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La maison d'un artiste, Tome 1 cover

La maison d'un artiste, Tome 1

Chapter 3: PRÉAMBULE
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About This Book

The author guides the reader through an artist's residence, offering room-by-room inventories of furniture, porcelain, bronzes, prints and exotic curiosities while interweaving historical notes and personal reflections on collecting. Descriptive passages evoke the vestibule, salons and cabinets rich in eighteenth-century taste and Asian porcelain, and catalog how domestic decoration reveals shifting social habits. Between detailed cataloguing and cultural commentary, the narrative examines the nineteenth-century appetite for objects, the emotional relationship owners form with their collections, and the ways interior ensembles express memory, connoisseurship and changing notions of comfort and aesthetic pleasure.

The Project Gutenberg eBook of La maison d'un artiste, Tome 1

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Title: La maison d'un artiste, Tome 1

Author: Edmond de Goncourt

Release date: July 3, 2014 [eBook #46183]
Most recently updated: October 24, 2024

Language: French

Credits: Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the
Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
(This file was produced from images generously made
available by The Internet Archive/Canadian Libraries)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAISON D'UN ARTISTE, TOME 1 ***

Au lecteur

Table

LA MAISON
D'UN
ARTISTE
I

EUGÈNE FASQUELLE, éditeur, 11, rue de Grenelle


ŒUVRES DE EDMOND ET JULES DE GONCOURT

GONCOURT (Edmond de)

La fille Élisa, 37e mille 1 vol.
Les frères Zemganno, 8e mille 1 vol.
La Faustin, 19e mille 1 vol.
Chérie, 17e mille 1 vol.
La Maison d'un artiste au XIXe siècle 2 vol.
Les actrices du XVIIIe siècle: Mme Saint-Huberty 1 vol.
—— Mlle Clairon (3e mille) 1 vol.
—— La Guimard 1 vol.
—— Sophie Arnould 1 vol.
Les Peintres japonais: Outamaro. —Le Peintre des Maisons vertes, 4e mille 1 vol.
Hokousaï (peintre), (2e mille) 1 vol.

GONCOURT (Jules de)

Lettres, précédées d'une préface de H. Céard (3e mille) 1 vol.

GONCOURT (Edmond et Jules de)

En 18** 1 vol.
Germinie Lacerteux 1 vol.
Madame Gervaisais 1 vol.
Renée Mauperin 1 vol.
Manette Salomon 1 vol.
Charles Demailly 1 vol.
Sœur Philomène 1 vol.
Quelques créatures de ce temps 1 vol.
Pages retrouvées, avec une préface de G. Geffroy (3e mille) 1 vol.
Idées et sensations 1 vol.
Préfaces et manifestes littéraires (3e mille) 1 vol.
Théâtre (Henriette Maréchal.—La Patrie en danger) 1 vol.
Portraits intimes du XVIIIe siècle. Études nouvelles d'après les lettres autographes et les documents inédits 1 vol.
La Femme au XVIIIe siècle 1 vol.
La duchesse de Châteauroux et ses sœurs 1 vol.
Madame de Pompadour, nouvelle édition, revue et augmentée de lettres et documents inédits 1 vol.
La Du Barry 1 vol.
Histoire de Marie-Antoinette 1 vol.
Histoire de la Société française pendant la Révolution 1 vol.
Histoire de la Société française pendant le Directoire 1 vol.
L'Art du XVIIIe Siècle, 1re série (Watteau.—Chardin.—Boucher.—Latour) 1 vol.
2e série (Greuze.—Les Saint-Aubin.—Gravelot.—Cochin) 1 vol.
3e série (Eisen.—Moreau-Debucourt.—Fragonard.—Prudhon) 1 vol.
Gavarni. L'Homme et l'Œuvre 1 vol.
Journal des Goncourt. Mémoires de la vie littéraire (8e mille) 9 vol.

Paris.—L. Maretheux, imprimeur, 1, rue Cassette.—13914.

LA MAISON
D'UN
ARTISTE

PAR

EDMOND DE GONCOURT


TOME PREMIER


NOUVELLE ÉDITION


PARIS
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11


1898
Tous droits réservés

PRÉFACE

En ce temps où les choses, dont le poète latin a signalé la mélancolique vie latente, sont associées si largement par la description littéraire moderne à l'Histoire de l'Humanité, pourquoi n'écrirait-on pas les mémoires des choses au milieu desquelles s'est écoulée une existence d'homme?

Edmond de Goncourt

Auteuil, ce 26 Juin 1880.

LA
MAISON D'UN ARTISTE


PRÉAMBULE

Sur le boulevard Montmorency, au no 53, s'élève une maison portant, encastré dans son balcon, un profil lauré de Louis XV, en bronze doré, qui a tout l'air d'être le médaillon, dont était décorée la tribune de musique de la salle à manger de Luciennes, représenté dans l'aquarelle de Moreau que l'on voit au Louvre. Cette tête, que quelques promeneurs regardent d'un œil farouche, n'est point,—ai-je besoin de le dire?—une affiche des opinions politiques du propriétaire, elle est tout bonnement l'enseigne d'un des nids les plus pleins de choses du xviiie siècle qui existent à Paris.

La porte noire, que surmonte un élégant dessus de grille de chapelle jésuite en fer forgé, la porte ouverte, du bas de l'escalier, de l'entrée du vestibule, du seuil de la maison, le visiteur est accueilli par des terres cuites, des bronzes, des dessins, des porcelaines du siècle aimable par excellence, mêlés à des objets de l'Extrême-Orient, qui se trouvaient faire si bon ménage dans les collections de Madame de Pompadour et de tous les curieux et les curiolets du temps.

La vie d'aujourd'hui est une vie de combattivité; elle demande dans toutes les carrières une concentration, un effort, un travail, qui, en son foyer enferment l'homme, dont l'existence n'est plus extérieure comme au xviiie siècle, n'est plus papillonnante parmi la société depuis ses dix-sept ans jusqu'à sa mort. De notre temps on va bien encore dans le monde, mais toute la vie ne s'y dépense plus, et le chez-soi a cessé d'être l'hôtel garni où l'on ne faisait que coucher. Dans cette vie assise au coin du feu, renfermée, sédentaire, la créature humaine, et la première venue, a été poussée à vouloir les quatre murs de son home agréables, plaisants, amusants aux yeux; et cet entour et ce décor de son intérieur, elle l'a cherché et trouvé naturellement dans l'objet d'art pur ou dans l'objet d'art industriel, plus accessible au goût de tous. Du même coup, ces habitudes moins mondaines amenaient un amoindrissement du rôle de la femme dans la pensée masculine; elle n'était plus pour nous l'occupation galante de toute notre existence, cette occupation qui était autrefois la carrière du plus grand nombre, et, à la suite de cette modification dans les mœurs, il arrivait ceci: c'est que l'intérêt de l'homme, s'en allant de l'être charmant, se reportait en grande partie sur les jolis objets inanimés dont la passion revêt un peu de la nature et du caractère de l'amour. Au xviiie siècle, il n'y a pas de bibeloteurs jeunes: c'est là la différence des deux siècles. Pour notre génération, la bricabracomanie n'est qu'un bouche-trou de la femme qui ne possède plus l'imagination de l'homme, et j'ai fait à mon égard cette remarque, que, lorsque par hasard mon cœur s'est trouvé occupé, l'objet d'art ne m'était de rien.

