WeRead Powered by ReaderPub
La main froide cover

La main froide

Chapter 5: IV
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

The narrative sketches the fading Latin Quarter and centers on two contrasting student friends: one bold, bohemian and physically imposing with aristocratic ancestry, the other slender, sentimental and from a modest commercial family. Their days are filled with café habits, concerts and promenades in the Luxembourg, mingled with gambling and fashionable affectations. Social ambition, class differences and romantic curiosity drive interactions, especially after one notices an elegant, solitary woman at a concert. The work blends vivid Parisian settings and character study to explore loyalty, vanity and the tensions between inherited status and the chosen freedoms of youthful life.

Il se serait peut-être décidé à entrer, comme on dit en style judiciaire, dans la voie des aveux—une voie semée d'épines et qui ne conduit pas toujours au salut ceux qui s'y engagent;—mais en se dénonçant, il eût été amené à dénoncer Mirande, et l'amitié lui fermait la bouche.

Il ne pensa plus qu'à mettre fin au supplice qu'il endurait, c'est-à-dire à prendre congé de ce juge qui, sans s'en douter, jouait avec le fils de la vieille amie de son père, comme un chat joue avec une souris.

Assurément, Charles Bardin n'essaierait pas de le retenir, car il devait avoir hâte de se mettre à sa besogne d'instructeur, et il avait donné son opinion sur le cas de l'étudiant.

Paul comptait sans le père Bardin, qui n'était pas encore las d'admirer la sagacité de son fils et qui l'aurait volontiers questionné deux heures durant, pour lui procurer de nouvelles occasions de mettre en évidence ses incomparables mérites.

—Mon cher enfant, lui dit-il avec effusion, tu seras conseiller, l'année prochaine. Maintenant, nous allons te laisser. Tu as déjà perdu assez de temps à m'écouter.

—Oh! il n'y a pas de mal… mon vieux greffier est en retard, comme toujours… je me propose même de lui déclarer que s'il continue à être inexact, je demanderai sa mise à la retraite. Et je ne sais pas encore si tous les témoins que je dois interroger sont arrivés.

—Quels témoins?… Personne n'a assisté au crime.

—Non, malheureusement. Je vais entendre les maraîchers qui ont trouvé le corps sur le boulevard Jourdan.

Cette indication aurait levé les derniers doutes de Paul Cormier, s'il lui était resté l'ombre d'un doute.

—Où ça se trouve-t-il ce boulevard-là?

—Aux fortifications, près de la porte de Montrouge. C'est tout bonnement le chemin de ronde auquel on a donné un nom de Maréchal de France. Et ce qu'il y a de curieux, c'est que l'homme a été tué, non pas sur le chemin, mais derrière une butte en terre qui se trouve au milieu d'un bastion. Sous quel prétexte a-t-on pu l'attirer là?

—Je me le demande, murmura le père Bardin.

Paul aurait pu renseigner le père et le fils, mais il n'avait garde. Seulement, leur aveuglement l'étonnait et il lui prenait des envies de leur crier: Comment ne devinez-vous pas qu'il a été tué en duel?… ce n'est pourtant pas la première fois qu'on se bat à Paris derrière un cavalier. On y est mieux caché qu'au bois de Vincennes.

—Du reste, reprit Charles Bardin, aujourd'hui, je ne ferai pas grand'chose. Cette première séance ne sera qu'un prologue… mon instruction ne se corsera qu'après que le cadavre aura été reconnu à la Morgue.

—Diable!… mais… s'il ne l'était pas?

—Il le sera. Il n'y a que les malheureux qui n'avaient ni feu ni lieu de leur vivant qu'on ne reconnaît pas sur les dalles de la Morgue. Ce mort devait avoir des amis… on a toujours quand on n'est pas dans la misère… et d'ailleurs le chapelier de Nice qui lui a vendu son chapeau me renseignera. Mais… permettez que je sonne pour savoir si mes maraîchers sont là.

—A ton aise, mon cher Charles… nous partons.

La porte du cabinet s'ouvrit; un garçon entra, appelé par le coup de sonnette, et répondit à l'interrogation du juge que les maraîchers en question attendaient depuis dix minutes.

Il ajouta qu'il y avait aussi là un homme qui n'avait pas reçu d'assignation, et qui demandait à être entendu, ayant, prétendait-il, à faire au magistrat instructeur une communication très importante et très urgente.

—Qu'il me la fasse par écrit, dit M. Charles Bardin. Quand j'en aurai pris connaissance, je verrai si je dois le recevoir, mais je vais d'abord entendre les témoins que j'ai fait citer.

—Voilà ce qu'il vient d'écrire au crayon, dit le garçon de bureau, en présentant au juge un bout de papier sale et froissé qui paraissait être une feuille arrachée d'un carnet de poche.

Charles Bardin y jeta les yeux et fit un haut-le-corps, comme s'il y avait lu quelque chose d'inattendu et de prodigieux. Il ouvrit même la bouche pour dire ce que c'était, mais il ne le dit pas et il demanda au messager qui venait d'apporter cet étrange billet:

—Quel homme est-ce?

—Un homme comme tout le monde, monsieur. Il n'est pas trop mal habillé. Il a une redingote. Il dit qu'il est allé d'abord au Parquet où on n'a pas voulu le recevoir et que les huissiers l'ont envoyé ici. Il y a trois quarts d'heure qu'il attend dans le corridor. Il y était déjà quand ces messieurs sont arrivés.

Le juge semblait hésiter. Il regardait son père, comme s'il eût voulu lui demander ce qu'il pensait de cette visite.

Le vieil avocat s'y trompa et dit avec empressement:

—Cette fois, mon cher Charles, je m'en vais pour tout de bon et j'emmène Paul. Reçois ce quidam, comme disaient les magistrats du bon vieux temps. Il t'apporte peut-être le mot de l'énigme.

Et nous serions de trop. Bonne chance et à ce soir, si tu as le temps de passer chez moi.

—Non, mon père, non… restez, je vous prie… restez tous les deux, dit vivement Charles Bardin.

Et s'adressant au garçon de bureau:

—Faites entrer cet homme!

—Mais nous allons te gêner, dit le père Bardin. Cet homme est sans doute un témoin. Tu ne peux pas l'entendre pendant que nous sommes là, Paul et moi.

—C'est lui qui le demande, répondit le fils en regardant fixement Paul
Cormier.

—Comment!… qu'est-ce que tu nous racontes?… il nous connaît donc?

—Peut-être… je vais le mettre en demeure de s'expliquer, mais je ne peux pas me dispenser de le recevoir.

—Je ne comprends toujours pas.

—Vous allez comprendre, mon cher père… et je suis certain que vous m'approuverez…

Paul ne comprenait pas non plus, et pourtant il était sur les épines. Une idée lui était venue tout à coup et il craignait d'avoir deviné pourquoi le juge d'instruction le retenait.

Il se rassura en voyant qu'il ne connaissait pas du tout l'individu qui entra, poussé par le garçon de bureau.

La physionomie de ce personnage ne prévenait pas en sa faveur et quoiqu'il ne fût pas mal vêtu, il ne paraissait pas faire partie de ce qu'on appelait autrefois les honnêtes gens, c'est-à-dire les gens du monde.

Il avait plutôt l'air d'un marchand de contremarques qui aurait connu de meilleurs jours avant de tomber si bas.

Le teint était plombé, la bouche crapuleuse et les yeux fureteurs avaient une mobilité inquiétante.

—Qui êtes-vous? lui demanda sévèrement le magistrat.

—Mon nom ne vous apprendra rien, répondit l'homme. Je m'appelle Brunachon… Jules Brunachon… ma profession? je suis sans place pour le moment… mais, j'ai été employé dans un cercle.

—Avez-vous un domicile?

—J'en change souvent… mais vous pouvez faire demander mon dossier… il n'y a rien contre moi… S'il y avait quelque chose, je n'aurais pas été assez bête pour venir vous voir.

Le père Bardin se demandait si son Charles avait perdu l'esprit de le garder pour interroger devant lui ce vagabond sur son état civil et sur ses antécédents.

