Près du quai désert, près du pont qui s’arque,
Près de l’hôpital, près de l’entrepôt.
Moi, pauvre pêcheur assis dans ma barque,
Avec mon filet, avec mon falot.
J’ai vu des reflets qui sortaient de l’eau
Et sur les galets qui faisaient des marques,
De rouges reflets qui tachaient ma barque.
Près de l’hôpital, près de l’entrepôt.
Moi, pauvre pêcheur assis dans ma barque,
Avec mon filet, avec mon falot.
J’ai vu des reflets qui sortaient de l’eau
Et sur les galets qui faisaient des marques,
De rouges reflets qui tachaient ma barque.
Le fleuve fécond, le fleuve puissant,
Avec son limon engraissant la terre,
Passant éternel, ami millénaire
Qui protège l’homme en le nourrissant,
Le bon fleuve bleu qui baigne les pierres
De son frôlement régulier, puissant.
Le fleuve au grand cœur charriait du sang.
Avec son limon engraissant la terre,
Passant éternel, ami millénaire
Qui protège l’homme en le nourrissant,
Le bon fleuve bleu qui baigne les pierres
De son frôlement régulier, puissant.
Le fleuve au grand cœur charriait du sang.
J’ai pris le falot, j’ai lâché la rame,
Je me suis penché sur le flot sanglant,
Des caillots épais coulaient dans les lames
Et l’air peu à peu devenait brûlant.
L’écume rougeâtre ainsi qu’une flamme,
Me chauffait la face en m’éclaboussant,
La barque roulait sur le flot sanglant...
Je me suis penché sur le flot sanglant,
Des caillots épais coulaient dans les lames
Et l’air peu à peu devenait brûlant.
L’écume rougeâtre ainsi qu’une flamme,
Me chauffait la face en m’éclaboussant,
La barque roulait sur le flot sanglant...
Et j’ai vu passer de terribles formes...
Des membres coupés heurtèrent mon bord,
Je vis de longs bras, des visages morts
Et, gonflés par l’eau, des ventres énormes.
Et de glauques yeux aux lobes informes
Me fixaient, chargés d’un affreux remords...
Le fleuve sanglant charriait des morts.
Des membres coupés heurtèrent mon bord,
Je vis de longs bras, des visages morts
Et, gonflés par l’eau, des ventres énormes.
Et de glauques yeux aux lobes informes
Me fixaient, chargés d’un affreux remords...
Le fleuve sanglant charriait des morts.
Et je vis aussi des formes étreintes
Avec cet amour que la mort raidit.
Je vis passer ceux qui portaient l’empreinte
De l’espoir déçu, du mal, de la crainte.
Je vis les vaincus, je vis les maudits,
J’entendis monter une grande plainte
Et par la pitié mon cœur se fendit.
Avec cet amour que la mort raidit.
Je vis passer ceux qui portaient l’empreinte
De l’espoir déçu, du mal, de la crainte.
Je vis les vaincus, je vis les maudits,
J’entendis monter une grande plainte
Et par la pitié mon cœur se fendit.
Le fleuve croissait, atteignait la ville
Et le flot de sang grossissait toujours.
Il battait les murs, il battait les tours,
Du vieux pont arqué dépassait les piles,
Enlaçait l’église et le carrefour
Et le quartier haut n’était plus qu’une île.
Parmi les noyés je voguais toujours...
Et le flot de sang grossissait toujours.
Il battait les murs, il battait les tours,
Du vieux pont arqué dépassait les piles,
Enlaçait l’église et le carrefour
Et le quartier haut n’était plus qu’une île.
Parmi les noyés je voguais toujours...
Sur la terre au loin qu’ont donc fait les hommes?
Ai-je atteint ce soir le rouge royaume?
Je sens se dresser les poils de ma chair.
Des crânes sans yeux entonnent des psaumes.
J’entends m’appeler l’ange Lucifer...
Moi, pauvre pêcheur allant vers la mer,
Puis-je racheter ce qu’ont fait les hommes?...
Ai-je atteint ce soir le rouge royaume?
Je sens se dresser les poils de ma chair.
Des crânes sans yeux entonnent des psaumes.
J’entends m’appeler l’ange Lucifer...
Moi, pauvre pêcheur allant vers la mer,
Puis-je racheter ce qu’ont fait les hommes?...
Sur un Golgotha mille fois plus haut,
Une croix de soufre et des clous de flamme!...
Apportez la lance avec le marteau!
Que je sois cloué mille fois s’il faut!
Je veux racheter, moi, l’homme à la rame,
Les corps malheureux et les pauvres âmes
Sur un Golgotha mille fois plus haut.
Une croix de soufre et des clous de flamme!...
Apportez la lance avec le marteau!
Que je sois cloué mille fois s’il faut!
Je veux racheter, moi, l’homme à la rame,
Les corps malheureux et les pauvres âmes
Sur un Golgotha mille fois plus haut.
Je travaillerai durant mille siècles,
Les humbles paieront la dette de sang,
Je ferai sortir les blés et les seigles
Du sol envahi par les ossements,
Je travaillerai si terriblement
Que, plus haut encor que le vol des aigles,
Jailliront les tours de mes monuments.
Les humbles paieront la dette de sang,
Je ferai sortir les blés et les seigles
Du sol envahi par les ossements,
Je travaillerai si terriblement
Que, plus haut encor que le vol des aigles,
Jailliront les tours de mes monuments.
LE CHATEAU DES MASQUES
Les sept rois noirs masqués vivaient dans le palais
Au milieu des danseurs, des nains, des bayadères,
Derrière des remparts sculptés, de bronze épais,
Et le soir ils dormaient dans sept chambres de pierre.
Au milieu des danseurs, des nains, des bayadères,
Derrière des remparts sculptés, de bronze épais,
Et le soir ils dormaient dans sept chambres de pierre.
