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La mer et les marins / Scènes maritimes

Chapter 79: X.
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About This Book

A series of maritime sketches, tales, and reflections portraying the dangers, routines, and culture of life at sea. Vivid nautical tableaux depict storms, chases, boarding actions, fires, wrecks, and naval engagements, while longer episodes trace adventurous voyages, encounters with piracy, and morally fraught commercial ventures. Portraits of sailors, shipboard customs, prayers, songs, practical dialogues, and seafaring superstitions illuminate daily routine and camaraderie. Interlaced meditative passages consider the psychological effects of navigation, the mixture of solitude and fraternity, and the elemental grandeur that shapes maritime existence.

IX.

Le Goguelin.

C'était un bien bon navire que le vieux vaisseau l'Aquilon, mouillé depuis longues années dans la rade de Brest, où il pourrissait fièrement avec ses mâts de perroquets à flèche, son ourse et ses filets de casse-tête! Tous les matelots pouvaient jouer au paroli dans les vastes batteries de l'Aquilon, sans qu'un maussade capitaine d'armes vînt mettre brutalement fin à ces jeux de hasard, condamnés à la fois par la morale et la discipline. Les officiers faisaient faire leur ronde de nuit par les aspirants, qui confiaient ce service de rade aux timonniers, qui en chargeaient les pilotins, et ceux-ci, se carrant sur l'arrière du canot de ronde, représentaient pendant la nuit le lieutenant de service, qui dormait profondément dans sa chambre. C'était l'âge d'or du service maritime, et l'Aquilon figurait assez bien le bon Saturne de cet âge de paix en temps de guerre.

Tout allait cependant admirablement à bord du vaisseau et dans la division dont il faisait partie. On se donne mille fois plus de mal aujourd'hui pour n'être pas beaucoup plus heureux. Où donc, s'il vous plaît, est le progrès?

Mais ce qui caractérisait surtout la bonhomie de la marine dans ce temps-là, c'était la superstition des équipages. Il n'y avait pas de bâtiments où les vieux matelots ne crussent fort sérieusement aux revenants de bord. Ils appelaient ces espèces de loups-garous marins, des goguelins, par corruption du mot gobelin, spectre de nuit; kobalos, pour ceux qui savent le grec.

L'Aquilon avait comme de raison son goguelin à lui. Les pilotins, les mousses et les novices faisaient leurs délices des contes que l'on se plaisait à débiter le matin sur les courses nocturnes du farfadet domestique attaché au vaisseau, comme ces larves qui à terre élisent domicile dans certaines masures célèbres et redoutées. L'un l'avait entendu hurler ou soupirer dans le canon des pompes dont il était l'âme. L'autre l'avait vu y grimper comme un singe vaporeux, jusqu'à la pomme du grand mât; un troisième avait été réveillé dans son hamac par la main glaciale du fantôme. Quand le goguelin avait touché le sac de pois que l'on mettait quotidiennement dans la chaudière où bouillait le potage de sept cents hommes, les pois ne cuisaient plus; un sort avait été jeté sur eux, et le maître-coq recevait quinze coups de bout de corde pour la maladresse qu'on lui imputait. Le génie nocturne du vaisseau avait enfin une telle influence sur toute l'existence de l'équipage, que rien de ce qui se passait à bord ne paraissait indifférent à l'empire secret qu'il exerçait quelquefois si malicieusement.

Heureux âge de crédulité! combien les temps sont changés. La marine aujourd'hui s'est civilisée à ne plus la reconnaître: elle ne croit plus à rien, pas même à la vertu musculaire du feu Saint-Elme, qui auparavant passait pour aider les matelots à serrer un perroquet.

La nuit, lorsque les hamacs, suspendus au nombre de six à sept cents sous les ponts du vaisseaux l'Aquilon, renfermaient ce peuple de matelots endormis par l'histoire qui venait d'expirer entre les lèvres languissantes d'un conteur de batterie, le goguelin se glissait, à la faible lueur du fanal de la sainte-barbe, sous les hamacs qu'il secouait, et alors on entendait les marins ou les canonniers, réveillés par le fantôme, crier d'une voix émue: Le goguelin! le goguelin! gare au goguelin! Le canonnier de faction à la sainte-barbe dans la batterie basse, ou à la porte de la chambre des officiers, saisissait plus fortement son sabre et se disposait à frapper le revenant, qui toujours s'échappait en poussant des cris plaintifs, dont tous les peureux se sentaient glacés. Les esprits sont insaisissables comme on le sait, et ce privilége nous explique assez la difficulté que l'on a quelquefois à saisir la pensée de ceux qui passent à Paris pour nos esprits les plus fameux.

Un vendredi, jour férié pour les spectres et les revenants, vers onze heures du soir, le goguelin faisait sa tournée. La circonstance était favorable; le fanal de la sainte-barbe venait de s'éteindre en exhalant une puante odeur d'huile de poisson. Le canonnier, vestale très-masculine préposée à la garde du feu sacré, cherchait à rallumer sa mèche encore incandescente, lorsqu'une main très-vivante lui applique un vigoureux soufflet. Il court après le goguelin, dont il a cru reconnaître le pas. Le fantôme fuit, mais pas tellement vite, qu'il puisse échapper à la poursuite animée du souffleté. Un collet de chemise reste dans les doigts de celui-ci, et le farfadet, si bien appréhendé au corps, s'échappe en lame de feu, par un sabord de la batterie de 36, en laissant dans la main du canonnier la partie du linge par laquelle il a été saisi. Le canonnier donne l'alarme, tout le monde veut se lever, mais le capitaine de frégate, réveillé par le bruit, dont on lui explique la cause, ordonne que chacun reste couché, et qu'on s'assure de la présence de chacun de ceux des hommes dont le hamac est suspendu. Cette inspection d'un nouveau genre, ne produisit aucun renseignement précis. Seulement, en tâtant les hommes restés couchés, le capitaine d'armes crut remarquer une certaine humidité dans la peau d'un canonnier mulâtre, un peu orang-outang, très-bon nageur et personnage du reste très-facétieux, connu sous le nom de Tabago. Le capitaine d'armes conçut quelques soupçons sur le compte de Tabago, et rien de plus.

Quelques jours se passèrent, sans qu'on entendît parler du goguelin, mais les revenants aiment leur métier. Celui de l'Aquilon recommença bientôt ses courses nocturnes: on le poursuivit comme par le passé, d'abord assez vainement, puis enfin, un soir, on le force encore à se jeter à l'eau. Pour cette fois, le capitaine d'armes, qui l'avait entendu plonger, va visiter le hamac de Tabago, où il ne trouve pas son homme. Il se porte précipitamment dans la sainte-barbe: il ordonne quelques apprêts à deux canonniers qui le suivent, et ils restent tous trois l'oreille collée aux sabords de retraite, attendant l'événement.

