III.
L'Aspirant de Marine.
Une embarcation s'expédie du bord pour le service. Les canotiers rangés sur leurs avirons, et le patron assis près de son gouvernail, attendent l'aspirant, qui prend les ordres de l'officier de garde. L'aspirant descend dans le canot; les avirons tombent; le brigadier, posté devant, pousse au large avec sa gaffe; on rame vers terre. Pendant le trajet, l'aspirant, assis sur le banc de tribord, n'adresse au patron, placé près de lui, que quelques mots de commandement; mais il n'entame aucune conversation. Les personnes peu familiarisées avec les habitudes du service, seraient étonnées de voir, dans un marin si jeune, et quelquefois échappé à peine à l'enfance, autant de gravité et de sévérité; mais cette attitude calme, cette raideur de caractère, étaient déjà des qualités acquises à l'enfant dont on veut faire un homme de mer. C'est le premier effet de la rigoureuse éducation qu'il a reçue parmi les hommes de sa profession. Avec l'âge, il deviendra imperturbable. Les dangers au milieu desquels il va vivre, ne feront que développer son courage et exercer son sang-froid, la plus précieuse des qualités de l'homme de mer.
L'embarcation arrive à terre. L'aspirant donne ses ordres au patron, tandis qu'il va lui-même remplir sa corvée. S'il rencontre de ses jeunes amis, son front se déride avec eux: il est allégé du poids de son rôle et de la contrainte qu'il s'est un instant imposée comme chef; mais en retournant à son poste, il reprend son air taciturne avec ses inférieurs. Il arrive à bord, et va rendre compte de sa corvée à l'officier qui l'a expédié. Souvent il se fait que le temps passé à terre a excédé celui qui lui avait été assigné; si l'officier lui ordonne, dans ce cas, de se rendre à la fosse-aux-lions, cette injonction est faite sans phrases, sans emportement, et elle est reçue avec résignation, exécutée avec promptitude. On devine, dans cet acte impérieux et cette obéissance passive, tout le secret du service maritime: commander, punir avec calme et obéir sans observation.
Placés entre les officiers et les matelots, pour recevoir les ordres des uns et les faire exécuter aux autres, les aspirants sont presque toujours en butte aux haines et aux sarcasmes de l'équipage. Mais leur énergie, dans un âge d'exaltation et de dévouement, suffit à tout. Souvent on voit ces jeunes officiers punir de leurs propres mains de vieux marins insolents ou maladroits, et ces châtiments, qu'excusent la rigueur et les difficultés de leur position, sont toujours infligés avec un calme et une espèce de supériorité qui imposent aux hommes les plus grossiers et les plus sauvages, ce respect et cette crainte si nécessaires à ceux qui ne semblent destinés qu'à obéir avec résignation, comme des instruments aveugles d'une volonté ferme et intelligente.
Une distance immense sépare le matelot de l'officier, à la mer. On ne reconnaît pas dans cette hiérarchie les rapports qui, dans les armées de terre, rapprochent les soldats de leurs supérieurs. Un caporal, dans une compagnie, peut, avec de l'intelligence, deviner les secrets de l'art militaire qui suffit pour conduire un régiment. A bord d'un vaisseau, il n'y a que les hommes qui ont consacré une partie de leur vie à l'étude des mathématiques, qui puissent conduire le navire. L'équipage ignore le lieu où il se trouve, le point où on va le conduire et les moyens qu'on emploie pour arriver à ce point-là. Cette ignorance fait toute la force et la sécurité des officiers. Trouvez un moyen vulgaire de conduire les navires sur l'Océan, et la discipline des bâtiments de commerce et celle des bâtiments de guerre, deviendra impossible peut-être. Un vaisseau, en cinglant sur les mers, se sépare pour long-temps de toutes les lois qui veillent, à terre, à la conservation de l'ordre social; il devient, sur les flots, une petite république où la force peut opprimer la raison et la justice. Mais le besoin de gagner un port, de trouver un asile où les hommes qui le montent rencontreront des vivres et des secours, enchaîne les plus turbulents à une nécessité sous l'empire de laquelle les caractères les plus impétueux et les plus rebelles sont obligés de se courber.
Les connaissances astronomiques se sont étendues, mais les moyens de l'art nautique, en se multipliant, ont exigé chaque jour aussi des études plus longues et plus sérieuses. Le calcul des longitudes, si nécessaire, est resté aux mains des adeptes de la science. C'est un bienfait de la Providence qui, en permettant que les hommes se risquassent avec succès sur l'immensité des mers, a voulu que ceux qui n'avaient rien à perdre fussent guidés par ceux qui avaient tout à conserver, et l'honneur d'une nation à venger, ou les intérêts de la propriété à faire respecter.
IV.
Les Pilotes.
DIALOGUE ENTRE UN JEUNE ET UN VIEUX PILOTE.
(La scène se passe sur un des quais de l'entrée d'un port de mer.)
Le pilote Filiot.—Vous voyez bien ce temps-là, maître Ladirée, n'est-ce pas? eh bien... je ne vous en dis pas davantage, et vous m'en direz des nouvelles, pas plus tard que demain.
Maître Ladirée.—Pour ce qui est du temps, mon garçon, quand tu voudras m'en apprendre long comme l'petit doigt seulement, il faudra que t'en apprennes long comme eul bras, et ce sera pas encore trop; car, en fait de ça, j'avons un baromètre qu'en sait plus que tous les géomètres du monde.
Le pilote Filiot.—Et queu baromètre avez-vous donc, sans trop vous commander, maître Ladirée?
Maître Ladirée.—C'est z'un baromètre que j'voudrais bien t'revendre au prix qui m'a coûté: une grappe de raisin[4] qui m'est z'entrée dans la cuisse avec d'autres mitrailles d'abord d'un vaisseau anglais au combat de Groais.
Le pilote Filiot.—C'est pas l'embarras, une blessure est une bonne chose pour savoir le temps qui fera.
Maître Ladirée.—Quand le vent a la moindre petite volonté d'anordir, j'parie avec le plus malin de lui dire, vingt-quatre heures à l'avance d'où il en soufflera. Dans le temps où ce que j'pilotais, j'faisais appareiller les navires deux marées avant le revirement de brise, aux premiers élancements de mon genou: quand l'rhumatisme gagnait la cuisse, ils avaient démanché. En temps de guerre, j'aurais fait ma fortune à bord d'un corsaire, avec mon infirmité.
Le pilote Filiot.—Ah! si j'avions encore des corsaires, la navigation serait plus agréable qu'à c't'heure, où il n'y a pas tant seul'ment à gagner d'leau à boire à la mer!
Maître Ladirée.—Si, il faut être juste, il y a encore d'leau à boire pour tous les vrais matelots; mais la paix a fait bien du tort aux corsaires; mais c'est d'la faute de ceux qu'ont fait les traités.
Le pilote Filiot.—J'crois bien. Si encore ils avaient eu le sens de faire une paix où c'qu'il y aurait eu la permission de faire la course, ils n'auraient pas perdu la marine.
Maître Ladirée.—C'est Décrès qu'a perdu la marine: il a vendu nos vaisseaux à l'Anglais, et il payait les capitaines pour ne pas se battre. L'empereur était un bon homme, qu'avait de bonnes intentions; mais s'il avait fait pendre tous les commandants et les amiraux, le reste se serait bien battu. Il n'y avait que la potence, quoi, qui pouvait relever la marine. Il fallait voir, au combat du 13 prairial, comme j'nous sommes tapés. C'était pas du Navarin, ça, quand l'vaisseau l'Vengeur a coulé comme un plomb pour ne pas laisser couper la ligne; car dans notre temps une ligne coupée, c'était la mort d'une escadre.
Le pilote Filiot.—J'crois qu'à présent, pas moins, si nous avions la guerre avec l's'Anglais, ils ne mangeraient pas tous les jours notre soupe.
Maître Ladirée.—C'est possible; mais quand on veut faire des soldats avec des matelots qu'ont des casques d'pompiers, on risque d'n'avoir plus de matelots où c'qu'on a voulu avoir des matelots et des soldats: c'est z'encore ce coquin de Décrès qu'a voulu faire des hommes à deux usances.