Chacun devait porter un masque devant eux...
Ceux des nains étaient bleus et ceux des femmes roses.
Certains étaient charmants, d’autres étaient affreux
Et certains imitaient la coquille ou la rose.
Ceux des nains étaient bleus et ceux des femmes roses.
Certains étaient charmants, d’autres étaient affreux
Et certains imitaient la coquille ou la rose.
Les gardes laissaient voir des dents couleur de feu
Et des barbes de sang sous la boucle des casques.
Des figures de cire étaient presque sans yeux
Et des yeux verts gemmaient la pourpre d’autres masques.
Et des barbes de sang sous la boucle des casques.
Des figures de cire étaient presque sans yeux
Et des yeux verts gemmaient la pourpre d’autres masques.
Et le palais couleur de rubis ruisselait
Des trésors amassés par les guerres des hommes,
Mais les masques toujours devaient cacher leurs traits
Que ce soit dans les bals, les festins ou les sommes.
Des trésors amassés par les guerres des hommes,
Mais les masques toujours devaient cacher leurs traits
Que ce soit dans les bals, les festins ou les sommes.
Car il ne fallait pas que le prince enfantin
Sous son corselet d’or et son masque de soie
Dans les blancs escaliers croise un visage humain,
Voie aux lampes safran la tristesse ou la joie.
Sous son corselet d’or et son masque de soie
Dans les blancs escaliers croise un visage humain,
Voie aux lampes safran la tristesse ou la joie.
En vain il épiait les joueurs d’instruments
Et les nègres avec leurs cimeterres courbes,
Ou sous les longs jets d’eau les femmes se baignant...
Les corps nus même au bain gardaient les masques fourbes.
Et les nègres avec leurs cimeterres courbes,
Ou sous les longs jets d’eau les femmes se baignant...
Les corps nus même au bain gardaient les masques fourbes.
Mais un soir une vierge en peignant ses cheveux,
Peut-être exprès fit choir le loup de sa figure
Et le prince un instant vit de loin de grands yeux,
L’ovale délicat d’une chose très pure.
Peut-être exprès fit choir le loup de sa figure
Et le prince un instant vit de loin de grands yeux,
L’ovale délicat d’une chose très pure.
Le châtiment eut lieu dans la plus grande cour.
La jeune fille fut par sept fois flagellée.
On scella sur son crâne un masque de plomb lourd
Avec deux trous sanglants, les prunelles crevées.
La jeune fille fut par sept fois flagellée.
On scella sur son crâne un masque de plomb lourd
Avec deux trous sanglants, les prunelles crevées.
Depuis le petit prince entendit, certains soirs,
Courir des pas muets dans le palais splendide.
Il fut souvent suivi de couloir en couloir
Par cette tête en plomb avec ses deux trous vides.
Courir des pas muets dans le palais splendide.
Il fut souvent suivi de couloir en couloir
Par cette tête en plomb avec ses deux trous vides.
Était-ce la laideur, était-ce le remords
Qui lui cachaient la vie, ou bien des choses pires?...
Ah! pouvoir une fois ôter les crochets d’or
Des fronts vermillonnés et des mentons de cire.
Qui lui cachaient la vie, ou bien des choses pires?...
Ah! pouvoir une fois ôter les crochets d’or
Des fronts vermillonnés et des mentons de cire.
Mais une nuit, hanté par l’espoir et l’effroi,
Seul vivant éveillé parmi les ombres mortes,
Des chambres où dormaient ses parents, les sept rois,
Lui le prince malade alla tâter les portes.
Seul vivant éveillé parmi les ombres mortes,
Des chambres où dormaient ses parents, les sept rois,
Lui le prince malade alla tâter les portes.
Il entra, grelottant de peur, mais voulant voir.
Les sept rois reposaient entre les murs de pierre,
Ils avaient pour dormir gardé leur masque noir...
Les chandeliers jetaient de tremblantes lumières...
Les sept rois reposaient entre les murs de pierre,
Ils avaient pour dormir gardé leur masque noir...
Les chandeliers jetaient de tremblantes lumières...
Il se pencha sur eux, écartant doucement
Le métal qui cachait la face de ses pères.
Il vit sous chaque masque, immobile et dormant
Une tête de mort sans lèvres ni paupières...
Le métal qui cachait la face de ses pères.
Il vit sous chaque masque, immobile et dormant
Une tête de mort sans lèvres ni paupières...
Alors, il s’en alla sur la pointe des pieds,
Il gravit l’escalier, atteignit la terrasse,
Leva ses petits bras ainsi que pour prier
Disant: «Est-ce mon sang, Seigneur, est-ce ma race?
Il gravit l’escalier, atteignit la terrasse,
Leva ses petits bras ainsi que pour prier
Disant: «Est-ce mon sang, Seigneur, est-ce ma race?
«Je sais pourquoi mes os deviennent plus saillants,
Je sais pourquoi mes mains se durcissent aux paumes,
Mon front qui s’ossifie a des yeux moins brillants...
Que je voudrais avoir un vrai visage d’homme...»
Je sais pourquoi mes mains se durcissent aux paumes,
Mon front qui s’ossifie a des yeux moins brillants...
Que je voudrais avoir un vrai visage d’homme...»
Du palais dont les murs n’avaient pas de miroir
Il franchit les remparts de bronze. A son passage
Les gardiens sur le seuil hochèrent pour le voir
La laque affreusement luisante des visages.
Il franchit les remparts de bronze. A son passage
Les gardiens sur le seuil hochèrent pour le voir
La laque affreusement luisante des visages.
La ville des mendiants grouillait non loin de là
Avec ses toits tassés et ses balcons difformes,
Et l’aurore en naissant baignait d’un vague éclat
La petite cité sous le palais énorme.
