XX
L'étreinte invincible et toute-puissante, qui me ligottait au creux de mon fauteuil, paralysait jusqu'à ma langue et presque jusqu'à mon cerveau. Ma conscience n'était pas abolie, ni ma pensée,—ni mon désespoir.—Mais ma volonté n'existait plus, et ma colère même, ma colère contre ces êtres de maléfice et de sang, assassins de ma maîtresse, vacillait et s'éteignait, incertaine, imprécise, vaporeuse. Cependant le marquis Gaspard, ayant fait une pause, reprenait, toujours avec la même excessive et sinistre courtoisie:
—Monsieur l'officier, au risque d'être fastidieux, je reviendrai encore un coup sur ce que je vous ai déjà dit mainte fois: à savoir que tout vous était soumis sous ce toit, et qu'on ne vous y refuserait rien, sauf une chose unique. Je vous prie donc, avant que nous soyons contraints d'aborder le chapitre de cette chose unique, laquelle il nous faudra, à notre extrême regret, vous refuser, je vous prie donc de vouloir bien regarder de çà et de là en vous-même, et nous exposer tous vos désirs en détail. Foi de gentilhomme, ils seront satisfaits, s'il ne tient qu'à nous.
Il se tut, comme pour me céder la parole. Et, tandis qu'il achevait son dernier mot, une sensation bizarre et complexe me fit tressaillir. Cela débuta par un fourmillement léger de toutes mes veines. Mon sang circula plus vite et mon cœur battit plus fort. Et je compris que, doucement, l'étreinte invisible se relâchait autour de moi, et que le poids si lourd, appesanti sur tous mes membres, commençait d'être soulevé par une force inconnue. Ce n'était pas la liberté. Mais ce n'était plus l'esclavage total, ni l'absolue paralysie. Et lorsque le marquis Gaspard répéta, en la précisant, sa question:
—Monsieur, que souhaitez-vous?
Il me fut loisible de répondre sincèrement.
Et je répondis donc; et je répondis du plus profond, du plus ardent de mon cœur:
—Je ne souhaite rien. Tuez-moi, comme vous avez tué la femme que j'aime. Et tuez-moi vite. Je suis prêt.
Or, en réplique à mes paroles, le marquis Gaspard éclata de son rire en fausset, comme il avait fait déjà. Et dans le même instant, le poids mystérieux retomba soudain sur mes épaules, et l'étreinte se resserra sur mes muscles et sur mes nerfs. Derechef je fus lié,—garrotté;—et ma langue, inerte, s'affaissa sur mes dents.
Puis j'entendis, inerte moi-même, inerte de corps et d'âme, j'entendis la voix ironique de l'ennemi vainqueur.
—Çà! monsieur l'officier! qu'est-ce à dire? Par la corbleu! me suis-je donc si mal expliqué, et pensez-vous avoir affaire à feu Cartouche, ou peut-être à monsieur de Paris?
Il haussa les épaules, rit encore, et rouvrant sa tabatière d'un geste tant soit peu excédé:
—Là!—dit—il,—je crois bien que je n'en suis pas quitte, et qu'un surplus de glose ne sera décidément rien de trop. Monsieur l'officier, qu'il vous plaise ou non, vous avez en face de vous les trois plus honnêtes gens du royaume. Et la main que voici ne fut jamais tachée d'une seule goutte de sang. Mon fils François, qui naquit en 1770, fit ses débuts dans le monde au temps de votre révolution, et, philosophe à la mode de Jean-Jacques, comme chacun l'était alors, la vision grotesque et bestiale de cette France en délire, s'efforçant à devenir, de nation, charnier, le dégoûta pour tout jamais des bourreaux et des guillotines. Quant à mon petit-fils, il vint au monde à point pour être l'un de ces «enfants du siècle» qui empruntèrent la plume de Musset pour confesser au monde leur tendre lassitude et leur molle désespérance. J'imagine que vous n'apercevez pas un tel homme mué en cannibale? Monsieur, la littérature est un des péchés de ce temps, et elle ne manque pas de faire grand mal aux esprits imaginatifs. Il n'est ici question de tuer qui que ce soit, et pas plus madame de... que vous-même. Le comte François, qui donne un peu dans le moraliste, voire dans le prédicateur, vous enseignerait, si vous l'en priiez, qu'il ne sied point aux Hommes possesseurs du Secret de Longue-Vie, aux Hommes véritablement Vivants, d'abréger la courte carrière des simples Hommes Mortels. Grâce à Dieu, le Secret, sauf accidents négligeables à force d'être rares, n'exige rien de pareil. Si j'ai, pour mon seul compte, prolongé mon destin d'un bon siècle, tenez pour certain que ce siècle-là ne fut pas retranché d'autres destins. Non, monsieur, nous ne tuons pas, et vous-même, qui êtes soldat, vous en pourriez remontrer là-dessus, croyez-le. Que toutes les jeunesses de l'un et l'autre sexe qui se sont succédé dans notre laboratoire n'y aient jamais laissé quelques plumes, je n'oserais l'affirmer. Considérez d'ailleurs qu'un seul jour d'une vieille et sage existence telle que la mienne vaut certes beaucoup, et mériterait qu'on lui sacrifiât quelque chose. Or, ce sacrifice, je vous le répète, est tout exceptionnel, et nos «ouvriers de vie», ayant accompli leur tâche bienfaisante, s'en retournent chez eux sains, saufs et gaillards. Madame de..., votre amie, pour ne parler que d'elle, n'est pas si fort malade que vous l'imaginez; et, demain soir, quand elle aura regagné ses pénates, nul parmi ses proches ne s'avisera de remarquer qu'elle revient une une fois encore de ... de Baulieu ... moins lourde de quelques livres,—des quelques livres de sang, d'os et de chair prélevées par nous sur sa jeune substance. Vous voyez, monsieur, de combien vos indignations sont exagérées. Et voilà qui est dit. Je retiens toutefois ceci de vos paroles, que vous ne souhaitez plus rien, sauf, j'imagine, la prompte solution de votre Aventure. Eh bien! monsieur, cette solution, vous plaît-il que sur-le-champ nous la cherchions ensemble?
Pour la seconde fois, l'étreinte qui m'emprisonnait se relâcha le temps d'un clin d'œil: le temps du signe de tête par lequel j'acquiesçai à la proposition du marquis Gaspard.
XXI
Le marquis Gaspard s'était renversé dans son fauteuil, et, sur chacun des bras de bois doré, j'apercevais une main petite et sèche, dont le parchemin, d'ailleurs fort soigné, luisait comme un ivoire ancien. Imitant leur père et grand-père, le comte François et le vicomte Antoine, pareillement, se renversèrent. Leurs mains, plus larges et plus charnues, s'appuyèrent de même sur la feuille d'acanthe sculptée, et l'enveloppèrent des doigts et de la paume. J'eus alors la sensation précise d'être mystérieusement saisi et serré par ces griffes, d'apparence humaine et bénigne, mais dont les pointes inexorables s'enfonçaient déjà dans toute ma chair suppliciée.
Le marquis, de nouveau, parlait:
—Monsieur l'officier, je vous tiens pour un homme d'esprit, et je ne vous ferai donc pas l'injure de croire une minute que vous en ayez mis plus de deux à pénétrer le sens de la restriction que j'ai toujours expressément introduite dans mes offres d'obéir à chacun de vos commandements. L'heure est à présent venue, et j'en suis plus marri que vous-même, d'aborder le chapitre de cette restriction. Monsieur, notre maison, je vous l'ai dit, est à vous tout entière, mais vous devinez bien que, sachant ce que vous savez, vous n'en pouvez désormais sortir. Rien ne vous y sera refusé,—rien!—sauf cette chose unique: la liberté.
