The Project Gutenberg eBook of La montée aux enfers
Title: La montée aux enfers
Author: Maurice Magre
Release date: May 7, 2022 [eBook #68010]
Most recently updated: October 18, 2024
Language: French
Original publication: France: Eugène Fasquelle, 1918
Credits: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)
LA
MONTÉE AUX ENFERS
EUGÈNE FASQUELLE, Éditeur, 11, rue de grenelle
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
Publiés dans la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
à 3 fr. 50 le volume
POÉSIES
La Chanson des Hommes.
Le Poème de la Jeunesse.
Les Lèvres et le Secret.
Les Belles de Nuit.
CONTES
Histoire Merveilleuse de Claire d’Amour.
PSYCHOLOGIE
La Conquête des Femmes.
ROMAN
Les Colombes poignardées. L’Édition.
THÉATRE
Le Vieil Ami, pièce en un acte (Théatre Antoine). Fasquelle, éditeur.
Le Dernier Rêve, pièce en un acte en vers (Odéon). Fasquelle, éditeur.
Velléda, tragédie en quatre actes en vers (Odéon). Privat, éditeur.
Le Marchand de passions, comédie en trois actes en vers (Théatre des Arts). La Belle Édition.
La Fille du Soleil, tragédie en trois actes en vers, musique d’André Gailhard (Arènes de Béziers et Opéra). Fasquelle, éditeur.
L’An mille, tragédie en quatre actes en vers (Théatres de plein air). Mauriès, éditeur.
Comediante, pièce en deux actes en vers (Comédie-Française). Fasquelle, éditeur.
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
5 exemplaires numérotés sur papier de Hollande.
MAURICE MAGRE
LA
MONTÉE AUX ENFERS
—POÉSIES—
QUATRIÈME MILLE
PARIS
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
EUGENE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11
1918
Tous droits réservés
| TABLE |
LE JARDIN MAUDIT
LE JARDIN MAUDIT
Ayant pour conducteur l’être aux yeux de serpent.
Là, la terre est pourrie et les poisons embaument,
Là, les oiseaux du ciel ne vivent qu’en rampant...
J’ai pris la fleur aromatique du sureau,
Elle m’a fait aux doigts une tache sanglante,
Ses pétales gluants se collaient à ma peau.
Des miasmes de typhus par le vent soulevés...
Vers ma face penchaient d’étranges lis malades.
Dans leur calice mort dormait un œil crevé.
Des humeurs ressemblant à celles de la chair,
Et les pousses du bois au lieu de jaillir vertes
Étaient blanchâtres et vivaient comme des nerfs.
La pivoine semblait un grand cœur arraché.
Dans la fleur du sorbier d’où soufflait une haleine
S’ouvrait un sexe affreusement martyrisé...
Un tronc, comme une femme, avait des cheveux d’or.
J’arrivai près d’un champ de grotesques poupées,
Des enfants dans le sol poussaient là, drus et morts.
Baignait l’arbre de chair et la plante de sang.
La nature par la souffrance travaillée
Créait avec ardeur mille êtres repoussants.
Impudiques et laids, enfantins et chenus
Et pareils à des échappés de la torture,
Vous trébuchiez et titubiez, hommes tout nus!
Celui-ci dans l’œil droit avait un clou de fer,
L’un portait un carcan, l’autre avait une cangue,
Celui-là rayonnait et montrait un cancer.
L’être dont des grosseurs faisaient le crâne lourd,
Tous étaient satisfaits, tous se trouvaient splendides,
Ils portaient avec eux leur mal avec amour.
De la feuille trop pâle et du bois trop laiteux.
Ils pressaient sur leur peau le sang vivant des roses,
Aux tiges tièdes ils buvaient les sucs douteux.
Étaient des lits mouillés pour leurs corps maladifs
Et la tulipe obscène et le chardon ventouse
Faisaient vibrer de spasmes fous leurs nerfs à vif.
Et l’un m’a fait toucher du doigt le trou sans œil.
Un autre m’a tendu le fer perçant son foie,
Tous m’ont montré leur plaie ouverte avec orgueil.
Et sur ma bouche ils sont venus les écraser
Et j’ai senti le goût humide du mélange
Des végétaux, du suc humain et du baiser.
Se reflétait sur des marais de désespoir...
Et les plantes sans nom et les humains difformes
Se mêlaient dans l’éclat du fantastique soir...
J’ai regardé jaunir le jardin sans regrets.
