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La mer et les marins / Scènes maritimes

Chapter 29: I.
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About This Book

A series of maritime sketches, tales, and reflections portraying the dangers, routines, and culture of life at sea. Vivid nautical tableaux depict storms, chases, boarding actions, fires, wrecks, and naval engagements, while longer episodes trace adventurous voyages, encounters with piracy, and morally fraught commercial ventures. Portraits of sailors, shipboard customs, prayers, songs, practical dialogues, and seafaring superstitions illuminate daily routine and camaraderie. Interlaced meditative passages consider the psychological effects of navigation, the mixture of solitude and fraternity, and the elemental grandeur that shapes maritime existence.

III.

Chaloupe Canonnière coulée par un brick anglais.

La Canonnière 93 devait escorter, de Perros à l'Ile-de-Bas, sept à huit navires chargés de grain, et destinés à approvisionner les magasins des vivres de la marine au port de Brest.

Notre canonnière était une de ces embarcations longues et plates que Napoléon avait fait construire par milliers, pour opérer cette gigantesque descente que tant de circonstances firent manquer. Plus tard on avait cherché à utiliser les grandes chaloupes de la flottille, en leur plantant une haute mâture de brick de guerre, et en remplaçant leurs trois fortes pièces de trente-six, par une douzaine de petits canons de quatre; elles qui, étroites et longues, ne calaient que quatre à cinq pieds d'eau! Plusieurs de ces pauvres chaloupes canonnières, si fastueusement gréées, chavirèrent sous le poids de leur haute mâture et payèrent bien cruellement ainsi l'honneur d'avoir voulu s'égaler aux grands bricks de l'État.

Aussi fallait-il voir la vigilance que mettaient les officiers embarqués sur ces bateaux, si peu stables, à prévenir les moindres grains! A peine un nuage s'élevait-il un peu rapidement sur l'horizon; à peine la brise venait-elle à verdir la mer, ou à frémir dans le gréement, qu'on amenait tout à bord, de peur de faire chavirer la barque sous l'effort de la risée. On savait qu'il y allait de la vie, et c'était avec prudence que l'on jouait sur les flots cette partie dans laquelle l'existence de tout un équipage est mise si souvent en jeu.

Les vents étaient au sud-est lorsque nous appareillâmes de Perros avec notre petit convoi. Le matin on s'était assuré, en montant au sémaphore, guindé sur la partie la plus élevée de la côte, qu'il n'y avait aucun ennemi en vue. La plus parfaite tranquillité régnait au large sur les flots: la brise était ronde, la journée paraissait devoir rester belle. En un clin d'oeil nous fûmes sous voiles, laissant les Sept-Iles par notre côté de tribord, et longeant, avec nos bâtiments bien ralliés, la côte de Lannion par babord. Les rochers arides que blanchissaient de belles vagues étincelantes au soleil de mai, défilaient déjà à nos yeux, et à chaque minute les formes bizarres du rivage changeaient d'aspect et de perspective. Rien n'est plus piquant, sous un ciel serein, que de voir ainsi la terre se métamorphoser sans cesse et revêtir les couleurs et les configurations les plus diverses. C'est un vaste panorama que la mer encadre avec son mirage, ses riants fantômes, et dont le navire est le centre. Aucune illusion d'optique ne peut rendre ce spectacle, si indifférent quelquefois pour les gens qui se sont fait une habitude de naviguer au milieu des miracles de perspective et des prodiges de l'Océan.

Vers midi, le vent, qui depuis notre départ avait paru vouloir tomber, passa définitivement au Sud, en faisant défiler, sous le ciel devenu grisâtre, de gros nuages, chargés de pluie. Une brume épaisse s'étendit, comme un rideau, sur le groupe des Sept-Iles que nous laissions déjà derrière nous, et sur la côte, qui ne se montrait plus à l'horizon que comme un banc de fumée. La brise, qui nous poussait au large, nous contraignit de louvoyer, non plus pour nous rendre à l'Ile-de-Bas, mais bien pour tâcher de gagner un mouillage à terre.

Notre capitaine, brave officier, élevé dans les dangers de sa profession et accoutumé à supporter toutes les contrariétés du métier, se montra soucieux dès cet instant. Il nous ordonnait avec inquiétude de bien regarder autour du navire. Il semblait prévoir l'événement que le sort nous réservait.

Quant à nos pauvres bâtiments du convoi, ils louvoyaient aussi en ayant soin de ne pas nous perdre de vue. Ils paraissaient craindre l'approche de quelque croiseur, et rechercher par instinct notre protection contre tout événement possible; car alors les croiseurs anglais ne manquaient pas de rôder, en vrais loups, autour des faibles troupeaux de petits bâtiments que nous nous hasardions quelquefois à faire sortir de nos ports.

A dix heures on vint nous annoncer que le déjeûner était servi dans la chambre. Le capitaine ne voulut pas descendre: l'officier de quart resta sur le pont pour lui tenir compagnie et pour faire virer de bord la canonnière, chaque fois que le pilote-côtier venait conseiller d'envoyer vent-devant.

Nous étions assis depuis quelques minutes autour de la table du déjeuner, lorsque nous entendîmes sur le pont un mouvement extraordinaire. Nous montâmes tous. Ceux des navires du convoi qui se trouvaient à terre de nous, venaient de laisser arriver à plat sur la canonnière. Malgré l'épaisseur de la brume, ils avaient aperçu au vent à eux, un grand navire qui ne faisait pas partie du convoi. Nous jetons les yeux sur le point qu'ils nous indiquent. La parole nous manquait pour nous dire l'un à l'autre ce que nous venions de découvrir....

Une haute voilure de brick nous apparaît dans la brume, sous une forme aérienne. Cette voilure, avec ses contours imposants, filait avec vitesse comme un gros nuage noir que le vent aurait poussé silencieusement au-dessus des flots. Bientôt le brick, que nous ne voyions encore que par son travers, laisse porter sur le groupe des navires que nous escortions. C'est probablement le corsaire le Jean-Bart, disons-nous, qui, mouillé depuis long-temps à l'Ile-de-Bas, sera parti ce matin, pour retourner à Saint-Malo. Nous nous flattions trop; mais comment penser qu'un bâtiment ennemi osât, avec un temps pareil, approcher aussi près d'une côte aussi dangereuse! comment supposer que sur ces mers, où quelques heures auparavant nous n'avions pas vu un seul navire, un brick anglais fût parvenu aussitôt à se placer sous terre? On ordonne le branle-bas de combat à notre bord. Le capitaine passe sur l'avant, un porte-voix en main. Il crie aux bâtiments du convoi: Continuez de louvoyer, et si l'un de vous amène pour le brick en vue, je le coule à fond.

Le moyen de choisir, si c'est un bâtiment ennemi? Coulés par le brick s'ils n'amènent pas, ou coulés par notre canonnière s'ils amènent, nos navires se décident toutefois à louvoyer pour essayer de gagner la côte. Notre anxiété ne peut se peindre, nous si faibles et surpris au large par un navire qui paraît être si fort! Qu'allons-nous devenir!

Il n'était que trop fort, en effet, ce brick qui déjà nous laisse voir une batterie très-haute, au-dessus des lames qui clapottent à peine au ras de ses sabords, ouverts comme une gueule béante qui s'apprête à vomir du sang et de la flamme.

Notre malheureux capitaine sentit qu'il fallait se sacrifier pour sauver le convoi qui lui avait été confié. Il ordonna de commencer le feu et de pointer juste.

Deux ou trois grosses lames passent sous la canonnière; on attend l'embellie, le navire sera plus stable. Ce moment arrive, et nous envoyons par tribord cinq coups de canon de quatre, au brick anglais, qui paraît à peine en être effleuré. Cette agression semble le mettre à l'aise; il revient un peu au vent, en nous laissant voir à sa corne la queue d'un large pavillon rouge; puis après nous entendons éclater, au milieu d'un nuage de fumée blanche que vomit sa batterie, un lourd coup de foudre. Des cris partent de notre bord; la mitraille a sifflé à nos oreilles; elle a frappé plusieurs de nos hommes. Un mât de hune tombe: le capitaine hurle au porte-voix: Enlevez les blessés! feu tribord! Nous faisons feu; mais le fracas de l'artillerie du brick couvrait le bruit de nos petites pièces. Le combat est engagé: le brick nous approche à demi-portée de pistolet; il masque son grand hunier pour ne pas nous dépasser, et dans cette position les sifflets perçants des maîtres se font entendre: c'est le moment fatal. Une grêle de boulets et de mitraille tombe sur notre pont, balaie nos gaillards et nos passavants. Cette position n'était plus tenable; et, loin d'amener, notre capitaine nous fait entendre au contraire ce cri terrible: A l'abordage! à l'abordage!

