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La Maison de l'Ogre

Chapter 7: LOGOGRIPHE
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About This Book

A sequence of linked vignettes and essays centers on a rustic seaside shelter where the narrator observes the coastal landscape, ships, gardens and local life. Casual conversations with visitors trigger reflections on beauty, progress, aging, memory and social manners, while botanical and travel details punctuate the narrative. The tone mixes personal reminiscence, ironic social commentary and descriptive sketches that alternate anecdote, philosophical aside and pastoral observation.

A MONSIEUR ERNEST LEGOUVÉ

DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

J'ai trois raisons d'adresser cette causerie à Ernest Legouvé.—Il est académicien, et mes chrysanthèmes sont en fleurs.

Ces deux raisons seront expliquées un peu plus loin.

Camarades de collège, nous sommes devenus et restés amis, quoique «physiquement» séparés à peu près toujours, de son côté, par le bonheur et la sagesse qu'il a eus de passer sa vie à Paris dans la maison où il est né et où a vécu son père, tandis que, moi, j'ai obéi à des instincts, à des goûts, à des besoins impérieux de vivre aux champs, aux bois, sur les rives et sur les plages.—Je n'ai jamais eu l'occasion ni le plaisir de lui être bon à quelque chose, et, moi, je lui ai attribué, au moins pour une grande part, un honneur que m'a fait l'Académie, il y a, je crois, une dizaine d'années.

Ceux qui se sont donné le plaisir de lire un livre qu'il a publié en 1887.—Soixante ans de souvenirs—et qui auraient lu par hasard celui que j'avais publié quelques années auparavant—le Livre du bord—auraient pu remarquer le contraste de la destinée de ces deux camarades, à peu près, je crois, du même âge et sortant en même temps du collège pour entrer dans la vie.

On pourrait se représenter—au moment où la porte du collège s'ouvrait pour tous les deux—l'un montant dans une gondole pavoisée, mouillée d'avance à la porte et descendant doucement et sans secousses entre des rives fleuries jusqu'à une oasis où l'attendent des amis et des succès de tous genres; l'autre gravissant à pied une montagne escarpée, couverte de ronces et d'épines, ne sachant pas précisément où il allait, mais décidé à monter.

Et, cependant, si le premier se félicite de sa vie, le second ne se plaint pas de celle qui lui était destinée.

Il avait reçu des bonnes fées qui avaient présidé à sa naissance un don plus précieux que la lance d'Argail—et que les trois œufs donnés à la princesse de l'Oiseau bleu.

Il était né poète—et vrai poète.

Je n'entends pas par là faiseur de vers, aligneur de syllabes et chercheur de consonances,—quoiqu'il eût fait passablement de vers aussi bons pour le moins que ceux de beaucoup d'autres et entre autres dix mille vers au moins pour une jeune fille, jeune homme alors lui-même, à laquelle il n'a jamais osé en montrer un seul,—ignorant alors ce qu'il n'a su que trop tard, combien les femmes sont sensibles à ce langage, et combien ont été mises à mal par des vers de treize pieds avec des rimes insuffisantes ou douteuses et vides de toute pensée.

J'entends par poète qu'il était doué de deux ou trois sens exquis perfectionnés par l'étude et la contemplation de la nature, peut-être aussi aux dépens des autres sens moins développés et moins exercés,—grâce auxquels il voyait, il entendait, il respirait dans les champs, dans les bois, au bord des rivières et des ruisseaux, sur les plages de la mer, des magnificences, des harmonies, des parfums et des ivresses inconnus aux autres humains;—presque semblable à cet homme d'un conte de fée qui voyait et entendait l'herbe pousser.—Il jouissait tant de la vue et de l'odeur de l'aubépine, qu'il n'avait jamais consenti à appeler avec les savants cratægus oxyacantha, qu'il en aimait même les épines.—Il avait tout d'abord deviné ou senti qu'une violette est d'une aussi riche couleur qu'une améthyste et a, de plus que l'améthyste, le parfum et la vie.—Il se sentait appelé par préférence et invité aux fêtes perpétuelles que donne la nature;—il ressemblait à ce saint dont je me reproche d'avoir oublié le nom et qui disait: «Mes maîtres ont été les chênes, les hêtres et les bouleaux; je ne sais rien que ce qu'ils m'ont appris, et cependant je sais beaucoup de choses!» et à cet autre, saint François d'Assise, qui comprenait le langage des oiseaux et causait avec eux. Il ne considérait comme beau et grand que ce qui était en réalité beau et grand,—ne se laissant influencer ni par les engouements ni par la mode. Il savait que la nature ne produit par siècle que quelques douzaines d'hommes de bon sens, de grand cœur, de grand esprit, qu'il lui faut distribuer et éparpiller dans le monde entier,—si bien qu'on n'a que peu de chance de les rencontrer,—au milieu des esprits faux ou faussés des fats, des sots, des mauvais, des vulgaires,—et à ceux-là il ne se résignait pas.—S'il mettait au nombre des grands et vrais plaisirs une conversation intelligente à cœur ouvert, à esprit déboutonné, il ne supportait pas l'échange de phrases vides, apprises par cœur, les mots soufflés et creux, les «potins», les bavardages. Il avait réuni sur trois planches les génies et les grands esprits de tous les temps et de tous les pays,—toujours prêts à lui tenir bonne et saine compagnie.—Il n'avait nulle envie de paraître, et nulle envie surtout de paraître riche,—ce qui est déjà presque une fortune; au point de vue de l'argent, il se contentait d'avoir de quoi satisfaire les vrais et naturels besoins, y compris le plus impérieux peut-être, avoir de quoi donner.

Il n'ambitionnait aucun rang, honneur ni dignité; il ne s'était pas mis sur l'échelle, gravissant, ou s'efforçant de gravir chaque échelon en en faisant tomber un autre;—il s'était tapi seul, isolé en son coin;—il n'avait jamais voulu être rien dans rien, il n'était même pas gendelettre.—Il s'était maintenu fidèle à ses deux devises, à ses deux cachets: Αυτοτατος [Autotatos] (toujours et tout à fait moi-même), et «Je ne crains que ceux que j'aime»! aimant peu de gens, mais les aimant beaucoup et sincèrement;—heureux d'aimer ses enfants et ses petits-enfants, sans en exiger, ni peut-être en espérer de retour;—considérant que c'est déjà un grand bonheur d'aimer,—et ne leur demandant que de les voir heureux, en s'efforçant d'être pour quelque chose dans ce bonheur,—comme un cerisier, qui semble si satisfait de voir les oiseaux et les enfants manger ses cerises, qu'il n'hésite pas à refleurir à la saison suivante et à produire de nouvelles cerises qu'il leur a fait espérer et comme promises. Il n'était donc pas à plaindre et ne se plaignait pas.

Mais revenons à mon académicien et à mes chrysanthèmes.

Ah! mon ami l'académicien, si j'avais le grand plaisir de te voir ici, chez moi, dans cette humble et pauvre masure si richement revêtue de rosiers, de jasmins et de passiflores,—je te montrerais mes chrysanthèmes en leurs grands épanouissements; tu en verrais de toutes les couleurs:—blanc, rose, violet, amarante, cramoisi, jaune, orange, lilas et panaché de ces diverses couleurs,—et exhalant cette odeur particulière que j'appellerai odeur d'automne; puis, comme tu serais honteux de lire dans votre Dictionnaire, dont tu es solidaire et responsable pour ta part:

Je copie:

«Chrysanthème.—Substantif masculin, plante que l'on cultive dans les jardins à cause de ses belles fleurs JAUNES

C'est l'étymologie qui vous a égarés— χρυσος [chrysos] et ανθος [anthos]—fleur d'or;—mais alors comment ce respect de l'étymologie vous a-t-il permis de faire de ce nom un substantif masculin?

Quand vous dites:

Un chrysanthème,

Moi qui respecte aussi l'étymologie, j'entends:

Un fleur d'or.

Pendant que nous sommes au jardin,—permets-moi une autre observation, toujours à propos de votre Dictionnaire.

Regarde cette fleur tardive épanouie sur une plante paresseuse,—car c'est l'été qu'elle se montre d'ordinaire.