—Qu'avez-vous à me dire? interrompit le juge d'instruction.

—Vous le savez bien, puisque je vous l'ai écrit sur ce bout de papier que vous tenez encore dans votre main.

—Ainsi, vous venez m'apporter des renseignements sur le meurtre qui a été commis, ce matin, aux fortifications… boulevard Jourdan?

—Sur ceux qui ont fait le coup… oui, monsieur.

—Et vous n'avez pas pu l'empêcher?

—Non… il était trop tard… et j'ai eu de la chance qu'ils ne m'ont pas vu, car…

—Vous auriez pu du moins faire votre déclaration, immédiatement après le crime.

—Je n'étais pas pressé… quand on n'est qu'un pauvre diable comme moi, on y regarde à deux fois avant de se mêler de ces affaires-là… pourtant, je me suis décidé… et j'y ai mis de la bonne volonté, car j'ai couru tout le Palais avant de trouver quelqu'un qui voulût bien recevoir ma déposition. Enfin, on m'a indiqué votre cabinet et j'ai joliment bien fait de m'y présenter, puisque pendant que je posais à votre porte dans le corridor, j'ai vu…

—Commencez par me dire ce que vous avez vu, là-bas… sur le chemin de ronde…

—Voilà. Je m'étais attardé hier soir, à Montrouge, avec des camarades, dans une brasserie. Quand on a fermé l'établissement, ils m'ont lâché aux fortifications. Je ne connaissais pas de garni dans ce quartier-là et je ne crains pas de coucher en plein vent quand il fait beau… j'ai trouvé un endroit qui me bottait pour dormir… une butte en terre, dans un bastion. Je suis monté dessus. Je me suis allongé sur l'herbe et je n'ai fait qu'un somme. Je pionçais comme une bûche, quand j'ai été réveillé par des cris. Je me suis dit: méfiance! et au lieu de me lever, je me suis traîné à plat ventre jusqu'au bord de la butte et j'ai regardé… il y avait en bas, étendu par terre, un homme en bras de chemise… et deux autres qui ont filé sans demander leur reste… le compte du bourgeois qu'ils avaient refroidi était réglé, ils ne se doutaient pas que j'étais là… s'ils s'en étaient aperçus, j'aurais passé un mauvais quart d'heure… vous pensez bien que je n'ai pas couru après eux.

—C'est pourtant ce que vous auriez dû faire.

—Pour qu'ils m'estourbissent comme ils ont estourbi l'autre?… Merci! Je les ai laissés aller et quand ils ont. été loin, je me suis cavalé

—Sans vous occuper du malheureux qu'ils avaient tué?

—Ça n'aurait servi à rien. Du haut de ma butte, je voyais bien qu'il avait dévissé son billard. Et puis, si je m'étais amusé à le tâter pour savoir s'il était mort et qu'on m'eût trouvé là, je n'aurais pas été blanc… on aurait dit que c'était moi qui lui avais fait passer le goût du pain.

—Enfin, vous n'avez pas assisté à l'assassinat, puisque vous dormiez.

—Non, mais j'ai vu les assassins, comme je vous vois, monsieur le juge… et c'est pour ça que tout à l'heure…

—Quelle heure était-il quand vous les avez vus? interrompit Charles
Bardin.

—Je ne pourrais pas vous dire au juste, vu que je n'ai pas de montre; ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il était à peine jour.

—Qu'avez-vous fait depuis ce moment-là?

—J'ai descendu tout doucement le faubourg Saint-Jacques… J'ai bu une bouteille de vin blanc chez un mastroquet de la rue des Écoles, pour tuer le ver, et après, je suis entré dans une crémerie de la rue de la Huchette où j'ai cassé une croûte… mais ça n'a pas passé… l'affaire du boulevard Jourdan m'était restée sur l'estomac… je me disais que je devrais la dénoncer et j'avais peur que ça m'attire des embêtements… alors, je me suis baladé par les rues en me demandant ce que j'allais faire… A force de trauller dans le quartier, je me suis trouvé sur le boulevard du Palais… et je me suis dit: tant pis! faut que j'aille conter cette histoire-là à un curieux… pardon, monsieur le juge! à un magistrat. Ça m'a pris tout d'un coup et je suis entré.

Le père Bardin n'avait pas écouté ce fastidieux récit, sans donner des signes marqués d'impatience et, n'y tenant plus, il dit à son fils:

—Tu n'as plus besoin de nous, je m'en vais. Viens, Paul.

Paul ne demandait pas mieux, car il prévoyait la fin et il allait suivre le vieil avocat qui se rapprochait de la porte.

Un geste du juge d'instruction les retint et ce juge dit brusquement:

—Alors, vous reconnaîtriez les assassins, si on vous les montrait?

—C'est fait… pour un des deux, répondit le nommé Brunachon. Et je suis sûr que je reconnaîtrais l'autre, si je le rencontrais.

—Comment, c'est fait? grommela le père Bardin. Il ne lui manque plus que de dire que c'est moi.

—Ainsi, reprit Bardin fils, vous persistez, à affirmer que tout à l'heure, dans le corridor où vous attendiez…

—J'ai vu passer un des deux gredins qui ont saigné l'homme là-bas… il est entré dans votre cabinet… et le voilà, dit le témoin en désignant du doigt Paul Cormier.

Un obus éclatant au beau milieu du cabinet n'aurait pas beaucoup plus stupéfié les assistants que ne le fit cette déclaration.

Le moins étonné de tous ce fut Paul Cormier qui, depuis quelques instants, commençait à la prévoir, mais il ne l'entendit pas sans se troubler et il se rappela très bien avoir vu, en arrivant avec le vieil avocat dans le corridor, cet homme assis sur un banc.

Le père Bardin interpella son fils.

—Voilà donc pourquoi tu nous as retenus! lui cria-t-il. Tu crois à la dénonciation absurde de ce vagabond?

—Dites donc, vous! lui cria Brunachon, pourquoi vous permettez-vous de m'insulter?…

La juge le fit taire. Il ne pouvait pas tolérer qu'une discussion, assaisonnée d'injures, s'engageât dans son cabinet et il savait que son père était très capable de riposter. Mais les choses ne pouvaient pas en rester là et il dit à ce témoin tombé des nues:

—Alors, décidément, vous reconnaissez Monsieur?

—Ah! je crois bien que je le reconnais! répliqua l'homme.

—Prenez garde!… vous parlez à un magistrat dans l'exercice de ses fonctions; si vous mentez, c'est un faux témoignage… il y va pour vous des travaux forcés.

—Je le sais, mais ce n'est pas encore cette fois-ci qu'on m'enverra à la Nouvelle. Je suis sûr de ne pas me tromper. C'est bien lui que j'ai vu là-bas… et si vous en doutez, vous n'avez qu'à regarder sa figure…

Cormier était très pâle et le père Bardin qui l'observait n'était plus très éloigné de le croire coupable. Il attendait qu'il se justifiât; Cormier restait muet, et ce silence ne rassurait pas du tout l'avocat.

Son fils fit la seule chose qu'il pût faire pour mettre fin à une situation terriblement tendue.

Il sonna et au garçon qui entra, il donna l'ordre de conduire l'homme dans la chambre des témoins.

—Je vous ferai appeler tout à l'heure, dit-il au dénonciateur qui sortit sans réclamer.

Et lorsque le Brunachon eut passé la porte, Charles Bardin reprit:

—Vous avez entendu, mon cher Paul?…

—Moi aussi, j'ai entendu, s'écria le père Bardin, et j'espère bien que tu ne vas pas tenir compte des propos d'un ivrogne.

—Je suis tout disposé à n'y pas croire, mais je voudrais que notre ami m'expliquât…

—Et que voulez-vous que je vous explique! interrompit Cormier. Je ne puis vous répondre qu'en vous posant une question… Me croyez-vous capable d'assassiner?