Dans un moment de calme et d'affaissement, une petite voix vient glapir au panneau. C'est un mousse qui crie: Nous coulons! nous coulons! la calle est pleine d'eau! Les boulets de 32 du brick, pointés à la flottaison, nous avaient percés de part en part: chaque projectile avait fait deux trous par lesquels l'eau entrait dans notre calle, comme dans une citerne.

La barre de la canonnière est poussée à babord; le capitaine lui-même aide les timonniers à faire ce mouvement; avec l'aire que conserve encore le navire à moitié coulé, nous revenons au vent et nous abordons le brick qui nous présente le travers. Mais qui montera à l'abordage! Il ne reste tout au surplus que quinze à seize combattants sur notre pont, de tout un équipage de cinquante hommes: les Anglais prennent le parti de descendre à notre bord; ils tombent par groupes sur nous: notre capitaine, furieux, se précipite devant eux. Un coup de sabre lui fait voler le sommet de la tête: deux coups de feu l'étendent mort. Les briquets voltigent sur nos têtes, les coups de feu pleuvent de tous côtés. Il n'y a plus que des morts, des blessés et des Anglais sur notre canonnière, qui menace de couler avec les vainqueurs et les vaincus. Le brick s'éloigne d'elle, laissant à notre bord les deux tiers de l'équipage, qu'il nous a mitraillés, hachés et coulés.

Bientôt heureusement les embarcations du brick sont mises à la mer: elles recueillent nos blessés. On nous transporte à bord du bâtiment ennemi. Le capitaine anglais nous reçoit avec flegme, avec un peu de dédain même: ses hommes étaient occupés à fourbir les batteries des caronades qui venaient de nous foudroyer, et à enlever sur le pont les taches du sang que notre feu avait fait couler. Le navire qui venait de nous traiter ainsi se nommait le Scylla, capitaine Arthur Atchisson. Il avait vingt caronades de 32 en batterie, et cent vingt-cinq hommes d'équipage; il n'en fallait pas tant pour nous.

Le capitaine Atchisson fit appeler notre second, qui n'était que légèrement blessé: il ordonne à un grand homme sec, qui parlait français, d'adresser à cet officier les questions suivantes:

—Pourquoi avez-vous résisté avec si peu de monde et un navire si faible, au brick que vous voyez?

—Parce qu'il a plu à notre capitaine de le faire. Dites à votre commandant que je suis son prisonnier; mais que je n'ai aucun compte à lui rendre.

—Le capitaine Atchisson m'ordonne de vous demander quelle était votre intention en cherchant à l'attirer sur les roches de Kéralïès?

—Notre intention était de vous faire vous jeter sur les rochers et de nous donner le plaisir de vous voir vous noyer, en nous sauvant.

—Le capitaine me dit de vous répondre qu'il connaissait la côte tout aussi bien que vous, parce qu'il a à bord un pilote français.

—Et quel est ce pilote?

—C'est moi.

—En ce cas, dites à votre capitaine que vous êtes une lâche canaille, et que je vous méprise trop pour répondre désormais aux questions qui me seraient faites par la bouche d'un traître de votre espèce.

Le commandant anglais, devinant le sentiment que venait d'exprimer notre second, le retient par le bras et l'attire avec lui sur l'arrière, en ordonnant qu'on aille chercher le master.

Le master paraît: il s'exprimait assez bien en français. Après avoir un instant causé avec son commandant, il dit à notre second:

«Le commandant me charge, monsieur le lieutenant, de vous présenter ses excuses, et de vous assurer qu'il méprise autant que vous pouvez le faire vous-même, le pilote français à qui vous attribuez avec raison votre perte. C'est un traître dont nous nous sommes servis, mais que l'on paie et que l'on ne peut estimer. Pendant tout le temps que vous passerez à bord, il lui sera interdit de paraître sur le gaillard d'arrière; c'est l'ordre du capitaine Atchisson, qui m'invite aussi à vous demander si vous voulez lui donner la main et accepter sa table.» Nous vîmes, après ces paroles, notre second et le capitaine anglais se donner affectueusement une poignée de main.

Nous fûmes traités à bord de la Scylla avec tous les égards possibles.

Quant à notre pauvre canonnière, quelques heures après notre combat, elle coula, malgré toutes les peines que s'étaient données les Anglais pour la maintenir sur l'eau comme un trophée de leur victoire; elle coula avec nos morts sur le pont! Le navire que ces pauvres gens avaient défendu jusqu'au dernier soupir, leur servit de tombeau, et le pavillon, que personne n'avait songé à amener, disparut au bout du pic sous les flots que le sang de tant d'hommes avait rougis....

Pendant la nuit, à l'heure où les Anglais nous croyaient endormis, nous entendîmes sur le pont le bruit sourd de plusieurs voix qui semblaient réciter des prières. Et puis ensuite on faisait silence, et des objets qui paraissaient être d'un grand poids étaient lancés à la mer. C'étaient leurs morts que les Anglais jetaient ainsi par-dessus le bord, mais avec mystère, pour nous cacher le mal que nous leur avions fait dans ce combat si inégal. C'était là une de ces coquetteries de guerre, que l'on n'épargne pas même aux vaincus.

Trois jours après notre action, nous fûmes plongés, blessés, sans effets, sans secours, dans les prisons de guerre de Plymouth.


TROISIÈME PARTIE.

Aventures de Mer.


I.

Le Capitaine de négrier.

Un de mes amis d'enfance, après avoir servi comme officier dans la marine militaire, se livra en 1816 à la traite des noirs, et parvint à s'enrichir en peu de temps, au milieu des périls attachés à cette triste navigation. Revenu malade à la Martinique, à la suite d'un voyage pénible, il était à peine convalescent, qu'il se disposa à entreprendre une autre campagne à la côte d'Afrique. Son ami, qu'il revoyait après sept à huit ans de séparation, crut devoir employer, en cette circonstance, tout l'empire que lui donnait sur son esprit un ancien attachement, pour le détourner d'un projet qui, selon toutes les apparences, allait lui coûter la vie. Mais toutes ses instances furent vaines, et la dernière conversation qu'eurent ensemble les deux marins, est assez caractéristique pour pouvoir être rapportée ici au profit de ceux qui ne s'imaginent pas ce qu'une vie aventureuse peut offrir de charmes à une jeune imagination et à l'exaltation d'une âme avide et forte.

L'ami.—Pourquoi, avec une fortune acquise aux dépens de la santé, et au milieu de tant de dangers, vas-tu encore, malade comme tu l'es, chercher une mort presque certaine, tandis que tu pourrais vivre si commodément maintenant au milieu d'une famille que tu chéris, et qui n'aura pas de plus grand bonheur que celui de te revoir?

Le capitaine.—Si tu connaissais comme moi toutes les sensations que j'ai éprouvées dans le métier que je fais, tu ne m'adresserais pas une pareille question. Fatigué de végéter au milieu des habitudes uniformes de l'Europe, j'ai trouvé un autre monde, une autre nature sur la côte d'Afrique. C'est là que je me suis senti vivre le plus énergiquement; c'est là seulement que j'ai compté pour quelque chose, les arts qui nous élèvent au-dessus de l'incivilisation des sauvages. Et crois-tu que ce ne soit pas quelque chose de délicieux que de se montrer avec supériorité au milieu d'une peuplade de nègres qui tous vous regardent comme un homme d'une nature extraordinaire, qui vous admirent comme un être miraculeux? Très-souvent, dans mes rêves de gloire, je me suis imaginé que j'étais amiral, et qu'après un combat, je paraissais, enivré d'applaudissements, dans une salle de spectacle. Eh bien, dans ma fièvre de gloire, j'éprouvais mille fois moins de plaisir que lorsque j'ai parcouru, à côté du cacique des Bisagos, un marché ou une ville où trois à quatre milles noirs attachaient sur moi leurs regards avides. L'idée que j'allais choisir dans cette multitude trois ou quatre cents esclaves, me repoussait moins que la puissance que j'allais exercer sur tout ce monde ne me séduisait. Et puis cette mâle satisfaction de commander à un équipage d'hommes aventureux que j'avais conduits, à travers tant de dangers, sur des côtes où les croiseurs nous poursuivaient encore, me donnait en moi une sorte de confiance que toutes les récompenses décernées par l'Europe à une belle action, ne m'auraient pas inspirée. Va, crois-moi, c'est quelque chose de bien séduisant que de réussir à surmonter de grands périls et à faire des choses inconnues au reste du monde entier.