Oui, cette passion devenue générale, ce plaisir solitaire, auquel se livre presque toute une nation, doit son développement au vide, à l'ennui du cœur, et aussi, il faut le reconnaître, à la tristesse des jours actuels, à l'incertitude des lendemains, à l'enfantement, les pieds devant, de la société nouvelle, à des soucis et à des préoccupations qui poussent, comme à la veille d'un déluge, les désirs et les envies à se donner la jouissance immédiate de tout ce qui les charme, les séduit, les tente: l'oubli du moment dans l'assouvissement artistique.

Ce sont ces causes, et incontestablement l'éducation de l'œil des gens du xixe siècle, et encore un sentiment tout nouveau, la tendresse presque humaine pour les choses, qui font, à l'heure qu'il est, de presque tout le monde, des collectionneurs et de moi en particulier le plus passionné de tous les collectionneurs.

VESTIBULE

Un riant pavé en marbre blanc et en marbre rouge du Languedoc, avec, pour revêtement aux murs et au plafond, un cuir moderne peuplé de perroquets fantastiques dorés et peints sur un fond vert d'eau.

Sur ce cuir, dans un désordre cherché, dans un pittoresque d'antichambre et d'atelier, toutes sortes de choses voyantes et claquantes, de brillants cuivres découpés, des poteries dorées, des broderies du Japon et encore des objets bizarres, inattendus, étonnant par leur originalité, leur exotisme, et vis-à-vis d'un certain nombre desquels je me fais un peu l'effet du bon Père Buffier quand il disait: «Voilà des choses que je ne sais pas, il faut que je fasse un livre dessus.»

Ça, une petite jardinière à suspension, fabriquée d'une coloquinte excentrique, dont la tige tournante et recroquevillée est une tige de bronze qui a la flexibilité d'une liane; cette grande planchette fruste de bois, toute parcourue des tortils d'un feuillage de lierre, exécuté en nacre et en écaille: le porte-éventail qui tient dans l'appartement l'éventail ouvert contre le mur; cette petite boule de porcelaine jaune impérial si délicatement treillagée: la cage au grillon ou à la mouche bourdonnante, que le Chinois aime suspendre au chevet de son lit; et cette plaque de faïence figurant une branche de pêcher en fleur, modelée à jour dans un cadre de bois en forme d'écran, vous représente la décoration de l'angle religieux et mystique d'une chambre de prostituée de maison de thé, l'espèce de tableau d'autel devant lequel elle place une fleur dans un vase.

Des broderies du Japon, ai-je dit plus haut, c'est là, dans leurs cadres de bambous, la riche, la splendide, l'éclairante décoration des murs du vestibule et un peu de toute la maison. Ces carrés de soie brodés appelés fusha ou foukousa font la chatoyante couverture sous laquelle on a l'habitude, dans l'Empire du Lever du Soleil, d'envoyer tout présent quelconque, et le plus minime, fût-il même de deux œufs[1]. Les anciens foukousas fabriqués à Kioto[2] sont des produits d'un art tout particulier au Japon, et auxquels l'Europe ne peut rien opposer: de la peinture, de vrais tableaux composés et exécutés en soie par un brodeur, où sur les fonds aux adorables nuances, et telles qu'en donne le satin ou le crêpe, un oiseau, un poisson, une fleur se détache dans le haut relief d'une broderie. Et rien là dedans du travail d'un art mécanique, du dessin bête de vieille fille de nos broderies à nous, mais des silhouettes d'êtres pleins de vie, avec leurs pattes d'oiseau d'un si grand style, avec leurs nageoires de poisson d'un si puissant contournement. Quelquefois des parties peintes, peintes à l'encre de Chine, s'associent de la manière la plus heureuse à la broderie. Je connais, chez Mme Auguste Sichel, une fusée de fleurs brodée dans un vase en sparterie peint ou imprimé, qui est bien la plus harmonieuse chose qu'il soit possible de voir. M. de Nittis a fait un écran, d'un admirable et singulier carré, où deux grues, brodées en noir sur un fond rose saumoné, ont, comme accompagnement et adoucissement de la broderie, des demi-teintes doucement lavées d'encre de Chine sur l'étoffe enchanteresse. Et dans ce vestibule, il y a, sur un fond lilas, des carpes nageant au milieu de branchages de presle brodées en or, et dont le ventre apparaît comme argenté par un reflet de bourbe: un effet obtenu par une réserve au milieu du fond tout teinté et obscuré d'encre de Chine. Il est même un certain nombre de foukousas absolument peints. J'ai coloriée, sur un crêpe gris, dans l'orbe d'un soleil rouge comme du feu, l'échancrure pittoresque d'un passage de sept grues, exécuté avec la science que les Japonais possèdent du vol de l'échassier. J'ai encore, jetées sur un fond maïs, sans aucun détail de terrain, deux grandes grues blanches, à la petite crête rougie de vermillon, au cou, aux pattes, à la queue, teintés d'encre de Chine. Et ne vous étonnez pas de rencontrer si souvent sur les broderies la grue, cet oiseau qui apparaît dans le haut du ciel aux Japonais comme un messager céleste, et qu'ils saluent de l'appellation: O Tsouri Sama, Sa Seigneurie la Grue.

Cependant le foukousa proprement dit est brodé, entièrement brodé, et semblable à celui-ci qui représente un coq et une poule avec ses poussins. Voici l'échevèlement du plumage pleureur du coq, le duvetis de la plume naissante d'un poussin monté sur le dos de sa mère, la chair caronculeuse des crêtes, et à toutes les pattes, des ongles faits d'une soie qui joue la corne, de vrais ongles. C'est encore, celui-là, le planement de deux grues parmi des branches de sapin couvertes de neige, avec la blancheur vivante de l'animal, si bien différenciée de la blancheur mate et morte de la neige; ou enfin ce dernier: sur un fond de soie azur, l'argentement vague et tout lointain du Fusi-yama, avec au dessous, tout seul dans l'espace et semblant voler dans l'air célestement bleu des altitudes, un faucon, les ailes déployées.

