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La maison des hommes vivants

Chapter 18: XVII
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About This Book

An elderly narrator, convinced of imminent death, composes a handwritten testament to divulge a dangerous secret. He recounts a recent sequence of events that begins with a routine official report of severed telegraph poles serving an isolated coastal fort and the resulting breakdown in communications. The account blends procedural detail and vivid descriptions of desolate terrain with intimate reflections on bodily decline and urgency, presenting a cautionary narrative intended to warn readers about an extraordinary peril connected to that remote outpost.

—Il faut être, monsieur, le montagnard que je suis pour se pouvoir risquer, de nuit, sur ces pierres branlantes.

D'instinct, et sans que je pusse la retenir ou la guider, ma pensée se reporta vers l'autre rencontre que j'avais faite quelques heures plus tôt. Et je fermai les yeux pour revoir, gravée nette au fond de ma rétine, l'image de Madeleine, de Madeleine muette, insensible et sourde, courant la lande...

Dans le même instant, je reçus, pour la troisième fois, et en plein visage, le choc mystérieux de ce fluide qui jaillissait des prunelles attentives dont j'étais regardé! Je rouvris brusquement les yeux, avec la même peur invincible. Les prunelles étaient toujours fixées sur moi. Mais rien davantage. Un doute extravagant s'insinua dans mon cerveau: cet homme ... cet homme, pour le moins singulier ... lisait-il par miracle en moi-même, et entendait-il le son de mes pensées, comme j'entendais, moi, le son de ses paroles?...

Il sembla tout d'un coup prendre un parti:

—Monsieur,—reprit-il,—ma maison est ici près. S'il vous plaît d'y accepter l'hospitalité jusqu'à l'aube? La pluie est froide, et bientôt il sera minuit.

J'écarquillai les yeux. Une maison, ici près?

Mais lui, conscient de mon étonnement, inclinait la tête:

—Ici près,—affirma-t-il.—Venez, monsieur.

Il parlait maintenant avec une extrême douceur. J'eus pourtant la sensation d'un ordre auquel je ne pouvais pas ne pas obéir.

J'obéis.


XIII

Parmi les rocs éboulés, parmi les broussailles enchevêtrées, l'homme à barbe blanche avançait à grands pas. Et son bâton ne lui servait qu'à écarter les buissons de lentisques pour frayer notre route. Je marchais, moi, dans ses empreintes; et j'avais peine à le suivre, et je m'essoufflais.

Un long quart d'heure nous allâmes ainsi, l'un derrière l'autre. Puis mon guide, tout à coup, se retourna vers moi:

—Monsieur, prenez garde! Du bout de son bâton il me désignait, à main droite, un obstacle ou un danger invisible.

Prudemment, j'approchai. Et je m'arrêtai net, avec un frisson singulier.

Un précipice était là, dont les bords étaient si bien couverts de hautes herbes hérissées qu'on eût pu s'y jeter avant d'en avoir seulement soupçonné l'existence. Tâtant du pied le sol, je constatai la chute soudaine du terrain, et j'aperçus entre les herbes, très bas, le fond de l'abîme, un lit de torrent pavé de cailloux, blancs, autour desquels bouillonnait une eau verdâtre. La paroi, presque à pic, n'offrait aucune saillie où s'accrocher. Et, sans nul doute, quiconque eût fait en ce lieu un pas de trop aurait infailliblement roulé jusque dans l'eau glauque et jusque sur les écueils blêmes...

—A gauche, monsieur,—indiqua le vieil homme.

Il repartait, allongeant ses enjambées robustes. Je le suivis.


La lande revêtait maintenant un aspect bizarre et inconnu. Ce n'étaient plus les pentes touffues, crevassées, où gisait maintenant mon cheval, là-bas, au col de la Mort de Gauthier. Ce n'étaient plus les escarpements rocheux où j'avais poursuivi et perdu Madeleine. C'était un plateau à peine incliné, mais coupé en tous sens par d'énormes blocs à faces abruptes, dont la masse quasi géométrique émergeait, pierreuse et nue, du sol tapissé de ronces, de genêts et de mille autres plantes toutes épineuses. Ces blocs étranges, taillés comme à la hache, s'éparpillaient sans nul ordre apparent. Il en était de carrés, de polygonaux et de triangulaires. Aucun n'était suffisamment net et poli pour qu'il évoquât l'idée d'une construction humaine. Mais aucun n'était non plus suffisamment irrégulier dans sa structure et dans sa forme pour qu'on ne s'étonnât pas un peu d'une pareille fantaisie de la nature. Et l'ensemble constituait un labyrinthe véritable, où retrouver son chemin n'eût pas été facile même en plein jour. Le vieillard cependant n'hésitait jamais, et poursuivait sa route avec certitude dans le dédale des blocs épars.


Encore une fois, l'aspect du lieu changea. Les derniers blocs de pierre s'espacèrent. La déclivité du terrain augmenta. Les buissons de genêts, de lentisques et de myrtes s'amaigrirent. Le plateau fut une plaine presque rase...

Si je décris avec minutie tout cet itinéraire, c'est que, peut-être, vous qui lirez ceci, jugerez-vous utile de rechercher, par la lande, par la plaine et par la montagne, cette maison dont j'ignore le gisement, dont j'ignore le chemin,—cette maison que je ne saurais pas, aujourd'hui, retrouver, que je ne saurais pas non plus discerner d'entre beaucoup d'autres maisons, apparemment semblables,—cette maison qui est, pourtant, la maison du Secret...

Et nous y arrivâmes, très simplement.

Devant nous, dans la nuit opaque, une masse haute et noire, plus noire que la nuit, se profila: une haie de grands cyprès, borne d'un bois privé, pareil à tous les bois dont s'entourent, dans la Provence trop grillée de soleil, mille et mille villas campagnardes toutes identiques entre elles.

Une grille de fer précédait la haie de cyprès. L'homme à barbe blanche glissa une main entre deux barreaux de cette grille et fit jouer quelque secrète serrure. Une porte grinça. Mes pieds las foulèrent un gazon épais, inculte. Au-dessus de mon front, j'entrevis des ramures entremêlées,—cèdres, pins, chênes-lièges.

Puis, entre les troncs pressés, la façade de briques et de pierres apparut. Sous l'ombre des branches liées entre elles et entrelacées comme la trame et la chaîne d'un tissu, l'obscurité s'était accrue de telle sorte que je ne distinguai pas un détail de cette façade, sauf le perron de grès dont je gravis les marches,—huit marches, je me souviens d'avoir compté,—et sauf, à l'angle gauche du toit, une chose confuse, très haute, que je supposai être une tourelle ou un clocheton...

Vous reconnaîtrez, peut-être?...


La porte est de bois clouté de fer. Le heurtoir figure un marteau de forgeron, qui frappe sur une enclume à deux pointes encastrée dans le vantail.


Près de soulever ce marteau, mon hôte me fit face. Ses yeux durs luisaient d'un éclat qui m'inquiéta. Mais la voix, toujours calme et brève, et la phrase, toujours choisie, atténuèrent une fois de plus ma frayeur, et, une fois de plus, m'obligèrent de résister à mon instinct d'animal défiant, prêta la fuite...

—Monsieur,—me disait-on,—je vous serai maintenant obligé de vouloir bien faire peu de bruit; mon père, qui va nous ouvrir, est un vieillard dont le repos doit être respecté.

Le son métallique du heurtoir frappant son enclume se mêla bizarrement, dans mes oreilles, au son des paroles que je venais d'entendre. Il me sembla ouïr l'écho de ma stupeur, pareille à un choc, à un coup dont j'étais frappé, violemment.

Le père de cet homme qui était là, le père de cet homme, vieux de quatre-vingts ans, ou plus?...


De nouveau le heurtoir frappa l'enclume, cette fois d'un battement double, rapide comme les deux appels dont le pied d'un escrimeur bat le sol avant de se fendre. Puis, à ce double battement, succéda encore un coup simple, comme le premier coup.

Et la porte s'ouvrit.