Avec ses toits tassés et ses balcons difformes,
Et l’aurore en naissant baignait d’un vague éclat
La petite cité sous le palais énorme.
Il arracha la soie attachée à son front
Et se pencha sur l’eau verdâtre d’une mare.
Alors il vit très loin dans la vase et les joncs
Une triste momie, une larve bizarre.
Et se pencha sur l’eau verdâtre d’une mare.
Alors il vit très loin dans la vase et les joncs
Une triste momie, une larve bizarre.
Quand le soleil parut et que sur le chemin
Des enfants en haillons, des femmes apparurent,
Il connut les cheveux, les lèvres de carmin,
Le riche mouvement du sang des créatures.
Des enfants en haillons, des femmes apparurent,
Il connut les cheveux, les lèvres de carmin,
Le riche mouvement du sang des créatures.
Mais il ne comprit pas la couleur de la chair,
Le charme rayonnant émané des figures...
«Quoi! la terre, dit-il, produit ces êtres clairs...
Les masques sont plus beaux que ces caricatures.
Le charme rayonnant émané des figures...
«Quoi! la terre, dit-il, produit ces êtres clairs...
Les masques sont plus beaux que ces caricatures.
«Les sept rois effrayants ont des têtes de morts
Mais le peuple a pour moi des faces trop vivantes.
Je suis l’enfant déjà séché, marqué du sort,
Le squelette futur des royautés sanglantes.»
Mais le peuple a pour moi des faces trop vivantes.
Je suis l’enfant déjà séché, marqué du sort,
Le squelette futur des royautés sanglantes.»
Il revint à pas lents au palais sans miroir...
Les gardes agitaient au vent leurs barbes peintes.
Les sept rois l’attendaient avec leur masque noir
Et de leurs sept mains d’os il sentit les étreintes.
Les gardes agitaient au vent leurs barbes peintes.
Les sept rois l’attendaient avec leur masque noir
Et de leurs sept mains d’os il sentit les étreintes.
LA FILLE DE LUCIFER
J’aime Sabbahalla, fille de Lucifer,
La même qui jadis près d’un lac de Syrie,
Riait aux chameliers qui venaient du désert
Et leur montrait sa peau par la flamme fleurie.
La même qui jadis près d’un lac de Syrie,
Riait aux chameliers qui venaient du désert
Et leur montrait sa peau par la flamme fleurie.
Elle avait eu pour mère une chèvre aux poils blancs.
Elle rendait dément par un reflet de bague
Et tuait les enfants en les écartelant.
Ses reins étaient creusés et ses veux longs et vagues.
Elle rendait dément par un reflet de bague
Et tuait les enfants en les écartelant.
Ses reins étaient creusés et ses veux longs et vagues.
D’impudiques démons aux visages bronzés
L’aidaient à torturer le soir des jeunes filles.
Quand un adolescent buvait à son baiser,
Elle lui traversait le cerveau d’une aiguille.
L’aidaient à torturer le soir des jeunes filles.
Quand un adolescent buvait à son baiser,
Elle lui traversait le cerveau d’une aiguille.
Elle vint une fois dans mon appartement
Avec ses bijoux verts, en robe de soirée.
Elle avait sur l’épaule une goutte de sang
Et le sable du lac dans sa jupe dorée.
Avec ses bijoux verts, en robe de soirée.
Elle avait sur l’épaule une goutte de sang
Et le sable du lac dans sa jupe dorée.
Elle ôta ses gants blancs d’un geste familier
Et tout en fredonnant une valse tzigane,
Elle défit sa robe et jeta ses souliers
Et je vis dans ses yeux l’ombre des caravanes.
Et tout en fredonnant une valse tzigane,
Elle défit sa robe et jeta ses souliers
Et je vis dans ses yeux l’ombre des caravanes.
Depuis elle sommeille et fume et me sourit,
Étendue à demi sur le tapis orange.
Elle prend le plaisir de l’amour par l’esprit,
Non par les sens, et sait des caresses étranges.
Étendue à demi sur le tapis orange.
Elle prend le plaisir de l’amour par l’esprit,
Non par les sens, et sait des caresses étranges.
Chez moi, certaines nuits entrent ses compagnons.
Ils passent par les murs comme par des nuages.
Elle les fait asseoir, elle me dit leur nom:
«Voici Samaël blanc avec ses deux visages.
Ils passent par les murs comme par des nuages.
Elle les fait asseoir, elle me dit leur nom:
«Voici Samaël blanc avec ses deux visages.
«Celui-ci c’est Enoch, l’ange à l’esprit borné,
Le stupide, au front dur, à la mâchoire d’âne,
Voici Mammon déformateur des nouveau-nés,
Voici l’incestueux père des courtisanes...
Le stupide, au front dur, à la mâchoire d’âne,
Voici Mammon déformateur des nouveau-nés,
Voici l’incestueux père des courtisanes...
«Voici l’ange sans sexe au visage fardé
Avec des jambes d’homme et des hanches de femme,
Et voici le démon animal, possédé
Par la bête qui hurle, aboie, glapit et brame.
Avec des jambes d’homme et des hanches de femme,
Et voici le démon animal, possédé
Par la bête qui hurle, aboie, glapit et brame.
«Ce cornu, c’est Emin, l’orgueilleux, le paré,
Au ventre énorme, lourd de saphirs et d’opales,
Et ce fourchu, c’est Astaroth, le désiré
Pour ses membres velus et sa puissance mâle.
Au ventre énorme, lourd de saphirs et d’opales,
Et ce fourchu, c’est Astaroth, le désiré
Pour ses membres velus et sa puissance mâle.
«Voici le paresseux, amant des lits profonds,
Celui qui se souvient des sabbats priapiques,
Des crapauds baptisés en des rites bouffons
Et du grand bouc royal dans les nuits impudiques.