Je me suis rappelé que c’étaient là mes frères,
Que j’allais devenir leur pareil. J’ai pleuré...
ÉPIGRAPHE
ÉPIGRAPHE
Je regardais ton corps et la chambre orangée
Dans la phosphorescence et la chaleur du soir
Se refléter au fond des pâleurs du miroir.
Et tout à coup, je vis les choses familières,
Sous un verdissement bizarre de lumière,
Qui se décomposaient, prolongeaient leurs contours,
Se muaient en êtres humains aux torses courts,
Aux cous trop longs. Je vis les meubles de la chambre
Qui se prenaient entre eux et qui tordaient leurs membres,
Revêtaient une forme à l’aspect animal.
Un palais fantastique et caricatural,
Avec des lacs de chair, de vivantes tentures
Et des contorsions d’obscènes créatures
Et des sexes géants figurant des piliers,
Remplaçait l’endroit cher où, sur ton bras plié,
Reposait en rêvant ta tête éblouissante.
Mais hors du lit, coulant comme une eau jaillissante,
Tu tordis tes cheveux qu’électrisait le soir
Et tu vins écraser tes seins sur le miroir,
Et ton buste d’enfant, souple comme une lame.
Et moi, voyant cela, j’avais peur dans mon âme
Que les bouches et que les bras que tu frôlais
Ne te fissent tomber dans l’étrange palais.
Mais tu ne voyais pas l’architecture folle,
Ni les accouplements, ni les affreux symboles,
Et tu riais devant le miroir argenté
De ta peau de fruit clair et de ta nudité.
L’ANE A CORNES
COMBAT DE FEMMES
L’odeur du vin sortait d’un tonneau débouché...
Le bouge rayonnait sous la lumière crue...
Un patron monstrueux lavait le zinc taché...
Couchant leurs corps contre les hommes attablés.
Par la porte du fond on voyait une chambre,
Les housses, la pendule et les draps maculés.
Pour s’y vautrer avec l’enfant ensorceleur
Dont les yeux d’assassin et le teint olivâtre
Les changeaient toutes deux en louves en chaleur.
Les voix se turent. L’on fit cercle avidement.
Les rivales étaient par le rut animées,
Impudiques, elles riaient sauvagement.
Avec des bas de soie et de puissantes mains.
La brune charriait dans son sang tous les vices
De la rue. Elle avait une odeur de jasmin.
Une rose et ses seins étaient fermes et droits.
Pour égayer encor le public qui ricane
Elle fit devant lui danser son ventre étroit.
La sueur ruissela sur les corps furieux,
On entendit les coups sur les membres qui craquent,
Une main empoigna la toison des cheveux.
Ils appelaient le sang par des mots orduriers.
La blonde par la nuque avait saisi sa proie
Et s’efforçait de l’écraser sur le plancher.
Roula ses reins presque brisés sous l’étouffoir
Du corps et de son arme ouvrit en deux la blonde
Qui fit: Ahan! comme une bête à l’abattoir.
Le jeune homme toujours fumait paisiblement,
Et la brune, les mains sanglantes, triomphale,
Sur la morte gesticulait obscènement.
Le pas de la police errait sur les pavés...
Et la chair qui sentait le jasmin, la chair rouge,
Put enfin s’enfoncer au fond du lit rêvé.
Des poings épais et du couteau la tailladant,
Geignit d’amour sous le baiser des lèvres mâles
Qui buvaient sa salive et qui mordaient ses dents.
LE JEUNE HOMME AUX CITRONS
Elle s’ouvrait au fond d’une rue écartée.
Tout de suite une odeur de rose et de jasmin
M’enivra, je suivis une petite main
Qui dans l’ombre sortait d’une manche vert pâle.
Un portique, une salle, un jet d’eau sur des dalles,
Des coussins noirs et des lanternes au plafond
Et de lourds citronniers tout chargés de citrons...
Avec trois fruits d’or clair un jeune homme nu jongle
Il vient de se baigner; l’eau fait briller ses ongles.
Il lance les citrons dans l’air et quelquefois
Une goutte d’argent vole aussi de ses doigts.
Derrière, à pas de loup, marche une jeune fille.
On comprend à ses bras levés, ses yeux qui brillent
Qu’elle va pour jouer le surprendre, baisant
Ses lèvres, étouffant son rire entre ses dents.
Mais je passe... Et c’est une chambre cramoisie
Avec une statue aux hanches amincies
D’une vierge peut-être ou d’un adolescent
Et du marbre du cœur coule un filet de sang,
Car un stylet d’acier traverse son sein gauche.