Le pilote Filiot.—L'matelot est fait pour l'épiçoir, et l'soldat pour le fusil: en donnant l'un et l'autre à un homme, il faudrait lui donner en même temps quatre mains. Il n'y a pas de bon sens dans l'embataillonnement des marins, pas plus que dans l'amarinement des soldats. La mer, comme on dit, est au matelot, et la terre au troupier. Chacun sa petite affaire, et tout le monde sera content.
Maître Ladirée.—Comme j'te disais donc tout-à-l'heure, on s'tappait proprement dans mon temps, et avant la révolution. Tiens, par exemple, en 78... oui; car c'est bien en 78 que s'est fait la guerre de 81, n'est-ce pas?
Le pilote Filiot.—Oui, en 78, plus ou moins; mais ça n'fait rien à la chose.
Maître Ladirée.—Eh bien, comme j'te disais donc, en 78, la frégate la Belle Poule, que Dieu lui fasse paix et miséricorde! fut z'attaquée par toute une escadre anglaise qu'était z'en pleine paix. Le capitaine français, qu'était pas trop déchiré comme ça, dit z'à son équipage: «Enfants, c'est pas une nation civilisée qui vous attaque; c'est des brigands! et il faut z'en découdre!» Ce qui fut dit fut fait z'effectivement, et après cinq heures de combat z'un peu chaud, la Belle Poule, qu'avait criblé et éreinté une frégate de sa force, et qu'avait reçu toute la bordée de la lâche escadre qui l'avait z'attaquée dans le sein de la pleine paix, s'en revint au port, gouvernant comme une petite demoiselle, avec son grand mât de hune coupé z'au raz du chouque et sa poupe défoncée, et faisant de l'eau comme un panier par les trous de boulets qu'elle avait reçus à la flottaison. Elle avait eu dans le combat les deux tiers de ses matelots mis sur les cadres, et tous ses gabiers tués. Il n'y a pas eu de combat plus beau qu'ça; tant plus qu'il y a de monde qu'avale leur gaffe dans une affaire, tant plus l'affaire est belle. Il y avait plaisir alors à se repasser de la mitraille par le visage avec les Anglais. Le bon temps est loin à présent. Mais c'est égal; le nom du capitaine de la Belle Poule, que j'ai z'oublié de te réciter, c'est La Clocheterie.
Le Pilote Filiot.—C'est toujours bon à savoir; mais il m'est avis, si je n'ai pas la berlue, que v'là z'un navire qu'entre sans pilote dans les jetées.
Maître Ladirée.—Allons, mon garçon, va vite dans ta pirogue l'aborder, et souplement; car, pilote ou non à bord des navires, il faut que l'pilotage se paie.
Le pilote Filiot.—Attendez, j'l'aurons avant qu'il soit à la tour. Le capitaine, j'le connais; il est malin, et il est pratique; mais j'l'aurai: ces Américains, voyez-vous, ça croit éviter le paiement du pilotage, quand le pilote n'a pas abordé.
Maître Ladirée.—Fais-le payer comme si tu l'avais pris à Barfleur; car, vois-tu, il n'y a que les abus qu'ont perdu notre marine, et il ne faut pas que toi, marin, tu prêtes la main à d'sabus.
V.
Les filets d'abordage.
Nous avons quelquefois eu lieu de parler à nos lecteurs de cet appareil dont les petits bâtiments de guerre s'enveloppent au mouillage, en certaines circonstances critiques. Comme les marins seuls connaissent ce genre de défense, et que nous écrivons surtout nos esquisses maritimes, pour les gens étrangers à la marine, nous allons essayer de donner ici une idée exacte de ce qu'on entend par des filets d'abordage.
Ces filets, dont la maille est à peu près de la largeur de la main, sont faits avec un cordage de la grosseur du petit doigt. Fixés par leur base sur la partie extérieure du bastingage, ils font le tour du navire qu'ils sont destinés à protéger contre les coups de main de l'ennemi. Des montants placés à une certaine distance les uns des autres servent à élever les filets à huit ou dix pieds de haut au-dessus des bastingages, et lorsque ce réseau de cordes est tendu, au moyen des drisses qui le soutiennent, le bâtiment se trouve entouré d'un treillage plus difficile à franchir que les chevaux-de-frise, que l'on élève à terre avec tant de peine et de temps.
C'est là, peut-être, ce que l'on concevrait difficilement sans l'expérience, qui a tant de fois démontré l'excellence des filets d'abordage dans les attaques subites, et contre les coups-de-main les plus hardis.
Mais pour que ces filets puissent remplir complétement le but qu'on se propose en les gréant (c'est le mot), il faut que ceux qui les dressent aient soin de ne pas trop les raidir, et de laisser ce qu'on appelle du mou dedans. Lorsque les marins des péniches attaquent un navire garanti par ses filets, ils sont ordinairement armés de longues faux, avec lesquelles ils cherchent à couper le réseau qui les empêche de sauter à bord. On sent bien que si les mailles du filet étaient trop raides, les assaillants parviendraient, plus aisément que lorsqu'elles sont molles, à couper le cordage tendu.
Quelquefois nos bâtiments convoyeurs, non contents de dresser des filets d'abordage, selon la manière que nous venons d'indiquer, cherchaient encore à se prémunir contre les attaques de nuit, en installant de doubles filets.
Ce dernier genre de réseau de corde n'est pas destiné, comme son nom semblerait l'indiquer, à doubler seulement les filets simples. C'est une tout autre installation.
Les doubles filets d'abordage se dressent sur des montants ou des esparres, qui se meuvent verticalement le long du bord, où ils sont établis sur des charnières. Cette espèce de large tissu figure assez bien, sur les flancs d'un navire, ces filets avec lesquels on prend à terre des alouettes au miroir. Ce sont, à proprement parler, des ailes que l'on établit autour du bastingage. Au bout de chaque montant, on frappe une drisse et on suspend un boulet ou une gueuse de cinquante, pour que le poids de ces lourds objets puisse faire tomber sur la mer les filets abandonnés à eux-mêmes, quand on largue les drisses qui les tiennent élevés sur leurs montants mobiles.
Les filets simples sont une arme défensive; les filets doubles sont une arme offensive. Voilà la différence entre ces deux appareils.
Il est facile de comprendre que lorsque les péniches viennent aborder un navire ainsi garanti par ses doubles filets, il suffit de larguer ce redoutable appareil pour que les assaillants se trouvent pris sous les mailles des filets, qui tombent sur eux de manière à les envelopper comme dans un piége. Alors rien ne devient plus aisé pour l'équipage du bâtiment abordé, que d'accabler à coups de fusil et à coups de canon des assaillants à qui la liberté de se mouvoir et d'agir hostilement vient d'être ôtée.
Un fait que l'on m'a souvent raconté, et dont tous les détails sont encore présents à ma mémoire, servira mieux encore que toutes les descriptions que l'on pourrait donner, à faire connaître tout le parti que pouvaient retirer de l'emploi des filets, les petits bâtiments de guerre qui mouillent sur les côtes, en présence de l'ennemi, dont ils ont à redouter les tentatives d'abordage pendant la nuit.
Un lougre, corsaire du Nord, de Dieppe ou de Calais, je crois, se trouva être chassé, après avoir fait quelques prises, par une corvette anglaise, à laquelle il ne put échapper qu'en mouillant en dedans des bancs de Somme, sur un fond que le bâtiment ennemi, avec son grand tirant d'eau, ne pouvait s'exposer à franchir. La nuit s'approchait; mais avant que l'obscurité ne vînt envelopper tous les objets autour de lui, le capitaine du lougre vit, à la longue vue, la corvette mettre trois embarcations à l'eau, et puis après, ces embarcations, recevoir des armes qu'on faisait passer par dessus les bastingages, aux hommes qui les montaient.... Plus de doute; les péniches anglaises devaient venir, pendant la nuit, attaquer au mouillage, qu'il ne pouvait plus quitter, le pauvre corsaire français!
Il ne fut pas difficile au capitaine du lougre de faire comprendre à son équipage tout le danger qu'il allait courir. Le corsaire n'avait pas de filets d'abordage: on se décida à en faire sans perdre de temps. Chacun se mit vaillamment à l'ouvrage, et avant l'heure de la marée, que devaient choisir les Anglais pour l'attaquer, le lougre se trouva encagé et garanti, non pas seulement avec ses filets simples, mais encore avec les doubles filets qu'il venait d'improviser.