Celui qui se souvient des sabbats priapiques,
Des crapauds baptisés en des rites bouffons
Et du grand bouc royal dans les nuits impudiques.
«Voici le tentateur au bouquet, l’ingénu,
Bélial dont la bouche est faite de babines
Et celui qui ressemble à quelque arbre chenu
Et dont les pieds au sol tiennent par des racines.
Bélial dont la bouche est faite de babines
Et celui qui ressemble à quelque arbre chenu
Et dont les pieds au sol tiennent par des racines.
«De sa gorge, ce ténébreux crache la nuit
Et ce blême verse la peur et le silence.
Le triste qui se tait et qui pense est celui
Qui mangea les fruits noirs de l’arbre de science...»
Et ce blême verse la peur et le silence.
Le triste qui se tait et qui pense est celui
Qui mangea les fruits noirs de l’arbre de science...»
C’était un grouillement de faces, de contours,
Qui semblaient tout d’abord effrayants. L’épouvante
Me faisait des os grelottants, un crâne lourd,
Mais je vis derrière eux deux formes étonnantes.
Qui semblaient tout d’abord effrayants. L’épouvante
Me faisait des os grelottants, un crâne lourd,
Mais je vis derrière eux deux formes étonnantes.
Une clarté venant de ces formes, montrait
Des fiertés sans espoir, des grandeurs imprévues.
Des visages affreux masquaient de beaux secrets,
Reflétaient des douleurs humaines jamais vues.
Des fiertés sans espoir, des grandeurs imprévues.
Des visages affreux masquaient de beaux secrets,
Reflétaient des douleurs humaines jamais vues.
Le démon qui parlait par des cris d’animaux
Avait dans ses appels la misère des bêtes.
Les souffrances naissant de la haine et des maux
Sortaient des corps velus et des grosseurs des têtes.
Avait dans ses appels la misère des bêtes.
Les souffrances naissant de la haine et des maux
Sortaient des corps velus et des grosseurs des têtes.
La splendeur du désir harmonisait les dos
Des accouplés, de ceux que brûlaient les luxures.
La pitié, la beauté baignaient les infernaux,
Les révoltés, toutes les pauvres créatures.
Des accouplés, de ceux que brûlaient les luxures.
La pitié, la beauté baignaient les infernaux,
Les révoltés, toutes les pauvres créatures.
—Brune Sabbahalla, fille de Lucifer,
Je t’aime pour les nuits sur le tapis orange,
Pour ton baiser sans flamme et pourtant si pervers
Et l’immortel désir de tes frères, les Anges...
Je t’aime pour les nuits sur le tapis orange,
Pour ton baiser sans flamme et pourtant si pervers
Et l’immortel désir de tes frères, les Anges...
Je sais qu’auprès de toi ma raison tremble et dort,
Mais tu m’as pris la main et tu m’as fait descendre
Au pays souterrain où sont les fleuves morts
Et les plus beaux palais qui sont bâtis de cendres...
Mais tu m’as pris la main et tu m’as fait descendre
Au pays souterrain où sont les fleuves morts
Et les plus beaux palais qui sont bâtis de cendres...
Je sais qu’auprès de toi je risque d’être impur,
Mais, dans tes bras couché, j’ai compris le mystère.
Je sais combien on est aveuglé par l’azur
Et qu’il faut par en bas regarder cette terre.
Mais, dans tes bras couché, j’ai compris le mystère.
Je sais combien on est aveuglé par l’azur
Et qu’il faut par en bas regarder cette terre.
LA MALÉDICTION
La ville dormira comme à son ordinaire
Et parmi les quartiers rien ne fera prévoir
Que le signe fatal a paru sur la terre,
Sauf la lune montant, verdâtre, dans le soir...
Et parmi les quartiers rien ne fera prévoir
Que le signe fatal a paru sur la terre,
Sauf la lune montant, verdâtre, dans le soir...
Les marchands gravement fermeront leur boutique,
Des femmes en marchant feront saillir leurs seins,
Dans les cafés mourront doucement les musiques,
Les bons et les mauvais iront vers leur destin...
Des femmes en marchant feront saillir leurs seins,
Dans les cafés mourront doucement les musiques,
Les bons et les mauvais iront vers leur destin...
Et ce sera d’abord une bizarre empreinte
Sur un mur et dont nul ne comprendra le sens,
Un feu jaune éclairant une vitrine éteinte,
Un trottoir sans raison maculé par du sang...
Sur un mur et dont nul ne comprendra le sens,
Un feu jaune éclairant une vitrine éteinte,
Un trottoir sans raison maculé par du sang...
Puis, devant une église, un prêtre voulant faire
Le signe de la croix et se touchant le front,
Retirera son doigt mouillé par un ulcère...
Toutes seules alors les cloches sonneront...
Le signe de la croix et se touchant le front,
Retirera son doigt mouillé par un ulcère...
Toutes seules alors les cloches sonneront...
Des lézardes soudain partageront les rues.
Un homme passera jouant du violon.
Derrière les carreaux, les têtes apparues
Porteront des grosseurs, des déformations...
Un homme passera jouant du violon.
Derrière les carreaux, les têtes apparues
Porteront des grosseurs, des déformations...
Un vieil hôtel tordra sa porte comme un membre
Et dans la cour allongera son escalier.
Deux amants paraissant sur le seuil de leur chambre
Se verront des sabots de chevaux à leurs pieds.
Et dans la cour allongera son escalier.
Deux amants paraissant sur le seuil de leur chambre
Se verront des sabots de chevaux à leurs pieds.
Et d’autres se plieront comme des acrobates,
Auront l’air de passer à travers des cerceaux.
Ils aboieront comme des chiens à quatre pattes,
Se rouleront comme des vers dans les ruisseaux.
Auront l’air de passer à travers des cerceaux.