L'ami.—Mais enfin, avec ton bon sens et le respect que tu fus habitué à porter aux lois de l'humanité, il t'a fallu vaincre bien des obstacles et surmonter beaucoup de remords déjà, pour exercer un métier comme celui que tu fais?

Le capitaine.—Et c'est justement parce qu'il fallait braver des lois qui gênaient mon indépendance, que j'ai fait la traite; si elle avait été permise, je n'y aurais jamais songé. Aujourd'hui, je la ferais pour rien, non pas que je sois inhumain; car un nègre qui souffre me fait plus de mal que la douleur que je ressentirais moi-même; mais c'est parce que l'attrait qui m'attire vers les choses extraordinaires, est irrésistible pour moi.

L'ami.—Et ta famille, tu n'y penses donc plus?

Le capitaine.—Dans le moment où je me crois sur le point de perdre la vie, je pense à ma mère; mais je l'ai mise dans l'aisance, et ce qui me console, c'est que je lui laisserai plus de 150,000 francs.

L'ami.—Et crois-tu aujourd'hui que si tu voulais te marier, et que tu eusses des enfants auxquels tu t'attacherais, ton sort ne serait pas plus heureux que celui que tu vas chercher en prodiguant ta vie pour une fortune dont tu n'as plus besoin, ou pour des succès sans gloire ou plutôt sans excuses?

Le capitaine.—Bah! une femme, des enfants, ne m'en parle pas! cette pensée me gêne trop. Une jolie goëlette, quelques vaillants matelots, une bonne paire de pistolets et un sabre, voilà tout ce qu'il me faut. Avec cela et mille lieues de mer à parcourir, un homme comme moi est le plus heureux du monde! Voilà tout mon bagage et ma fortune. Je n'en aurai jamais d'autre, s'il plaît à Dieu.

L'ami.—Et les souffrances que tu as éprouvées à la suite de ton voyage, et les maladies que tu vas braver encore?

Le capitaine.—Quoi! les maladies de la côte d'Afrique? C'est si tôt fait: dans cinq à six heures on est expédié. Jamais je ne me suis senti fait pour mourir de la goutte. Tiens, vois-tu, depuis qu'ici je dors tranquille et sans craindre aucune alerte, je m'ennuie à la mort. Mais à mon bord, quand je m'étends tout armé sur le pont avec trois cents noirs dans ma cale, et que je pense que je serai peut-être éveillé par une révolte ou la chasse d'un croiseur, je ne puis pas te dire combien je m'estime comme homme, combien je méprise la vie d'un buraliste, par exemple, ou celle d'un épicier.

L'ami.—Tu ne comptes donc pour rien l'estime de tes semblables, la considération dont tu pourrais jouir dans le monde?

Le capitaine.—Et qui t'a dit que le roi des Bisagos ou du vieux-Calebar ne m'estimât pas? Et crois-tu que la considération des armateurs que j'enrichis, et le respect de mon équipage, ne soient pas quelque chose pour moi! Le monde est tout entier dans mon navire ou le lieu que j'aborde. Tous ceux qui me regardent comme une espèce d'écumeur de mer, m'estiment plus qu'ils ne s'estiment eux-mêmes. Je suis dix fois plus homme qu'eux tous. A terre je vaudrais autant qu'eux dans la plupart des professions qu'ils exercent; à la mer je ne voudrais d'aucun d'eux, peut-être, pour mon mousse. J'ai rencontré jusqu'ici bien de ces hommes-femmes qui me regardaient avec une sorte d'effroi ou d'étonnement, mais je n'ai vu personne qui eût l'air de m'examiner avec mépris. Tu connais d'ailleurs assez mon caractère, pour penser que tes remontrances ne pourront ébranler une résolution prise depuis si long-temps, et à laquelle cinq voyages de traite ne m'ont pas fait renoncer. Tu m'offres la perspective d'une vie tranquille dont je ne veux pas, et pour laquelle je ne suis pas fait. Tu as rempli envers moi les devoirs de l'amitié, et tu as suivi les impulsions de ton coeur en cherchant à me ramener au sein de ma famille. Je te remercie de tous tes efforts, et si, comme il est probable, nous ne nous revoyons plus, crois bien que jusqu'à mon dernier jour je me rappellerai ta conduite, qui est celle d'un vieux camarade et d'un brave garçon. Adieu! embrasse ma pauvre mère pour moi, et dis-lui qu'elle est riche aujourd'hui, et qu'elle ne me pleure pas trop, si je meurs avant elle. Adieu!... Je n'aime pas à m'attendrir, parce que cela ne conduit à rien de fort....

Après cet entretien, le capitaine négrier quitta son ami, s'embarqua sur sa goëlette, et ne revint plus. Assassiné à la côte d'Afrique par ses nègres, qui se révoltèrent, dans la rivière des Bisagos, quelques jours avant son départ, son corps fut jeté à l'eau par les esclaves furieux, qui mirent, en s'échappant, le feu au navire qui devait les jeter sur les côtes de la Havane.


II.

Les pirates de la Havane et le brick de guerre.

Pris par un pirate qui avait pillé le négrier sur lequel nous sortions des Bisagos, avec une cargaison de trois cents esclaves, je me trouvai forcé de m'abandonner au sort qui venait de m'enchaîner aux chances périlleuses que couraient les forbans auxquels nous nous étions rendus. Leur navire était un petit trois-mâts de la Havane, fin voilier, bien équipé et armé de douze carouades de 16. Ils allèrent établir, après avoir capturé et expédié notre bâtiment, leur croisière près de Sierra-Leone.