«Les Anglais peuvent arriver maintenant quand il leur plaira, dit le capitaine à son équipage; vous les avez déjà battus d'avance.»
Et, en effet, de longs avirons, au bout desquels s'étendaient extérieurement les doubles filets, présentaient autour du lougre l'aspect de deux énormes éventails prêts à envelopper, et à écraser tout ce qui aurait l'imprudence d'approcher le navire.
On veillait partout, à bord du corsaire, aux bossoirs, à la hanche, par le travers. Tous les yeux effleuraient les flots calmes et silencieux; toutes les oreilles cherchaient à entendre le moindre bruit, le mugissement des flots, le vagissement de la houle à terre, le frémissement du peu de brise qui se jouait au roulis, dans les haubans et dans la mâture du lougre.
Quelques heures d'attente se passent ainsi. On ne chante plus à bord du corsaire; on se parle tout bas: le capitaine veut faire croire aux Anglais que tout sommeille à son bord.... Minuit arrive.... On n'aperçoit rien encore; on n'entend rien....
A une heure, un des officiers, placé sur l'avant, traverse la foule des hommes armés jusqu'aux dents, et qui encombrent le pont trop étroit du corsaire; il dit au capitaine: «Capitaine, regardez bien là.» Le capitaine regarde.... «Ce sont les péniches. Silence, enfants! veillez bien à ne faire feu et à n'amener nos doubles filets qu'à mon seul commandement...» L'équipage ne répond seulement pas, oui, capitaine, tant il sent la nécessité de faire silence et d'obéir sans dire un mot à l'ordre de son chef....
Quel moment, que celui qui précède de si peu une attaque de nuit, à laquelle on est préparé! Comme les coeurs palpitent! comme les mains qui se rencontrent se pressent en frémissant de plaisir, de crainte ou d'impatience! Il y a bien des adieux faits en silence, et d'une manière bien expressive, dans un pareil instant!...
Les péniches approchent. Trois points noirs se dessinent sur les flots. Les coups d'aviron, que donnent par longs intervalles les Anglais, sont encore sourds, mais on les entend, malgré la précaution qu'ils ont prise de garnir en drap leurs rames au portage, pour assourdir le bruit de leur nage. Rendus à une demi-portée de fusil du lougre, ils lèvent leurs rames: le plus grand silence règne partout dans l'obscurité qui enveloppe cette scène mystérieuse, et qui va devenir bientôt si terrible et si animée.... Les péniches paraissent se défier du calme qu'elles remarquent à bord du lougre. Elles se décident, au cas où elles seraient vues, à attendre la volée de l'ennemi, pour l'aborder ensuite avant qu'il n'ait pu recharger ses pièces.... Le capitaine français, qui pénètre le motif de leur retard à l'aborder, feint de tomber dans le piége: il ordonne de faire feu de deux pièces seulement; et, après cette explosion, les péniches donnent deux ou trois bons coups d'aviron, et les voilà le long du corsaire....
C'est alors que les coups de feu partent, que les pièces pointées à couler bas, percent les péniches. Les assaillants veulent sauter à bord: ils rencontrent les filets d'abordage. Une des péniches veut fuir, et les doubles filets s'abaissent sur les embarcations, qu'ils enlacent de leurs réseaux inextricables: «Rendez-vous! rendez-vous!» crie le capitaine du corsaire aux Anglais, que les gens du lougre fusillent, pendant qu'ils cherchent à se dépêtrer de la maille des doubles filets. Les assaillants, assaillis à leur tour, sont percés, accablés, foudroyés sans défense. Ils ne peuvent que crier qu'ils se rendent.... Le feu cesse alors. On ouvre une petite partie des filets, et chaque prisonnier que l'on dégage du piége, passe à bord du corsaire pour être renfermé dans la cale. Une fois les péniches vides, on travaille, pour les maintenir sur l'eau, à boucher vite les trous des boulets qu'elles ont reçus.
A peine tous les prisonniers désarmés sont-ils fourrés dans la cale, que le capitaine du corsaire s'écrie: «Mes amis, ce n'est pas le tout; la corvette a voulu nous prendre, il faut la prendre elle-même! Sautez-moi en double dans les péniches, allez prendre une touline sur l'avant pour remorquer le lougre; coupons nos amarres, et gouvernons sur la corvette anglaise!»
Cet ordre est aussi vite exécuté que l'intention du capitaine est comprise. Les péniches, nageant sur l'avant, halent le corsaire vers l'endroit où l'ennemi est mouillé. Au bout d'une demi-heure d'efforts, le lougre est amené le long de la corvette anglaise, qui croit voir dans le navire qui s'approche, l'ennemi que ses péniches sont parvenues à enlever. Aussi, dès que le commandant anglais pense que le lougre est rendu assez près de lui, il lui hèle de jeter l'ancre. Il n'est plus temps: les trois embarcations qui remorquent le corsaire coupent leur touline et accostent la corvette, pendant que le lougre, avec les avirons qu'il a bordés lui-même, approche l'ennemi par l'arrière, et lui jette tout son monde à bord....
La corvette, qui s'était dépourvue de la plus grande partie de son équipage, pour armer les péniches qui devaient enlever le lougre, se rend au bout de quelques minutes d'abordage. Le soir même de ce jour, si bien employé par le corsaire, le lougre victorieux rentrait à Calais, avec la double et glorieuse capture qu'il venait de faire.
VI.
Le Maître d'équipage.
Un maître d'équipage initiait un jeune mousse à la connaissance des diverses manoeuvres qui composent le gréement, et, à chaque erreur que commettait l'élève dans cette longue énumération, le professeur lui appliquait sur les épaules cinq ou six coups du bout de la manoeuvre qui avait été mal désignée. L'officier de quart, présent à la leçon, s'approche du maître: «Il paraît, lui dit-il, que vous soignez particulièrement ce jeune homme?—Que voulez-vous, répond le vieux marin; il m'a été recommandé, et c'est bien juste: j'ai vu son père tomber mort à côté de moi au combat de Groais, et on doit quelque petite chose à la mémoire d'un ancien camarade.»
Ce maître, si dévot au souvenir de ses amis, avait un fils qu'il comblait des marques de son active sollicitude. Violemment indisposé un jour contre lui, il le poursuivit dans la batterie du vaisseau, un nerf de boeuf à la main; mais, dans la rapidité de sa course, le pied lui manque, il tombe, et se luxe le pouce de la main gauche, en cherchant à amortir le poids de sa chute. Au juron que lui arrache la douleur, le fils s'arrête, et accourt aussitôt pour relever et secourir le rude auteur de ses jours. «Ma foi, monsieur, dit celui-ci en racontant sa mésaventure au chirurgien qui le pansait, le bon coeur de mon garçon m'a tellement remué l'âme, que je n'ai pu lui donner que neuf à dix coups de nerf de boeuf.» Il paraît que le bonhomme avait atteint là le maximum thermométrique de sa sensibilité paternelle.
On a peu d'idée du respect qu'imprime à tous ses subordonnés le maître d'équipage d'un navire de guerre. A son aspect, tous les regards se portent sur les contractions de cette figure basanée, que la moindre contrariété agite avec force, que le plus léger murmure enflamme avec fureur. Cet homme, sorti de la classe des matelots, est plus terrible aux matelots mêmes, que les officiers, qu'un rang plus élevé met moins en relation que lui avec cette classe grossière. Les noms de face de fer, de gare la bûche, lui sont donnés, mais en cachette, et les railleurs ne se livrent à leurs saillies, qu'avec une sorte de terreur. Au coup magique du sifflet qu'il porte à sa ceinture, les hommes accourent, la manoeuvre s'exécute en silence et avec promptitude; malheur à celui qui le mécontenterait assez pour qu'il le traitât de Paria ou de Parisien, son animosité ne se bornerait pas à ces dénominations, que les gens du métier considèrent pourtant comme les plus injurieuses pour un homme de mer.