Et dans l’ombre, une forme à genoux, toute proche.
Fait le geste des mains pour recueillir le sang.
Mais je passe... Le bruit des gonds, le seuil glissant,
Les quartiers morts dormant au bleu des lunes mortes...
—Depuis, j’erre le soir pour retrouver la porte
De bronze et le parfum de rose et de jasmin.
Je gravis des perrons, je touche avec la main
Des heurtoirs et je cherche en les serrures vides
Le jongleur de citrons au visage splendide,
Les gouttes d’eau, la femme et son rire muet,
L’être au sexe inconnu dont le marbre saignait...
LA PREMIÈRE NUIT AU COUVENT
Elle tâta d’abord sa tête aux cheveux courts,
Se souvint du froid des ciseaux, de l’eau bénite
Et du bruit du portail fermant ses battants lourds.
Son corps pur. Toute moite elle avait des frissons.
L’ombre du Christ faisait une caricature...
Elle entendit des voix derrière la cloison...
Le doux frémissement de la chair sur les draps
Et les gémissements de deux femmes étreintes
Qui ne font plus qu’un corps par la chaîne des bras.
Elle entr’ouvrit la porte et vit courir ses sœurs
Et toutes relevaient leur robe avec aisance
Et découvraient leurs jambes longues sans pudeur.
Un rire fou les secouait, faisant saillir
Des seins inattendus et des croupes impures
Sur ces corps qui semblaient de rêve seul fleurir.
L’entraînèrent. Dehors l’escalier solennel
Et le cloître d’argent sous la lune émeraude
Avaient l’air d’un décor fantastique et cruel...
Des moines à travers les piliers ont surgi,
Saisissant par les reins les nonnes impudiques,
Les renversant, les culbutant avec des cris.
Sonnant une danse burlesque, un galop fou,
Et parmi les appels hystériques, les rires,
Les poitrines cognaient et claquaient les genoux.
Mais de partout, des mains sortaient, la pétrissant,
La roulant sur les dalles froides, l’herbe verte,
Meurtrissant son corps nu d’étreintes jusqu’au sang.
Soulevaient leur robe de pierre en ricanant,
Ou, gardant sur leur socle une pose extatique,
Étaient à son passage horriblement vivants.
Étalaient sur les croix leur corps crucifié.
Elles riaient dans le clignotement des cierges...
Un prêtre officiait en dansant sur un pied...
Conduisait une farandole dans le chœur,
Et des soupirs, des bruits d’amour, des voix qui pleurent
Venaient des coins obscurs dans des parfums de fleurs.
Un adolescent nu, mince et brun émerger,
Portant un croissant d’or et des bijoux d’Égypte,
Ayant le torse creux et le buste léger.
Faisait sur son front mat comme un glauque bandeau.
Il marchait lentement parmi les colonnades
Et la fixait de loin avec des yeux vert d’eau.
De plaisir à te voir et tords pour toi mes reins.
Voici toute ma chair offerte sur ces dalles.
Prends-moi sous cette châsse, à l’ombre du lutrin.»
LE MÉDECIN AVORTEUR
Le soir, dans un quartier perdu, secrètement,
Mon logis clandestin s’ouvre aux filles enceintes.
J’écoute leur histoire éternelle, leurs plaintes,
Je tâte le malheur du corps supplicié
Et c’est toujours pareil et j’ai toujours pitié.
Je suis un charlatan aux secrets salutaires
Qui connaît le revers du baiser, la misère
De ces flancs de plaisir qui sont devenus lourds
Et je tue au berceau stérile de l’amour
Avant qu’il ait poussé le cri de la naissance,
L’atome au sexe humain dans le germe en puissance.
Je suis un médecin béni des malheureux,
Car j’apaise les nerfs et je sèche les yeux
Et fais passer la loi des pauvres créatures,
Avant l’inexorable loi de la nature.
Mais vous, races sans nom, vivants indésirés,
Blés corporels qu’aucun soleil n’aura dorés,
Larves aveugles qui mourrez avant de vivre,
Cellules du malheur, c’est moi qui vous délivre
De la séduction, des méchants, des ingrats,
Du baiser qui trahit, de l’amour qu’on n’a pas,
De l’abandon glaçant les chambres solitaires,
Des peines qui rongeaient celles qui vous portèrent,
De tant de maux, de tant de pleurs, en vous jetant
Dans le repos de l’ombre et la paix du néant.