XIV

L'antichambre était vaste. Deux torchères allumées ne l'éclairaient qu'à peine. J'entrevis très vaguement quatre murs peints à fresque au-dessus d'une boiserie de chêne ou de noyer, presque noire. Des portes basses, à l'ancienne mode, se confondaient avec la boiserie. Deux grands trophées de chasse étaient l'unique ornement.

Mais ce que je vis avec netteté, sitôt le seuil franchi, ce fut, debout en face de moi, et la main gauche encore posée sur la serrure que cette main venait d'ouvrir, un vieillard, tellement identique au vieillard qui m'avait guidé qu'involontairement je me retournai, pour vérifier qu'ils étaient bien deux hommes différents, et non pas un seul avec son image reflétée dans quelque miroir:—même barbe, longue et large, plus blanche que neige; mêmes yeux graves et immobiles... Oui, je me retournai, doutant d'une identité si exacte. Mais les deux hommes étaient réellement deux:—le père et le fils.—Le fils s'inclina devant le père, avec respect. Et ce respect seul me permit désormais de discerner le fils du père, tous deux m'apparaissant également vieux,—également centenaires!—quoique également robustes et droits,—verts,—jeunes!

D'instinct je m'étais arrêté, et je saluais bas mon hôte. Il me rendit poliment mon salut, mais sans dire mot. Ses yeux me dévisageaient avec la plus précise fixité. A la fin, ils s'écartèrent de moi, le temps d'un clin d'œil, et je sentis qu'ils interrogeaient mon guide, impérieusement.

Et le fils dit au père:

—Monsieur, j'ai cru bien faire en amenant ici monsieur, que j'ai trouvé sous la pluie, et dans l'état où vous le voyez, égaré ou perdu, à l'entrée du labyrinthe de pierres.

Il parlait à mi-voix, comme s'il eût craint de troubler le repos de gens endormis.

Un silence succéda, que je trouvai long. Puis le père répondit au fils:

—Vous avez, je pense, bien fait, monsieur.

Lui aussi parlait à mi-voix.

La politesse surannée du dialogue m'étonna. Je m'avisai de détailler alors l'habit de ce vieil homme qui employait pour parler à son fils les formules cérémonieuses de l'avant-dernier siècle. Ce n'était qu'un gros vêtement de velours à côtes, pareil de tous points au vêtement que portait le fils. Les molletières seules en étaient remplacées par des bas de laine, et le pantalon, par une culotte bouclée au genou.

Le fils, cependant, exposait au père mon cas. Et je remarquai qu'il n'en omettait pas un détail:

—Monsieur est officier,—disait-il,—et s'appelle monsieur le capitaine André Narcy. Il porte au fort du Grand Cap un pli scellé, et ce pli, très urgent, paraît-il, doit atteindre au plus tôt sa destination. C'est pourquoi j'ai cru pouvoir offrir à monsieur notre hospitalité pour cette nuit, afin qu'il se repose, et soit mieux à même de se hâter, demain matin, dès que l'aurore lui permettra de ne plus errer vainement, comme il a fait ce soir, faute d'un fil conducteur. Car monsieur n'a bien entendu rencontré sur sa route âme vivante qui eût au moins pu lui indiquer la direction à suivre. Et c'est, à n'en point douter, la raison pour laquelle monsieur s'est écarté si loin de ce Grand Cap où il allait.

L'insistance qu'on mettait à certifier la solitude des lieux où nous étions me frappa. Je scrutai l'un après l'autre les deux visages qui m'observaient. Mais pas une ligne d'aucun des deux ne bougea. Et la voix du père répondant au fils fut tout à fait normale. Elle répéta, mot pour mot sa première approbation.

—Vous avez, je pense, bien fait, monsieur.

Je cherchai une formule de remerciement. Mais, avant que j'eusse trouvé, mon hôte, allongeant un doigt, désigna l'une des portes dissimulées dans la boiserie.

—Il convient donc,—dit-il, s'adressant toujours à son fils,—que monsieur l'officier puisse dormir sans retard. Veuillez le conduire, monsieur, et l'éclairer.

Je m'inclinai derechef en silence. Mon premier guide me précédait déjà, haussant sa lanterne sourde à la façon d'un flambeau.

Sur le carrelage du sol, nos pas éveillèrent un écho confus. Les quatre murs, nus, se renvoyaient le son, et prolongeaient chaque bruit d'un bref tremblement. La lanterne, dirigée sur l'une des fresques, y promena un rond lumineux. Je distinguai le dessin flou et la couleur pâlie d'une scène mythologique,—Aphrodite naissant de la mer, autant qu'il me fut possible de reconnaître...

Mon guide tirait, l'un après l'autre, trois verrous de fer, plus épais et plus longs que tous ceux dont je me souvenais. Les verrous fermaient la porte qu'avait désignée l'autre vieillard. Regardant de près, je vis qu'à côté de cette porte il y en avait une autre pareillement dissimulée et pareillement verrouillée. L'ensemble figurait assez bien les deux battants d'une seule porte,—deux battants qui d'ailleurs joignaient fort mal, en dépit de leurs lourdes ferrailles: un jeu large d'un bon pouce existait sous l'un et l'autre vantail, et les vents coulis s'y pouvaient glisser à l'aise...

Dans l'instant que je m'en avisais, l'autre vieillard,—le père, toujours debout au milieu de la vaste antichambre, et ses yeux toujours dardés sur moi,—marcha soudain vers nous. Et ses pas, quoique légers, résonnèrent comme avaient résonné nos pas. Je m'arrêtai et le regardai. Il fit un geste de la main, et parlant cette fois à moi-même:

—Monsieur,—dit-il,—j'oubliais de vous avertir: nous avons, sous notre toit, et précisément non loin de votre appartement, un malade. Oserai-je en conséquence vous prier de vouloir bien faire peu de bruit?


C'était la seconde fois qu'on me demandait d'être, dans cette maison, silencieux; et ç'avait été, l'une et l'autre fois, sous deux prétextes différents...

Au même moment, une très petite sensation me fit tressaillir. Et, pour être exact, ce ne fut pas moi-même qui tressaillis, mais plutôt cet être subconscient qui habite en nous, et qui veille quand nous dormons, et qui a sa mémoire propre, distincte de la nôtre:—Par dessous l'autre porte,—la porte qui demeurait fermée,—une bouffée d'air tiède passa. Il faisait assez froid dans l'antichambre. Sans doute derrière cette porte close, y avait-il un appartement mieux chauffé...

Or, cette bouffée d'air tiède, je la sentis odorante;—parfumée;—parfumée d'un parfum, qui, tout d'abord, étonna mes narines, mais que je ne reconnus pas; que mon subconscient, seul, reconnut...

Et moi, je franchis la porte ouverte, avant d'avoir compris,—avant d'avoir compris ce qu'il y avait derrière la porte fermée...


XV

Derrière la porte ouverte, il y avait un corridor. Et, au bout du corridor, une autre porte. Cette porte-ci passée, mon guide éclaira six marches. Je vis qu'elles étaient du même carreau rouge que le dallage de l'antichambre. Le bord seul en était de bois, et très usé.

Au haut de ces marches, mon guide poussa une dernière porte. J'entrai dans une pièce très obscure, et je m'arrêtai presque sur le seuil, craignant de heurter quelque meuble. Mon guide ôtait cependant le verre de sa lanterne, et commençait d'allumer les trois bougies d'un énorme candélabre de fer, dont le pied triangulaire reposait sur le sol même, et figurait un faisceau de lances. La chambre, éclairée, m'apparut ancienne et rustique, meublée seulement de ce candélabre, d'une chaise et d'un lit, les deux derniers objets très simples,—paysans.—Mon guide alors me salua:

—Monsieur,—dit-il,—je vous donne le bonsoir. Dormez sans souci: j'aurai l'honneur de vous réveiller moi-même...

Je dis:

—A l'aube?

Il affirma:

—A l'aube, et même ... peut-être un peu plus tôt...

La phrase était fort naturelle. Je rendis le bonsoir qu'on m'avait donné:

—Bonne nuit, monsieur.


Il s'en alla. J'entendis ses pas sur les marches bordées de bois, puis sur le moellon du corridor. J'entendis la porte de l'antichambre refermée. Et j'entendis,—avec moins de surprise que de trouble,—les grands verrous de fer repoussés dans leurs logements: ils grincèrent avec douceur parmi le silence absolu de la maison.