—Je n'hésite pas à dire: non. Mais je ne puis pas m'empêcher d'être frappé d'une coïncidence… singulière. Vous avez appris à mon père que vous vous êtes trouvé mêlé, hier, à une querelle où il y a eu mort d'homme…

—Une bataille à la sortie de Bullier, ça n'a aucun rapport avec un meurtre commis aux fortifications, interrompit le père Bardin, toujours disposé à défendre le fils de sa vieille amie.

—Certainement non, dit le juge; mais les choses ont pu ne pas se passer comme le prétend cet homme dont le témoignage ne me paraît pas… a priori… mériter grande confiance. Je ne demande à Paul que de se justifier en me disant tout simplement la vérité sur cette rixe qui aurait eu lieu, si j'ai bien compris, près de la Closerie des Lilas… Paul, ce me semble, n'a pas précisé.

Cormier voyait très bien que Charles Bardin lui tendait la perche et il ne pouvait que lui savoir gré de l'intention, mais il n'en était pas moins perplexe. S'il eût été seul en cause, il aurait profité de la bienveillance évidente du juge pour raconter ce qui s'était passé pendant cette malencontreuse nuit, mais il lui en coûtait horriblement de compromettre son ami Jean, sans compter madame de Ganges qui pourrait bien être touchée par l'instruction, si on venait à découvrir que l'homme tué était son mari. Et, d'autre part, Cormier répugnait à s'empêtrer dans des mensonges qu'il ne se sentait pas le courage de soutenir indéfiniment.

—Autre singularité, reprit Charles Bardin. Je viens de causer longuement avec le chef de la Sûreté… il était encore ici quand vous êtes arrivés… il ne m'a pas dit un mot d'une bataille engagée près de Bullier, dans laquelle un des combattants aurait été assommé… il a pourtant lu ce matin les rapports de ses agents et si on avait ramassé un cadavre autre part qu'au boulevard Jourdan, il m'en aurait parlé.

Bardin père écoutait sans mot dire les sages discours de son cher fils et il se ralliait peu à peu à son avis; les déclarations de Paul ne lui semblaient plus suffisamment nettes, et il commençait à trouver, lui aussi, qu'il fallait que Paul s'expliquât.

—Voyons! lui dit-il en lui mettant la main sur l'épaule, il ne s'agit pas de faire l'enfant. Je suis bien convaincu… et Charles aussi… que tu n'as assassiné personne, mais… ce conte que tu m'as fait d'un étudiant resté sur le carreau… cet individu qui te reconnaît… il y a quelque chose là-dessous… dis-nous quoi.

—Je jure sur ma parole d'honneur que je viens de voir pour la première fois ce drôle qui prétend me reconnaître.

—Voilà ce que j'appelle une parole évasive. Tu ne l'as jamais vu, soit!… mais le récit qu'il vient de nous faire explique très bien comment il a pu te voir sans que tu le voies.

—Alors, vous aussi, vous croyez à cette butte où il était monté…

—Pourquoi pas? Je ne connais pas celle du boulevard Jourdan, mais j'en connais d'autres… je vais quelquefois me promener aux fortifications… et j'ai souvent pensé que derrière une de ces mottes de terre, on serait très bien pour se battre en duel.

A ce mot de duel, Paul tressaillit. Le père Bardin avait touché juste avec sa finesse de vieil avocat.

—Allons donc! s'écria le bonhomme, en se frottant les mains; nous y voila!… hic jacet lepus! comme disait mon professeur de septième, quand il confisquait des hannetons dans mon pupitre. La bataille en question s'est terminée par un duel.

—Et quand vous auriez deviné! dit Paul avec humeur.

—Le cas ne serait pas pendable… si le duel a été loyal… et je suppose que sans cela tu ne t'en serais pas mêlé.

—Je vous prie de le croire.

—Alors, demanda le juge, l'homme dont on a trouvé le corps…

—A été tué d'un coup d'épée… oui, Monsieur.

—Mais le témoin que vous venez d'entendre n'a pas parlé d'un duel.

—Il vient de vous dire lui-même que tout était fini quand il s'est réveillé. Il a vu deux hommes debout et un cadavre étendu sur l'herbe du bastion.

—Et l'un de ces deux hommes, c'était vous?

—Oui… mais ce n'est pas moi qui me suis battu.

—Alors, c'est l'autre?

—Oui. Nous étions quatre témoins. Trois étaient déjà partis, quand ce rôdeur nous a vus… il a eu soin de ne pas se montrer et nous ne nous sommes pas doutés qu'il était là.

—Et cet autre… celui qui a tué… c'est… un de vos amis?

Paul ne répondit pas.

—Enfin, reprit le juge, vous le connaissiez, puisque vous lui avez servi de témoin.

Paul fut tenté de dire que, s'étant trouvé par hasard assister à une querelle entre des étudiants qu'il n'avait jamais vus, il avait consenti par crânerie à les assister sur le terrain, mais c'eût été trop invraisemblable et d'ailleurs, il était las de mentir.

Après avoir un peu hésité, il répondit:

—C'est vrai. Je le connais.

—Alors, nommez-le moi?

—Je ne puis pas.

—Et pourquoi, je vous prie?

—Parce que je ne suis pas tenu de le dénoncer. C'est l'opinion de votre père qui connaît à fond les lois. Je veux bien avouer que j'ai pris part au duel. En avouant cela, je ne m'expose qu'à me nuire à moi-même. Je n'ai pas le droit de nuire à un camarade.

—Vous exprimez là un sentiment généreux, mais je ne saurais admettre que vous refusiez d'éclairer la justice, et vous devez désirer que la lumière se fasse.

—D'autant que je me charge de la faire, moi, la lumière, dit le père Bardin. Je vois qui c'est, ton camarade. Je l'ai deviné en venant ici, quand tu m'as raconté qu'on s'était cogné à la porte de Bullier. Il est assez connu au quartier. Charles n'aura pas de peine à le trouver.

—Qu'il le cherche! je n'ai pas le pouvoir de l'en empêcher. S'il le trouve, je n'aurai rien à me reprocher. Je n'aurai dénoncé personne.

A cette fière réplique, le juge se tut. Il sentait qu'il s'était placé sur un mauvais terrain.

—Soit! dit-il, je chercherai. Je ne peux pas vous contraindre à dire ce que vous avez résolu de taire… mais je peux vous interroger sur d'autres points et je compte que vous ne refuserez pas de me répondre. Vous connaissiez aussi le malheureux qui a été tué…

—Pas du tout. Je l'ai vu pour la première fois au moment où la querelle s'est engagée…

—Mais avant de se battre, il a dû dire son nom.

—La dispute a commencé au bal. Mon camarade a eu le tort de riposter par un soufflet à un propos un peu vif…

—Ah! il a été l'agresseur!… il ne lui manquait que cela.

—Il a eu tous les torts… j'en conviens et il en convient lui-même. Sa seule excuse c'est qu'il était à peu près ivre. Son adversaire n'était pas non plus de sang-froid..

—Mais, toi, interrompit le vieil avocat; tu n'avais pas bu… je puis le certifier, puisque nous avons dîné ensemble chez ta mère. Comment n'as-tu pas mis le holà?

—J'ai essayé. On ne m'a pas écouté. Si j'ai consenti à être témoin, c'est que j'espérais arranger l'affaire.

—Et tu n'y a pas réussi!… Vous étiez donc tous enragés!… je comprends que le malheureux qui avait été giflé tînt à se battre. Je comprends même à la rigueur que ton ami ne pouvait pas lui refuser une réparation, mais les autres… on n'a jamais vu de témoins comme ça… où les aviez-vous pêchés?

—A Bullier. Ils avaient vu donner le soufflet, et quand nous sommes sortis du bal, ils nous ont suivis.

—Des étudiants, alors?

—Oui… des étudiants de première année… des enfants…

—Jolie compagnie pour aller se couper la gorge!… Sais-tu leurs noms seulement?

—Je les saurais que je ne les dirais pas… mais je ne les sais pas.

—Qu'est-ce qu'ils sont devenus, ceux-là, après l'affaire?

—Ils ont eu peur et ils se sont sauvés… nous plantant là mon camarade et moi… et emportant les épées.

—Ah! oui, au fait, les épées!… on ne les a pas trouvées sur le terrain.