Ces coups de sifflet du maître de manoeuvres, qui composent, à proprement dire, le langage dans lequel l'officier communique avec l'équipage, produisent dans certaines circonstances une impression indicible. Quand deux navires, par exemple, s'approchent à portée de pistolet pour se combattre avec plus de certitude, au signe du commandant, part ce qu'on appelle le coup de sifflet de silence: tout se taît dans cet instant de terreur et de la plus morne attente. A peine le sifflet a-t-il cessé de se faire entendre, que la mort vole dans l'épouvantable fracas de cent bouches à feu. On peut rendre au bout du pinceau, qui reproduit le prestige de la vie, toute l'horreur d'une bataille, toute l'épouvante d'une scène de carnage: il n'est donné à aucune plume, à aucune éloquence de rendre l'effet du coup de sifflet qui précède la première volée que va lancer un vaisseau.
Dans les premiers temps de notre république hélas trop éphémère, des ordres du jour réitérés défendirent aux officiers et maîtres de frapper les matelots sous leurs ordres. Les maîtres, que cette disposition philanthropique indisposait plus que les autres, répondaient aux marins qui se trouvaient dans le cas d'invoquer le bénéfice de la nouvelle réforme: «La loi défend de frapper, mais elle ne défend pas de pousser»; et l'impulsion valait quelquefois bien les coups qu'elle remplaçait. On conviendra que si ce n'était pas là transgresser la loi avec finesse, c'était au moins l'éluder avec force.
VII.
Les Corsaires travestis.
Antoine Moëde[5], capitaine d'un corsaire, qui, pendant les deux dernières guerres, a laissé des souvenirs si honorables à la Guadeloupe, commandait une petite embarcation où il avait entassé cent hommes déterminés comme lui.
Il rencontre au vent de la Désirade un grand bâtiment anglais richement chargé pour la Jamaïque: l'attaquer et le prendre fut l'affaire de peu d'instants pour des marins accoutumés à monter dans un navire marchand comme dans une salle de billard. L'équipage, dix-huit passagers et dix passagères furent mis à bord du corsaire avec leurs effets; trente Français furent chargés de reconduire la prise, et le corsaire fit voile pour la Pointe-à-Pître. Le lendemain de sa capture, il aperçut avec le jour un brick de guerre qui se dirigeait sur lui. Antoine Moëde, jugeant que ce bâtiment qui le gagnait était anglais, ordonna à ses gens de prendre toutes les robes qu'ils trouveraient dans les malles des passagères, et de s'en affubler. Il fut obéi à la minute, et on vit paraître sur le pont une cinquantaine de belles qui cachaient la fraîcheur de leur teint sous des ombrelles qu'elles agitaient avec autant de grâce qu'elles en pouvaient mettre. L'intention du capitaine était, en ordonnant ce singulier travestissement, de faire croire au navire ennemi que le corsaire n'était qu'un bateau caboteur, chargé de passagers et de passagères qui se rendaient d'une île à l'autre; et, à l'aide de cette ruse, d'échapper à la supériorité des forces du brick, qui l'aurait probablement abandonné sans le visiter; mais il n'en fut pas ainsi. A peine l'Anglais se vit-il à portée de canon, qu'il envoya toute sa volée. Certain de ne pas lui échapper par la fuite, Antoine demande à ses gens s'ils veulent sauter à l'abordage. Tous répondent: «A l'abordage!» Le corsaire vire de bord, cingle vers le brick, dont il reçoit une volée à bout portant; il l'élonge. Les braves amazones d'Antoine jettent leurs ombrelles et leurs chapeaux de paille au diable, tirent leurs poignards, arment leurs pistolets et sautent en écumant de rage à bord du brick anglais. En une demi-heure, le pont est couvert de sang et de morts. Un homme du corsaire saute sur le pavillon ennemi, et l'amène. Le brick se rend, et Antoine Moëde fait route avec sa glorieuse capture, pour la Pointe, où il rentre avec son équipage encore vêtu des costumes de femme, qu'ils n'avaient pas eu le temps de quitter avant cette rapide action. «Jamais, disait Antoine tout glorieux, le cotillon ne s'est mieux tiré d'affaires!» Je doute, en effet, que celui de Jeanne Hachette ou de l'héroïne de Vaucouleurs eût brillé de plus d'éclat dans la fureur d'un abordage.
Le même capitaine, dans une course précédente, avait épuisé toute sa mitraille dans quelques engagements consécutifs; quoiqu'il mît toujours double charge dans ses canons, il lui restait encore quelque poudre; mais la mitraille lui manquait. Déjà on avait envoyé à l'ennemi les clous qu'on avait pu ramasser, le lest en caillou qu'on avait pu arracher de la cale. Il ne restait rien pour la dernière volée avant l'abordage: «J'ai dans ma chambre deux quarts remplis de gourdes! s'écrie comme par inspiration le capitaine: défoncez-les; chargez nos pièces avec des piastres!—Mais, capitaine, c'est votre argent, cela, lui dit son second.—Corbleu! c'est le placer à bon intérêt, mon ami! Feu, et à l'abordage!» Au bout d'une demi-heure, le navire ennemi fut enlevé.
VIII.
Le Cuisinier et le maître Coq.
Parmi les gens qui ont à bord une charge importante, il faut compter le cuisinier, et ensuite l'homme qu'on appelle improprement maître-coq; car il valait mieux conserver la dénomination de cook (mot anglais qui signifie cuisinier), que de donner au cuisinier de l'équipage le nom d'une volaille: mais, en fait d'étymologie, les marins n'y regardent pas de plus près que les académiciens qui vous apprennent que le mot Beefsteaks signifie une tranche de boeuf ou de mouton grillé.
Le cuisinier des officiers met à peu près entre lui et le maître-coq, la distance qui existe entre un bottier à la mode et le savetier du coin; mais ces deux êtres, séparés par la science et les prétentions, sont réunis par la nécessité dans une cahutte enfumée, de la largeur d'un tonneau, et presque toujours fixée sur le pont, où elle est en butte à tous les vents et à tous les coups de mer. C'est dans ce laboratoire exigu que le chimiste culinaire, debout, préside à la confection de ces dîners de bord, dont la propreté ne fait pas toujours les frais, et dans lesquels la délicatesse est souvent sacrifiée aux circonstances.
Les inconvénients attachés aux postes de cuisinier de navire n'engagent pas les phénix de la profession à s'embarquer pour parcourir, la casserole à la main, toute la sphéricité du globe. Aussi, nous l'avouerons, la plupart des cuisiniers de bord sont peu dignes du titre d'artiste, qu'ils s'arrogent modestement; car à les en croire, ils ne sortent tous de rien moins que de la bouche d'un ambassadeur, ou des fourneaux d'une excellence, ou même des cuisines de la cour. Ce serait cependant faire trop d'honneur au plus grand nombre que de supposer qu'ils sortent d'une assez mauvaise gargote.
Si ces messieurs, toutefois ne donnent pas toujours aux passagers et aux officiers, les preuves d'un talent qu'on aime à reconnaître, il faut convenir qu'il en est qui offrent, dans certaines circonstances, l'exemple d'un dévouement absolu. Lorsque le navire, incliné par l'effort d'un coup de vent, plonge à chaque instant sous les vagues qui enlèvent tout sur le pont, on voit le cuisinier se faire amarrer dans sa taverne; et là, attisant avec une pince rouillée quelques charbons que lui dispute la tempête, il attend, la bouilloire à la main, que le thé soit chaud, ou qu'une lame enlève dans son passage, lui, sa cuisine et tout ce qui l'environne.... Quelques cuisiniers ont vu trancher leurs destinées par des événements de mer assez brusques. Les grands bâtiments de guerre offrent aux desservants de Comus des temples plus sûrs; car c'est dans l'entrepont qu'on place les cuisines, et là, du moins, ces artistes sont à l'abri des coups de mer.
Depuis que le besoin de manger est devenu un art, et que cet art a été réduit en préceptes sous la plume des Beauvilliers et des Carème, les moindres gargotiers, fiers de leur vocation, se sont donné une teinte de littérature de cuisine. On pense bien que ceux qui se sont vus au milieu de matelots ordinairement peu lettrés, se sont arrogé à bord la suprématie de l'esprit et l'exploitation des bons mots; mais la rudesse des antagonistes qu'ils s'attirent parmi l'équipage leur fait trop souvent expier la douceur des airs qu'ils se donnent. Quelques hommes sont-ils insuffisants pour serrer une voile que le vent va mettre en lambeaux, le maître d'équipage ordonne au cuisinier de monter sur la vergue, où il a presque toujours mauvaise grâce, et c'est alors que les matelots, forts de leur adresse, se vengent par des apostrophes du malheureux, qui se cramponne à chaque objet comme à une planche de salut.