Ils aboieront comme des chiens à quatre pattes,
Se rouleront comme des vers dans les ruisseaux.
Des musiciens bouffons marcheront en cortège.
Leurs instruments ne feront qu’un avec leur corps.
Les lèvres en piston cracheront les arpèges
Et les tambours seront des peaux de ventres morts,
Des nonnes, d’un couvent sortiront demi-nues;
Des poils drus sur leur corps se mettront à pousser;
Des mufles remplaçant leurs faces ingénues,
Aux bassins des jardins elles iront lamper.
Leurs instruments ne feront qu’un avec leur corps.
Les lèvres en piston cracheront les arpèges
Et les tambours seront des peaux de ventres morts,
Des nonnes, d’un couvent sortiront demi-nues;
Des poils drus sur leur corps se mettront à pousser;
Des mufles remplaçant leurs faces ingénues,
Aux bassins des jardins elles iront lamper.
Les rires casseront les dents comme du verre,
Les larmes brûleront comme du vitriol,
Les yeux dans un bruit mou tomberont des paupières,
Des goitres monstrueux traîneront sur le sol.
Les larmes brûleront comme du vitriol,
Les yeux dans un bruit mou tomberont des paupières,
Des goitres monstrueux traîneront sur le sol.
Les monuments vivront et vibreront de râles,
Ils se pénétreront entre eux avec fureur.
Les piliers fouilleront au fond des cathédrales,
Le ventre de la voûte et le sexe du chœur.
Ils se pénétreront entre eux avec fureur.
Les piliers fouilleront au fond des cathédrales,
Le ventre de la voûte et le sexe du chœur.
Des casernes éclateront comme des bulles.
On entendra craquer les échines des ponts.
Les usines perdront par d’énormes fistules
L’amas liquéfié de leurs productions.
On entendra craquer les échines des ponts.
Les usines perdront par d’énormes fistules
L’amas liquéfié de leurs productions.
L’air s’empoisonnera de mille pourritures.
Des gaz exploseront au-dessus des charniers.
Les eaux de la rivière auront des boursouflures,
S’épaissiront, seront un afflux de fumier.
Des gaz exploseront au-dessus des charniers.
Les eaux de la rivière auront des boursouflures,
S’épaissiront, seront un afflux de fumier.
Puis la ville, séchant comme une chrysalide
Périra d’une étrange ossification,
Les fenêtres seront de grands orbites vides
Dans les têtes de mort branlantes des maisons.
Périra d’une étrange ossification,
Les fenêtres seront de grands orbites vides
Dans les têtes de mort branlantes des maisons.
Les clochers auront l’air de fémurs fantastiques,
Les tours, de tibias déformés et géants.
Sur l’immense squelette aux vertèbres de briques,
Les soirs épais mettront le souffle du néant.
Les tours, de tibias déformés et géants.
Sur l’immense squelette aux vertèbres de briques,
Les soirs épais mettront le souffle du néant.
Et dix mille ans après, venus des antipodes,
Deux enfants nus s’assiéront là, feront du feu
Dans les amas ensevelis où le vent rôde...
Ils auront la cité maudite au fond des yeux.
Deux enfants nus s’assiéront là, feront du feu
Dans les amas ensevelis où le vent rôde...
Ils auront la cité maudite au fond des yeux.
LE VOYAGE FANTASTIQUE
LA DIVINE ENCHAINÉE
Je traversai, conduit par l’homme au capuchon,
Les quartiers où l’on vend le fer et les chiffons.
Ensuite les maisons étaient noires et basses.
On percevait des grouillements dans les impasses,
On voyait à des soupiraux des yeux hagards.
Et j’atteignis enfin près des anciens remparts
Le quartier des déchus et des êtres sordides...
Je suivis l’homme au fond d’une boutique vide.
Et là sur le plancher pourri, je vis le corps
D’une beauté parfaite avec une peau d’or,
Un visage divin, des jambes translucides.
Une chaîne de fer tenait le cou splendide
Et l’homme qui riait prit un bâton pointu
Et se mit à piquer le sein, le ventre nu.
Faisant en gémissant se tordre la divine.
Et des êtres aux corps ravagés de famine,
Des visages affreux où ne vivait qu’un œil,
Des nains, des déformés ricanaient sur le seuil...
Comme son capuchon lui découvrait la tête,
Je vis que l’homme avait la face de la Bête...
Les quartiers où l’on vend le fer et les chiffons.
Ensuite les maisons étaient noires et basses.
On percevait des grouillements dans les impasses,
On voyait à des soupiraux des yeux hagards.
Et j’atteignis enfin près des anciens remparts
Le quartier des déchus et des êtres sordides...
Je suivis l’homme au fond d’une boutique vide.
Et là sur le plancher pourri, je vis le corps
D’une beauté parfaite avec une peau d’or,
Un visage divin, des jambes translucides.
Une chaîne de fer tenait le cou splendide
Et l’homme qui riait prit un bâton pointu
Et se mit à piquer le sein, le ventre nu.
Faisant en gémissant se tordre la divine.
Et des êtres aux corps ravagés de famine,
Des visages affreux où ne vivait qu’un œil,
Des nains, des déformés ricanaient sur le seuil...
Comme son capuchon lui découvrait la tête,
Je vis que l’homme avait la face de la Bête...
LA VALLÉE DES LARVES
Les monstres vagissants enfantés par la femme
Étaient amoncelés sur les rochers crayeux...
Certains ouvraient des yeux énormes et sans flammes,
De frêles cous pliaient sous des crânes laiteux.
Étaient amoncelés sur les rochers crayeux...
Certains ouvraient des yeux énormes et sans flammes,
De frêles cous pliaient sous des crânes laiteux.
Et d’autres éclataient de sang pâle et de glaire,
Riaient avec un rire édenté de vieillard.