Une nuit, je me le rappellerai toujours, le capitaine ayant prévu du mauvais temps, fit prendre des ris dans les huniers, et recommanda à l'officier de quart de veiller aux grains qui s'élevaient du sud-est; mais, ne se fiant pas trop au chef du premier quart, dont l'habitude était de boire beaucoup, le capitaine s'entortilla de quelques pavillons, et s'endormit sur le pont auprès du timonnier. A chaque grain qui tombait à bord, il se réveillait, et, d'une voix tonnante, ordonnait d'arriser les huniers. Un de ces grains fut si violent, qu'après avoir grondé sur nous, il nous força d'amener les huniers sur le tenon. Mais dès que le nuage qui nous avait inondés de pluie fut passé sous le vent, un des hommes placés aux bossoirs cria: Navire! Tout le monde se leva à ce cri répété de l'avant à l'arrière: c'était un spectacle curieux et terrible que de voir ces matelots déguenillés sortir de l'entrepont, comme d'un antre de brigands, les pistolets accrochés à leur ceinture de corde, et un large poignard à la bouche ou dans la main. Jamais un branle-bas de combat ne fut aussi vite fait à bord de la frégate la mieux tenue. Tous les regards de ces hommes avides se portaient sur la partie de l'horizon où l'on avait cru apercevoir le navire. Un point noir se faisait remarquer confusément en effet sous le vent, à une assez petite distance. La nuit était sombre, le ciel couvert, et le bruissement des lames et du vent se faisait entendre seul. Le capitaine pirate, l'oeil fixé sur l'habitacle, dont il cachait la lueur avec sa capote, faisait gouverner de manière à rallier le bâtiment qu'il croyait apercevoir, se tenant toujours au vent du point où il s'imaginait le voir fuir. Bientôt un officier qui s'était placé devant, passa sur l'arrière pour avertir le capitaine qu'on n'était plus qu'à une portée de fusil du navire chassé. Soyez parés à l'abordage, dit alors le capitaine à demi-voix à tout son monde: Il faut l'enlever souplement, garçons! Et tous les forbans frémirent d'impatience, courbés presque à plat-ventre sur le gaillard d'avant, pour être plus tôt prêts à sauter à bord du bâtiment, qu'ils dévoraient déjà des yeux. Le navire, dont nous approchions à chaque minute, ne faisait aucune manoeuvre; le plus grand silence régnait à son bord: on aurait dit, à quelques embardées qu'il faisait, que tout son monde dormait, et que le vent seul, en soufflant dans ses voiles orientées au plus près, lui faisait suivre sa route. Le capitaine pirate ne se tenait pas de joie; il se frottait les mains, et recommandait à ses gens, en retenant son haleine, de faire silence; il voulait qu'on sautât à bord comme pour faire une niche à l'équipage, qu'on se proposait de massacrer. Mais, au moment où le bout du beaupré allait s'engager dans la hanche du brick, car c'était un grand brick, un cri terrible de Feu partout! se fait entendre dans un porte-voix, et tout tombe sur le pont du corsaire, au milieu d'un nuage de feu qui nous couvre tous, comme si notre navire avait disparu dans le cratère d'un volcan. La détonnation de cette volée à bout portant avait été si forte, que personne, je crois, ne l'avait entendue. Ce ne fut que quelques minutes après cette épouvantable commotion, que nos oreilles purent distinguer le bruit de la mer qui venait battre encore tranquillement notre navire démâté et percé d'une demi-douzaine de boulets. Nos yeux en vain se portaient avec effroi autour de nous; le brick avait disparu. On ne pouvait faire un pas sur le pont sans glisser dans le sang au moindre roulis, ou sans faire crier un mourant sous ses pieds. Le gaillard d'avant était jonché de cadavres. On allume des fanaux; on cherche le capitaine qui, au moment de la volée, était monté sur le bastingage; on ne le retrouve plus; on ouvre les panneaux de la cale, elle était remplie d'eau. Tous les hommes, bien portants ou non, sautent aux pompes, qu'on ne peut franchir. Nous coulons! crie un officier: embarquons-nous dans la chaloupe et les canots, sans perdre de temps; et aussitôt on frappe les caliornes sur la chaloupe pour la mettre à la mer; mais, quand les embarcations sont amenées, chacun s'y jette avec fureur: les premiers embarqués défendent leurs places contre ceux qui veulent s'en emparer, et empêcher les canots de déborder sans eux. Les poignards brillent dans les mains des pirates; le carnage recommence; et, sur le pont et le long du bord du navire qui va couler dans quelques minutes, se livre un combat affreux. La chaloupe pousse enfin du bord, chargée de ceux qui sont parvenus à massacrer les assaillants qui voulaient s'y établir après eux. Décidé à périr ou à ne me sauver que dans cette embarcation, je saisis la boîte qui renfermait un des compas de l'habitacle, et je me jette à l'eau; je nage avec mon fardeau vers la chaloupe, qui bordait deux ou trois avirons pour s'éloigner du corsaire. Un des forbans, voyant que j'élevais quelque chose au-dessus des flots, me présente la pelle d'un aviron, pour m'aider à monter à bord. Ils aperçoivent un compas, et me reconnaissent: pensant que la boussole, dont ils avaient oublié de se munir, pourrait diriger la route mieux qu'ils n'étaient capables de le faire, ils me reçoivent au milieu d'eux. Un mât de misaine et sa voile avaient été amarrés sur les bancs de l'embarcation. On s'oriente, et nous faisons route le cap à terre. J'indique l'aire de vent à suivre; et, sans vivres, sans aucun espoir de recevoir des secours sur la côte que nous aborderions, nous nous éloignons du navire, que des efforts bien entendus auraient pu long-temps encore tenir à flot. Le jour enfin vint éclairer une des scènes les plus affreuses que j'aie vues. Qu'on se figure une vingtaine de brigands entassés dans un canot de vingt-cinq pieds, les uns la figure barbouillée de sang, à moitié endormis sous les bancs, les autres essuyant le sang qui coulait des blessures qu'ils avaient reçues en poignardant leurs camarades, et les misérables parlant encore avec une féroce satisfaction de leurs exploits et de la victoire qu'ils avaient remportée! Aucun regret n'échappait de leur bouche; aucune crainte ne se lisait encore sur leurs visages effroyables. Ils parlaient presque en riant de la nécessité de se partager les membres du premier qui succomberait, si nous ne pouvions gagner la terre avant que la faim ne les tourmentât. Le ciel ne permit pas que ce festin si digne d'eux leur fût présenté. Un navire dont les voiles blanches se montraient à l'horizon, vint frapper nos yeux: cette vue me fit tressaillir de joie. Placé à la barre, mon premier mouvement fut de gouverner de manière à nous en approcher; mais je pensai payer cher ce mouvement irréfléchi. «Tu parais avoir bien envie de nous faire pendre au bout de la grande vergue de ce bâtiment, me dit un des pirates.—Il ne nous aura peut-être que trop vite, ajouta un autre. Tâchons d'avoir la terre: un banc de sable vaut mieux pour nous qu'un bout de planche où il y a un pavillon anglais ou américain.—Mais, répondis-je aussitôt, croyez-vous que si nous étions sauvés par un navire, je passerais moins que vous pour avoir fait la course?—C'est vrai, dit un pirate; il serait pendu aussi au bout d'un cartahut, comme un vrai brave. Amenons notre misaine, pour n'être pas aperçus de ce chien de navire, qui grossit à vue d'oeil.—C'est ma foi trop vrai, qu'il grossit: il n'y a qu'un moment qu'on ne lui voyait que les perroquets, et à présent on distingue ses basses-voiles. Nous sommes gobés!—Dites-donc, les enfants, reprit un autre, si ça pouvait être un ship marchand, un bon enfant de navire bien chargé, avec dix hommes d'équipage, est-ce que nous ne sauterions pas bien à bord encore en jouant de la pointe?» Et les forbans agitaient leurs poignards en signe de joie. «—Tiens, ma poudre n'est pas mouillée, à moi; j'ai deux coups de pistolet à envoyer au premier venu.—Ah! il serait bon, ce navire, s'il voulait nous recevoir comme de pauvres malheureux naufragés, et si nous sautions à bord pour prendre la place de ces parias et leur faire faire un plongeon!—C'est un brick! crie un forban: il est gros.—Tant mieux! il y en aura plus à la part. Dans un quart-d'heure il sera sur nous, ou peut-être nous serons sur lui; et en avant les fourchettes!—Oui, en avant les fourchettes! s'écrièrent-ils tous, en menaçant de leurs poignards, encore tout sanglants, le navire qui s'avançait.»

Le brick ne tarda pas à apercevoir notre frêle embarcation, qui se cachait souvent entre deux lames. Une oloffée qu'il fit m'indiqua bientôt qu'il gouvernait sur nous. Quand nous pûmes distinguer son bois, nous remarquâmes qu'il était très-allongé, et que sa mâture, séparée par un grand intervalle, pouvait être celle d'un bâtiment de guerre. Une large batterie jaune, régulièrement coupée par des sabords très-hauts, ne nous laissa bientôt plus aucun doute sur l'espèce de navire auquel nous allions avoir affaire: il fallut se résigner. Les pirates devinrent silencieux; car rien n'impose plus à ces brigands de mer que la vue d'un bâtiment très-supérieur en force. Après avoir amené ses perroquets et cargué ses basses-voiles, le brick masqua son grand hunier: cette manoeuvre se fit au bruit d'un sifflet que je crus reconnaître pour celui d'un maître d'équipage français. En nous accostant, deux hommes nous jetèrent une amarre, qu'il fallut bien prendre. On nous ordonna de monter à bord; mais tous les pirates avaient déjà jeté leurs poignards et leurs pistolets à la mer. Ils avaient eu soin même de se laver la figure, du sang dont ils étaient barbouillés, et qui avait eu le temps de sécher sur leurs vilains visages.

Le commandant du brick m'interrogea, après m'avoir entendu prononcer quelques mots de français. Je lui racontai brièvement mon aventure, en ne désignant toutefois le navire-pirate, que sous le nom de négrier espagnol. Je voulais épargner la vie de ces misérables, qui m'avaient accordé l'hospitalité en me recevant dans leur chaloupe. Ma réserve, quant à eux, fut inutile, comme on va le voir.

«Qu'est devenu le trois-mâts négrier auquel, dites-vous, appartenaient ces hommes? me demanda le lieutenant de vaisseau commandant le brick français.

—Commandant, il a coulé sous nos pieds, par suite d'une voie d'eau qui s'est déclarée subitement.