Alors je m'assis sur la chaise de paille, au pied du lit de sapin.


Je m'étais assis pour songer,—pour mettre un peu d'ordre dans le chaos des pensées qui tournoyaient en moi.—Mais, sitôt assis, une sensation imprévue coupa court à ma songerie.

J'avais promené mon regard sur les quatre murs de la chambre où j'étais,—quatre murs grossièrement tapissés d'un papier criard.—J'avais constaté la pauvreté du mobilier. Le seul candélabre y faisait contraste. La chambre, ainsi garnie, semblait une pièce inhabitée, refuge de quelques objets disparates. Et j'aurais trouvé naturel d'y respirer cette odeur de moisissure séchée qu'on respire toujours aux lieux trop longtemps vides et clos.

Or, ce ne fut pas cette odeur-là qui frappa mes narines. Bien au contraire! ce fut un parfum tiède et vivant, dont toute la chambre était imprégnée; un parfum qui me rappela l'autre, celui qui tantôt s'était glissé sous la porte fermée de l'antichambre. Non que ce fût le même parfum. Mais c'était un parfum de la même sorte, un de ces parfums qui flottent dans tout logis féminin, un de ces mélanges délicats où des essences diverses se combinent à l'arome propre d'une chair voluptueuse. Je humai l'air,—j'analysai:—dans le parfum actuel, je discernai de l'héliotrope et de la rose;—et cela me fit souvenir que le parfum précédent comportait une base de muguet... Alors, une violente secousse de tout mon être me mit debout, effaré, affolé, farouche. Car les deux sons de ce mot, «muguet», avaient fait en moi comme une illumination soudaine. Le parfum précédent, à base de muguet, c'était le parfum,—tellement familier pour moi!—de ma maîtresse,—de Madeleine...


Détail bizarre: dans cette atroce angoisse qui me serrait la gorge, une pensée insignifiante se fit jour, et me rendit d'un coup mon sang-froid: la pensée que j'étais, en vérité, bien aveugle, bien fou, bien niais, de n'avoir pas, depuis longtemps, deviné cette vérité qui venait enfin de m'apparaître!—depuis longtemps; depuis des heures: dès la première des paroles ambiguës que j'avais entendues dans la bouche de mes hôtes inquiétants.—Et ce parfum, ce muguet, qui pourtant tenait à toutes mes fibres par tant de souvenirs ardents, par tant de frissons éprouvés, comment, comment ne l'avais-je point reconnu dès le premier effluve? avant que ces trois verrous, tirés derrière moi, ne m'eussent enfermé dans cette chambre, dans cette gêole, prisonnier, impuissant!...


Impuissant? peut-être...

D'un geste presque calme je portai la main à mon pistolet.—Sept balles à tirer.—Impuissant? non!—sept balles... J'avais saisi l'arme. Lentement, les yeux vers la porte, j'ouvris la crosse, je sortis le chargeur.—Oui, les sept balles y étaient bien.—Je remis le chargeur en place, et, des deux mains, sans bruit, j'armai. Le levier de feu était au cran de sûreté. Je le fis jouer du pouce, vérifiant qu'il fût bien facile à déplacer. Alors, le pistolet en poche et la main droite bien prête, je me rassis.—A l'aube, n'est-ce pas? on viendrait m'éveiller. Il serait temps, alors.—Je regardai ma montre. Elle marquait deux heures. L'aube serait longue à venir.—Je me relevai, je vins au lit. Les draps en étaient singulièrement fins, les couvertures épaisses et soyeuses. Et ce parfum féminin qui flottait... J'enfonçai mon poing fermé dans ma joue.—Ce lit qu'on m'avait offert, ce lit, d'avance préparé ... et non pour moi, à coup sûr!... qui donc, habituellement, s'y couchait?... Par la pensée, je vis, à travers cloisons et murailles, une autre chambre, un autre lit ... et, dans cet autre lit, une femme endormie; Madeleine.—Madeleine!—Une jalousie sauvage me traversa, douloureuse comme une épée chaude:—Madeleine, dans ce lit inconnu!... Puis un étonnement, un étonnement intense passa sur ma jalousie, l'écrasa:—Madeleine, en ce lieu, à cette heure?... Pourquoi, comment? par quelle sorcellerie obscure? Pour quelle fin mystérieuse, incompréhensible, inconnaissable?—Jaloux,—jaloux de ces vieillards blancs comme neige,—non! Je ne l'étais pas, je ne pouvais pas l'être. Il ne s'agissait pas d'amour dans cette maison.—Mais de quoi?

Aux pointes des trois lances en faisceau, les trois flammes des bougies dansaient. Cette porte-ci, encore, joignait mal. La fenêtre de même, sans doute...

Au fait, il y avait une fenêtre, à cette chambre-prison... Je m'en approchai, je collai mon front à la vitre, je plongeai mon regard dans l'obscurité extérieure... Rien. Du noir. Du noir opaque, proche de mes yeux... Un lierre épais formait écran, un lierre touffu, reliant entre eux, d'un tissu véritable, des barreaux de fer entre-croisés. Prison, oui.


Derrière l'une des cloisons, des pas troublèrent un instant le silence. Et le silence, de nouveau, fut absolu.

Maintenant, j'étais couché sur Je lit, et j'attendais, prêt à tout: habillé, botté, la main au pistolet. J'attendais, et je retenais mon souffle, guettant chaque murmure qui naîtrait...


XVI

Peu à peu, le calme était rentré dans ma tête et dans ma poitrine. Maintenant, toujours couché sur le lit, je continuais d'attendre, habillé, botté, la main au pistolet. Et cette main, résolument prête à tuer, ne tremblait plus. La certitude d'une issue prochaine à l'Aventure, la probabilité d'une bataille à livrer, la nécessité d'être vainqueur,—autant de cordiaux puissants qui agissaient avec énergie sur mes muscles et sur mes nerfs. J'en étais à ne plus m'étonner; je veux dire, à réprimer mon étonnement, à l'ajourner.—Madeleine en ce lieu, à cette heure, non, cela ne s'expliquait point, d'aucune explication vraisemblable. Mais, pour le moment, cela n'avait pas besoin d'être expliqué. Et je remettais à plus tard,—à l'instant qui suivrait le combat et la victoire,—toutes conjectures superflues.


Les trois bougies du candélabre brûlaient toujours. Déjà je les voyais moins longues. Une fois de plus, je consultai ma montre. Il était deux heures et demie. Les bougies risquaient fort de durer moins longtemps que la nuit. Je songeai qu'il faut voir clair pour user profitablement d'un pistolet. Je me levai, je fus au candélabre et je soufflai deux lumières sur trois. Après quoi je me recouchai. Sur les carreaux du dallage mes éperons avaient grincé, et faute d'un tapis, le talon de mes bottes sonna assez bruyamment sur le sol. Enfin, comme j'appuyais le genou sur le bord du lit, le sommier cria: un cri mince et long, métallique, et qui avait force chances, pour peu qu'on me surveillât, d'être entendu à travers deux ou trois cloisons, dans le silence absolu du lieu. Or, j'eus tout juste le temps de former cette pensée dans ma cervelle: comme en écho au cri du sommier, la serrure cria à son tour.

D'un sursaut violent, je fus à bas du lit. Je dus faire un effort pour ne pas empoigner tout de suite mon arme et pour ne pas la braquer au hasard sur cette porte qui allait s'ouvrir.

Je me contins. On frappa d'ailleurs, correctement. Puis le vantail tourna, et, dans le chambranle, je vis l'un de mes hôtes,—je ne discernai pas lequel,—l'un des deux vieillards identiques, à longue et large barbe neigeuse, épanouie.—Il se tenait debout, immobile. Il n'avança pas. Ses yeux, du premier regard, m'avaient parcouru de la tête aux pieds, tel que j'étais: debout, habillé, botté, et dans l'évidente posture d'un homme qui ne s'est point couché, qui n'a pas voulu s'assoupir, qui a veillé, inquiet, défiant, prêt à toute occurrence. Et je vis, dans ces yeux qui me scrutaient, un éclat rapide, éteint dans le même instant. Une dernière fois, l'idée qui déjà m'était venue me traversa encore: ces yeux si perçants qui me regardaient ne pouvaient-ils pas voir plus profond que mon visage, voir dans mon cerveau même, et y surprendre ma pensée secrète, nue?...