Cinq à six minutes s'étaient à peine écoulées, que les trois guetteurs entendent la mer clapoter un peu sur l'arrière du vaisseau, puis les chaînes du gouvernail s'agiter légèrement. On fait silence: la lumière du grand fanal, qui projette sa clarté sur la table placée sous la tamissaille, a été éteinte par précaution. La scène va se passer dans la plus parfaite obscurité: C'est ce qu'on désire.

Quelque chose, un homme peut-être, grimpe le long des ferrures du gouvernail; il gagne avec lenteur, avec souplesse, le petit escalier pendu à l'un des sabords de retraite, il fait un dernier pas, et le voilà sortant de l'eau, dans la sainte-barbe même. Mais en faisant ce dernier pas, il trébuche et tombe.... Où? Vous ne le devinez pas! dans un filet, que le capitaine d'armes a tendu en dedans pour pêcher son fantôme. L'esprit attrapé ainsi au filet, se débat, mais en vain: on serre le trou de la seine, par lequel il est entré dans le piége. Les trois pêcheurs, armés chacun d'une bonne garcette, font voltiger leurs terrestres coups sur l'épine dorsale du revenant. On allume enfin les fanaux, et tous les curieux viennent jouir du spectacle singulier du goguelin pêché dans un casier!

Le goguelin du vaisseau l'Aquilon n'était autre chose que le mulâtre Tabago. L'esprit fut mis quinze jours aux fers, et les plus lourds des goguenards de l'équipage, en passant à côté de lui pour aller allumer leur pipe à la mèche de cuisine, lui répétèrent pendant quinze jours: Ah! tu as voulu faire le goguelin, Tabago!...


X.

Le Noyé-Vivant.

Le quart de minuit à quatre heures commençait à bord; le temps était superbe, et la brise douce et tiède des tropiques, poussait en poupe notre navire, majestueusement chargé de ses bonnettes hautes et basses. Le timonnier venait de relever à la barre son matelot, qui lui avait dit en lui remettant la route:—Tu n'oublieras pas de donner des calottes au mousse, qui n'a pas écuré c'te lampe, entends-tu?

—Oui; donne-moi un bout de tabac, et veille à ma chemise, que j'ai amarrée au sec sur le bredindin.

Le maître d'équipage s'était placé devant, de manière à enfourcher le pied du bossoir de tribord, le menton appuyé sur ses deux bras croisés, comme pour guetter quelque chose à l'horizon. Après avoir bâillé trois ou quatre fois, il se retourne nonchalamment vers ses matelots, encore à moitié endormis:

—Voyons, qui est-ce qui nous conte un conte cette nuit?

—Quel conte voulez-vous, maître Bihan?

—Mais un conte qui soit vrai; car il n'y a que la vérité qui m'amuse, moi; les colles m'embêtent.

—En ce cas, je vais vous conter le Noyé-Vivant; c'est comme qui dirait un matelot ressuscité après avoir bu un coup de trop à la grande tasse.

—Cric! braille un auditeur.

—Crac! répondent en choeur tous les autres hommes de quart.

—Ah! mais non, répond avec gravité le narrateur. Il n'y a ni cric ni crac là dedans. C'est que cette histoire-là est du véritable, ou bien le bon Dieu n'est pas mon patron de chaloupe. D'abord, un; je vous préviens que si vous avez l'air de dire encore cric crac, je rengaîne mon compliment jusqu'à la garde, et empoigne le dé qui voudra!

—Allons, conte tes affaires au cook, espèce de mal bordé! et laisse-les rognonner. Que celui-là qui ne veut pas écouter fasse semblant de dormir; chacun est libre; moi, j'aime les histoires. Va de l'avant, et silence partout.

Cette invitation de maître Bihan obtient le silence que réclame le conteur, et il commence à peu près ainsi sa narration, dont je me garderai bien de reproduire, malgré mon respect pour le texte, les expressions littérales, expressions que d'ailleurs le lecteur ne comprendrait pas toutes.

«Je me suis laissé dire par un vieux matelot, cet ancien que vous savez, qui m'a cassé un bras, dans une dispute à terre, qu'un navire de Bordeaux, où il était embarqué, doublait un jour le cap de Bonne-Espérance. Vers le coup de quatre à cinq heures du soir, plus ou moins, la brise commença à souffler du bon coin, et le navire charroyait pas mal de la toile; les vents étaient de l'arrière et la mer moutonnait déjà. Voyons, dit le capitaine, monte-moi deux hommes devant et derrière, me serrer les perroquets.

»Ce qui fut dit fut fait.

»Amène, déborde, cargue et serre les perroquets, dit le second.

»Un matelot, qui avait nom Petit-Louis, se déhalle à l'emporture du grand perroquet. Les bras étaient bien tenus et la drisse passée en palan de roulis; il n'y avait pas de soin de ce côté-là; mais le marche-pied n'était pas plus solide que l'ordonnance ne le portait: ne voilà-t-il pas qu'au roulis du navire, qui en prenait tribord et babord, que ce nom-de-D... de marche-pied vient à partir! Vous savez tous, aussi bien comme moi, ce que c'est qu'un marche-pied qui part. Petit-Louis cabane et tombe à l'eau en grand. On crie de dessus le pont: Un homme à la mer! un homme à la mer! Le capitaine, à cette parole, fait mettre la barre à babord et masquer le grand-hunier; la bouée de sauvetage est larguée et filée. Amène les palans du canot du porte-manteau; jette les cages à poules et les quartiers de panneau, le long du bord! On cherche l'homme à la mer, mais pas plus de Petit-Louis que dessus ma main. Au bout d'un quart-d'heure, rehisse le canot, évente le grand hunier et va de l'avant. C'est un homme de perdu, quoi! le rôle d'équipage est là; on l'apostille mort, c'est un individu de moins à l'appel, une ration de plus à bord.

»Depuis vingt-quatre heures il y avait dans les eaux du trois-mâts, un bâtiment qui torchait de la toile aussi; pendant que le trois-mâts de Bordeaux avait mis en panne pour tâcher de sauver Petit-Louis, le bâtiment en vue avait gagné le français. Mais le capitaine bordelais, qui ne voulait pas se laisser doubler, en torcha toute la nuit, et le lendemain on ne voyait plus le navire qui avait été aperçu la veille, avec un pavillon anglais.

»Quarante jours se passent, et au bout de ce temps-là le bâtiment bordelais arrive à l'Ile-de-France. Quarante-huit heures après lui, entre un trois-mâts anglais. C'était celui qui avait doublé le cap en même temps que le Bordelais.»