Des corps mous et bouffis sortaient du sol calcaire,
Semblaient en s’étalant de vivants nénufars.
Riaient avec un rire édenté de vieillard.
Des corps mous et bouffis sortaient du sol calcaire,
Semblaient en s’étalant de vivants nénufars.
Un vent froid remuait ce peuple en cartilages,
Ces larves sans contour, ces germes suintants
Et la vallée avec ces blanchâtres visages
Ressemblait la sanie et le pus du printemps.
Ces larves sans contour, ces germes suintants
Et la vallée avec ces blanchâtres visages
Ressemblait la sanie et le pus du printemps.
La Parque descendait près de moi la colline.
Elle était belle et triste en le déclin du jour
Et vers le sol vivant courbant sa grande échine
Elle touchait du doigt les monstres tour à tour.
Elle était belle et triste en le déclin du jour
Et vers le sol vivant courbant sa grande échine
Elle touchait du doigt les monstres tour à tour.
Et tout le mal inscrit au livre des ténèbres
Pénétrait ces cerveaux corrompus en naissant,
Il dessinait les traits, durcissait les vertèbres,
S’infiltrait dans leurs nerfs et coulait dans leur sang.
Pénétrait ces cerveaux corrompus en naissant,
Il dessinait les traits, durcissait les vertèbres,
S’infiltrait dans leurs nerfs et coulait dans leur sang.
De sorte que ces crânes mous en apparence
Renfermaient cependant la pierre de l’orgueil,
La colère de marbre et les fureurs immenses
Qui devaient déchaîner les douleurs et les deuils.
Renfermaient cependant la pierre de l’orgueil,
La colère de marbre et les fureurs immenses
Qui devaient déchaîner les douleurs et les deuils.
Les visages réduits prenaient des bouffissures
De haine, devenaient tout à coup malfaisants.
Ces fœtus irrités dans des caricatures
De combats, essayaient leurs gencives sans dents.
De haine, devenaient tout à coup malfaisants.
Ces fœtus irrités dans des caricatures
De combats, essayaient leurs gencives sans dents.
Ils se dressaient grotesquement sur les chevilles
Et tentaient de leurs mains sans ongles de frapper,
Ou rampant sur le ventre ainsi que des chenilles
Ils se pressaient avec effort pour s’étouffer.
Et tentaient de leurs mains sans ongles de frapper,
Ou rampant sur le ventre ainsi que des chenilles
Ils se pressaient avec effort pour s’étouffer.
Mais la Parque toujours touchait les petits êtres
Et tranquille marchait vers le soleil couchant
Et toujours par milliers ceux qui venaient de naître
Affluaient à ses pieds comme l’herbe des champs.
Et tranquille marchait vers le soleil couchant
Et toujours par milliers ceux qui venaient de naître
Affluaient à ses pieds comme l’herbe des champs.
Et je lui dis: «Ceci n’est qu’ortie et qu’ivraie:
Dans cet endroit maudit pourquoi porter tes pas
Puisque l’enfance humaine est une grande plaie
Qui coule et s’agrandit et ne guérira pas?»
Dans cet endroit maudit pourquoi porter tes pas
Puisque l’enfance humaine est une grande plaie
Qui coule et s’agrandit et ne guérira pas?»
Et la déesse alors au fond de la vallée
S’arrêtant, me montra dans un entassement
Effroyable, au milieu des formes emmêlées,
Un visage, rien qu’un, mais sensible et charmant...
S’arrêtant, me montra dans un entassement
Effroyable, au milieu des formes emmêlées,
Un visage, rien qu’un, mais sensible et charmant...
Et le soleil mourant sur cette maladie
De la terre éclaira dans l’humus qui poussait
Un œil déjà bleuté par la naissante vie,
Un tremblotant éclat d’âme qui paraissait.
De la terre éclaira dans l’humus qui poussait
Un œil déjà bleuté par la naissante vie,
Un tremblotant éclat d’âme qui paraissait.
LA RÉGION DES ÉTANGS
J’atteignis vers le soir la plaine des étangs.
Un vent glacé soufflait parmi les vastitudes,
Mes pieds s’enchevêtraient aux herbages flottants.
J’allais vite et j’étais ivre de solitude.
Un vent glacé soufflait parmi les vastitudes,
Mes pieds s’enchevêtraient aux herbages flottants.
J’allais vite et j’étais ivre de solitude.
De longs roseaux vivants cherchaient à me saisir.
Des plantes se collaient avec leurs fleurs gluantes.
Vers moi de toutes parts comme un vaste soupir
Montait la fade odeur des choses croupissantes.
Des plantes se collaient avec leurs fleurs gluantes.
Vers moi de toutes parts comme un vaste soupir
Montait la fade odeur des choses croupissantes.
Un souffle gras sortait de ces stagnations,
Une buée épaisse, animée, une haleine
Qui semblait le ferment des putréfactions
Millénaires, dormant sous ces mares malsaines.
Une buée épaisse, animée, une haleine
Qui semblait le ferment des putréfactions
Millénaires, dormant sous ces mares malsaines.
Et j’entendis, venant d’en bas, parler la voix
Et je vis émerger la face aux gros yeux glauques:
«L’escalier spongieux, dit-elle, est près de toi.
Descends parmi la vase et les eaux équivoques.
Et je vis émerger la face aux gros yeux glauques:
«L’escalier spongieux, dit-elle, est près de toi.
Descends parmi la vase et les eaux équivoques.
«Viens dormir avec nous au fond des lits tourbeux
Dans l’émanation des poisons délétères.
Viens rejoindre ce soir les hommes sans cheveux
Qui sont jusqu’à mi-corps enfoncés dans la terre.
Dans l’émanation des poisons délétères.
Viens rejoindre ce soir les hommes sans cheveux
Qui sont jusqu’à mi-corps enfoncés dans la terre.
