il se demandait ce qu'il était advenu du cadavre abandonné sur le talus des fortifications et si l'on n'avait pas trouvé sur le mort des preuves de son identité; toutes n'étaient peut-être pas dans son portefeuille. Et dans ce cas, la police arriverait bien vite à découvrir qu'il existait à Paris une marquise de Ganges ayant des relations dans le beau monde et pignon sur rue, ou plutôt sur avenue, ce qui est encore mieux.
Donc, Paul Cormier devait se hâter, s'il voulait avoir tout le bénéfice de la mission qu'il avait acceptée; mission délicate, s'il en fut, puisqu'il était la cause involontaire de la mort du marquis. Il est vrai que la marquise partageait ce tort avec lui, puisqu'elle s'était tacitement prêtée à la confusion de personnes qui avait amené la malencontreuse présentation au bal de la Closerie des Lilas. Et Paul espérait que cette complicité passive lui vaudrait quelque indulgence de la part de la veuve. Elle l'avait laissé se mettre dans son jeu; après la scène qu'il allait avoir avec elle, en s'acquittant du message que le mort lui avait confié, il ne pouvait pas manquer d'y entrer plus avant et il y comptait bien.
Non pas certes qu'il songeât à se prévaloir de la situation pour lui imposer son intimité, mais elle aurait forcément besoin de lui et elle ne pourrait pas moins faire que de le revoir.
Il avait renvoyé sa femme de ménage et il allait sortir quand il avisa sur sa table de nuit une lettre qu'elle y avait posée en entrant, comme elle avait coutume de le faire chaque matin, lorsqu'elle apportait le courrier.
Peu s'en fallut qu'il ne l'y laissât sans l'ouvrir. Il n'avait ni affaires, ni créanciers, et les femmes qui lui écrivaient de temps à autre lui étaient maintenant complètement indifférentes.
Il la décacheta cependant, pour l'acquit de sa conscience et il ne fat pas peu surpris de ce qu'il y lut.
On lui écrivait ceci:
«J'ai vu tout ce qui s'est passé, ce matin, au petit jour, sur un bastion du boulevard Jourdan. Vous avez tué un homme et vous étiez deux contre un. C'est bel et bien un assassinat et vous savez où ça mène. Je n'ai qu'un mot à dire pour vous faire arrêter. Mais je suis bon enfant et je ne demande qu'à m'entendre avec vous. Le silence est d'or, à ce qu'on dit. J'estime que le mien vaut au moins dix mille francs. Si vous êtes disposé à me les donner, vous me trouverez, de midi à deux heures, dans le jardin des Thermes de Cluny, au coin du boulevard Saint-Germain et du boulevard Saint-Michel. Si vous n'y venez pas, vous coucherez ce soir au dépôt de la Préfecture. Ce sera vous qui l'aurez voulu.»
Cette aimable épître n'était pas signée, mais elle était très correctement rédigée, sans la moindre faute d'orthographe ni de français et parfaitement adressée à M. Paul Cormier.
Elle n'était pas signée,—on ne signe pas ces choses-là,—mais il y avait un post-scriptum ainsi conçu:
«Je m'adresse à vous de préférence, parce que c'est vous que j'ai sous la main, mais je saurai retrouver votre complice et il ne perdra rien pour avoir attendu.»
C'était clair et net. Il s'agissait d'un chantage.
Le maître-chanteur se trompait, peut-être volontairement, quand il disait que Paul avait tué un homme, puisque Paul n'avait été qu'un des témoins du duel.
Il s'adressait à celui-là parce qu'il ne connaissait pas encore l'adresse de l'autre, mais la menace d'une dénonciation n'en était pas moins redoutable.
Évidemment, ce drôle s'était renseigné chez le portier du numéro 9 de la rue Gay-Lussac sur son locataire, et il n'avait qu'à signaler M. Cormier au commissaire de police pour qu'on l'envoyât chercher à domicile par deux agents.
C'était ce que Paul redoutait par-dessus tout, car s'il se flattait de fournir à ce commissaire des explications satisfaisantes, il tenait absolument à pouvoir disposer de sa journée, d'abord pour aller voir la marquise de Ganges et ensuite pour aller consulter le vieil ami de sa mère, l'avocat Bardin.
Quant à acheter le silence du gredin qui le menaçait de le dénoncer, Paul n'y songea pas un seul instant; non qu'il n'eût volontiers donné de l'argent pour que ce drôle le laissât en repos, mais c'eût été se mettre à sa merci, car il n'aurait pas manqué de recommencer.
C'est le système de tous les maîtres-chanteurs. Plus l'homme qu'ils exploitent les paie, plus croissent leurs exigences. Ils ne le lâchent qu'après l'avoir ruiné et lorsqu'il en est là, ils le dénoncent quand même.