—Malheureusement, car si elles y étaient restées, on n'aurait pas cru à un assassinat. Du reste, je ne comprends pas qu'on s'y soit trompé. Le mort avait ôté son habit et la blessure faite par un coup de pointe ne ressemble pas à celle que fait un couteau.

—Je n'ai pas encore reçu le rapport des médecins désignés pour examiner le corps, dit le juge qui sentait la justesse de l'observation.

—Bon! s'écria le père Bardin. S'ils concluent que la mort a été donnée par un coup d'épée, ça prouvera que Paul vient de te dire la vérité.

Et l'affaire changera de face. Je savais bien que le fils de ma vieille amie n'avait assassiné personne.

—Je n'ai pas cru cela un seul instant, dit le juge d'instruction, et je ne doute pas que Paul ne dise la vérité… maintenant. Il aurait mieux fait de la dire tout de suite.

—J'ai eu tort, je le confesse, murmura Cormier. Que voulez-vous!… j'étais fort embarrassé… Je ne m'attendais pas à voir ici cet homme… et il me répugnait de m'expliquer devant lui. Si j'avais su que je trouverais en vous un magistrat indulgent, je n'aurais pas hésité…

—Je ne suis pas indulgent, dit vivement Charles Bardin, un peu froissé de la qualification; j'ai la prétention de n'être que juste et je reconnais que l'affaire est beaucoup moins grave, puisqu'il ne s'agit que d'un duel… mais elle aura des suites. Je me félicite qu'elle m'ait été confiée et je l'instruirai… vous sentez bien que j'ai le devoir de l'éclaircir complètement. Il faut que j'interroge tous ceux qui y ont pris part. Je n'insisterai pas pour que vous me disiez le nom de votre ami qui a eu le malheur de tuer un homme. La police le trouvera… mais je compte que vous lui conseillerez de se présenter spontanément à mon cabinet. Je lui saurai gré de cette démarche.

—Je vous promets de l'engager à la faire… et je ne doute pas de l'y décider.

—C'est dans son intérêt… et je suis sûr que c'est l'avis de mon père.

—Maintenant, oui, dit le vieil avocat. Tant que j'ai cru qu'il s'agissait d'une rixe, j'ai pensé au contraire que ces garnements feraient mieux de ne pas se dénoncer, mais depuis que je sais qu'il s'agit d'un duel, et que ce duel a eu pour résultat la mort d'un des combattants, j'appuie énergiquement ton opinion.

Paul, mon cher garçon, il faut que tu reviennes ici avec ton ami… faute de quoi, tu gâterais ton affaire… et, entre nous, tu sais bien qu'il ne tiendrait qu'à moi de le désigner à Charles, ce fâcheux ami… Il y a beau temps que j'ai deviné qui c'est.

—Laissez-lui le mérite de venir sans qu'on l'envoie chercher.

—Je l'attendrai, dit le fils Bardin.

—Remarque aussi, mon cher Paul, reprit le père, qu'un autre juge d'instruction qui ne te connaîtrait pas comme Charles te connaît ne te laisserait probablement pas en liberté, après la confrontation à laquelle je viens d'assister.

—Je ne sais pas ce que ferait un de mes collègues, s'il était à ma place, dit simplement le juge d'instruction, mais je suis sûr que je n'aurai pas à regretter de m'être fié à la parole de M. Cormier.

Paul, très touché de cette déclaration, tendit la main à Charles Bardin, qui la serra cordialement.

Et le vieil avocat s'empressa d'ajouter:

—Maintenant, filons. Mon petit Charles n'a pas de temps à perdre… ni toi non plus.

D'ailleurs, le greffier va arriver, et il est inutile qu'il entende ce que nous aurions encore à nous dire.

Paul ne tenait pas du tout à prolonger la séance, et il suivit très volontiers l'avocat qui avait si bien plaidé pour lui.

Le dernier mot du juge à son père fut:

—Je passerai chez vous ce soir, et, d'ici là, j'aurai du nouveau. J'ai télégraphié à Nice, pour savoir à quel marquis a été vendu le chapeau trouvé à côté du mort, et j'espère que la réponse ne se fera pas attendre.

—Tant mieux! c'est très important et tu feras bien aussi de garder sous ta main ce Brunachon zélé qui est venu te renseigner proprio motu. Il n'a pas menti, puisque Paul reconnaît que cet homme a pu le voir, mais il ne m'inspire pas beaucoup de confiance.

—Il ne m'en inspire pas plus qu'à vous, mon cher père. Je vais l'interroger encore et après, je le ferai surveiller.

—Et bien tu feras. A ce soir, mon garçon.

L'avocat et l'étudiant sortirent ensemble et ils ne rencontrèrent pas dans les corridors le dénonciateur, relégué dans la chambre des témoins, par ordre du juge d'instruction.

Bardin ne dit rien, tant qu'ils furent dans l'enceinte du Palais de
Justice, mais sur le boulevard, il éclata:

—Je viens d'en apprendre de belles! s'écria-t-il. Tu as donc juré de faire mourir de chagrin ta pauvre mère!

—J'espère bien qu'elle ne saura pas ce qui m'arrive, dit vivement Paul.

—Ce n'est pas moi qui l'en informerai. Mais si tu crois que les gazettes vont se taire, tu te trompes, mon bonhomme. Demain on ne parlera que de ça dans tout Paris et ta mère lira dans le Petit Journal l'affaire du boulevard Jourdan.

—Elle n'y lira pas mon nom… grâce à votre cher fils qui vient de me montrer tant de bienveillance.

—Parbleu! il en est plein de bienveillance à ton égard… il vient presque de se compromettre en te laissant partir… car il aurait parfaitement pu t'envoyer au Dépôt. Mais la suite ne dépend pas de lui. Le parquet poursuivra, c'est sûr… un duel, la nuit, ça relève de la justice… on te laissera peut-être en liberté provisoire, mais ton chenapan d'ami passera en cour d'assises et tu l'y suivras, mon garçon! ça t'apprendra à cultiver de mauvaises connaissances. Enfin, j'espère qu'on vous acquittera toi et les autres fous qui ont participé à cette belle équipée. Ta mère n'en aura pas moins reçu le coup. Ce n'est pas toi que je plains, c'est elle.

—Vous avez raison, et je suis impardonnable, murmura Paul, très sincèrement ému.

—Oui, repens-toi, va!… seulement ça ne répare rien, le repentir. Tâche au moins de marcher droit, maintenant. File chez… tu sais qui… ce n'est pas loin d'ici… et ne te couche pas sans avoir ramené à Charles ce maudit bretteur… il est né pour ta perdition, cet être là, et il faut qu'il ait le diable dans le corps… se battre au clair de la lune, sur un boulevard de Paris!… on n'a pas idée de ça!…

—Pas au clair de la lune… au petit jour… et aux fortifications… dans un endroit désert.

—Pas si désert, puisque ce drôle vous a vus… tiens! tu m'agaces… va de ton côté… moi du mien… je ne renonce pas à te défendre, mais laisse-moi en repos.

Sur cette conclusion, le vieil avocat tourna le dos à son protégé, qui ne songea point à courir après lui.

Paul s'achemina vers la rive gauche en réfléchissant à sa situation qui se compliquait de plus en plus. La fatalité s'en mêlait et il regrettait amèrement de s'être laissé entraîner dans le cabinet du juge d'instruction. Mais il ne comprenait pas comment cet homme qui avait essayé de le faire chanter s'était décidé si vite à aller raconter au juge ce qu'il avait vu au boulevard Jourdan. La rencontre dans un des corridors du Palais était certainement l'effet du hasard, car le drôle ne pouvait pas prévoir que Paul Cormier passerait par là. Il était donc venu pour exécuter, sans profit pour lui, la menace écrite dans sa lettre; et pourquoi, lorsqu'on l'avait mis en face de Paul, s'était-il abstenu de l'appeler par son nom qu'il connaissait fort bien puisqu'il s'était renseigné le matin chez le portier de la rue Gay-Lussac? Pourquoi s'était-il désarmé en le dénonçant, au lieu de renouveler, avant d'agir, sa première tentative de chantage? Était-ce donc qu'il n'avait pas dit tout ce qu'il savait et qu'il tenait en réserve une autre menace plus inquiétante que la première? Paul penchait à le croire.