—Cette voie d'eau n'aurait-elle pas été faite par des boulets de vingt-quatre, reçus hier par le trois-mâts, à onze heures du soir, à bout portant?» A ces mots, je jetai les yeux sur les seize caronades de 24 du brick, que le commandant fixait en m'adressant cette question, et je ne doutai plus que ce ne fût le brick même qui nous avait si bien mitraillés. Je pris le parti de convenir de tout.

«Oui, commandant; je suis forcé de l'avouer, c'est vous qui nous avez coulés; jamais volée de navire n'a porté aussi bien: tout le gréement et la mâture basse, criblés par votre mitraille, sont tombés sur nous à l'instant même où votre fusillade et vos caronades de l'avant, sans doute, nous ont percés de part en part. Le navire n'a pas resté une heure sur l'eau, après cet engagement terrible. Si vous aviez voulu sauver l'équipage, cinquante hommes, peut-être, ne seraient pas revenus des cent quarante marins qu'il y avait à bord.

—Sauver ces misérables! Non: on ne peut pas les pendre comme ils le méritent; mais on les coule, on passe par-dessus et on continue sa route. Croyez-vous que je ne fusse pas depuis long-temps sur la piste de ce gueux de trois-mâts pirate? C'était Raphaël de Règle qui le commandait. Il vous a pris avec trois cents esclaves, vous qui étiez sur la Louise. Vous ne m'avez pas l'air de valoir grand'chose; mais, du moins, vous n'êtes pas un forban: allez demander à déjeûner à la cambuse.—Qu'on lui donne un hamac, et qu'il se couche. Quant à cette vingtaine de pirates, qu'on appelle le capitaine d'armes, et qu'il les mette aux fers. En arrivant au Sénégal, on leur apprendra à venir comme des imbéciles attaquer la nuit un brick de guerre, où ils croyaient ne trouver que trois hommes de quart endormis sur les cages à poules.»

Quelque temps après m'être couché dans le hamac où m'avait permis de reposer le commandant, je m'éveillai au bruit que les pas de l'équipage faisaient sur le pont en manoeuvrant. C'était le brick de guerre qui passait entre les débris du corsaire, à l'endroit même où celui-ci avait coulé. Quelques avirons, des morceaux de pavois, des planches et des bouts de mâture flottaient çà et là; mais pas un seul homme ne paraissait à la surface des vagues, qui avaient tout englouti. Les regards des gens de l'équipage se promenaient avec curiosité et avidité même autour du bord: pas une expression de pitié ne se mêlait aux observations qu'ils se faisaient à voix basse, pour interrompre le moins possible le silence de cette scène imposante. Le commandant ordonnait froidement la manoeuvre, que les officiers faisaient exécuter sans paraître attacher une grande importance aux suites terribles de l'engagement de la nuit. Une heure après avoir abandonné les parages où surnageaient les débris du trois-mâts pirate, les matelots chantonnaient des airs de bord, sur le gaillard d'avant, en se promettant d'autres combats avant d'arriver à Gorée, lieu de station du brick.


III.

La Licorne de mer.

La licorne de mer est un de ces monstres marins que l'on croirait inventés par l'imagination des navigateurs, si plusieurs faits n'étaient venus en attester l'existence. Personne ne l'a vue encore, et jusqu'ici des conjectures seules ont pu faire supposer sa forme; mais, malgré le vague des probabilités que l'on a réunies sur l'identité de ce cétacée, il est des circonstances qui, si elles ne font pas deviner sa structure, prouvent du moins la réalité de son existence, et le danger que ses attaques peuvent faire courir aux marins. Nous allons, au reste, citer ici quelques faits dont personne ne nous contestera l'authenticité.

En 1827, le navire le Robuste, de Bordeaux, fut vendu au port du Hâvre, et le constructeur qui se trouva chargé de faire le radoub dont ce navire avait besoin, remarqua avec surprise, dans un des bordages du bâtiment, un bout de corne qui avait transpercé un des bordages de l'arrière, à quelques pieds au-dessous de la flottaison.

Le Robuste est un navire qui a été construit dans l'Inde avec ce bois de tec, dont la consistance est telle, qu'il peut être rangé parmi ces ligneux que leur dureté a fait désigner sous le nom de bois de fer. Cette corne, trouvée d'une manière aussi étrange, fut examinée avec attention comme on peut le croire: sa forme était celle de l'extrémité d'une dent d'éléphant, et sa substance paraissait être la même que celle de cette matière osseuse que l'on nomme ivoire de baleine. Le capitaine du Robuste, à qui on fit part de cette découverte, n'en parut pas surpris; et il expliqua ce fait de la manière suivante: «Une nuit, dit-il, où le navire filait avec un fort beau temps sept à huit noeuds dans les parages du cap Horn, il fut réveillé par un choc si violent, qu'il crut que le bâtiment venait de se défoncer sur un récif. Monté précipitamment sur le pont, il demande aux hommes qui étaient de quart, et qu'il trouve tout interdits, ce qu'ils ont ressenti: ceux-ci répondent qu'ils ont éprouvé une secousse qui leur fait croire que le navire a touché. On saute aux pompes, on les sonde, et on ne trouve pas une goutte d'eau dans la cale; la vitesse du bâtiment même n'avait pas été interrompue, et le capitaine savait parfaitement qu'il n'y avait ni récifs ni fond dans les parages où il se trouvait. Personne ne put deviner quelle cause avait pu produire la secousse qu'on avait ressentie, et qui était venue du côté de tribord par l'arrière, c'est-à-dire dans le sens de la vitesse du navire. Si ce choc avait eu lieu sur l'avant, on aurait pu penser que la rencontre de quelques débris de mâture l'eût occasioné; mais il devenait impossible de s'expliquer comment une épave à moitié coulée eût pu heurter le bâtiment par l'arrière, alors qu'il filait sept à huit noeuds. Comme, après cet accident, le Robuste ne faisait pas plus d'eau qu'auparavant, on cessa bientôt de craindre des avaries; et quelques vieux matelots attribuèrent cette secousse à l'attaque de quelque licorne de mer, animal dont la tradition leur avait déjà donné l'idée.»

Le Robuste continua son voyage; il allait au Pérou, et il effectua cette longue campagne, et plusieurs autres ensuite, sans qu'on eût besoin de le réparer. Ce n'a été que lorsqu'il a éprouvé le besoin d'être radoubé, que le bout de corne dont nous avons parlé a été trouvé dans son bordage par le constructeur (M. Fouache), qui a conservé cette substance comme quelque chose d'extraordinaire et de probant. C'était bien, en effet, dans la partie où le choc s'était fait éprouver que le bout de corne s'est trouvé. Il était brisé au ras du bordage, de manière à faire penser que le cétacée qui l'y avait planté avec tant de violence, l'avait rompu pour se dégager de dessous la partie du navire où il s'était pris comme dans un piége.

Mais ce fait, s'il avait été observé dans une seule circonstance, pourrait laisser encore des doutes sur l'existence de ce qu'on appelle la licorne de mer. Un autre exemple, qu'un navire de notre port nous fournira, va venir ajouter un nouveau degré d'évidence à nos conjectures. Le trois-mâts l'Olinda, du Hâvre, en se rendant à Rio-Janeiro, se trouva heurté violemment près des côtes du Brésil, de la même manière que l'avait été le Robuste. Le navire, lors de cet accident, filait neuf noeuds; la secousse fut terrible, et ne causa cependant aucune avarie apparente. On observa, dans le moment de l'impulsion donnée au navire par le choc, que sa vitesse avait augmenté, pendant quelques secondes, de manière à faire sauter l'eau à bord sur l'avant. L'Olinda fit son voyage, et je crois même plusieurs autres traversées, sans faire plus d'eau qu'à l'ordinaire. Mais en réparant le navire, le constructeur même qui avait suivi le radoub du Robuste rencontra dans le bordage de l'arrière de l'Olinda, un bout de défense pareil à celui qu'il avait fait arracher, quelque temps auparavant, sous la flottaison du premier navire. Si malheureusement les cétacées qui avaient traversé le bordage de ces deux bâtiments étaient parvenus à retirer la défense qu'ils y avaient enfoncée, les navires auraient coulé quelques heures après; car jamais le jeu des pompes n'aurait suffi à jeter l'eau qui serait entrée par un trou de près de deux pouces de diamètre. Le Robuste navigue maintenant pour le Hâvre sous le nom de l'Indus, et l'Olinda fait encore dans notre port les voyages du Brésil. Les faits que nous rapportons dans cet article sont à la connaissance de tout le monde, et chacun peut les vérifier et interroger même le constructeur dont nous parlons, et qui occupe un des premiers rangs de son honorable profession.