Et, alors, le vieil homme parla:

—Monsieur,—dit-il,—vous ne dormez point. Nous nous en doutions en vérité. Puisqu'il en est ainsi, voulez-vous cesser de vous morfondre dans la solitude de cette chambre, et venir nous joindre dans la salle basse? Assurez-vous que ce parti est le meilleur, pour vous comme pour nous.

Je m'étais ressaisi. Je répondis, sans hésiter:

—Oui, monsieur.

Et je marchai vers lui.

Il s'effaçait, comme pour me céder le pas. Je refusai. Il pénétra peut-être mon intention prudente, car il n'insista pas, et, me précédant, murmura:

—Soit!... pour vous montrer le chemin...

A l'antichambre, je fis halte devant la porte où j'avais tout à l'heure flairé le parfum de ma maîtresse. Mais ce n'était pas là,—pas encore là,—qu'on me conduisait.

Le vieil homme traversa en effet l'antichambre, et, me voyant arrêté, m'appela:

—Ici, monsieur, si vous voulez bien...


Ici, il n'y avait point de couloir. La porte,—toujours pareille, et toujours dissimulée dans la boiserie,—donnait directement dans une vaste pièce, plus vaste que l'antichambre, et seulement séparée de l'antichambre par l'épaisseur de la cloison.

Une vive clarté emplit mes yeux. Cinquante ou soixante bougies brûlaient aux murs, avec deux grosses lampes à colonne, plantées de part et d'autre de la cheminée,—une cheminée à l'ancienne mode, dont l'énorme manteau sculpté et armorié aurait pu servir de rôtissoire à plusieurs bœufs.—Je vis, assis dans un fauteuil, en face de moi, l'autre vieillard; et assis à côté de lui, un personnage inconnu, qui me sembla moins âgé sans être jeune. Tous deux s'inclinèrent quand j'entrai.

Je demeurai sur le seuil, soucieux que la porte ne fût pas refermée. L'homme inconnu, d'un geste courtois, me montra un siège. Je refusai de la tête. Lui-même, alors se leva:

—Comme il vous plaira,—dit-il;—je vous comprends.

Sa voix était une voix de fausset, très bizarre.

Je le vis repousser son fauteuil et faire un pas vers moi. Les deux vieillards s'étaient rangés derrière lui à droite et à gauche, comme s'il eût été leur chef. Il l'était en effet...

—Monsieur l'officier,—reprit-il après un silence,—souffrez d'abord que je m'excuse auprès de vous. Je vous ai fait une incivilité, en vous dérangeant, ainsi, dans votre sommeil. Mais peut-être dormiez-vous très mal? Auquel cas je compte sur votre pardon...

Il s'interrompit, et, de la main, me désigna ses deux compagnons l'un après l'autre.

—Excusez-les comme moi,—continua-t-il.—Ils sont de fort honnêtes gens, mais un peu sauvages, et, certes, pardonnables de l'être, vus le lieu, l'époque, et notre solitude. Leurs façons se ressentent de tout cela. Et j'aurais fort à faire, s'il me fallait rendre raison de toutes leurs bévues à quelqu'un de pointilleux ou de susceptible. Vous n'êtes rien de pareil, et je m'en félicite. Souffrez toutefois que je répare au moins, monsieur, la première et plus grosse impertinence dont vous fûtes victime. Monsieur que voici, quand vous avez eu la bonté de vous nommer à lui, à négligé de se nommer à vous. Je l'en ai tancé. Et j'implore pour le surplus votre indulgence. Il s'appelle le vicomte Antoine, et il est bien votre serviteur. Monsieur que voilà est son père, et il s'appelle le comte François. Je suis, moi, le marquis Gaspard, leur père et grand-père. Voilà qui est dit, et j'espère qu'à présent vous ne me tiendrez pas davantage rigueur, et vous asseoirez.

La porte, derrière moi, demeurait grande ouverte. Je jetai vers elle un coup d'œil, et, subjugué par l'étrange discours qui venait de m être débité, je m'assis comme on m'en priait. Tous m'imitèrent.

—Oh! Oh!—fit alors le marquis Gaspard,—il vient par là un vent bien froid!

Le vicomte Antoine se releva, empressé. Mais je le devançai. Et je m'assurai, en fermant moi-même, qu'un simple loquet servait de fermeture.

—Mille grâces!—s'écria le marquis Gaspard.—Mais, monsieur l'officier, c'est trop de courtoisie: pourquoi n'avoir pas laissé faire mon petit-fils?

Déjà je m'étais rassis, et le vicomte Antoine comme moi. Dans le silence qui régna de nouveau, je regardai toute la salle,—la cheminée ancienne, où rougeoyait un feu de bûches,—les bougies du mur,—le plafond à solives, noirci,—la vieille soie brochée des fauteuils, très beaux... Un étonnement me possédait, un étonnement auprès duquel tous mes étonnements antérieurs ne comptaient plus, n'étaient rien... Je regardai mes trois hôtes, les deux centenaires aux grandes barbes de neige, et cet homme qui s'affirmait leur père et leur grand-père. Certes, il semblait le moins vieux des trois. Sa face rasée n'avait presque pas de rides. Ses yeux vifs n'étaient guère creux. Sa voix, cette voix fluette, sortie tout du haut de la tête, ne tremblotait ni n'hésitait... Et, pourtant, c'était lui, l'ancêtre, le patriarche,—patriarche à rendre peut-être des points aux plus vénérables des aïeux d'Abraham... Que savais-je?

Le silence dura. Maintenant, nous étions assis, eux et moi, face à face. Et ils figuraient assez exactement un tribunal, dont le marquis Gaspard eût été le président, et ses fils et petit-fils les assesseurs. Qu'étais-je, moi?... prévenu?... accusé?... condamné?...

Le silence dura longtemps. Gêné peu à peu par le triple regard appesanti sur moi, je détournai la tête, et parcourus des yeux toute la salle, une fois de plus. C'était bien une salle,—une salle basse,—et non un salon, ni un fumoir. Les chaises étaient de bois doré et de brocart. Mais les murs étaient peints à fresque, sans tapisserie d'aucune sorte, ni tableaux, ni glaces. Le mobilier comprenait seulement, outre les fauteuils où nous étions, deux canapés du même style,—un Louis XV très pur,—et deux sièges bizarres, sortes de dormeuses compliquées d'accoudoirs et d'appui-tête, et si profonds qu'on devait s'y encastrer plutôt que s'y asseoir. Je remarquai encore un cartel et un bahut qui se faisaient vis-à-vis, ainsi qu'une sorte de chevalet, analogue à ceux dont se servent les peintres pour supporter une toile dont ils veulent varier l'inclinaison selon l'éclairage...

A l'instant même que je m'avisai de ce chevalet, le marquis Gaspard toussa, puis éternua bruyamment. Je vis qu'il tenait une tabatière où il avait prisé, et qu'il replaça dans la poche de son habit. Après quoi:

—Monsieur l'officier,—commença-t-il en manière de préambule,—je désire, avant toute chose, vous bien persuader de notre bonne volonté à votre endroit, laquelle bonne volonté est extrême, et s'efforcera d'être efficace. La rigueur des temps nous a nui, à la vérité; et nous voilà, tous trois, plus proches, par l'apparence, de brigands calabrais que de chrétiens d'ici. Nous valons néanmoins mieux que notre mine, et nous vous le prouverons.

Il se tut, prisa derechef, et sembla réfléchir encore un peu.

—Monsieur,—reprit-il enfin,—il me déplairait de jouer au plus fin avec vous. Je compte bonnement sur votre loyauté de soldat. Dites-moi donc, tout net: est-ce le hasard seul qui vous a conduit, ce tantôt, si près de notre maison?