A cet endroit de la narration, un des auditeurs se met à brailler: cric! crac! et pour prouver qu'ils sont encore bien éveillés, les autres assistants répètent: cric! crac! Le conteur, satisfait de n'avoir pas endormi son monde, continue, mais en faisant encore observer, toutefois, qu'il s'est conformé jusque-là à la plus exacte vérité.

«—Je vous disais donc, que le trois-mâts anglais était arrivé quarante heures après le bordelais.

»Voilà qu'une nuit, que le matelot de quart à bord du français, se fermait les yeux pour se les tenir chauds, il se réveille en entendant, le long du bord, le bruit des pagaies d'un rafiau qui accostait le navire. Qui est-ce donc, qu'il se dit, qui peut venir à bord à cette heure? mon homme va à l'échelle de tribord pour voir ce que veut le particulier, qui monte du rafiau sur le pont.

»—Qui êtes-vous? demande-t-il au particulier.

»—Comment! est-ce que tu ne me reconnais pas, Jean-Marie? que lui répond celui-ci.

»—Ma foi non, attendu qu'il fait nuit comme dans la peau du diable.

»—Quoi! tu ne reconnais pas, à la voix tant seulement, Petit-Louis, le noyé en doublant le cap?

»—Ah! mon Dieu! s'écrie le matelot de quart; et d'où viens-tu donc, comme ça, nous qui t'avions cru stourbe?

»—Et qui est-ce qui t'a dit que je suis vivant à l'heure qu'il est?

»—Mais, puisque te voilà?

»—Me voilà, oui; mais ce n'est pas une raison. Tu ne crois donc pas aux revenants qui reviennent? Donne-moi une poignée de main, si tu n'as pas peur d'un mort....

»L'homme de quart en question veut lui donner la main, mais ça fait brosse. C'était une ombre de main, la vapeur des quatre doigts et le pouce du noyé, enfin.

»—Ce n'est pas le tout, que reprend Petit-Louis, où a-t-on mis le sac qui était à moi, de mon vivant s'entend?

»—Ton sac? il est dans la chambre du second.

»A cette parole, Petit-Louis, le revenant, descend dans la chambre du second du navire, qui dormait comme une paille de bitte; il reprend son sac, monte sur le pont, dit adieu à l'homme de quart, qui le regarde passer sans oser ouvrir la bouche, ni lever les yeux. Il descend dans son rafiau, et le voilà qui file en pagayant, comme de la fumée, sur la lame, quand la brise la chasse sous le vent.

»Le lendemain, vous m'entendez-bien, le lofia, qui avait fait le quart, raconte son aventure au second. Le second ne trouve plus dans sa chambre le sac de Petit-Louis. Bah! qu'il dit, c'est une carotte de longueur que tu as voulu me tirer. C'est toi qui as volé le butin du mort, et qui, à présent, veux faire un conte pour couvrir ton coup de flibuste d'un peu de rafistolage. Mais la couleur, qui est de mauvais teint, ne prendra pas sur l'étamine de mon pavillon.

»On fait un rapport contre l'homme de quart, qui est mis quinze jours en prison, comme le voleur des effets du trépassé.

»Pendant tout ce tintamarre, le navire anglais, arrivé quarante-huit heures après le bordelais, appareille, et il n'est pas plutôt hors de la passe du grand port de l'Ile-de-France, qu'il vient une pirogue à bord, porter une lettre à l'adresse du capitaine de Bordeaux.

»—Tiens, dit le capitaine en regardant l'adresse, c'est de l'écriture de ce pauvre Petit-Louis, qui a été noyé en doublant le cap. Il lit:

«Mon capitaine,

»Je mets la main à la plume pour vous écrire ces trois lignes, à seule fin de vous dire que quand je suis tombé à l'eau, en serrant le grand perroquet, j'ai eu la chose de ne pas me noyer; par le plus grand hasard, j'ai croché une cage à poule, que vous aviez eu l'attention de m'envoyer par-dessus le bord, et le navire anglais qui naviguait dans nos eaux, m'a sauvé, Dieu merci.

»Comme une fois à bord de ce navire, il m'a pris envie de déserter, je me suis mis dans la tête d'aller prendre mon sac à votre bord, en me disant revenant, pendant la nuit. J'ai fait une fameuse peur à ce gaudichon de Jean-Marie, à qui, sans vous commander, je vous prie de présenter mes amitiés, attendu qu'il a passé quinze jours en prison pour moi, que je n'oublierai jamais.

»J'ai celui d'être le vôtre, mon capitaine, avec subordination,

»Salut et respect, Petit-Louis

«P.S. Je vous dirai aussi, si c'est un effet de votre part, qu'il n'y a pas besoin de lever mon extrait mortuaire, attendu que je ne suis pas mort, et que ça coûterait de l'argent.

»Signé, idem.»

Maître Bihan, qui jusque-là avait écouté avec résignation le récit du conteur, ne put retenir plus long-temps cette exclamation, qui lui pesait sur les lèvres:

—En voilà-t-il une bonne! Il faut la coller au pied du mât de misaine.

Et en disant ces mots, la large main du maître, sur la paume de laquelle il a eu la précaution de passer la langue, s'appliqua en grand sur le pied du mât.

—Bien, à présent la voilà collée, et elle est solide.

—Mais quand je vous dis, maître Bihan, que c'est vrai.

—Allons, laisse-nous tranquille, avec ta vérité! Un homme de quart qui est assez gaudichon pour croire que les noyés reviennent pour demander leur sac!

—Mais quand je vous dis....

En ce moment même la brise fraîchit, le vent halle l'avant; on amène les bonnettes; on oriente au plus près. L'officier de quart ordonne de carguer et de serrer le grand-perroquet, et maître Bihan saisit cette occasion pour commander au conteur: Va-t'en là-haut serrer ce grand perroquet, et prends garde de tomber à la mer, entends-tu? parce que tu serais mal reçu de venir me demander tes effets, mon ami, quarante jours après ta mort.


XI.

Promenade sur la Dunette

Les aspirants, petits jeunes gens assez rudes et fort espiègles, avaient en général, à bord des vaisseaux, une répugnance invincible pour toutes les jolies passagères qui s'avisaient de se plaindre de la migraine. Ces messieurs prétendaient, dans leur langage figuré, que les femmes qui se donnaient les airs d'avoir des vapeurs, ressemblaient aux navires qui se pavoisent avec des pavillons qui ne font partie d'aucune série de signaux. «C'est joli, mais ça ne sert à rien.» Les migraines, comme armes de coquetterie, servent cependant souvent à quelque chose.