J'ai souvent entendu dire au brave et malheureux capitaine Girette qu'un jour, après avoir dépassé les Açores, en se rendant à la Martinique sur le trois-mâts l'Activité, lui et ses officiers éprouvèrent un choc si violent dans la chambre où ils étaient à dîner, que tout ce qui se trouvait sur la table fut renversé. Dans les parages où il se trouvait alors, il n'y avait ni fond, ni rochers. La secousse était venue de l'arrière, et le navire, qui depuis a porté le nom de Manlius, n'a pas plus laissé apercevoir de dommages que le Robuste et l'Olinda; mais, pour cette fois, on n'a pas trouvé dans le bordage l'indice qui avait expliqué les chocs qu'on avait éprouvés à bord des deux premiers trois-mâts.


IV.

Naufrage sur la côte de Plouguerneau.

—Vois-tu, Jobic, ce grand navire qui dérive avec le courant et le vent, sur la côte? Ne semble-t-il pas que ce soit la Providence qui nous l'amène? Ce trois-mâts va bientôt se perdre, s'il plaît à Dieu! Il a venté dur cette nuit, et nous aurons des débris à ramasser avant peu.

—Écoute donc, Bihan, si nous allions avec notre bateau à bord de ce bâtiment égaré, pour le piloter en dedans des basses! C'est que je connais un bon mouillage, oui, à terre du grand banc qui brise là au large. Peut-être nous donneraient-ils quelque chose de bon à bord de ce navire, pour leur avoir sauvé la vie.

—Ah oui! tais-toi donc! Il y a deux semaines que j'ai voulu faire ça dans mon petit bateau, pour un brick anglais qui s'était affalé sous Pontusval. J'étais tranquillement à pêcher du lieu au large avec ma femme et sa cousine. Le poisson ne mordait pas, et j'avais dit pourtant cinq bons pater et autant d'ave, avant de jeter ma ligne à l'eau. Je n'étais pas content, non, et il aurait fallu s'approcher bien près de ma figure, pour me voir rire, je t'assure. Mais voilà que tout-à-coup j'aperçois, en levant ma tête, un navire qui barbotait dans les lames, et qui s'en venait au plein. Tu sens bien qu'aussitôt me voilà à rentrer mes lignes, à lever mon grapin et à courir sur le bâtiment à toc de voiles. Quand je montai à bord, les voilà tous à m'embrasser, en anglais, je crois, car ils ne m'avaient pas l'air de parler français. Le capitaine savait qu'il allait se perdre.... Par signes, je finis par lui faire entendre la manoeuvre qu'il fallait faire pour se parer de la côte, et me voilà à remettre le bâtiment en bonne route.... Combien penses-tu qu'ils m'aient donné pour mon lamanage, et pour les avoir sauvés de la mort, ces mauvais hommes-là[2]?

—C'étaient des Anglais, dis-tu?

—Oui, des Anglais, car ils avaient des figures bien rouges, et ils parlaient de la gorge.

—Ils t'ont donné.... Vous étiez à trois dans ton petit bateau, à ce que tu m'as dit, n'est-ce pas?

—Oui, à trois, moi un, ma femme deux, et sa cousine trois.

—Ils t'auront donné.... Combien de temps as-tu passé à bord?

—J'ai passé une demi-heure, une heure peut-être, ou deux ou trois heures, tout au plus. Mais dis-moi donc combien tu crois qu'ils m'ont donné?

—Vingt, vingt-cinq, trente écus, peut-être, que je pense, selon mon idée!

—Allons donc! Une ou deux livres de viande salée, mon ami, et une bouteille ou deux d'eau-de-vie qui avait bon goût, mais qui ne se sentait pas passer au gosier.

—Deux livres de viande et deux bouteilles d'eau-de-vie! Pas davantage?

—Pas davantage! Après cela, sauvez donc la vie à des hommes!

—Et ils ne t'ont pas seulement donné un peu d'argent?

—Pas ce qui te ferait mal à l'oeil en argent. Seulement, le capitaine m'a mis dans la main trois petites pièces en or, mais si petites, si petites, que je n'y pensais seulement plus en te parlant.

—En ce cas, il ne faut pas sauver ce gros bâtiment qui dérive sur la côte en grand. On a meilleur profit à ramasser les hommes une fois morts sur le bord de la grève, qu'à leur sauver la vie en risquant de se noyer. Deux livres de viande! est-il possible!

—Oui, deux livres de viande salée encore.

—Deux bouteilles d'eau-de-vie qui ne rabotait pas le gosier!

—Oui, deux bouteilles d'eau-de-vie toute douce comme du ratafia des quatre-fruits[3].

—Et trois petites pièces d'or qui valaient peut-être trente écus!

—Pas plus?

—Les coquins! Il faut les laisser se noyer, parce qu'après, vois-tu bien, on a les débris du bâtiment et de la cargaison; au lieu qu'en sauvant le bâtiment, on n'a rien, et on le voit s'éloigner au large en se moquant de nous.... Oh! comme le vent souffle! Entends-tu comme la tempête hurle, et comme la mer crie.... C'est la sainte Vierge Marie, mère de Dieu, qui fait ce coup de temps tout justement pour nous.»

Le bâtiment qu'avaient aperçu nos deux pêcheurs de Plouguerneau, luttait en effet contre la tempête, et luttait sans espoir de salut. Chacune des voiles qu'il présentait à la violence du vent pour essayer de s'élever de la côte, était enlevée en mille pièces par la bourrasque furieuse. Poussé par la masse énorme des lames qui le heurtent en travers, il dérive en roulant vers le rivage semé d'écueils et blanchi par l'écume des vagues, qui mugissent sur le sable soulevé. Il mouille ses ancres sur le fond, qu'elles labourent en cédant à l'effort des câbles.... Efforts inutiles; le bâtiment va périr: son équipage nombreux se presse sur le pont, monte dans les cordages, au haut des mâts, que la mer couvre déjà, que le vent plie comme de frêles peupliers sur la lisière d'une forêt. Les malheureux naufragés lèvent les mains au ciel, confondent leurs cris de terreur ou de désespoir.... A terre, c'est un autre spectacle: de barbares paysans, la joie dans les yeux, l'espoir dans tous les gestes, l'impatience dans tous les mouvements, attendent que la mer courroucée apporte à leurs pieds les fruits du naufrage. Pendant que les matelots du navire et les passagers les implorent comme des anges sauveurs, ils leur tendent les bras, mais pour les saisir, les attirer à eux et les dépouiller. A chaque cri de terreur que poussent les naufragés, les pêcheurs du rivage répondent par un rugissement d'allégresse.... La tempête est la plus forte, et les voeux de la cruauté sont seuls exaucés: le navire disparaît dans une rafale épouvantable, sous les montagnes d'eau qui mugissent en se roulant les unes sur les autres, comme pour submerger la terre sur laquelle elles viennent se briser avec un horrible fracas....

La rafale a passé comme un coup de foudre: une acalmie lui succède.... Quelques têtes d'hommes et de femmes se montrent au-dessus des flots palpitants; des débris surnagent. C'est sur ces débris que se porte d'abord l'avidité des paysans. Ils les halent à terre, en se jouant avec les lames furieuses auxquelles ils disputent les restes du naufrage. Puis après, c'est sur les naufragés qu'ils nagent, non pour les secourir, mais pour en faire une proie et se les partager. Aussi, voyez avec quelle curiosité ils regardent ces matelots et ces passagers tremblants, qu'ils attirent sur le rivage! Pendant que ceux-ci remercient les riverains à qui ils croient devoir la vie, les paysans ne cherchent qu'à arracher la montre qu'ils aperçoivent à la ceinture de leurs hôtes, ou la bague qui brille à leurs doigts engourdis. Les naufragés pleurent d'attendrissement; les paysans sourient d'un affreux espoir. Il y a des femmes dans les naufragés sauvés. Mais il y a des femmes aussi dans les habitants du rivage, et celles-ci sont impitoyables. L'une d'elles va jusqu'à briser avec ses dents la bague qu'elle n'a pu ôter au doigt gonflé de la femme du malheureux capitaine, étendu mort sur la grève qui regorge déjà de cadavres.