LA BALEINE EN RUT
Dans des mers charriant les herbes des Florides,
La baleine sentit passer par ses fanons
Le terrestre printemps et ses tiédeurs fluides.
Elle courut dans l’or et les phosphorescences
Projetant des jets d’eaux de toute sa puissance,
Pour s’ébrouer parmi des chemins d’arc-en-ciel.
Que d’un grand élan fou poussaient les pagayeurs.
Elle approcha ses flancs onctueux de sa poupe
Et la cassa du battement de son grand cœur.
Elle voulut de sa nageoire en éventail
Étreindre une île au corps dentelé d’arabesques
De pierre, avec des seins de craie et de corail.
Cherchant éperdument une forme à saillir,
Avec le battement immense de sa queue
Essaya d’épuiser sa force et son désir.
Les crabes se prenaient dans leurs pinces entre eux
Et les poissons volants, ivres de jouissance,
Faisaient sur les embruns des cercles lumineux.
Le poisson-scie aimait la torpille au long corps.
On entendait mugir les squales hystériques,
La coquille univalve ouvrait un sexe d’or.
La douleur d’être seul familière aux géants,
A travers les bas-fonds aux fleurs surnaturelles
S’élança dans la nuit des abîmes béants.
Les polypiers fermaient leurs molles cavités.
Les poissons éperdus plongeaient dans les crevasses
Les infusoires verts éteignaient leurs clartés.
C’est là que vous dormez, coques des vaisseaux morts!
Dans cette solitude où l’on ne voit plus d’astres,
La baleine glissa par les courants du nord.
Broyant avec ses flancs les perles par millions,
Brûlante, elle roula vers les pays arctiques,
Vers la mer froide où les soleils sont sans rayons.
L’ANE A CORNES AU PALAIS
Parmi le cramoisi des pourpres qui flamboient
Il roule son poil court et ses sabots épais.
Il porte à chaque patte un large bracelet,
Un diadème d’or luit entre ses oreilles.
A genoux près de lui des femmes s’émerveillent,
Suivent ses mouvements avec des yeux ardents,
Baisent avec amour la bave de ses dents.
Lui, rit dans les miroirs et se trémousse aux lampes.
Dans l’or fluide des chevelures il trempe
Ses naseaux mous, il mord pour se distraire un sein,
Ou renverse sous lui quelque corps enfantin
Qu’il possède avec des braiements épouvantables.
Le cortège aux yeux purs des vierges désirables
Se presse alors plus vite aux portes du palais.
Aucun visage de jeune homme ne leur plaît.
Toutes rêvent d’avoir pour poser leur front pâle,
L’âne à cornes royal au dos jauni de gale.
LE CHATIMENT DU LUXURIEUX
Et touche sans cesser, de la chair et des yeux.
Tous les objets sont des poitrines languissantes.
Il s’enfonce dans un divan gélatineux.
Dont l’écœurant bouquet obscurcit son cerveau.
Il les voit par milliers dans les miroirs malades,
Il est illuminé par ces flasques flambeaux.
Se penche sur sa bouche et la baise et la mord.
Dans sa salive et son haleine de carie
Elle verse à la fois le désir et la mort.
Et lui donne un plaisir plus cruel qu’un tourment.
Elle le serre avec une telle caresse
Que sa sève s’écoule intarissablement.
Mais pour renaître avec un corps qui s’est gâté,
Une chair tachetée et par endroits dissoute
Avec des plaques parsemant sa nudité.
Ses cellules et les substances de son sang
Et qu’une tentacule inlassable, une trompe
De bête, le dévore et tour à tour le rend.
Dans la sueur d’amour du salon corporel.
Il devient dans l’excès des odeurs et des roses
Une tombe vivante, un charnier sensuel.
Il est enveloppé par d’invisibles mains,
Par l’aspiration de mille bouches molles,
Un peuple jaillissant de jambes et de seins.
Ses nerfs vibrent jusqu’aux racines des cheveux
Et des doigts en forme de fourche le transpercent,
Il se sent pénétré par des langues de feu.
Je voudrais allonger et reposer mon dos.
Une heure de sommeil seulement dans la couche
Dont l’étroitesse ne permet que le repos...»
L’ANE A CORNES SUR LA TOUR
Sur les dalles faisant sonner ses sabots lourds...
Les nains au corset bleu, les courtisanes grecques,
Les eunuques, les ruffians et les évêques,
Les mendiants, les sorciers, les nègres, les imans,
Avec les bracelets, les croix, les talismans,
Regardent sur la place, immobiles, la bête
Dont le vent fait gonfler la robe violette
Et demeurent figés, épouvantés, muets.