Et tous les sujets, les Japonais les tentent et les réalisent en broderie. Ils font le tableau de sainteté, le tableau de genre, que j'aime moins que le reste,—l'humanité en étant toujours médiocre,—et le paysage et la caricature. En ce dernier genre, est-il une composition plus drôlatique que cette troupe de rats costumés en Japonais, tirant à elle, au bout d'un câble d'or, une immense rave blanche, au haut de laquelle une rate s'évente voluptueusement?

Une des représentations que les Japonais réussissent le mieux après les animaux, c'est la représentation de la nature morte. Regardez, sur ce fond cendre verte, ces trois éventails ouverts imitant trois éventails en papier doré, avec le relief de leur dessin gaufré, et dans un coin l'attache d'un petit cornet de papier d'où sort un bouquet de fleurettes. L'éventail est un objet familier pour lequel l'artiste de là-bas a une prédilection, et il revient souvent sous l'aiguille des brodeurs. Voyez cet autre foukousa, où sur un fond rose turc sont déployés deux éventails blancs brodés de paysages. Il présente, ce carré, une particularité charmante. Le fond, dont le dessin damassé figure des bambous, montre ses bambous roses dans la marge, blancs dans la réserve des deux éventails. Un autre foukousa étale sous vos yeux, au milieu de pétales de fleurs, des albums avec le fac-similé de la mosaïque de leurs couvertures et le cordonnet extérieur de leur reliure; et dans un coin se trouve un râteau en bambou, et dans l'autre un balai, que tiennent parfois un vieil homme et une vieille femme, l'Adam et l'Ève du Japon, et qui sont, comme la grue et la tortue, des porte-bonheur dans les intérieurs. Sur celui-ci pendent trois kakemonos: une branche d'arbuste fleuri, une vue du Fusi-yama, un personnage saint appuyé sur un cerf blanc. Le foukousa le plus remarquable de la série est un carré de soie rouge, sur lequel sont deux coffrets dorés de la plus fine sculpture, d'où se détortillent de grosses cordelières bleues, se perdant parmi des coquilles à l'intérieur laqué, et qui, bâillant demi-ouvertes, laissent entrevoir de minuscules Japonaises dans des jardins roses[3]. C'est dans cette broderie la plus étonnante imitation à la fois d'une ciselure d'or et d'un fin ouvrage de laque polychrome; et la soie sous les doigts de ces merveilleux brodeurs pour cette figuration, et la figuration de tout au monde, se prête à des travaux à plat, à des travaux de chaînette, de cordelette, à de petits carrelages, à de petits cloisonnages, à des entremêlements, à des entre-croisements, à des habiletés de métier incroyables, qui arrivent au pelage d'un quadrupède, au plumage d'un oiseau, à l'écaille d'un reptile, au pulpeux, au charnu presque d'une fleur de magnolia s'entr'ouvrant.

Toutefois le plus extraordinaire foukousa que je possède, et le plus beau que je connaisse parmi tous ceux que j'ai vus, représente deux pigeons, l'un entièrement blanc, l'autre mi-roux, mi-blanc, tous deux avec des pattes et des yeux roses. Je ne sais pas comment c'est fait, et par quel artifice des fils de soie arrivent à être de la plume si réelle, mais la lumière joue sur le plumage des deux pigeons comme sur un plumage naturel[4].

Un des côtés curieux de cet art industriel dans la reproduction réaliste de la nature, c'est l'introduction d'éléments de pure fantaisie, c'est, par exemple, l'emploi de l'or, de cette chose qui ne se trouve ni dans les végétaux ni dans les animaux, et que les brodeurs savent si bien marier à de vraies couleurs de nature, si bien incorporer dans leur brillant trompe-l'œil. Ainsi voici, sur du blanc, une langouste, dont le fond n'est pas seulement moucheté d'or, mais dont toute la carapace est éclaboussée de parcelles dorées, qui se font très bien accepter et imitent, à s'y tromper, la lumière granuleuse et micacée d'une carapace[5]. Voici encore, sur de la pourpre, une jonchée de grosses fleurs jaunes où toutes les nervures du feuillage sont en or, sans que le bouquet perde de sa réalité. Et voilà,—audace encore plus extraordinaire,—voilà, sur un fond cerise, un pêcher au tronc rocailleux, coquillageux, tout brodé d'or, et qui, sans que cette orfèvrerie choque, semble, avec ses petites pousses vertes et ses fleurettes blanches, un arbuste de métal poussant une végétation de feu d'artifice.

Mais au fond la qualité supérieure de ces broderies et leur remarquable originalité, c'est d'être des choses tissées, tenant d'une manière intime au grand art du dessin, et dans lesquelles les brodeurs japonais luttent avec les peintres, travaillent à obtenir sur la soie des effets qui sont du domaine exclusif de la peinture, tentent,—le croirait-on?—avec l'aiguille à broder, l'ébauche, l'esquisse, la croquade. Vous trouvez dans des foukousas des parties restées volontairement à l'état de première idée, au milieu du fini du reste, des lointains touchés avec quelque chose de la liberté heureuse et volante d'un pinceau qui pose des tons, sans les assembler, et dans les ciels, des volées d'oisillons pareils à ces accolades faites en courant de deux coups d'une plume écrasée. Dans cet ordre de confection artistique, je possède un carré des plus intéressants. Sur une soie gros bleu, sillonnée de bandes pourpre, imitant les eaux de la mer éclairées des derniers feux du soleil couchant, nage, en se jouant, une bande de cormorans indiqués seulement par des traits brodés, tantôt en soie noire, tantôt en soie blanche, tantôt en or, avec sur les têtes une touche de couleur également brodée: un foukousa qui donne l'illusion d'un croquis d'artiste, où il n'y aurait encore sur le papier que de vagues contours et des taches. La broderie conçue et exécutée ainsi n'est plus de l'industrie, mais bien un peu de l'art.

Les beaux foukousas ne sont presque jamais sur ce bleu dur de soie légère, qui sert de fond aux foukousas modernes: ils s'enlèvent sur des satins épais comme des cuirs, sur des gros grains teints de bleu céleste, de vert poreau[6], de ventre de biche, de feuille morte, de jaune maïs, de rose groseille, etc. Ils ont aussi, en général, au lieu de leur doublure en crêpe de Chine rouge assez commune, des envers de soie damassés d'or et d'argent, où parfois se trouvent dans un coin les armoiries d'un prince. Une remarque curieuse faite par moi sur les vieilles broderies: les yeux des animaux sont faits en soie. C'est un point noir dans un ton brun ou bleu,—quelquefois recouvert d'un morceau de verre dans un petit rond de métal,—mais seulement chez les plus ordinaires. Les yeux en émail indiquent en général une origine moderne. Autre remarque: les foukousas que j'ai rencontrés sur fond noir, soie ou velours, sont toujours d'une qualité exceptionnelle. Les anciens foukousas portent quelquefois, mais très rarement, la signature ou le cachet du brodeur. Les deux pigeons sont signés: Shiko.