Il venait de se souvenir tout à coup d'un fiacre qu'il avait remarqué au coin de la rue Gay-Lussac, au moment où il en cherchait un pour se faire conduire avenue Montaigne: un fiacre qui devait être occupé puisque les stores étaient baissés.

Et Paul se disait que le maître chanteur avait bien pu s'y cacher, au lieu d'aller l'attendre au square de Cluny, guetter sa sortie et après avoir vu que Paul ne se dirigeait pas vers le lieu du rendez-vous, le suivre en voiture jusqu'à la porte de l'hôtel de madame de Ganges.

Là, pendant que Paul était chez la marquise, cet homme avait pu se renseigner, comme il l'avait déjà fait rue Gay-Lussac, sur la personne qui habitait ce bel hôtel. Il y a plus d'un moyen pour cela et on n'a que l'embarras du choix. Et, une fois informé, le drôle devait être assez fin pour avoir deviné qu'il y avait entre cette marquise et cet étudiant un secret qu'il pénétrerait plus tard et qu'il serait toujours temps d'exploiter.

D'autre part, il ne pouvait pas différer beaucoup de faire sa déposition, sous peine de paraître suspect.

Il avait donc pris le parti de se rendre immédiatement au Palais dans la louable intention de dénoncer Paul Cormier, à tout hasard, sauf à utiliser, quand le moment lui semblerait propice, la découverte qu'il venait de faire des relations de Paul Cormier avec une grande dame de l'avenue Montaigne.

La rencontre du corridor avait pu modifier ses projets. Il avait dû remarquer que Paul Cormier et le vieillard qui l'accompagnait étaient reçus immédiatement, que le juge d'instruction ne leur faisait pas faire antichambre et en conclure qu'ils connaissaient déjà ce magistrat.

En suite de quoi, il s'était borné à accuser Paul sans le nommer, en disant qu'il était venu faire sa déposition sur l'affaire du boulevard Jourdan, sans se douter qu'il rencontrait à la porte du juge un des coupables.

Et si le juge laissait Paul en liberté, l'aimable Brunachon se proposait de le menacer en temps et lieu de mettre en cause une femme qui devait le toucher de près.

Était-il sincère en l'accusant d'assassinat? A la rigueur, on pouvait croire à l'exactitude de son récit, quoi qu'il semblât bien invraisemblable qu'il se fût réveillé sur sa butte, juste au moment où le duel venait de se terminer par la mort de M. de Ganges.

Peu importait d'ailleurs à Paul Cormier qui, dans aucun cas, ne serait embarrassé pour rétablir la vérité des faits, et il n'aurait tenu qu'à lui de confondre cet impudent chanteur, puisqu'il avait en poche la lettre où le coquin mettait son silence au prix de dix mille francs.

Si Cormier ne l'avait pas exhibée, c'était parce qu'il n'y avait pas pensé pendant la confrontation et maintenant qu'il y pensait, il n'était pas fâché d'avoir gardé une arme pour se défendre contre une nouvelle et plus dangereuse attaque qu'il commençait à prévoir.

Ces réflexions ne l'occupèrent pas longtemps. Il n'avait pas le loisir de s'y attarder, car il lui fallait aviser à sortir de la situation où l'avait mis sa visite au juge. Et pour en sortir, il fallait avant tout voir Jean de Mirande.

Il savait gré au père Bardin de ne pas l'avoir nommé, mais il sentait bien que le vieil avocat ne tairait pas toujours ce nom qu'il n'avait pas eu de peine à deviner, sachant à quel point le fils de sa vieille amie était lié avec ce batailleur.

Paul comptait même se servir de cet argument pour décider Mirande à se présenter au Palais de Justice, s'il s'avisait de faire des difficultés, et il espérait le trouver encore au lit.

En le quittant, le matin, Mirande lui avait déclaré qu'il resterait couché toute la journée pour se reposer des fatigues de la nuit et Paul le savait assez chevaleresque pour être sûr qu'il ne songerait pas à se dérober, alors que son ami, moins compromis que lui, était peut-être aux prises avec le juge d'instruction.

En arrivant à la maison de Jean, boulevard Saint-Germain, Paul eut une grosse déception.

Mirande venait de sortir et, selon sa coutume, il n'avait dit ni où il allait, ni à quelle heure il rentrerait.

Paul supposa qu'il n'avait pas quitté le quartier et qu'il le trouverait attablé devant un des cafés que fréquentent les étudiants. Mais lequel? Mirande pour varier ses plaisirs et pour distribuer également l'honneur de sa présence, se montrait tantôt à l'un, tantôt à l'autre, matin et soir, aux heures de l'absinthe. Paul résolut de les passer tous en revue, jusqu'à ce qu'il l'eût découvert, et s'il y était, ce ne serait pas difficile, car grâce à sa haute taille et à ses allures bruyantes, on le voyait et on l'entendait de très loin.

Paul se dirigea donc vers le boulevard Saint-Michel et le remonta jusqu'à la rue de Médicis, sans apercevoir Mirande.

Il inspecta ensuite les cafés de la rue Soufflot et il ne l'aperçut pas davantage.

Seulement, au coin de la place du Panthéon, il rencontra les trois étudiants qui avaient assisté au duel et il crut remarquer qu'ils cherchaient à l'éviter. Mais il les aborda et il commença par les malmener à propos de leur conduite après l'affaire. Ils le laissèrent dire et il ne tarda guère à constater que la peur qui les avait pris au moment où le marquis était tombé les tenait encore. Ils le supplièrent en choeur de parler moins haut et ils lui apprirent, en baissant la voix, que le bruit courait déjà, au quartier latin, que la querelle engagée à la Closerie avait fini tragiquement. On avait vu des agents de la police secrète rôder sur le Boul'Mich et les trois témoins s'étaient juré de ne rien dire de leur aventure nocturne, à personne, pas même à leurs étudiantes.

Paul les aurait voulus un peu plus crânes, mais il leur conseilla de persister à se taire et il leur demanda s'ils avaient rencontré Mirande.

Ils répondirent que, depuis le duel, Mirande n'avait paru nulle part et que sans doute il se cachait.

Sur quoi, Paul Cormier, voyant bien qu'il ne tirerait rien de ces jeunes effrayés, les planta là et se remit en quête.

Il y passa deux heures sans plus de succès et il en arriva peu à peu à s'inquiéter sérieusement de cette disparition subite d'un garçon que d'ordinaire on voyait partout.

Impossible de supposer que l'insouciant Mirande, pris tout à coup d'un remords, s'était enfui à la Trappe ou à la Grande-Chartreuse pour y faire pénitence. Il était bien plutôt capable de s'être enfermé chez quelque farceuse du quartier, Maria l'apprentie sage-femme ou Véra la nihiliste, ses deux préférées.

Et Paul ne se sentait pas d'humeur à aller le relancer chez ces dames.

Il avait fait de son mieux et à l'impossible nul n'est tenu.

S'il ne parvenait pas à mettre la main sur son introuvable camarade, Paul irait le lendemain conter sa déconvenue au père Bardin, et même s'il le fallait, au fils qui aviserait et qui était trop bien disposé pour le rendre responsable de l'inexplicable absence de son ami.

Paul avait un autre devoir à remplir: celui d'informer madame de Ganges de ce qui se passait et il ne savait comment s'y prendre pour s'acquitter de ce devoir sans s'exposer à la compromettre.

La journée avait été rude, mais il n'était pas au bout de ses peines.

IV

Les grands cercles à Paris ne sont pas tous, comme les grands clubs anglais, propriétaires de l'immeuble qu'ils occupent, mais ils sont presque tous situés dans le quartier de la Madeleine qui correspond à peu près au West End de Londres.

Beaucoup ont des fenêtres sur le boulevard; quelques-uns ont un balcon.