... Ces jolis bleuets que, pour mettre en couronne,

Les filles vont chercher au sein des blés jaunis.

Pourquoi les appelez-vous bluets? tout en disant:

«Sorte de centaurée qu'on appelle bluet à cause de sa couleur bleue.»

Le bleuet—la fleur bleue par excellence! qui vous empêche alors d'appeler la rose roé? le rouge-gorge, ruge ou roge-gorge?

N'était-ce pas déjà trop d'avoir laissé les étincelles bleues devenir des bluettes, que, pour mon compte, je m'obstine à appeler bleuettes.

Sortons, si tu veux, du jardin, mais ne sortons pas de votre Dictionnaire?

Pourquoi appelez-vous charcutier le marchand de chair cuite? Pourquoi vous êtes-vous laissé imposer cette mauvaise prononciation populaire?

Pourquoi ne pas dire simplement chaircuitier? ou alors pourquoi ne dirait-on pas bucher au lieu de boucher, épcier au lieu d'épicier, chabonier au lieu de charbonnier, frutier au lieu de fruitier? Il y a, je le sais, des marchandes de pommes qui prononcent comme cela, mais elles ne sont pas de l'Académie.

Je n'ai aucune objection à faire contre le mot myrte—comme vous l'écrivez,—et, si j'ai l'habitude de l'écrire MYRTHE, c'est simplement que je l'ai trouvé plus joli ainsi orthographié, l'ayant lu dans de vieux livres, et notamment dans une histoire de chevalerie, où un chevalier de la table ronde se présente vêtu entièrement de vert, et sur son écu, de la même couleur, on lisait:

«Le verd est la couleur du myrthe et du laurier.»

Je demanderai seulement pourquoi le nom de cette couleur, qu'on écrivait autrefois avec un d final, s'est écrit depuis et s'écrit aujourd'hui par un t; ce qui ne va guère bien avec ses dérivés verdure et verdoyant.

Pourquoi a-t-on cessé d'écrire primtemps (premier temps) pour écrire printemps? sans compter qu'il y a aujourd'hui des gens qui écrivent printems.

Pourquoi ne se contente-t-on plus, au mot enfant, d'ajouter un s comme signe du pluriel;—quel avantage trouve-t-on à supprimer le t et à écrire enfans?

Pourquoi alors, si cela est admis, n'écrirait-on pas, en pratiquant un retranchement semblable, des abricos—des almanas,—et le pluriel de soleil serait soleis.

Au mot un, dans votre Dictionnaire, vous indiquez, avec raison, qu'on ajoute l'article devant un quand on l'oppose à l'autre—l'un et l'autre;—mais vous ne dites pas que c'est seulement dans ce cas—et quand il ne s'agit que de deux. Si bien qu'on prend aujourd'hui—surtout dans les journaux—cet article précédant un comme s'il était simplement euphonique;—on dit: «De trois voleurs, l'un s'est enfui, les deux autres ont été arrêtés,» tandis qu'on ne devrait dire l'un que s'il y avait seulement deux voleurs;—l'un ne devrait se dire que par opposition à l'autre. C'est l'alter des Latins, qui ne se dit également qu'en parlant de deux.

Et si on peut dire les uns et les autres, c'est lorsque vous désignez une quantité quelconque,—mais divisée en deux parties dont chacune devient une unité,—ce que vous négligez de dire.

Etc., etc., etc...

Peut-être me trouveras-tu un peu pointilleux,—c'est que je m'inquiète de voir notre belle langue française menacée.

Saint François de Sales,—que j'ai choisi pour mon patron dans le ciel et dont j'aurais été si heureux d'être l'ami sur la terre, cet homme si sensé, si spirituel, si vrai, si indulgent, si charitable, si humain, a dit à Philotée: «Défiez-vous de ces petites blandices et muguetteries qu'on appelle innocentes et qui ne le sont pas longtemps.»

De même il ne faut pas permettre qu'on prenne avec la langue française même de petites libertés, et ce soin vous incombe surtout à vous autres les académiciens,—vestales chargées d'entretenir et de défendre le feu sacré, et n'oubliez pas qu'on enterrait vivante la vestale qui le laissait éteindre, ne fût-ce qu'en s'endormant.

Longtemps—et peut-être encore un peu—la langue française a été la seconde langue de tous les peuples, comme la France était leur seconde patrie;—la pauvre France, tombée au pouvoir des incapables, des avides, des fous et des coquins, est en train de ne plus être bientôt une patrie, même pour nous.

Défendez au moins la langue contre l'invasion des barbares, et, si vous craignez de n'élever contre les attaques des Tartares qu'une impuissante muraille de porcelaine qui serait brisée comme une tasse,—vous aurez au moins retardé le désastre en disant, comme disaient les Anglais, lors de leur lutte désespérée contre Napoléon, qui avait bien vu le défaut de leur cuirasse et les attaquait si dangereusement pour eux par le blocus continental:

«Défendons-nous jusqu'à la mort; et, d'ailleurs, si l'Angleterre doit périr, il vaut mieux que ce soit ce soir que ce matin.»

La danger qui menace la langue française—se compose de plusieurs dangers:—la tribune politique, où les avocats, en majorité, ont apporté la faconde creuse sans mesure et sans responsabilité du palais;—les clubs, les réunions publiques, les conférences, où s'en donnent à cœur joie les Démosthènes du ruisseau,—des ouvriers qui ont adopté la profession «d'ouvriers sans ouvrage», récitent des articles de journaux que ces journaux reproduisent et que d'autres orateurs récitent à leur tour;—à la Chambre des députés, chaque incident chaque «question» amène ses deux ou trois petits barbarismes—les journaux eux-mêmes nécessairement improvisés—ce qui est leur moindre défaut.

Ces nuées de sauterelles s'abattant sur le papier blanc, ces innombrables phalanges d'écrivains ou mieux d'écriveurs, la plupart illettrés encombrant le rez-de-chaussée des journaux et se hissant par l'influence des journaux jusqu'aux libraires: le besoin pour ceux qui se sentent incapables d'intéresser, s'efforçant d'étonner—«d'épater», comme on dit aujourd'hui,—la critique hostile ou complaisante ou payée, engouement ou dénigrement;—les lecteurs dupes des réclames de deux francs à dix francs la ligne qui vendent les journaux aux libraires, lesquels annoncent la trente-septième, la soixante-treizième édition des livres qu'ils publient souvent en faisant payer le papier, l'impression et les annonces aux auteurs.

Ajoutons la mode d'emprunter à la langue anglaise une foule de mots non seulement pour la chasse, la pêche, l'équitation, le canotage, tous les exercices,—mais encore pour les jeux et pour «le monde» une assemblée, etc., selecthigh lifelunchfive o'clock.

Tout conspire contre notre belle langue française, que presque seuls parlent aujourd'hui correctement et noblement les étrangers qui l'ont apprise par la lecture des écrivains du siècle dit de Louis XIV—et du dix-huitième siècle.

Pourquoi l'Académie ne publierait-elle pas mensuellement des cahiers de critique sérieuse, de bonne foi, où elle lutterait peut-être avec autorité contre le mauvais goût et la décadence.

Après avoir dit les dangers, je crois devoir aussi réduire les craintes à leur proportion réelle.

La phalange naturaliste, intransigeante, documentaire d'aujourd'hui, n'est qu'une imitation avec grossissement, comme disent les photographes, de la phalange romantique de 1830.

Il y avait alors dans cette armée une quinzaine d'hommes de talent—dont huit ou dix sont restés et resteront—le reste a disparu.

Où sont Petrus Borel, le licanthrope, et Bouchardy, au cœur de salpêtre?

Ils sont où ira bientôt la foule à la suite des documentaires, naturalistes, etc.,—dont trois, disons quatre pour être gracieux, survivront à la mode.

Avec cette différence cependant que—vu le grossissement—la foule, la tourbe à la suite des romantiques se composait de fous, et que celle à la suite des documentaires se compose d'enragés.

Nous venons d'en voir une triste et odieuse preuve dans un procès récent dont j'ai déjà dit quelques mots et dont je vais reparler tout à l'heure.