Je n'eus pas le temps de répondre. Prompt, il m'arrêta de la main:

—Je m'entends: vous n'êtes certes pas venu dans pareille thébaïde à seule fin de nous y rendre visite! Non, non, monsieur, ce n'est point un aveu si fort extravagant que je souhaite obtenir de vous. J'imagine même volontiers qu'avant cette nuit-ci notre triple existence ne tenait guère de place en vos préoccupations et soucis... N'est-il pas vrai? Fort bien, nous voilà d'accord. Tout de même il n'est pas impossible que votre présente invasion dedans nos frontières soit autre chose, en vérité, qu'un simple accident fortuit... Dois-je dire tout? Monsieur, le vicomte mon petit-fils vous a découvert, ce tantôt, en un lieu bien extraordinaire... Vous alliez de la Mort de Gauthier au Grand Cap?... Soit! le ciel me garde de mettre en doute votre parole! Mais le fait est qu'il vous a fallu, pour aboutir où vous avez abouti, tourner constamment le dos à votre but. La brousse, ce nonobstant, ne laisse pas d'être assez drue. S'y promener en rêveur n'est point bagatelle. J'ai donc raison de m'étonner grandement qu'un gentilhomme, sain d'esprit, comme je vois bien que vous êtes, et quelque peu géographe, comme sont les gens de votre noble profession, ait pu se fourvoyer si loin et si péniblement... D'honneur! monsieur, c'est à croire que les feux follets courent la lande, à dessein de mener les pauvres voyageurs à leur perte!... Et, j'y songe ... pourquoi non? Monsieur l'officier, serait-ce là votre cas, et quelque flamme errante, des plus pernicieuses, vous aurait-elle entraîné jusqu'à notre seuil?

Il se tut et me considéra.

Dès le premier mot de son discours, j'en avais prévu la conclusion. Elle ne me surprit donc aucunement. La harangue, par surcroît, avait été longue, et le temps ne m'avait pas manqué pour une suprême délibération. Quand les feux follets intervinrent, mon parti était pris.

Doucement, ma main droite s'en fut, dans ma poche à revolver, toucher la crosse quadrillée. Sous mon fauteuil je ramenai ma jambe gauche, et d'avance, j'en raidis le jarret. Prêt de la sorte à bondir et à combattre, je relevai la tête, et sans hésiter:

—Monsieur,—dis-je,—c'est comme il vous plaira. Accident fortuit, flamme errante, feu follet, choisissez vous-même. Je n'ai rien à vous répondre. Et, tout au contraire, j'ai à vous interroger.

Il ne sourcilla, ni ses deux acolytes. Il souriait et le sourire ne s'effaça pas de sa bouche mince. Je pris la crosse du pistolet à pleine main:

—Moi non plus, je ne vais pas jouer au plus fin avec vous, et je compte sur votre immédiate franchise, car vous avez, monsieur, je vous le jure! le plus grand intérêt à ne pas mentir d'un mot. Sur ce, procédons par ordre, et sans préambule: monsieur, connaîtriez-vous par hasard une jeune femme qui se nomme madame Madeleine de...?

J'articulai le nom clairement. Et le marquis Gaspard, plus souriant que jamais, inclina la tête et la main en signe d'assentiment.

—Bon!—dis-je.—Je continue: monsieur, est-il exact, oui ou non, que cette dame soit, en cet instant même, prisonnière dans cette maison?

La tête inclinée se releva lentement. La main large ouverte esquissa un geste dubitatif. Le sourire se compliqua d'une moue d'incertitude:

—Prisonnière? En vérité, non... Il est exact que la dame dont vous parlez nous honore, «en ce moment même», pour dire comme vous dites, de sa galante compagnie. Mais, si, comme je n'en puis guère douter à présent, vous l'avez ce tantôt, rencontrée sur notre chemin, vous avez pu, monsieur, vous assurer vous-même qu'elle y marchait seule et librement, sans que rien ni personne la contraignît de venir vers ce toit sous lequel vous l'imaginez, bien à tort, prisonnière. Monsieur, elle ne l'est point, je m'en porte garant.

Il se renversa dans son fauteuil, et sa face glabre, ironique et joyeuse se détacha plus nette sur le dossier de brocart.

Trois secondes je me tus, déconcerté. Puis, reprenant pied:

—Soit!—dis-je.—Je me trompais, et je le confesse. Madame de... est libre ici. En ce cas, rien ne s'oppose, évidemment, à ce que je sois admis à l'honneur de lui offrir mes respectueux hommages. Puis-je la voir? je suis de ses amis, et même des plus intimes.

Sur la bouche rasée de près, le sourire fit place à trois petits éclats d'une gaîté en fausset:

—Oh! monsieur l'officier! nous n'en ignorons rien, croyez-le! et veuillez m'excuser si je prends la liberté grande de rire d'une affaire de cœur qui est la vôtre: je suis très vieux, et, de mon temps, le secret n'était pas de rigueur en semblable bagatelle... Passons, passons ... je vois bien que je vous ai blessé, mais c'est en toute innocence ... oublions cela... Voir madame de..., demandez-vous? Ce serait en effet la chose la plus aisée, si madame de..., très lasse, n'avait dû se coucher tout a l'heure. Elle est dans son premier sommeil, et je vous sais trop galant homme pour ajouter aucune autre raison à celle-là.

Il raillait. Je sentis une chaleur à mes tempes.

—J'insiste,—dis-je, en tâchant de rester calme encore.—Je m'engage à ne pas réveiller madame de..., si son sommeil est vraiment profond à ce point. Mais je désire tout de même la voir. J'en ai, ce me semble, le droit, et j'espère que ce droit ne me sera pas contesté.

Cette fois, le marquis Gaspard cessa de sourire, et me regarda très fixement. Puis d'un ton sérieux:

—Monsieur l'officier,—dit-il,—vous êtes, sachez-le, en situation de tout exiger ici, sans qu'on vous y refuse rien. Donc, venez!

Il se leva, s'en fut à la porte, l'ouvrit, traversa l'antichambre...

Je le suivais, étonné, inquiet. Les deux vieillards s'étaient levés aussi, et marchaient derrière moi........


—Monsieur,—dit le marquis Gaspard, à mi-voix,—il vous est maintenant loisible de comprendre la raison pour laquelle on vous a maintes fois prié de ne pas faire de bruit dans votre appartement, voisin de celui-ci...

Ç'avait bien été l'huis aux trois verrous de fer sous le vantail duquel j'avais, l'heure d'avant, respiré le parfum de muguet si familier à mes narines. Et c'était bien la chambre que j'avais devinée, toute nue, pareille à ma propre chambre; et c'était bien le même lit, aux draps fins, aux couvertures soyeuses.

Sur ce lit, Madeleine gisait, les yeux clos, la bouche blanche, les joues grises... On ne m'avait point menti. Elle dormait. Elle dormait très profondément,—trop profondément,—d'un étrange sommeil, blême, glacé, et plus proche, peut-être, de la mort que de la vie...

—Ayez soin de tenir votre promesse, monsieur,—dit encore le marquis Gaspard;—vous voyez que madame de... dort tout de bon. Et j'ajoute qu'elle est assez lasse pour ne pouvoir guère supporter la secousse d'un réveil trop brutal...

Il parlait toujours bas, et d'une voix grave qui contrastait avec le ton badin qu'il avait d'abord choisi.

Alors, du plus profond de mon être, une colère froide et terrible se leva, comme se lève sur une plaine dévastée la plus farouche des rafales d'hiver.

Pistolet au poing, je marchai droit à cet homme,—mon ennemi,—et j'appuyai au creux de sa poitrine le canon prêt à faire feu. Puis je commandai:

—Silence! Silence tous trois, et pas un geste, ou je vous tue! A présent, répondez-moi, vous, vous seul! Et, je vous le répète, pas de mensonge, sous peine de mort! Cette femme, d'abord, qu'en faites-vous ici?

Je tenais sous mon regard l'homme que je menaçai. Mais son regard, à lui, tout d'un coup, fut plus fort. J'en fus comme ébloui,—percé,—vaincu. Une épouvante subite remplaça ma colère. Je sentis ma proie m'échapper. Un dernier sursaut de volonté me fit presser sur la détente du pistolet. Mais le coup n'eut pas le temps de partir. Les yeux de mon prisonnier s'étaient abaissés, lentement, paisiblement, irrésistiblement, de mes yeux sur ma main. Et ce fut comme une toute-puissante étreinte qui paralysa mes doigts, qui les meurtrit, qui les brisa.—Le pistolet coula de mon poing,—tomba par terre...