«A vous retenir ici contre votre gré, croyez, monsieur, que notre déplaisir est extrême. Je parle au nom de nous trois, et le comte ni le vicomte ne me démentiront. Mais que faire? en notre âme et conscience, nous ne sommes d'ailleurs point du tout responsables de l'inconvénient qui résulte pour vous de votre entrée sous notre toit. Le hasard et votre curiosité—certes, excusable!—ont tout fait. Il a fallu que, contre mille chances raisonnables, vous vissiez, hier au soir, ce que nul Homme Mortel ne devait voir: madame de... au col de la Mort de Gauthier. Il a fallu que, poursuivant cette dame, vous vinssiez dangereusement près de notre retraite. Dès lors, tout était consommé. Sachant que nous vivons, sachant où nous vivons, et sachant la sorte de visites qu'il nous advient parfois de recevoir, vous en savez, monsieur, trop long. Monsieur, le Secret n'est efficace qu'à la condition de demeurer Secret. Il doit être l'apanage exclusif de quelques Hommes Vivants, et la tourbe des Hommes Mortels ne saurait en soupçonner même l'existence. Son essence est aristocratique. Sa mise en œuvre nécessite l'asservissement d'un grand nombre de créatures inférieures, qui endurent fatigues, souffrances et dangers pour le profit de quelques maîtres. Les préjugés du siècle présent s'accommoderaient mal d'un tel dédain de toute sensiblerie humanitaire. Vos politiciens, flatteurs de plèbe, et plus vils courtisans du bonhomme Démos que jamais mes anciens compagnons les pages ne furent courtisans du Roi Bien-Aimé, se récrieraient d'indignation, s'ils savaient que, depuis cent soixante-quinze ans un homme se permet de ne mourir point, au mépris de tous les principes égalitaires. A telle enseigne que vous nous voyez, monsieur, quoique les plus honnêtes gens du royaume, ainsi que tout à l'heure je m'en vantais à très bon droit, forcés de nous cacher, comme font les brigands, au milieu d'une lande farouche, et derrière un dédale de rocs, précipices et autres obstacles rebutants.
«Cela étant, vous concevez notre embarras. Vous êtes venu vous abattre chez nous, monsieur, comme une guêpe dans une toile d'aragne. Vous brisez tout. Et s'il vous était loisible de retourner d'où vous êtes venu, emportant à vos basques les lambeaux effilochés de notre mystère, c'en serait tout bonnement fait de nous! Je parle sans hyperbole.
«Songez-y, et veuillez seulement considérer au prix de quelles prudences et de quelles ruses défiantes, au prix de quels sacrifices aussi, nous avons pu, jusqu'à ce jour, assurer en tous pays notre vie et notre indépendance! Que d'émigrations, que de randonnées! Vous n'imaginez guère le métier de Juif-Errant qui fut le nôtre... Et s'il ne s'était agi que d'errer!... Monsieur l'officier, quand mon maître mourut, je n'étais pas encore un vieillard, et François que voici n'était qu'un garçonnet. Sa mère, que j'avais épousée vingt ans plus tôt, en France, ne laissait pas d'être toujours jeune et belle, et sage comme il faut pour le bonheur d'un mari: ni trop, ni trop peu. Je l'aimais chèrement, et ma joie fut d'abord grande à la pensée d'associer ma chère compagne au nouveau destin qui m'était fait. Mais je réfléchis: pouvais-je raisonnablement confier à une femme un Secret d'où dépendait que je devinsse un autre Saint-Germain, plus vieux même, peut-être, et plus sage? Pouvais-je jouer ainsi, sur une prudence et sur une discrétion féminines, cette partie, indéfiniment longue, dont le gain nous faisait, tout de bon, immortels, mais dont un seul mot lâché à tort consommait l'infaillible perte? Las! je ne le pouvais point, nul doute là-dessus. Je m'imposai donc, monsieur, la cruelle infortune de laisser mourir sous mes yeux la mère de mon unique enfant, quand il m'était loisible d'éterniser le sourire de sa bouche et la saveur de ses caresses. Mais notre vie d'Hommes Vivants était à ce prix. Et vingt années plus tard, mon fils sacrifia pareillement sa propre épouse, le Secret de Longue-Vie ne devant point tomber en quenouille.—Voilà, monsieur, qui vous peut mettre à même de mesurer la valeur de ce formidable Secret, auquel furent vouées en holocauste deux existences non moins précieuses, vous l'avouerez, que la vôtre même! Je dis deux existences, pour ne pas enfler sottement le chiffre. Mais peut-être est-ce davantage... Vous avez vu tout à l'heure madame de... fort pâle et défaite: ce n'est pas simple jeu d'abandonner à autrui huit ou dix livres de matière vivante ... et des accidents nous ont attristés quelquefois ... oh! rarement ... très rarement... N'importe: vous voyez que la rançon de notre vie est lourde, encore que le Sort capricieux ait voulu la faire acquitter par d'autres que nous... Hélas! monsieur, ne soyez donc pas surpris d'être à votre tour débiteur d'une part de cette rançon!...
«Il vous faut donc, monsieur, payer. Et je ne doute pas de votre libéralité d'honnête homme. Encore que je ne sache pas trop bien la monnaie dont nous pourrons, de vous à nous, user...
Il s'interrompit, et, l'un après l'autre, regarda ses deux fils, qui, l'un après l'autre, hochèrent la tête. Une ou deux minutes passèrent.
—Monsieur,—reprit tout à coup le marquis,—si nous étions en 1808, au lieu d'être en 1908, la chose serait aisée. Car, sachez-le, ce n'est pas la première fois qu'il nous advient d'être fâcheusement embarrassés d'un intrus, mort ou vivant.—Pardonnez si je vous nomme d'un tel nom, exact quoique discourtois.—Oui: pour ne citer qu'un fait, je me souviens d'un pauvre diable de Napolitain qui, fort mal à propos, mourut en notre maison, voilà quelque quatre-vingts ans. Nous habitions Naples en ce temps-là. Si mal faite que fût la police du Roi, j'appréhendais maint ennui, pour peu que messieurs les sbires prissent fantaisie d'examiner comment et pourquoi le défunt avait défuncté si loin de sa propre demeure. Et je résolus de me dérober à toute indiscrète curiosité. Une felouque maltaise était justement en rade. Nous y fûmes, bien avant que personne en ville n'eût même commencé de s'émouvoir au sujet de l'homme disparu. Et la felouque fit voile, sans qu'on trouvât non plus rien à redire à l'émigration de trois bons seigneurs notoirement dépourvus de créanciers. De Malte, nous repartîmes pour Cadix, et de Cadix pour Séville, où jamais homme des Deux-Siciles ne soupçonna notre présence. Hélas! la terre est devenue bien exiguë, durant ce dernier siècle. Et le télégraphe, a surtout compliqué d'excessive façon notre existence. Monsieur, je ne doute pas que, dès la prime aurore, force dépêches officielles courent de poteau en poteau, révélant à force gens inopportuns votre mésaventure équestre et l'insuccès mystérieux de votre mission. Par ailleurs, l'incommodité des lois françaises a voulu que je fisse, lors de notre arrivée en ce pays, et pour y pouvoir acquérir légalement cette bicoque, une déclaration à vos magistrats. Ces gens savent donc qui je suis, ou du moins s'imaginent le savoir. Nul doute, si vous disparaissiez tout bonnement de ce monde, que des nuées d'argousins vous vinssent chercher jusque dans mes armoires. Oh! c'est comme je vous le dis. Et, sur ma foi, nous voilà dans un guêpier sans issue visible: nous ne pouvons vous renvoyer d'ici, vivant et libre; et nous ne pouvons guère davantage vous y garder captif ou mort...
Il s'interrompit encore, pencha la tête de côté, allongea les lèvres en moue, et rit, toujours de son rire grêle et cliquetant:
—Je vous vois, ce me semble, monsieur, tout surpris? Songeriez-vous par hasard à madame de..., votre amie, et voudriez-vous objecter qu'elle vient en ce lieu, qu'elle en repart, qu'elle y revient, et que nombre d'autres «ouvriers de vie» font comme elle, le tout sans nul obstacle et sans nul inconvénient? Oui-dà! Mais vous imaginez bien qu'aucun de ces gens n'a jamais su le plus petit mot de notre affaire, et que chacun d'eux accomplit même sa besogne philanthropique sans s'en apercevoir le moindrement? Monsieur, notre goût de la solitude nous a contraints de choisir en tous pays des habitations fort écartées. La route qui conduit à notre porte ne manque pas d'être longue et nos visiteurs auraient droit de s'en plaindre, si nous n'avions dès l'origine fait en sorte de les tous endormir du sommeil hypnotique, pour que nul ne nous pût reprocher sa fatigue. Vous concevez d'ailleurs sans peine que notre sécurité était à ce prix. Et c'est de la sorte qu'il nous est possible, chaque fois que nous plantons pour quinze ou vingt ans notre tente sur quelque terre hospitalière, de repérer tout d'abord les plus robustes et les plus sains parmi les habitants, pour choisir ensuite, de ceux-là, les plus indépendants par leurs vie, us et coutumes. Et ceux-là seuls deviennent nos ouvriers. A ce propos, je suis aise de rassurer votre possible jalousie: madame de... ne fut pas élue par nous pour ses beaux yeux, croyez-le bien, encore qu'ils soient les plus lumineux du monde, mais beaucoup plutôt pour la commodité d'un mari toujours enfermé dans son arsenal, et d'une villa lointaine qu'il est indispensable de visiter fréquentes fois, sans que personne dans Toulon se puisse inquiéter d'absences aussi légitimes. Vous voilà, monsieur, j'aime à croire, rasséréné.