Parmi les écrivains, surtout parmi les contemporains, quelques-uns joignent à un véritable talent—la manière de s'en servir, de le mettre en valeur.—Quelquefois même ce don complète ou remplace même le talent à un certain degré.

Décidés à arriver, ne se contentant pas du rêve démodé de la «postérité», ils se font une petite armée qu'ils payent de promesses magnifiques; s'ils marchent à la tête, c'est pour enfoncer les portes, pour préparer le festin auquel tous auront part;—pour une armée en campagne, il faut un drapeau et une devise.

Saint-simonisme—romantisme, naturalisme, etc.,—il en est de même pour la politique, démocratie, intransigeance, irréconciliabilité—possibilisme, anarchie, etc.

Je compare les uns et les autres à des aéronautes qui ont besoin d'aides pour s'élever,—ceux-ci cousent le ballon et fabriquent la nacelle,—d'autres, et c'est le plus grand nombre, s'essoufflent à le gonfler. Ah! comme vous soufflez bien! quel génie! c'est vous qui faites tout!—encore un peu de courage et nous allons monter pour le moins à la lune. La nacelle est un peu petite, mais l'aéronaute dit en confidence à chacun de ses ouvriers qu'il compte n'emmener que le choix, les meilleurs, et qu'il est naturellement un des choisis;—tous se cramponnent aux cordes qui retiennent le ballon, et, tout à coup, l'aéronaute monte dans la nacelle, s'installe, et, tout à coup, crie: Je vais vous préparer les logements Lâchez tout!

On lâche les cordes, il s'élève et plane, laissant ses aides stupéfaits, ahuris, essoufflés avec les bouts des cordes dans les mains.

Il est une question assez difficile à résoudre: Est-ce la société qui agit sur la littérature? Est-ce la littérature qui agit sur la société?—Je crois que l'influence est mutuelle et réciproque—et qu'il n'y a pas plus de mauvais goût et de décadence à écrire certains volumes, qu'il n'y en a à les lire.—Encore un souvenir du collège; te rappelles-tu une certaine lettre de Sénèque à Lucilius? «En certain temps, dit-il, la façon de parler et d'écrire se corrompt,—l'enflure devient à la mode, inflata oratio viget;—il y a un vieux proverbe grec qui dit: «On a toujours parlé comme on a vécu, talis oratio qualis vita.—L'esprit dégoûté des choses ordinaires, affecte de s'exprimer d'une nouvelle façon; il va chercher des mots hors d'usage, il en invente ou change le sens de ceux usités ou en emprunte à une langue inconnue. Partout où vous verrez prendre goût à un langage corrompu, soyez certain que les mœurs y suivent une mauvaise pente—a recto descivisse.» Ainsi parle Sénèque.

Dans «l'affaire» Chambige, un avocat a fortement tonné contre la littérature contemporaine; le ministère public,—autre avocat, en vue peut-être de se rendre les journaux favorables et de leur subtiliser, extorquer un «bon article», a pris la défense de cette littérature, du «grand Balzac» et de ses «continuateurs».

Ah! oui,—Balzac! parlons-en de Balzac.

On dit aujourd'hui «le grand Balzac», et, de son vivant, pendant la lutte qui l'a tué si jeune et en plein talent, on le discutait, on le contestait, on le niait, on le vilipendait.

Il faut ici rappeler l'Auvergnat qui se plaint à son gargotier de trouver un soulier d'enfant dans la soupe.

Balzac,—les livres de Balzac, ce n'était pas que ce fût sale,—mais «ils tenaient de la place», une place que chacun de ses impuissants détracteurs pensait pouvoir occuper, si Balzac ne l'eût usurpée.

Balzac!

J'ai été le seul alors à dire et à imprimer:

«L'Académie de notre temps veut avoir aussi son Molière à ne pas nommer.»

Deux procès simultanés ont excité singulièrement des intérêts différents.

Prado était un voleur, un assassin, un scélérat de profession;—il était accusé d'avoir assassiné une fille publique pour lui voler ses diamants;—il le niait avec une invincible obstination, beaucoup d'adresse, de sang-froid, je dirai presque de talent,—malgré beaucoup de faits, on peut dire de preuves à l'appui de l'accusation.—Pour mon compte, je crois qu'il a assassiné Marie Aguettant; mais je ne sais si j'aurais osé le condamner à mort—faute d'une de ces preuves auxquelles l'accusé n'a plus rien à répondre et qui lui arrachent soit un aveu, soit un silence équivalent à un aveu.

Si je le crois coupable,—ce n'est pas sur les preuves avancées par l'accusation, quelque graves et vraisemblables qu'elles soient; c'est sur sa défense même si habile, si adroite, si troublante; c'est une plaidoirie d'un avocat très fort, et si son avocat avait assassiné Marie Aguettant, et, si Prado avait été le défenseur—peut-être l'accusé eût été acquitté ou eût obtenu des circonstances atténuantes.—Mais cette défense est une plaidoirie d'avocat; pas un cri, pas une phrase, pas un mot d'innocent.

—Prado a été condamné à mort, quoique son avocat dît, dans son plaidoyer—qu'il ne croyait guère à la légitimité de la peine de mort prononcée par la loi et la société.

L'autre était plus qu'un scélérat, c'est un monstre et un lâche.

Il a assassiné une honnête femme, mère de famille. Il prétend, contre toute vraisemblance, que lui et elle voulaient mourir ensemble; il l'avait tuée d'une main ferme, de deux coups de pistolet—et qu'ensuite lui-même, avec quatre balles restées dans le pistolet et vingt-deux balles dans la poche, il s'était contenté d'une blessure ridicule, laissant sur un lit le cadavre nu jusqu'au-dessus de la ceinture. Non seulement il avouait le crime,—mais il s'en vantait comme d'une action admirable, sublime.—Il a fait venir de Paris le bâtonnier de l'ordre des avocats,—chargé de déshonorer sa victime, et qui s'en est acquitté de son mieux.

Un gamin de lettres est venu à l'audience le glorifier, sans que le président ait fait jeter le gamin à la porte du prétoire.

Le ministère public n'a pas osé requérir la peine de mort, dans la crainte de venir en aide à une vieille rengaine, à une vieille rouerie, à une vieille «ficelle» de la défense: «L'accusé aime mieux la mort que le bagne.» L'avocat général n'a pas osé parce qu'il courait le risque, en demandant la mort de ce monstre, de provoquer un acquittement. Dans ce crime, que toutes les circonstances rendaient plus horrible, le jury a trouvé des circonstances atténuantes, et M. Chambige en est quitte pour sept ans de travaux forcés.

Le lendemain de la condamnation, ses amis «littéraires» ont voulu avoir leur part dans la notoriété, dans la gloire de M. Chambige, et un d'eux a vu une occasion de célébrité et de bénéfices, en faisant annoncer dans les journaux un livre dédié au condamné!—espérant que ça se vendrait bien et aurait trente-sept éditions comme tant d'autres.

Comment le ministère public eût-il dû risquer un acquittement qui n'eût guère été plus scandaleux que la peine dérisoire—dont ce lâche, que son avocat avait dit «préférer la mort au bagne,»—se donne bien de garde d'appeler et se trouve satisfait!—comment l'avocat général n'a-t-il pas dit:

«Chambige, je requiers contre vous la peine de mort.—Soyez heureux que la loi et la justice vous débarrassent d'une vie désormais honteuse et misérable, d'une vie que, en admettant la fable dont vous avez accru votre crime, vous deviez à la morte, et que vous avez tenté par tous les moyens de lui escroquer.»

Cet avocat n'osait pas demander la peine capitale dans la crainte d'un acquittement pour un crime monstrueux commis par un homme ne méritant aucune pitié.

Cet autre avocat,—également ministère public, demandant et obtenant la mort de l'accusé, mais disant qu'il n'est pas certain que la société ait le droit de tuer—me font voir—une fois de plus—qu'il est des absurdités, des bêtises qui ont la vie bien dure et qu'il faut tuer plusieurs fois.

Aux mêmes insanités, je ne puis faire que les mêmes réponses;—mais je commencerai par dire:

A soutenir l'abolition de la peine de mort, on peut se laisser entraîner sans une conviction bien entière, parce que cette plaidoirie est féconde en phrases brillantes, faciles et toutes faites,—parce qu'elle a un air généreux, libéral, humain.