Paul savait cela et d'ailleurs, au fond, il ne demandait qu'à être appelé à s'expliquer devant un magistrat sur ce duel malheureux. Il faudrait bien en venir là tôt ou tard, mais il préférait que ce ne fût pas immédiatement.
Comment ce misérable était-il si bien informé? Paul ne s'en doutait pas. Et c'était d'autant plus incompréhensible pour lui que, à en juger pas le style et l'orthographe de la lettre, il n'avait pas affaire à un rôdeur de barrières. Mais Paul n'avait pas le loisir de chercher le mot de cette énigme, et sa résolution fut bientôt prise.
Le chanteur ne l'attendait pas dans la rue, devant sa maison, puisqu'il annonçait que de midi à deux heures il se tiendrait dans le jardin du musée de Cluny. Paul n'avait qu'à le laisser s'y morfondre et à prendre un fiacre pour se faire conduire avenue Montaigne.
Après son entrevue avec madame de Ganges, il comptait aller chez Bardin, puis chez Mirande, que très probablement, il trouverait encore au lit, et, quand il se serait entendu avec lui, alors il serait temps d'aviser.
Il sortit donc et en sortant, il eut soin de donner un coup d'oeil à droite et à gauche: il ne vit personne. La rue Gay-Lussac n'est pas très fréquentée et dans le voisinage du numéro 9, il n'y avait aucun de ces établissements où on vend à boire et à manger, et, où on peut s'installer pour espionner à travers les vitres de la devanture.
Cormier aurait bien pu interroger son portier pour savoir qui avait apporté la lettre et si quelqu'un était venu demander des renseignements. Mais c'eût été laisser voir qu'il craignait d'être surveillé et il préféra s'abstenir.
Il passa donc devant la loge sans s'y arrêter et tournant à gauche, il déboucha sur le boulevard Saint-Michel, tout près de la station où il avait pris la veille la voiture qui l'avait mené avec madame de Ganges, au rond-point des Champs-Élysées.
Avant d'y arriver, il en vit une arrêtée au coin de la rue Gay-Lussac, mais elle devait être occupée, car les stores étaient baissés et il lui fallut pousser jusqu'à la station de la rue de Médicis.
Cette fois aucune femme ne monta dans le fiacre qu'il choisit.
Ces aventures-là n'arrivent pas tous les jours.
Paul, bien entendu, n'avait pas oublié de se munir du portefeuille à lui confié par le pauvre marquis et il n'avait pas non plus laissé le sien dans son armoire à glace où ses billets de banque n'auraient pas été en sûreté.
Le voyage ne lui parut pas long, car il l'employa à se préparer à paraître devant la marquise, et plus le moment solennel approchait, moins il se sentait rassuré sur le résultat de la démarche qu'il allait tenter, démarche scabreuse s'il en fut.
D'abord, madame de Ganges consentirait-elle à le recevoir? Il commençait à en douter.
Sous quel prétexte et sous quel nom se présenterait-il? Elle savait qu'il s'appelait Paul Cormier. Il le lui avait dit. Peut-être était-ce une raison pour qu'elle lui fermât sa porte, si elle reconnaissait ce nom sur la carte qu'il remettrait au domestique chargé de répondre aux visiteurs.
Mieux valait sans doute se faire annoncer sous un nom inconnu d'elle, en ajoutant qu'il avait absolument besoin de l'entretenir d'affaires graves et urgentes.
Paul payait assez de mine pour ne pas avoir à craindre d'être pris pour un mendiant ni même pour un commis-voyageur qui vient offrir à domicile des vins de propriétaire.
Une fois qu'il serait en présence de la marquise, le reste irait tout seul. Elle n'aurait garde de le renvoyer car, après ce qui s'était passé chez la baronne Dozulé, elle devait souhaiter autant que lui une explication en tête à tête.
La seule difficulté était donc d'arriver jusqu'à elle. Après réflexion, il résolut de s'inspirer des circonstances et il descendit de son fiacre, un peu avant le numéro 22, à seule fin de se donner le temps d'examiner l'extérieur de la place, avant d'essayer d'y pénétrer par surprise.
En s'approchant, il vit un grand et bel hôtel dont la façade à deux étages était imposante. On devinait tout de suite qu'il n'avait pas été construit pour abriter une de ces horizontales enrichies qui peuplent l'avenue de Villiers et les rues adjacentes.
L'hôtel de la marquise était un hôtel sérieux comme on n'en bâtit guère pour ces demoiselles.
Il avait même l'air un peu triste avec ses hautes fenêtres closes et sa majestueuse porte cochère dont les deux battants étaient fermés.
On n'entrait pas là comme chez la baronne de l'avenue d'Antin qui laissait libre l'accès du sien, les jours où elle recevait ses nombreux amis.