Alors, de sa même voix basse et grave, exactement de sa même voix, et comme si rien ne s'était passé,—rien du tout,—le marquis Gaspard me répondit:

—Ce que je fais, ici, de cette femme? Monsieur, rien n'est plus légitime que votre curiosité, et je vais avoir l'honneur de la satisfaire. Vous plaît-il toutefois de retourner d'où nous venons, afin de laisser madame de... à son sommeil?

Mes deux bras étaient libres le long de mon corps, et libres mes deux jambes. Il me sembla pourtant que j'étais lié, garrotté. Pas un mouvement ne m'était plus possible, hormis ceux que m'ordonnait le marquis Gaspard, mon maître.

Prisonnier d'âme et de corps, j'obéis en silence. Et je retournai d'où nous étions venus.

Sur le point de quitter la chambre où dormait ma maîtresse aimée, j'eus une âpre envie de jeter un regard en arrière, un regard vers elle, un seul regard.

Mais ce regard ne me fut pas permis.


XVII

—Monsieur l'officier,—prononça le marquis Gaspard,—vous êtes en situation de tout exiger ici, sans qu'on vous y refuse rien. Rien! sauf une chose unique, dont nous parlerons tout à l'heure. Pour l'instant, vous avez bien voulu m'interroger au sujet de madame de..., et je m'en voudrais en vérité de ne vous pas répondre. Peut-être cette réponse sera-t-elle toutefois plus longue que vous ne l'imaginez. N'importe! je vous le répète, il n'est rien que je ne sois prêt à accomplir pour vous plaire. Sur ce, pardon d'un tel préambule, et, d'avance, excusez-moi si je vous fatigue les oreilles d'une explication ennuyeuse certes, mais nécessaire. Il prit un temps, ouvrit sa tabatière, l'offrit aux doigts de ses fils et petit-fils, y puisa lui-même. Puis:

—Monsieur,—commença-t-il,—je suis né fort loin d'ici, dans une petite ville d'Allemagne, en l'an de grâce...

Il s'interrompit encore: le comte François, brusquement soulevé de son fauteuil, avait étendu vers son père une main large ouverte, comme pour le supplier de n'en pas dire davantage. Et le marquis Gaspard se tut en effet, trois secondes durant. Il regardait son fils, et il allongeait les lèvres pour une moue d'indulgente ironie:

—Ça!—fit-il enfin, du plus haut de son fausset.—Çà! François! à votre âge? quelle enfance!... Imaginez-vous donc que monsieur l'officier n'en sache pas déjà très long sur le Secret? trop long?... Il n'importe maintenant peu ni prou qu'il apprenne ou continue d'ignorer le surplus.

Il se retourna vers moi, et recommença:

—Monsieur, je suis né, comme je viens d'avoir eu l'honneur de vous le dire, dans une petite ville d'Allemagne, à Eckernfœrde, non loin de Schleswig, en l'an de grâce 1733,—oui, monsieur: mil-sept-cent-trente-trois. Il s'en suit par conséquent que je compte, aujourd'hui, 22 décembre 1908, cent soixante-quinze ans d'âge. Ne vous en étonnez pas trop; rien n'est plus authentique, et rien ne vous sera plus facilement expliqué. Si même nous étions, monsieur, de loisir, je comblerais votre curiosité en vous contant par le menu, non pas ma vie entière, laquelle vous serait indigeste et fastidieuse, mais, au moins, quelques-unes de mes cinquante premières années. Il n'en faudrait pas plus. Cela toutefois nous entraînerait bien loin, et la nuit, quoique hivernale, serait trop courte pour un tel récit. Permettez donc, monsieur, que je le réduise à ce qu'il contiendrait d'essentiel. Mon père, bon gentilhomme au service de Sa Majesté le roi Christian VI de Danemark, était un soldat courageux, qui n'avait pas manqué de s'illustrer dans les guerres du précédent règne, mais qui faisait petite figure à la cour d'un prince tout pacifique, et dont les arts, les lettres et les sciences faisaient l'unique souci. L'Europe, à vrai dire, jouissait alors d'une paix générale, et mon père s'en devait bien accommoder, bon gré, mal gré. Mais cette paix fut courte, et je n'avais pas encore sept ans qu'une guerre nouvelle éclata, dont se mêlèrent l'Autriche, la Prusse, la France et force petits états, pêcheurs en eau trouble. Le Danemark fut quasi seul à garder l'épée au fourreau. Mon père ne le souffrit pas, et préféra l'émigration. Nous vînmes à Paris, puis à Versailles, et le roi Louis XV nous accueillit bien. Il y avait place dans l'armée française pour tous les gens de cœur. Mon père s'y fit remarquer, et sa carrière promettait d'être brillante, quand un boulet anglais la vint trancher, le 10 mai 1745, à l'instant même que se décidait la victoire fameuse de Fontenoy. Mon père y avait grandement contribué, sous les yeux mêmes du roi, qui sut ne pas oublier les services d'un mort, et m'appela, en récompense, à prendre rang parmi ses pages. Ainsi commença, monsieur, ma vie d'homme. Elle fut longtemps insouciante et joyeuse. Et je me souviens encore avec douceur des charmantes années que vécut toute la France après la paix de 1747. La cour, en particulier, n'était que fêtes, amours et folies. Je pris ma part de tout cela. Et, sans mentir, si vous me voyez aujourd'hui tel que me voici,—solitaire, voire ermite,—la faute en est principalement à cette grande et délicate félicité au sein de laquelle s'écoula mon jeune âge, et dont la perfection sans égale me dégoûta pour tout jamais des piètres bonheurs que vous autres, gens du xixe et gens du xxe siècle, pourriez m'offrir, si je m'en souciais. Mais à quoi bon vous donner d'inutiles regrets? je passe donc, en m'excusant d'avoir déjà trop insisté. Et je viens, un peu tard, à mon fait.

«Je vous ai dit, monsieur, que je fus page du roi Louis XV, à partir de cet an 1745, date du trépas paternel. Je l'étais encore cinq années plus tard. Et ce fut en cette qualité que j'eus alors l'honneur de précéder un jour chez Sa Majesté monsieur le maréchal de Belle-Isle, lequel, ce jour-là, menait par la main un seigneur de bonne mine, qui m'était inconnu.

—«Sire, dit le maréchal (et il me semble encore voir dans sa révérence, l'éclat poudré de sa perruque et le retroussis de son habit amarante que relevait l'épée en verrouil)—Sire, j'ai l'honneur de présenter à Votre Majesté, comme Elle a daigné m'en donner l'ordre, monsieur le comte de Saint-Germain, qui ne manque pas d'être sans conteste le plus vieux gentilhomme du royaume.»

«Je regardai le susdit comte. Il me parut, au rebours de cette parole, un gentilhomme dans toute la force de l'âge. Ce qu'il avait en plus de trente ans ne s'apercevait d'aucune façon.