Et quand l’âne royal atteignit le sommet,
Le soleil flamboya dans sa mitre écarlate,
On le vit se dresser sur ses puissantes pattes
Et debout il se mit à braire puissamment.
Et bien mieux que l’éclat des cloches, ce braîment
Retentit à travers les couloirs, les portiques.
Les jeunes gens firent voler leur dalmatique,
Les courtisanes s’allongèrent en riant
Et des eunuques fous tournèrent en dansant.
Aux balcons du palais des princesses parurent,
Otant leurs vêtements et criant de luxure.
Des musiciens brisaient leur luth sur les piliers.
Des femmes avalaient les perles des colliers.
Une négresse alla dépouiller la statue
De Pallas Athéné et marcha, revêtue
Du casque en bronze vert et du bouclier bleu.
Et là-haut, sur la tour, le soir baignait de feu
L’âne à cornes, ses grands bijoux talismaniques
Et son dos recouvert d’une gale magique...
LE BAL FANTASTIQUE
Elle a touché les uns de ses ongles en pointe
Et les autres de sa babouche de cristal...
Son frôlement a séparé les formes jointes...
Les évêques en mitre et les rois en simarre.
Les noirs valets ont laissé choir les chandeliers...
Le jardin du château s’est empli de fanfares...
Ils ont tourné dans un ballet funambulesque.
L’éclat du masque rouge a teinté leurs regards
Et stimulé l’élan de leur danse grotesque.
Les arlequins dans l’air ont fait siffler leur batte,
Les Faust ont transpercé le cœur des Méphisto,
La danseuse a crevé les yeux de l’acrobate.
Comme une fleur dansante, imprenable et lascive,
Tendant de ses seins nus la chair brûlante et vive,
Griffant de temps en temps une face au hasard.
L’un broyait une gorge tendre entre ses bras
Et l’autre déchirait la jupe avec sa dague.
Le sang giclait dans un clinquant de mardi gras.
Deux femmes s’étreignaient en un baiser ardent,
Mordant avec amour leurs bouches délicates,
Écrasant le carmin et le sang sur leurs dents.
Deux vieillards torturaient un blême adolescent...
Un pierrot fou hurlait comme un chien à la lune,
Sur un balcon ouvert devant des cieux de sang.
Qui chantaient gravement d’obscènes oraisons,
Et les masques, comme des grappes qui s’écroulent,
Se vautraient, à ce chant rythmant leur pâmoison.
L’aurore a rougeoyé dans le bleu des miroirs
Comme un soleil couchant, sur un faste d’orgie...
Devant les portes grimaçaient les valets noirs...
Et des cors ont joué, parmi les bois prochains,
Un air bizarre et long et tellement atroce
Que les oiseaux sont morts dans les branches des pins.
Les spasmes, les hoquets et les cris de douleur
Étaient sinistrement mêlés dans un cloaque
De pourpres, de bijoux, de coupes et de fleurs.
LES ÉPHÈBES ET LA FEMME HYDROPIQUE
Leur peau brune poncée et les chevilles prises
Par des anneaux de cristal vert, dansaient entre eux,
Dans le salon grenat, odorant, ténébreux...
Quelques-uns agitaient des éventails de soie
Ou, le corps frémissant d’une bizarre joie,
Se pâmaient au milieu des coussins nuancés
D’un art tel que les uns évoquaient le passé,
Et d’autres les plaisirs pervers, d’autres les rêves.
Dans un vase d’onyx croissait l’arbre sans sève.
Et le plus beau parmi les beaux adolescents
A peine assis au bord d’un sopha bleuissant,
Son front frisé penchant sur son poignet fragile
Chanta l’étreinte vaine et les amours stériles.
La porte alors s’ouvrit, laissant passer le vent
Et la femme hydropique avec ses seins mouvants,
Sa bouche, ses grands pieds, et son odeur de femme,
Entra, hurlant un sexuel épithalame,
Des paroles de chair, des mots de rut chargés.
Elle roula parmi les coussins dérangés,
S’aplatit en riant, s’affala dans sa force
Et d’un éphèbe évanoui saisit le torse...
Dans leur fuite éperdue au fond du corridor,
Les éphèbes courant perdent leurs bagues d’or
Et plus loin dans la cour que les jets d’eaux arrosent
Tombent leurs anneaux verts et leurs babouches roses...