Le maître-coq d'un vaisseau de guerre est chargé, avec l'assistance de trois ou quatre aides, de diriger l'ébullition d'une chaudière dans laquelle il entre à peu près deux barriques d'eau. Après que l'équipage a porté sa viande dans ce potage collectif, la chaudière est fermée au cadenas par la commission nommée chaque jour pour surveiller la coquerie. Avec un appareil, on hisse ce vase énorme sur les bancs d'un immense foyer, et à midi on sonne la cloche pour avertir que la soupe va être trempée. La chaudière est descendue, cent gamelles sont rangées autour d'elle, et le maître-coq, monté sur une estrade, plonge la vaste cuiller dont il s'arme, dans les flots du clair bouillon, qu'il distribue avec l'air d'impartialité d'un Minos ou d'un Rhadamante; mais si le bouillon n'est pas du goût de ceux qui le reçoivent, si le boeuf ou le lard n'est pas cuit, ou l'est trop, alors les injures et quelquefois les lambeaux de viande pleuvent sur le triste chef de cuisine, que les officiers ont de la peine à arracher à l'animosité des matelots. Voilà un des mille désagréments du métier: en voici un privilége. A la mer, la viande salée rend, dans l'eau où on la fait bouillir, beaucoup de graisse; toute celle qui surnage appartient de droit au maître-coq, qui la vend à la première relâche; ensuite il jouit de la faveur de manger à la table du cambusier, où le vin rogné aux rations de l'équipage, est rarement épargné.
Malgré la surveillance que l'on porte à la propreté douteuse du maître-coq, il s'introduit souvent dans la chaudière des corps assez étrangers à la confection des potages bourgeois. On a été jusqu'à y trouver des chapeaux, des souliers, des couteaux, des morceaux de tabac, des bouts de manoeuvre, etc. Une punition prompte suit toujours de près ces négligences: le maître et les aides-coqs reçoivent sur le dos vingt à trente coups de corde, et, cette justice une fois rendue, le bouillon réconfortant est bu comme s'il n'avait été question de rien.
IX.
Suprême félicité du Matelot.
Vous qui cherchez dans les voluptés d'un amour naïf, cette félicité d'un moment, la seule qui nous soit permise sur cette terre d'illusion; vous qui la placez dans les jouissances les plus positives que nous puissions procurer à nos sens trop imparfaits; ou vous, enfin, qui, plus sages que les amants et les épicuriens, ne demandez qu'à l'étude ces douceurs qui consolent des femmes, et quelquefois même de la vie; vous ne devinerez jamais dans quelle espèce d'enivrement le matelot place son suprême bonheur?—Dans le vin? direz-vous peut-être.—Non pas exclusivement.—Dans l'amour du sexe?—Non pas encore exclusivement.—Dans la bonne chère?—Est-ce qu'il la connaît, lui? est-ce qu'il la conçoit, cette bonne chère, qui exige presque de l'art et de l'étude; lui, à qui une ration de biscuit et un morceau de boeuf salé suffisent?—Où donc le matelot place-t-il sa félicité?—Vous allez le savoir; mais, avant tout, donnez-vous la peine de le suivre quand vous le voyez chausser son pantalon blanc, donner un coup de brosse à sa veste toute froissée dans son sac moisi. Il va demander à son officier la permission d'aller à terre. Cette permission, sollicitée le chapeau bas et l'oeil baissé, lui est accordée.
En mettant le pied sur le rivage, qu'il ne connaît pas encore, il s'informe d'abord à quel prix se boit la bouteille de vin dans le pays, et s'il y a beaucoup de gendarmes. Le vin et les gendarmes, c'est tout ce qui l'intéresse ou le préoccupe; car il sait qu'il aura affaire à tous deux.
Il boit d'abord; le reste viendra plus tard. Il chante après avoir bu, c'est la règle; puis il cherche l'occasion de se donner une peignée, et l'occasion ne tarde guère à lui sourire. Une ribotte à terre est, pour lui, le feu d'artifice d'une belle fête; les coups de poings en sont le bouquet.
Le matelot en belle humeur est assez taquin de son naturel, pour peu qu'il sente la terre vaciller sous ses pas et qu'il entrevoie un grand espace à parcourir. Gardez-vous bien de vous laisser coudoyer par lui; dès que vous le voyez faire des embardées et placer avec une bachique coquetterie son chapeau sur l'oreille gauche: c'est déjà un fort mauvais signe.
Pour peu que dans l'auberge, théâtre de ses rudes jouissances, il y ait cependant de quoi s'amuser, il n'ira pas demander à l'extérieur des motifs de distraction, surtout lorsqu'il se sent dans la poche assez d'argent pour faire face aux prodigalités par lesquelles il veut signaler son luxe. Qu'un miroir brille à ses yeux demi-voilés de vapeurs alcooliques, il commence par briser le miroir, quitte à le payer. Qu'un ramas de verres et de bouteilles encombre la table sur laquelle il s'est appuyé, il ne lui en faut pas davantage, et, d'un coup de main, il fait voler en éclats ces verres fragiles, si fidèle image du clinquant d'ici bas; car le matelot est philosophe au moins jusque dans le désordre de ses actions et de ses idées: puis il paie largement; car cet argent qu'il méprise toujours, par philosophie, il le prodigue quand il s'agit de réparer ses folies, en affichant le superbe dédain qu'il professe pour le vil métal. Ce qu'il veut surtout, c'est du scandale, mais de ce scandale qui appelle à grand bruit la force armée. Arrive seulement un gendarme ou la garde, et vous allez voir comme il va faire briller son audace, après avoir fait redouter son ardeur délirante. Un sabre est levé sur lui, il le fait voler en éclats, en s'armant spontanément d'un barreau de chaise brisée, tant les expédients lui sont familiers. Une baïonnette le menace, il l'écarte d'une main, en lançant un coup de poing de l'autre. Que des doigts vigoureux le saisissent au collet, c'est là, pour lui, la moindre des choses; il laisse sous le poignet de l'agent de la force publique, la veste par laquelle on croit le tenir. C'est alors que, tout meurtri, l'oeil poché et la chemise en lambeaux, il s'échappe avec la rapidité du cerf, tout glorieux d'avoir acheté, au prix d'une partie de ses vêtements et de sa sûreté personnelle, le plaisir d'avoir chaviré la garde et embêté un gendarme.
Mais ce n'est encore là qu'une jouissance vulgaire. Il faut, pour compléter la farce, qu'il s'esquive de manière à être poursuivi, en fuyant en vrai Parthe, et en faisant une retraite brillante. S'il peut combiner sa fuite de façon à attirer ses adversaires sur le bord d'un quai ou le long du rivage, la partie sera délicieuse; car au moment où les grippe-jésus, comme ils le disent, croiront pouvoir s'emparer de lui, vous le verrez se jeter tout habillé dans les flots, et disparaître comme un autre Protée, aux regards ébahis des gardiens de l'ordre public. Une fois à la mer, il se fait inviolable; c'est sous une autre juridiction qu'il passe, en se flanquant à l'eau. Son domicile réel, c'est l'embarcation qui se rend à bord, et qui le pêchera en passant au moment où, faisant la planche, il nargue la garde à laquelle il vient de se soustraire.
Tout mouillé, il arrive à bord; mais en saisissant la tire-veille de babord, il change de contenance: c'est une attitude grave qu'il faut prendre, pour se présenter avec une certaine aisance à l'officier de quart.
—Lieutenant, me voilà rendu z'à bord.
—C'est bien. Qu'as-tu fait de ta veste?
—Mon lieutenant, je l'ai z'oubliée z'à terre, par mégarde.
—Où t'es-tu fait noircir l'oeil ainsi?
—C'est z'en tombant sur le banc de l'embarcation, qui roulait.
—Va demander ta ration à la cambuse, et ton hamac au capitaine d'armes.