Pour soutenir l'avis contraire qu'on aimerait peut-être mieux ne pas avoir, et dont la popularité et le succès sont beaucoup moins certains, il faut être bien complètement, bien résolument de cet avis.

Il est curieux de remarquer que les plus ardents adversaires de la peine de mort sont des gens qui, en même temps, s'efforcent de réhabiliter Robespierre, Danton, Fouquier-Tinville, Carrier, Marat, etc., etc., puis d'excuser d'abord et d'expliquer ensuite et de glorifier la Terreur, la guillotine permanente, les mitraillades de Lyon, les noyades de Nantes, la Commune, etc.

Les adversaires de la peine de mort se fondent sur deux arguments que voici:

1o «L'échafaud est inutile;—l'échafaud n'effraye pas les assassins.»

Qu'en savez-vous? Vous savez qu'un homme n'a pas été arrêté par crainte de l'échafaud; mais, si un homme, dix hommes ont subi cette crainte salutaire, iront-ils vous dire: «Mon bon monsieur, j'étais tourmenté d'un âpre désir de tuer mon ennemi et d'assassiner un homme riche qu'on ne pouvait dépouiller autrement, mais j'ai reculé devant l'idée de la guillotine.»

Admettons un moment que la peine de mort n'empêche pas l'assassinat, vous supprimez la peine de mort; mais que faites-vous des assassins? Vous leur infligez les travaux forcés.—Mais, si la crainte de la plus forte peine a été inefficace, pensez-vous que la crainte d'une peine moindre serait plus puissante?

Non; alors supprimons les travaux forcés.

De même pour l'emprisonnement—et nous descendrons toujours jusqu'à ce que nous ayons une peine homéopathique à la trois centième relative.

Mais heureusement que votre raisonnement ne vaut rien; car il conduirait à ce raisonnement terrible:

La peine de mort est impuissante; il faut donc ne pas diminuer la peine, mais l'augmenter jusqu'à ce qu'on obtienne un résultat;—alors il faut recourir aux supplices, à la torture, aux membres rompus, à l'écartellement: est-ce là ce que vous voulez?—C'est cependant ce que vous demandez—en disant la peine de mort inefficace, c'est-à-dire insuffisante.

Dans le crime, comme dans toutes les autres circonstances, l'homme, à son insu parfois, fait un calcul des peines et des plaisirs;—on ne veut pas payer trop cher:—tel jouera un an de sa liberté contre la chance de s'approprier cent francs, qui reculera s'il ne peut prendre que dix sous en encourant la même peine, ou s'il doit jouer deux ans contre la capture de cent francs.

Il y a des voleurs qui ne volent jamais la nuit, quoiqu'ils aient moins chance d'être pris qu'en volant le jour, parce qu'ils ne veulent risquer qu'une certaine peine, et ne pas trop mettre au jeu.

Ces assassins sont une bande à part,—devenue plus nombreuse depuis qu'ils ne jouent plus contre l'échafaud, mais seulement contre certaines chances aléatoires de l'échafaud—depuis qu'on rend des points aux assassins.

2o Argument.

«La société n'a pas le droit de tuer un homme, elle ferait dans ce cas ce qu'elle reproche au criminel d'avoir fait.»

Il y a cependant une certaine nuance sur laquelle j'appelle votre attention.—La société tue un homme parce qu'il en a tué un—et aussi pour l'empêcher d'en tuer d'autres, et aussi pour faire savoir à ceux qui seraient tentés de l'imiter qu'ils jouent leur tête, et aussi pour rassurer la société justement alarmée.

La société tue un homme parce qu'il en a tué un autre, l'assassin a tué un homme parce qu'il avait une montre.

L'homme attaqué par un assassin a-t-il le droit de le tuer pour se défendre?

C'est ce droit de se défendre que l'individu transmet à la société, et le transmet diminué de tout ce que la passion, la peur, la colère pourraient y ajouter d'arbitraire et d'excessif.

Mais, si la société avoue qu'elle est impuissante à protéger ses membres contre l'assassinat, elle rend à chaque individu la délégation qu'il lui a faite,—chacun rentre en possession de sa défense personnelle;—de là nécessairement, la vendetta, la loi de Lynch, le revolver et le tomahawk.

Qu'aurait-on dit et fait à M. Grille, si, voyant que l'assassin et le calomniateur de sa femme n'est pas condamné à mort, l'y avait condamné lui-même en lui brûlant la cervelle à l'audience?—Ce n'est certes pas moi qui l'aurait blâmé.

Vous trouvez que tuer un homme est horrible,—moi aussi.

Que tuer un homme, fût-il un scélérat, c'est encore fort triste.

C'est mon avis.

Que la guillotine est un objet hideux.

Je le pense comme vous.

Que l'office de bourreau et le bourreau lui-même sont ignobles et répugnants.

Rien n'est plus clair.

Qu'il serait à désirer qu'on ne tuât plus personne, qu'on brûlât la guillotine.

Nul au monde ne le désire plus sincèrement et plus vivement que moi.

En un mot qu'on supprimât la peine de mort.

Je vous défie d'y applaudir plus que moi.

Supprimons donc la peine de mort, mais que messieurs les assassins commencent.

La peine de mort, grâce aux phrases dues à la sympathie qu'il est de mode d'afficher pour les scélérats,—grâce aux faiblesses et à la sottise des jurés, n'existe déjà plus que très exceptionnellement pour quelques assassins, empoisonneurs, incendiaires, parricides, etc.;—mais elle subsiste et elle subsistera pour ceux qui laissent voir des chaînes de montre, pour ceux qui passeront pour avoir de vieux louis enfouis; elle subsistera pour la pauvre fille qui refuse d'épouser un mauvais sujet auquel elle aura inspiré une fantaisie.

La peine de mort n'existera plus pour les criminels, elle sera réservée exclusivement aux innocents.

KLMPRSK

Un jour le Bon Dieu s'éveillant.

Fut pour nous assez bienveillant.

La mode, qui exerce un despotisme si invincible est en même temps si mobile, que, si elle inquiète à juste titre ceux qu'elle adopte, elle ne doit pas décourager ceux qu'elle néglige et semble dédaigner, et qui peuvent avoir leur tour demain; elle est si changeante, qu'elle a fini par s'ennuyer d'elle-même, se trouve vieillie, ne se croit plus elle-même à la mode, change de nom, et se fait aujourd'hui appeler le «chic».

Aussi ai-je hésité, dans la crainte d'effaroucher les lecteurs, à rappeler ces deux vers de Béranger, si admiré, si loué pendant un temps, et aujourd'hui si dédaigné, si oublié avec une égale injustice et une semblable exagération. Mais cette épigraphe convenait si bien à la petite histoire que je vais raconter, elle m'est si bien venue d'elle-même sous la plume, que je me suis risqué et résigné.

On aimerait à se représenter l'Être suprême invisible et senti dans tout, sans qu'on osât lui donner une forme et une figure, aimant, protégeant, réglant d'un égal et paternel amour son œuvre tout entière, tout ce qu'il a créé,—tout ce que nous voyons et tout ce qui est au delà de ce que nous voyons, les mondes infinis et un grain de poussière—les soleils et les lucioles—les mers et la goutte de rosée—l'homme et les insectes microscopiques, rien n'étant grand ni petit aux regards de cette souveraine et divine intelligence.

Malheureusement, la Bible, que nous sommes obligés de croire, nous le montre autrement.—Pendant plusieurs siècles, selon les saintes écritures, Dieu s'est presque exclusivement consacré au petit peuple hébreux qu'il a appelé «son peuple» par préférence et excellence, et dont il a été le Dieu particulier et confisqué, lui sacrifiant le grand peuple Égyptien et tous les peuples ses voisins, dans cette terre qu'il lui avait «promise», et où il l'avait conduit sans se décourager, quoiqu'il dit lui-même à Moïse: «Décidément, ce peuple a la tête trop dure» (Duræ cervicis; Exode, XXXII, 9. Ce qui est répété dans le Deutéronome, IX, 13.)—Il alla jusqu'à lui envoyer son fils, par une préférence extraordinaire, et, je dirai même, difficile à comprendre—et, ce fils, ils le crucifièrent.