«Avec les serpents d’eaux, les vers et les têtards
Tu joueras dans les végétaux des marécages,
Oubliant parmi les parfums des nénufars
Qu’il est un ciel immense où passent les nuages.
Tu joueras dans les végétaux des marécages,
Oubliant parmi les parfums des nénufars
Qu’il est un ciel immense où passent les nuages.
«Tu nous seras pareil, sans espoir, sans amour,
Tu connaîtras, vautré dans la vase éternelle,
Le bonheur de l’aveugle et l’ivresse du sourd
Et tu ne sauras plus les choses qui sont belles.»
Tu connaîtras, vautré dans la vase éternelle,
Le bonheur de l’aveugle et l’ivresse du sourd
Et tu ne sauras plus les choses qui sont belles.»
Alors je vis des bras tendus pour me saisir
Et des milliers de blancs visages apathiques.
Et le peuple de ceux qui n’ont plus de désir
Sortait de l’eau couvert de plantes aquatiques.
Et des milliers de blancs visages apathiques.
Et le peuple de ceux qui n’ont plus de désir
Sortait de l’eau couvert de plantes aquatiques.
Et j’avais déjà mis le pied sur l’escalier
Qui plongeait en tournant dans une boue épaisse,
Je voyais des palais informes, des piliers
Parmi les joncs sans sève et les herbes sans sexe,
Qui plongeait en tournant dans une boue épaisse,
Je voyais des palais informes, des piliers
Parmi les joncs sans sève et les herbes sans sexe,
LES ESCLAVES
Je les voyais marcher, enchaînés, deux par deux,
S’arrêtant quelquefois pour manger des écorces.
Alors, un cavalier courait à côté d’eux
Et d’un grand coup de fouet leur déchirait le torse.
S’arrêtant quelquefois pour manger des écorces.
Alors, un cavalier courait à côté d’eux
Et d’un grand coup de fouet leur déchirait le torse.
Ils étaient las, pelés, exsangues et spectraux.
Les femmes les suivaient, à des bêtes semblables.
Comme un long bêlement humain et lamentable,
Une plainte montait de ce triste troupeau.
Les femmes les suivaient, à des bêtes semblables.
Comme un long bêlement humain et lamentable,
Une plainte montait de ce triste troupeau.
Les enfants suspendus aux mamelles taries
De leurs mères, tombaient au milieu des cailloux
Et les gardiens, riant de leur propre furie,
Les traversaient avec leur lance d’un seul coup.
De leurs mères, tombaient au milieu des cailloux
Et les gardiens, riant de leur propre furie,
Les traversaient avec leur lance d’un seul coup.
Et quand le lieu devint comme un chaos de laves
Et de rocs, où croissaient quelques palmiers roussis,
L’homme au turban rayé, le conducteur d’esclaves
Arrêta le cortège et cria: «C’est ici.
Et de rocs, où croissaient quelques palmiers roussis,
L’homme au turban rayé, le conducteur d’esclaves
Arrêta le cortège et cria: «C’est ici.
«Vous ne sortirez plus de cet enfer calcaire.
Le ciel vous roulera ses simouns sablonneux.
Vous n’aurez pour boisson que les sucs de la pierre,
D’implacables soleils vous brûleront les yeux.
Le ciel vous roulera ses simouns sablonneux.
Vous n’aurez pour boisson que les sucs de la pierre,
D’implacables soleils vous brûleront les yeux.
«Vous vous dessécherez comme des chrysalides.
L’éternel manque d’eau vous plissera le corps.
Vous ne verrez passer dans les azurs torrides
Que les corbeaux venant pour dévorer les morts.
L’éternel manque d’eau vous plissera le corps.
Vous ne verrez passer dans les azurs torrides
Que les corbeaux venant pour dévorer les morts.
«Nous placerons sur vos échines excédées
Des fardeaux écrasants, des blocs cyclopéens.
Et vos filles seront devant vous possédées,
Serviront de jouet lubrique à vos gardiens.»
Des fardeaux écrasants, des blocs cyclopéens.
Et vos filles seront devant vous possédées,
Serviront de jouet lubrique à vos gardiens.»
Et moi sur la hauteur d’où je voyais la scène
Je criai: «Vous seriez, esclaves, les vainqueurs.
Que ne lapidez-vous ces tourmenteurs obscènes?
Faites-leur expier votre sang et vos pleurs.»
Je criai: «Vous seriez, esclaves, les vainqueurs.
Que ne lapidez-vous ces tourmenteurs obscènes?
Faites-leur expier votre sang et vos pleurs.»
Et le maître éclata de rire. Les esclaves
A quatre pattes accouraient baiser ses pieds.
Et lui négligemment parmi ces faces hâves
Promenait comme un soc ses éperons d’acier.
A quatre pattes accouraient baiser ses pieds.
Et lui négligemment parmi ces faces hâves
Promenait comme un soc ses éperons d’acier.
LE PALAIS DES ROIS
Le seuil de cuivre feu avait cent trente marches
Et dix mille guerriers levaient leurs sabres plats.
La porte était immense et s’ouvrait comme une arche
Et les rois revêtus d’or safran étaient là.
Et dix mille guerriers levaient leurs sabres plats.
La porte était immense et s’ouvrait comme une arche
Et les rois revêtus d’or safran étaient là.
Des chœurs retentissaient comme pour des obsèques,
Les bannières claquant comme des oiseaux fous,
On voyait flamboyer les mitres des évêques
Et les juges avaient des visages de loups.
Les bannières claquant comme des oiseaux fous,
On voyait flamboyer les mitres des évêques
Et les juges avaient des visages de loups.
Et derrière ondulaient sous la géante abside
Des rivières de cavaliers aux flots profonds.
Des rayons s’échappaient des armures splendides,
Les cuirasses luisaient sur les caparaçons.