«Monsieur l'officier, je ne vais pas vous traiter de pédagogue à écolier. Vous n'ignorez assurément rien de ce que savent tous nos historiographes sur le compte de cet homme extraordinaire, voire surhumain, qui eut noms, en des temps successifs, comte de Saint-Germain, marquis de Montferrat, comte de Bellamye, signor Rotondo, comte Tzarogy, révérend père Aymar... C'est par simple piété,—piété, j'ose dire, filiale,—que je me suis oublié jusqu'à vous conter en détail comment j'eus le bonheur de rencontrer celui qui devait plus tard me servir de père, de mère, de maître et d'ami tout ensemble. Cela certes ne se fit pas d'un coup. Mais, de 1750 à 1760, le comte de Saint-Germain fut un des plus familiers parmi les hôtes de Versailles. Et je continuais moi-même d'appartenir au roi. Par la suite, des intrigues jouèrent, et le comte dut s'éloigner. Je ne pus alors me résoudre à demeurer dans un lieu où il n'était plus, et je le voulus rejoindre. Ce fut d'abord en vain. La Franc-Maçonnerie, dont il était secrètement le général et le grand-maître, s'était donné à tâche de le bien cacher, cependant qu'il fomentait en Moscovie une manière de révolution. Après mainte recherche infructueuse, je me résignai, en désespoir de cause, à cesser ma poursuite. Mais la pensée d'un retour en France m'était devenue insupportable, et je résolus de regagner ma lointaine patrie, pour y vivre dans la retraite, et me souvenir de l'homme prodigieux que je croyais avoir perdu. Je revins donc d'où j'étais parti, et je retrouvai, à Eckernfœrde, ma maison, déserte depuis vingt-quatre années. C'était en 1764. Le Danemark jouissait toujours de la paix, ou peu s'en fallait: une seule armée guerroyait en Mecklembourg, sous le commandement d'un jeune homme de vingt ans, qui promettait de devenir un grand capitaine,—je veux dire le landgrave Charles de Hesse-Cassel, que le roi Frédéric V allait sous peu nommer son lieutenant-général. Un hasard m'obligea d'aller faire ma cour à Son Altesse, durant un séjour qu'elle fit, entre deux campagnes, à Eckernfœrde, où était son palais. Et jugez, monsieur, de ma joie, quand j'aperçus, assis à la droite du prince, et dans son intimité, l'homme dont j'avais partout cherché les traces, et que je désespérais de revoir jamais. Le prince pleura d'attendrissement en voyant mes transports. Saint-Germain s'appelait alors Tzarogy. Il partageait sa vie entre le landgrave, dont il était le conseiller privé, et diverses autres seigneuries, auxquelles il prêtait aussi le secours de ses mystérieux secrets: le prince Orlof était de celles-là, et aussi le margrave Charles-Alexandre d'Anspach. Mes peines n'étaient point finies, et trop souvent je fus encore privé de l'être qui d'heure en heure me devenait plus précieux et plus cher. A la fin cependant mon maître cessa de vagabonder. Charles de Hesse avait reçu le bâton des mains du nouveau roi, Christian VII. Et, quoique la guerre eût recommencé entre la Norvège, notre vassale, et la Suède, les loisirs du landgrave-maréchal ne manquaient pas d'être fréquents. Il les employait à des besognes hermétiques, où mon maître et moi l'assistions souvent. Quinze années coulèrent ainsi de la sorte, aussi gravement heureuses pour moi qu'avaient été follement gaies et plaisantes mes quinze années de France. Une catastrophe horrible devait pourtant terminer ce long et parfait bonheur. Je vous ai tout à l'heure dit un mot de l'extrême jeunesse que mon maître avait su garder sur chacun de ses traits, nonobstant son âge incommensurable. Cette jeunesse, tout d'un coup, s'altéra. Je m'en affligeai fort, sans d'abord oser rien en dire. Mais bientôt les choses vinrent à un point que je ne pus souffrir, et je pris le dernier parti de me jeter aux pieds du comte en le conjurant de veiller mieux à sa santé, et d'y employer sa science. Il ne s'offensa pas de ma liberté, et me releva doucement.—«Gaspard,» me dit-il alors d'une voix solennelle qui glaça mon sang, «Gaspard, sache qu'il est des maux contre lesquels cette science même que tu invoques est impuissante. Elle ne peut rien contre la blessure secrète dont mon cœur est ensanglanté, et rien contre ma volonté de n'y pas survivre.» Ce disant, il ouvrit sous mes yeux un médaillon de pierreries qu'il portait au cou, et je vis, nouée dans ce médaillon, une boucle de cheveux blonds.—«Gaspard», me dit-il encore, «je meurs d'avoir voulu éterniser, non pas mon âge mûr, mais ma jeunesse. Plus sage, j'eusse mis à l'abri de l'amour, par quelques rides et quelques cheveux blancs, cette enveloppe mortelle que j'aurais ainsi faite, tout de bon, immortelle. Quand mon Secret sera devenu le tien, profite de cette leçon, et sois mon héritier, digne de l'être.» Sept jours plus tard, il s'éteignait, léguant au landgrave tous ses grimoires, manuscrits, talismans, auxquels le bonhomme n'entendit goutte, et, à moi, ce qu'il avait nommé son Secret.

«Monsieur l'officier, c'est à ce Secret, mon héritage légitime, que je voulais arriver. M'y voilà. Une dernière fois, pardon d'un pareil verbiage. Je ne pouvais m'en abstenir sans risquer de n'être qu'imparfaitement compris. Mais, à présent, rien plus ne s'oppose à ce que je contente tout de suite votre désir, et vous apprenne, sans obscurité ni mensonge, ce que mes fils, petit-fils et moi-même faisons ici de madame de..., votre amie.


XVIII

Une fois de plus, le marquis Gaspard avait ouvert sa tabatière. Mais il ne la referma plus, et la garda béante dans le creux de sa main, sans y puiser.


—Monsieur,—reprit-il,—je n'ai garde d'être savant, non plus que vous, j'espère. Ce néanmoins nous en savons assurément, vous et moi, autant qu'homme de France sur la propre nature de cette indéfinissable chose que l'on nomme la vie. Je dis autant, et ce n'est guère, car, en vérité, personne ne sait, n'a su, ni ne saura jamais rien de la vie. Tout au plus nous est-il loisible de soupçonner quelques-uns des phénomènes dont s'accompagne l'existence des êtres vivants, et qui disparaissent quand apparaît la mort. Mon maître, le comte de Saint-Germain, n'a jamais ignoré cette vérité. Assuré du seul chemin dans lequel nous pouvons marcher utilement, il ne s'en est pas écarté d'une semelle, tout en y marchant par enjambées de sept lieues. Dans son cas, il n'y a point eu, comme l'imaginait sottement le vulgaire, magie ou sorcellerie, mais expérience bien acquise, philosophie, raison et génie. Rien davantage. Le Secret qu'il avait découvert, et qu'il me légua, n'en voulant plus user lui-même,—le Secret de Longue-Vie,—n'a rien en soi que d'exactement naturel et de scientifique. Et vous-même allez en juger...

«Non que je prétende, monsieur, vous exposer et vous démontrer ce Secret avec la rigueur dont usent les mathématiciens pour exposer et démontrer leurs théorèmes! Mon maître l'eût peut-être su faire. Mais je suis, quant à moi, trop ignorant pour m'y risquer. Au demeurant, que vous importe? Ce que vous souhaitez apprendre, n'est-ce pas? c'est le rôle que joue, en tout ceci, votre amie, madame de...?

«J'y viens donc! Monsieur, nous sommes, en tant que créatures vivantes, formés d'éléments, atomes ou cellules, qui naissent en nous, y vivent, y meurent, et y sont remplacés par d'autres éléments semblables, engendrés par les précédents. Si bien que d'ingénieux esprits ont pu professer que notre corps d'aujourd'hui ne contient plus aucune parcelle de la substance qui composait notre corps d'il y a dix ans. Cette incessante transformation, ce renouvellement de nous-mêmes, constitue l'un de ces phénomènes, caractéristiques de la vie, dont je vous entretenais tantôt.

«Toutefois, ce dit renouvellement ne s'accomplit pas à toute époque et en toute créature d'identique façon. Chez un enfant qui croît, chaque atome vieilli cède sa place à deux atomes neufs. Chez un vieillard, au contraire, beaucoup d'éléments disparaissent, et peu leur succèdent. Enfin, chez un mourant, tout proche de la tombe, les cellules mortes cessent d'être remplacées.

«Monsieur, c'est en méditant sur cette vérité singulière que mon maître découvrit le Secret grâce auquel, j'ai, ce matin, l'honneur de vous entretenir, au lieu de dormir, comme je le devrais, dans quelque cercueil déjà fort vermoulu.