«Je voudrais l'être moi-même sur l'issue de votre aventure. Il est, à cette heure, clairement entendu que vous ne pouvez sortir d'ici vivant et libre, et que vous n'y pouvez non plus rester, prisonnier, voire mort. Sans doute pourrions-nous abuser de notre avantage, et vous tuer, puis vous porter en tel lieu qu'aucun soupçon ne risquât de nous atteindre. Mais, quoique vous ayez dit et quoique vous pensiez, nous ne sommes point, monsieur, des meurtriers, ni rien qui y ressemble. Ce pourquoi nous ne vous tuerons point, dût-il nous en coûter très cher...
«Reste à savoir, cela étant, comment nous ne vous tuerons point. Et le problème me semble assez ardu pour solliciter d'abord l'avis d'un chacun, y compris le vôtre.
Et le marquis, ayant une fois de plus offert une prise au comte et au vicomte, prisa lui-même, puis, voluptueusement éternua dans son mouchoir.
XXII
Tour à tour, sur un signe courtois de leur père et grand-père, le comte, puis le vicomte, discoururent. Et j'avais si longtemps entendu le mince fausset du marquis que le timbre grave et bref des deux autres voix faillit me faire sursauter, tout paralysé, tout pétrifié que je fusse...
—Monsieur,—commença le comte François, s'adressant au marquis Gaspard,—vous avez d'abord raison sur tous les points et notamment en ce qui concerne le danger que nous fait courir la présence de monsieur le capitaine en ce lieu. Ce danger s'augmente du fait que madame de... est également, aujourd'hui, notre hôtesse. La renvoyer d'ici avant la nuit prochaine et l'exposer trop tôt à la fatigue du retour, soit à Toulon, soit à Solliès, ne se peut envisager: sa faiblesse est encore extrême, et ni vous, ni moi, n'accepterions de risquer, même en de pires circonstances, une innocente vie. Dès demain, toutefois, le gouverneur, à qui monsieur touche de fort près, ne manquera pas d'envoyer de nombreux soldats alentour. Des perquisitions sont à craindre. Et, si pareille malencontre advient, nous voilà donc contraints de dissimuler deux personnes au lieu d'une. Double péril, si vous pensez comme moi.
—Certes!—approuva le marquis.
Le comte s'inclina. Puis, poursuivant:
—La vertu est ici d'un usage difficile; car les moyens criminels ou perfides sont nombreux qui nous sortiraient d'embarras. A Toulon, peu de gens, par exemple, ignorent la sorte d'intimité qui unit ensemble madame de... et monsieur le capitaine. Il nous serait donc fort aisé de détourner sur l'amante les soupçons qui vont naître de la disparition de l'amant. Nul doute là-dessus. Que demain les sbires, cherchant celui-ci, trouvent celle-là, et la trouvent à la Mort de Gauthier, non loin du cheval abattu, trace irrécusable ... il n'en faut pas plus!... La légende serait vite accréditée d'un guet-apens amoureux, d'un «crime passionnel», pour parler le jargon des gazettes; crime passionnel qui nous innocenterait sans débat. D'autant que madame de... ne saurait évidemment se défendre d'une telle accusation, dont elle-même serait confondue la première ... jamais cette infortunée n'expliquerait aux juges, ni ne s'expliquerait à soi-même, sa présence incompréhensible en de tels invraisemblables parages!
Le vicomte Antoine avait levé la tête;
—Une si barbare iniquité, et si contraire à l'honneur, mettrait sur nos mains pis que du sang, monsieur: de la honte!
Il avait parlé assez vivement. Le comte se tourna vers lui et l'approuva d'un geste.
—Cela va de soi,—dit-il.—Nul honnête homme, et qui s'efforce de vivre d'accord avec la Nature, n'acceptera jamais qu'une tête innocente soit accablée sous l'injustice et les châtiments immérités. Il sied toutefois d'observer qu'ici les juges ne sauraient condamner madame de... sur de simples présomptions, en l'absence de toute preuve d'un crime seulement supposé...
Le vicomte l'interrompit;
—Les juges acquitteraient, je le crois, monsieur. Mais le peuple n'acquitterait pas. Et une femme, coupable seulement d'avoir vécu selon son cœur, subirait, par notre faute, l'opprobre d'une hostilité générale et injurieuse. Son bonheur familial serait en tout cas brisé, et son foyer détruit.
—Il est vrai,—fit le comte.
Le rire en crécelle du marquis les railla:
—Paix! messieurs!... Trêve à vos lamentations, de grâce! Que voilà bien déchaînées vos habituelles frénésies en faveur de l'orphelin et de la veuve!... Hélas! ne vous lasserez-vous donc jamais d'emplir votre bouche des grands mots d'humanité, de fraternité, d'amour et de nature? Et ne concevez-vous pas clairement à quel point notre sécurité, voire notre vie se doit préférer au conjugal château de cartes d'une bonne et fidèle épouse dont les galanteries sont toutefois déjà la fable d'un chacun? La solution que vous avez indiquée n'est donc point du tout inacceptable. Je ne la crois pas cependant des meilleures. Et j'estime qu'avant de choisir, le plus sage est de vider d'abord notre sac. Antoine à votre tour. Avez-vous une pensée utile?
Le vicomte hésita:
—Monsieur,—dit-il enfin,—la bonne solution n'est-elle pas enclose dans notre énergie magnétique propre, et surtout dans la vôtre, si prodigieusement puissante? M'est avis qu'il est en somme faisable de renvoyer tout à l'heure monsieur le capitaine, libre en apparence, et de conserver toutefois sur lui une emprise telle que chacun des mots de sa bouche sera désormais dicté par nous. Quelques jours s'écouleront de la sorte. Puis...
Le marquis souriait avec ironie:
—Puis?—questionna-t-il.
Mais le vicomte n'achevait pas. Et ce fut le marquis qui acheva:
—Puis, rien! Car je ne vois point de dénouement à cette comédie. Or, imaginez-vous que nous puissions nous infliger longtemps cette fatigue,—surhumaine, encore que répartie entre nous trois,—de terrasser ainsi, sans trêve ni repos, et usque ad vitam aeternam, la volonté de monsieur que voilà, sain d'esprit et de corps, robuste, et jeune tout de bon? Passe encore s'il s'agissait d'un vieillard caduc!... Mais monsieur? Folie!... Folie pure!... Cherchez mieux, Antoine. Allons, messieurs, qu'on s'évertue!
Mais le comte ni le vicomte n'ajoutèrent plus un mot. Et le rire chevrotant du marquis grinça tout seul dans le silence.
XXIII
Soudain mes artères, engourdies, recommencèrent de battre sous les pulsations plus fortes de mon sang. J'éprouvai, comme naguère, un fourmillement nombreux dans tous mes membres, et l'étreinte qui me paralysait se délia de nouveau. Mais, tandis qu'auparavant la liberté ne m'avait été rendue qu'à demi, et pour quelques secondes, je me sentis cette fois libre des pieds à la tête, libre absolument, et cette sensation de liberté dura. Stupéfait, je relevai la tête. Sur mes yeux, les yeux du marquis étaient fixés; mais aucun commandement n'en jaillissait plus. Une tentation brusque me traversa: m'élancer, bondir, et, quoique désarmé, combattre ... ou mieux: fuir... Mais, dans la même seconde, et comme malgré moi, je haussai les épaules. A quoi bon, en effet? Plus prompt que toute fuite ou que toute attaque, l'infaillible regard de cet homme m'eût arrêté,—m'eût foudroyé,—je le savais bien. Et s'il dénouait mes liens occultes, comme on détache les menottes d'un prisonnier quand les portes de la prison sont closes, c'est évidemment que je n'en étais ni plus ni moins captif, et que ma force, quoique affranchie, ne semblait guère redoutable à mes adversaires.