La femme d'un bel intendant, qui allait s'engraisser administrativement aux colonies, passait aux Antilles à bord d'un vaisseau de ligne. On avait eu soin de loger le bureaucrate dans une des chambres de la dunette, près de celle du capitaine de frégate, la seconde personne du bord, homme encore galant, qui faisait l'important, parce que ses fonctions étaient importantes.

Les aspirants de vaisseau détestaient leur capitaine de frégate, qui cherchait de son côté à humilier les jeunes gens dans lesquels il entrevoyait un avenir qui devait lui échapper.

Au nombre des vexations qu'il avait plu au capitaine de frégate d'exercer envers les aspirants, il en était une à laquelle ceux-ci se montraient fort sensibles. Le soir, quand ceux de ces petits officiers en herbe, qui n'étaient pas de quart, voulaient se promener sur la dunette, M. le capitaine leur ordonnait d'aller prendre ailleurs leurs ébats. Il voulait que l'espace lui fût seul réservé. Aussi les aspirants nommaient-ils leur chef bourru, le roi de la dunette, et, en effet, de dix heures du soir à minuit, il régnait seul sur cette partie du vaisseau.

On cherchait à bord à s'expliquer la raison pour laquelle le capitaine de frégate tenait si singulièrement, depuis le départ du vaisseau, à s'approprier exclusivement le privilége de se carrer sur la dunette. Cette prétention donna lieu aux questions suivantes parmi les aspirants:

Pourquoi le capitaine se promène-t-il seul jusqu'à minuit sur la dunette?

Pourquoi cesse-t-il, une fois M. l'intendant et madame l'intendante endormis, de faire de grands pas sur cette partie privilégiée du vaisseau?

Pourquoi madame l'intendante couche-t-elle seule, depuis qu'elle se dit malade, dans la chambre où elle couchait auparavant avec son mari près de la cabane du capitaine?

Pourquoi enfin le capitaine fait-il sa cour à madame l'intendante et prend-il avec elle cet air de courtoisie qui va si mal avec la face de fer qu'il nous montre dans le service?

Ces questions, ainsi posées, donnèrent lieu à une gaie délibération à la suite de laquelle on résolut de tirer toute cette affaire à clair. On chargea les deux plus mauvais petits sujets d'entre les aspirants, de procéder aux moyens qui pourraient faire découvrir le plus promptement possible, ce que chacun se croyait intéressé à apprendre par désir de vengeance. Toute liberté fut accordée aux investigateurs.

Les deux commissaires chargés de l'enquête procédèrent pendant le jour avec calme et impartialité. L'un d'eux crut remarquer, en rôdant autour de la dunette, qu'il était assez facile de se glisser la nuit dans la chambre de madame l'intendante, par la petite fenêtre extérieure de l'appartement où elle se couchait chaque soir toute seule, toujours souffrante, toujours accablée de sa migraine....

Une gouttière en plomb se trouvait placée tout près de cette bienheureuse fenêtre, et il fallait, pour s'introduire dans la chambre, mettre les pieds et les mains dans la gouttière et se blottir comme un chat.... Mais le capitaine de frégate avait les articulations très-souples. Les aspirants l'avaient remarqué plus d'une fois, lorsqu'ils l'avaient vu faire le matin ses trois ou quatre flexibles saluts au commandant, en lui demandant comment il avait passé la nuit.

La gouttière et la fenêtre de la chambre de l'intendante fixèrent donc particulièrement l'impartiale et grave attention des commissaires de l'enquête. Ils arrêtèrent leur plan, et ils songèrent, sans en révéler tout-à-fait le but, à s'assurer les moyens de l'exécuter.

On mit à contribution, parmi les aspirants seulement, toutes les bouteilles d'encre dont on pouvait disposer pour le bien et le succès de la chose.

A neuf heures du soir, les deux exécuteurs de la vengeance des jeunes espiègles, se transportent sur la dunette, munis de cinq à six topettes d'encre de la petite-vertu. Ils bouchent la gouttière et répandent à flots le noir liquide dont ils se sont pourvus.

Cette fois-là le capitaine de frégate, en se promenant à l'heure accoutumée sur la dunette, n'eut pas besoin d'employer son autorité pour forcer les aspirants à le laisser seul; il put, avant dix heures du soir, jouir exclusivement et tout à son aise du domaine sur lequel il se livrait à ses promenades méditatives.

Mais pour être resté seul sur sa dunette chérie, tous ses pas n'en furent pas moins surveillés avec la plus scrupuleuse exactitude. Nichés dès neuf heures du soir dans les grands porte-haubans, une demi-douzaine d'aspirants guettaient, en retenant leur haleine, les moindres mouvements de leur capitaine de frégate. Il tombait ce jour-là une petite pluie fine qui traversait tous les vêtements de gens de quart; mais malgré l'incommodité de leur position et le désagrément de se sentir mouillés jusqu'aux os, nos guetteurs nichés dans leurs porte-haubans ne perdirent pas un seul des pas de leur capitaine.

Enfin, vers onze heures du soir, on n'entend plus rien, et l'on voit l'amoureux capitaine, se croyant favorisé par l'ombre de cette nuit qu'il appelait sans doute de tous ses voeux, enjamber le bastingage, se coucher, barbotter un peu dans la gouttière et disparaître aux yeux fixes et perçants de nos aspirants de marine.

—La farce est jouée, s'écria l'un d'eux, le renard est pris au piége; nous pouvons aller nous coucher. Cette nuit produira son fruit.

Allons nous coucher en attendant le joyeux dénouement de notre petite comédie, répétèrent tous les joyeux jeunes gens, et ils regagnèrent leurs cadres en cachant une partie de leur joie et en comptant beaucoup sur le lendemain.

Le lendemain, comme ils l'avaient prévu, leur apporta la vengeance qu'ils s'étaient promise. A cinq heures du matin, on fit laver le pont, et les timonniers en jetant de l'eau sur la dunette firent remarquer au lieutenant de quart, qui n'y fit aucune attention, les traces d'encre dont la gouttière en plomb portait encore les traces accusatrices.

A neuf heures du matin le commandant sortit de sa chambre pour jouir du beau temps, et M. le capitaine de frégate ne manqua pas d'aller lui faire ses trois saluts d'usage. Oui, fais bien le beau, se dirent entre les dents les aspirants, tu as dû arranger proprement la couverture de ce pauvre intendant et de madame son épouse.

L'intendant arriva bientôt aussi, mais l'air tout affairé et suivi d'un domestique qui portait, en faisant des embarras, une couverture et une paire de draps tout tachés d'encre.

—Mais qu'allez-vous donc faire avec toute cette friperie-là, monsieur l'intendant? demanda le commandant au bureaucrate.