Le temps cependant s'apaise. Les hommes et les femmes échappés à la tempête, restent pendant la nuit à demi nus, sur la plage inhospitalière où la cupidité les a accueillis avec tant d'inhumanité. Des feux allumés par les paysans, pour éclairer les travaux du sauvetage, servent à réchauffer les membres glacés des naufragés. Les cris de joie des pêcheurs de Plouguerneau se mêlent aux lamentations de leurs victimes, toutes les fois qu'ils parviennent à tirer à sec une épave du navire, ou une caisse de marchandises que leur apporte la mer moins agitée. Le jour se fait bientôt: le temps est devenu moins menaçant; le ciel, qui quelques heures auparavant vomissait la tempête et la foudre, a repris sa sérénité, et il semblerait sourire à la nature, si les débris d'un navire et les cadavres de quelques naufragés n'étaient pas là pour attester les malheurs de la veille et le délire récent des éléments.

Avec le jour, un bâtiment de guerre rôdant sur la côte, est venu mouiller sur le lieu de l'événement, pour s'opposer à la fureur trop connue des habitants de la côte après tous les naufrages. Les postes voisins de douane accourent aussi. Chaque matelot de l'État, chaque préposé des douanes, dispute aux habitants du rivage la proie qu'ils veulent arracher à la mort même. L'ordre se rétablit: l'humanité veille à côté de la cupidité; la générosité succède à la violence et à l'endurcissement. Mais les paysans, repoussés dans leurs cahuttes, s'assemblent pour concerter pendant la nuit une attaque contre la force armée, et pour tâcher encore de ravir aux hommes de l'État, les lambeaux du navire et de la cargaison que protégent l'honneur et la force.

Il y a quarante-cinq ans à peu près que ce triste événement se passa sur la côte de Plouguerneau. Depuis ce temps, toute une révolution a passé sur les moeurs des habitants de ces sauvages contrées, et ces moeurs se sont adoucies à la lueur des lumières qui ont pénétré jusque dans les cantons les plus ignorés. Aujourd'hui peut-être, on ne prodigue pas encore aux naufragés, sur cette côte aride, les soins que réclame le malheur; mais du moins on ne dépouille plus de leurs humides vêtements, les infortunés que la mer furieuse jette à moitié morts sur ces plages d'airain. Oh! que la civilisation est belle, même quand elle n'inspire pas toutes les vertus! C'est elle qui émousse la férocité de la barbarie, et qui finit par neutraliser jusqu'à la plus stupide cruauté.


QUATRIÈME PARTIE.

Moeurs des Gens de Mer.


I.

La Prière des Forbans.

Un capitaine français, de mes amis, fut pris, à peu de distance des Iles du Cap-Vert, par un pirate qui croisait dans ces parages. Le navire capturé n'offrit aux corsaires qui en visitaient la cale, que quelques marchandises avariées par la grande quantité d'eau que faisait depuis long-temps le bâtiment. L'équipage, poussé et enfermé dans la chambre, avait averti en vain les forbans que s'ils ne pompaient pas activement, le navire finirait par couler bas sous leurs pieds. Ceux-ci, plus occupés à transporter à bord de leur brick-goëlette ce qui leur convenait dans la cargaison, qu'à franchir les pompes, ne tinrent aucun compte de l'avis de l'équipage; et ce ne fut que vers la nuit qu'ils s'aperçurent que leur prise était remplie à moitié de l'eau qu'on avait négligé de pomper. Force fut alors pour eux de lâcher leur proie. Le capitaine français et ses matelots, une fois débarrassés de la présence des corsaires, sautèrent aux pompes, qu'ils ne quittèrent pas de la nuit; mais ils ne purent parvenir à les franchir; et, vers le jour, ils résolurent d'abandonner le bâtiment et de se sauver dans les embarcations. Toutes les dispositions convenables furent faites pour exécuter cette résolution. Deux canots approvisionnés de tout ce qui était indispensable s'éloignèrent à force de rames du bâtiment, qu'ils abandonnaient à moitié sombré; mais à peine avaient-ils fait quelque peu de route, qu'ils aperçurent avec le jour naissant le navire-pirate, que le calme plat de la nuit avait empêché de s'éloigner. Aussitôt que celui-ci eut connaissance des deux canots, il leur envoya un coup de caronade pour les contraindre à venir à lui. Les embarcations, forcées d'obéir à un ordre aussi irrésistible, abordèrent le corsaire. Le capitaine qui le commandait était un Espagnol. En peu de mots, il fit comprendre au capitaine français qu'après l'avoir pillé, il n'entendait pas l'exposer a être noyé, et qu'il lui accordait asile à bord de son corsaire, à condition que lui et son équipage s'emploieraient du mieux possible jusqu'à ce qu'on pût les mettre sur le premier navire qu'on rencontrerait; et, pour commencer à les rendre utiles, on fit prendre la barre au capitaine français, et on ordonna aux matelots de laver le pont du navire, pendant que les gens de l'équipage du corsaire s'occupaient à d'autres travaux.

Quelques jours se passèrent sans événements. On faisait route vers le cap Sainte-Marie: pendant que les pirates s'enivraient de l'eau-de-vie qu'ils avaient trouvée à bord de leur prise, ils donnaient la barre à un des matelots français, et un officier aussi peu attentif que les autres à la manoeuvre fumait gravement en regardant de temps en temps le compas sur lequel on gouvernait en route. Une nuit, pendant que l'on relevait le quart qui avait veillé jusqu'à minuit, on aperçut le feu d'un navire. Le capitaine forban fut réveillé: on tint conseil; il fut décidé qu'on prendrait chasse par prudence jusqu'à ce que le jour permît d'observer le navire en vue. On crut remarquer bientôt que le feu que l'on avait relevé restait à la même distance, quoique le corsaire fît route pour s'en éloigner, et cela fit supposer que le bâtiment qui le portait avait vu la goëlette, et qu'il la chassait.

Les pirates passent aisément de la témérité à la peur: ils ont trop de conscience du sort qui les attend pour ne pas s'exagérer quelquefois l'imminence des dangers qu'ils entrevoient, et ils conservent difficilement leur sang-froid dans les circonstances où d'autres marins ne perdraient pas leur calme ordinaire. Le jour se fit, et ses premiers rayons laissèrent bientôt à nos corsaires le loisir de reconnaître le navire en vue: c'était un brick de guerre, que l'on supposa appartenir à la station française du Sénégal. Il marchait bien; et quoique la brise fût devenue forte, il était couvert de toile. Le corsaire ne tarda pas à faire aussi de la voile et à orienter au plus près, allure favorable pour une goëlette. La mer devenant grosse, et le navire, filant sept à huit noeuds de bout à la lame, passait dans chacune des vagues qui le couvraient de l'avant à l'arrière. Le bâton de foc allait être rompu dans les coups du plus violent tangage. Le capitaine ordonna de rentrer le grand foc; deux matelots sautèrent à l'instant sur le beaupré, mais à peine amenait-on la voile, qu'un des bouts de l'écoute enleva en fouettant avec force, un de ces hommes, qui fut jeté à trois ou quatre brasses du bord: il élevait son bras droit sur les flots pour faire signe qu'on le sauvât: on lui jeta plusieurs bouts de planche; mais il fut impossible de songer à le secourir autrement; il disparut dans une lame en jettant un cri qui fut entendu de tout l'équipage. La mort soudaine de cet homme, dans une circonstance si critique, parut produire sur le capitaine espagnol, monté sur le dôme de la chambre, une impression des plus vives: «Amigos!» s'écria-t-il, «ne somos perros; roguemos por el alma del pobre Simfroniano! (Amis, nous ne sommes pas des chiens; prions pour l'âme du pauvre Simphronien). Aussitôt tous les pirates imitèrent le geste de leur capitaine, mirent leur bonnet rouge à la main, et psalmodièrent une prière rapide en tournant les yeux sur la vague qui venait d'engloutir leur camarade. «Jamais, m'a dit le capitaine français, il n'éprouva une impression semblable à celle que lui causa la vue de tous ces pirates armés de poignards, couverts presque de sang, et prenant l'attitude respectueuse et expressive de gens livrés à la prière....» Le brick français approchait cependant: déjà on distinguait sur son avant une partie de son équipage qui se disposait à combattre. Arrivé à une portée de fusil, dans l'embellie d'une lame, il fit feu de deux caronades, dont la mitraille perça les voiles du corsaire, qui se disposait à riposter tant bien que mal. La fusillade commença: plusieurs hommes furent atteints, et le capitaine espagnol, frappé à mort sur son bastingage, avait déjà crié d'amener, lorsque le petit mât de hune du brick, trop forcé par les voiles qu'il portait, se rompit et laissa le corsaire fuir sous sa volée. Au craquement que fit entendre le mât en tombant, la joie la plus vive éclata parmi les pirates, qui tous se mirent à pousser un houra et à s'agenouiller, le bonnet à la main, en signe d'actions de grâces. Le soir on ne voyait plus le brick, qui travaillait à réparer ses avaries. Dans le moment de sécurité qui succéda à cette journée d'agitation, tous les pirates, recueillis dans leur joie, attribuèrent le bonheur qu'ils avaient eu d'échapper au brick croiseur, à la ferveur de leur prière. Pendant toute la nuit, ils s'enivrèrent en réjouissance de l'efficacité de leur acte de contrition.