Et je ne bougeai donc pas.
Alors le marquis reprit la parole, s'adressant à moi, sur un ton très doux.
—Monsieur l'officier,—me dit-il,—je gage que vous voilà beaucoup plus raisonnable, et que vous comprenez enfin clairement la sorte de gens que nous sommes; d'honnêtes gens, tout pareils à vous; plus vieux seulement, et dont la vie plus longue n'a pu manquer d'acquérir un prix plus précieux. Oui; et la question n'est point ailleurs: sauvegarder d'abord cette vie merveilleuse et presque immortelle qui est la nôtre; et sauvegarder ensuite autant qu'il se pourra votre vie à vous, comme nous sauvegardons de notre mieux la vie des hommes et des femmes qui nous servent de la façon que je vous ai dite. Voilà tout. Monsieur, vous nous rendrez, j'imagine, cette justice de convenir que nous en avons bien usé avec vous: point de violence, point de dureté,—même alors que vous nous aviez injuriés assez rudement.—Notre dessein est de vous traiter non en ennemi, mais en allié. Vous et nous poursuivons en somme le même but. C'est pourquoi, sans plus attendre, permettez que je vous prie de prendre part à notre conseil. Vous avez entendu tout ce qui vient d'être dit. Il n'en a malheureusement résulté nul plan praticable. Vous-même, apercevriez-vous quelque moyen de nous tirer d'embarras?
O vous qui lirez ces lignes que j'écris, vous qui, patiemment, déchiffrerez l'informe gribouillage de ce crayon, maintenant usé jusqu'au bois, soyez-moi témoin que l'Aventure fut terrible, et d'une horreur qui sortait de l'humanité, qui sortait de la vie. Durant toute cette nuit,—ma dernière nuit,—je m'agitai dans une ténèbre de cauchemar. Et s'il m'est arrivé, au plus profond de cet abîme noir, d'oublier un instant que j'étais Homme, si j'ai pu songer une minute à trahir la cause des Hommes,—la cause des Hommes Mortels, au profit des Hommes de proie, au profit des Hommes Vivants,—ô vous qui lirez cet aveu, mesurez ma faiblesse à l'aune de la vôtre, et ne me condamnez pas!
Oui. J'ai fait cela. Et je l'ai fait en vain...
Quand le marquis Gaspard eût, à deux reprises, répété sa question;
—Vous-même, monsieur, apercevriez-vous quelque moyen de nous tirer tous quatre d'embarras?
Je répondis,—oui, moi, André Narcy,—front bas, joues chaudes,—je répondis:
—Monsieur, ouvrez-moi votre porte et laissez-moi partir librement, laissez partir madame de..., mon amie. Donnez-moi votre parole de gentilhomme que plus jamais cette dame ne sera rappelée dans cette maison... Et je vous donne, moi, ma parole de soldat que je ne soufflerai mot à qui que ce soit, homme, femme, franc-maçon ou prêtre, de ce que j'ai vu et entendu ici, ni de votre existence même.
Sur-le-champ le marquis Gaspard fut debout.
—Monsieur,—dit-il en me saluant de la main,—à la bonne heure! voilà qui est parler comme il faut. Votre proposition me plaît fort, et j'y veux voir au moins le commencement de notre entente, et du succès qui en découlera.
Il se rassit, chercha sa tabatière, réfléchit, puis, hochant la tête:
—Las!—reprit-il,—il m'en coûte de n'accepter pas, tout de go, une proposition si généreuse!... Non certes, monsieur l'officier, que je ne fasse pas de votre parole de soldat un cas infini. Je l'estime, comme vous faites, à l'égal de ma parole de gentilhomme, et l'une et l'autre sont d'un franc métal plus solide et plus pur qu'or et qu'acier! J'ai foi en vous, je vous en fais serment!... Mais, de grâce, monsieur, avez-vous réfléchi? Le Secret dont vous assumeriez si bravement la charge pèse lourd. Que faut-il pour qu'il tombe? un seul mot imprudent! Ce mot, quel autre qu'un muet se pourrait vanter de le retenir éternellement? Eh oui! de quoi sert s'en défendre? Monsieur, dites-moi, tout de bon: ne rêvez-vous jamais à voix haute? dormez-vous toujours seul? avez-vous quelquefois la fièvre, et le délire? Il suffit, il suffit... La bonne foi toute nue n'a guère d'utilité pratique en si grave occurrence. Et ce n'est pas vous faire insulte que de repousser, à regret, l'offre d'une promesse dangereuse même pour l'honneur de qui l'aurait osé donner.
Il me salua très gravement. Après quoi, changeant de ton:
—Mais,—fit-il,—quel que soit le parti qu'en fin de compte nous adopterons, il serait bon de savoir d'abord au juste si nous ne nous trompons pas sur l'imminence probable du péril. Monsieur l'officier, nul mieux que vous n'est à même de nous bien renseigner sur ce point. Dites-nous donc: avons-nous tort ou raison d'imaginer que, dès ce matin même, des gens de police vont commencer d'errer alentour, à votre recherche?
J'inclinai la tête en silence.
—Ah!—fit-il, soucieux.
Il songea.
—Votre cheval—reprit-il.—est demeuré gisant, m'a-t-on dit, au col de la Mort de Gauthier...
J'inclinai la tête encore.
Il poursuivit à mi-voix, comme parlant à soi-même:
—Les recherches partiront donc de là. Il faudrait qu'elles fussent brèves. La plus proche issue serait la meilleure... Il avait ouvert sa tabatière, et d'un doigt machinal remuait en tous sens la poudre brune:
—Nul doute, le péril sera d'autant moindre qu'il aura moins duré. Or, ces gens, qui chercheront, chercheront longtemps, sauf...
Il me considéra, puis hocha par deux fois la tête:
—Sauf si, tout de suite, ils trouvent. Mais que pourraient-ils trouver? Évidemment vous-même, et nul autre;—vous,—vivant ou mort ... mort, de préférence...
Je crus qu'il aboutissait à l'idée d'un assassinat. J'y étais déjà tout préparé.
—Quand il vous plaira,—dis-je froidement.
Mais il fronça les sourcils.
—Monsieur,—répliqua-t-il d'un ton fort sec,—il me semblait vous avoir dit que nous ne vous tuerions point, dût-il nous en coûter très cher?
Il haussa les épaules; puis, s'adressant au comte et au vicomte:
—Telle est, j'imagine, l'unique porte de sortie: une mise en scène ingénieuse, propre à bien abuser des argousins d'ailleurs sans défiance, et d'esprit naturellement grossier. Cela n'est pas impossible à machiner de la bonne façon. Il n'y faut qu'un cadavre au fond d'un précipice, le tout fort loin d'ici, comme juste, et fort près de la Mort de Gauthier...
Il demeura pensif, les yeux vers la terre. Le vicomte Antoine fit une objection:
—Ce cadavre, toutefois, nous ne l'avons point, monsieur? Où donc le trouver? Songeriez-vous par hasard à fracturer quelque grille de cimetière?
Le marquis releva la tête, et rit:
—Antoine!... vous avez l'imagination romancière!... Oui da! vous nous voyez, tous trois, par une nuit sans lune, dérobant aux vieux tombeaux leur contenu? Par surcroît, l'idée ne vaut rien. Supposez-vous que les argousins, si sots qu'ils soient, prennent pour bon argent le premier squelette venu, et qu'on dresse si vite un acte de décès? Car c'est là qu'en fin de compte nous voulons arriver, ce me semble? Aux yeux du monde entier, monsieur doit être mort, et mort de la mort la plus simple et la moins mystérieuse qui soit. Notre sécurité, notre repos sont à ce prix.
Il était redevenu sérieux, voire grave. Il me regarda fixement:
—Monsieur,—me dit-il,—j'en suis fâché pour vous, car je conçois qu'il soit dur de perdre son nom, sa qualité, sa personnalité, et c'est là le sort auquel vous voilà réduit. Vous vivrez, je l'ai dit et je le répète. Mais vous n'en aurez pas moins dans quelque cimetière, votre mausolée avec, dessus, votre épitaphe, et, dessous, votre dépouille mortelle. Rien à faire à cela, qu'à vous y résigner.