—Commandant, je vais faire mettre ce bagage-là à l'air sur la dunette, avec la permission de M. l'officier de quart. C'est toute une histoire que ces taches d'encre que vous voyez sur la couverture et les draps de ma femme.

Imaginez-vous, commandant, que ce matin en me réveillant j'aperçois toute l'encre de mon bureau répandue sur mes papiers que j'avais eu l'imprudence de ne pas remettre dans le tiroir. Madame l'intendante était bien venue fureter de bonne heure dans ma chambre, mais elle n'avait pas remarqué ce désordre. C'est ce matin seulement qu'en entrant dans l'appartement de madame, j'ai trouvé le mot de l'énigme écrit en griffes de chat sur la couverture du lit.

—Quoi! c'est un chat qui, après s'être barbouillé les pattes dans votre encrier, a été s'introduire chez madame?

—En douteriez-vous, commandant, à ces marques du bout des pattes encore empreintes sur les draps? Oh! c'est bien là le cachet d'un de ces messieurs-là! Il n'y a pas à s'y méprendre.

Un aspirant crut devoir faire remarquer que l'empreinte était un peu large pour des pattes de chat. Le capitaine de frégate lui lança un regard foudroyant, et le commentateur fut forcé de se taire, mais il n'en pensa pas moins.

La couverture et les draps furent étalés au soleil, et bientôt chacun passa près des objets de cette nouvelle exposition, en faisant la critique que la forme et le caractère des traces d'encre lui inspiraient. Il fallut bien que le capitaine de frégate supportât jusqu'au soir toute cette bordée de quolibets.

Le capitaine de frégate envoya ce jour-là, sous trois ou quatre prétextes différents, trois ou quatre aspirants à la fosse aux lions. Il ne se lassait pas d'enrager, et ses victimes ne se fatiguaient pas de rire beaucoup. Mais le secret que les aspirants avaient gardé pendant quelques heures ne pouvait long-temps se renfermer dans leur poste d'entrepont. De l'entrepont l'aventure courut au poste des chirurgiens, qui la firent parvenir à la chambre des officiers; de la chambre des officiers, elle passa sur le gaillard d'arrière; du gaillard d'arrière elle vola au gaillard d'avant, et une fois là elle courut partout. Les matelots, gens à qui l'épithète caractéristique arrive toute mâchée, ne furent pas long-temps à baptiser leur capitaine de frégate, d'un de ces noms de bord qui ne s'en vont jamais. Il l'appelèrent Patte-de-Chat, et Patte-de-Chat ne put jamais pardonner aux aspirants, pour qui sa haine augmenta d'année en année, le tour qu'on lui avait joué. Cet officier mourut aux Antilles, dans la grâce de Dieu et la haine finale des aspirants de marine.


XII.

Le Phénomène Vivant.

—Dis donc, Cheveux-d'Etoupes, viens-t'en ici me dire, bigre de mousse, pourquoi tu n'as pas donné un coup de gratte aux postes des chirurgiens?

—Ah, mais je ne veux pas, maître Jugan, que l'on m'appelle Cheveux-d'Etoupes!

—Pourquoi t'avises-tu d'avoir une perruque blanche comme la drosse du gouvernail? Est-ce ma faute, à moi, si tu as un toupet de chanvre en franc-filain?

—Mais, est-ce ma faute, à moi, donc, si mes cheveux sont blancs et si j'ai les yeux bordés de rouge? je voudrais bien vous voir à ma place, allez, maître Jugan!

—Est-ce que par hasard un maître d'équipage peut être à la place d'un failli chien de mousse comme toi? Mais blanc ou noir, rouge ou jaune, la première fois que le poste de tes maîtres ne sera pas gratté comme la table où ils mangent leur soupe, tu auras affaire à moi, entends-tu, et tu sais bien ce que c'est que d'avoir un compte à régler avec maître Jugan?

—Eh bien, la première fois aussi qu'on m'appellera encore Cheveux-d'Etoupes, je prendrai mon congé sous la semelle de mes souliers, et je déserterai d'à bord de la gabare la Caravane.

—Belle fichue désertion que tu feras là! la gabare sera bien gênée de faire de la route quand tu ne seras plus à bord! en attendant, prends-moi une gratte, de ta main blanche et dodue, comme dit la chanson, et fais-moi l'honneur d'aller en bas me jouer un air de violon sur la romance de Femme sensible, avec ou sans variations.

On continua d'appeler le pauvre mousse Cheveux-d'Etoupes, et l'aide-de-camp des chirurgiens, ne pouvant supporter, malgré sa résignation philosophique, le sobriquet dont on le poursuivait, débarqua clandestinement à la Rochelle; et un mois se passa sans qu'on entendît parler du déserteur. Son signalement bien distinct avait été donné à la gendarmerie, qui n'avait pu mettre la main sur le délinquant. Sa famille ne l'avait pas recélé, et enfin Cheveux-d'Etoupes paraissait être devenu insaisissable. Les chirurgiens, ses anciens maîtres, l'avaient déjà remplacé à bord, après avoir fait le deuil de leur domestique qui, malgré son tempérament lymphatique, ne laissait pas que d'être ce qu'on appelle un bon petit mousse.

Un jour, l'un de ces chirurgiens se promenait à la Rochelle avec un aspirant de la gabare. Ils avaient dîné à l'hôtel des Ambassadeurs, où alors on écorchait passablement les convives de passage. Ils avaient même pris leur demi-tasse de Martinique au joli café Belle-Vue, sur le port, et, ne sachant comment passer le reste de la soirée, ils se laissaient aller nonchalamment dans les rues de la Patrie, du Maire, Guiton et de la Rive.

Une voix haute et volubile les frappe; c'est celle d'un charlatan qui, monté sur les quatre planches qui formaient son théâtre, s'écriait, après avoir fait la parade de rigueur:

«Entrez, entrez, messieurs! prenez vos places: on va commencer l'explication du fameux albinos vivant!

«Ce phénomène extraordinaire, arrivant de l'intérieur de l'Afrique, est âgé de douze ans; il a les cheveux blancs, les yeux ronds et bordés de rouge. Il ne parle que la langue de son pays; son caractère est très-doux, sa peau est lisse et fine. Il ne faudrait pas avoir cinq sous dans sa poche, ni dans celle de son voisin, pour se refuser un phénomène semblable. Entrez, entrez, messieurs, prenez vos places! ce superbe spectacle va commencer.»

Le chirurgien, grand amateur par état de toutes les curiosités naturelles, propose à l'aspirant, son camarade, d'entrer dans le magasin où se montrait le phénomène vivant. Les deux compagnons prennent place avec les autres amateurs.