Des rivières de cavaliers aux flots profonds.
Des rayons s’échappaient des armures splendides,
Les cuirasses luisaient sur les caparaçons.
Et les clefs et les sceaux et les mains de justice
Damasquinés de talismans et de bijoux,
Reposaient sur la pourpre à côté des calices
Portés par des hérauts chevelus, à genoux.
Damasquinés de talismans et de bijoux,
Reposaient sur la pourpre à côté des calices
Portés par des hérauts chevelus, à genoux.
Et les chevaux piaffaient sur l’or des mosaïques
Et devant la splendeur d’un si grand appareil
Les pauvres un à un venaient, microscopiques,
Jusqu’au palais de feu beau comme le soleil.
Et devant la splendeur d’un si grand appareil
Les pauvres un à un venaient, microscopiques,
Jusqu’au palais de feu beau comme le soleil.
Et les bourreaux joyeux avec leurs longues armes
Coupaient les têtes à grands coups sur l’escalier,
Et les rois quelquefois s’esclaffaient jusqu’aux larmes
Et les rires faisaient cogner les cavaliers.
Coupaient les têtes à grands coups sur l’escalier,
Et les rois quelquefois s’esclaffaient jusqu’aux larmes
Et les rires faisaient cogner les cavaliers.
Les membres confondus et les têtes coupées
Élevaient jusqu’au ciel leur amoncellement,
Les évêques parfois avec leurs mains trempées
D’eau bénite, aspergeaient le monceau gravement.
Élevaient jusqu’au ciel leur amoncellement,
Les évêques parfois avec leurs mains trempées
D’eau bénite, aspergeaient le monceau gravement.
Et mon cœur soulevait mon étroite poitrine
De terreur en marchant vers le seuil à mon tour,
Je me sentais devant ces puissances divines
Plus frêle qu’un oiseau, moins qu’une plume lourd.
De terreur en marchant vers le seuil à mon tour,
Je me sentais devant ces puissances divines
Plus frêle qu’un oiseau, moins qu’une plume lourd.
Devant les cavaliers et les rois formidables,
Les juges monstrueux et les bourreaux géants,
Je n’étais, moi porteur d’une âme pitoyable,
Que fragment de poussière et reflet de néant.
Les juges monstrueux et les bourreaux géants,
Je n’étais, moi porteur d’une âme pitoyable,
Que fragment de poussière et reflet de néant.
Je ramassai pourtant un caillou, ma sagesse
M’enseignant de lutter jusqu’au dernier moment,
Et je le lançai loin, de toute ma faiblesse,
Vers le palais des rois recouvert d’ornement.
M’enseignant de lutter jusqu’au dernier moment,
Et je le lançai loin, de toute ma faiblesse,
Vers le palais des rois recouvert d’ornement.
Et voilà que soudain du monument de gloire
Il ne resta plus rien au choc de mon caillou
Qu’un coin de chapiteau, que l’os d’une mâchoire,
Qu’une mitre d’évêque avec tous ses bijoux.
Il ne resta plus rien au choc de mon caillou
Qu’un coin de chapiteau, que l’os d’une mâchoire,
Qu’une mitre d’évêque avec tous ses bijoux.
L’INVASION DES INSECTES
J’arrivai dans la ville où régnait la paresse...
D’étonnantes chaleurs tombèrent des cieux lourds.
Le soleil sur le port fit vautrer les pauvresses.
On ne versa plus d’eau sur les dalles des cours.
D’étonnantes chaleurs tombèrent des cieux lourds.
Le soleil sur le port fit vautrer les pauvresses.
On ne versa plus d’eau sur les dalles des cours.
Les végétations brusquement se séchèrent.
Les bouches des égouts empoisonnèrent l’air.
Les femmes dans les lits parfumés s’enfoncèrent
Sous la possession des forces de la chair.
Les bouches des égouts empoisonnèrent l’air.
Les femmes dans les lits parfumés s’enfoncèrent
Sous la possession des forces de la chair.
Elles n’allèrent plus dans le quartier des bouges
Offrant leurs peignoirs de couleurs et leurs bas bleus,
Mais elles étalaient par terre leur corps rouge
Qu’humectait le désir et que gonflait le feu.
Offrant leurs peignoirs de couleurs et leurs bas bleus,
Mais elles étalaient par terre leur corps rouge
Qu’humectait le désir et que gonflait le feu.
Et ce fut tout à coup une étrange naissance
D’insectes, dans le linge et les bois pourrissant,
Mille pullulements d’une vermine immense,
La vaste éclosion d’êtres buveurs de sang.
D’insectes, dans le linge et les bois pourrissant,
Mille pullulements d’une vermine immense,
La vaste éclosion d’êtres buveurs de sang.
Les dormeurs épuisés eurent au crépuscule
Le grouillement d’un peuple gris parmi leurs draps.
On entendit le crissement des mandibules
Qui hérissaient les poils, pliaient les cheveux gras.
Le grouillement d’un peuple gris parmi leurs draps.
On entendit le crissement des mandibules
Qui hérissaient les poils, pliaient les cheveux gras.
Des suçoirs aspiraient dans les poches rougeâtres
Le suc des hommes las qui ne résistaient plus.
Quelques-uns essayaient en vain de se débattre,
Les insectes sur eux montaient ainsi qu’un flux.
Le suc des hommes las qui ne résistaient plus.
Quelques-uns essayaient en vain de se débattre,
Les insectes sur eux montaient ainsi qu’un flux.
Les élytres vibraient dans les barbes vivantes,
Les œufs multipliés éclataient sur les corps.
Les dards aigus vrillaient les prunelles démentes
Et les germes actifs remuaient dans les morts.
Les œufs multipliés éclataient sur les corps.
Les dards aigus vrillaient les prunelles démentes
Et les germes actifs remuaient dans les morts.