Un frisson courut tout le long de mon dos. A mourir, j'étais prêt. Mais je commençais de comprendre qu'il ne s'agissait pas de mourir,—qu'il s'agissait d'autre chose, et peut-être de pis...
Le vicomte Antoine objectait encore:
—Mais cette dépouille? où?...
Le marquis, du tranchant de sa main, abattue obliquement, coupa la phrase:—Ici,—dit-il.
XXIV
Dans le silence qui suivit, j'entendis le battement accéléré de mon cœur, et je sentis poindre à mes tempes des gouttelettes d'une sueur glacée. J'avais peur,—confusément, comme on a peur de l'obscurité, des fantômes et des larves nocturnes. La voix de fausset du marquis Gaspard augmenta mon malaise:
—Monsieur,—disait-il maintenant, parlant à moi,—j'ai longuement pesé dans mon esprit le pour et le contre. Mais désormais mon parti est pris. Vous-même n'y sauriez raisonnablement rien opposer, puisque vous n'avez su rien imaginer qui nous pût tirer d'embarras. Veuillez donc tenir le présent arrêt comme inattaquable et sans appel.
Il leva la main droite, comme s'il eût prêté serment:
—Monsieur,—prononça-t-il,—vous étiez, jusqu'à ce jour, monsieur André Narcy, capitaine de cavalerie, attaché à l'état-major de la place forte de Toulon. Vous ne l'êtes plus. Monsieur André Narcy, capitaine de cavalerie, attaché au susdit état-major, va mourir tout à l'heure, et rien ne le peut sauver, puisque sa vie est devenue pour les Hommes Vivants un danger mortel. Vous, monsieur,—que dès cet instant je ne puis plus nommer monsieur l'officier,—continuerez de vivre, sous tel autre nom qu'il vous plaira de choisir, mais continuerez de vivre ici,—prisonnier dans cette maison,—du moins pour un temps, car ce n'est point une captivité perpétuelle que nous sommes contraints de vous imposer. Notre séjour dans ce pays se peut abréger. Par égard pour vous, nous ferons en sorte qu'il n'excède pas deux ou trois années, comptées à partir de ce jour. Nous partirons le plus tôt qu'il nous sera possible de partir sans éveiller des soupçons toujours hasardeux. Nous vous emmènerons. Puis, sur n'importe quelle terre à votre gré, pourvu seulement qu'elle soit lointaine, nous vous élargirons de grand cœur, et sans même vous demander alors aucune promesse de silence: car vos récits, récits d'un aventurier inconnu,—récits d'un imposteur, si vous aviez l'extravagante audace de vouloir ressusciter, après trente ou quarante mois, le capitaine André Narcy, indiscutablement mort ce 22 décembre 1908,—vos récits, vous n'en doutez non plus que moi, vous enverraient incontinent aux Petites Maisons, et pour plus longtemps que deux ou trois années.—Vous vous tairez donc, et, silencieusement, recommencerez une autre vie, que je vous souhaite, monsieur, tout à fait prospère et douce, et exempte d'accidents, fussent-ils même considérablement moins tragiques que celui par lequel votre présente vie s'achève en cet instant.
J'avais écouté, avec un grand froid dans le cœur. Le marquis se pencha en avant:
—Acceptez-vous,—me demanda-t-il,—acceptez-vous de bonne volonté, monsieur, cet arrêt?
D'une secousse des deux épaules, je rappelai à moi tout ce qui me restait d'énergie. Puis, tête haute, je dis:
—Je suis entre vos mains. Je n'ai rien à accepter, ni rien à refuser. Je subis.
A mon grand étonnement, ma réponse, quoique facile à prévoir, déconcerta mystérieusement mon juge. Je le vis mordre ses lèvres et promener de droite à gauche un regard indécis. A la fin;
—Monsieur,—reprit-il tout à coup, sur un ton de reproche assez étrange,—j'attendais mieux de vous, et, je vous le dis sans fard, cette résignation que vous affectez ne fait pas mon compte. Souvenez-vous, s'il vous plaît, des gens que nous sommes. Je ne sache pas qu'il y ait ici ni bourreau ni victime. Et c'est librement que vous accepterez ou refuserez de vous soumettre à ce que nous attendons de vous.
Ahuri, je considérais l'homme qui me parlait en ces termes extravagants, et je me taisais. Il insista:
—Encore un coup, monsieur, je vous le demande; consentez-vous de bon cœur à la mort du capitaine André Narcy, et consentez-vous de bon cœur à lui survivre, au seul prix de quelques années d'une captivité qui sera douce?
Je n'essayais plus de comprendre. Je haussai les épaules, et je répondis:
—Non.
Le marquis Gaspard hocha deux fois la tête:
—Monsieur,—dit-il,—vous avez tort.
Ses yeux vifs et mobiles parcouraient mon visage d'un regard désapprobateur.
—Vous avez tort, monsieur! Souffrez que j'use du privilège de mon âge, et vous parle en quelque sorte de grand-père à petit-enfant: vous cédez tout bonnement à votre mauvaise humeur et regimbez contre le destin, qui ne se soucie pourtant guère des criailleries et bouderies humaines. Et voilà qui est fort puéril, et vraiment indigne de vous. Ne croyez pas nous embarrasser grièvement par ce «non» que vous nous jetez de la sorte comme un défi. Vous n'imaginez certes pas nous réduire au suicide en refusant la véritable grâce que nous vous offrons. Il est entendu que nous ne vous tuerons point, quoiqu'il advienne. Mais ne spéculez pas sur cette horreur du sang versé, qui est nôtre: vous n'en seriez pas le bon marchand; car vous avez pu voir le peu de cas que nous faisons des femmes; et il nous en coûterait moins que rien de sacrifier le soi-disant honneur de celle que vous aimez à notre paix à tous. Or, cela serait aisé, on vous a dit tout à l'heure comment.
A son tour il haussait les épaules. Au bout d'un moment il reprit:
—Monsieur, vous plaît-il d'en finir, et que nous jouions cartes sur table? Or çà, voici: mon intention, je vous l'ai dit, est d'abuser sur votre sort les autorités toulonnaises, tant civiles que militaires, et aussi l'opinion publique. On vous tiendra pour défunt, on signera votre acte mortuaire, on creusera votre fosse, on vous y enterrera. A ce prix, nul ne s'avisera plus de vous venir rechercher au fond de cette maison, où vous continuerez de vivre, provisoirement, la vie que nous-mêmes vivons,—en attendant, comme je vous le promettais il n'y a qu'un instant, de retrouver, sous d'autres cieux, votre liberté pleine et entière. Rien de cela n'est déplaisant pour un homme tel que vous: sans épouse, sans enfant, sans foyer.—Mais, pour le premier acte de cette simple comédie, votre concours m'est indispensable. Ce faux cadavre qu'on ensevelira, croyant vous ensevelir, je ne le puis, par un coup de baguette, tirer d'une citrouille, à la façon des fées nos bonnes marraines. Je le créerai toutefois d'une manière qui vaut bien la leur. Mais j'ai besoin que vous m'aidiez, et que vous m'aidiez, je le répète encore, librement et de bon cœur.
J'avais écouté, non sans plus de surprise et plus de malaise encore. Comme il achevait, je vis le comte François et le vicomte Antoine, d'un même mouvement, tourner la tête vers leur père et grand-père, et leurs yeux jetèrent une brusque flamme, comme si la révélation de ce mystère que, moi, je ne concevais pas, les illuminait, eux, tout d'un coup.
Une dernière fois, je fis appel à toute ma volonté chancelante. Et je dis:
—A quoi bon tant de paroles? Vous êtes le maître. Peu importe l'espèce de chantage que vous mettrez finalement en œuvre. Je vous ai déjà offert ma vie pour racheter celle de madame de... Désirez-vous que je répète mon offre? Je la répète, soit!
Le marquis Gaspard agita de droite à gauche une main large ouverte et protesta:
—Tck! tck! tck! quel entêtement est le vôtre! Monsieur, il ne s'agit de vie ni de mort, et vous le savez à merveille! Il s'agit de ce que vous nommez assez plaisamment la «réputation» d'une femme, laquelle réputation peut être, à votre choix, sacrifiée, ou sauvée; et vous n'ignorez pas à quel prix. Un mot encore; à cette «réputation» sauvée, j'ajouterai de bon cœur, si vous y tenez tant soit peu, la supplémentaire faveur, pour l'objet de vos soucis, de ne jamais plus revenir en ce lieu, et d'être pour toujours exempte de ce métier d'ouvrière de vie qui excita tout à l'heure votre juste compassion. Bon! tout est dit. Eh bien! monsieur, paierez-vous maintenant pour madame de..., ou madame de... paiera-t-elle pour vous?...