Au bout de quelques minutes d'attente, dans un local étroit, qu'éclairait faiblement une mauvaise lampe, décorée du nom de lustre, une toile d'emballage se lève par un coin, et sous la frange de la guenille, s'avance gravement un enfant aux cheveux de lin, aux yeux tendres et paresseux. La lueur fort peu brillante du quinquet semble blesser sa vue oblique et timide. Il ose à peine effleurer de son regard indécis le petit nombre de spectateurs qui le contemplent avec une certaine curiosité; mais ses yeux, toutefois, en rencontrant ceux du chirurgien et de l'aspirant, paraissent chercher à se reposer du côté opposé à celui où se trouvent placés les deux observateurs.

«Vous le voyez, messieurs, continue le cornac de l'albinos, cet intéressant Africain jouit d'une vue si faible, que l'éclat de l'uniforme de ces deux officiers lui fait mal aux yeux. Il a été trouvé dans une peuplade d'albinos dont son père était le chef. Il n'y voit bien que la nuit, tout comme les chats sans comparaison; il mange peu, il dort beaucoup, mais le jour seulement. Ses cheveux sont doux comme de la soie: ils ont, ainsi que peut s'en assurer l'aimable compagnie, la couleur de l'étoupe (à ce mot, l'albinos fait un mouvement très-prononcé); ce phénomène vivant parle la langue de son pays, et il peut à peine articuler les mots dont nous nous servons en France....

«Approchez, monsieur le docteur; vous pouvez toucher sa peau...»

—Bolo! bolo! s'écrie l'albinos en s'éloignant du docteur, qui déjà a appliqué sur la joue du phénomène, un doigt qu'il en a retiré tout couvert d'une substance blanche.

—Ce mot bolo! bolo, veut dire, messieurs, que ça lui fait mal, ayant la peau molle comme de la pâte.

—Mais, Dieu me pardonne, s'écrie le chirurgien après avoir bien examiné la figure blanchie du phénomène, je crois que c'est Cheveux d'Etoupes!

L'albinos, à ces mots, se sauve derrière sa serpillière. Le chirurgien le poursuit: l'aspirant court après le chirurgien, et tous deux de crier, en ramenant le phénomène sur son estrade: oui, oui, c'est ce b... de mousse qui a déserté.

—Qu'est-ce à dire, messieurs, reprend le charlatan, finissons de grâce cette plaisanterie. Je puis produire des certificats comme quoi que mon phénomène est véritable.

Les spectateurs se lèvent: leurs murmures annoncent qu'ils doutent de la réalité du phénomène. Le charlatan, tout essoufflé, interpelle avec force le chirurgien, qui déjà s'était emparé d'une des oreilles de l'albinos.

—Ah! coquin, tu dis que tu es un albinos; bientôt les gendarmes te feront voir ce que l'on gagne à déserter, et à se faire passer pour une curiosité.

Le charlatan.—Vous voyez bien, monsieur le docteur, que vous ne savez ce que vous dites, je m'en rapporte à ces messieurs et dames. Voyez si cet enfant comprend un mot de tout ce que vous lui chantez: je soutiens que c'est un albinos; d'ailleurs j'ai mes certificats.

Le chirurgien.—Je soutiens, et je vous prouverai que c'est mon mousse.—Dis, coquin, pourquoi as-tu déserté du bord, ou si tu continues à faire l'imbécile, je te donnerai une volée que le coeur t'en fera mal.

L'Albinos.—Eh bien, monsieur Ollivry, je suis déserté parce qu'on m'appelait toujours Cheveux-d'Etoupes à bord, quoi!

Cet aveu naïf échappé au malheureux mousse dans l'instant le plus vif de l'altercation, porta la consternation sur la figure palpitante du charlatan. Les spectateurs s'écrièrent tous qu'on avait trompé leur bonne foi, et qu'il fallait leur rendre leur argent à la porte. Chacun adresse les reproches les plus énergiques au mystificateur mystifié à son tour. La garde du poste voisin accourt au bruit. Un commissaire de police s'informe du motif qui a pu provoquer le scandale qu'il veut faire cesser. On saisit l'albinos vivant, qui, abdiquant très-piteusement son rôle, essuie la farine dont on lui a saupoudré le visage. Le soir même, il se trouve reconduit à bord de la gabare la Caravane. Je vous laisse à penser la manière dont il fut accueilli par l'équipage et par le lieutenant en pied chargé du détail! Quinze coups de martinet par jour pendant une semaine....

Mais le pauvre petit diable y gagna au moins de changer de sobriquet. Au lieu de l'appeler comme auparavant Cheveux-d'Etoupes, on ne le désigna plus que sous le nom de Phénomène-Vivant. Ainsi, quand il prenait envie à ses maîtres de lui adresser la parole, ils ne lui disaient plus: Cheveux-d'Etoupes, avance à l'ordre; ils se contentaient de lui crier: Phénomène, avance à l'ordre, ou sinon.... La belle avance, je vous le demande!

Miseria miseris!


SIXIÈME PARTIE.

Moeurs des Nègres.


I.

Le Bamboula.

De gros nuages chargés d'électricité, poussés par un vent suffoquant du Sud-Est, se déroulaient du sommet du Morne-d'Orange, pour envelopper la ville de Saint-Pierre. Les navires mouillés en ligne courbe sur la rade foraine de ce port, frémissaient sur leurs amarres raidies par la brise, et la lame creuse et gonflée venait battre sourdement le rivage sur lequel toutes les pirogues des noirs avaient été halées à sec. Il faisait nuit: c'était un dimanche; et au loin, sous des arbres ombreux, j'entendais bruire des tambourins, s'élever un murmure prolongé de voix cadencées, et je voyais scintiller des torches brillantes et mobiles comme ces feux errants que l'on rencontre dans les nuits d'orage au fond du fourré de nos campagnes.

Je demandai quel était ce bruit, et ce que pouvaient signifier ces feux allumés sous ces grands arbres, à l'extrémité de la ville. Un nègre me répondit, avec une expression d'étonnement et de joie qu'on ne pourrait pas facilement exprimer: «Maître, ça Bamboula.».

Je voulus voir ce que c'était que le Bamboula.

Sous le feuillage d'immenses sabliers et de larges manguiers, j'aperçus, en m'approchant d'une vaste cour, une foule de nègres, s'agitant à la lueur des flambeaux fumeux d'où s'exhalait une odeur étouffante d'huile de palma-christi. Le reflet des torches, projeté sur la figure suante de tous ces noirs, la mobilité de tous ces visages sinistres, leurs yeux brillants comme des lucioles, leurs contorsions en gambadant, leurs chants, tantôt bruyants, tantôt étouffés, mais que je me rappelle encore comme si c'était hier, donnaient à cette scène un aspect que je ne pourrais pas trop décrire. Tout ce monde-là dansait avec délire, avec fureur. Je crus que c'était un festin de Cannibales.