Je me croyais donc fondé à croire Jéhovah moins jeune, et guéri à jamais d'un pareil engouement et remonté chez lui, à cette hauteur d'où sont égales les montagnes et les taupinières, les chênes et les brins d'herbe, les éléphants et les fourmis.

Lorsque je trouvai par hasard en flânant sur les quais de Paris un vieux petit volume recouvert de parchemin jauni, qui m'obligea à penser autrement.

Oh! les bonnes flâneries sur les quais de Paris, à fouiller sur les parapets les boîtes des bouquinistes!

A vrai dire, depuis si longtemps que j'ai quitté Paris, c'est la seule chose que j'aie jamais regrettée—de cette ville, que Victor Hugo a appelée la «ville lumière», prenant naïvement pour une lumière la lueur rouge de l'incendie.

Voici ce que raconte ce bouquin:

«La terre, dit un jour Jéhovah, ce monde, un des moindres du nombre infini que j'ai créés, me donne plus de soucis que tous les autres.—J'avais de mon mieux, et assez bien je puis le dire sans vanité, organisé les choses, pour que la courte existence des habitants de la terre fût très supportable et même assez heureuse; mais tous leurs efforts tendent à déranger l'ordre que j'ai établi, à inventer des maladies du corps et de l'esprit, à se créer des ambitions absurdes, des désirs irréalisables, des chagrins et des maux de tous genres, tant les uns contre les autres, que chacun contre soi-même, et je n'entends monter que des plaintes, des récriminations contre le sort, contre la vie, contre moi-même.

»Je veux faire encore un essai;—mais, par le Styx, ce sera le dernier!—Je vais tenter de rendre un peuple heureux et de lui donner tout ce qu'il peut raisonnablement désirer, et même un peu au delà.»

Il prit un peuple, le plaça dans une contrée située de la façon la plus avantageuse, entre des mers—un climat tempéré, un sol fertile; puis il doua les femmes non seulement d'une beauté suffisante, mais encore d'une grâce particulière et d'un charme spécial;—il doua les hommes de bravoure et d'un certain esprit qui n'est pas précisément «la raison ornée et armée», mais d'une autre espèce plus pratique, plus agréable, peut-être plus capable de distraire et d'amuser:—il leur donna surtout la gaieté. La gaieté! cette santé de l'esprit, ce soleil qui colore la vie de teintes si riantes, qui rend les maux légers; il leur donna le rire, le seul avantage bien constaté que l'homme ait sur le singe.

Il leur expliqua que la monarchie est l'image du gouvernement paternel et fait d'un peuple une famille, puis il leur choisit lui-même une succession de rois aimant tendrement le peuple.

Mais de ces rois ils assassinèrent le premier, ils décapitèrent le second et forcèrent le troisième à s'en aller, après avoir échappé six fois aux couteaux et aux pistolets, aux cris de «Vive la liberté!»

«La liberté! dit Jéhovah, c'est un aliment de trop haut goût et de trop difficile digestion et assimilation pour vos faibles estomacs. Vous en avez eu jusqu'ici plus que vous n'en pouvez supporter; vous n'êtes pas des esclaves aspirant à briser leurs chaînes, vous êtes des domestiques capricieux aimant à changer de maîtres.—Eh bien, je vais vous satisfaire,—je vais vous mettre en République;—vous aurez alors quelques douzaines de maîtres, de tyrans, dont vous changerez tous les dimanches.

«Puis je ne m'occupe plus de vous—débrouillez-vous. Je vous défends même d'écrire sur vos pièces de cent sous que je vous protège particulièrement, parce que désormais cela ne sera plus vrai.»

A ceux-là il n'envoya pas son fils, peut-être ne l'osa-t-il pas.

Et il fit comme il l'avait dit.

Et ce peuple se mit à ne plus labourer la terre si fertile qui lui avait été donnée.

Tout le monde voulut être médecin, avocat, notaire, homme politique, ministre, président de la République. La gaieté disparut; il ne crut plus à Dieu, mais il crut à tel ou tel avocat, à tel ou tel général, à tel ou tel déclassé, à tel ou tel fruit sec.

Il nomma pour le gouverner des hommes dont il exigea des promesses impossibles à réaliser,—qui ne seraient pas restés trois jours au pouvoir s'ils avaient tenté de tenir leur parole, et qui, ne la tenant pas, étaient renversés au bout de huit jours. Ce peuple, qui avait été longtemps un objet d'envie et de respect, devint un objet de pitié et de dérision;—au drapeau blanc, il substitua le drapeau tricolore, puis le drapeau rouge, puis le drapeau noir;—il déclara la république une et indivisible, et se partagea en cent hordes ou meutes sous différents noms, si bien que leur vrai drapeau, celui qui eût convenu à cette situation, eût été la culotte d'Arlequin.

On gaspilla, on vola, on assassina; on fit, sinon des vertus, du moins des titres de gloire et de popularité, de tout ce qui autrefois déshonorait.

Au milieu de la foule, il se trouva par hasard un homme un peu bizarre, ami du vrai, du juste, du grand et du beau,—spectateur désintéressé, n'ayant envie de rien, ne voulant rien être dans rien;—il n'était guère écouté et choquait beaucoup de gens par les vérités qu'il émettait de temps en temps;—on ne disait jamais de lui: «Il a raison, aujourd'hui»;—mais on a dû souvent dire: «Comme il avait raison, il y a dix ans, il y a vingt ans!» Son faible, sa marotte, sa manie était de chercher patiemment des vérités;—puis, quand il en avait trouvé une, de l'éplucher, de la décortiquer, de la «décaper», de la nettoyer, de la fourbir, de la frotter, de la faire luire, en la réduisant à la plus simple, plus intelligible et plus brève expression.

Puis, quand il en avait rassemblé quelques-unes, de leur donner la volée comme à un essaim de libellules échappées de leurs chrysalides.

Non seulement on ne lui en savait aucun gré, mais beaucoup s'en ennuyèrent, s'en offensèrent et lui voulaient du mal;—il s'en affligeait quelque peu, parce que cette indifférence ou cette malveillance l'empêchaient de faire le bien qu'il aurait voulu faire,—et il ressemblait à cet autre homme qui avait gagé de vendre sur un pont des louis d'or à trois sous la pièce, et auquel on n'en acheta pas un; ce qui lui fit gagner son pari. Cependant, comme cette malveillance allait jusqu'à la haine, il imagina de mettre à l'avenir ce qu'il avait à dire sous un nom d'emprunt qui ne serait pas compromis comme le sien, et permettrait peut-être de voir accepter et adopter quelques-unes des vérités qu'il croyait utiles.

Il pensa un moment à prendre pour gérant responsable le grand philosophe Koung-fou-Tsé que les jésuites ont appelé Confucius—mais on était habitué à ne pas prendre les Chinois au sérieux, la Chine n'était pas à la mode, et lui-même avait plus d'une fois parlé de ce grand homme avec admiration; ce qui aurait fait soupçonner l'expédient.

Un jour qu'il avait amassé un certain nombre d'aphorismes, d'axiomes plus hardis encore que de coutume, il jugea que, pour échapper à l'indignation et au mépris, il était temps de mettre son idée à exécution.

En effet.

C'était un chapelet assez dangereux.

Par exemple.

Deux et deux font quatre.

La prétendue république n'est pas un but, c'est une échelle.

La partie est toujours moins grande que le tout.

On attaque les abus non pour les détruire, mais pour s'en emparer et en jouir.

Le plus court chemin d'un point à un autre est la ligne droite.

Les avocats s'intitulent les «défenseurs de la veuve et de l'orphelin»;—mais la veuve et l'orphelin n'auraient pas besoin d'eux, s'il n'y avait toujours en face de leur défenseur un autre avocat qui y oblige.

Un nombre, quel qu'il soit, est toujours pair ou impair.

L'avocat, après dix ans d'exercice de sa profession, ayant plaidé dans toutes les questions le pour et le contre, n'a plus aucun discernement du juste ni du vrai—et est tout à fait incapable de prendre part aux affaires publiques.

La liberté de chacun a pour limite la liberté des autres.