—Merci, mon lieutenant.
Vous avez suivi notre philosophe dans l'épicurisme de ses plaisirs, mais il n'a eu garde d'épuiser toutes ses jouissances dans la coupe de volupté que lui a présentée la terre. Une fois à bord, il savoure de nouveau, en les ranimant, les délices qu'il a goûtées dans la journée. Ses camarades, restés à bord, l'écoutent avec ravissement, le questionnent avec curiosité.
—Comment! tu as bûché trois gendarmes?
—En trois coups de poing de bout, je les ai fait arriver à plat.
—Et la garde?
—La garde! elle est venue pour me poursuivre dans une allée où il y avait une trappe. J'ai t'élevé la trappe, et mes joueurs de clarinette de cinq pieds ont descendu la garde dans la calle, que j'ai t'entrebâillée, à seule fin de... v'là c'que c'est. (Car, remarquez bien que le matelot qui, par euphonisme, a dit à son officier, lieutenant, me v'là z'à bord, dira à ses camarades la calle que j'ai t'ouverte. L's euphonique est pour le langage élevé; le t tudesque pour la conversation familière.)
—Mais, dis donc, reprennent les amis, qui est-ce qui t'a accommodé l'oeil au beurre roux?
—C'est un coup de poing que j'ai voulu voir de trop près, et sans lunettes, encore.
—Et ta chemise, qui te l'a déralinguée de c'te façon, en manière de brodure au crochet?
—Le grapin à cinq branches d'un caporal, qui m'a demandé la moitié de ma chemise et de mon gilet rond, pour en avoir un échantillon. Mais c'est égal, je m'suis-t'i amusé, bon Dieu de bois! J'ai cassé en plus de dix mille morceaux tout ce qu'il y avait dans la case de l'hôtesse; j'ai défoncé la fenêtre avec la tête du mari, pour ne pas me faire mal aux mains, et j'ai marché, finalement, sur le ventre de plus de cinq crapaudins avant de me jeter en pagaye à l'eau. Mais j'ai tout d'même perdu ma paire de souliers neufs que tu sais bien, et ma montre de 19 francs, qui était si bonne.
Et tous les auditeurs, émerveillés, de répéter en soupirant: «Ce nom de Dieu-là, s'est-il amusé!... Ah! le nom de Dieu!... Demain, j'demande la permission d'aller t'à terre.»
Voilà la vraie félicité du matelot. Ne faut-il pas que chacun ait la sienne!
X.
Maître Lahoraine
OU QUI DE QUATRE OTE TROIS RESTE DEUX.
Un homme aux formes sèches et arides, au teint maroquiné, se promène, le sifflet d'argent à la ceinture, sur les passavants du vaisseau le Régulus. C'est maître Lahoraine, un de ces vaillants matelots d'élite que Brest fournit à la marine militaire.
Sur une des caronades du gaillard d'arrière, un jeune aspirant, le hausse-col sous le menton, s'étale nonchalamment et regarde avec distraction le haut du grand mât dans le gréement duquel des matelots, huchés çà et là, travaillent en chantant. L'aspirant fait le service de l'enseigne de quart. Il se lève en bâillant, jette quelques pas indécis sur les bordages si bien blanchis du gaillard d'arrière, et puis il accoste maître Lahoraine.
—Eh bien, maître Lahoraine, vous faites les cent pas pour ne pas avoir la goutte?
—Il faut bien, monsieur. Et vous, vous bâillez, à ce que j'ai l'honneur de voir, pour vous dégourder?
—Il est si ennuyeux de monter la garde en rade!
—Que voulez-vous? notre métier ne se compose que d'embêtements. Aussi j'ai bien promis que, si jamais j'ai un fils et qu'il veuille se faire marin, je l'étranglerai plutôt comme un canard, le gueux!
—Est-ce que vous seriez encore de mauvais poil, maître Lahoraine?
—Comment voulez-vous que ce soit autrement à bord de cette baille à brai, avec un équipage de danseurs et de maîtres d'armes! Ça sait friser une contredanse au Plaisir de Brest, mais c'est un bon à rien à bord, quand il faut danser sur une vergue et maintenir la propreté, qui est l'âme du vaisseau. Il est à six cent cinquante hommes, cet équipage-là, n'est-ce pas? Eh bien, s'il ne change pas d'amures pour courir une autre bordée que celle qu'il a prise, je le mangerai comme une..., comme une poule-mouillée, qu'il est, sous votre respect. Ce que je vous dis là, d'ailleurs, je l'ai dit plus de cent fois au commandant, aussi vrai que vous êtes un honnête homme!
—Je conviens que vous avez affaire à des conscrits qui ne valent pas encore un vieil équipage; mais ils ont du zèle et font tout leur possible.
—Leur possible! pardieu, la belle avance! leur possible! Mais ce n'est rien que cela, monsieur; et on voit bien que vous êtes encore jeune. Dans notre métier, vous apprendrez que ce n'est pas ce qui est possible qu'il faut faire, mais l'impossible.
—L'impossible! c'est bien facile à dire, cela; mais comment me prouveriez-vous que c'est ce qui ne peut pas être fait, qu'il faut faire dans notre métier?
—Comment?
—Oui, comment?
—Vous allez le voir.... Vous voyez bien, par exemple, combien il y a d'hommes dans cette grande hune?
—Sans doute; j'y vois quatre hommes, quatre gabiers.
—Eh bien, si je vous disais que je veux qu'il y en ait cinq dans quatre, que diriez-vous?
—Je croirais que vous voulez là une chose impossible.
—C'est justement ce que je voulais vous faire dire. A présent, vous allez voir comment je me patine pour faire l'impossible en marine, et à ma façon.
Maître Lahoraine prend son sifflet; et, au moyen de quelques sons aigus, il fait entendre aux gabiers de la grande hune qu'il va leur donner un ordre.
Les gabiers écoutent attentivement....
Un des gabiers répond au coup de sifflet du maître:—Holà!
Maître Lahoraine, avec un ton radouci et en jetant un coup-d'oeil d'intelligence à l'aspirant:—Combien qu'es-tu, mes fils, dans c'te grand'-hune?
Un des gabiers.—Maître Lahoraine, je sommes quatre.
Maître Lahoraine.—Eh bien, puisque tu es à quatre, mes enfants, descends trois, et reste à deux là haut.
Un des gabiers, après un moment d'hésitation.—Mais, maître Lahoraine, je vous ai dit que nous étiommes à quatre.
Maître Lahoraine.—Je l'ai bien entendu, pardieu! crois-tu donc que je suis sourd?
Le gabier.—Mais, vous avez dit de descendre trois et de rester deux; si, à quatre, il en descend trois, nous ne restrommes qu'à qu'un.
Maître Lahoraine.—Qu'à qu'un! Je veux que tu descendes trois, et que tu restes à deux.... Allons, descends trois, et puis j'irai régler mon compte après, et te prouver que, qui de quatre ôte trois, reste deux, en marine. (Ici, nouveau coup-d'oeil d'intelligence de maître Lahoraine à l'aspirant, qui écoute, qui regarde et qui attend.)
Les trois gabiers descendent. Le maître les compte à mesure qu'ils défilent silencieusement devant lui, l'épissoire au poignet, et le morceau de suif sur le chapeau.
—C'est bon, te voilà trois. Actuellement, je vais voir dans la hune si je trouve mon compte.
Le maître monte, en se balançant avec calme, dans la hune, où le seul gabier, pour attendre l'événement, se dispose à essuyer la sévère investigation de son impassible chef.
—Combien es-tu dans ta hune, mon garçon? demande le maître en passant ses deux pouces dans les oreillettes du pont fort étroit de son pantalon bleu.
—Maître Lahoraine, je suis à un, comme vous voyez bien.
—En ce cas, tu m'as fait la contrebande d'un homme, et tu vas payer pour ceux qui m'ont fait la queue. Ah! tu veux aussi te fiche de moi! Attends, attends un peu!
Et là-dessus, le bout du garant d'un palanquin sert à fustiger le malheureux gabier, qui n'a pas pu présenter à maître Lahoraine ses comptes en règle.