De grands noirs, presque nus, placés à l'un des angles de la cour, étaient assis sur de gros tambours en cuivre qu'ils battaient du bout des doigts avec une force convulsive. C'était l'orchestre de ce bal diabolique. J'examinai, en frissonnant, les traits de ces hideux exécutants. La peau de leur figure, ruisselante de sueur, se contractait si horriblement qu'il aurait été difficile de trouver encore quelque chose d'humain dans leur physionomie bouleversée. A chaque temps de la mesure infernale qu'ils battaient sur la peau de leurs caisses d'airain, leur visage changeait d'expression, leur bouche se tordait, leurs yeux s'enflammaient, et puis ensuite, succombant sous l'effort, ces épouvantables instrumentistes s'abandonnaient à des spasmes horribles que la foule paraissait admirer comme des mouvements de divine extase. C'était apparemment le moment d'une céleste vision. On ne les retirait de ce long évanouissement, qu'en leur donnant à avaler des verres à bière, remplis d'un limpide tafia qu'ils buvaient comme de l'eau; de belles négresses chantaient des strophes improvisées que les danseuses répétaient en choeur. Chacune des coryphées agitait dans sa main une espèce de hochet avec lequel elle suivait la mesure marquée par les cymbales. D'un côté, sautaient les nègres Ibo, dont la danse était nonchalante comme la physionomie des noirs de cette caste. Plus loin, les Cap-Laost s'avançaient en cadence avec une attitude vive et fière, comme pour soutenir le choc de l'ennemi; près d'eux, les Loango multipliaient leurs postures lascives et molles, et au bruit des mêmes instruments chaque caste d'esclaves reproduisait la danse de son pays. Le Bamboula réunissait enfin tous les divers caractères de danse des peuplades de l'Afrique. C'était presque un cours d'histoire de la côte de Guinée que je faisais en examinant cette réunion si diverse de naturels rassemblés par le plaisir que les nègres aiment le plus passionnément.

Un créole que je rencontrai, me disait flegmatiquement en faisant le tour du Bamboula: «Ici, ce sont les nègres empoisonneurs; là, vous voyez les noirs les plus voleurs et les plus paresseux de la côte. Dans ce coin-là, dansent les nègres créoles.» Aucun de ces derniers n'était tatoué.

—Mais, demandai-je à mon compagnon, quels sont ces grands noirs qui battent si passionnément ces cymbales?

—Des princes africains, pour la plupart. Ces hommes-là sont presque tous d'une force prodigieuse. Tout haletants, comme ils sont, ils ne quittent peut-être le Bamboula que pour aller empoisonner leurs camarades, leurs parents, leurs maîtres, qui sait! Vous ne sauriez croire combien cet exercice excitant de la danse prédispose nos nègres à accomplir les desseins les plus pervers. Les convulsions qu'ils éprouvent ici, et l'irritation de leurs organes si puissamment agités par ces chants et ce mouvement, ne sont trop souvent que les avant-coureurs des accidents que nous n'avons que trop d'occasions de déplorer dans l'île.

Cette explication suffit pour me faire trouver le Bamboula encore plus infernal que je ne l'avais vu.

Mais neuf heures sonnèrent à la paroisse du mouillage; les sons lamentables de la cloche se répandirent dans l'air, qui, dans ce pays, semble retentir d'une manière plus lugubre encore qu'en Europe, des percussions qui l'ébranlent. Une grosse pluie tiède et sulfureuse commençait à tomber à la lueur pâlissante des éclairs. Le Bamboula allait finir: c'était dommage, car il était dans toute sa fleur et son éclat sauvage. Les danseurs semblaient redoubler de rage, comme pour mettre les derniers instants à profit. Les cymbaliers se pâmaient en rugissant sur leurs tambours, qu'ils ne frappaient plus que par intervalles, et lorsqu'ils paraissaient sortir de leurs névralgiques accès de léthargie. Comment finira tout cela? pensais-je: qui viendra mettre un terme à cette scène d'exaltation et de sinistres jouissances? Des archers de ville, que je n'avais pas encore aperçus, s'élançent, un nerf de boeuf à la main; ils se précipitent sur tous les noirs qu'ils rencontrent. Les nègres qui échappent à leurs coups redoublés, se jettent dans un coin pour danser encore aux sons des cymbales, que les sergents de la police arrachent aux cymbaliers frémissants de rage. Les torches s'éteignent ou disparaissent dans les mains qui les agitent ou les saisissent. On crie, on frappe, on fuit, on poursuit partout, et bientôt la foule, pourchassée dans tous les recoins, s'écoule mugissante sous le fouet, partout où elle trouve une issue.

A neuf heures et quart, la cour était vide, l'obscurité la plus complète avait succédé au tumulte le plus grand que j'eusse encore vu. Un lugubre silence régnait seul sous ces grands arbres que de larges gouttes de pluie venaient mouiller et laver de la poussière dont leurs feuilles avaient été couvertes pendant la fête. De temps à autre seulement, la foudre, qui grondait sur Saint-Pierre, venait encore éclairer le lieu où quelques minutes auparavant j'avais vu cette pompe diabolique, entendu ce tintamare infernal!...

Le lendemain, en me rappelant cette scène effrayante du soir, il me sembla avoir eu le cauchemar dans la nuit, et un poids énorme me paraissait encore comprimer ma poitrine.

Si jamais vous allez aux Antilles, n'oubliez pas d'aller voir le Bamboula: l'Opéra, avec toutes ses pompes factices, est bien loin de valoir un tel spectacle.


II.