Cinq et quatre font neuf, ôté deux reste sept, etc., etc., etc., et autres paradoxes vrais peut-être, mais étranges, choquants, n'ayant nulle chance d'être acceptés.—C'était plus que n'en pouvait supporter la patience de ses concitoyens.

Il se décida à ne publier de pareilles hardiesses que sous le nom du «philosophe».

Klmprsk

Cette publication n'excita pas autant qu'il l'avait craint l'indignation générale,—à cause de la situation du gouvernement; le Président trônait depuis trois ans, le ministère depuis trois mois.—C'était un assez rare exemple de longévité.—Un parti s'était formé de tous les partis aussi ennemis entre eux pour le moins qu'ils l'étaient du parti au pouvoir, mais pour le moment d'accord sur ce point, qu'il fallait le renverser et rendre la place libre,—chacun à part soi, espérant jouer ses alliés et s'emparer de la place.

Ce qui, dans les idées émises par Klmprsk, concernait la république, reçu avec colère et haine par les uns, était accepté par les autres, qui ne l'appliquaient qu'à leurs adversaires.

On en parla beaucoup, on questionna l'écrivain; il prit des airs réservés et mystérieux, répondit qu'il avait juré de ne pas trahir Klmprsk—qu'à la moindre indiscrétion, cesserait toutes relations avec lui—puis il s'en alla à la campagne, et de là, croit-on, à l'étranger, mais, en tout cas, disparut tout à fait.

Mais, se demandait-on, quel est ce Klmprsk? Les uns disaient: «C'est un diplomate!»—les autres, c'est un général ou un ancien ministre,—en tout cas, un homme supérieur. Mais quel nom! comment ça se prononce-t-il? Quelqu'un s'avisa de donner à chaque lettre le nom dont on l'appelle et cela produisit:

Kaelempeereska—mais c'était encore long et difficile. Une personne plus pratique rappela ce qu'avait fait autrefois un musicien compositeur allemand qui avait beaucoup de talent, mais un nom si hérissé de consonnes, si impossible à prononcer, qu'il n'y avait pas moyen d'en faire un nom répété par la foule et célèbre;—il avait imaginé, au-dessous de son nom, d'ajouter entre parenthèses: prononcez: Guillaume.

Eh bien, Klmprsk—se prononcera Gustave.

Ce logogriphe avait occupé l'attention pendant une semaine.—Quelques individus s'étaient fait une position dans certains salons en affectant des airs discrets comme s'ils en avaient su sur Klmprsk plus qu'ils n'en voulaient dire.

La mode s'en empara,—les femmes portèrent des manches et des tournures à la Gustave.

En même temps, on créa un petit journal—et on fit jouer un vaudeville sous ce titre:

Klmprsk
Prononcez Gustave

Le journal, dont les collaborateurs étaient soupçonnés de ne pas être étrangers au vaudeville, répandit le bruit que le ministère avait exigé des suppressions et des modifications.—C'était un attentat à la liberté de la presse et cela devait amener du bruit; aussi la police meubla la salle d'un nombre respectable de ses agents, ce qui provoqua ce qu'elle voulait empêcher. On applaudit la pièce à tout rompre. Les sifflets risqués par la police firent applaudir jusqu'au délire. On cria: «Vive Gustave!» et «A bas le ministère! A bas le président!»

Ce journal rendit un compte enthousiaste de l'œuvre; un journal appartenant au pouvoir «actuel», comme il avait appartenu au pouvoir précédent, tout prêt à se livrer à ses successeurs, écrivit:

«Ce nom ridicule que vous acclamez, ce nom de Klmprsk que vous prononcez arbitrairement Gustave, nous le prononçons Jocrisse

Le premier journal répliqua: «Il vous plaît de donner un nom au héros du jour et, en bon parrain, vous lui donnez le vôtre.»

Le journal officiel, offensé, envoya treize témoins demandant une réparation,—l'offenseur leur opposa treize témoins qui rédigèrent et publièrent des procès-verbaux, de sorte que vingt-six individus bénéficièrent de la publicité qui leur avait échappé jusque-là et eurent leur part de la gloire des combattants. Le duel fut ainsi annoncé comme une pièce de théâtre,—contrairement à l'usage ancien qui aurait blâmé comme du plus mauvais goût que combattants et témoins ne gardassent pas le silence complet sur ce genre d'affaires; le combat dura une heure et demie:—il y eut trente-deux reprises; il est vrai que les adversaires se contentèrent de battre l'air de leurs flamberges à quatre longueurs de la lame;—un cependant, s'étant imprudemment rapproché, reçut un coup sur les doigts.—Les vingt-six témoins arrêtèrent le duel,—douze médecins qu'ils avaient amenés déclarèrent que le blessé ne pouvait continuer sans se trouver dans un état d'infériorité,—on déclara l'honneur satisfait.—Le blessé, qui était le rédacteur du Klmprsk, soupçonné d'être l'auteur du vaudeville, rentra en ville le bras en écharpe et se montra ainsi au théâtre le soir.—Les deux journaux publièrent un nouveau procès-verbal du duel rendant hommage à la bravoure, à l'intrépidité des deux adversaires,—signé des vingt-six témoins et des douze médecins. Le public qui, chaque soir, encombrait le théâtre pour aller applaudir le vaudeville et crier: Vive Gustave! Conspuez le ministère! Conspuez le président!—fit une ovation au blessé, accusa le ministère d'être intervenu sans nécessité et d'avoir aggravé ainsi son premier crime d'attentat à la liberté de la presse.

Le nombre des abonnés du Gustave se décupla en trois jours;—le ministère fit éplucher le journal, un substitut zélé trouva facilement un délit dans quelques lignes—et on fit un procès.—Le jour de l'audience, le tribunal était encombré;—en vain, le président menaça de faire évacuer la salle si on se permettait la moindre manifestation d'approbation ou d'improbation. Il ne put empêcher les cris de: Vive Gustave! A bas le président! A bas le ministère!

L'accusé fut prudemment acquitté;—en vain le président du tribunal voulut résister, on le saisit sur son fauteuil, et quatre solides gaillards, relayés de temps en temps par quatre autres gaillards non moins solides,—le portèrent en triomphe et lui firent faire le tour de la place—en mêlant son nom et son éloge à ceux de Gustave—et aux imprécations contre le ministère et contre le président.

On arrêta quelques-uns des manifestants; mais les autres les arrachèrent presque tous aux mains des agents de police;—ceux que ces agents purent emmener furent relâchés le soir; on n'osait pas leur faire des procès qui, dans l'état d'effervescence des esprits, seraient suivi d'autant d'acquittements.

Arriva le moment des élections générales.—Quelqu'un proposa la candidature de Klmprsk;—elle fut acclamée avec ardeur non seulement dans la capitale mais dans toutes les circonscriptions;—le cri de Vive Gustave! fut déclaré par le ministère «cri séditieux» et faisait tomber ceux qui le hurlaient sous le coup de soixante-quatorze articles de loi, ce qui centupla en vingt-quatre heures le nombre des crieurs.—Le cri de Vive Gustave était toujours accompagné des cris de: A bas les ministres! A bas le président!

Le journal Klmprsk—prononcez Gustave—célébra les vertus de son candidat,—et elles étaient nombreuses. L'avenir que son élection promettait au pays décuplait toutes les félicités du paradis de Mahomet.

Le journal officiel attribua à Klmprsk tous les vices et quelques crimes—et annonça que son élection serait la ruine et la perte de la patrie.

Le ministère fit un chassé croisé de préfets et de sous-préfets pour s'opposer au torrent; on ne s'occupa plus que de la question Klmprsk.—Ce fut une belle époque pour les filous et les escarpes de la capitale, auxquels la ville fut abandonnée à merci.

Les deux partis couvrirent les murs et les maisons d'affiches de toutes les couleurs; les gustavistes rappelaient que c'était Klmprsk qui, à Xerxès, qui lui disait de rendre ses armes, avait répondu: «Viens les prendre!»

Les antigustavistes soutenaient qu'ils avaient des preuves qu'il était le petit-fils du célèbre Cartouche et les électeurs croyaient les uns et les autres.