Parmi ces bibelots orientaux, une merveille française, un bas-relief de Clodion!

Un satyre agenouillé, un seul genou en terre, d'un bras nerveux entourant les deux jambes d'une bacchante nouées autour de son cou, est prêt à soulever la folle et jeune rieuse, qui, glissée au bas de ses reins et mollement renversée en arrière, s'appuie d'une main sur l'épaule d'un petit faunin, se haussant sur la pointe du pied.

La jeunesse et la gracilité de la fille des bois et des vignes, le modelage de ses petits seins rigides et de son ventre douillet, l'ingénu et voluptueux abandon de son attitude, le rythmique agencement des lignes gracieuses, l'art délicat et spirituel d'esquisse de la sculpture, le parti tiré de la demi-ronde bosse et de ses amincissements gradués, la caresse dans la glaise des détails de la tête, des mains, des mignons petits pieds se raidissant, enfin la science de cette œuvre facile, qui pourra la bien dire?

Cette terre cuite est une de mes bonnes fortunes des ventes publiques. L'expert avait inséré dans son catalogue: «Tout ferait supposer que ce bas-relief est de Clodion s'il n'était pas signé Michel», et encore il ne disait pas avec une faute d'orthographe. L'expert ignorait que le vrai nom du sculpteur est Michel, et qu'il n'a jeté ce surnom de Clodion au bas de ses œuvres qu'à une certaine époque de sa vie.

SALLE A MANGER

Une porte du vestibule ouvre à droite dans la salle à manger: une vraie boîte comme je les aime, et où ne se voient ni murs ni plafond sous les tapisseries.

Une suite de panneaux qui décorait autrefois un pavillon de musique dans un jardin, s'est trouvée, une suite qui recouvre, sans qu'il y manque un pouce, les quatre parois avec leurs angles coupés. Ces tapisseries, exécutées sur les dessins de Leprince et de Huet, mettent contre les murailles un paysage de fantaisie, où se mêle le rustique théâtral de Boucher aux perspectives de terrasses à balustres de Lajoue, aux lointains d'île enchantée de Watteau. Et le paysage de convention est peuplé par une création adorablement mensongère: des gardeuses de moutons enrubannées, des Tircis poudrés à blanc, des fileuses de campagne aux engageantes de dentelle, des chasseresses vêtues de l'habit rouge de Vanloo dans sa partie de chasse, et de petits paysans faunins chevauchant des chèvres: tout ce monde détaché d'un fond blanc, de ce fond précieux qui est l'enveloppement, l'atmosphère tendre des jolies tapisseries du xviiie siècle, et dans l'harmonie crémeuse duquel, sous les jeux du jour, le rose, le bleu, le jaune soufre sont à tout moment sillonnés de l'illumination brillantée de la soie transperçant la laine. Riants tableaux qu'encadrent, courant sur un vert, couleur de vieille mousse, des arabesques enguirlandées de chutes de fleurs et de lambrequins amarante. Au plafond, c'est une tapisserie d'Aubusson représentant la composition de Lancret gravée sous le nom de l'Adolescence. Malheureusement, cette tapisserie achetée à Munich en 1873, et sans doute prise en quelque château français pendant la guerre,—et qui n'avait guère moins souffert que la France,—fut si malheureusement réparée à deux reprises différentes, qu'il a été nécessaire de prier l'ami Eugène Giraud de la repeindre un peu,—et peut-être l'a-t-il repeinte avec trop de générosité?

Sur ces murs de peinture tissée qui ne souffrent aucune décoration, rien que deux grands bras en bronze doré, mettant sur le panneau du fond leur riche serpentement contourné, et dressant leur feuillage de rocaille, d'où la bobèche sort et s'épanouit comme l'efflorescence vigoureuse jaillissant du resserrement et du nœud d'une branche. Un beau et libre travail de bronze doré, qui n'a dans sa perfection quoi que ce soit du fini sec, du travail perlé moderne.

Le merveilleux art industriel que l'art des Meissonier, des Gouthière, et de tant de grands inconnus, pétrisseurs de bronze doré, fabricateurs de ces robustes et élégantes choses qui ont l'air de sculptures tournées dans un or malléable! Quel assouplissement de la matière rebelle, et les habiles caresses des ciselets sur cette fonte qui perd sa rigidité et prend quelque chose de la mollesse de son modèle en cire! Ces bronzes dorés, j'en possède quelques-uns qui sont de remarquables échantillons de la large facture de Meissonier, et de la facture précieuse des bronziers de la fin du siècle. J'ai dans mon antichambre un portoir, un des plus purs spécimens de cette rocaille, au départ semblable au dos bombé et sinueux d'un coquillage, et qui se creuse, et se renfle, et ondule, et serpente, et se branche, et se termine en des tiges ornementales qui ont pour boutons de fleurs ces perles longues qu'on dirait les larmes de la sculpture. Et l'or de ce portoir, si tranquille et si reposé en son éclat sourd, cet or qui a, pour lui, cette patine que le temps apporte aux vieux métaux! Parmi mes porcelaines de Chine est une gourde plate en céladon, montée dans le temps, et dont la monture est une des plus délicates montures du xviiie siècle. La gourde, au socle et au goulot à palmettes, est enguirlandée du flottement léger, soulevé par parties, et comme battant contre le vase, de quatre rameaux de branchages étoilés de fleurettes, attachés en haut sur les côtés par des nœuds de rubans, et s'entrecroisant au rentrant des deux panses de la gourde. Et là-dessus une dorure mate imitant le chagriné de la feuille, et au milieu de laquelle brille seulement le bruni des pétales. Parmi mes bijoux en bronze doré, n'oublions pas une paire de flambeaux en forme de carquois dont les perles, les branches de lauriers, un entrelacement de myrte aux grains brillant dans les intersections des feuilles, les ailettes du carquois, sont de cette ciselure inimitable, poussée au dernier fini, et qui, en son net détachement, n'a rien de coupant.