Avant qu'il eût terminé son dilemme, j'avais incliné la tête. Sur le champ il se leva.
—Fort bien!—fit-il, tout à coup solennel.—J'ai votre parole. Il ne m'en faut pas plus.
Le comte et le vicomte s'étaient levés aussi.
—Messieurs,—ordonna le marquis,—j'ai vu que vous m'aviez compris. Veuillez tout préparer pour ce qu'il nous reste à faire, et ne perdez point de temps, car le jour ne tardera plus guère. Je vais, quant à moi, me reposer d'abord, et me recueillir.
Il avait marché jusqu'à l'un des deux sièges bizarres, compliqués d'accoudoirs et d'appui-tête, dont l'aspect étrange m'avait intrigué naguère, lorsque j'étais entré dans la salle basse. Il s'assit, ou plutôt s'encastra dans cette façon de dormeuse. Et je le vis fermer les yeux, après qu'il eût bien abandonné tout son corps aux courbes exactement calculées du dossier, du fond et des bras...
XXV
Moi, j'étais resté assis dans mon fauteuil, et j'attendais, et je regardais...
Silencieux, le comte François et le vicomte Antoine procédaient à une mystérieuse besogne.
Ils avaient d'abord écarté chaque meuble, rangeant les trois fauteuils tout contre la muraille, et dégageant le parquet entier, comme s'il se fût agi de préparer un bal. Après quoi, sans échanger un seul mot, et répétant évidemment des gestes appris d'avance, et répétés déjà maintes fois, ils s'en furent chercher dans son coin le chevalet dont j'ai parlé, et le placèrent exactement dans l'axe longitudinal de la salle, au tiers à peu près de la longueur de cet axe. Alors, ouvrant le bahut que j'ai dit, ils en tirèrent un objet singulier, qu'ils soulevèrent avec précaution, et non sans effort, pour le porter jusqu'au chevalet, où ils le disposèrent, vertical. Je vis que cet objet, grand au moins comme une grande roue de voiture, et pareillement rond et plat, n'était autre qu'une véritable lentille, pareille aux lentilles des phares ou des projecteurs électriques, sauf toutefois qu'elle n'était pas de cristal, mais d'une substance que je ne pus déterminer: c'était diaphane plutôt que transparent, et incolore, mais avec des reflets irréguliers, très brillants, métalliques, et nuancés de toutes les couleurs de l'or, depuis le rouge rubis jusqu'au vert émeraude. Et ces reflets étaient nettement distincts de la masse incolore et diaphane, quoique incorporés en elle. Si bien que l'ensemble rappelait ces eaux-de-vie de Dantzig, où flottent des parcelles d'or,—rappelait aussi ces bouteilles de Leyde, où du clinquant froissé luit à l'intérieur du verre...
Maintenant les deux vieillards s'étaient approchés de leur père et grand-père, toujours rigoureusement immobile dans sa dormeuse bizarre, et, sans bruit aucun, ils commençaient de rouler cette dormeuse, très doucement, vers un point du plancher où je venais d'apercevoir quatre repères marquant avec précision la place des quatre pieds. L'un après l'autre, en effet, le comte et le vicomte, à genoux sur le sol, vérifièrent que tout fût où il fallait. Sans doute s'agissait-il d'une opération étrangement méticuleuse. Quand le premier siège fut en place, vint le tour du second. Et, quoique vide, il ne fut pas roulé moins doucement, ni moins silencieusement; et sa position fut aussi vérifiée avec la plus extrême attention. Puis, toutes choses accomplies, les deux vieillards s'en retournèrent à leurs fauteuils, et s'y rassirent, le dos au mur, et face à moi. Moi seul, en tout cela, n'avais pas été remué ni dérangé.
Je regardais toujours. Les choses étaient maintenant disposées comme suit: les deux dormeuses et le chevalet portant la lentille occupaient trois points en ligne droite; les deux dormeuses se faisaient vis-à-vis: et il me parut que l'une devait être à la place où se formait l'image de l'autre réfractée par la lentille... Cependant le marquis Gaspard, inerte et les yeux clos, continuait de ne pas donner signe de vie. Et un long silence suivit.
XXVI
... Un très long silence...
De toute ma volonté je luttai d'abord pour demeurer impassible, et garder sur mon visage le masque de dédain que j'y avais attaché. Mais, bientôt je sentis mon sang-froid m'échapper. L'Aventure commençait de revêtir un aspect à demi-surnaturel, dont la menace imprécise paralysait peu à peu mon courage autant qu'avait été paralysée tout à l'heure ma force musculaire et nerveuse. Si bien qu'à la fin j'eus peur de montrer à mes ennemis cette anxiété irrésistible qui m'envahissait, et je me levai tout à coup, et je marchai quelques pas, afin de dérober à leurs yeux mes traits...
Toujours immobile, endormi peut-être, le marquis Gaspard ne sembla pas s'apercevoir de mon geste. Mais le comte François et le vicomte Antoine, courtois à l'excès, s'informèrent sans ironie de ma fatigue ou de mon ennui.
—Monsieur.—dit le comte,—veuillez excuser la lenteur de tout ceci. Mais si j'ai bien deviné l'intention très audacieuse de notre père, j'ose vous affirmer que cette lenteur, en l'occurrence, s'impose. Il s'agit en effet, ou je me trompe beaucoup, d'une opération magnétique difficile entre les plus ardues. Et notre père recueille d'abord,—et bien logiquement,—toute sa force et toute son énergie, dont chaque parcelle lui sera tantôt indispensable.
Je m'étais arrêté, et je regardais mon interlocuteur. Puis mes yeux, instinctivement, se tournèrent vers l'appareil singulier que son fils et lui-même avaient disposé tout à l'heure de leurs mains.
—Cette lentille,—m'expliqua sur-le-champ le vicomte Antoine,—cette lentille que vous considérez a pour utilité de concentrer où il faut les effluves magnétiques du courant de transmission. Sa substance est une composition spéciale, de l'invention du comte de Saint-Germain, laquelle composition réfracte les rayons électriques comme le verre réfracte les rayons lumineux. C'est au moyen d'artifices analogues que le dit comte, et notre grand-père après lui, purent d'abord perfectionner, par maint exercice de pratique, leur puissance magnétique naturelle, puis obtenir des résultats tels que jamais rien de comparable ne fut réalisé, ni par vos médecins aliénistes, ni par vos psychiâtres,—est-ce bien ainsi que vous les nommez?—ni même par vos spirites les plus thaumaturges. Et, sans chercher plus loin, l'opération qui va probablement être tentée sur vous vous en fournira la prodigieuse preuve.
Malgré moi j'arquai les sourcils. Le vicomte eut un geste discret:
—Le marquis, monsieur, n'ayant pas encore jugé à propos de vous révéler son projet, ni même de le révéler expressément à nous, je ne me crois point autorisé à vous faire part de ma supposition. Mais, sans anticiper sur ce point, vous savez, monsieur, ce qu'on entend, en langage d'occultisme, par le mot extériorisation? Vous a-t-il jamais été donné d'assister, chez quelque soi-disant sorcier, à l'évocation prétendue d'un fantôme?
La question me fit l'effet d'un coq-à-l'âne, et je n'y répondis pas.
—Il me souvient,—continuait le vicomte, sans prendre garde à ce silence,—il me souvient d'avoir vu de mes yeux quelque chose de pareil. Deux charlatans fort habiles, dont l'un s'intitulait médium, firent apparaître assez nettement, dans une chambre mi-obscure où j'étais avec diverses gens, une ombre lumineuse qui avait à peu près forme humaine, et qu'ils prétendirent être l'âme d'un personnage défunt. Le mensonge était plaisant, mais l'ombre lumineuse n'en existait pas moins, visible et matérielle. A n'en pas douter, l'un des deux charlatans l'avait tirée de la substance de l'autre par extériorisation. Toute grossière que soit une expérience de ce goût, elle se rapproche de celles que nous pratiquons couramment, quand nous forçons un de nos ouvriers de vie à nous abandonner une part de ses atomes ou cellules. Et elle se rapproche aussi, et davantage, de celle qui, tout à l'heure... Mais voilà que j'en dis bien long...