L'ancien cercle Impérial avait même une terrasse qui dominait la place de la Concorde.

Terrasses et balcons sont fréquentés par les clubmen, à certaines heures, pendant la belle saison.

Ces messieurs s'y montrent volontiers à la fin d'une chaude journée de printemps, pour prendre l'air et aussi un peu pour se faire voir, quand le cercle est de ceux où on n'est admis que très difficilement.

Lorsqu'on fait partie de l'Union ou du Jockey, on n'est pas fâché d'exciter l'admiration et l'envie de certains passants qui n'y seront jamais reçus, en dépit de leurs millions, et qui donneraient de jolies sommes pour avoir le droit de s'exhiber sur ce perchoir privilégié.

Après le Grand-Prix, on n'y voit plus personne, mais au mois de mai, avant et après l'heure du dîner, ce ne sont que fumeurs accoudés sur la balustrade, et on y échange de joyeux propos, agrémentés de quelques médisances.

Le lendemain du jour où Paul Cormier s'était fourvoyé dans le cabinet du juge d'instruction, les gentilshommes qui l'avaient rencontré, le dimanche soir, à la Closerie des Lilas, s'étaient établis sur le balcon de leur club pour causer au frais.

Ils étaient trois, comme les Mousquetaires d'Alexandre Dumas, trois inséparables, le vicomte de Servon, le comte de Carolles et le capitaine Henri de Baffé; tous les trois bien posés, bien apparentés et suffisamment riches pour faire bonne figure à Paris.

Ils ne devisaient pas de faits de guerre et d'amour, comme La Môle et Coconnas dans un autre roman du même Dumas; ils parlaient du Derby anglais qu'on venait de courir à Epsom, des derniers vainqueurs de Chantilly et de la grosse partie où Servon ne faisait que perdre tous les soirs.

Cette causerie à bâtons rompus avait l'air de les intéresser, car elle ne languissait pas, mais au fond ils s'ennuyaient ferme et chacun d'eux se demandait à part soi ce qu'il allait faire de sa soirée quand il aurait dîné au club.

Grave question à résoudre et en attendant qu'elle fût tranchée, ils baillaient à qui mieux mieux.

—Décidément, Paris est assommant, dit M. de Carolles; toujours le
Cirque et le Jardin de Paris… Jamais rien de neuf…

—Il vous faut du nouveau, interrompit le vicomte de Servon; je vais vous en servir. Écoutez ce qui m'advint hier et dites-moi s'il vous est jamais rien arrivé de pareil. Moi, c'est la première fois de ma vie que je vois ça.

—Quoi donc? demandèrent à la fois les deux amis du vicomte.

—Un monsieur qui a gagné huit mille francs au baccarat et qui refuse de les recevoir.

—C'est rare, en effet, dit le capitaine Henri de Baffé, mais ça prouve tout bonnement que ce monsieur n'est pas à court d'argent…

—Ou que ce monsieur est un impertinent. Voici ce qui s'est passé: Avant-hier, dimanche, dans une maison où je vais quelquefois prendre une tasse de thé, parce qu'on y rencontre de jolies femmes, je m'avise de proposer un bac… entre hommes, bien entendu… je taille une banque, je saute de quatre cents louis que j'avais sur moi et comme la partie finissait, je les joue quitte ou double, à rouge ou noir…

—Tu les perds?

—Naturellement. Je ne fais que ça depuis un mois, et si mon histoire s'arrêtait là, je ne vous la raconterais pas. Mais savez-vous de qui je suis resté le débiteur?…

—Dis-nous le tout de suite, au lieu de prendre des temps, comme un acteur en scène.

—Du marquis de Ganges.

—Celui que tu nous as présenté, hier, à Bullier? Ça ne m'étonne pas. Il a l'air d'un veinard, ce marquis… et sa femme est si jolie, que sa veine s'explique peut-être.

—Ce qui ne s'explique pas, c'est que, hier… les dettes de jeu se paient dans les vingt-quatre heures… j'étais en règle, puisque la partie ne s'était terminée que la veille à sept heures… donc, hier, j'envoie mon valet de chambre porter, avenue Montaigne, 22, les huit billets de mille sous enveloppe, à l'adresse de M. de Ganges…

—Et ce monsieur n'a pas voulu les prendre?

—Mon domestique ne l'a pas vu. Il a eu à faire à une espèce de majordome qui lui a répondu que M. le marquis n'était pas à Paris… je l'y avais vu la veille et vous l'y avez vu comme moi…

—Il y est peut-être incognito… un seigneur qui passe sa soirée à
Bullier!…

—J'ai eu la même idée que toi, mais mon valet de chambre a voulu laisser la lettre. Le majordome est allé consulter madame qui était à la maison, elle, et qui a fait dire qu'elle ne recevait pas les lettres adressées à son mari.

—Je comprends ça… c'est pour que le mari ne reçoive pas celles qu'on lui adresse à elle.

—Bref, François a dû me rapporter la mienne avec les billets de mille que j'y avais insérés.

—Tu en seras quitte pour les réexpédier à ton insaisissable créancier… par la poste… en chargeant le paquet… c'est un procédé dont on n'use guère pour s'acquitter d'une dette de jeu… mais quand on n'a que ce moyen-là…

—Non. J'irai moi-même. Il y a là quelque chose qui m'intrigue et je veux en avoir le coeur net. Si je ne trouve pas le marquis, je trouverai la marquise et j'aurai une explication avec elle.

—Bon! tu veux profiter de l'occasion pour te pousser dans son intimité. Tu espères qu'elle se plaindra à toi de la conduite de son mari et qu'elle t'autorisera à la consoler, dit en riant le capitaine.

—Qu'est-ce que c'est au fond que ces gens-là? demanda M. de Carolles.
Ganges, c'est un nom du Languedoc, je crois?

—Oui… un nom très ancien… et la marquise appartient à une vieille famille de ce pays-là… bonne noblesse de robe, m'a-t-on dit… je ne les connais pas autrement. Ils n'habitaient pas Paris il y a quelques années et depuis que la marquise y a acheté un hôtel, elle a très peu vu le monde.

—Et le marquis n'a guère fait que voyager à ce qu'il paraît, pour organiser à l'étranger de grandes affaires financières… c'est drôle!… il n'a pas du tout le physique de l'emploi. Je l'ai à peine entrevu à cette Closerie des Lilas, mais avant que tu l'aies nommé, je le prenais pour un étudiant… Il a l'air si jeune!… quel âge a donc sa femme?

—Ma foi! mon cher, je n'en sais rien et je n'ai pas l'intention de le lui demander. Je me contenterai de lui parler de son mari et je saurai ce qu'elle en pense. Je verrai aussi cette excellente baronne Dozulé qui est très bien avec elle…

—Où a-t-elle pris sa baronnie celle-là? demanda M. de Carolles qui se piquait de connaître toute la noblesse française.

—Oh! elle ne date pas des Croisades. Son mari était le fils d'un général du premier Empire… Mais elle reçoit très bonne compagnie et c'est une femme sûre… on peut s'en rapporter à elle… et elle ne refusera pas de me renseigner sur M. de Ganges… mais je tiens à m'adresser d'abord à la marquise elle-même et je vais pousser, tout à l'heure, jusqu'à l'avenue Montaigne…

—Tu feras bien de te dépêcher, si tu tiens à ne pas tomber chez elle à l'heure du dîner.

—J'y tiens, au contraire, car je suppose qu'elle ne dîne pas tous les jours sans son mari et s'il est là, il faudra bien qu'il me reçoive. Quand j'aurai vu sur quel pied ils vivent ensemble, je saurai à quoi m'en tenir sur bien des choses.

—Il doit être fort riche, puisqu'il est à la tête de grandes entreprises, dans je ne sais quel pays. Ce serait une bonne recrue pour la grosse partie. Tu devrais le présenter au club.

—J'attendrai qu'il me demande d'être un de ses parrains… et je ne lui en servirai qu'à bon escient… lorsque je connaîtrai à fond sa biographie… ses antécédents, comme on dit au Palais de Justice.