«Et ce Secret, le voici enfin!—Je n'hésite point à vous le révéler, encore qu'il soit redoutable: vous êtes, faut-il vous le redire? vous êtes, monsieur, en situation de tout obtenir ici, sauf une chose unique, qui n'est point celle-là.—Voici donc:—Si nous vieillissons, si nous mourons, c'est que nos atomes ou cellules ont perdu le pouvoir d'engendrer d'autres cellules ou atomes qui prolongeraient notre vie;—c'est que notre corps est devenu inapte à cette besogne de reconstitution qu'un jeune corps accomplit en se jouant, et sans nul effort. Eh bien! monsieur, ce qui est devenu trop malaisé pour notre vieille chair, que n'en chargeons-nous une autre chair, neuve et vigoureuse, qui volontiers travaillera pour deux, et ne s'apercevra même pas de ce surcroît de labeur?

«Je ne sache pas qu'il se puisse rien objecter, raisonnablement, à cela. Mon maître pensait ainsi. Je pense comme lui. Mes fils et petit-fils de même. Or, m'est avis, sans nul orgueil malséant, qu'on doit faire cas d'un jugement unanime, quand les quatre juges en sont vieux, partant, sages, non pas comme quatre, mais comme quarante. J'imagine, monsieur, que vous en tomberez vous-même d'accord.

«Madame de..., votre amie, est donc ici, de son plein gré, ou peu s'en faut, pour travailler aimablement à notre profit et rajeunir nos vieilles substances qui ne se pourraient plus rajeunir d'elles-mêmes.

Dans la main du marquis Gaspard, la tabatière béante se ferma tout d'un coup avec un léger bruit sec, sans que le marquis Gaspard eût, cette fois, songé à humer une prise.


XIX

J'étais toujours assis en face de mes trois hôtes. Et rien ne semblait changé entre nous. J'étais libre: aucun lien, aucune entrave. En apparence, je pouvais me lever, marcher, frapper,—en apparence!... en réalité, une force irrésistible, un poids écrasant s'était abattu sur chacun de mes membres; et j'étais paralysé, au sens le plus complet, le plus atroce du mot. Pour sauver ma vie,—pour sauver mon âme,—pour sauver la femme que j'aimais!—je n'aurais pas, sur l'ordre même de Dieu, soulevé un seul doigt, cligné une paupière...

Et le marquis Gaspard put achever en paix son épouvantable réponse. J'écoutais en silence. Et sur ma face figée ne se refléta pas l'indicible horreur de toutes mes fibres.

Maintenant, l'homme de proie se taisait. Et, par instants, dans l'air accoisé, j'avais l'illusion obsédante d'entendre passer des ailes,—des ailes de vampires...


Tout à coup le marquis Gaspard parla de nouveau:

—Monsieur l'officier,—dit-il,—j'imagine volontiers qu'à présent votre curiosité est satisfaite. A supposer toutefois qu'il vous reste au fond de l'âme un doute, ou dans l'esprit quelque obscurité, je suis prêt à les dissiper. Il vaut d'ailleurs beaucoup mieux, à mon humble avis, faire pleine lumière sur tout, et ne rien laisser dans l'ombre. Souffrez par conséquent que je complète ma précédente explication par divers éclaircissements de détail, et daignez pardonner une fois encore à mon bavardage. Vous avez au surplus, monsieur, toute licence de vous y soustraire, s'il vous importune: dormez. Rien ne s'oppose à votre sommeil. Au rebours de ce que je vous ai dit tantôt, ce que je vous vais dire n'est pas indispensable à la juste compréhension des faits. Et vous pouvez sans nul inconvénient ne le point écouter.

«Je le dirai pourtant, vaille que vaille. Madame de..., votre amie, est ici, vous le savez maintenant, pour besogner, du meilleur de son cœur et de son corps, à notre profit, et, proprement, pour nous renouveler et nous rajeunir. Peut-être, étant donné l'amour très cher que vous portez à cette dame, souhaitez-vous en apprendre davantage sur ce labeur tant miraculeux qui est le sien, et duquel nous tirons si grand bénéfice? Je m'en voudrais de rien vous taire là-dessus.

«Monsieur l'officier, je n'ai pas la prétention de vous enseigner, en manière de préface, à quel point, de tous temps, s'ingénièrent tous les hommes, et particulièrement les médecins, pour transfuser jeune vie dans vieux corps. Je dis «transfuser», en pensant à cette grossière expérience qu'on réitéra tant de fois sans succès, et qui consiste à injecter le sang d'un homme robuste dans les artères d'un homme affaibli. Bagatelle et barbarie que tout cela. Qu'inventerait d'ailleurs un médecin, sauf une barbarie doublée d'une bagatelle? Ces pauvres gens ne sont qu'ânes bâtés, et je vois avec grand dédain le cas ridicule que votre siècle fait de leur race ignare. Mon siècle à moi était plus sage.

«N'importe. Il va de soi que mon maître, et vous l'avez déjà deviné, n'usa, pour parvenir à ses fins, d'aucun procédé ni d'aucun artifice médical. Il se piquait d'être chimiste, voir alchimiste, et non vétérinaire, ni barbier. Il chercha au fond de ses cornues plutôt qu'au bout d'un brutal scalpel. Et il trouva...

«L'époque de sa découverte m'est inconnue. Mais il est hors de doute que le comte de Saint-Germain vécut plusieurs siècles, ce qui ne s'expliquerait guère, si le Secret de Longue-Vie n'était d'origine ancienne. J'insiste sur ce point, car la gloire de mon maître s'en trouve accrue. Le Secret ne manque pas en effet de présenter quelque analogie avec les plus modernes applications de la science électrique ou magnétique. Vous voyez par là, monsieur, de combien ce grand homme devançait son époque. Si je parle d'électricité, n'allez toutefois pas croire que mon maître occupa jamais ses loisirs à battre des peaux de chat ou à faire danser des grenouilles. Mais il maniait galamment la pierre philosophale, et n'avait nul besoin de mercure pour dorer ni pour argenter quoi que ce fût. Souvent il se faisait jeu de transporter ainsi, comme par magie, la matière d'un objet de métal dessus un autre objet d'un métal différent. Et il employait, pour ce faire, soit telles piles électriques dont il était, comme juste, l'inventeur, soit tels procédés divers, non moins merveilleux que naturels. Parfois il ne se contentait pas de si peu. Je le vis, un jour, de mes yeux, transporter mystérieusement d'une chambre dans une autre, à travers murs épais et portes closes, une branchette de rosier, fraîche coupée, laquelle comptait deux fleurs ouvertes et un bouton, avec nombre de feuilles. Le tout disparut d'ici pour se retrouver là-bas, intact; et je pensai demeurer stupide. Mais le comte me voulut bien expliquer qu'il n'y avait rien là de surprenant, attendu que toute substance se pouvait décomposer pour un temps en atomes subtils, lesquels se jouaient de passer au travers de ces obstacles grossiers, tels que portes de bois et murs de pierres. «Viendra le temps» affirmait-il «que matière et mouvement, qui d'ailleurs ne sont qu'un, s'extérioriseront aussi bien comme font déjà parfums, sons et lumières.»

«Monsieur, je vous ferai dès à présent injure si je doutais que vous eussiez d'ores et déjà compris comment fut mis en œuvre le Secret de Longue-Vie:

«De même qu'une masse d'or pur, baignée convenablement dans un liquide choisi, et traversée par le courant d'une pile électrique de juste force, se désagrège peu à peu, et projette une part de son métal vers une masse de simple fonte disposée où il convient pour qu'elle accueille cet apport, de même une créature vivante, pareillement placée dans un milieu favorable et soumise à l'action d'un courant magnétique efficace, abandonne bientôt une part de ses cellules, et les peut transmettre à toute autre créature vivante qui se trouve à point voulu pour les recevoir, et se les assimiler.—Voilà, monsieur, tout le «procédé», pour employer leur jargon à vos modernes alchimistes.

«Je n'ai pas souci, vous le voyez, de vous cacher la moindre chose. Et je descends même aux derniers détails. Le milieu favorable à l'opération se peut aisément trouver dans une salle quelconque, à seule condition qu'elle soit bien close, muette, mi-obscure, et surtout, orientée de nord à sud: cela, dans le dessein d'aider par l'aimantation de la planète au courant magnétique nécessaire, qui n'est autre que le courant jailli au naturel de tout homme fort et volontaire, quand il plaît à cet homme.

«Monsieur l'officier, vous savez à présent, ce me semble, tout ce que vous souhaitiez savoir.