Mais à la description de ces bronzes dorés, il faut joindre la description des bronzes, où le bronze florentin des corps nus de femmes et d'hommes et d'enfants s'allie avec tant de goût aux accessoires dorés. Voici une paire de candélabres, un premier exemplaire des modèles bien connus de Clodion: le faunin aux pieds de bouc et la petite fille couronnée de pampres, tous deux si joliment à cheval sur la double branche du candélabre et semblant s'y balancer. Le beau gras et le chaud ton obscur du bronze au milieu de l'or du socle, de l'or de ces deux bras pareils à des thyrses tordus d'où pendillent des raisins dans de la vigne! L'intelligente entente de l'ornementation, et le soin et l'amour avec lesquels l'ouvrier du temps a parfait sa tâche, et le riche objet d'art que sont ces deux candélabres, qui ont cependant,—signature de l'époque,—de simples écrous en fer pour le rattachement des pièces! Ces deux candélabres ont pour milieu, sur la cheminée du petit salon, un Cupidon, dont je ne connais pas de double, et que je ne sais à quel sculpteur français du xviiie siècle attribuer. Debout, la tête baissée, le corps fléchi en avant, son carquois d'or tombé sur un socle de marbre blanc, il essaye du bout d'un de ses doigts le piquant d'une flèche. Un Amour qui n'a rien des rondeurs de Boucher, mais un Amour élancé à la longueur éphébique de ces génies de l'Hymen, dressés en haut des lettres de faire part de mariage de la fin du siècle, un bronze d'un modelage des plus savants et dont les jambes ont la filée ressentie des jambes d'un bronze italien du xvie siècle.

Un mobilier des plus simples que le mobilier de la salle à manger: une table et huit chaises sculptées par Mazaros à ses débuts, et encore dans les angles coupés deux meubles de deux civilisations bien différentes.

L'un est une servante en bois de rose, aux angles de bronze doré, à la galerie de cuivre entourant la tablette de marbre blanc: la servante sur laquelle successivement ma grand'mère et ma mère se sont fait apporter leur chocolat. L'autre meuble, c'est un grand écran, derrière lequel les daïmios se tiennent dissimulés à la porte de leur habitation: un panneau de trois pieds de hauteur merveilleusement sculpté sur les deux faces, et dont un côté représente un pêcher en fleurs, et le revers un rocher fleuri d'iris d'eau.

Sur la cheminée, entre la rocaille argentée de deux flambeaux à trois branches portant les armes d'un cardinal, luit dans la blancheur polie du Paros un petit marbre de Falconet: une baigneuse à moitié accroupie, à moitié agenouillée, et essuyant, de la torsade de ses cheveux ramenée et épandue sur sa poitrine, une goutte d'eau restée au bout d'un de ses seins, dans un ramassement du torse, où apparaît, délicieusement tortillée, la grâce abattue, fluette, allongée de son petit corps. Une sculpture où il y a du Corrège dans une matière, pour ainsi dire, voluptueuse, et que la lumière pénètre presque comme de la chair vivante.

Cette statuette, ces tapisseries éclairées du doux feu des bougies d'un lustre et de candélabres, alors qu'elles garnissaient notre ancienne salle à manger de la rue Saint-Georges, ont vu de gais dîners, de gais soupers. Janin, Gautier, Murger, de Beauvoir, Gavarni qui arrivait toujours en retard, et à qui on mettait une montre dans son assiette pour lui reprocher son inexactitude, et encore de très spirituels gens, pas du tout célèbres, ont été charmants de verve et de gaieté entre ces tentures. Il y avait en ce temps à la cave un certain Léoville, et un extraordinaire Saint-Péray, achetés à une vraie vente de diplomate, qui mettaient les convives en joie et en aimable folie, et avec ces deux vins nous possédions une cuisinière très forte sur le pudding, la pasta frolla, le kari, et nombre de plats étrangers vers la confection desquels elle était poussée par une vocation bizarre, une curiosité d'exotisme culinaire. Elle avait, cette espèce d'artiste passionnée pour son art, une cuisine qui parlait à l'imagination de l'estomac: qualité rare! Et vraiment l'on faisait, dans notre petit quatrième, du manger pas ordinaire à Paris. Les Parisiens dînent de l'architecture des plats montés, du damassé du linge, de l'éclat des cristaux, des fleurs qui sont sur la table, de la cravate blanche des domestiques, mais de beurre à 30 sous la livre, mais de vin ordinaire qui vient de chez le marchand de vins d'à côté; mais de poisson aux arêtes imprimées en bistre sur les filets, les malheureux ne se doutent en aucune façon! Il n'y a positivement que les provinciaux ou les hommes d'origine provinciale pour avoir ce qu'on appelle la gueule fine, et pour aimer la cuisine délicate, la cuisine que font seulement les femmes. Un gourmand émérite, M. de Montalivet, même en ses ministères, n'eut jamais de chef. Moi donc, qui suis de la province que je regarde comme la province des plats cuisinés, fricotés, mijotés avec le plus d'amour et d'art, j'avais eu l'ambition d'introduire à mes dîners un peu de vraie cuisine lorraine. Et pour cela j'accomplissais presque une œuvre méritoire: je faisais venir à mes frais à Paris, et m'engageais à loger et à nourrir pendant tout le carême, un vieux cordon bleu des Vosges, ancienne cuisinière d'évêque, demeurée très dévote et prise de la tentation de faire un carême dans la capitale, où elle n'était jamais venue. Il s'agissait de la bisque d'écrevisse et du salmis de bécasse! Me comprenez-vous bien? d'une bisque qui ne fût pas cette odieuse panade de crevettes et de blé de Turquie colorée avec quelques gouttes d'une teinture pourpre, mais un vrai beurre d'écrevisse obtenu avec les coquilles pilées et sur lequel sont étalées les plus belles queues; d'un salmis de bécasse qui ne fût pas cette ratatouille avec une liaison rousse, mais un salmis parfumé de baies de genièvre, dans une vraie sauce de coloriste, une sauce chaudement noire, où il y a comme des yeux d'huile.

Dans ce temps, il faut le dire, nous étions deux: c'était presque un ménage qui recevait.... Aujourd'hui la salle à manger d'Auteuil n'est plus que la salle à manger d'un vieil homme seul, qui aime mieux la salle à manger des autres.

PETIT SALON

Pauvre petit salon! Que de tristes et anxieuses journées passées entre ses murs, d'où l'ébranlement du canon faisait tomber les cadres, au milieu des livres ficelés en paquets, et près de ce feu de bois vert, le feu parisien des mois de décembre et de janvier 1870-1871!

Ce salon était à la fois ma chambre à coucher, ma cuisine et tout, et j'y vivais en compagnie d'une poule, la dernière survivante de six volailles: toutes les provisions que j'avais faites, hélas!—moi qui mange avec les yeux, et ne pouvais m'habituer au rose noirâtre de la viande des tire-fiacres.