Quelques agents de police ayant reçu l'ordre d'arracher les affiches gustavistes, furent roués de coups, assommés par les gustavistes qui tapaient en criant: «On assassine nos frères!» A l'émeute manquait encore le cadavre traditionnel qu'on doit promener par les rues en criant: «Aux armes!»

On ramassa un citoyen ivre-mort qu'on coucha sur un brancard et que quatre robustes manifestants commencèrent à promener. Mais l'ivrogne se réveilla et se prit à chanter sans qu'il fût possible de le faire taire;—il fallut le remettre à terre au coin d'une borne où il se rendormit.

Heureusement passait une de ces mascarades appelées enterrements civils, avec des drapeaux et des immortelles teintes en rouge—sans oublier des stations aux cabarets, chemin faisant, où on buvait aux vertus et au patriotisme du mort «libre penseur».

Les citoyens qui portaient le défunt se firent un plaisir et un devoir de prêter le corps de leur ami pour accomplir la tradition, le rite et le cérémonial de l'émeute.

Deux millions de bourgeois terrifiés fermèrent leurs portes, laissant la rue au pouvoir de quelques centaines de fripouilles.

Le président avait déjà quitté son palais, les ministres déguisés, qui en marmitons, qui en vieilles femmes, s'étaient mis à l'abri. Pendant ce temps, le suffrage universel fonctionnait. Klmprsk fut élu à la presque unanimité par trois cent soixante-cinq collègues sur trois cent soixante-six. Au trois cent soixante-sixième, il y eut ballottage; mais tout portait à croire qu'il suivrait l'exemple des autres. Voilà donc Klrmpsk—prononcez Gustave—seul représentant de tous les départements. On cherche quel titre lui donner. Tout le peuple était dans l'ivresse. On le nomma.

CHAMBRE DES DÉPUTÉS

et protecteur à vie—avec hérédité pour les enfants qu'il pourrait avoir, mâles ou femelles.

—Maintenant, dit un des plus forts politiques du parti gustaviste, il est temps que le héros paraisse, et qu'on le conduise, ou plutôt qu'on le porte en triomphe au palais de la présidence.

Et déjà les plus obstinés adversaires se préparaient à faire amende honorable et à lui offrir leur concours fidèle et dévoué.

Mais où est-il?

On se mit à sa recherche, on proclama, on fouilla.. on...

Mon petit livre couvert de parchemin ne va pas plus loin; les dernières pages ont été déchirées et manquent.

De sorte que nous ne pouvons savoir quel fantoche, Arlequin, Polichinelle ou Pierrot, a hérité de l'enthousiasme et de l'engouement excités pour cet homme qui n'avait jamais existé, ni à quel degré de bêtise et de misère tomba ce peuple que Jéhovah avait en vain essayé de faire heureux.

LOGOGRIPHE

J'avais résolu, pour cette fois, de m'abstenir de toute politique. Si je ne puis tenir tout à fait cette promesse faite à moi-même, je m'en approcherai cependant le plus possible; après avoir, comme disent les papes en nommant des cardinaux, expectoré deux ou trois petits points que j'ai sur le cœur, et qui m'étoufferaient, je passerai à autre chose.

Rien ne réussit comme le succès;—qu'on se rappelle l'audacieuse tentative de Malet,—improprement appelée la conspiration de Malet, puisqu'il était seul, sans complices; en 1812, pendant la guerre de Russie, il se nomme gouverneur de Paris, jette en prison Rovigo et Pasquier,—ministre et préfet de police—entraîne plusieurs régiments, etc.—Traduit devant une commission militaire, le président Dejean lui demandant quels étaient ses complices, il lui répondit: «Vous-même, si j'avais réussi.»

C'est ce qu'on vient de voir pour le général Boulanger. Nommé dans trois départements, il voit, en vingt-quatre heures, s'accroître, d'une façon à la fois comique et répugnante, le nombre de ses partisans, de ses flatteurs—parmi lesquels des hommes qui, la veille, le vilipendaient et le bafouaient ne se montrent pas les moins ardents.

Je me rappelle que, lors de la révolution de 1848, un des plus dévoués et des plus ardents serviteurs du gouvernement si malheureusement tombé, rencontrant un des chefs du parti républicain, s'élance vers lui, lui prend la main, la serre avec force, et lui dit: «J'espère que vous êtes des nôtres!—Vive la République!»

Naturellement,—les membres d'une nouvelle institution, les «reporters», se sont précipités sur le général à sa rentrée à Paris;—il les a tous reçus, a répondu à toutes leurs questions et surtout leur a dit ce qu'il a pensé avoir intérêt à répandre ou à faire croire, car les reporters en chasse ont l'avidité du requin qui suit un navire, et avale gloutonnement tout ce qu'on en jette, les vieilles marmites et les casseroles, comme le lard.

Le général, donc, ne leur a pas caché l'enthousiasme dont il est l'objet:—il n'a pas gardé le secret aux nouveaux et subitement convertis.

Un de ces messieurs lui ayant effrontément et cyniquement demandé où il prenait les grosses sommes qu'il avait dépensées pour sa triple élection, et pour la vie qu'il mène depuis quelque temps, M. Boulanger lui a répondu: «De l'argent? Ne me parlez pas d'argent, j'en regorge, tout le monde m'en envoie: voici un plein panier de lettres chargées que je n'ai pas encore pu décacheter, tant il y en a d'autres non moins chargées et pleines d'argent.—Il y en a qui m'envoient 20,000 francs, d'autres 1,000 francs, d'autres trente sous;—il me faut cinq secrétaires pour décacheter les lettres,—et le reporter s'est empressé d'aller porter la chose à son journal. Ce n'est peut-être pas vrai, mais cette situation n'est pas sans exemple.—Du temps d'une autre Fronde contre le Floquet qui s'appelait alors Mazarin, le Boulanger qui s'appelait duc de Beaufort,—devint l'idole de la population de Paris, et fut surnommé le «Roi des halles».—Un jour qu'il jouait à la paume, au Marais, les dames de la halle allaient par peloton le voir jouer et faire des vœux pour qu'il gagnât.—Comme elles faisaient du tumulte pour entrer et que le maître paumier s'en plaignait, le duc fut obligé de quitter le jeu et de venir leur parler à la porte. On convint que les femmes entreraient en petit nombre les unes après les autres pour le voir jouer. «Eh bien, ma commère, dit-il à une d'elles, vous avez voulu entrer: quel plaisir prenez-vous à me voir perdre mon argent?»—Elle lui répondit: «Monsieur de Beaufort jouez hardiment, vous ne manquerez pas d'argent; ma commère que voici et moi, nous avons apporté deux cents écus; s'il en faut davantage, j'irai en chercher.»

Quelque temps après, comme il passait devant l'église Saint-Eustache, une troupe de femmes se mit à lui crier: «Monsieur, ne consentez pas au mariage avec la nièce du Mazarin, quelque chose que vous dise ou vous fasse votre père; s'il vous abandonne, vous ne manquerez de rien: nous vous ferons tous les ans une pension de soixante mille livres dans la halle.»

La popularité dont jouit en ce moment le général Boulanger est incontestable: les relations des reporters et des journaux suffiraient pour rendre vrai demain ce qui ne l'était pas hier;—la foule va où va la foule, sans bien savoir où; on lui envoie tant d'argent que cela!—et moi aussi, je vais lui envoyer 1 fr. 50.

On va donner son nom à une rue de Paris, et, dans tous les chefs-lieux des départements où il a été et sera élu, on parle d'une statue.

Mais que de lettres! que de félicitations! que d'offres de dévouement! que de demandes aussi!—des femmes lui tricotent des bretelles, une vieille dame lui envoie des pruneaux, en rappelant combien sa santé est précieuse à la France.

Il reçoit des vers, des odes, des acrostiches;—entre toutes ces missives, une mérite d'être citée: elle est de M. Joseph Prudhomme, fils naturel d'Henri Monnier, professeur d'écriture et de grammaire, élève de Brard et Saint-Omer, expert assermenté près les cours et tribunaux.