Dame Périne

Vers le milieu de novembre 1827, on a exécuté, à Saint-Pierre de la Martinique, une vieille négresse qui, pendant une vie de soixante-dix à soixante-douze ans, a empoisonné, de compte fait, cinquante-cinq à soixante personnes. Cette femme, s'il est permis de donner ce nom, à tout ce que la nature a produit de plus dégoûtant et de plus atroce, éloignait les soupçons que ses crimes répétés avaient accumulés sur elle, par ces marques de dévotion qui en imposent si facilement à l'âme pieuse des colons. La maîtresse à qui elle appartenait, lui avait donné une case, à laquelle était joint un jardin, où dame Périne cultivait des plantes vénéneuses, avec autant de soin que quelques femmes, dans nos climats, arrosent leurs rosiers et leurs oeillets. Ce fut lorsqu'il n'y eut plus à reculer contre l'évidence de ses forfaits et la masse des preuves, que le ministère public fut nanti d'une accusation contre cette misérable. Interrogée, d'après l'acte décerné contre elle, elle ne chercha pas à se défendre, et lorsqu'on lui demanda quel motif l'avait engagée à détruire les enfants de son maître et les siens même, elle répondit avec beaucoup de tranquillité qu'elle l'ignorait, mais qu'elle croyait être née pour empoisonner, comme d'autres sont destinés par le sort, à vendre du café ou du sucre. Le président qui la questionnait, la pressait d'avouer ses complices.—Mes complices, répond-elle, sont tous les nègres et les mulâtres de la colonie.—Mais pourquoi affichiez-vous, continue le magistrat, des marques si vives de piété, quand vous vous livriez au plus grand des crimes que défend la religion.—Eh! ne nous faut-il pas un masque à nous autres nègres, comme à vous autres blancs!—Mais vous empoisonniez aussi les nègres?—J'ai été jusqu'ici l'empoisonneuse des chiens et des mulets, plutôt que de n'empoisonner rien. Malheur à ceux qui venaient me demander des légumes de mon jardin; je trouvais moyen de leur faire avaler quelque chose de mortel.—Vous aviez donc des préparations ou des simples bien subtils?—En manque-t-il dans le pays, et comptez-vous que ce soit pour rien que Dieu fasse pousser cela? En effet, c'est par là que la confrérie des nègres empoisonneurs, qui désolent la Martinique, professait pour dame Périne, le respect que ses rares talents devaient lui mériter, aux yeux des plus adroits chimistes (c'est la dénomination ironique que l'on donne à ces monstres). Elle jetait ce qu'elle appelait des sorts, sur les individus qui lui déplaisaient, et ces sorts n'étaient autre chose que des breuvages ou des émanations morbifiques, qui conduisaient, à divers intervalles, ses victimes à la mort. D'après ses aveux, une fleur, sur laquelle elle jetait de la poudre, suffisait pour empoisonner. On ne se figure pas en Europe la supériorité que les nègres, et surtout ceux de la côte d'Afrique, acquièrent dans la préparation des substances végétales. La défiance des médecins qui ont parcouru, de leurs cabinets, toutes les parties de la terre, dans les relations de quelques voyageurs frivoles, peut nier ce fait; mais elle ne convaincra jamais d'erreur les yeux des gens éclairés, qui en ont vu, sur les lieux, les effets les plus palpables, ou les plus funestes. La circulation du sang est un phénomène aussi étonnant que la propriété vénéneuse de certains végétaux; on fit servir, jusque sous le règne de Louis XV, les subtilités mêmes de la science, à combattre l'attraction qu'exerce l'aspiration de certains reptiles, sur d'autres animaux.

Dame Périne, pour en revenir à elle, a entendu son arrêt avec une indifférence parfaite. Le matin du jour où on devait l'exécuter, elle demanda du vin blanc; elle déjeuna avec un appétit que l'on pourrait appeler philosophique, si l'on ne craignait de profaner cette qualification. Arrivée sur le lieu du supplice, au milieu d'un piquet de grenadiers, et suivie d'une foule de nègres et de gens de couleur, elle y parut vêtue des habits blancs qu'elle mettait pour communier. Cette figure noire et sillonnée de rides, qui acquérait un nouveau degré d'horreur sous la peau de cette vieille négresse, n'exprimait aucune émotion. Ce monstre, après s'être entretenu avec l'ecclésiastique qui accompagnait ses derniers moments, est monté à la potence, son mouchoir de tête est tombé dans l'effort qu'il faisait pour gravir l'échelle patibulaire. Les nègres en ont tiré le fatal pronostic que son âme irait en enfer. Un mouchoir tombé leur a paru un signe plus certain de la réprobation éternelle, que cinquante-cinq à soixante personnes empoisonnées. Dame Périne a terminé enfin son exécrable vie, en jetant, sous la corde, un cri à peine entendu. Les gendarmes ont dispersé la populace, qui voulait se partager ses vêtements comme des reliques du martyre.


SEPTIÈME PARTIE.

Ornithologie Maritime.


I.

Le Plongeon.

Le plongeon est un oiseau de mer, qui nage à la surface de l'eau et qui disparaît dans les flots à l'instant même où part l'amorce du fusil qui le vise. Un moment après il relève sa tête et semble braver un autre coup et défier l'inconstance de l'onde sur laquelle ou dans laquelle il se joue. Un observateur disait que c'était moins un oiseau aquatique qu'un oiseau politique.

Le plongeon vole difficilement, et ne parcourt qu'un fort petit espace, mais il nage au mieux entre deux eaux. Dans les mauvais temps, il disparaît sous les ondes, et ne montre sa tête que lorsque l'orage est dissipé, et qu'il y a quelque chose à avaler à la surface plane.

Cet oiseau, dont les plumes sont enduites de la substance huileuse particulière aux bipèdes de son espèce, change, dit-on, annuellement de couleur. Celui qu'on a vu blanc une année, paraît noir l'année suivante. Mais il ne peut changer que d'une de ces couleurs à l'autre. C'est peut-être un malheur attaché à sa condition; mais tous les êtres ne peuvent pas prétendre à la commode mobilité des nuances du caméléon ou de la dorade.

C'est sur les hauts fonds qu'on remarque le plus de plongeons, parce que là ils atteignent facilement le fond, si la mer est grosse, et sa surface tranquille si elle est calme. Il y a toujours pour eux un beau côté dans leur position.

On a remarqué encore qu'ils nagent ordinairement le nez dans le vent: preuve incontestable qu'ils savent d'où le vent tourne. Est-ce calcul? est-ce prévision instinctive? Ce n'est pas sur les girouettes qu'ils ne voient pas qu'ils peuvent se diriger! Il est à croire que les plongeons sont connaisseurs en vent.

Selon toute probabilité, cet oiseau doit atteindre une extrême longévité: peu accessible, par l'épaisseur de sa peau, et sa fourrure graisseuse, à toutes les impressions extérieures, doué de la faculté d'échapper avec une vitesse comparable à la rapidité de l'éclair, à la balle qu'on lui destine, quelle cause accidentelle pourrait couper le fil de ses destinées? Les poissons? il les évite en volant; les oiseaux de proie? il les brave en plongeant; il n'y a que les indigestions à craindre pour lui; mais il digère avec chaleur s'il avale avec gloutonnerie; peu estimé, il ne craint pas les piéges dont l'industrie du chasseur entoure nos gibiers marins les plus recherchés. Enfin dans la condition animale du plongeon, je cherche en vain un côté malheureux, le ciel semble avoir fait pour eux, ce qu'il refuse hélas! à bien des animaux de mérite, à deux pieds et sans plumes.

FIN.