Il se tut, avec une sorte de confusion. Et le comte François prit aussitôt la parole, comme s'il eût voulu détourner mon attention des dernières paroles de son fils:
—Monsieur,—dit-il,—laissons cela, dont vous serez d'ailleurs bientôt informé. Et soutirez que je vous félicite, quoique vous puissiez penser, de cette chance singulière qui vous advient, à vous, Homme Mortel, tombé par hasard dans la compagnie des Hommes Vivants, et contraint, par ce même hasard bienheureux, à vivre quelque temps de leur vie. Ne croyez à nulle raillerie de ma part. Vous dont la vie est bornée à moins d'un siècle, et qui devez en conséquence précipiter vos pensées, vos paroles et vos actes, mettre, si j'ose dire, les bouchées doubles, et vivre d'autant plus vite que vous vivez moins longtemps, vous ignorez en vérité ce que c'est que vivre, et l'infinie douceur enclose dans ce seul mot. Monsieur, la pensée obsédante d'une mort d'instant en instant rapprochée vous interdit le loisir et la contemplation, seules joies véritables, et qui laissent bien loin derrière elles les vains plaisirs et la fausse et flatteuse volupté des sens. Quand il nous imposa d'éterniser non pas notre jeunesse, mais notre âge mûr, le comte de Saint-Germain croyait nous imposer un sacrifice, fécond, mais pénible; lui qui, tant et tant d'années durant, ne s'était pas lassé de la plus orageuse navigation sur l'océan des passions humaines, et qui avait fini par y faire naufrage, sur l'écueil déplorable d'une boucle de cheveux blonds, jamais certes ne se douta qu'il passait par sa faute à côté du bonheur. Vous-même, monsieur, si j'en juge sur l'amour excessif que vous montrez pour une femme d'ailleurs pleine d'attraits, mais d'attraits tout voluptueux, ignorez encore de combien sont préférables aux blandices du corps les pures jouissances de l'esprit, telles que sont, pour des yeux qui ont appris à voir, les simples et sublimes visions d'un soleil qui se couche ou d'une lune qui se lève.
Le vicomte Antoine étendait un bras enthousiaste:
—On ne se blase point, monsieur, sur de pareilles beautés, et, tandis que vous serez notre hôte, j'espère bien vous révéler ces deux merveilles, que les Hommes Mortels ne savent plus goûter: la Nuit et le Jour. Votre siècle, entêté de vaines sciences et de grotesques mécaniques, s'est tant acharné dans la poursuite d'un superflu de bien-être, inutile et méprisable, qu'il a, ce faisant, perdu de vue les naturels agréments de l'existence, et que, cessant de les voir, il a cessé d'en jouir. Vous-même, tout à l'heure, marchant avec moi sur la lande pluvieuse et sous le ciel orageux, je gage que vous avez seulement maudit le sentier glissant, les buissons humides, sans lever une fois les yeux vers les splendeurs romantiques dont notre course était environnée, vers les monts sourcilleux, vers leurs pointes déchirant la robe nacrée des nuées, vers l'écharpe d'argent diaphane dont s'enveloppait frileusement la Nature...
J'écoutais, et ma stupeur, cette fois encore, eut raison de mon anxiété. J'écoutais ces hommes atroces,—vampires véritables, cannibales, puisque, en somme, nourris de chair et de sang humains,—j'écoutais leurs paroles délicates et poétiques, et je songeais, avec moins d'horreur que d'ahurissement, à toutes les pitoyables victimes qui entraient, saines et robustes, dans cette maison, pour en sortir pâles et défaillantes, à seule fin que trois bêtes féroces pussent savourer à leur aise «les pures jouissances de l'esprit»...
XXVII
Le comte François s'était interrompu, et regardait son père, toujours immobile comme un cadavre au fond de cette dormeuse singulière, moitié fauteuil et moitié chaise-longue. Y avait-il, sur le visage absolument figé, quelque indice que je n'aperçus pas? Toujours est-il que le comte se retourna vers moi, et me dit:
—Monsieur, l'heure de l'opération approche. Réfléchissez encore, je vous prie, et voyez en vous-même s'il n'est rien que vous souhaitiez obtenir préalablement, et qui vous puisse être accordé? Vous savez que notre dessein ferme est de faire tout ici pour vous plaire. Et nous voudrions que vous nous missiez à même de n'y rien épargner.
Je secouais déjà la tête de droite à gauche, pour refuser, quand une idée, tout d'un coup, me sillonna, jetant dans tout mon être une soudaine fulguration. Et je restai sur place, les yeux fixes, une main levée.
—Monsieur, parlez?—insistait le comte.
Je ne répondis pas sur-le-champ. Je songeais, et je calculais en moi-même. Mais, à la fin, résolûment:
—Messieurs,—dis-je, prenant mon parti, et les regardant tous trois,—messieurs, je souhaite en effet qu'il me soit accordé une faveur; et j'espère que vous ne verrez pas d'inconvénient à me contenter, car j'attache, moi, un prix immense à l'être; un prix tel, que je suis prêt, si j'obtiens ce que je veux, à vous donner en échange non pas seulement mon consentement passif, mais bien mon assistance la plus active à tout ce qu'il vous plaira d'entreprendre ensuite, fût-ce contre moi-même!—Voici: vous m'avez tantôt permis d'entrevoir, endormie ou hypnotisée, madame de..., mon amie? Eh bien! je souhaite revoir une fois encore,—une dernière fois!—cette dame; mais je souhaite la revoir éveillée, consciente, vivante, je souhaite lui parler, et qu'elle me réponde; je souhaite lui dire adieu, et demeurer avec elle, seul à seule, une heure de temps.—Une heure, oui!—rien qu'une heure. Et, sitôt après, je serai à vous.—A vous: votre homme; votre chose;—comme vous voudrez, tant que vous voudrez.
Je me tus, et je croisai mes bras sur ma poitrine.
Ni le comte, ni le vicomte, ne répliquèrent d'abord. Ils hésitaient, et je les vis se consulter l'un l'autre d'un coup d'œil. Puis, comme ils avaient déjà fait, tous les deux se tournèrent à la fois vers leur père et grand-père, et l'interrogèrent en silence. Cette fois encore, je n'aperçus rien sur la face inerte dont les paupières jointes éteignaient le regard. Mais sans doute le comte François, lui, aperçut-il quelque chose: car, immédiatement, et sans la moindre incertitude, il me dit:
—Monsieur, d'accord. Nous allons faire selon votre désir.
Une indicible émotion me fit chanceler. Le comte continuait de scruter attentivement le visage paternel, et d'y lire l'arrêt qu'il me transmettait:
—Monsieur—me répéta-t-il,—d'accord. Nous allons avoir l'honneur de vous conduire auprès de madame de...; nous vous y laisserons, tête-à-tête avec elle; et, le moment d'après, cette dame, comme vous le demandez, s'éveillera. Vous aurez alors tout loisir de causer librement avec elle, et lui pourrez même tenir n'importe quel propos, sans nulle restriction; car sachez-le, et n'en soyez pas surpris: madame de..., en votre compagnie, sera bien consciente et vivante, et vous reconnaîtra, et se réjouira de votre présence,—mais, néanmoins, conservera sur ses yeux l'invisible bandeau que nous y avons mis, et ne saura donc point où elle est, et ne s'étonnera en rien de vous rencontrer dans une chambre inconnue, qu'elle prendra de bonne foi pour la sienne ou la vôtre,—bref, ignorera constamment tout ce que l'intérêt des Hommes Vivants exige qu'elle ignore. A supposer même, monsieur, que vous usiez tout à l'heure votre peine et votre temps à tâcher de dissiper cette favorable ignorance, vous n'y parviendrez pas, je vous en avertis: car, la soixantième minute écoulée, madame de... se rendormira, comme juste, et soudain perdra tout souvenir de votre entrevue, laquelle sera dans sa mémoire effacée absolument, nulle et inexistante.—Monsieur, s'il vous convient à présent de nous suivre?
Il ouvrait déjà la porte, et, précédé de son fils, traversait comme naguère l'antichambre. Je marchai derrière lui. Il me sembla que je titubais.
Sous la porte mal jointe, le parfum aimé se glissait encore, par minces effluves tièdes. A l'aspirer, je crus défaillir.