—Et tu n'auras pas tort. Le marquisat ne fait pas le marquis et on a vu des gens entrer dans la peau d'un autre.

—Je crois que ce n'est pas le cas, mais, il vaut toujours mieux prendre ses précautions. J'imagine d'ailleurs que si M. de Ganges se présentait, il courrait grand risque d'être black-boulé.

—Pourquoi donc? Il est dans les meilleures conditions pour être admis, puisque personne ne le connaît. On n'aura rien à dire contre lui.

—Qui sait?… Mais je doute qu'il songe à être des nôtres et peu m'importe qu'il en soit ou non. Ce qui me préoccupe, pour le moment, c'est de lui payer ce que je lui dois et il est temps que je me dirige vers l'avenue Montaigne.

—A pied?

—Oui, j'éprouve le besoin de marcher… et ce n'est pas si loin, l'hôtel de la marquise. J'espère qu'elle y recevra, maintenant que son mari est rentré à Paris.

—Elle est jolie, hein? demanda Henri de Baffé.

—Ravissante, mon cher, adorable… blonde comme les blés… avec les yeux et le teint d'une Andalouse de Séville.

—Tu me feras inviter chez elle, interrompit gaiement le capitaine.

—Je ne dis pas non, mais nous n'en sommes pas là.

—Oh! s'écria tout à coup le comte de Carolles, un revenant!…

—Où ça?… De qui parles-tu?

—Là… sur le trottoir, cet homme qui regarde le balcon du club… vous ne le reconnaissez pas, vous autres?

—Ma foi! non.

—Il vous a pourtant prêté plus d'une fois de l'argent à tous les deux… dans le temps où vous alliez ponter au cercle des Moucherons où il y avait une si belle partie.

—Il me semble, en effet, que j'ai déjà vu cette tête-là, murmura le vicomte de Servon.

—C'est l'ancien garçon du jeu du Cercle des Moucherons, parbleu! dit
M. de Carolles. Je m'étonne que tu ne l'aies par reconnu tout de suite.

—Si tu t'imagines que je fais attention à la figure de ces gens-là… il y a beau temps que j'ai oublié la sienne.

—J'ai plus de mémoire que toi, car je me rappelle même son nom… il est vrai qu'il a un de ces noms qu'on retient parce qu'ils sont ridicules… Brunachon.

—Pourquoi pas Patachon, comme dans les deux aveugles d'Offenbach? gouailla le capitaine.

—Oui, je me souviens, maintenant, dit Servon. Il prêtait aux décavés… à de jolis intérêts… un louis par jour pour cinquante louis qu'il avançait. Il a dû faire une jolie fortune.

—On ne le dirait pas, à sa tenue. Et ça s'explique; on l'a chassé des Moucherons à la suite d'une très vilaine histoire…

—Bon! j'y suis!… l'affaire des cartes marquées à coups d'ongle… il a été fortement soupçonné de les avoir introduites… et si on a étouffé l'affaire, c'est qu'on craignait qu'il ne compromît des membres du Cercle… il avait certainement des complices parmi les joueurs, puisqu'il ne pouvait pas jouer lui-même… on s'est contenté de le renvoyer et Dieu sait de quoi il a vécu depuis qu'on l'a mis à la porte.

—De chantage, très probablement. Il avait déjà essayé d'en faire au moment où le scandale éclata.

—Ça ne paraît pas lui avoir réussi.

—Vas-tu pas le plaindre!

—Non, mais je suis sûr qu'on le regrette aux Moucherons, C'était si commode de trouver immédiatement un billet de mille quand on était à sec. Je me rappelle qu'une fois, après avoir pris une culotte énorme, je me suis refait, séance tenante, avec cinquante louis qu'il m'a prêtés…

—A cent pour cent.

—Non, à cinquante pour cent… par nuit. Je lui ai rendu quinze cents francs avant d'aller me coucher.

—Il a gardé un bon souvenir de toi; c'est pour ça qu'il s'est arrêté à te contempler. Il espère que tu vas descendre pour lui faire l'aumône, en mémoire de ses bons procédés.

—Tu vois bien qu'il s'en va.

—Oui… le voilà qui file vers la Madeleine… il va probablement faire un tour aux Champs-Elysées, dans l'espoir d'y rencontrer quelque ancien client comme toi qui aura le louis facile.

—Ma foi! je ne le lui refuserais pas, s'il me le demandait, le louis.

—Dis donc, Servon! s'écria le capitaine, si tu tiens à l'obliger, tu pourrais le charger de te renseigner sur le marquis de Ganges. Brunachon ferait aussi bien de l'espionnage que du chantage.

—Pour qui me prends-tu?

—Je te prends pour un amoureux… et quand on est amoureux, on n'y regarde pas de si près. La marquise vaut bien qu'on emploie tous les moyens pour savoir au juste à quoi s'en tenir sur elle et sur son mari… retour de l'Inde… ou de Turquie, puisque le bruit court qu'il a triplé sa fortune dans les États du sultan.

—Tu es fou. Il n'y a pas moyen de causer sérieusement avec toi. J'en ai assez et je m'en vais.

—Chez elle?… Bonne chance, mon cher! Carolles et moi, nous allons faire un rubicon à cent sous le point. Avec bien du malheur, le perdant y sera d'un millier de points. Ce sera peut-être moins cher que de courir après la marquise.

Servon haussa les épaules et entra dans le salon pour sortir du club.

—Ouvre l'oeil, si tu tiens à ne pas rencontrer Brunachon, lui cria Henri de Baffé, avant qu'il fût hors de vue.

Il exagérait, ce capitaine, en disant que son ami était amoureux de madame de Ganges.

Le vicomte la trouvait charmante et ne demandait qu'à s'assurer ses entrées chez elle, mais dans ce désir de rapprochement il y avait autant de curiosité que de passion.

Il voulait surtout se renseigner sur le mari, qui lui avait gagné son argent et qui commençait presque à lui paraître suspect.

Il espérait y parvenir en s'expliquant avec la femme qu'il comptait bien trouver chez elle et s'il n'y réussissait pas, il se sentait capable de recourir à d'autres procédés, en dépit des protestations qu'il venait de formuler énergiquement.

Il s'en allait donc, au pas accéléré, en se demandant si la marquise consentirait à le recevoir et quel parti il pourrait tirer de cette première visite.

Il y faudrait beaucoup d'adresse et de tact, mais l'habitude qu'il avait du monde lui permettait de tenter l'aventure avec de grandes chances de succès.

La journée était superbe et c'était l'heure où on revient du Bois. La grande avenue des Champs-Elysées regorgeait de beaux équipages et les promeneurs élégants encombraient les deux allées qui bordent la chaussée, à droite et à gauche.

Le vicomte, ennuyé d'être coudoyé, obliqua vers le Palais de l'Industrie, dont les abords étaient moins encombrés.

Ce chemin, d'ailleurs, était le plus court pour gagner l'avenue
Montaigne et il lui tardait d'arriver chez madame de Ganges.

Il allait droit devant lui sans se retourner et sans regarder personne, préoccupé qu'il était de ce qu'il allait dire à la marquise.

Il y a de ce côté, derrière la rotonde du Panorama, des quinconces arrangés comme un square, où on ne rencontre guère que des enfants avec leurs bonnes et quelquefois des amoureux cherchant la solitude.

Servon ne s'occupait pas de ces promeneurs, mais, en avançant, il aperçut, assis côte à côte sur un banc, deux messieurs qui attirèrent aussitôt son attention.

Ils se touchaient presque et ils se tenaient courbés comme des gens qui causent à voix basse, de bouche à oreille.

Le plus grand des deux tenait à la main une canne avec le bout de laquelle il traçait distraitement des cercles sur le sable de l'allée, ce qui est un signe de préoccupation très caractérisé.

Le vicomte ne voyait pas leurs figures, mais sans pouvoir s'expliquer pourquoi, il eut l'impression qu'il les avait déjà rencontrés ailleurs et, instinctivement, il ralentit le pas pour se donner le temps de les observer.