Cette poule ou, pour mieux dire, cette poulette, toute blanche, et joliment cailloutée, et coquettement huppée, était bien la plus impudente petite bête que j'aie jamais rencontrée, sautant sur la table, au moment où on me servait à déjeuner,—quel déjeuner, mon Dieu!—et de deux coups de bec rapides comme deux éclairs, nettoyant la moitié du maigre plat. La petite misérable pondait, mais il n'y eut jamais moyen d'avoir d'elle un œuf; il n'était pas sorti de son corps qu'il était avalé! Et l'amusant spectacle qu'elle me donna, quand nous arrivâmes à ce pain qui ressemblait à un cataplasme lardé de cure-dents. Elle commençait à jongler avec les petits morceaux qu'on lui jetait, à la fois dédaigneuse et colère, puis elle gémissait, puis elle pleurait, demeurait rognonnante toute la journée, et ne se décidait à manger le pain du siège que le soir.

Somme toute, je m'y étais attaché, elle avait des allures si gamines, des remuements de la huppe si crânes, des familiarités si drôlettes, elle donnait à ses gloussements, à son caquetage un langage si humain; elle grimpait avec tant de gentillesse le long de mon corps, pour de là s'élancer sur la cheminée, et donner force coups de bec furibonds à la glace qui lui montrait une autre elle-même!

Bref, tous les matins, je la peignais au peigne fin... et ne pouvais me résoudre à la manger.

Cependant les moineaux et même les merles, en oiseaux intelligents, avaient disparu de Paris, ne s'offrant plus aux coups de fusil; j'avais dévoré mes poissons rouges; la mairie d'Auteuil venait de nous délivrer pour moi et ma domestique une petite queue de morue salée qui devait faire notre nourriture pendant trois jours; le pain était inavalable: il fallut prendre un parti. Je dis à ma domestique de tuer Blanche. Elle ne savait pas, elle n'avait jamais tué d'animaux. Moi pas plus, et je voulais faire passer de vie à trépas la bestiole sans la faire souffrir. Longtemps je cherchai le moyen, quand je me rappelai avoir à la maison un sabre japonais, dont la trempe, m'avait-on dit, valait la trempe des cimeterres avec lesquels le sultan Saladin coupait en deux un coussin de plumes.

L'instrument de mort était trouvé, et j'appelais la poulette dans le jardin. En ce moment, il y avait dans le ciel un ouragan d'obus prussiens passant au-dessus de la maison pour aller tomber dans le faubourg Saint-Germain; et la poulette interrogeait le ciel avec le regard défiant des bêtes du Jardin des Plantes d'alors,—et qui avaient l'air, du fond de leurs cabanes, de demander si l'orage qui tonnait là-haut depuis deux mois n'allait pas finir. Il faisait aussi le terrible froid de ce terrible hiver, et la frileuse hésitait à se risquer dehors. Enfin la gourmandise triompha, j'avais émietté par terre un peu d'une galette de vraie farine, cuite le matin, sur les carreaux de ma cheminée. Je prenais bien mes mesures, et au moment où elle relevait le cou pour la déglutition d'un morceau un peu plus gros que les autres, avec mon sabre japonais, je lui détachai la tête aussi bien qu'aurait pu le faire un bourreau du pays du sabre... mais ne voilà-t-il pas que la poulette décapitée se met à courir en laissant derrière elle un sillon rouge sur la neige de l'allée, et à travers le jardin aux arbustes cristallisés, dans le jour blême de l'heure entre chien et loup, elle allait toujours sur ses pattes titubantes, battant frénétiquement des ailes,—une aigrette de gouttelettes de sang, au-dessus de son col coupé, à la place de tête.

Cet assassinat est un de mes remords, ... d'autant plus que, je dois l'avouer, elle était horriblement dure, Blanche!


Enfin, un jour, de ce petit salon devenu un poulailler sous le siège, une cible à balles et à obus sous la Commune, il me prit la fantaisie d'en faire une espèce de musée des dessins de l'école française recueillis par mon frère et moi depuis longues années. Faire une pièce dans ma maison: voilà presque toujours, après la publication d'un livre et avec l'argent qu'il rapporte, la récréation, la récompense que je me donne. Bien souvent je me suis dit: Si je n'étais pas littérateur, si je n'avais pas mon pain sur la planche, la profession que j'aurais choisie, ça aurait été d'être un inventeur d'intérieurs pour gens riches. J'aurais aimé qu'un banquier, me laissant la bride sur le cou, me donnât plein pouvoir en un palais qui n'aurait eu que les quatre murs pour lui en imaginer la décoration et le mobilier avec ce que je trouverais, rassortirais, commanderais, avec ce que je découvrirais chez les marchands de vieux, les artistes industriels modernes ou dans ma cervelle. Mais cette profession n'étant pas encore la mienne, je travaille pour mon compte dans des conditions plus modestes. J'ai donc cherché mon nouveau petit salon de façon à faire ressortir le mieux possible des dessins, et des dessins montés en bleu, en ces intelligentes montures dont l'honneur de l'invention revient à Mariette. Après avoir longuement médité, et ainsi qu'on médite un chapitre de livre, je suis arrivé à la conviction qu'il n'y avait que le rouge mat et le noir brillant pour faire valoir les dessins anciens. Et j'ai fait peindre les boiseries, les portes, les corniches en noir, toutefois au poli, et de cette peinture employée pour les panneaux de voiture, et qui dure trois mois par les ponçages successifs, mais qui a le mérite d'enfermer les choses dans des compartiments d'ébène. Restait la tenture et la qualité de son rouge que je voulais mat: c'était là la difficulté. Je me rappelle un jour, sous le merveilleux plafond de Baudry, Mme de Païva me disant à propos de la tenture de son salon dont j'admirais la pourpre profonde:

«Oui... mais voilà l'histoire de ma tenture. J'ai dit au fabricant de Lyon qui me présentait son plus beau et son plus doux échantillon: Monsieur, il me faut une étoffe six fois plus épaisse que celle-ci, pesant six fois plus, vous m'entendez?—Et me faisant apporter un pèse-lettres, j'ai pesé son échantillon devant lui pour qu'il n'y eût pas d'erreur.»

—«Mais, Madame, jamais cela ne s'est fait. Et l'homme me regardait comme une folle.»

—«Eh bien, cela se fera pour la première fois!»

«Je pensais, continua-t-elle, que cette épaisseur qui ferait un cuir de l'étoffe, apporterait au tissu une qualité de couleur qu'il n'avait pas, et vous voyez que je ne me suis pas trompée.»