«Brave général, lui dit-il, c'est comme grammairien et au nom de la langue française et de l'alphabet que je viens vous dire: Heureuses les lettres, les neuf lettres qui ont l'honneur d'entrer dans votre nom!—tristes sont celles qui restent en dehors!—Ces neuf lettres deviennent l'aristocratie de l'alphabet, les autres sont la foule, la populace, l'ignobile vulgus; les écrivains de mérite, s'efforceront de les employer le moins possible.

»Déjà ces neuf lettres composent un grand nombre de mots, un si grand nombre de mots qu'il ferait presque une langue, et qu'il suffirait de quelques légères modifications dans l'orthographe pour qu'on pût parler le «boulangisme».

»Ce nom est bien grand, il promet, il contient tout; outre la paix et la revanche, outre la prospérité et la moralisation du pays, le patriotisme, la liberté, la fraternité, etc.

»Voici un petit échantillon des mots qui, déjà, se peuvent écrire avec les neuf lettres de votre nom.—Je dis petit échantillon; car j'en ai trouvé cent trente et un;—j'en cherche et j'en trouverai encore.

»Blague—gabeur—gobeur—bouge—boue—rouge—ogre—roué—rogne—bagne—glu—rue—v'lan—âne—auge—Labre (saint)—bulle (de savon)—onagre—bougre—grue—bourbe—balle—grêlon—rage—gueule—borne—grève—râle—nul—goule—ravage—banal—grabuge—borgne—lave—gaver—bave—glou-glou—narguer—galon—geôle—gale—veule—bran, etc., etc., etc.

»Qui sait si on ne compléterait pas la langue avec vos prénoms?

»Si, par votre influence toute-puissante, brav' général, j'entre à l'Académie française, d'abord vous pourriez compter sur ma voix pour vous y faire entrer à votre tour, et ensuite je consacrerais mes veilles à la formation, au perfectionnement de la langue boulangienne toute tirée de votre nom; les lettres qui, obstinément, se refuseraient à cet honneur, seraient considérées comme suspectes, et rejetées pour le goût et le beau langage.

»Joseph Prudhomme.»

Et moi aussi, je veux donner quelque chose au brav' général; car on s'aborde dans la rue, et on se demande réciproquement: «Qu'avez-vous envoyé au général?...» Je n'ai pas, du reste, ce qui me distingue avantageusement, attendu son triple succès, pour lui fournir, par les exemples de Cromwell et de Bonaparte, la seule et efficace manière de dissoudre une Assemblée.

Je veux aujourd'hui, quoique ce soit hardi, peut-être imprudent—lui dire deux vérités:

La première, c'est qu'il ne faut pas s'enorgueillir de la popularité—et de la multiplicité des suffrages.—On ne vote pas pour celui-ci ou celui-là, mais contre celui-là ou celui-ci.—Le favori n'est le plus souvent qu'un prétexte.—«Vive Boulanger!» ne veut peut-être dire que «A bas Floquet!» et même «A bas la République!»

—Vous valiez mieux, dit Sénèque à Lucilius, quand vous plaisiez à moins de monde.

Pourquoi, brav' général?—Connaissez-vous un général qui n'ait donné des preuves de bravoure?—Où, quand, et comment M. Boulanger en a-t-il donné plus que les autres? Et, d'ailleurs, que signifie cette épithète qui s'applique à tous, non seulement à tous les généraux, mais à tous les colonels, à tous les sergents, à tous les soldats?—Comme éloge, c'est banal et commun.

A Cromwell—qui, lui, savait dissoudre une Assemblée, un de ses courtisans faisait remarquer, avec enthousiasme, la foule énorme qui se pressait sous ses fenêtres pour le voir.

—Il y en aurait encore bien plus, dit le Protecteur, si on me menait pendre.

Beaucoup—même parmi les conservateurs, ont voté pour le brav' général, le jugeant instrument de guerre, machine de dissolution pour la République—et peu capable par lui-même de se soutenir et de s'installer. C'est ce sentiment qui a tant servi à l'élection du prince président en 1848.—C'était quelqu'un dont on se débarrasserait facilement.—On a vu plus tard qu'on s'était trompé.

Peut-être agit-on aujourd'hui aussi légèrement, en ne faisant qu'un cas très médiocre de la personnalité de M. Boulanger.

Cependant—en examinant l'entourage, la cour, les associés de M. Boulanger, on peut dire que «ça manque de Morny», et, sans Morny, le prince Louis-Bonaparte ne serait pas devenu l'empereur des Français;—de même que, sans Ollivier, il serait peut-être encore sur le trône.

On me dit qu'un député,—un de ceux qui ont crié le plus énergiquement «A bas le dictateur!» lors de la séance de la démission,—inquiet de sa situation et, pour se concilier la faveur du général, témoigner son repentir et assurer sa réélection, se propose, à la rentrée des Chambres, de déposer deux projets de loi, par lesquels—à l'exemple du Sénat romain pour César:—1o il serait au-dessus des lois de façon à n'être jamais forcé de faire ce qui ne lui plairait pas—ni empêché de faire ce qui lui plairait;—2o on lui donnerait un droit absolu sur toutes les femmes de la République.

Les pauvres terrassiers viennent de recevoir une leçon dont je voudrais être certain qu'ils profiteront. C'était bonnement, innocemment, naïvement qu'ils s'étaient mis en grève, poussés, encouragés par les démocrates, les labouvistes, les anarchistes, les intransigeants, les exclusifs, les fructidoriens, les robespierristes, les dantoniens, les maratistes, les montagnards, les possibilistes, les nihilistes, les patriotes plus patriotes que les patriotes, les sans-culottes, les terroristes, les communards, les tape-durs et autres factions, tous ennemis acharnés les uns des autres et d'une République soi-disant concentrée, une et indivisible.

Ces bons terrassiers n'avaient aucune idée politique; aucun ne pensait à être président de la République.—Ce qu'ils voulaient, ce qu'on leur faisait espérer, c'était d'être plus payés à proportion qu'ils travailleraient moins, d'avoir plus de temps à passer au cabaret et plus d'argent à y dépenser, en s'offrant quelques petites douceurs; car, demandez aux marchands de la halle si les ouvriers aujourd'hui se privent de bons morceaux—et, regardez à la porte des marchands de vin, vous y verrez de coquettes écaillères ouvrant des huîtres.—On leur disait que c'était par méchanceté que les patrons ne les payaient pas plus cher et exigeaient le travail de la journée d'autrefois.—Les patrons avares avaient de l'or à n'en savoir que faire.—Nul ne leur disait que, si la main-d'œuvre devenait plus chère, beaucoup de patrons seraient forcés de fermer les ateliers ou de faire faillite. Tout cela intéressait peu le conseil municipal et les «hommes politiques» de taverne, les Démosthènes du ruisseau.—J'ai vu en 1830, en 1834 et en 1848, des émeutiers fanatiques prêts à se faire tuer, mais les deux derniers sont morts en 1871: c'étaient Flourens et Delescluze.—Aujourd'hui, on ne veut pas mourir, on veut vivre et bien vivre, on attaque les abus pour s'en emparer et en jouir; on avait donc espéré pousser les terrassiers et les autres corps d'état en avant pour une revanche des journées de juin, en se tenant à l'abri, et leur faire tirer les marrons du feu.

Alors, on les accablait d'éloges, de sympathies, d'enthousiasme, on leur promettait beaucoup d'argent, on leur en donnait même un peu,—c'étaient tous des héros.

Mais les terrassiers, très probablement grâce à leurs femmes, ne s'y sont pas laissé prendre et sont restés sur leur terrain.

Alors, conseil municipal, démocrates, patriotes, possibilistes, nihilistes, etc., les ont subitement et carrément lâchés et abandonnés.—Quelques terrassiers ont été blessés, d'autres mis en prison,—tous ont perdu un mois de travail et de gain.

Je parlais tout à l'heure des reporters et de l'ardeur avec laquelle ils s'étaient rués sur le général Boulanger, qui ne leur a pas plaint une pâture qu'ils ont gobée avidemment.

Il y a longtemps déjà—j'en ai cependant vu les commencements—que le journalisme a triomphalement laissé derrière lui cette prétendue renommée des Anciens—avec ses cent malheureuses trompettes; une nouvelle classe de littérature, l'institution des reporters, y a mis le comble.