Bientôt, celui qui se servait de son bâton pour dessiner des figures de géométrie, releva la tête et ôta son chapeau qui le gênait sans doute: un feutre pointu comme on n'en porte guère pour se promener aux Champs-Elysées.

M. de Servon reconnut ce bizarre couvre-chef plus vite qu'il ne reconnut l'homme; mais en l'examinant, il se souvint de l'avoir aperçu de loin, l'avant-veille, à la Closerie des Lilas où il dirigeait les évolutions d'une bande turbulente composée d'étudiants et d'étudiantes.

Un peu surpris de retrouver si loin du bal Bullier cet élégant du quartier Latin, Servon ne se serait pas arrêté à le regarder, si l'autre causeur en se redressant aussi, ne lui avait pas montré son visage.

Celui-là, c'était son créancier de la partie chez la baronne.

Il serait difficile de dire lequel des deux fut le plus étonné du vicomte ou de Paul Cormier qu'il prenait pour le marquis de Ganges.

Seulement, le vicomte se réjouissait de la rencontre qui, tout au contraire, consternait Paul Cormier.

Le vicomte ne pouvait rien souhaiter de mieux que de trouver tout près de l'avenue Montaigne le mari qu'il cherchait et qui n'oserait certainement pas refuser de le conduire chez sa femme, logée à deux pas de là.

Paul, surpris en flagrant délit de causerie intime avec Jean de Mirande par un monsieur du monde de madame de Ganges, par celui de tous auquel il tenait le plus à cacher son véritable nom, Paul aurait voulu rentrer sous terre.

Il ne pouvait pas songer à fuir. Le vicomte l'avait vu et lui souriait déjà. Encore moins pouvait-il espérer continuer à faire le marquis, Mirande étant présent. Mirande, au premier mot équivoque, aurait demandé des explications et culbuté tous ses mensonges; Mirande qu'il avait eu tant de peine à retrouver, et qu'il venait de décider à aller dire la vérité au juge d'instruction.

Ce fut pourtant Mirande qui le tira d'embarras, sans le vouloir et sans le savoir. Il n'avait pas remarqué M. de Servon à la Closerie des Lilas et quand il se trouvait tout à coup face à face avec des gens qu'il ne connaissait pas, son premier mouvement était toujours de leur tourner le dos et de prendre le large.

Il n'y manqua pas en voyant que le vicomte allait aborder Paul. Il fila sans saluer ce gêneur qui s'avisait de les déranger et en criant à son ami:

—J'y vais, puisque tu le veux. Va m'attendre au café Soufflot. J'y serai dans deux heures.

Paul se serait bien passé d'être interpellé de la sorte, à portée des oreilles de M. de Servon qui n'était plus qu'à deux pas, mais le mal était fait et il ne lui restait qu'à tâcher de pallier le fâcheux effet de cette étrange invitation.

Un marquis avait pu se montrer un soir à la Closerie des Lilas, mais qu'il se montrât en plein jour au café Soufflot, c'était invraisemblable.

Et, pour comble de malechance, Mirande venait de le tutoyer à haute et intelligible voix.

Le pauvre Paul regrettait amèrement d'avoir accepté le rendez-vous que ce grand fou de Jean lui avait donné.

Jean qu'il avait tant cherché, la veille, au quartier Latin, Jean s'était laissé enlever par une ancienne maîtresse qui était venue le réveiller et qui l'avait emmené rue Jean-Goujon où elle possédait un joli petit hôtel; il l'avait connue figurante au théâtre de Cluny; elle était passée grande cocotte, et elle tenait à lui montrer les splendeurs de sa nouvelle installation; il n'avait pas refusé de l'accompagner chez elle et il s'y était oublié pendant vingt-quatre heures.

Pris du remords d'avoir oublié Paul Cormier dans un moment si critique, il lui avait écrit pour lui expliquer son cas et pour le prier de venir le rejoindre aux Champs-Elysées, derrière la rotonde du Panorama. Et Paul était venu. Depuis une heure, il le prêchait pour qu'il allât se déclarer et il n'avait pas encore pu l'y décider, quand l'apparition du vicomte avait coupé court au tête-à-tête.

Qu'il allât ou non au Palais de Justice, comme il venait de l'annoncer, Mirande était parti. Il s'agissait maintenant pour Paul de se préparer à répondre aux questions que M. de Servon n'allait pas manquer de lui adresser et, payant d'audace, Paul n'attendit pas que M. de Servon l'abordât.

Il se leva, il vint à lui et il cherchait une phrase polie pour entamer l'entretien, lorsque le vicomte s'écria gaiement:

—Enfin, je tiens mon créancier!

Paul était si troublé, qu'il ne se souvenait plus des huit mille francs gagnés chez la baronne, et comme il avait l'air de ne pas comprendre:

—Ce n'est pas ma faute si je suis encore votre débiteur, reprit M. de Servon. J'ai envoyé chez vous, hier… vous étiez sorti… personne n'a voulu de mon argent, et mon valet de chambre a dû me le rapporter. J'allais de ce pas avenue Montaigne, mais puisque j'ai la chance de vous rencontrer, permettez que je m'acquitte.

Paul hésita un instant à prendre les billets de mille que le vicomte lui présentait. Il se faisait presque scrupule de les recevoir. Le vicomte croyait les devoir au marquis de Ganges, et il semblait à Paul qu'il n'avait pas le droit d'y toucher. Il s'y résigna pourtant, car il ne pouvait pas les refuser, à moins d'avouer tout, sans que madame de Ganges l'y eût autorisé.

Encore M. de Servon, en parfait gentleman, aurait-il insisté pour qu'il les acceptât, et Paul aurait dû en passer par là.

—Maintenant que me voilà en règle vis-à-vis de vous, reprit le vicomte, il faut que je m'excuse de vous avoir interrompu. Vous étiez en conférence avec un jeune homme qu'il m'a semblé reconnaître… n'était-il pas dimanche soir, à ce bal où mes amis et moi nous vous avons rencontré?

—Peut-être bien, balbutia Paul. Il y va très souvent. Il fait son droit à Paris… mais il est du même pays que moi et je connais beaucoup sa famille…

—C'est ce que je pensais… et il est tout naturel qu'il vous tutoie…

—Il a été mon camarade de collège.

Et comme la figure de Servon exprimait un certain étonnement, Paul s'empressa d'ajouter:

—Je me suis marié très jeune.

—Je suis sûr que vous n'avez jamais regretté de n'être pas resté garçon, dit poliment le vicomte. Puis-je vous demander des nouvelles de madame de Ganges?

Paul fit un effort pour répondre:

—Elle va très bien… je vous remercie.

Quand il était obligé de parler d'elle comme s'il eût été son mari, les mots lui restaient dans la gorge.

—Je ne vous cacherai pas qu'en allant vous voir, j'espérais la trouver chez elle et si, comme je le suppose, vous rentrez à l'hôtel…

—Au contraire!… j'en sors, dit vivement Cormier.

Il mentait, car il se proposait de courir à l'avenue Montaigne dès qu'il aurait fini avec Mirande, et il y aurait couru si le vicomte n'était pas survenu.

Il fallait bien maintenant renvoyer à une meilleure occasion cette visite urgente, car il voulait éviter à tout prix d'accompagner M. de Servon chez la marquise.

Et de peur M. de Servon n'eût l'idée d'y aller sans lui, Paul s'empressa d'ajouter:

—Madame de Ganges est sortie aussi… elle doit dîner en ville… et je dois aller la rejoindre… je suis même déjà en retard…

—Oh! alors, je me reprocherais de vous retenir. J'aurai l'honneur de vous revoir très prochainement… dès que madame de Ganges aura choisi un jour de réception et, dans tous les cas, dimanche, j'espère, chez madame Dozulé.

—Je l'espère aussi… mais…

—Je compte même que vous voudrez bien être des nôtres, au club dont nous faisons partie Carolles, Baffé et moi. Je vous ai l'autre soir présenté ces messieurs… ils souhaitent vivement de n'en pas rester là et je tiens beaucoup à vous présenter au cercle où nous pourrons nous rencontrer tous les jours.