En effet, Mme de Païva avait eu raison, mais la tenture coûta 800,000 francs, et moi je devais trouver quelque chose d'un peu moins cher. La soie, dans les conditions ordinaires, n'était pas mon affaire; les étoffes de laine se mangent, deviennent facilement violettes, vineuses: il n'y a au fond que les étoffes de coton pour garder leur intense nuance de géranium. Et tout fut couvert d'andrinople. Je risquai même le plafond rouge, une audace! mais qui m'a réussi, et qui, par l'enveloppement complet des dessins dans une coloration une et chaude, en fait saillir les blancs et toutes les clartés laiteuses que tue un plafond de plâtre. Au fond, posons en principe qu'il n'y a d'appartement harmonieux que ceux où les objets mobiliers se détachent du contraste et de l'opposition de deux tonalités largement dominantes, et le rouge et le noir est encore la plus heureuse combinaison qu'un tapissier ait trouvée comme repoussoir et mise en valeur de ce qui meuble une chambre.

Les boiseries ainsi peintes, les murs ainsi tendus, on a refait avec du vieil or la toilette des cadres de chêne sculpté, trouvés en grande partie chez le vieux Goguet de l'ancienne rue de Childebert, sacristain de Saint-Germain-des-Prés, je crois bien, à certaines heures, et brocanteur amoureux de bois doré, le restant de la journée.

Et ce sont sur la rouge muraille, autour des dessins, ces élégants profils, ces délicats rangs de perles sculptées qui ne sont pas comme dans les cadres modernes un chapelet de boulettes de pâte enfilées dans une ficelle, et ces plates bordures aux jolies feuilles d'eau et surmontées d'un écusson, que surplombe tantôt une coquille au milieu d'une chute de fleurettes, tantôt un cartouche dans un nœud de ruban dont les deux bouts retombent de chaque côté.

Là, dans ce petit salon est la plus grande partie de mes dessins, qui couvrent encore les parois du grand salon, montent et descendent l'escalier, remplissent les cartons dans cette chambre et cette autre, et se répandent ainsi par toute la maison.

Cette collection est ma richesse et mon orgueil. Elle témoigne de ce qu'un pauvre diable avec de la volonté, du temps, et en massant un rien d'argent sur une seule chose, peut faire. Une collection de tableaux et très charmante,—elle m'était possible en ce temps;—mais je sentais qu'avec ma petite fortune, je ne pouvais faire qu'une collection secondaire, tandis qu'une collection de dessins, il m'était donné d'en rassembler une qui n'eut pas d'équivalent, qui fut la première de toutes. Et je puis dire sans fausse modestie que mon frère et moi l'avons réalisée, cette collection de dessins français du xviiie siècle! Oui, grâce au dédain de l'époque pour cette école, aux timidités de mes concurrents tous plus riches que moi, et à la résolution bien arrêtée de ne jamais acheter un tableau quelque bon marché qu'on me l'offrît, j'ai pu réunir près de quatre cents dessins montrant l'école française sous toutes ses faces, et presque dans tous ses spécimens, et des dessins qui sont en général les dessins les plus importants de chaque Maître, petit ou grand.

Mais vais-je en passer la revue en courant?... Non, j'aime mieux faire l'honneur de ma collection à mon lecteur, en lui mettant entre les mains le catalogue inédit précédé d'une préface.

PRÉFACE

Qui se rappelle aujourd'hui la vieille place du Carrousel avec tous ces cartons bâillant entr'ouverts à la porte de ses centaines d'échoppes? En 1848, j'y achetais, à seize ans, mon premier dessin, une aquarelle de Boucher: et elles ne sont pas communes, les aquarelles de Boucher. Qui se rappelle les cartons bâillant entr'ouverts sous les arcades de l'Institut, et tout le long des quais, et à l'entrée de cet antre s'ouvrant sous un jardin, là où s'élève aujourd'hui le Journal officiel? Je trouvai là un jour dans un carton à vingt sous, et collés sur une même feuille, neuf croquis de Gabriel de Saint-Aubin pour une illustration du Zadig de Voltaire qui n'a point été gravée. Qui se rappelle les cartons à la porte des bric-à-brac du boulevard Beaumarchais et dans le renfoncement de tous les vieux murs délités et des édifices religieux abandonnés, ainsi qu'autour de cette chapelle Saint-Nicolas, au haut du faubourg Saint-Honoré, où l'étalagiste fixait avec un clou ses plus beaux dessins dans la pierre pourrie? Là, pour une pièce de trois francs, je devenais possesseur d'un de mes jolis Cochin. Car, en ces années, il y avait des dessins partout, des dessins mêlés à de la ferraille, des dessins exposés entre des tire-bouchons sur des bouts de trottoirs, et l'un de mes Watteau me vient d'un vendeur de flèches de sauvages et de têtes d'Indiens boucanées. Donc on rencontrait alors des dessins, et des dessins de l'école française du xviiie siècle chez tous les brocanteurs de vieilleries quelconques. Et j'ai le souvenir lointain d'une regrattière de la rue Jacob à la cornette lorraine, qui, de sa porte quelquefois, me hélait, lorsque je me rendais à l'École de Droit, me disant: «Jeune homme, j'ai pour vous un petit dessin pas cher.» La vieille femme avait flairé un pays à qui elle aimait à vendre.

Et le beau temps des ventes, de ces ventes de dessins en l'hôtel Bullion de la place de la Bourse, en l'hôtel de la rue des Jeûneurs, où dans la solitude de la grande salle, il y avait bien en tout douze personnes, et où un dessin, adjugé à 25 francs, faisait pousser des oh! et des ah! comme pour une adjudication de fou, et où l'enchère était suivie, pendant quelques minutes, de risées, et comme d'éternuments de mépris, par deux ou trois contempteurs de l'école française aux chapeaux roux. Je vois, je vois encore une des premières et malheureuses ventes que faisait, en qualité d'expert, Thoré: vente dans laquelle une série de préparations de têtes de femmes pastellées par notre grand La Tour, et qui n'étaient pas encadrées, et qui n'étaient pas même montées, mais tout bonnement enveloppées de papier de soie dont on entortille les oranges, atteignaient avec une peine extrême 5 et 6 francs. Pas une ne dépassa ce prix. Et longtemps les ventes durèrent ainsi, et longtemps mon frère ou moi, un La Bruyère dans notre poche, pour tromper l'ennui de la vacation, nous allions tour à tour conquérir à vil prix quelque précieux dessin: un dessin comme «l'Épouse indiscrète» de Baudouin, ou les «Négrillons heiduques» de Portail.