Après ce châtiment si bien mérité et si vigoureusement appliqué, le maître redescend, avec son stoïcisme accoutumé, sur le gaillard d'arrière, où l'aspirant est demeuré spectateur fort intrigué de cette scène, dont il ne s'explique pas bien encore la morale et le but.
Maître Lahoraine.—Quand je vous disais, monsieur, que j'avais affaire à un équipage de danseurs! Croyez-vous que, dans mon temps, des matelots ne m'auraient pas fait dix mille fois proprement la queue, et que je n'aurais pas trouvé le reste de mon compte dans cette chienne de grand'-hune, que le feu du ciel chamberde?
—Mais comment, dans votre temps, maître Lahoraine, auriez-vous pu raisonnablement trouver deux hommes où vous n'en auriez laissé qu'un?
—Comment?... Aussitôt que ces trois mateluches qui sont descendus auraient été en bas, un vrai matelot, dans mon temps, se serait pommoyé le long du grand étai dans la grand'-hune, pendant que j'étais à balander dans les grandes enfléchures; et une fois que j'aurais été là haut, j'aurais trouvé mon compte, l'impossible, quoi! comme je vous disais tout-à-l'heure.
—Mais vous n'auriez pas moins, en retrouvant votre compte, deviné le stratagème?
—Oui, sans doute, j'aurais deviné la farce à la figure. Mais j'aurais dit, pas moins, c'est de bons b..., et j'aurais été agréablement mis dedans, parce que c'est avec de la malice, monsieur, voyez-vous bien, qu'on fait de l'impossible en marine. Mais à présent, il n'y a plus moyen, depuis qu'on nous donne des matelas pour des matelots et qu'on force les anciens maîtres d'équipage comme moi à compter, non plus par livres, onces, pintes et chopines, mais par kakagramme et cocolitre; il n'y a plus moyen, il n'y a plus moyen, je vous dis! Pauvre marine française! où ce que tu es donc? ou ce que tu es, pauvre marine?
XI.
Le Chien de l'artillerie de marine.
Bien avant que la renommée ne publiât les prodiges d'intelligence de Munito, et que l'histoire ne burinât les hauts faits des quadrupèdes de son espèce, il existait à Brest un caniche, recueilli par les artilleurs de marine, nourri de la ration du soldat, et élevé dans les principes et les usages de la caserne. Il n'avait pas de propriétaire en titre, le chien la Bombarde; chaque canonnier était son maître, et le régiment était devenu son père collectif et adoptif. Que de taloches lui avait coûté son éducation! mais aussi, que de caresses et de soins lui valaient sa gentillesse et son utilité! car la Bombarde n'était pas un chien oisif, absorbant sans fruit les aliments qu'on lui offrait dans l'une et l'autre chambrée. Il payait au centuple, en bons offices militaires, les maîtres qui le nettoyaient, qui lui faisaient le poil et qui se chargeaient à l'envi des détails de sa toilette et de sa nourriture.
Pendant l'exercice, planté sur son joli derrière devant le front du bataillon, il suivait les mouvements des canonniers, en maniant dans ses pattes de devant la canne que l'adjudant-major lui avait confiée. Défilait-on par le flanc, il se plaçait en tête de la première compagnie de bombardiers. Nul autre chien n'aurait partagé avec lui l'honneur de stationner auprès du chef de bataillon ou du colonel; car s'il était doux avec ses militaires, et pour ainsi dire ses compagnons d'armes, il mordait très-dur ses égaux, le chien la Bombarde! En un mot, personne n'était plus exclusif que lui sous le rapport des priviléges qu'il avait conquis, et qu'il n'était pas d'humeur à partager avec les animaux de sa race.
Lorsque, sur le beau quartier de la marine, à midi sonnant, la garde montante défilait au son du tambour pour aller occuper les postes de l'immense port de Brest, la Bombarde prenait le pas en partant de la patte gauche, pour se rendre d'abord à l'Hospice de la Marine, où les infirmiers ne manquaient jamais de lui offrir un bouillon et quelques os de la viande mangée par les malades.
Une fois le bouillon pris, notre chien de garde parcourait tous les postes du port, joyeux de recueillir une caresse là, de recevoir une culotte plus loin, et de faire un tour de promenade à quinze pas de la guérite, avec la sentinelle placée à l'extrémité du quai de la Digue, la dernière des nombreuses stations du port.
Le soir, c'était bien autre chose! A peine le souper de la caserne était-il mangé que notre infatigable inspecteur se disposait à faire sa ronde de nuit. Il fallait voir avec quel bienveillant empressement le gardien de la grille de la rue de la Filerie entr'ouvrait un coin de sa haute porte pour laisser passer la Bombarde dans ce port si bien gardé, et où jamais aucun être humain n'aurait pu s'introduire sans donner le mot d'ordre à la garde ou le mot de ralliement à l'impassible sentinelle. Mais lui n'avait pas de mot d'ordre à donner; son museau lui servait de passeport, et ses bonnes intentions étaient trop universellement reconnues pour qu'il inspirât la plus petite défiance aux hommes chargés de la surveillance des arsenaux et des magasins.
Les sentinelles posées la nuit, dans les parties les plus solitaires du port, ont d'autant plus besoin d'être surveillées, que la moindre négligence de leur part peut souvent leur coûter la vie, ou compromettre la sûreté générale.
Lorsque, par exemple, les forçats parviennent, pendant une nuit obscure, à briser leurs fers épais, ces malheureux cherchent, en tuant les sentinelles qui pourraient s'opposer à leur passage, à se frayer une voie sûre pour gagner le fond du port et se jeter dans la campagne.
Malheur, dans ces moments, au factionnaire qui cherche dans sa guérite un abri contre la pluie ou le vent! Le forçat qui s'évade, armé d'une gournable en fer, cloue au pavois de la guérite l'imprudente sentinelle qui s'est laissée aller au sommeil. Que de fois les officiers de ronde n'ont-ils pas rencontré, baignés dans leur sang, les malheureux soldats dont les forçats avaient coupé le bout des pieds avec un cercle en fer, qu'ils avaient réussi à convertir en une faux tranchante! Une sentinelle ne sait pas ce qu'elle risque dans les postes éloignés, en s'enveloppant de sa capote, et en frappant du pied le rebord de cette guérite autour de laquelle rôde si souvent le désespoir du galérien qui soupire après la liberté!
Les vieux soldats seuls, quand une pluie douce, descendant autour d'eux, invite les galériens à s'évader, savent prévenir l'événement en tournant, le fusil armé, aux environs de leur guérite. C'est la chasse qu'ils font alors, bien plus qu'une faction; et lorsque le galérien déserteur croit se débarrasser d'un incommode surveillant, en se jetant sur l'asile de la sentinelle, celle-ci lui lance son coup de fusil ou sa baïonnette dans le corps, et crie: A la garde!
La Bombarde avait soin de faire sa ronde dans les postes ordinairement les plus menacés, et lorsque surtout des soldats nouvellement arrivés au régiment, se trouvaient placés à ces postes, il sentait un conscrit à une lieue de lui. Dès qu'il rencontrait une sentinelle endormie, il la tirait par le pantalon ou la guêtre, avec humeur, avec autorité même, comme pour lui reprocher son imprudente négligence, et il paraissait lui dire: Tu ne sais donc pas, malheureux! qu'il y va pour toi de la vie?... Quand la sentinelle n'était que réfugiée dans sa guérite, le caniche de ronde l'obligeait à en sortir, et ne lui laissait de repos que lorsqu'elle avait repris le cours de sa promenade accoutumée.
Si, dans ses excursions nocturnes, le chien avait eu vent d'un forçat déserteur, oh! alors, l'affaire du fugitif était claire: le chien courait donner l'éveil à tous les postes; ses aboiements appelaient la garde, et la garde, sur les pas de la Bombarde, était certaine de faire une bonne capture. Une ronde d'officier supérieur produisait moins d'impression dans le port de Brest, qu'un des aboiements de la Bombarde. Homme, avec son intelligence et son nez, le caniche aurait occupé un grade élevé. Chien, il marchait à quatre pattes, et ne subsistait que grâce à la commisération et à l'amitié des militaires ses camarades. La nature est-elle juste, en faisant des chiens plus intelligents que certains hommes, ou certains hommes moins intelligents que certains chiens?