—Monsieur,—dit enfin le comte François, parlant à voix basse,—monsieur, vous êtes ici, pour une heure, chez vous.
XXVIII
Elle dormait toujours, du même sommeil terrible, plus proche, certes, de la mort que de la vie. Et sur ses paupières noires, et sur ses lèvres blêmes, et sur ses joues couleur de cendre, et jusque dans le tissu de sa chair très froide, je cherchai d'abord en vain la rougeur, même lointaine et profonde, d'un peu de sang mobile encore dans quelques artères...
Une minute passa, interminable. Je m'étais penché au-dessus du lit, sans oser seulement effleurer de mes mains draps ni couvertures. Enfin j'entendis, dans la poitrine presque affaissée, le murmure d'une respiration moins imperceptible; puis, sur les deux pommettes à la fois, j'aperçus, très pâle, mais déjà rassurante, la teinte rosée tant attendue.....
Et ce fut comme une résurrection, rapide et merveilleuse. Tout le visage, par degrés se recolora. Le cœur se reprit à battre fort, et les beaux seins qui étaient ma plus tendre et ma chère volupté soulevèrent d'un rythme harmonieux la toile qui les couvrait. Sous ma bouche, prête à baiser le premier éveil des paupières encore closes, je sentis la chaleur vitale reconquérir les joues, le front, la bouche. Un doux soupir entr'ouvrit les lèvres déjà mi-souriantes. Et je ne retins plus mon baiser...
Ce fut sous ma caresse qu'elle revint à la vie...
Dieux! dieux!... combien de siècles révolus, engloutis, depuis ce baiser?...
Elle me dit:
—Oh! j'ai dormi?... Et tu t'es rhabillé, méchant?
Elle nouait ses mains soyeuses à ma nuque, et je sentais tout son corps léger,—trop léger,—se détendre, s'étirer, mollement, entre les draps...
Elle dit encore:
—Chéri, chéri, chéri!... Oh! je suis trop lasse!... Vois-tu, c'est fini: jamais je ne pourrai plus me lever, m'en aller, rentrer ... jamais, jamais, jamais plus!... C'est fini!... Je suis une pauvre petite... Vous l'avez toute cassée, votre poupée, monsieur!...
Elle se tut, parce que le dernier mot avait été dit trop près de ma bouche.
Maintenant, nichée parmi les oreillers, ses cheveux d'or vert coulant en ruisseau scintillant le long d'elle, et ses bras purs suspendus à mon cou, elle riait, fantasque et tendre comme elle avait été tant de fois, comme tant de fois je l'avais adorée, chez nous, dans notre chambre, sur notre lit... Elle riait, et moi, accoudé tout contre elle, un genou touchant le creux de sa taille et ma main pressant son épaule ronde et nue, je plongeais mon regard dans l'eau claire de ses yeux,—et j'oubliais,—oui, j'oubliais tout...
C'était bien la fin d'un rendez-vous, d'un rendez-vous si voluptueux,—«si déraisonnable,» disait Madeleine, «qu'on n'était plus bien, bien sûre d'avoir encore deux bras, deux jambes et une tête, chaque chose vraiment à soi, et attachée à sa bonne place... Et c'était absolument fou d'avoir perdu comme cela, sans exception, tous ses peignes et toutes ses épingles!...»
Moi, j'écoutais, de toute mon âme...
D'abord elle s'était soulevée, avec un effort dont elle avait pâli, et elle avait jeté un coup d'œil inquiet autour d'elle. Et j'avais tremblé qu'elle ne vît les murs nus, la fenêtre grillée, l'unique chaise de paille,—tremblé qu'elle ne s'étonnât, qu'elle ne s'effrayât—tremblé que le cher rire confiant n'expirât soudain sur la chère bouche... Mais non. L'invisible bandeau restait bien appuyé, bien serré sur les yeux de la victime. Et la chambre-prison n'avait rien de surprenant pour ces yeux aveuglés.
Madeleine demanda seulement:
—Chéri? Il n'est pas sept heures, au moins?
Et je répondis,—riant, moi aussi:
—Mais non, ma folle...
Contente, elle secoua ses boucles, qui brillèrent comme ensoleillées, et, se laissant retomber avec délices sur le lit, qui fléchit à peine:
—Oh! alors!... je paresse encore un peu!... Tant pis si j'arrive en retard pour dîner... Si tu savais, mon amour, comme ta petite fille est fatiguée, fatiguée, fatiguée!...
Et elle ne bougea plus s'offrant, heureuse, à mes baisers qui osaient à peine effleurer sa chair meurtrie.
Non, je ne lui dirais rien. Je n'aurais garde de rien lui dire. Elle ne savait pas, elle avait cet immense bonheur de ne pas savoir. Je ne le lui arracherais pas. A quoi bon, en effet?—non! mon désespoir, mon épouvante, ma ruine mortelle, tout serait pour moi seul. Elle ne saurait jamais. Et puisque j'étais seul condamné, seul je porterais mon destin. Elle, libre, épargnée, insouciante, s'en retournerait vers la vie. Moi, je resterais. Et j'entrerais, muet, dans mon néant...
Mais j'aurais eu, pour récompense ultime de mon silence, j'aurais au moins eu, intacte, pure, sans tache, sans ombre, la joie déchirante de ce suprême rendez-vous d'amour...
Mieux éveillée, maintenant, elle babillait. Et c'était comme de petites lueurs de liberté qui entraient avec ce babil dans la nuit du cachot noir...
Elle disait:
—Figure-toi! chez ma couturière, mardi passé...
Puis:
—Tu sais bien, voyons! Marie-Thérèse!... cette peste qui t'a fait la cour sous mon nez, au bal de l'escadre...
Et encore:
—La prochaine fois que nous monterons à cheval nous deux...
Moi, je caressais des deux mains ses cheveux souples, sa peau chaude; je touchais avidement toute cette réalité vivante qui était en elle, qui était elle-même...
Et je songeais qu'en vérité j'étais, moi, comme un mort qui, du fond de sa fosse, eût entendu les vivants parler et rire au-dessus de lui...
Oui, comme un mort...
Et je regardais les doux yeux couleur de mer, et je regardais la belle bouche bavarde, et, tout bas, je criais, désespérément:
—C'est toi qui me tues,—toi!... Tu as passé sur mon chemin, et je t'ai suivie, et tu m'as conduit, comme par la main, jusqu'à la porte ouverte du tombeau. Et c'est bien vrai que tu as été pour moi le feu follet dangereux, qui abuse le voyageur, l'aveugle, et le pousse dans le précipice. Je suis tombé. Et c'est fait.—Mais, maintenant, comment ne vois-tu pas, comment ne sens-tu pas ma détresse et mon agonie? pourquoi ris-tu? Cela n'est donc pas écrit dans mon cœur, que je vais disparaître, que je ne te verrai plus, jamais plus?... Si! c'est écrit. Tout est écrit: mon amour, ma condamnation, ma mort... Si tu ne lis pas, c'est que tu ne sais pas lire, et si tu ne sais pas lire, c'est que tu ne m'aimes pas... O ma Tendresse chère, ô mon Idole fragile! Tu ne m'aimes pas, je le vois bien... Mais qu'importe! puisque tu ne m'aimes pas, tu auras moins de chagrin en me perdant, tu te consoleras plus vite, ta jeunesse aura plutôt fait d'oublier, et de recommencer, et de rebâtir... C'est mieux. C'est bien. Très, très, très bien. Moi, je t'aime,—et je te sauve. Je t'aime...
Et je dis alors, tout haut, comme si je répondais de ce seul mot à toutes les paroles qu'elle avait dites:
—Je t'aime...
Elle s'interrompit, me regarda bouche bée, puis, joyeuse, éclata de rire:
—Tu m'aimes? tu m'aimes!... Par exemple!... mais, j'espère bien, monsieur!...
Et, toute câline et malicieuse, elle attira mes lèvres contre ses lèvres, pour un baiser qui dura ... qui dura jusqu'à fondre mes moelles...
Comme je chancelais, elle se laissa doucement retomber en arrière parmi les oreillers. Et ses paupières, soudain, battirent:
—Oh!—dit-elle,—voilà que je suis encore lasse, lasse!... Chéri? il n'est pas encore sept heures, au moins?... dis? il n'est pas ... sept...
Elle retomba tout à fait, paupières closes.
La porte se rouvrit.