Mais alors même les ventes n'apportaient à une collection que quelques dessins. Ce qui la grossissait soudainement, c'étaient les coups, ces acquisitions fortunées d'un marchand arrivant premier après un décès tout chaud, et lorsqu'on avait la chance de tomber dans l'emménagement de l'achat. J'ai dans la mémoire une de ces heureuses affaires faites par Danlos père, et où, pour quelques mille francs, il avait eu un régiment de cartons, bondés des plus curieux dessins et des plus rares estampes,—une collection à se vendre maintenant 500,000 francs. Dans la boutique, une montagne, un entassement de vieux portefeuilles éventrés, d'où se répandaient sur le plancher des morceaux de papier montrant des coins de crayonnages adorables; dans l'arrière-boutique, des amis, des bouteilles, des verres, et la célébration et le joyeux arrosage du marché fêté à la cantonade.

«Eh!... combien ça, monsieur Danlos?»

Et Danlos, au bout de quelques instants, faisant sa rentrée dans la boutique, en se grattant la tête de sa casquette violemment remuée sur son occiput, vous prenait la chose de la main, et la regardant d'un œil vague, et de côté, tout au bout de son bras tendu à la hauteur de sa cuisse, vous disait au hasard un prix fort cher... pour le temps, mais bien bon marché pour aujourd'hui.

Ah! l'heureuse époque pour un collectionneur, que ces années où, du lever au coucher du jour, il y avait chez les marchands d'estampes dix jours entiers à regarder des dessins français, et de quoi pour un homme qui aurait eu plus d'argent que je n'en avais alors dans ma poche, de quoi en charger un fiacre.

Et les pittoresques silhouettes de marchands, hélas! tous défunts.

Tout d'abord le père Blaisot, le descendant du libraire établi au xviiie siècle sur les marches du grand escalier de Versailles, le doyen des marchands d'estampes, qui avait eu d'abord la petite boutique de la rue Guénégaud, puis le long boyau de la rue Taitbout, où furent exposés tant de beaux et précieux dessins, enfin le grand magasin de la rue de Rivoli: un petit homme maigre, toujours en cravate blanche, avec du jovial et du renarré sur la physionomie, et une seule dent dans la bouche. On le rencontrait trottinant dans tous les quartiers de Paris, une gravure, un dessin, une toile sous le bras, qu'il vous mettait sous le nez en pleine rue. Un homme de goût, un connaisseur, le seul tenant dans sa profession pour l'école française, et le seul concurrent redoutable dans les ventes d'alors. Au fond bonhomme sympathique à ses jeunes clients, s'intéressant à leurs collections. Une des dernières fois que je l'ai vu avant sa mort, c'était le 8 septembre 1870, un jour où j'étais allé voir les travaux du fort de Montretout. Des 20,000 ouvriers qui devaient remuer la terre, il y en avait bien en tout deux ou trois cents, mais que regardait, avec une inquiétude suffisante, le père Blaisot, en cravate blanche, d'une petite vigne toute chargée de ceps de raisins noirs: une vigne, sa propriété où était arrêtée la construction de la maison dans laquelle sa vieillesse voulait respirer l'air pur de la colline, après avoir respiré tant d'air putride de salles de vente.

Un autre singulier petit homme,—celui-là tout en boule,—était Mayor, le marchand de dessins anglais, qui, dans sa figure rondelette et blême, avait deux petits yeux noirs, assez semblables à des pépins, dans un quartier de poire, et un nez qui était comme une gousse de piment. Perpétuellement à cheval sur Londres et sur Paris, Mayor avait ses dessins dans de grandes boîtes, et vous les montrait au fond d'un appartement aussi sombre que les boutiques des anciens marchands de drap de Paris. Debout devant vous, il tirait de ses boîtes posées sur le parquet des dessins qu'il vous présentait, et cela indéfiniment. Vous aviez beau demander grâce, il allait toujours avec la régularité mécanique d'un automate, un sourire en fer à cheval d'une caricature du Punch, et un nez qui, par l'afflux du sang à sa tête à tout moment penchée à terre, passait de la couleur écarlate à la couleur aubergine. Je soupçonne mon ami Mayor d'avoir parachevé bon nombre de Watteau que le Maître avait laissés à l'état de croquis.

Mais parlons un peu du vieux Guichardot, du temps de ma jeunesse, où il habitait la rue Saint-Thomas du Louvre, en un logis qui était le vrai cadre de l'original personnage.

Une rue d'ombre et de silence, où rarement s'aventurait le soleil, où jamais ne passait une voiture. Guichardot avait dans cette rue une boutique, une espèce de resserre rustique, aux volets clos, et contre les murs de laquelle montaient jusqu'au plafond des cartons, des cartons, des cartons comme je n'en ai vu nulle part, et tout remplis de dessins de toutes les écoles et qu'on n'avait jamais songé à débrouiller. Là dedans, c'était une odeur de papier moisi, délectable et prometteuse pour un amateur. Avec une lenteur qui désespérait votre impatience, Guichardot vous apportait une chaise cassée, puis un carton qu'il plaçait dans une filtrée de jour venant de la porte de la rue entre-bâillée, et dénouait longuement, longuement les cordons... Enfin, au milieu de l'effarement de cloportes fuyant dans tous les sens à travers les dessins, commençait la séance. Lui, placé derrière vous, regardait par-dessus votre épaule chaque dessin que vous regardiez, avec un regard énigmatique de son bon œil. Les heures passaient, une nuit rembranesque remplissait la boutique, une pénétrante humidité vous tombait sur les épaules comme une petite pluie invisible, la fatigue de voir commençait à vous venir... et lorsque vous vous retourniez, et que vous retrouviez cet œil narquois, et cet autre bouché par un morceau de taffetas noir, et cette houppelande qui avait des blanchiments imitant le salpêtre sur un vieux mur, il vous venait le sentiment d'avoir dans le dos un être fantastique: le gnome des vieux dessins.


Oui, pour terminer, rien n'était plus facile et à meilleur marché, dans ce temps, que de faire une collection de dessins français du xviiie siècle: seulement, il y avait dans l'atmosphère un si énorme dédain pour cette école, les gens que vous connaissiez faisant de la peinture, vous plaignaient avec des regards si tristes, vous passiez pour un homme tellement privé de goût par les Dieux, qu'il fallait avoir un grand mépris de l'opinion des autres, pour la faire, cette collection!

COLLECTIONS DE DESSINS DE GONCOURT

PEINTRES, SCULPTEURS, DESSINATEURS, VIGNETTISTES, ORNEMANISTES, ARCHITECTES DU XVIIIe SIÈCLE