Les anciens, dès qu'un conscrit arrivait au régiment, ne manquaient jamais de dire au dernier venu: «Tu vois bien ce caniche-là, n'est-ce pas? eh bien, c'est le chien de l'artillerie! Cette nuit, il te réveillera, si tu dors; et ne t'avise pas de lui faire du mal, car tu aurais à faire à tout le régiment.»
Un jour, jour de malheur et de fatalité! un gros Lorrain tombe avec un groupe de beaux frais conscrits, à la caserne. Le tour de garde du nouvel agrégé arrive; on oublie de lui donner le mot d'ordre au sujet du chien de ronde; la nuit vient; le gros Lorrain se trouve placé auprès de la Tonnellerie. La Bombarde commence, comme d'habitude, son service à minuit. Le silence qui règne autour de la guérite de la Tonnellerie l'inquiète: il veut surprendre le factionnaire, pour avoir le droit de le réveiller en grognant. Le factionnaire, en effet, sommeille profondément, l'épaule appuyée sur le côté de sa guérite, et le fusil posé entre ses jambes affaissées. A cet aspect, la Bombarde recule; il revient bientôt à la charge, et de sa dent animée il tire avec humeur le bas de la guêtre du conscrit, qui, surpris désagréablement au milieu de son somme, commence à avoir peur d'abord, et finit, une fois rassuré, par donner un grand coup de pied au chien importun qui est venu le déranger si mal à propos. La Bombarde s'irrite; le conscrit se met en colère: l'un n'a que ses dents et son bon droit; l'autre, sa baïonnette et son fusil. La lutte s'engage, et le malheureux chien tombe, percé de coups, sous la main de celui qu'il a peut-être arraché à la mort.
Le caporal de la porte du Moulin-à-Poudre vient à une heure du matin relever gaîment la sentinelle. A quelques pas de la guérite, son pied rencontre quelque chose qui l'embarrasse: c'est le corps d'un chien mort! La lune commençait à éclairer cette partie du port. Un funeste pressentiment engage le caporal à porter attentivement les yeux sur l'animal qui gît là sans vie auprès de la sentinelle, qui voit avec délices le moment où elle va retourner à son corps-de-garde bien clos et bien chaud.... «C'est la Bombarde! s'écrie avec effroi et douleur le caporal.... On l'a tué!... Qui l'a tué?...—C'est moi, répond niaisement le conscrit.—Vous, gredin?—Ah! mais, caporal, c'est qu'il m'a mordu aussi!—Tu es de service, reprend le caporal, rends-en grâce au ciel! Mais demain il fera jour, et tu descendras la garde.—Sans doute que je la descendrai!—Oui, Jean-fesse, tu la descendras, mais pour que tout le régiment te passe sur le corps.»
Le poste, instruit du triste événement, accourt. Les restes de la Bombarde, enveloppés dans une capote, passent la nuit au corps-de-garde, et les plaintes et les malédictions du poste tombent sur l'infortuné meurtrier du caniche. Le conscrit ne dit mot; la garde, relevée à midi, regagne le quartier; le conscrit quitte sa giberne et son fusil; mais le caporal lui a dit à l'oreille de garder son sabre. Ce mot est significatif.... On se rend dans les douves de la ville, auprès de la porte de Landernau. Là, le vengeur de la Bombarde force son meurtrier à croiser le fer, et en moins d'une seconde l'âme du conscrit va rejoindre celle du chien de l'artillerie, si toutefois un chien qui eut plus d'intelligence que la plupart des humains, peut avoir une âme.
Tout un régiment, pendant une semaine, porta le deuil du caniche, sur sa figure. Le souvenir du chien de l'artillerie vit encore dans la caserne qui a vu, depuis le trépas de la Bombarde, la guerre et la mort renouveler cinq à six fois le régiment des canonniers, dont il surveilla le service pendant toute sa vie.
CINQUIÈME PARTIE.
Causeries, Contes, Aventures
Et Traditions de Bord.
I.
Causeries de Marins.
Il faisait calme plat: une tente ombrageait le gaillard d'arrière des rayons d'un soleil ardent, et l'équipage inoccupé se livrait à ces entretiens bizarres, saccadés, variés et quelquefois piquants, comme tout ce qui porte l'empreinte du caractère saillant des marins. Nous nous trouvions alors par le travers des Bermudes. Un matelot borgne (et je me le rappelle d'autant mieux, que cet incident de physionomie me l'avait déjà fait remarquer) se tenait sur la barre immobile, en regardant à chaque instant, de l'oeil qui lui restait, si quelque peu de brise ne s'élevait pas d'un des points du magnifique horizon qui nous entourait de son cercle immense. Le capitaine, en corps de chemise, fumait indolemment un cigare, allongé sur son banc de quart, comme s'il avait foulé l'ottomane la plus élastique.
—Théodore, dit-il brusquement au matelot qui était à la barre du gouvernail, où diable as-tu donc perdu ton oeil!—Ma foi, cap'taine, répond le matelot, un peu embarrassé de cette question imprévue..., vous me demandez où c'que j'ai perdu mon oeil?... Mais dame!... je l'ai perdu à la lecture..., et puis d'un coup de poing.—Ah! tu sais donc lire?—Pardieu! si je sais lire! j'ai eu assez de mal à l'apprendre pour m'en souvenir; et tenez, l'endroit où j'ai fait mon éducation, n'est pas loin de nous à présent. C'est à Saint-Georges-des-Bermudes. J'étais prisonnier là, et un canonnier d'artillerie de marine, pris sur le même navire que moi, m'a appris la lecture dans le livre de l'École du canon à bord des vaisseaux de S.M.I. et R.—Mais qui donc t'a défoncé l'oeil qui te manque?—Est-ce que je ne vous l'ai pas déjà dit: il a coulé à la lecture, et puis un coup de poing de bout d'un mauvais sujet, un espèce de maître de danse d'à bord du Messager m'a fait le reste dans une dispute ou c'que je n'avais pas tort.—Que faisais-tu donc aux Bermudes, quand tu y étais prisonnier?—Mais je montrais la langue française, quoi, cap'taine!—Toi, la langue française! et savais-tu assez d'anglais encore pour te faire comprendre de tes élèves?—Pardieu, je crois bien! j'étiommes deux prisonniers qui saviommes l'anglais et le français, comme les Anglais même et des capitaines de vaisseau! A ce dernier trait de naïveté et de modestie, le capitaine ne put s'empêcher de rire aux éclats; le matelot au contraire semblait piqué de ce que son chef se permît d'élever des doutes sur son savoir en fait de langues.—Mais, cap'taine, vous riez, lui dit-il: donnez-moi plutôt un coup d'eau-de-vie et un livre anglais, et si je ne lis pas le livre anglais tout aussi bien que j'avalerai l'boujaron, vous m'ferez r'trancher ma ration d'vin pendant toute la traversée.—Mousse! s'écrie aussitôt le capitaine, va me prendre un verre d'eau-de-vie, et apporte-moi un de mes livres anglais. Le mousse monte quelques secondes après avec un large verre d'eau-de-vie et une petite brochure que le capitaine ouvre alors et présente à Théodore.—Tiens, lis-moi ce titre-là.—Cap'taine, dit Théodore, un peu embarrassé, j'vous préviens que j'entends bien l'anglais à la parole, mais que je ne sais pas bien lire à l'écriture ni à la lecture.—C'est égal, lis-moi cela.—Théodore songe alors à déchiffrer le titre de la brochure: The pi...l...o...t... the pilot... c...o...ast, at... lan...t...i...c... b..i..grec...bi..; R...o..ro... b...e...r...t... Robert... B...l...ac...k... f...o...r...d... ford, blague forte.—Eh bien! reprend le capitaine, après que Théodore a fini sa laborieuse appellation, ce n'est pas difficile à traduire cela! Sais-tu ce que ça veut dire en français?—Ma foi, ça veut dire, répond le matelot, assez en peine d'attacher quelques idées aux mots de Coast et d'Atlantic, ça veut dire que...—Allons, voyons, accouche donc de ta traduction!—Eh bien! cap'taine, ça veut dire en bon français que le pilote, ou celui qui tient à présent la barre, blague fort, après avoir bu l'coup de chnick, et qu'il ne sait pas un mot d'anglais.... Voilà!