Un bâtiment marchand fut aperçu par le pirate deux jours après la chasse qu'il avait reçue du brick français, que l'on a su depuis être le Cuirassier. Le corsaire pilla le navire qu'il venait de rencontrer, et mit à bord de la prise, qu'il renvoya, le capitaine français et son équipage, qui furent débarqués à Gorée. «Jamais, m'a répété plusieurs fois ce capitaine, en me rappelant sa captivité à bord du corsaire, je n'oublierai la prière des forbans.»


II.

Le voeu de deux Matelots.

L'incrédulité afflige quelquefois chez les gens instruits; chez les hommes grossiers, elle effraie. Les uns, à défaut de croyance et de religion, peuvent avoir des principes, et la morale publique se trouve au moins rassurée de ce côté; mais chez les autres, toutes les passions s'élancent sans frein, et leur brutalité, qui ne cherche que l'occasion de s'assouvir, en rencontre malheureusement la facilité.

On parle beaucoup de la superstition des matelots et de ces voeux puérils que la peur leur arrache souvent dans les moments de danger. Mais on aurait tort de croire, sur les rapports qui ont accrédité l'opinion de la faiblesse que les marins montrent quelquefois en présence du péril, que le plus grand nombre d'entre eux sont portés à faire des voeux au moindre événement qui menace leur vie. Presque tous, au contraire, rejettent au milieu des dangers toute espèce d'acte timide qui aurait pour objet d'appeler sur eux le secours de la Providence. Un mot plaisant, une saillie impie, une bravade gaie, s'échappe quelquefois de la bouche du matelot qui ne voit devant lui qu'une mort certaine, et qui la brave avec ironie, comme s'il ne s'agissait que de se donner une volée de coups de poing avec elle, ou de la déconcerter par une fanfaronnade.

En 1826, un navire que je commandais se trouva assailli, un jour après son départ de la Martinique, par le terrible ouragan qui renversa la Basse-Terre. Sur vingt-un hommes dont se composait l'équipage, quatorze languissaient dans leurs cabanes, attaqués par la fièvre jaune, qui, cette année, avait désolé les Antilles. Ce fut avec une peine extrême qu'avant la tempête, nous pûmes réussir à serrer, tant bien que mal, les voiles dont nous voulions nous débarrasser. Quand le vent, devenant très-fort, ne nous eut plus laissé de doutes sur les dangers qui nous menaçaient, une circonstance vint encore ajouter à notre embarras: le grand foc, serré sur son bâton, se déferla; et, par l'effet du vent qui fit courir ses bagues sur la draie, il se trouva hissé; la toile était neuve et forte, et elle battait avec une violence telle, qu'à chaque instant le bâton de foc paraissait vouloir casser avec la tête du mât de hune, sur laquelle la draie faisait effort. Ce fut en vain, comme on le pense bien, que nous essayâmes à haler bas cette voile, dont l'effet était d'autant plus dangereux qu'elle faisait arriver le navire, que nous voulions tenir en cape sous son foc d'artimon, le grand hunier ayant été enlevé. J'espérais que le grand foc aurait le même sort; mais, par une fatalité qu'ont éprouvée tous les marins, ce qui devait venir n'arrivait pas; la maudite voile résistait.

Un des matelots, nommé Lachaussée, m'ayant entendu exprimer vivement le désir que j'avais que l'amure du foc partît, me proposa d'aller la couper et donner un coup de couteau dans la laize du point. Il y allait de sa vie; je lui dis d'attendre encore: «Non parbleu pas! me dit-il; je sais bien que je ne serai pas pendu cette fois-ci, pour vous désobéir.» Et voilà mon homme, petit, résolu et leste, parti sur l'avant. Un mulâtre de Caïenne, nommé Franconi, le matelot de celui-ci, veut le suivre: «Allons, lui dit Lachaussée, allons essayer à boire un coup ensemble sans trinquer!» Ce furent les derniers mots que j'entendis; la force du vent m'empêcha de savoir ce qu'ils y ajoutèrent. Je les vis se serrer la main, s'embrasser, et se cramponner comme des chats, sur le bâton de foc, qui allait se rompre. Trois minutes après, l'amure était coupée, la voile défoncée, mes hommes rentrés à bord, et le bout-dehors de beaupré brisé avec le petit mât de hune. Le navire, revenant alors au vent, se tint en cape. L'ouragan, qui engloutit tant de bâtiments dans cinq à six heures, s'apaisa vers le soir; et le lendemain je rentrai à la Pointe-à-Pître, pour réparer mes avaries, au milieu des débris dont les flots étaient couverts.

Rien ne s'oublie plus vite que les dangers éprouvés à la mer. Quelques heures suffirent pour nous remettre de nos fatigues. Les malades furent conduits mourants à l'hôpital. Le surlendemain de notre arrivée, Lachaussée et Franconi me parurent, en me parlant, avoir une contenance timide: je devinai qu'ils avaient quelque chose à me demander; car il n'est pas difficile de voir sur la figure d'un matelot quand il a quelque chose à solliciter de son chef. La moindre inquiétude lui ôte son air franc et ses manières libres. Je voulus voir venir mes deux champions. L'un d'eux tire enfin son bonnet rouge, s'approche de côté de moi, et me demande deux gourdes à compte sur ses gages. «Que feras-tu de ces dix francs? lui dis-je; as-tu besoin de souliers, de tabac, de chemises, d'un pantalon?—Non, me répondit-il; j'ai de tout cela; mais, voyez-vous, capitaine, je vous demande deux gourdes pour acheter une poule et quatre bouteilles de vin.—Et à propos de quoi une poule?—Ah! voyez-vous, c'est que dans l'ouragan, quand j'ai sauté avec Franconi sur le bout-dehors de beaupré, nous avons fait un voeu.—Et quel voeu, encore?—Le voeu de manger une poule à la première terre!...» Le soir, en effet, la poule fut cuite et mangée par eux, mais par eux seuls. Jamais voeu ne fut plus religieusement rempli.

Curieux de savoir quelle idée Lachaussée, surtout, attachait à son ex voto, je lui demandai, quelques jours après que la poule avait été digérée, s'il avait cru faire quelque chose d'agréable à Dieu, en lui promettant le sacrifice de dix francs. «Mais, d'abord, j'ai pensé à m'être agréable à moi, me dit-il.—Tu ne crois donc à rien, lui demandai-je encore?—Pardon, capitaine; je crois à mon ventre, quand j'ai envie de manger un poulet.»

Dans une autre circonstance, où le même matelot entendait dire à l'un de ses camarades: «Dieu veuille que le temps change!» je l'entendis répondre avec ironie à celui-ci: «Crois-tu que, s'il y avait un Dieu, il y aurait des matelots?» Deux heures après, un coup de mer enlève mon homme, qui revient à bord en se cramponnant à un bout de drisse qu'il saisit sur les porte-haubans. A peine se vit-il sauvé qu'il s'écria, tout couvert d'eau: «Parlez-moi de cela! je n'aurai pas besoin de me mouiller le bout des doigts pour me tuer les puces». Il y avait dans ce matelot de l'incrédulité pour tout un équipage, et on en trouve comme lui à bord de tous les navires.